DEUXIÈME PARTIE

CHANT Ier
LE MUSEAU DE VENDANGE

PRÉLUDE
LA VIGNE

LA VIGNE

PRÉLUDE

La vigne a mal. Le diable est fin.

C’est une bête qui la mange !

Dieu sera bon : j’attends la fin ;

Encore une vendange !

C’était notre plus beau trésor.

Quel air triste ont ces mêmes souches

Dont le vieux vin fait rire encor

Et les yeux et les bouches !

Les savants n’y comprennent rien :

« La vigne meurt… La vigne est morte…

Tout est perdu ! » — Nous verrons bien !

Notre terre est si forte !

« C’est la ruine, paysans ! »

— Non ! Dieu ne veut pas notre perte :

Des plants, condamnés de trois ans,

Ont fleur et feuille verte !

Je vous dis qu’elle ne meurt pas ;

« Allons donc ! pourquoi mourrait-elle ?

Que resterait-il ici-bas ?…

La vigne est immortelle !

Amis, demain il fera jour.

Ce n’est pas là que nous en sommes !

Ce serait la fin de l’amour,

Du soleil et des hommes !

La vigne malade a sommeil ?

Laissez faire, elle se repose.

Fiez-vous-en au grand soleil.

… Mais parlons d’autre chose…

La vigne a mal. Le diable est fin.

C’est une bête qui la mange !

Dieu sera bon : j’attends la fin ;

Encore une vendange !

CHANT Ier
LE MUSEAU DE VENDANGE

Qu’on ait fait la chanson à la pauvre petite,

Que plus d’un mois elle ait été malade ensuite,

Noré le sait. Noré n’est pas méchant ; Noré

A du cœur et, présent, — sans doute il l’eût montré.

Mais c’est fait maintenant ! savoir à qui s’en prendre

Et puis, si tard après, ce serait trop d’esclandre,

Car Noré fait la cour à Norine Toucas.

Miette lui plaisait, — mais il n’y songeait pas.

Noré suit les conseils de toute sa famille.

Sur le bruit qu’il faisait la cour à cette fille,

Qu’il dansait avec elle, et que son foulard fin,

Elle l’avait au cou, — qu’ils se parlaient enfin,

Tous les jours que Dieu fait il en eut du reproche.

N’entend qu’un son celui qui n’entend qu’une cloche :

Ah ! si Miette avait su se défendre un peu !

Mais il la fuit. Elle est timide. Amour, adieu !

Adieu, — pourquoi ? qui sait ! La fille est si jolie !

Noré de son côté croit vraiment qu’il l’oublie,

Mais avant que la flamme apparaisse, souvent

Invisible pour tous sommeille un feu couvant.

Mion ne lui dit rien ? Eh, c’est tant mieux peut-être.

C’est par là justement qu’il peut la mieux connaître :

Trop de filles lui font l’œil aimable, à choisir !

L’orgueil de celle-ci doit lui faire plaisir.

… Que cela soit ou non, le garçon se répète

Qu’il faudrait être fou pour épouser Miette ;

Que son père a raison de ne pas la vouloir,

Et qu’obéir au père est le premier devoir.

Elle, — elle se redit qu’elle est abandonnée,

Mais sans y croire ; elle est toujours plus étonnée.

Elle ne revoit plus son Noré, — qu’en rêvant.

Son père ne sait rien. Il se tue en buvant.

Sans lui, sans son défaut, qui sait ? on voudrait d’elle !

Quel malheur ! elle n’est pas assez demoiselle !

Oui, c’est un grand malheur de n’avoir pas de bien.

Le père ne sait rien… La mère ne dit rien,

Et va vendre au marché tous les jours de bonne heure.

Là, songeuse et craignant l’avenir, elle pleure.

Ainsi se sont passés deux mois, bientôt trois mois.

Les premiers champignons vont, s’il pleut, dans les bois,

Crever le sol léger fait de débris de feuille.

Les cailles vont passer. Et s’il pleut (Dieu le veuille !)

La figue grossira — qui, maigre jusqu’ici,

Au lieu de se sécher molle — a presque durci

Sur la claie, au soleil effroyable qui plombe.

Le pampre çà et là rougit et même tombe.

Mais quoi ! s’il ne pleut point, qu’y faire cependant !

Le vin sera meilleur s’il est moins abondant.

Ah ! la vigne a du mal. Le diable nous la mange !

Il est fin, mais Dieu bon… Encore une vendange !

Septembre. Au jour naissant. Vendange chez Noré.

Mourvède, tibourin, raisin noir et doré,

Olivette et claret, pisse-vin, pis-de-chèvres,

Blanc muscat que le plus dégoûté porte aux lèvres,

Tout tombe sous la serpe et déborde aux paniers.

La charrette cent fois, défonçant les sentiers,

Emporte le trésor de cinquante cornues.

— « Bah ! ces vendanges-là ne sont point mal venues ! »

— « Mais quelle différence à celles d’autrefois !

Tenez, regardez-moi vos souches ! » — « Je les vois,

Dit Jacque, et ça me fait saigner le cœur et l’âme ! »

— « L’an qui vient, nous serons ruinés ! dit sa femme ;

Dans deux, trois ans, du train dont va le mal, — ma foi,

La vigne est morte !… Adieu, belle France ! » — « Tais-toi,

Femme ! quand on ne sait ce qu’on dit, faut se taire.

On ne pourrait donc plus se fier à la terre !

C’est mal parler. — Bon an, mal an, coquin de sort !

Elle nourrit le monde ! — Et puis, Dieu n’est pas mort ! »

Et le vieux, étendant le doigt vers la colline,

Pliant sur ses jarrets pour redresser l’échine :

« Dieu, le voilà ! » dit-il. — Il montrait le soleil.

— « Je ne peux pas entendre un langage pareil !

Les fils ne doivent pas mal parler de la mère !

Et puis, la trop prévoir fait venir la misère.

Les savants trouveront à nous sortir de là !

La vigne a mal ? eh bien, attendons, soignons-la,

Mais c’est blasphémer Dieu de dire qu’elle est morte,…

Ou ce sera la fin du monde ; alors, qu’importe ! »

Et tous, en entendant le vieux parler ainsi,

Travaillaient en silence et rongeaient leur souci.

La charrette au pas lourd, de canestelles pleine

Se plaignait du gros poids en traversant la plaine,

Et s’arrêtait au bas du coteau. — Là, des gens,

Allant, venant sans fin, chargeants et déchargeants,

Portant les hauts paniers d’une marche qui penche,

Le coussin à l’épaule, une main sur la hanche,

Et par-dessus la tête arrondissant un bras,

Gravissaient les sentiers rocailleux d’un bon pas,

Puis, là-haut, ils versaient banastes et cornues

Dans la cuve où Noré dansait, les jambes nues,

Se tenant d’une main à la corde, — en travers

Des poutres du plafond pleines de trous de vers.

