PREMIÈRE PARTIE

CHANT Ier
LE BATTOIR

PRÉLUDE
LES RUISSEAUX

LES RUISSEAUX

PRÉLUDE

A côté de tous nos ruisseaux,

Le Rhône a l’air d’un père ;

Pour la force et l’élan des eaux,

La Durance est la mère.

Tous ils portent, verts sur le bord,

Près du myrte — l’yeuse,

Le peuplier, le bois du Nord,

Qu’appelle l’eau joyeuse.

Pendant l’hiver ils sont torrents ;

Au printemps, fournis d’herbe ;

En automne, encor murmurants ;

L’été — secs comme gerbe !

Pourtant, lorsque sous un ciel d’or

La plaine est jaune et dure,

Même taris, ils sont encor

Des torrents de verdure.

Peut-être l’un d’eux, s’étalant

Tout en pierre éclatante,

Montre son lit nu — mais si blanc

Que l’âme en est contente !

Et torrents, ruisseaux, ruisselets,

Ils ont tous un nom tendre…

Les jolis noms ! écoutez-les :

L’Argens, la Douce et l’Endre.

L’Argens reluit comme le ciel ;

L’Endre est douce aux oreilles ;

Nous avons le Ruisseau de Miel,

Et le Riaù des Abeilles.

Mais on donne à beaucoup d’entr’eux

Un nom cher au jeune homme :

La Rivière des Amoureux,

Voilà comme on les nomme !

C’est que, le printemps et l’été,

Quand l’oiseau s’amourache,

Leur lit plein d’ombre est fréquenté

Par l’amour qui se cache.

CHANT Ier
LE BATTOIR

Flic, floc ! c’est le battoir, floc, sur le linge blanc

Que frappe aussi l’éclat du soleil aveuglant ;

Floc, l’écume jaillit et vogue à la dérive

Par gros flocons, sur l’eau peu profonde mais vive ;

Floc, elle y tombe en pluie, en étincelles d’or,

Flic, et l’eau qu’elle ride en est plus gaie encor.

Ainsi quand vous riez, ô jeunesses coquettes,

Votre joue aussitôt se plisse de fossettes,

Et vous le savez bien, et vous riez souvent !

Ainsi fait en avril l’eau pure sous le vent,

Ainsi fait la rivière autour de la laveuse.

Flic, floc ! le linge blanc se soulève et se creuse,

Car le battoir l’abat dès que l’air l’a gonflé…

Il devient comme neuf le linge — qu’a filé,

Tous les soirs, en chantant, durant sa vie entière,

Mère-grand, aujourd’hui couchée au cimetière…

Flic et floc ! c’est qu’on veut le dimanche être beau

Et propre ! et qu’y faut-il ? un peu de peine et d’eau.

Le meilleur travailleur, pardi, pense au dimanche !

Flic, floc ! l’arbre verdoie et l’aubépine est blanche ;

C’est le beau temps des nids, c’est le mois des amours,

Flic, floc ! l’herbe d’amour reverdira toujours.

Floc, vient un rossignol se poser sur la rive,

Cherchant pour ses petits un peu de bonne eau vive,

Et de sa queue en bas et de sa queue en l’air,

Imitant le battoir, il reste là tout fier.

La laveuse le voit et pense qu’il se moque ;

C’est qu’il lui dit, avec son grand œil équivoque :

« Flic et floc, c’est le temps d’aimer ; à quand ton tour ? »

Le rossignol sait tout, dès qu’il s’agit d’amour !

Il sait même le nom de celui qu’on préfère…

Aimer bien, bien chanter, c’est tout ce qu’il sait faire…

Avec sa queue il sait encor — flic, il faut voir ! —

Pour railler la laveuse imiter le battoir !

Flic, floc ! Elle a quinze ans… Le rossignol s’esquive…

C’est qu’il a vu venir quelqu’un sur l’autre rive.

Flic, floc ! Les yeux baissés, petite, tu le vois,

Ce passant ! — C’est Noré, qui chante à demi-voix :

« Au mois de rose éclose,

Passant par le sentier

Tout vert, tout rose,

Au mois de rose éclose,

Vis fleurir l’églantier.

« Je ne vis pas l’abeille,

Qui vint là pour son miel…

Méchante abeille !

Elle y dormait ; s’éveille ;

M’a fait un mal mortel !

« Je ne vis pas l’épine,

Qui se cachait par là…

Mauvaise épine !

Je cueillis l’églantine :

Mon sang rouge coula.

« Je ne vis pas la toile…

L’aragne m’a guetté.

Maudite toile !

C’était comme une étoile,

Où mon cœur est resté.

« Au mois de rose éclose,

J’ai pleuré tout un jour.

Maudite soit la rose,

Mais béni soit l’amour ! »

Il marche, fouettant l’herbe avec une baguette.

Sans doute il va passer sans avoir vu Miette ?

Mais floc, floc ! le battoir, — qui me dira pourquoi ? —

Se fâche et bat plus fort… « Tiens, Miette, c’est toi ? »

Fait le gars s’arrêtant sur la berge opposée.

Mais le battoir est sourd ; toute fille est rusée ;

Le linge claque ! l’eau bourdonne ! à quatre pas,

Sous ces arbres qui font ramage, on n’entend pas !

Et la belle laveuse, à son linge attentive,

Rattrape un mouchoir blanc — qui part à la dérive…

Oh ! ce n’est pas d’ailleurs qu’on soit coquette, non ;

Mais Honoré, — Noré, — c’est là son petit nom —

Est un gars trop cossu pour une pauvre fille,

Flic, floc, oh ! beaucoup trop ! Que dirait la famille ?

Et c’est pourquoi, battoir en main, et cœur battant,

Elle le suit des yeux, — sans les lever pourtant !

« … Et alors ? c’est ainsi, dit-il, qu’on fait la fière ?

Tu m’entends. Ce n’est pas le bruit de la rivière

Qui t’en empêcherait lorsqu’elle a si peu d’eau !…

Ah ! cet hiver fut sec ; le blé ne vient pas beau.

Il te faut une goutte à toi, pour ta lessive…

Que te voilà jolie, à genoux sur la rive !

Et que tu te plairais si tu pouvais te voir !

Avance un peu sur l’eau pour t’en faire un miroir,

Et laisse reposer ton battoir qui la trouble.

J’aurai tant de plaisir, si belle, à te voir double !…

Laisse là ton battoir, te dis-je, il m’étourdit !… »

Et comme elle est muette à tout ce qu’il lui dit :

« Si tu ne le crois pas que tu me plais, petite,

C’est que tu ne sais pas toi-même ton mérite,

Et que moi, pour ma part, je ne m’explique pas.

Regarde-toi dans l’eau, va, tu me comprendras !

Comment tu fais la sourde ?… ah ! coquine, ah ! mauvaise,

Que faut-il faire, — allons, voyons, — pour qu’on te plaise

Si tu ne le crois pas que je t’aime, tant pis :

Je suis trop malheureux… mais quel est l’autre, dis ? »

Le battoir seul répond, luisant d’eau qui dégoutte,

Flic, flic, répond bien bas — pour que la fille écoute ;

Flic, la fille se tait, mais le battoir répond,

Flic, flic, et le ruisseau moins troublé, peu profond,

Réfléchit le portrait de la belle laveuse

Sur un rideau d’azur et de branches d’yeuse

Dans lesquelles, en bien cherchant, l’on pourrait voir

Le rossignol, toujours imitant le battoir !

Et le galant poursuit sa prière plaintive.

— La cigale charmée au sifflet se captive,

Les cailles aux appeaux, la mouche d’or au miel,

A l’eau le papillon s’il la prend pour le ciel,

Les filles à l’amour quand la parole est douce !

Et celle du galant qui craint qu’on le repousse

Sait se faire dorée et s’emmieller à point,

Et la voix de Noré qui ne se lasse point, —

Ni trop haut, ni trop bas, — sonne bien à l’oreille,

Claire à travers cent bruits qui sont fredons d’abeille,

Susurrement de l’eau, des arbres tour à tour,

Long murmure de tout, qui conseille l’amour !

Et voici quel adieu, de l’une à l’autre rive,

Par-dessus l’eau, qui rend la voix persuasive,

Vient toucher l’amoureuse au fin fond de son cœur,

Tandis que chante aussi le rossignol moqueur :

« Lève les yeux, au moins ! car je veux que tu voies

Ce grand foulard soyeux, le plus beau prix des Joies,

Que j’ai gagné, regarde, aux courses l’an passé…

Je tombai de cheval au but : je fus blessé ;

Mais je conquis le prix sur la jument du comte.

Pierre qui la montait en a pleuré de honte,

Et si j’ai de bons yeux c’est lui que tu voudrais !

Pardi ! tu peux changer de galant sans regrets…

Vois-le, mon beau foulard ; j’y tiens, tu peux me croire ;

Ma mère l’a, tout l’an, conservé dans l’armoire ;

Je l’ai pris ce matin pour toi ; j’y tiens beaucoup :

Prends-le ; si je le vois le dimanche à ton cou,

Miette, gentiment croisé sur ta poitrine,

Et d’un beau nœud bien fait serrant ta taille fine

Comme je voudrais, moi, faire avec mes deux bras,

Ce sera donc qu’alors je ne te déplais pas ! »

Il dit, et le foulard qu’il pose sur des branches,

Dans les verts aubépins fleuris d’étoiles blanches,

Drapeau d’amour, pourpré comme un coquelicot,

Flotte.

« Viens le chercher ! » dit le gars.

Point d’écho.

Flic, floc ! c’est le battoir, mais pas d’autre réponse.

Le gars s’éloigne, et sous les hauts buissons s’enfonce,

Par de petits sentiers qui vont je ne sais où,

Et dans lesquels on a l’herbe jusqu’au genou.

Il disparaît bientôt, car l’eau fait l’herbe épaisse

Et touffus arbrisseaux, buissons de toute espèce,

D’où — comme un voile — monte, attachée aux ormeaux,

La liane en longs jets repleuvant sur les eaux.

Flic, le battoir est lent ; et floc, il va se taire ;

Flic, il est loin, Noré. La rive est solitaire.

Mais s’il s’était caché ? Mion ne le croit pas.

