XXIV
Et nous causâmes des anciens jours… Nous sortîmes du cabaret. Je l’accompagnai à sa porte, à la porte de son atelier.
— Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la moi, je t’en prie. Quant te retrouverai-je, je l’ignore ? Je veux l’avoir vue avant de mourir. Je repars demain pour le Nouveau-Monde, où je resterai quelque dix ans. Si elle est toujours ton cher secret, tu ne seras pas trahi. Montre-la moi, je t’en prie !
— « Ah ! ma statue ? » dit-il, et il me sembla entendre pleurer, dans sa voix, une douleur infinie, le regret des vingt ans, des rires, des rêves, des roses… La salle d’un cabaret m’apparut, noire comme un tombeau où veillaient des ombres — ombres de jeunesses mortes, puantes comme des momies ouvertes, loin, oh ! bien loin du soleil et des roses — sous d’horribles lampes funéraires !… Les ruisseaux, au détour de la rue, tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une ville infâme, et, — les pieds dans l’infamie de ces ruisseaux de la ville, debout et voûté déjà, ridé et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit à rien, le sculpteur Antoine, — qui fut un bel enfant, autrefois, dans la campagne, — me dit de sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu entre ses dents ébréchées… il me dit, ôtant son chapeau avec sa main droite et portant à son front, comme André Chénier mourant, l’index de sa main gauche… il prononça, il proféra ces paroles, faites pour l’éternité :
— Ma statue ? que vous êtes matériel, mon cher ! Elle est là !