Et parfois un porteur : « Est-il content ! il danse !

… En as-tu trop ? » — « Jamais ! — Envoyez l’abondance ! »

Or le soir de ce jour on vendangeait encor,

Et le soleil couchant colorait tout en or,

Quand Noré descendit voir un peu les vendanges,

Et Norine en pleurant : — « Il faut que tu me venges !

Mius m’a fait trois fois moustouïre ! il m’a fait mal !

Pas en galant ! Il m’a prise en traître et brutal,

Et m’écrasant la grappe en frottant mon visage,

Regarde, il a gâté la robe et le corsage ! »

Il faut dire que c’est un jeu cher aux garçons,

Quand on vendange au bruit du rire et des chansons,

Jeunesse au cœur, baisers et grappes à la bouche,

Si quelque fille oublie un raisin sur la souche,

D’en barbouiller d’abord sa joue en châtiment,

Pour l’essuyer après des lèvres, bravement !…

Songez d’un vendangeur quels baisers on attrape,

Et ce qu’il presse mieux, ou la fille ou la grappe !

… Mius : « C’est de bon jeu. L’étourdie a trois fois

Oublié la grappille aux souches. » — « Je le crois,

Dit Noré ; mais enfin, Mius, si ça l’ennuie ! »

— « Vois, dit Norine, c’est ton baiser que j’essuie ! »

— « Attends ! » cria Mius qui la prit par le bras.

Et Noré : — « Garde à toi, si tu ne lâches pas ! »

— « Toi, fit Mius piqué, — vas en défendre d’autres !

N’as-tu pas tes amours ? gardons chacun les nôtres.

Il fallait être là, le soir de la chanson !

Nous avons chansonné ta Miette, garçon ! »

— « … En étais-tu ? » cria Noré. — « Tiens ! je m’en doute ! »

— « O gueux ! ô mendiant ! » dit Noré. — « Je t’écoute, »

Dit Mius, grand gaillard bâti comme Noré.

— « Tu n’es qu’un gueux ! c’est tout ce que je te dirai. »

— « Répète-le ! » — « Mais toi, lève la paille, drôle ! »

Mius se mit un brin de paille sur l’épaule,

Et Noré s’avança… Tous les deux, l’œil dans l’œil,

S’attendaient, chacun plein de colère et d’orgueil.

— « J’en cherchais un, de ces danseurs de farandole,

Dit Noré, s’excitant à sa propre parole :

Le voici ! Tu fus donc de ces brutaux, voleur !

Fils de ta mère ! gueux ! marrias ! » — « Oh, malheur ! »

Fit Mius, quand Noré lui fit sauter la paille…

— « Eh ! Jacque ! avec Mius ton enfant se travaille ! »

Fait Brun ; « Norine crie. On s’écorche là-bas ! »

— « Laisse faire ! dit Jacque. Ils ne se tûront pas.

Je tapais dur aussi, dans ma bonne jeunesse.

Allons les voir. — Il faut qu’un homme se connaisse ! »

Les deux garçons se sont corps à corps attrapés.

Bras nus, et sur les dos tout ronds — les doigts crispés,

Les jambes s’écartant, les pieds mordant la terre,

Les mentons s’écrasant sur l’épaule contraire,

Ils s’attendent l’un l’autre et soufflent avec bruit.

Une feinte commence ; une autre aussitôt suit.

Chacun arrache au sol l’autre qui s’y recampe ;

Le souffle leur échappe et la sueur les trempe ;

La chemise se colle aux flancs et craque aux doigts…

Ils se pressent toujours dans des bras plus étroits.

Mais l’un sent le menton de l’autre sur sa joue,

Et crie ! et sa ceinture à longs plis se dénoue…

C’est Mius que Noré soulève, et dont les pieds

Sont pris dans la taïole aux contours embrouillés,

Et qui, manquant le sol, frappe des deux épaules !

Alors Jacque s’approche et dit : « C’est fini, drôles. »

Mais Noré prend Mius à la gorge. — Vaincu,

Mius lui porte un coup bien donné… « Bien reçu ! »

A dit Jacque.

Norine au loin parle aux commères.

Noré sent de l’écume à ses lèvres amères,

Et clouant sous son poids l’adversaire effaré,

Il bégaie : « A présent, qu’est-ce que j’en ferai ?

Que te ferai-je, gueux ?… J’étrangle, — si tu frappes ! »

Et renversant du pied un panier plein de grappes,

Il vous en ramasse une et l’écrase à plein poing

Sur la face de l’autre en ne le lâchant point !

— « Ah ! tu fais la moustouïre aux filles !… Tiens, bois, mange !

Museau de porc ! museau de lie et de vendange ! »

Mius lâché ne put que se dresser honteux

Et la bouche et les yeux pleins de débris juteux…

— « Du sang ! » crie une femme ! — « Euh ! du sang de la vigne ! »

Dit Noré, qui s’en va, — car son père a fait signe.

— « Va, nous nous reverrons ! dit Mius. Sans adieu ! »

Oh ! quand Miette apprit cela, Jésus mon Dieu !

DEUXIÈME PARTIE

CHANT II
LES PRESSOIRS

PRÉLUDE
LE PRESSOIR

LE PRESSOIR

PRÉLUDE

Pour faire de la joie,

Pour faire le bon vin,

On foule, on presse, on broie

Les grappes de raisin.

Il faut subir la peine

D’où sort un peu de bien.

Sois forte, ô race humaine !

Les cris n’y peuvent rien.

Tu saignes, chair blessée !

Vous saignez, ô cœurs purs !

L’âme pleure, — écrasée

Comme les raisins mûrs.

Sous un écrou qui serre,

L’Humanité se tord,

Pleurante de misère

Et saignante à la mort.

Et tous, l’orgueil, l’envie,

Ont sous l’écrou leur jour…

Il tourne, et fait la vie

Et l’éternel amour !

Patience, ô les hommes !

Espérons jusqu’au soir…

Ce n’est pas nous qui sommes

Les maîtres du Pressoir.

CHANT II
LES PRESSOIRS

La mère de Miette à son homme, la veille,

Avait dit : « Tiens, il pleut ! — Après une eau pareille,

Les champignons sous bois vont pousser hardiment.

Mais qu’avions-nous besoin de pluie en ce moment ?