N’est-ce pas lui, tenez, qui disparaît là-bas ?

Elle a vu remuer la branche à son passage,

Près du pont. Il est loin. Il va vers le village.

Flouc ! le battoir jeté sur le linge, est muet…

« Ma mère ! — Il m’a semblé tout près qu’on remuait ? »

Non, ce n’est rien. Alors, bien seule, — elle en est sûre, —

La fille en jupons courts fait sauter sa chaussure.

Souliers et bas ôtés, la voici les pieds nus,

Ses jupons retroussés à deux mains retenus,

Et le regard fixé sur le foulard qui flotte.

Un coup d’œil aux entours, le dernier… L’eau clapote :

L’eau rit en cercles d’or et fait un bruit charmant ;

Jamais eau n’a chanté ni couru plus gaîment ;

Elle s’enroule aux pieds de la fille amoureuse,

Y monte, et sur son lit sonnant de roche creuse

Où mille cailloux vifs luisent comme des yeux

S’écarte à chaque pas par bonds capricieux !…

De l’eau sur les orteils et puis sur la cheville,

Au milieu du ruisseau que penserait la fille,

Baignant jusqu’à mi-jambe, et dans tout l’embarras

Où ses jupons flottants retiennent ses deux bras,

Si — détournée un peu du foulard qui palpite —

Elle voyait, — aï ! aï ! — sur le bord qu’elle quitte,

Entre d’épais rameaux écartés pour mieux voir,

Deux yeux noyés de trouble, étincelants d’espoir !

Mais ne les voyant pas, elle se préoccupe —

Seulement — de ne pas mouiller trop haut sa jupe,

Pour n’être pas grondée à la maison, ce soir.

Elle avance, tranquille… Et qu’elle est belle à voir !

Que sa jambe est bien faite, et lisse sa peau fraîche,

Duvetée, et pareille en couleurs à la pêche !

Voici la rive atteinte, et le foulard est pris,

Quand tout à coup… quel rire éclatant et quels cris !

« Ah ! ah ! » elle a jeté le beau foulard de soie…

« Ah ! ah ! » ce sont des cris et des rires de joie…

C’est Noré qui franchit le ruisselet d’un bond !

Elle court ! il la suit sous le taillis profond…

« Ne cours pas ! tu mettras le pied sur quelque épine !

Vas-tu fuir, déchaussée ?… Ah ! je te tiens, — coquine ! »

— « Ma mère ! » Il est déjà trop tard pour refuser,

Et quand elle a senti sa joue et son baiser :

« De sûr, de sûr, dit-elle à lèvres demi-closes,

De sûr tu me plais bien, Noré ; mais que tu l’oses,

Que tu sois revenu, voleur, en te cachant,

Je n’aurais jamais cru cela de toi, méchant ! »

PREMIÈRE PARTIE

CHANT II
LA SORCIÈRE

PRÉLUDE
L’ENSORCELÉE

L’ENSORCELÉE

PRÉLUDE

C’est une histoire vieille, vieille,

Vieille comme l’amour.

O les filles ! prêtez l’oreille

A l’histoire d’amour.

Il était une demoiselle

La taille faite au tour,

Beau visage, enfin toute belle

A sembler faite au tour !

Passe un garçon qui la regarde,

Aussi beau que le jour…

« Le gueux, dit-elle, — prenons garde ! —

Est plus beau que le jour ! »

Tous aimaient cette beauté fraîche ;

Lui, qui l’aime à son tour,

S’approche, parle et si bien prêche

Qu’elle l’aime à son tour.

Il lui dit : « Si j’avais un trône,

Si j’avais une cour,

Vous vêtirais de bel or jaune ;

Seriez reine à ma cour ! »

C’était un joli bavardage

Pour faire un vilain tour !

Ne la prit pas en mariage ;

Lui fit ce joli tour !

Neuf mois passés, pleurait la belle

En criant au secours.

Elle était mère et demoiselle,

La pauvre, et sans secours !

Le curé contre la maudite

Fit en chaire un discours.

La pauvre dut se mettre en fuite,

A cause des discours.

Et dans les bois se fit sorcière,

Se damna pour toujours ;

Au diable elle a fait sa prière :

Il la tient pour toujours !

… Songe, si tu te sens, ma fille,

Le désir de l’amour,

Que le diable, quand il s’habille,

Prend l’habit de l’amour !

CHANT II
LA SORCIÈRE

Elle était là tantôt dans l’herbe agenouillée.

La berge solitaire et plus qu’ailleurs mouillée

Est rendue à présent au rossignol joyeux.

Le coquin ! s’il sait tout, c’est qu’il a de bons yeux ;

C’est qu’il est curieux et hardi comme un page,

Enfin, qu’il veut tout voir de près, non sans courage,

(Aussi le prend-on vite au piège, le nigaud !)

Or, à la place juste où Miette tantôt

Sur la rive, à genoux, battait si bien son linge,

Que fait-il, sautillant et malin comme un singe,

Tournant de ci, de là, sa tête et son œil noir ?

Elle aura, l’étourdie, oublié son battoir !

Juste !

Ah ! bon serviteur de l’ingrate laveuse,

Après avoir servi l’amour de l’amoureuse,

Il est là sur le flanc, au pied d’un haut chardon,

Avec cet air piteux que nous fait l’abandon.

Ce que c’est que de nous ! quelle chance est la nôtre !

Quel heureux ne fait pas l’infortune d’un autre !

Ainsi sans doute en lui pense le rossignol,

Qui s’approche et qui, — puis, — d’un dernier petit vol,

Saute sur le battoir, et là, haut sur ses pattes,

Maudit à plein gosier l’amour et les ingrates.

Il se fait sur la rive un bruit qui n’est pas loin.

Ah ! tu le paîras cher, Mion, ton peu de soin,

Car c’est Finon qui vient, cette vieille sorcière.

Finon sait les secrets de toute la rivière.

L’oiseau la connaît bien. Le laid, le bon crapaud,

Quand il l’entend marcher ne saute pas à l’eau ;

Et le rat d’eau non plus, qui même se hasarde

Hors de son trou dès qu’elle approche, et le regarde ;

Quant au lézard, il vient à l’ordre de Finon.

Elle en a baptisé plus d’un, et, sur un nom

Qu’elle dit, on a vu des couleuvres se tordre

En colère et monter à son bras sans la mordre.

On dit qu’elle leur donne à boire un peu de lait.

Ce qu’elle fait, pour sûr, — la voleuse qu’elle est, —

C’est de parler aux chiens, à mi-voix, leur langage.

Elle jappe tout bas, ajoutant : Soyons sage !

Lorsque l’un d’eux chez lui la reçoit en grondant,

Et le chien se soumet, un croûton sous la dent,

Car la vieille Finon ne mange que la mie.

De toute belle fille elle semble ennemie ;

Elle sait le galant et le dit à qui veut.

On a hait, on la craint, mais qu’est-ce qu’on y peut ?

Un sort est tôt jeté ! c’est ce que l’on redoute ;

Aussi, dès qu’on la voit, du plus loin, sur sa route,

Pour conjurer le sort on garde d’oublier

De tourner à l’envers, vite, son tablier !

La masque, malgré tout, devine toute chose.

Malade, l’on s’adresse à Finon, quand on ose.

Elle coupe la fièvre ; et savez-vous comment ?

Rien qu’avec son couteau, pardi, tout bonnement ;

Le malade fût-il à l’autre bout du monde,

La foi le sauvera, si Finon la seconde.

Elle s’en va la nuit, à minuit, dans un champ ;

Elle porte à la main son couteau bien tranchant ;

Elle erre quelque temps et parle au clair de lune,

Examine avec soin les plantes, court vers une,

Et la tranche d’un coup en faisant un grand cri…

S’il en coule du sang, le malade est guéri.

Quant aux coups de soleil, la chose est plus aisée :

Rien qu’avec de l’eau claire à la source puisée,

C’est fait. Elle choisit un grand verre au besoin,

Et le rayon qu’on a sous le front, comme un coin,

Vient se noyer au fond du verre, de lui-même,

Dès que Finon a dit votre nom de baptême.

Une entorse ? elle en est maîtresse en vous tâtant ;

Une brûlure ? on est guéri dans un instant ;

Et même on a surpris ces mots qu’elle murmure,

Quand son pouce vous fait la croix sur la brûlure :

Feu du ciel,

Perds ta chaleur,

Comme Judas

Perdit sa rougeur,

Dans le Jardin

Des Oliviers,

Quand il trahit

Notre-Seigneur !

Elle sait d’autres tours. Par exemple, à coup sûr

Éloigner les renards friands de raisin mûr.

Plus d’un s’est bien trouvé de ce qu’elle conseille ;

Voici : Toute la nuit — pour Noël — le feu veille ;

La bûche de Noël est un tronc d’olivier

Ou de chêne, à dessein conservé tout entier

Le plus vieux ou le plus petit de la famille

A béni devant tous la bûche qui pétille ;

Il a dit : « Sois béni ; sers-nous toujours, ô feu ;

Sois la vie et jamais la mort, flamme de Dieu. »

Quand la bûche a brûlé jusqu’au jour, il faut prendre

Ce qui reste du bois, serait-ce un peu de cendre,

Et le faire traîner aux bêtes de labour

Sur le champ fréquenté des renards, bien autour…

On n’en finirait pas de bavarder sur elle.

On dit que dans son temps elle fut grande et belle,

Mais sans savoir au juste : elle n’est pas d’ici.

Dans notre endroit, on l’a toujours connue ainsi,

Vieille, l’œil chassieux, le menton de galoche,

Une main au bâton, l’autre gonflant sa poche,

Vivant d’un fruit volé, d’un pain donné, de rien.

Maître Brun lui permet, tout au bout de son bien,

D’habiter le Campas : bastide démolie,

Si triste, avec son puits qui n’a plus de poulie,

Deux mûriers, deux figuiers, des fenouils à foison.

La vieille avec trois chats hante cette maison.

On prétend qu’elle fut jadis fille trompée.

