XVI

Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une barrique ; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans son échoppe étroite.

Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant du marteau, dans son échoppe étroite.

Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup de chemins, et les sentiers ne se peuvent compter. Les hommes marchent, les souliers s’usent. Martin ne bougera pas.

Pan, pan ! enfonce tes clous étoilés qui reluisent sous les larges semelles des souliers de nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, autant de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au ciel ! Pan ! pan ! Le marteau frappe ! pan ! pan ! pan ! toujours, toujours.

Les conscrits quittent le village, soldats ou matelots, les gros propriétaires aussi ; — et les uns et les autres vont bien loin sur les navires, dans les wagons ; beaucoup font le tour du monde, mais, quand ils reviennent dans mon village, après les longues absences, ils revoient toujours le savetier Martin, un soulier solidement pris entre ses genoux serrés, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros balancier de cuivre qui, dans l’horloge à gaine, en forme de cercueil, droite derrière lui, — accompagnant de son « tac, tac, tac » le bruit du marteau qui cloue les semelles comme on clouera un jour le cercueil de Martin, — lui raconte l’éternelle monotonie des choses, que personne ne comprend.