Voilà ce qu’il fallait au temps des feuilles vives !…

Bon ! cela fait toujours plaisir pour les olives. »

Et Miette et son père, à travers le carreau,

Regardaient sur la route à grand bruit tomber l’eau,

Et les gens pour rentrer se hâtant sous l’averse.

Les platanes des bords, que l’eau déjà traverse,

Piaillaient, pleins de moineaux mouillés et voletant.

Sous l’eau qui ruisselait tout paraissait content,

Le chemin qui changeait en miroir sa poussière,

Les flaques pétillant de gouttes de lumière,

L’olivier bien lavé des blancheurs du chemin

Et les gens sur les seuils tendant à l’eau leur main.

Et joyeux en son cœur, par le trou de la crèche

L’âne se mit à braire au parfum de l’eau fraîche.

Le tonnerre, un moment, roula, lointain et sourd.

— « Les limaces se vont promener au tambour,

Dit l’homme. Va, Miette, en chercher dans la vigne. »

Comme elle sort, la foudre éclate. Elle se signe :

— « Quand le tonnerre grondera,

Sainte Fleur m’en préservera. »

« Le tonnerre de Dieu n’appartient pas aux saintes, »

Dit Antoine. — « Tais-toi, » dit sa femme, et mains jointes

« Dieu ne t’entende pas ! » — « Que boivent-ils là-haut ?

Dit l’homme, — de l’eau donc ! — Il paraît qu’il en faut ! »

Et triste, à la fenêtre, il disait : « Ça m’ennuie ! »

Des enfants, bec en l’air, dehors buvaient la pluie.

— « C’est un peu fort, grognait l’ivrogne ; oh ! — les canards !

… Femme, un verre de vin ! Ça rend les vieux gaillards ;

C’est le lait des vieux, quoi ! » — « Tu sais que l’on me loue

Notre âne, chez Sidoine ? » — « Oui, pour le puits à roue. »

— « Mais demain l’âne est libre, et tu n’aurais pas tort

D’aller aux champignons en cherchant du bois mort ;

Quoique vieux, Briquet porte encore charge double,

Mais ne le frappe pas, pauvret ! » — « … Ce fond est trouble,

Dit Antoine ; fais-moi passer un bouchon neuf ! »

Et l’homme s’endormit, rêvant qu’il était veuf.

Le lendemain, chargé comme un jeune âne ingambe,

Suivi de son patron qui traînassait la jambe,

Briquet, les paniers gros de glands, de romarin,

D’arbousier, de bruyère et de pommes de pin,

Descendait la colline et, trotteur sans reproche,

Briquet des quatre pieds, faisait feu sur la roche…

Le sentier retentit de son pas bien égal,

Et l’homme va disant : « C’est l’âne du mistral ! »

Et l’âne gai, riant de son maître en lui-même,

File en vrai coup de vent, et le maître blasphème,

Et tous deux dévalaient les sentiers raboteux,

Faisant dégringoler les pierres devant eux,

Épeurant des oiseaux qui s’envolaient par bande,

Écrasant quelquefois fenouil, sauge ou lavande,

Violet poivre d’âne et thym bleu des lapins,

Dont l’odeur se mêlait, forte, aux senteurs des pins.

L’âne ayant faim faisait la descente pressée,

Et son maître, essayant de suivre sa pensée

Qui s’en allait avec son âne par devant,

Faisait : « Des champignons ! j’en ai cherché souvent ;

Je n’en trouvai jamais de si beaux, ni si vite !

Je sais chercher. En pareil temps, j’ai du mérite ;

Les tout premiers, — on les vend cher ; j’en ai beaucoup.

Il en portait cinquante, enfilés, à son cou.

Dans le clocher carré, là-bas sonnaient trois heures.

— « O l’âne ! il ne serait pas trop tôt que tu meures !

Hé ! — Tu m’essouffles tant, — que tout ce mauvais bois,

De la soif que j’aurai, je le boirai vingt fois ! »

L’âne au bas de la pente alla moins vite. — « Rosse !

Criait l’homme, je vais te marquer sur la bosse ! »

L’âne près du village arriva tout fourbu.

— « Nous rentrerons plus tard, lorsque nous aurons bu, »

Dit l’homme attachant l’âne au bec de la fontaine.

L’âne, étant bridé, but d’une langue incertaine.

— « Que c’est drôle, une bête ! il n’a pas soif du tout ! »

La masure d’Antoine étant à l’autre bout

Du village, il entra dans l’auberge sans crainte,

D’où sur l’heure il sortit avec sa bonne pointe,

Et, s’appuyant sur l’âne, il se mit en devoir

De rentrer, — mais, après quatre pas, il put voir,

Dans un chaix, — travaillant, la porte grande ouverte,

Un homme à son pressoir. — « Vous aurez de la perte,

Si vous travaillez seul. » — « Donne-moi donc la main, »

Dit l’autre. — Et plantant l’âne au milieu du chemin,

Antoine satisfait vint pousser à la barre.

— « Ça vaut un coup de vin, si tu n’es pas avare,

Dit-il ensuite : allons, tâtons le vin nouveau. »

« Moi, je le crains, » fit l’autre. « On ne craint rien que l’eau,

Dit Antoine qui but une forte rasade.

J’ai trop vu pleuvoir, hier ! — Adesias, camarade. »

Il repart. L’âne suit. Mais, quelques pas plus loin,

Deux pressoirs ! en plein air ! — « Eh ! n’a-t-on pas besoin

D’un coup de main, par là ? » — « Tiens, Antoine l’ivrogne !…

Nous suffisons tout seuls, compère, à la besogne. »

Puis voulant s’égayer : — « Veux-tu tâter le vin ? »

— « Pardi, si je le veux ! » — « Eh bien, bois dans ta main ! »

Il le fit, chancelant déjà. Chacun de rire.

Il repart ; il chantonne, et la tête lui vire.

Et là-bas, où la rue et la route font croix :

— « Saints du ciel ! Jésus Dieu ! ho ! qu’est-ce que je vois ! »

Car, de quelque côté qu’il tourne sur lui-même,

Il a vu rougeoyer partout ce vin qu’il aime !

Partout, ici, plus loin, les pressoirs en grinçant

Font couler la liqueur trouble et couleur de sang.

Les presseurs que le vin grise par les narines,

La barre dans leurs mains, les mains sur leurs poitrines,

Les jambes en arrière et le buste en avant,

Poussent de tout le corps, et s’arrêtent souvent

Pour mieux rire d’un mot, — car c’est gai, la pressée !

L’âme du vin qui sort de la grappe écrasée,

Au-dessus du pressoir monte dans l’air joyeux,

Met le rire à la lèvre et l’étincelle aux yeux.