Maintenant à tromper les autres occupée,

Elle dit qu’elle est sourde et qu’elle n’y voit pas,

Mais elle voit de loin ce que l’on dit tout bas !…

Le rossignol, — Finon l’entend ! Elle s’arrête,

Le voit sur le battoir perché, hoche la tête,

Et reste là, — riant de son rire sans dents.

Ah ! ces jeunes ! ah, ah, ils ne sont pas prudents !

Finon a rencontré Noré près du village ;

Il portait le plaisir écrit sur son visage,

Ah, ah ! — et Finon rit, — et voit, sur l’autre bord,

L’herbe haute, où l’on a couru, couchée encor,

Et deux pieds différents marqués sur chaque berge,

Et l’un, le plus petit, semble nu, sainte Vierge !

L’oiseau sur le battoir chante, — et Finon sourit.

Ah ! Pour tout deviner, que faut-il ? de l’esprit !

Tout deviner ? non pas ! c’est « trop » qu’il faudrait dire,

Car la vieille sorcière avec son méchant rire,

(D’après un pas d’enfant sur l’herbe en fleurs laissé)

Devine… l’avenir, qu’elle ajoute au passé !

Oui, le baiser d’amour fut ardent, fut sauvage,

Oui, l’amoureuse en eut tout le sang au visage

Et se sentit troubler jusqu’au fond de son cœur,

Mais le diable a songé : le bon ange est vainqueur !

Le rossignol s’enfuit d’un coup d’aile…

Eh, la vieille,

La sourde ! on a marché, car tu dresses l’oreille…

Le rossignol a fui… Quelqu’un vient donc par là,

Et c’est Miette. Hélas ! mon Dieu ! protégez-la.

— « Vous êtes vous, Finon ? » — « Et qui serais-je ? une autre !

J’ai trouvé ce battoir, Miette, c’est le vôtre,

Dit la vieille criant à la façon des sourds ;

Ah ! j’y vois mieux des fois que d’autres ; j’ai mes jours.

Il faut le dire aussi : j’ai buté du pied contre ! »

Mion ne le voit pas ; la vieille le lui montre :

— « Il est là, lui dit-elle, au pied du gros chardon. »

— « Aujourd’hui, pour le coup, oui, vous avez l’œil bon, »

Dit Miette, et tandis qu’ajoutant : « Merci, Fine, »

Elle s’en va, — la vieille a relevé l’échine,

La suit des yeux et part, disant : « Chacun son tour ! »

Et, seul, le rossignol éclate en cris d’amour.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT III
PREMIER REGRET

PRÉLUDE
LES ORATOIRES

LES ORATOIRES

PRÉLUDE

On en voit au bord des sentiers

Qui montent roulés aux collines,

De ces niches dans des piliers

Portant des images divines.

Des saint Joseph tendant les mains,

Nous en avons sur les grand’routes

Et dans nos plus petits chemins,

Et nos montagnes en ont toutes.

Ce que l’on voit le plus souvent

Dans la niche close et profonde,

C’est la Vierge avec son Enfant,

Les pieds sur la boule du monde.

Des portes de fer grillagé

Ferment ces niches, et, derrière,

Le Saint, jadis bien arrangé,

Semble souffrir quoique de pierre.

Car ces hauts piliers, autrefois

Bien crépis et de bonne mine,

Sur les routes et dans les bois

Ont tous le même air de ruine.

Crevassés du haut jusqu’au bas,

Ils sont tristes à toucher l’âme ;

Souvent le Saint n’a plus de bras,

Ou l’Enfant manque à Notre-Dame.

Même celui du carrefour,

Près du village, est solitaire :

Le soleil le ronge le jour,

Le vent de nuit le met par terre.

Et j’en sais où, depuis dix ans,

Derrière la rouille des portes,

Je vois, sur des débris gisants,

Un bouquet d’immortelles mortes.

CHANT III
PREMIER REGRET

Miette, balançant son battoir qui dégoutte,

Par le chemin pierreux qui tombe à la grand’route

S’en va, l’esprit flottant, pensive, triste un peu.

Au sortir de la rive où vole l’oiseau bleu,

Le beau martin-pêcheur rasant l’eau dans sa fuite,

Au sortir des taillis qu’un rossignol habite,

Elle arrive, en laissant le mystère et la nuit,

Au chemin soleillé que tout le monde suit.

Blanche à crever les yeux, la poussière est profonde

A faire peur. On voit les pas de tout le monde

S’y mêler, s’y croiser, l’un l’autre s’effaçant,

Souliers ferrés, pieds nus, cent traces de passant

Qu’un jour le vent soulève ou qui deviendront boue,

Et dans ces rubans plats qu’a laissés chaque roue,

Dans ces chiffres qu’inscrit le fer rond des chevaux

Mille étoiles qui sont de petits pas d’oiseaux.

Miette voit cela, seule sur la grand’route,

Et c’est le grand chemin qui, — sans qu’elle s’en doute, —

Le premier lui fait peur, hélas ! c’est le grand jour !

Le monde, — ici, — déjà lui fait craindre l’amour.

Ah ! les jolis sentiers qui courent sur les berges

Conseillent autrement le cœur des jeunes vierges !

Ils disent qu’ils sont peu battus et qu’ils sont frais,

Entourés de buissons postés là tout exprès

Pour faire à l’amoureuse avec des fleurs un voile ;

Ils disent qu’en tissant au beau milieu sa toile

L’araignée y contraint les amants aux détours ;

Ils disent, les sentiers, qu’ils sont discrets toujours…

C’est en quoi nous savons qu’ils se vantent, les traîtres !

Ils assurent que les oiseaux, leurs seuls vrais maîtres,

Y font des nids cachés aux enfants curieux, —

Et ce que j’en redis, certe ils le disent mieux,

Ajoutant pour finir que la vie est une heure

Et qu’il faut se hâter d’aimer avant qu’on meure…

Fiez-vous aux sentiers du diable et de l’amour

Et vous oublîrez tout… mais gare le retour !

C’est déjà le moment de rentrer au village.

Midi s’avance. Il faut se prêter au ménage ;

Il faut aider la mère ; il faut rentrer, mon Dieu !

Elle chemine donc pensive, triste un peu.

Ah ! comme elle voudrait passer cette journée

Sur l’herbe toute en fleurs que leurs pas ont fanée,

Seule, loin des regards, — et ne rentrer qu’au soir.

L’amour est dans ses yeux ; sa mère va le voir !

Le père est si brutal ! — Il boit. — Dans sa colère,

S’il la croyait en faute, il la tûrait ! — Le père

Est cantonnier. Voici, par monceaux anguleux,

Aux deux bords du chemin, les cailloux gris et bleus

Qu’il casse et qu’il étale ensuite sur la route.

Où donc est-il, le père ? Il est rentré sans doute,

Mais non, ce n’est pas l’heure ; il est au cabaret.

Tant mieux ; s’il était là, le brutal, il crîrait.

Et voici, deux sur les côtés, un en arrière,

Les Trois Pins, abritant le haut pilier de pierre

Dont la niche est grillée, où tenant son enfant

On voit la Bonne Mère écraser le serpent.

Le gros pilier carré qui, tout crevassé, penche,

Tomberait sans l’appui de cette grosse branche ;

Mais par miracle il tient, fendu de toutes parts,

Et les trous qu’on y voit sont des nids de lézards.

Un bouquet roussi meurt au dedans de la grille.

Et c’est ici qu’elle a laissé, la pauvre fille,

En paquet bien noué son linge d’eau pesant,

Pour son battoir perdu, — déjà sec à présent.

C’est là que maintenant l’amoureuse s’arrête

Avec mille soucis qui lui brouillent la tête.

Elle s’assied devant la Vierge, et n’osant pas

Se mettre à deux genoux ni lui tendre les bras,

Pense : « Je dois prier !… » car, — elle se l’avoue, —

Le baiser du garçon brûle encore à sa joue,

Et pour tant éprouver de trouble et de souci,

Pour être au fond de soi bouleversée ainsi,

Pour sentir un remords dans sa pensée honnête,

Et pour ne plus savoir ce que devient sa tête,

Il faut bien, — tout à coup Miette le comprend ! —

Qu’elle ait l’amour au cœur… oui l’amour ! et le grand !

En le reconnaissant, pourtant sans le connaître,

Cet amour dont on dit que personne n’est maître,

De la peur qu’elle en a son sang ne fait qu’un tour.

« Bonne mère du ciel ! aï ! c’est lui ! c’est l’amour !

Jusqu’ici, pauvre moi, je n’y voulais pas croire !

Voici longtemps, — j’en ai maintenant la mémoire, —

Qu’il me tient ! c’est bien lui. Tantôt, quand le garçon

A passé sur la rive en sonnant sa chanson,

Qu’ai-je senti dans moi, de gai comme la source,

Vif comme l’eau que suit l’hirondelle à la course,

Et tendre en même temps et doux comme un parfum ?

C’était l’amour ! — Amour et malheur ne font qu’un ! —

Hélas ! et quand Noré courant m’a poursuivie,

Je ne l’oublîrai plus tout le long de ma vie,

Quand je vivrais cent ans, le plaisir que j’avais !

Si bon, qu’il m’a semblé d’abord que je rêvais !

Et comme il est fier, lui, ce Noré, grand de taille,

Large d’épaules, beau, fort comme un qui travaille !

Ses cheveux sont d’un noir brûlé, comme ses yeux ;

Son teint roux et ses dents si blanches ! — Nul n’est mieux ;

Sa barbe pointe à peine. Il est brave, et plus d’une,

Toutes voudraient l’avoir, certe, — aussi sa fortune !

Car il est riche ; il a de la terre, un grand bien,

Et peut marcher un temps sans aller hors du sien.

Son père l’a gagné, le bien, — colline et plaine !

Et quoique riche, il est brave et rude à la peine,

Ce Noré ! — Trouvez-en un plus vif, plus adroit !

Voulez-vous une preuve où son talent se voit ?

S’il faut tracer en plaine une première raie,

Un peu longue, plus d’un hésite et s’en effraie,

Et s’adresse à Noré qui, la charrue en main,

Trace droit, sans chercher, comme on suit un chemin !

C’est orgueil de talent, goût de rendre service…

Mais on le dit léger ? — jeunesse n’est pas vice !

… Et pour tenir le van, sur l’aire, au plein soleil,

Tout un jour, c’est connu qu’il n’a pas son pareil !

Il le berce avec grâce, et fait, d’une main sûre,

Chanter dedans — le grain qui tournoie en mesure.

Il est aussi toucheur adroit de tambourin,

Beau chasseur !… » Et Mion pèse ainsi son chagrin,

Et, songeant qu’elle est pauvre : « Aï ! aï ! Sainte madone,

Bonne mère, qui tiens l’Enfant au bras, pardonne !

J’aime déjà Noré !… Comment faire, aï ! hélas !

Sauve-moi, toi qui tiens, mère, l’Enfant au bras ! »

Ainsi Miette prie au dedans d’elle-même.

Il fera son malheur, et pourtant elle l’aime !

Le voilà, son péché ! c’est d’aimer ce garçon,

Car être un jour sa femme et soigner sa maison,

Quel rêve ! pour y croire il faudrait être folle.

A-t-il dit là-dessus une seule parole ?

Pas une ! et cependant, qui sait ? il faudra voir.

Il y songe peut-être !… On ne vit que d’espoir.

Miette de nouveau pense à sa mère, au père ;

Puis, encore à l’amour ; alors se désespère

Et prie, et puis revient par l’espoir à l’amour,

Prête à sourire et prête à pleurer tour à tour.

Et le chagrin peut-être emporte la balance,

Quand Miette, cherchant un mouchoir en silence

Pour essuyer ses yeux où les pleurs ont germé,

Revoit le foulard rouge, — et rit au bien-aimé !…

La soie en est bien souple et la couleur bien belle

Vraiment ! Et ce Noré qui s’en prive pour elle !

Il faut aimer, voyons, pour donner de bon cœur

Ce grand foulard soyeux, marque qu’on fut vainqueur !

… Elle le portera le dimanche à l’Église,

Sûrement ! et plus d’une, au moins, sera surprise !

On fera des jaloux ! tant pis ! on verra bien !

Et Miette déjà ne regrette plus rien !

Ce cadeau lui plaît tant, l’enfant, qu’elle s’oublie,

Sur ses genoux étend la soie et la replie,

Puis, le front dans sa main, sans bouger, rêve au jour

Où ce beau prix valut à Noré son amour.

Et Notre-Dame, aux pieds de qui tantôt Miette

Est venue apporter sa prière inquiète,

Voit l’amour qui grandit occuper tout son cœur

Au souvenir du jour où Noré fut vainqueur.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT IV
LA SAINT-ÉLOY

PRÉLUDE
LE TAMBOURIN

LE TAMBOURIN

PRÉLUDE

Celui qui fit le tambourin

Avait écouté les abeilles,

Et les voix du vent dans un pin

Au bruit des flots pareilles.

Celui qui fit le galoubet

Avait écouté l’alouette,

Quand à l’aurore elle jetait

Sa voix perçante et nette.

De l’amandier creusé ; trois trous

Dans une branchette odorante ;

Deux doigts dessus, l’autre dessous,

On souffle, et le bois chante.

Le tambourin semble un tonneau

Très long et léger mais sans ventre ;

Les fonds sont en peau de chevreau :

Il faut taper au centre.

La peau d’en haut porte en travers

Une cordelette qui vibre,

Et le tambourin suit les airs…

Le galoubet est libre.

Le tambourin se pend au bras,

Au bras gauche qui tient la flûte…

Bon toucheur, quand tu toucheras,

Marque bien chaque chute.

Quand on est un toucheur adroit

Et qu’on sait souffler en mesure,

Celui qui vous écoute — croit

Entendre la nature !

CHANT IV
LA SAINT-ÉLOY

… Elle s’y voit encore ; elle y est ; c’est la fête.

Elle en repasse tous les détails dans sa tête :

Et la veille, dès l’aube, en poussant son volet,

Elle entendit au loin les cris du galoubet,

Le bruit du tambourin, qui semblent aux oreilles

Les cris vifs d’un enfant suivi par des abeilles.

Et par les sentiers verts qui sillonnent les biens

Elle vit arriver les deux musiciens :

Un autre, — et puis Noré. — Tistin portait les Joies :

Ce foulard en était !… L’argent, l’acier, les soies,

Montre, écharpes, luisaient suspendus au cerceau.

Mius avait le sac et Martin le drapeau,

Et fric ! le galoubet vous perçait les oreilles,

Et broum ! le tambourin imitait les abeilles.

Elle était donc à sa fenêtre, se levant,

Et la bande joyeuse allait passer devant,

Car c’est un cabanon que Mariette habite,

Pauvre et devant lequel on marche toujours vite

Puisqu’il est écarté du village, à cent pas,

Et quand c’est de l’argent qu’on cherche, il n’en a pas.

Mais Noré vit Miette et cria : « Camarade,

La fille est belle ! il faut donner pour rien l’aubade ! »

Et fric ! — son père était dehors au cabaret, —

Le galoubet, fric, fric, fit son cri guilleret,

Et broum ! — sa mère sort tous les jours à l’aurore, —

Le tambourin, broum, broum, fit son bourdon sonore.

Et bien qu’elle n’osât se pencher pour les voir,

Les deux flûteurs faisaient de leur mieux leur devoir

Et ne s’arrêtaient pas de taper en musique,

Et ce cri vif à qui le gros bourdon réplique

Miette en palpitait jusqu’au fond de son cœur !

Fric, fric, le galoubet quelquefois est vainqueur ;

Broum, broum, et quelquefois le tambourin l’emporte ;

Fric, broum, cela dura quelque temps de la sorte…

Des disputes d’amour, voilà vraiment quel bruit

Font tous ces tambourins… que la flûte conduit !

Quand ils eurent fini : — « Parais à ta fenêtre,

Petite ! On ne vient pas pour te manger, peut-être ! »

Mais elle ne dit mot et ne se montra pas.

— « C’est là notre paîment ? fit une voix en bas ;

Quoi ! pas même un bonjour ! Parais un peu la tête ! »

Et comme elle se tut : «  — C’est bon ! on fait la bête ?

Eh bien, voilà pour toi ! » Noré, sur ce mot, prit,

Dans le sac de Mius, le plus gros pain bénit,

— De ceux qu’on donne, pour la Saint-Éloy, la veille,

Aux bêtes qui tout l’an s’en trouvent à merveille, —

Et, déposant le pain sur le seuil, — au milieu

Des rires de la bande, il dit : — « Tiens, mange ! adieu ! »

Et, tambourin grondant, les malins s’en allèrent.

C’était en juin, à l’heure où les vallons s’éclairent,

Et le cri des moineaux, dans l’air frais du matin,

Eut bientôt dominé le tambourin lointain.

Et qui mangea le pain ? ce fut la chèvre blanche.

Et Miette, pardi, le lendemain dimanche,

Vite alla voir bénir les ânes, et surtout

Revoir ce fin moqueur qui lui plaisait beaucoup.

Pour qu’une fille y soit trompée et qu’elle en rie

Un malin fait parler l’amour en moquerie.

Et d’abord, au sortir de la messe, elle eut peur

Car elle ne vit plus qu’un seul tambourineur !

C’était l’autre ! — Et Noré qu’a-t-il ? est-il malade ?

Et Miette cherchait le beau sonneur d’aubade

De tous ses yeux, parmi le village assemblé

Sur la place pour voir bénir le défilé.

Voici bien le meunier Toucas, du moulin d’huile,

Le charron, le boucher, chacun prenant la file

Sur sa bête parée et fleurie. A son rang,

Maître Laugier conduit ses chevaux en jurant,

Attelés comme s’ils étaient à la charrette :

Limonier, cavillier, — et l’ânon gris en tête.

Et le vieux Bonifay, sur son char à bancs vert,

Mène d’assis, — et sous son prélart entr’ouvert

On voit le groin d’un porc et le bec d’une poule !

Mais lui ne veut pas rire et regarde la foule…

Pas de Noré !

Miette, en bien cherchant des yeux,

Voit qu’on la suit là-bas d’un regard curieux.

C’est Norine, Rosa, Claire, avec des ombrelles !

Patati, patata, de quoi bavardent-elles ?

Et va de rire ! — On rit de l’aubade d’hier,

Peut-être… Toutes trois la regardent d’un air !…

C’est qu’elles ont leur robe à la dernière mode,

Longue à traîner ! Eh bien, ce doit être commode !

Miette, elle, est toujours en simples jupons courts,

De cotonnade, à plis nombreux, rayés toujours

Blanc-bleu. Son casaquin à fleurs est d’indienne.

Oui, mais pour les porter mieux qu’elle, qu’on y vienne !

Les gros bas bleus qu’elle a tricotés de sa main

Montrent sa jambe, ferme et nerveuse en chemin,

Et dans son tablier bien serré sur la hanche

Elle a le beau fichu de mousseline blanche

Qui vient de sa grand’mère hélas ! et qu’avec soin

Elle arrange sur ses épaules au besoin.

Mais elle est tête nue ; à la main que tient-elle ?

Son grand chapeau de paille, aussi grand qu’une ombrelle.

… C’est sans doute de quoi ces trois filles là-bas

Se moquent. Cependant Noré n’arrive pas.

Tout à coup l’on entend une voix éclatante ;

C’est lui, Noré, portant le guidon qu’il enchante :

« Holà, oh ! Le guidon est à cent francs dix sous ! »

« Cent un, dit maître Brun. » « Cent un, dépêchons-nous… »

« Cent deux !… cent trois ! » Noré, fier sur sa jument rousse,

Qui porte un grand rideau jaune en façon de housse,

Passe, les pieds pendants, beau comme un colonel.

Il porte le guidon flottant avec lequel

On achète à l’encan, — pour la prochaine fête

Des animaux, le droit de marcher à leur tête !

« Cent neuf, ce n’est pas cher ! » « Cent dix ! » C’est marché fait.

L’église s’ouvre. Au seuil, le gros curé paraît…

Qu’il est beau, ce Noré, le premier de la bande !

La plus riche aujourd’hui rêve qu’il la demande…

Ah ! Miette, et tu crois qu’il t’aime ! tu le crois !