Le baquet qui reçoit la liqueur rouge, — chante !

Et l’ivrogne étonné, que cette vue enchante,

S’arrête et dit : « Amen ! Que votre volonté

Soit faite, seigneur Dieu, de toute éternité !

En ce jour le bon vin pleut comme l’eau la veille ! »

Et, sur l’âne adossé, l’ivrogne s’émerveille.

Les champignons qu’il porte, enfilés en collier,

Et qu’il s’ôta du cou tout à l’heure au cellier,

S’égrènent dans ses doigts, émiettés sur la route :

— « La mer serait de vin que je la boirais toute !

Dit-il. — Monsieur le maire a mis avec raison

Des fontaines de vin devant chaque maison !

Mais ça ne dure pas, non ! (et sa voix s’enroue) ;

Les pressoirs s’en iront !… pas un qui n’ait sa roue ! »

La première pressée est pour le vin nouveau ;

L’autre fait la piquette : on y mêle de l’eau ;

Ce qu’Antoine voyant, bientôt jure et s’indigne.

— « Le plus beau des présents de Dieu, le jus de vigne,

Vous le gâtez ! fit-il. S’il se peut ! Ils sont fous ! »

Jacque vint à passer.

— « Allons, rentrez chez vous,

Grand malheureux ! dit-il ; vous rassemblez le monde. »

Chaque rue, en effet, s’appelant à la ronde,

Femmes, enfants et vieux, de tous les coins venus,

Tous, même les presseurs aux bras rouges et nus,

Regardaient le bavard, l’ami de Dame-Jeanne,

Qui parlait seul et haut, — s’adossant à son âne.

Et, juste vis-à-vis, Jacque venait ce soir

Porter au forgeron la barre d’un pressoir.

« Ça n’est pas de chez nous ! dit-il, montrant l’ivrogne.

Le pays n’en fait pas ! »

— « Approche ! — Quand je cogne,

Dit Antoine, on me dit que j’ai peu de pareils !…

Je te connais : c’est toi le donneur de conseils !

Avec sa barre, il vient pour m’assommer, brave homme !

Approche ! et parions que c’est moi qui t’assomme ! »

Antoine menaçant faisait de mauvais yeux,

Et sa mine écartait les enfants curieux.

— « Avec des mots pareils, dit Jacque, tu fais croire,

(Prends-y garde, mon homme !) à la méchante histoire ! »

— « Que veux-tu dire ? » — Antoine approcha, poing fermé.

« Parle ! »

— « Le dernier feu, qui l’avait allumé,

Dans les Maures, bandit ? O marrias, prends garde !

Si c’est les gens d’en haut, passe, ça les regarde :

Ils réclament le droit au bois mort des forêts…

Mais si tu l’as fait, toi, c’est que tu te vendrais !

Il faut aimer le vin, pour risquer les galères ! »

L’autre se rapprocha, pâle, plein de colères…

— « Va-t’en, nez de piment, piémontais ! »

A ce mot,

Antoine hors de lui, jurant Dieu comme il faut,

Voulut sauter sur Jacque, — et roula dans la rue.

— « Qu’y a-t-il donc ici ? » dit Miette accourue.

Les gens lui firent place, et les rires cessant :

— « Je te retrouverai, Jacque ! je veux ton sang !

Et je te presserai tant fort si je t’attrape,

Que tu ne vaudras pas la piquette de grappe ! »

Miette se crut morte. Elle dit : « Viens, Briquet »,

Prit l’âne par la bride et, pâle, suffoquait.

L’homme marcha, suivi par les enfants sans âme.

« Pechère ! — C’est un vrai malheur ! dit une femme. »

DEUXIÈME PARTIE

CHANT III
EN CHEMIN

PRÉLUDE
LE SEMEUR

LE SEMEUR

PRÉLUDE

Que portes-tu dans ta ceinture,

Dans ton sac noué sur tes reins ?

Est-ce de l’or par aventure ?

« Non, passant, c’est un sac de grains. »

Paysan qui vas par la plaine,

Et vas si droit, quoique voûté,

Que tiens-tu là, dans ta main pleine ?

« C’est du blé de toute beauté. »

Le blé c’est du pain, mon brave homme.

A qui portes-tu ton trésor ?

As-tu pour une grosse somme,

De ce beau blé, couleur de l’or ?

Mais, — le bras levé, — la main lance

Le grain qui vole en éventail,

Et le paysan, en silence,

De l’aube au soir fait ce travail.

Les oiseaux croient, venus par bande,

Et d’heure en heure plus nombreux,

Que ce bras levé leur commande

De partager les grains entre eux !

Mais lui, tirant du sac de toile

Le blé sonore à l’or pareil,

Dès l’aube il le lance à l’étoile,

Et tout le jour vers le soleil.

Le soir vient. L’homme qui chemine

Lance toujours la graine aux cieux…

— Paysan qui courbes l’échine,

On est donc fou quand on est vieux !

Il me dit : « La terre m’appelle :

« La mère demande à couver.

« Mon grain pesant retombe en elle

« Qui saura le faire lever.

« Qu’elle est vieille, lasse et féconde ! »

— Ah ! ce que tu tiens dans ta main,

Maître, — c’est la force du monde !

C’est tous les hommes de demain !

CHANT II
EN CHEMIN

Tantôt Noré se bat pour Miette : elle espère.

Tantôt son père insulte et veut battre le père

De Noré : tout l’espoir qu’elle avait n’est plus rien.

Un temps loin du pays peut me faire du bien,

Songe-t-elle, et voilà qu’un matin — la petite

Dit : « Si cela vous plaît, mes parents, je vous quitte.

J’irai chez les Arnaud qui seront bien contents,

Et j’aiderai pour les châtaignes ; c’est le temps.

Il doit y en avoir sous les feuilles, à terre !

Je pars. » — La mère dit : « Il faut la laisser faire. »

Le père grommela. Le chemin était long !

Une fille, courir la plaine et le vallon !

On l’aidait, lui, si bien ! Il comprenait sans peine

Que Miette partît pour aider sa marraine !

Le compère avait-il besoin de ce secours ?

Les plus gros accidents se voyaient tous les jours ;

Les sentiers étaient pleins de chasseurs à cette heure,

Et de pâtres… Enfin, qu’elle parte ou demeure,

Il s’en moque ! pourvu qu’il soit servi chez lui.

… « Et quand pars-tu ? » — « Si vous le voulez, aujourd’hui. »

Il répondit : « C’est bon ! — Que le diable t’emporte ! »

L’âne est bâté, sanglé, bridé, devant la porte ;

Le panier double aux flancs, il attend, le cou bas.

La mère de Mion ne se fatigue pas

D’expliquer les sentiers les plus courts à sa fille :

— « Fais bien des compliments à toute la famille,

Dit-elle enfin ; n’as-tu rien oublié ? » — « Non, rien. »

— « Voilà les six melons d’hiver. Tu diras bien

Que je les ai choisis plus beaux que pour les vendre.

Et voilà ton dîner, figues sèches, (pain tendre !)

Et piquette. C’est bien. Et tu n’oublîras pas,

En présentant les trois paires de petits bas,

De faire à la commère une bonne caresse ! »

Et Mion suit déjà son âne qu’elle presse,

Quand sa mère lui crie encor de loin : « Mion !

Embrasse bien l’enfant, et fais attention

Que j’ai tenu les bas un peu grands pour son âge !

C’est mieux ! » Mion n’en veut pas savoir davantage,

Mais Antoine poussant la fenêtre à grand bruit :

— « Surtout, rapporte-nous un peu de leur vin cuit ! »

Leurs cruches à la main, les filles, sur la place,

A la fontaine, ont ri de voir Mion qui passe :

— Ah ! ah ! oh ! oh ! où va la belle, si matin ! »

Et plus d’une a fait pis que pendre, — c’est certain, —

Qui jase le plus fort, le plus haut, sur son compte !

Pour mieux cacher son jeu, — qui sait même ? sa honte, —

Plus d’une rit, mauvaise, en la montrant du doigt !

Qu’on parle d’elle ainsi, pécaïre ! elle le voit,

Et se hâte : « i, Briquet ! » Depuis la farandole,

C’est ainsi tous les jours ; c’est à devenir folle !

Elle se dit qu’elle est heureuse de partir,

Qu’il fallait qu’elle parte. Il le faut, sans mentir.

« Va donc vite, Briquet ! » Mais non, le gueux s’arrête.

« Hue, âne ! Partons vite. » Ah ! oui ! Briquet s’entête,

Et braille. Il ne sait pas que la pauvre a besoin

De quitter ce pays et de se sentir loin,

Et d’oublier Noré d’abord, Norine ensuite,

Et Finon, et son père, et tout ! — « Marche donc vite,

Bourriquet ! » — Cris et coups. — Briquet n’obéit pas,

Et le gueux, tout à coup, revenu sur ses pas,

Court boire à la fontaine au beau milieu du monde

Et des mots à deux sens qui partent à la ronde,

D’où Miette, affrontant plus d’un mauvais lardon,

Le dut à contre-cœur tirer par le bridon.

Et plus loin, sur leur banc, les vieux à leur coutume

Étaient tous assis, — l’un qui dort, l’autre qui fume, —

Au soleil, adossés contre le mur tiédi,

Près du palmier qui vient dans ce coin au midi,

Dominant de son front deux ou trois lauriers-roses,

Mais ces vieux, si fâchés du train nouveau des choses,

Voyant passer Mion, ces vieux pleins de sommeil

Riaient à sa jeunesse et sentaient le soleil !

Enfin elle est en route, et près de la rivière.

L’âne va d’un pied vif, et Miette, en arrière,

Une aiguille aux cheveux, sous son chapeau, — d’un pas

De jeunesse, le suit en tricotant son bas.

Mauvais travail, qui met l’esprit en songerie.

En passant aux Trois Pins elle se signe et prie !

« Mon Dieu, délivrez-moi du mal d’aimer Noré. »

Mion depuis un mois ne l’a plus rencontré ;

Il est vrai qu’elle y prend peine ! Et la fille songe,

Repassant en détail le chagrin qui la ronge.

Comme c’est malaisé de s’arracher l’amour !

Elle fait ce qu’il faut cependant. L’autre jour,

Pour l’éviter, elle a, — se cachant dans la haie, —

Attendu que le gars fût au bout de sa raie.

Qu’il était fier ! le col défait, poitrine au vent,

Guide nouée au bras de l’araire, — élevant,

Selon le creux, baissant le soc avec adresse,

Calmant le mulet vif ou piquant sa paresse,

Car si ce gueux, planté, n’avançait plus du tout,

Il ramassait un peu de terre tout à coup,

Pour la lancer avec des jurons de colère

Au fainéant fouetté par les mottes de terre.

Mion de sa cachette ainsi voyait Noré

Tracer droit le sillon de son bras assuré,

Et la terre s’ouvrir, fumante, belle, rousse,

Montrant le mauvais germe en travail, qui repousse,

Mais s’offrant toute prête à couver le bon grain.

Et Noré chantonnait pour soutenir l’entrain,

Et la fille entendait aussi, haut sur sa tête,

Dans le ciel d’aube, frais, plein d’éclat, tout en fête,

Haut, bien haut, — comme un point noir dans le bleu de l’air, —

L’alouette, montante au soleil, chantant clair.

Chaque saison chérit sa bête consacrée.

L’été jaune a chez nous la cigale dorée,

Ame des blés, vêtue aux couleurs du soleil ;

Le brillant papillon, à la fleur si pareil,

Est au printemps, tisseur de roses et de soie ;

Et l’automne et l’hiver n’ont d’heureux que ta joie,

Alouette ! — C’est toi qui dis : Le jour ! le jour !

Au paysan qui doit reprendre son labour ;

Ton chant, si haut perdu, cependant l’accompagne

Dans le sillon perdu si bas dans la campagne ;

Sous ta robe, couleur de terre et de bois mort,

Ton cœur gaulois, ton cœur de paysan bat fort,

Et ton gosier perlé, du haut du ciel de France,

Sème comme grains d’or des trilles d’espérance !

Et toi, terre d’automne, et toi, terre d’hiver,

Quand ton flanc maternel est déchiré du fer,

Ou frissonne de froid sous le blé court qui pousse,

Blottie en tes sillons, l’alouette t’est douce !

Jacque suivait Noré, le sac autour des reins,

Le dos plié, le front levé, puisant les grains

Dans le sac, et jetant sur sa trace à main pleine

Le pain futur, — tandis que de toute la plaine

Hoche-queue, alouette et moineau, par long vol

Accouraient, s’abattant comme grains sur le sol ;

S’épeurant quelquefois tous ensemble d’eux-même,

Mais revenant toujours suivre l’homme qui sème,

Car ils connaissent bien, en marchant dans ses pas,

Qu’il répand de la vie à chaque tour de bras !

Et des voisins, passant par là, disaient au maître,

Pour plaisanter : « Alors ? vous êtes fous peut-être,

De jeter votre bien aux quatre vents du ciel ! »

Et tous riaient, l’espoir étant l’essentiel.