Il défile premier, fait un signe de croix,

Et salue au moment où sa bête est bénite,

Et pour le voir encor les filles, vite, vite,

Courent plus loin, au bout de la place, à grands pas,

Et se pressent, penchant la tête et jasant bas.

Et Miette ? le gueux ne l’a pas reconnue !

Mais l’heure de la course est à la fin venue.

Le tambourin, s’il l’a laissé, c’est pour courir.

« Au Roucas Blanc ! dit-on ; la course va s’ouvrir ! »

La route suit la mer la longueur d’une lieue,

Là-bas. Chacun y court. — Comme la mer est bleue !

Et calme ! C’est de l’huile. — On attend les coureurs.

Les ânes ont couru les premiers. Des moqueurs

Les faisaient arriver jusqu’au but en arrière !

Et l’ânesse du maire y parvint la première…

Miette voit la route et la mer, là devant.

Et tout à coup, hardi ! ses noirs cheveux au vent,

Hardi ! hardi ! là-bas, au tournant de la route,

Sur sa fine jument qui vole et fume toute,

Pierre, valet du comte, apparaît, hardi ! hop !

Noré suit, ventre à terre, à quadruple galop ;

Hardi, hardi ! l’on voit se pencher trois cents têtes,

Hardi ! elles vont bien toutes deux les deux bêtes,

L’une fine, aux harnais tout reluisants d’acier,

L’autre pesante, mais nue et sans étrier !

Hardi, hop, les coureurs ont à faire une lieue…

On croit les voir voler au-dessus de l’eau bleue…

Pierre est premier, — le but est proche,… tout à coup

Noré l’a devancé d’une longueur de cou…

Hardi, hop, sous les yeux de Miette, hop, il touche !

Mais au milieu des cris sa jument s’effarouche,

Et Noré tombe au but !… aï ! aï ! Et chacun court…

Mais qui gagne le prix ? — La bête de labour !

Fric, broum ! les tambourins ont sonné la louange !

Quel est le prix ? La montre ? — Eh ! non ! — L’écharpe à frange ?

Eh non ! — C’est ce foulard, flottant comme un drapeau !

Noré vainqueur l’a mis autour de son chapeau,

Et c’est celui que tient Miette, c’est le même !…

Finalement, il faut croire que Noré l’aime.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT V
MAITRE PIERRE JACQUE ANDRÉ

PRÉLUDE
LES PAYSANS

LES PAYSANS

PRÉLUDE

Ingénieur ou militaire,

L’ensanglantant, la mesurant,

Tout homme en passant sur la terre

Veut en être le conquérant…

On ne l’a — qu’en la labourant !

Qu’un jour l’ingénieur s’arrête

De tracer des chemins de fer,

Et Jacque André qui n’est pas bête

Saura dire en hochant la tête

Qu’on vit très bien sans changer d’air.

Que le grand Napoléon meure,

Et qu’on soit en paix cinquante ans

Mille en riront, pour un qui pleure !

Mais si le blé manque à son heure,

Le plus sot ne rit pas longtemps.

Il a bientôt l’échine ronde,

Celui qui courbé sans fardeaux

Bêche la terre et la féconde,

Et ce serait la fin du monde

S’il voulait relever son dos !

O bases de toute fortune,

Vous rendre hommage est mon projet,

Hommes voûtés qui sans rancune

Supportez la maison commune

Comme les Hommes de Puget !

CHANT V
MAITRE PIERRE JACQUE ANDRÉ

Les coudes aux genoux, la tête dans sa main,

Elle rêve éveillée au bord du grand chemin.

Miette, il se fait tard et tu seras grondée !

Mais elle est là distraite et toute à son idée,

Au pied de la Madone et fixant quelque part,

Loin, ses yeux grands ouverts qu’on dirait sans regard

Parce qu’ils sont tournés du côté de son âme.

Telle, assise, elle rêve aux pieds de Notre-Dame.

Et maintenant ses yeux, où passe sa douleur,

Tantôt d’un vert bleu pâle, ont changé de couleur.

La tristesse obscurcit maintenant la prunelle,

Puis une grosse larme y luit en étincelle,

Se gonfle, vient trembler dans les cils noirs et longs,

Et lentement les pleurs roulent par deux sillons

Sur son visage, jusqu’aux deux coins de la bouche

D’où le sourire à fui comme un oiseau farouche !

Larmes de la jeunesse, ô premiers pleurs d’amour,

Qu’êtes-vous, étant joie et peine tour à tour,

Plaisir en même temps et souffrance profonde ?

Vous êtes, ô tourments, les délices du monde,

Pleurs, par qui l’on sent mieux la vie, en étouffant !…

La source en est ouverte en ton sein, jeune enfant,

Et tu ne l’auras pas de sitôt épuisée.

Il faut aux fleurs d’amour cette amère rosée.

Miette rêve, assise, et pleure doucement.

Voyez, dans son chagrin, que son air est charmant !

Comme à travers ses doigts cette larme qui brille

Semble un chaton de bague à la main de la fille…

Belle, c’est à l’anneau d’or fin qu’il faut songer !

C’est là qu’est le salut ; c’est là qu’est le danger !

Mais tes yeux sont si grands ! sur ta figure fraîche

Brille si fin un si joli duvet de pêche !

Si dorée est ta peau des baisers du soleil,

Et si chauds tes cheveux, — bruns à reflet vermeil, —

Ton jeune sein naissant si doux à l’œil qu’il charme,

Que tous te donneraient l’anneau — pour cette larme !

Clic ! clac ! — « Eh ! range-toi, compère ! voyons donc ! »

Clic ! clac ! mais à ces coups de fouet rien ne répond.

Un attelage vient, au tournant de la route,

Là-bas ; puis un second qui veut passer sans doute.

— « Eh ! charretier, ohé ! » Le roulier n’entend pas,

Car ses trois gros mulets, toujours du même pas,

Vont tirant la charrette au mitan de la route ;

Ils zig-zaguent un peu, pour mieux l’occuper toute,

Comme ivres, chancelant de l’un à l’autre bord…

C’est que roulier, mulets et charrette, — tout dort.

Clic ! clac ! Vite, à ce bruit Miette se réveille.

Elle connaît la voix qui frappe son oreille !

A ce ton qui commande, à ce fouet assuré,

Elle a bien reconnu le père de Noré !

Clic ! clac ! « Range-toi donc ! » — Il se fait de la bile !

C’est maître Jacque André qui revient de la ville.

Et vite, elle a repris, bien vite, en se troublant,

Son battoir et son gros paquet de linge blanc,

Et la voilà qui part, le linge sur la tête,

La main droite levée à le soutenir prête,

La gauche sur la hanche et serrant le battoir,

Et, clic, clac, — elle va d’un pied leste, il faut voir !

Et voici sa maison, elle approche, elle arrive

Toute bouleversée et plus morte que vive,

Car, — clic, clac, — au moment qu’elle monte — le pas

Du cheval, et le fouet s’arrête ; on frappe en bas.

— « Fallait rentrer plus tard, » dit son père l’ivrogne.

Il est ivre, et voilà qu’il s’anime et qu’il grogne.

— « Quand je travaille près, je mange à la maison,

Tu le sais bien ! — si tard ! — je saurai la raison,

Pourquoi ! — Ta mère vient d’arriver ; que fait-elle ?

L’âne a-t-il bu, coquine ? — On fait la demoiselle,

Et moi, pauvre mesquin, je me lève la peau !

Et quand j’ai faim et soif vous me nourrissez d’eau !

Allons, que fais-tu là, debout comme une bête ?

N’entends-tu pas qu’on frappe ? — Allons descends, charrette ! »

Elle hésite, et le gueux la suit du mauvais œil,

Quand maître Jacque André, brusque, paraît au seuil.

— « Tiens, c’est vous, maître André ! dit l’autre qui s’apaise ;

Remettez-vous. — Miette, allons, donne une chaise,

Un verre ! — Qui me vaut le plaisir de vous voir ?

… Vas-tu rester là, toi, gueuse ! — jusqu’à ce soir ? »

Le père de Noré, — c’est un homme qui porte

Ses soixante-dix ans sur une échine forte

Quoique voûtée. Il est de ces chênes tordus

Qui soutiennent, au bord des falaises pendus,

Toujours verts, sans céder du pied ni de la tête,

Des siècles de mistral, de mer et de tempête.

Pour plié qu’il se tienne on voit qu’il est debout !

Il a gardé le pli du travail ; — voilà tout.

Miette apporte un verre.

« Allons, voyons, dépêche.

Cours vite au puits quérir une cruche d’eau fraîche.

Pardi, ce mois de Mai ressemble au mois de Juin :

On boit frais volontiers. Cours vite ! »

— « Pas besoin,

Dit Pierre Jacque André ; je n’ai qu’une parole

A dire, — et ma jument pourrait faire la folle !…

L’entendez-vous frapper du pied ? » Et se penchant

A la fenêtre : — « Assez ! ou je deviens méchant,

La Rousse ! C’est pardienne une fameuse bête,

Qui m’a gagné le prix à la dernière fête !… »

Miette, à ces mots, rouge et pâle tour à tour,

Se sent monter au cœur le trouble de l’amour,

Et craintive, debout, tremblante, elle tortille

Son tablier.

« Voici ; je viens pour toi, la fille. »

Et Miette se dit, vite, sans réfléchir :

« Bonne mère ! » et la main lui tremble de plaisir,

Et le rose du sang lui couvre le visage.

Elle croit que Noré l’appelle en mariage !

— « Voici, dit maître Jacque. Il n’est pas de garçon

Plus méritant que toi pour l’ordre, la raison,

Pour le cœur au travail, et même pour la force.

J’étais des durs, avant d’avoir l’échine torse.

Cela fait que je t’aime ; oui, cette fille-là,

Antoine, croyez-moi, mon bon, ménagez-la.

Cela sème, vendange, et fait tout comme un homme.

Je vous dis qu’elle et qu’un bon homme — c’est tout comme !

Elle labourerait, pardi, s’il le fallait !

Et quel entrain elle a, la mâtine qu’elle est !

Cela rit tout le temps et fait rire les autres.