… Et Miette se dit qu’elle est sans espérance,

Sans amour, sans moisson, sans bien, toute en souffrance !

Jamais elle n’a mieux compris qu’elle n’a rien

Qu’en voyant maître André, pour féconder son bien,

Prêt à lancer les grains de sa main toute grande,

Lever son bras, — de l’air de quelqu’un qui commande

Tandis que ce Noré, qui la met en souci,

Guidant sa bête, — avait un air de maître aussi,

Et lui semblait, pressant les deux bras de l’araire,

Tenir comme un timon à gouverner sa terre !…

Ainsi Miette fait mille songes tout bas,

Toujours suivant son âne et tricotant son bas.

Autour d’elle parfois la route toute entière

Dans un coup de mistral cheminait en poussière ;

Puis le mistral tombait ; alors un autre vent

Soufflait, mais aussi fort ! un mistral du levant !

C’est l’automne, le temps où la lumière est blanche.

Le feuillage éclairci montre toute la branche ;

Et par plaine ou montagne on voit des tourbillons

De pampres rougeoyants, de feuilles, — d’oisillons

Dont le cri fuit perdu dans la plainte des bises.

Tout là-haut, en plein ciel, par des routes précises,

Les oiseaux voyageurs poussent contre le vent,

Vers l’ouest, les plus vieux par côtés et devant,

Leurs bataillons formés comme un soc de charrue.

C’est d’abord le ramier ; plus tard l’oie et la grue.

L’étourneau moins prudent passe en désordonné.

Toujours seul, curieux et toujours étonné,

De taillis en buissons le rouge-gorge arrive,

Et vive et prompte, presque invisible, la grive

Aux grands yeux, ne paraît qu’au fin jour et le soir.

Mion marche, rêvant, tricotant, sans rien voir.

Lorsque des gens passaient : — « Bonjour la compagnie ! »

Et ces gens se disaient : « La petite est jolie,

Mais elle a comme un air de tristesse. » Mion

Travaille au bas sans y mettre d’attention,

Mais d’être si pensive elle baisse la tête

Et ne voit rien, — et c’est l’âne enfin qui s’arrête.

Il a soif, il a faim. Elle ôte le bridon.

Le gueux ! C’est près d’un puits où pousse le chardon.

Elle aussi boit et mange, et se remet en route :

« Hue ! » et la songerie encor la reprend toute,

Et sans rien voir de plus, comme le soir tombait,

Qu’un vieux pâtre étendu, flûtant du galoubet

Aux chèvres qui broutaient tintant dans les bruyères,

Elle se reconnut près de Collobrières.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT IV
LA VERNE

PRÉLUDE
L’HERBE D’AMOUR

L’HERBE D’AMOUR

PRÉLUDE

Par les bois, où s’en va la belle,

Le soir, le jour, de bon matin ?

Même la nuit, que cherche-t-elle ?

Le laurier, la sauge ou le thym ?

Si c’est le trèfle à quatre feuilles

Que tu vas cherchant tout le jour,

Dis-nous, la belle, où tu le cueilles ?

«  — Non, monsieur ; c’est l’herbe d’amour. »

Ah ! mauvaise herbe vite pousse !

Celle-ci vient comme un poison.

On dit qu’elle est amère et douce ;

On la cueille en toute saison.

Dans tous les pays de la terre,

L’herbe d’amour verdit, fleurit.

Elle aime le coin solitaire

Où le rossignol fait son nid.

Sur les toits, avec les colombes,

Les moineaux la becquent parfois ;

On la voit verdir sur les tombes

Dans le clos où poussent les croix.

Qui dit amour dit herbe folle,

Fleur de folie et d’abandon,

Qui dans le vent s’envole et vole

Comme l’aigrette du chardon.

Sur la mer, à bord du navire,

On la voit passer dans le vent…

Peut mourir qui trop la respire

Car elle germe au cœur vivant !

Elle viendra dans ton cœur même,

Sans que tu puisses l’arracher ;

Le vent, qui va partout, la sème

Dans le sable et sur le rocher.

Ne la cherche pas tant, ma belle ;

Tu pourrais ne la trouver pas !

Mais quand tu ne voudrais plus d’elle

Elle verdirait dans tes pas !

C’est la mauvaise herbe vivace

Qui console en donnant la mort…

Les glaciers en ont sous la glace ;

Elle est au Sud, elle est au Nord !

C’est le gui, peut-être le lierre,

Et, nous morts, tant qu’il fera jour,

Verdira sur notre poussière

L’herbe d’amour, l’herbe d’amour !

CHANT IV
LA VERNE

Le compère au village ayant de bons amis,

Briquet y fut reçu lit fait et couvert mis.

— « A la paille, Briquet ! — Mion, prends la lanterne.

Demain tu partiras à l’aube pour la Verne

Où les Arnaud, — depuis deux, trois ans, — sont fermiers.

C’est le temps du travail sous leurs vieux châtaigniers :

Tu leur feras plaisir d’arriver à cette heure…

Tiens, Bourriquet, voilà ma paille la meilleure ;

Mange et dors. — Toi, ton lit, Miette, n’est pas loin :

Sur sa tête, au grenier, près du trou pour le foin ;

Tu l’entendras chanter peut-être en rêve, et braire !…

Maintenant nous allons souper ; adieu, mon frère ! »

Et l’on rentra souper (sans soupe), d’un lapin

Sauvage et d’un perdreau, tués de ce matin,

Car ces gens, bouchonniers par état, — c’est la mode

De l’endroit, — et chasseurs par goût, trouvent commode,

Chez eux, de travailler le liège, — et plusieurs fois

Par jour, d’aller courir sous les lièges des bois !

La salle, où se dressait la tablée, était pleine

D’écorce en tas, — ayant encor forme de chêne, —

De bouchons, grands, petits, pour fiasques, pour tonneaux,

De légers débris ronds pareils à des anneaux,

Et de grands couperets aux larges lames pures,

Et tout le monde avait les doigts noirs de coupures.

— « Vois-tu, l’on peut manquer de bouteilles chez nous,

Mais de bouchons, jamais ! » — Et ces gens riaient tous.

— « Riez, dit le plus vieux ; mais nous sommes malades :

La vigne meurt ; le liège en mourra, camarades !

Bandol, qui fabriquait des futailles tout l’an,

Chôme vingt jours par mois ! » — « L’ancien, le mal est grand,

Mais on eut toujours peur de quelque chose au monde :

Et le vieux vit encor ! » — Et l’on but à la ronde.

A l’heure de dormir : — « O Miette, — demain,

Tu pourras rencontrer des bœufs sur ton chemin.

Les Maures en sont pleins. Dans les tournants, prends garde ;

Et passe sans courir si l’un d’eux te regarde.