— Or, voici les moissons, et nous ferons les nôtres

Dans quinze jours ; (les blés sont secs comme du bois ;)

Et je viens te louer pour le milieu du mois :

Nous aurons à peu près cinq, six jours de besogne. »

— « Et moi, me prendrez-vous ? » dit Antoine l’ivrogne.

— « Vous ? — mais votre métier ? »

En se grattant le front :

— « C’est que, répondit-il (ces gueux me le paîront !),

Les chefs m’ont renvoyé ce matin de ma place. »

— « Alors que voulez-vous, dit André, que j’y fasse ? »

Et Miette sentit son pauvre cœur serré.

— « Maître Antoine, reprit le père de Noré,

Je suis plus vieux que vous ; — il faut que je vous dise.

On peut toujours quitter la route qu’on a prise :

Vous, vous quittez toujours la bonne ; c’est tant pis !

Mais pour mieux faire, il est toujours temps, je vous dis.

Vous êtes trop changeant : vous changez de misère.

Vous avez fait un peu de tout ce qu’on peut faire :

De l’eau de fleur d’orange, à Grasse, bon ; et puis,

A l’autre bout du monde, en Camargue, des puits !

Hier cantonnier ; demain fermier… je vous conseille,

Compère, d’être moins l’ami de la bouteille ;

On vous voit fréquentant avec les Piémontais :

Mauvaise race, Antoine ! — Et si je m’écoutais

Je vous en dirais long sur ce qui nous occupe.

Qui change de métier, fait un métier de dupe.

Voyez-moi : je n’avais, à vingt ans, pas un sou !

Eh bien, j’ai travaillé cinquante ans comme un fou.

Pendant trente ans, la nuit, qu’on vît ou non la lune,

Je bêchais, ne songeant qu’à faire une fortune,

Le nez toujours à terre et toujours le dos rond…

Je bêchais, je suais… Et — tous vous le diront, —

Quand puis, des fois, par force, il fallait que l’on dorme,

Appuyé sur sa pioche, on dormait, — pour la forme !

En ai-je retourné des mottes, malheureux !

Et les gens du pays s’émerveillaient entre eux

De me voir acharné si fort contre la terre…

Eh pardi ! j’en voulais ! j’en ai, nom d’un tonnerre !

J’ai sué, mais du moins j’en ai ma bonne part.

Croit-on que cela vient sans peine, par hasard ?

Sans patience, et sans qu’on se butte à la tâche ?

Voyez un arbre : lorsqu’il tient, est-ce qu’il lâche ?

Il tient bon ! c’est ainsi qu’il devient grand et haut,

Et qu’il en produit cent à lui seul ! — En un mot,

Compère Antoine, — il faut qu’un travailleur s’obstine,

Et le meilleur n’est bon que lorsqu’il s’enracine ! »

Maître Jacque en parlant s’animait quelquefois.

— « C’est à votre santé, reprit-il, que je bois,

Car je n’ai pas voulu vous faire de la peine…

Vous viendrez tous les deux au bout de la quinzaine ;

C’est dit. — Encore un mot, — et pour votre intérêt :

… Si vous continuiez, — elle, qui la voudrait ?

Dit Jacque, regardant Miette. — Avec la fille,

Un homme par surplus épouse la famille,

Et sans vous insulter — elle n’a pas de bien.

Que lui restera-t-il, si vous ne valez rien ? »

Alors la mère entra.

— « Ce sont choses bien dites,

Fit-elle. Ah ! tout ce qui t’advient, tu le mérites !

Mais quoi, qu’y ferons-nous ? J’ai de bons bras aussi,

Quoique vieux. — Sans adieu, maître Jacque, et merci. »

Et clic, clac, Jacque fouette et la sonnaille sonne.

Et Miette, à ce bruit, sent que tout l’abandonne…

Il lui semble vraiment que ce bruit qui s’en va

Emporte avec son cœur tout ce qu’elle rêva.

Maître Antoine, un moment surpris et tête basse,

Frappe la table avec son verre qui se casse.

— « Ah ! ces riches ! dit-il, tous des gueux, tous pareils !

Généreux seulement pour donner des conseils ! »

PREMIÈRE PARTIE

CHANT VI
LA MOISSON

PRÉLUDE
LES OULLIÈRES

LES OUILLÈRES

PRÉLUDE

Le blé sec vibre aux moindres brises ;

L’olivier met sur les moissons,

Çà et là, des ronds d’ombres grises

Aussi chaudes que des rayons.

Nos coteaux pierreux, où s’étage

La vigne au flanc disjoint des murs,

Sont des escaliers de feuillage

Et des cascades de blés mûrs !

Dans les plaines, par longues lignes,

Les beaux blés, ruisseaux d’or vivant,

Serrés entre le vert des vignes,

S’en viennent à nous — du levant.

Et toujours droites, continues,

Les ouillères, belles à voir,

Ressemblent à des avenues

Pleines de merveille et d’espoir !

Là, — vin et pain, — la vie entière,

Bien avant la cuve et le four,

N’étant encore que lumière,

Coule, belle comme le jour.

Et sur la terre basse ou haute,

Ici, là-bas, toujours, encor,

Cent ruisseaux pareils, côte à côte,

Roulent vers nous la vie et l’or ;

Et les pampres marquent les rives

De ces torrents de blé vermeil

Dont chaque jour les sources vives

S’ouvrent là-haut, — dans le soleil !

CHANT VI
LA MOISSON

Dans mon pays, dont l’âme est forte et le cœur tendre,

Il faut toujours, partout, monter pour redescendre,

Car tout est mamelons, ravins, et chemins creux,

Et c’est un vrai pays d’oiseaux et d’amoureux.

Dans les plaines on est comme au fond d’une coupe,

Et l’horizon aux cent collines s’y découpe,

Onduleux, sur l’azur changeant toujours en feu.

Du haut des monts, on voit, sous le ciel jaune ou bleu,

Courir jusqu’à la mer, par grandes, larges ondes,

L’autre immobile mer de nos collines rondes,

Avec les rochers gris et roux, les châtaigniers,

Les lièges tout sanglants quand ils sont dépouillés,

Le figuier, l’olivier, les vignes éternelles…

O terre montagneuse à cent mille mamelles,

Provence d’or, nourrice, ô pays enchanté,

Tes formes sont d’amour et de maternité !

Où sommes-nous ? Quel est le nom de cette côte ?

— Toulon est dans l’ouest. Et cette cime haute,

C’est, — par là, vers le nord, — ce pic, gris de rocher

Et vert de pin, formant la poire à bout penché, —

Coudon, le premier point de la terre que voie,

Du large, à son retour, le marin plein de joie.

Pour annoncer la terre aux braves gens de mer

Qui n’ont vu si longtemps que l’eau, la nue et l’air,

Pour annoncer de loin le sol natal aux nôtres,

Sois aimée, ô montagne, entre toutes les autres !

Car tu te dresses haut pour te faire bien voir,

Et tu dis à plusieurs : « Je suis là ! bon espoir !

Vos maisons, vos jardins, je les vois, — venez vite !

Dans la plaine, à mes pieds, c’est moi qui les abrite ! »

Ah ! ces vaillants marins, souvent silencieux,

En lutte avec le vent, entre vagues et cieux,

Sont beaux, debout, la barre en main, l’œil sur leurs voiles,

Mais plaignons-les de voir moins de fleurs que d’étoiles.

L’homme est fait pour la terre ! et, souvenez-vous-en,

L’homme heureux, c’est encor Jacque le paysan !

Mais où donc sommes-nous ? Sur quel point du rivage,

Miette ? Et quel est-il, le nom de ton village ?

Querqueiranne ou la Garde ? — Eh, non ! car où serait

Ta rivière aux bords verts, drus comme une forêt ?

Est-ce la Crau, Solliès, où le Gapeau murmure ?…

Là, que de rossignols dans l’épaisse ramure !

Mais où serait la mer qui fait chanter le ciel ?

Est-ce Antibes ? — Coudon est loin de l’Estérel !

Je le sais, le village, — et je sais la rivière,

L’oratoire où Miette oublia sa prière,

La grand’route qui court, blanche, au bord du flot bleu.

Mais pour tout reconnaître, il faut chercher un peu !

… La bastide de Jacque est sur une colline

Très basse, d’où pourtant la plaine se domine

Tout entière, et la mer voisine s’aperçoit.

Auprès de la maison un grand cyprès est droit.

On le connaît de loin, ce cyprès, à la ronde ;

En a-t-il vu passer, cet arbre-là, du monde,

Dans les chemins qui vont par la plaine en tous sens !

L’arbre est là, toujours vert, mais où sont les passants ?

Il nous est mort des vieux, nés depuis qu’il existe ;

Pourtant le grand cyprès de Jacque n’est pas triste :

Il plie et chante au vent comme un cent de roseaux,

Et c’est toutes les nuits l’auberge des oiseaux.

Devant le vieux cyprès, dont la base est énorme,

L’aire vaste arrondit sa belle plate-forme

Fréquentée, au moment des blés, par les fourmis

Et les moineaux, dont les semeurs sont ennemis.

Au mitan, un carré de briques y rougeoie.

Et c’est de là qu’empli d’impatiente joie,

Jacque, un matin de juin, promène ses regards

Sur ses blés, qui lui font salut de toutes parts.

L’étoile du berger, dans l’or du levant, brille ;

Le jour, rose, blanc, jaune, à l’Orient pointille,

Et le premier rayon du ciel oriental

Naît, frais comme de l’eau, clair comme du cristal.

Il dore tout à coup la pointe des collines,

Éveille mille voix comme lui cristallines,

Et semble, ce premier rayon, tant il est frais,

Nous venir de la mer qui chante là tout près !

Mais bon aux fainéants de ruminer ces choses !

Jacque André songe bien aux rayons blancs ou roses !

Il pense qu’il a plu juste à temps, ces jours-ci,

Que les blés ont gagné cent pour cent, Dieu merci !

Qu’ils sont fauves, compacts, grenus, d’un grain sonore,

Qu’ils pèsent quatre-vingt, — peut-être plus encore !

Ses moissonneurs là-bas s’en viennent en chantant.

Le soleil apparaît. Maître Jacque est content.

Et du haut de son aire il commande aux faucilles :

— « Commencez par en bas. Attaquez ! — Chut, les filles !

Bonjour, Norine. — Allons, profitez du bon frais.

Holà, Rose et Michel, nous causerons après !

Liez, filles. Voici les six premières gerbes.

… Pardi, c’est pourtant vrai que ces blés sont superbes !

Bonjour, Miette. Eh bien, ton père est en retard ?

Tant pis pour lui. C’est moi qui gagnerai sa part ! »

— « Il ne peut pas venir, » dit Miette.

— « L’ouvrage

Lui fait peur ? C’est un gueux qui n’a pas de courage.

Je l’avais commandé pour lui faire plaisir.

Tu t’en souviens ? — Tant mieux, s’il ne peut pas venir ! »

Jacque n’en dit pas plus. C’est un bon cœur, mais rude.

Cependant, il est plus aimable d’habitude,

Et Miette attendait un meilleur compliment

Pour être la première au travail, — et gaîment.

Il n’a rien ajouté. Miette s’en étonne.

Mais des autres, — cela n’aura surpris personne,

Car, dimanche passé, son foulard rouge au cou,

Miette, — avec Noré qu’on regardait beaucoup, —

A dansé deux, trois fois,… c’est la grande nouvelle.

— « Un si riche garçon ! qui s’occupe tant d’elle !

Si c’est possible ! il faut dire cela chez lui,

A son père ; on pourra prévenir de l’ennui ! »

Bonnes gens ! ils ont craint non pour la pauvre fille,

Mais pour le riche gars, pour sa riche famille.

Le service, on le rend à qui peut le payer.

Jacque leur dit : « C’est bon ; » sans les remercier.

Puis, à son fils : « Garçon, prends garde à ta jeunesse,

A l’amour, le plus fin des malins qu’on connaisse.

On n’est plus avec soi, quand le veut celui-là.

La fille des Toucas a du bien. Aime-la,

Avant d’avoir en toi plus de goût pour Miette.

Tu l’as donc fait danser ? Trop ? Cela m’inquiète.

… C’est pour gagner du bien que j’ai cassé mon dos,

Et, mort, je sentirais du chagrin dans mes os

Si tu gâchais un bien tant sué goutte à goutte !

Le père de Mion te le boirait sans doute !

Cherche ailleurs. » — Noré dit : — « Norine aussi me plaît. »

Miette a deviné, toute simple qu’elle est.

… La lumière à présent sur les pentes dévale,

Et semble sur les flots une pluie estivale :

La mer est un miroir de rayons clapotants.

Mais, près de se mêler aux moissonneurs chantants,

Jacque aime mieux d’en haut voir une fois encore

Sa plaine aux cent arpents qui lentement se dore,

Le soleil pétiller aux pointes des épis,

Et transparaître au bout des pampres dégourdis,

Et dans les derniers cris qu’un coq au ciel envoie

Jacque sent éclater en lui sa propre joie !

Et les faucilles vont, grinçantes, dans les blés.

Frinc !… Dans sa large main, — à la hâte assemblés —

Chaque homme a cent épis qu’en grinçant la faucille

Tranche, et qu’il laisse à terre, et que lie une fille.

Le croissant de fer luit dans les blés et les prend,

Et la moisson sur pied, çà et là s’échancrant,

S’affaisse, et gît bientôt par gerbes dispersées

Qui seront dès ce soir en cercles amassées…

Et resteront ainsi plus de dix jours par tas,

Au soleil, — les épis ayant la tête en bas.

Jacque pour se courber n’a point d’effort à faire.

Il moissonne, pas plus voûté qu’à l’ordinaire,

Et maintenant qu’il est parmi les travailleurs,

On ne remarque plus sa taille entre les leurs ;

Et comme c’est pour lui qu’il coupe, et pour l’exemple,

Sa faucille est plus vive et son geste plus ample ;

Frinc, frinc ! Le soleil monte et dardaille là-haut,

Il pique, et la cigale a déjà dit son mot,

Car au gros du soleil lorsque tout doit se taire

Elle commence et dit les ardeurs de la terre.

Le soleil va montant et la moisson reluit,

Elle aveugle, et l’on sue, et les fers font leur bruit ;

Et Noré : « Qu’il fait chaud ! » Norine : — « Il en tombe une ! »

Et Jacque dit, riant : « C’est un beau clair de lune ! »

Miette, — elle, — se tait, ayant plus d’une fois

Vu se parler, courbant le front, baissant la voix,

Cachés par les hauts blés, trahis par la lumière,

Norine avec Noré demeurés en arrière.

Et sans voir tout le fond de ses futurs chagrins,

Elle est triste et se dit : « Jésus ! que de bons grains !

Qu’il est riche, ô mon Dieu ! Je suis trop pauvre fille ! »

Mais le rude soleil qui de toutes parts brille

L’empêche de penser plus long pour le moment,

Car dans l’air de midi flotte un bourdonnement,

Car tout, sous l’azur blanc, vibre, — poussière, abeille,

Lumière, — et l’esprit lourd vers midi s’ensommeille.

Il faut manger pourtant. Déjà, de bon matin,

Un oignon de la Garde, un verre de gros vin,

Un croûton de pain dur, par hasard une figue,

Les ont lestés, après deux heures de fatigue ;

Mais midi les appelle au seuil de la maison,

Sous les mûriers qui font de l’ombrage à foison,

A la table de pin qui sous les cruches plie,

Non loin du puits joyeux dont chante la poulie.

« Arrivez, mes enfants ! » — La mère de Noré

Appelle, et l’on accourt au dîner préparé.

C’est l’aïoli fait d’ail tout pur et de bonne huile,

Le mets fort, méprisé par les hommes de ville,

Les légumes nouveaux et la morue autour,

Les figues fleurs à qui les guêpes font la cour,

Et la ronde omelette aux oignons, baptisée

« Moissonneuse » pour sa couleur rousse et braisée.

C’est en s’attablant là, ce jour même, à midi,

Que Miette, la pauvre, en tremblant, entendit,

(Car l’amour a cent yeux pour voir ce qu’il redoute,

Et ce qu’on ne veut pas qu’il entende, il l’écoute),

Elle entendit André dire au fils : « Mets-toi loin

De Miette, et Norine au contraire aies-en soin,

Puisque tu t’es promis de la choisir pour femme ! »

Noré dit : « Oui, mon père, » et Miette, pauvre âme,

Ne put manger ni boire, et s’en cacha pourtant,

Et le repas fini, quand on est plus content,

Quand on songe à la pipe en achevant de boire

Et qu’avant de chanter chacun dit une histoire,

Elle ne trouva rien pour conter à son tour.

Ce que c’est cependant d’avoir le mal d’amour !

— « O Miette ! dit l’un, qu’as-tu, belle petite ?

Rieuse on te connaît ! fais donc voir ton mérite ! »

Mais elle, le cœur gros, sentait battre son sein.

— « Elle aime donc l’amour ? Moi, j’aime mieux le vin, »

Dit l’un. — Miette eut peur d’échapper une larme.

Un autre : — « Bon, le vin ! mais l’eau pure a son charme :

Buvons à l’eau ! buvons aux citernes, aux puits ;

Qu’ils versent ! car c’est l’eau qui fait le vin ! » — « Je suis,

Dit Noré, comme toi, mais en trouvant l’eau bonne,

Je bois plus volontiers le bon vin qu’elle donne ! »

Et la tablée en chœur riait par grands éclats,

Et chats et chiens léchaient sous la table les plats.

Puis, parmi les chansons et les pipes éteintes,

Le sommeil fit sentir ses premières atteintes,

Et Norine : « Demain, nous ne dormirons pas !

— Et pourquoi ? — C’est dimanche et l’on danse ! » Et tout bas :

— « Vous ne danserez plus, j’espère, avec Miette ! »

Noré répondit : « Non. » Et, vite, la pauvrette

Feignant de se lever pour dormir dans son coin

S’en alla sangloter seule, dans le bois, loin.

Et cependant, (l’espoir est une herbe mauvaise !)

Miette doute encor que Norine lui plaise :

Oui, Noré fait cela dans le premier moment,

Pour son père… qui sait ? par ruse assurément !

Et tandis que partout à l’ombre on fait la sieste,

Elle se dit cent fois ceci, cela, le reste,

Et pleure, — et songe au bal du lendemain… Hélas.

Mion ! les jours de bal ne se ressemblent pas !

Vrai bal de moissonneurs que ce bal de dimanche.

On soulevait à flots de la poussière blanche ;

On dansait au milieu d’un nuage mouvant,

Sur la place, — à midi ! — pas un seul brin de vent !

Le soleil dardaillant traversait les platanes,

Où par milliers, sonnant comme autant de campanes,

Les cigales faisaient, à pleins tambours, un train

Où se serait perdu le bruit du tambourin

Si le tambourineur qui conduisait la danse

Sur celle de leur voix n’eût réglé sa cadence !

Là Norine et Noré dansèrent tout le jour,

Et Mion se vit seule et déçue en amour.

La moisson, — chez André, — s’acheva sans Miette.

Elle se dit malade, — et c’était vrai, pauvrette.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT VII
LA FARANDOLE

PRÉLUDE
LE CRI DE PROVENCE

LE CRI DE PROVENCE

PRÉLUDE

Il vient d’un coup, sans qu’on le veuille,

Le Mistral, le grand vent !

Et quand il fait : « Zou ! En avant ! »

Tout tremble comme feuille.

« Et zou ! Et zou ! » fait le Mistral ;

Alors la terre tremble !

Les vagues se battent ensemble,

S’il donne le signal.

C’est le camarade du Rhône ;

Ils font même chemin.

Quand ils criaient : « Zou ! au Romain ! »

Les Césars riaient jaune !

Quand il dit : « Zou ! » danse la mer,

Où l’on cargue les voiles,

Et, la nuit, on voit les étoiles

Vaciller au ciel clair !

Mauvais brouillard, mauvais nuage

Filent, s’il brame : « Zou ! »

Car le Mistral est comme un fou

Pour la force et la rage.

Et quand le peuple provençal

A de grandes colères,

Il fait : « Zou ! » le cri de ses pères

Du Rhône et du Mistral.