Et des coups de fusil ne t’épouvante pas :

C’est chasse au sanglier, de ces côtés là-bas. »

Le jour qui pointillait trouva Miette en route.

De rosée et de froid l’herbe blanchissait toute ;

Un vent d’aube courait des roches aux buissons,

Glacial ; l’olivier pâlissait de frissons,

Faisant voir l’envers blanc de sa feuillure grise,

Et le vallon chantait comme un torrent de bise !

Miette, laissant là le tricot pour l’instant,

Suivait l’âne à grands pas dans le sentier montant

Qui tournait, contournait, puis se tournait encore,

De colline en coteau, pierrailleux et sonore.

Les perdreaux caquetant sonnaient au fond du bois ;

Miette en vit partir sur ses pas plusieurs fois ;

Et devant que l’aurore eût rosi la colline,

Elle entendit chanter l’oiseau qui la devine,

Le rouge-gorge, au cri qui pétille, — pareil

Au bon feu de sarment qui parle du soleil.

Chaque arbousier, portant fruits rouges et fleurs blanches,

Portait un rouge-gorge aussi, qui dans les branches

Sautait, piquant les fruits dont il a les couleurs,

Gai dans la feuille verte et dans le blanc des fleurs,

Et quand le jour parut, rouge comme une forge,

Sous bois, — tout grésilla des cris du rouge-gorge.

Puis le jour se fit blanc, puis chaud. Dans les sentiers,

Le thym, le romarin, crenillaient sous les pieds.

Miette monte, et sent que le soleil la gagne.

Dans le vallon le froid, le chaud sur la montagne.

Voici, sur un plateau, qu’elle traverse un bois

Tout noir de l’incendie, et même dans ce mois

Il vous tombe un soleil si dur qu’elle put croire

Qu’un feu veillait encor sous cette terre noire.

Et Miette marcha plus vite tout à coup :

De voir ces pins muets, ces cadavres debout,

Nus et si noirs, perdant des écailles d’écorce,

Seuls, sans oiseaux, maudits et séchés dans leur force,

Elle avait peur, — et puis elle songeait un peu

A son père qu’hier on accusait du feu !

Elle passa le pont de terre et de bruyère,

Sur le petit torrent d’où l’eau saute en poussière.

C’est plus loin, — mais au bord de ce même torrent,

Desséché jusqu’au roc par un août dévorant

Capable d’avaler mille sources pareilles, —

Quand l’air tout blanc n’est plein que de flamme et d’abeilles,

Qu’on rencontra, couché sur le flanc, un taureau,

Langue tirée, et mort en meuglant après l’eau…

Mais avant de mourir fou de soif et de rage

Il avait fait grand’peur à des gens du village.

Elle le sait, Miette, et redouble le pas…

La sente est à mi-côte, et voici jusqu’au bas,

Jusqu’au sommet du mont qu’elle suit à mi-côte.

Les grands, grands châtaigniers, la forêt large et haute,

Si vieille ! — En ce moment, tombent feuilles et fruit,

Et Briquet et Miette y marchent à grand bruit.

Par delà le vallon, sur la colline en face,

Rien que des rochers gris où seul le soleil passe :

C’est le Sud ; mais ici, sur le versant du Nord,

Le bois de châtaigniers vieillit, toujours plus fort.

Des troncs blancs, un sur deux est noirci du tonnerre,

Mais la branche qu’un jour la foudre a mis par terre

Y prend racine, et fait des châtaigniers nouveaux,

Pleins d’élan, de verdure au printemps et d’oiseaux.

Chaque tronc creux pourrait cacher une personne ;

Et la vieille forêt, toujours plus jeune, donne

Ses fruits, ses lits de feuille ou son ombrage frais…

Nos derniers sangliers vivent dans ces forêts.

… « Mon Dieu, ma mère ! » — Juste au détour de la sente,

Immobile et debout, un bœuf noir se présente,

Broyant des liserons en grappe suspendus

A son mufle, — et Miette : « Aï ! nous sommes perdus ! »

Le bœuf est là. Briquet s’arrête et plus ne bouge.

Et Mion veut s’ôter du cou son foulard rouge,

Ce foulard de Noré, — qui lui porte malheur !

Mais l’âne va tirer sa part d’herbes en fleur !

Et le taureau fâché baisse déjà la tête…

« Au secours ! » Mion crie ! et voit bondir la bête

Par côté… Briquet suit… Et juste à ce moment

Où le sang lui tournait, sans avoir sentiment

Que de sa peur, Miette a vu — quelle rencontre ! —

Accourir Noré !… oui, c’est Noré qui se montre !

Il chasse au sanglier, le gars, — et, tout courant,

Il reconnaît Miette, et dans ses bras la prend…

Il l’emporte ! il la sent tout entière ! elle tremble ;

Leurs yeux se sont troublés ; leurs cœurs battent ensemble !…

Et quatre pas plus loin, le couvent apparaît,

Caché d’abord par les grands bras de la forêt,

Et puis tout habillé de verdure et de lierre…

Miette frémissante a parlé la première :

— « Où veux-tu me mener ? » — « Tais-toi ! » dit le galant,

Et lui-même se sent tout pâle et tout tremblant.

Il pose l’épeurée à terre. — « Ah ! lui dit-elle,

Où sommes-nous ? » — Mais lui : « Miette est la plus belle ! »

— « Où sommes-nous ? » — Il dit : « Miette est dans mes bras ! »

« … Adieu, Noré ! » Mais lui : « Non, tu m’écouteras ! »

Ils sont au beau milieu de quatre murs antiques.

Elle voit un enclos carré, fait de portiques,

En marbre du pays, vert et noir, des plus beaux,

Mais qui fait trop penser aux pierres des tombeaux,

Et c’est dans ce jardin, plein d’ortie et d’avoines,

Que dorment enterrés les prieurs et les moines.

— « Allons-nous-en d’ici ! l’herbe y vient sur les morts…

Va-t’en, je ne veux pas ! » — Mais entre ses bras forts

Il la presse, tendant sa bouche, qu’elle évite.

A son souffle, il frémit ; du trouble, elle palpite ;

Elle détourne encor sa tête du baiser,

Mais lorsque sur sa lèvre il vient à le poser

Elle se sent faiblir, il sent que son corps ploie :

Comme blessé, — le couple a chancelé de joie,

Et tombe, mort vivant, dans l’herbe enseveli.

O minute de mort qui contient tout l’oubli !

Ce n’est pas le printemps ; pourtant vous êtes vertes,

Plantes dont autour d’eux les tombes sont couvertes !