CHANT VII
LA FARANDOLE

Sur l’aire communale, à deux pas des maisons,

On vient rire, le soir, après les foulaisons ;

On y cause, on y danse, on chante au clair de lune.

C’est un gai rendez-vous que cette aire commune.

Dix couples différents de chevaux de labour,

Chacun formant son cercle, y tournent dans le jour,

Au trot, les yeux bouchés sous le cuir qui se bombe,

Faisant de leur pied lourd, qui tombe et qui retombe,

Des épis déliés jaillir le bon froment.

Ah ! dans ce monde-ci rien ne vient sans tourment :

Les raisins, les épis, tout se foule, se broie,

Les cœurs aussi, — pour qu’il en sorte un peu de joie.

Or ces gens qui, le jour, sous le pas des chevaux,

Fourche en main, rejetaient les épis par monceaux,

Ou, — ce travail fini, — lançaient en l’air la paille

Pour que le grain demeure et qu’elle — au vent s’en aille,

Les travailleurs et tous, enfants, jeunes et vieux,

Viennent, et l’aire éclate alors en bruits joyeux.

On se pousse, on s’appelle, on se poursuit, on lutte ;

La fille et le garçon roulent dans une chute ;

Se cherchent par la fuite au milieu des grands cris ;

Les mains pressent la taille, et que de baisers pris !

Les gardiens, pour la nuit, font leur abri de toiles,

Mal clos, bon pour l’amour qui se plaît aux étoiles.

On se pose. Et les vieux souvent enflent la voix,

Oubliant qu’eux aussi furent fous autrefois.

… En attendant qu’un vent qui menace s’élève,

La nuit se tait. Le flot parle seul à la grève.

Et sur l’aire les cris s’apaisent par moment,

Et tous lèvent alors les yeux au firmament,

Car la saison de feu, qui change en or les plantes,

Est aussi la saison des étoiles filantes ;

Moisson du ciel ! La lune en faucille d’argent

Passe, et l’on voit trembler l’étoile à feu changeant,

Et souvent, trop chargé, — c’est le moment superbe, —

Le moissonneur du ciel éparpille sa gerbe.

O claires nuits d’été, plus douces que le jour,

Soupirez comme un sein jeune et gonflé d’amour,

Nuits pleines de regrets, — car le printemps s’achève, —

Nuits pleines de désirs, de silence et de rêve…

La terre brûle encor des baisers du soleil,

Et les exhale au vent dans un demi-sommeil.

Miette ce soir-là vint respirer sur l’aire.

Noré pourtant n’y doit pas être ; mais que faire ?

On s’ennuie à rester chez soi par ce beau temps.

Triste, on s’égaie un peu de voir les gens contents.

Noré, ce coureur, danse à la fête voisine

Dont on entend le bruit par-dessus la colline,

Un son de violons, de cuivres, vaguement

Dans un lent souffle d’air apporté par moment.

Et Miette s’assied loin des autres, à terre,

Hélas ! — Et dans un coin, comme elle solitaire,

La sorcière Finon, que Mion ne voit pas,

En la suivant de l’œil a chantonné tout bas.

Malheur à toi, Mion, car la Masque est méchante,

C’est en te regardant que la chouette chante.

Hier, un petit mistral tout le jour a soufflé,

Plus fort le soir, qui dans la nuit a redoublé,

Et c’est pourquoi la mer, grosse encor, bat la roche,

A coups sourds, — dont l’écho s’éloigne et se rapproche

Selon le vent, et les appels du bal lointain

Semblent dans ce bruit triste un bonheur incertain.

Le ciel obscur et bleu, plein d’étoiles, fourmille.

— « Eh ! là-bas ! crie un vieux, quel est ce feu qui brille ? »

— « C’est la lune levante à travers les pins. » — « Non !

« C’est un feu d’incendie ! ou j’y perdrai mon nom ! »

— « La lune à son lever semble un feu d’incendie ;

« Qu’en dis-tu, de ce feu, toi, Brun ? » — « Je l’étudie, »

Répond Brun, et bientôt : « Par malheur, c’est un feu !

Il tremble entre les pieds des pins noirs. Vois un peu !

Les Maures brûlent ! » — « Oui, dit un passant, j’arrive

Des Maures. Le vallon brûlait. Le feu s’avive,

Et gagne sur le haut. Ils sont là plus de cent

Qui font la part du feu. » — « Oh ! c’est puis trop souvent !

Ils brûlent, ces coquins, nos pinèdes, de rage,

Parce qu’on leur défend le droit de pâturage,

Tous ces gueux !… J’ai trouvé, passant par là des fois,

Un feu tout préparé pour détruire le bois :

L’allumette est liée à quelque branche basse,

Et frotte sur la roche au moindre vent qui passe,

Et tout part ! Ces grands pins résineux flambent bien !

Tout craque ; le feu court et gagne en moins de rien,

Car là tout est si sec ! tout pousse entre les pierres…

Et les pommes de pin sautent dans les bruyères,

Lançant la flamme ! Adieu, mon bois. Le gibier fuit…

Té, vé ! quelle flambée ! » — Et sur le ciel de nuit, —

Rougissant l’horizon, — le feu sinistre ondoie…

Mais c’est si loin, que tous reviennent à leur joie,

Quand un groupe, attentif aux lointains violons,

A dit : « Si l’on dansait ? — Eh, les filles, — allons ! »

Miette écoute au loin la mer lourde qui gronde,

Et ne voit pas Finon qui rassemble le monde,

Et qui chante à voix basse une ronde. — Et l’on rit.

Nous le savons déjà, la vieille a de l’esprit.

Quand on veut se moquer des gens, on les chansonne.

Finon fait la chanson… Alors, ce n’est personne.

Miette écoute au loin les violons du bal,

Et ce chant de gaîté lointaine lui fait mal,

Car Noré, — c’est sûr, — danse avec l’autre : Norine

Et son cœur tourmenté saute dans sa poitrine,

Troublé comme la mer triste qu’on ne voit pas.

Et Finon a cessé de fredonner tout bas,

Et des couples malins ont crié : « Farandole ! »

Et, la main dans la main, toute une bande folle

Se forme en long ruban qui serpente… En avant !

On saute aux sons du bal apportés par le vent.

On dirait que ce vent, qui tombe et se relève,

Qui fait gémir la mer plus grosse sur la grève

Et la flamme ondoyer comme un drapeau de sang,

Tord cette écharpe humaine à son souffle croissant !

Et : « Zou ! » — C’est là le cri de la ronde ! il ressemble

Au sifflet du mistral dans la forêt qui tremble…

Zou !… des femmes là-bas, dont les fils sont en mer,

Pensent aux flots tout noirs sous le ciel pourtant clair !

Zou ! — le vent monte. Zou ! — demain beau temps de pêche.

Et zou ! la farandole à grands bonds se dépêche

Va, vient, tourne cent fois ses anneaux repliés…

Elle ondule vers toi, la bête aux mille pieds,

Miette ! la couleuvre humaine à mille têtes !

Zou !… tu la vois venir !… tu cours, puis tu t’arrêtes !

Et zou !… c’est bien à toi qu’on en veut ! — Ils l’auront !

La farandole approche ; elle se noue en rond ;

Et Miette au milieu, — que rien ne peut défendre ! —

Entend virer ce chant, d’abord sans le comprendre :

— « Lundi. La fille qui lave

Doit faire, quand elle est brave :

Flic, floc !

Quand on lui parle d’amour,

Doit taper à double tour.

« Mardi. Quand un galant passe :

« Permettez qu’on vous embrasse ! »

Flic, floc !

Doit avec son battoir blanc

Laver la tête au galant.

« Mercredi. La fille sage

Du battoir connaît l’usage :

Flic, floc !

Quand on lui parle d’amours

Son bon battoir bat toujours.

« Jeudi. Moi j’en connais une

Que son battoir importune :

Flic, floc !

La belle l’a déposé.

L’amoureux prend un baiser. »

… Là, la bande se tait. Seule, une voix poursuit,

Perçante comme un cri de choucas dans la nuit :

« Vendredi. Fille jolie,

Le battoir que l’on oublie,

Flic, floc !

Près du ruisseau sur le sol,

Dira tout au rossignol ! »

… Oh ! Miette a compris ! tout son corps se resserre.

Au secours ! Elle est seule ! — « Hélas ! mon Dieu, ma mère ! »

— « Samedi. Rossignol chante.

Qui chante, son mal enchante !

Flic, floc !

Il a tout dit en chantant,

Et tout le monde l’entend !

« Dimanche. On chante à la ronde

Cette histoire à tout le monde !

Flic, floc !

Chacun connaît le garçon,

Et la fille, — on sait son nom ! »

Et zou ! — La ronde tourne avec ce cri strident !…

Tous ils sont jeunes, tous amoureux cependant !

C’est le mal impuissant qui leur souffle sa haine.

Et zou ! — Pas un d’entre eux qui garde une âme humaine !

Pareils à leurs mulets, ils tournent aveuglés,

Foulant aux pieds ce cœur comme on foule les blés !

Zou ! — La pauvre à genoux tombe et se désespère :

Elle n’a pas d’amis ; aucun n’aime son père.

Zou ! — Elle ne dit mot ; elle a peur, voilà tout.

Oh ! Noré !… Si Noré paraissait tout à coup ?…

Un cri de violon traverse la colline…

Et zou ! — Là-bas Noré s’amuse avec Norine !

La mer qui bat les rocs, Miette, cœur mourant,

Croit la voir tournoyer, et l’eau froide la prend !

Et zou ! — Là-bas le ciel tout rouge, pauvre fille !

Le ciel, incendié par les grands bois, vacille !

La lune qui paraît, c’est encore le feu !

Au secours ! C’est la fièvre : « Hélas ! songez un peu,

Si les pommes de pin sautaient dans les étoiles ! »

Le vent a renversé les cabanes de toiles !

Zou ! le ciel tourne ! Zou ! un dernier coup de vent,

La poussière volant, la paille s’enlevant,

Rompt la bande qui hurle, — et la pousse, — et la chasse !

… Et Miette à genoux reste seule sur place,

La tête dans ses mains, le sein plein de sanglots.

Le cri des violons répond au bruit des flots.