L’oiseau n’a pas son nid ; pourtant il a chanté !

C’est de voir tant d’amour, de force et de beauté.

… O moines qui dormez, bras croisés, sous la terre,

Dans la ruine en fleur du cloître solitaire,

O cloître fait exprès pour attrister le jour,

Tombeaux ! — vous voilà donc les témoins de l’amour !

Ils avaient dit : « La femme est comme un vase immonde,

Plein de péché. L’amour est le crime du monde.

Satan, le monstre vert, est partout : fuyons-le !

Fuyons tout ce qui plaît aux regards, azur bleu,

Roses roses, blancheurs d’enfants, rires des vierges,

Et vivons dans la tombe à la lueur des cierges. »

Tels, sous le capuchon, blêmes, le front penché,

Frappant un cœur saignant des désirs du péché,

Cilice au flanc, rosaire aux doigts, ceints d’une corde,

Murmurant nuit et jour : « Seigneur, miséricorde ! »

Pour mériter la joie et le ciel des élus,

Pour vivre après ce monde, ils ne vécurent plus.

Elle est venue un jour vous toucher de son aile,

Moines, la pâle Mort, votre amante éternelle !

Elle a pressé vos yeux avec son doigt de plomb,

Et baisé votre lèvre, et baisé votre front.

Que vous a-t-elle dit, aux nuits de ses approches,

Quand le Dies iræ pleurait avec les cloches,

Moines ? Qu’a-t-elle fait pour vous qui l’aimiez tant ?

Dans son lit — dormez-vous avec le cœur content ?

Fîtes-vous bien, vivants, d’avoir pour fiancée

Cette grande ombre, en deuil comme votre pensée,

Quand plein de désir d’elle et de crainte à la fois,

La redoutant du cœur, l’appelant de la voix,

Vous disiez à Celui qui demandera compte :

« Reste avec nous, Seigneur ! parce que la nuit monte » ?

O moines, nul ne sait ! — Mais si le noir couvent

En ce jour appartient à l’air libre et vivant,

Aux oiseaux dont frémit la verdure immortelle,

C’est Elle, votre amour, qui l’a voulu ! c’est Elle, —

Pour qui vous habitiez dans l’ombre, — c’est la Mort

Qui, heurtant votre seuil familier d’un pied fort,

A fait taire à jamais vos matines funèbres,

Et qui, crevant à jour vos voûtes de ténèbres,

Livre aujourd’hui, pendant votre profond sommeil,

Vos tombes à l’amour, tout le cloître au soleil !

Mais lui, le couple heureux, voit-il son sacrilège ?

Ils sont jeunes. Cela dit tout ; que vous dirais-je ?

… Si le soupir d’amour vous effleure un cheveu,

Étant jeune, on frissonne et l’on est avec Dieu.

O puissance d’amour ! Amour dans la jeunesse !

Le monde, si c’est toi qui veux qu’il disparaisse,

Disparaît ! — Elle avait pourtant assez souffert,

Miette, pour l’amour qui maintenant la perd !

Des soucis, des chagrins et de la jalousie

Elle avait eu pourtant la part qui rassasie !

Eh bien ! non, tout cela, voyez-vous, n’était rien !

Amour ! poison d’oubli ! fait de mal et de bien !

Qui peut y résister ? qu’est-il ? qui peut répondre ?

Le monde y jetterait son âme pour la fondre

S’il n’avait pas la peur d’un Dieu prêt à punir,

Et dans ce qui fait naître il voudrait se finir !

Le gros chien de Noré, Flambeau, levant la tête,

Accourut, jappant clair, sautant, la queue en fête…

Et tout à coup Mion, de ses yeux grands ouverts,

Regarda de nouveau les murs, les lierres verts,

Cette terre de tombe et ces arceaux, les ombres

Au fond du cloître, et vit dans un mur en décombres,

Par un grand trou béant, — le midi, le plein air,

Saint-Tropez tout là-bas qui luisait sur la mer,

Et, se sentant venir une honte profonde,

Pleura de se revoir encore de ce monde.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT V
LE FOULARD ROUGE

PRÉLUDE
LE CŒUR AU VENT

LE CŒUR AU VENT

PRÉLUDE

J’ai fait de mon cœur trois morceaux,

Et pourquoi ? pour une parole !

Vole, vole, vole, ah ! mon cœur vole !

Le premier morceau qui s’envole

Ce fut pour les nids des oiseaux.

Vole mon cœur en trois morceaux,

Vole mon cœur, vers l’oiseau vole !

J’ai mis mon cœur en trois lambeaux

Pour un baiser qui me rend folle.

Vole, vole, vole, ah ! mon cœur vole

Le second morceau qui s’envole

S’accroche aux buissons des tombeaux.

Vole mon cœur en trois lambeaux,

Vole mon cœur, au tombeau vole !

En trois lambeaux, en trois morceaux,

J’ai mis mon cœur et m’en désole.

Vole, vole, vole, ah ! mon cœur vole !

Le troisième morceau qui vole

N’est pas pour vous, oiseaux, tombeaux.

C’est pour qui m’a fait tous mes maux !

Vers mon ami mon cœur s’envole !

CHANT V
LE FOULARD ROUGE

Et maintenant, Noré, que te sens-tu dans l’âme ?

As-tu changé d’idée ? as-tu choisi ta femme ?

L’amour de cette enfant, l’amour vrai, l’amour fort,

Entre-t-il dans ton cœur ? ou ton cœur est-il mort ?…

Il n’est pas même né, le cœur d’homme en toi-même,

Garçon ! tu ne sais pas encor comment on aime.

Tu n’as que tes vingt ans encor, un sang trop chaud,

Mais pour aimer c’est plus, mieux que cela qu’il faut :

Il faut peine et pitié, comme Miette ! — En somme,

Elle est déjà plus femme, elle, que tu n’es homme.

Tu n’as pas réfléchi sur toi-même, garçon.

Tu vis, bras au travail, esprit à la chanson,

Mais en riche après tout, sans connaître de peine,

Et tu suis ton plaisir où le hasard te mène.

Pourtant tu n’es pas sot, certes non, ni méchant,

Fier Noré ; tout d’abord on t’aime en t’approchant ;

Mais ton cœur n’est pas fait, ton âme n’est pas faite ;

Le bon conseil se fausse en entrant dans ta tête,

Et tu ne guides point tes instincts emportés !

Tantôt, lorsqu’en sueur, tous les sens agités,

Tu l’as prise en tes bras, l’enfant, comme une proie,

Ton cœur de chair battait à se briser de joie !

Mais ta jeunesse seule a commandé ton sang ;

Seule elle enflait ton sein de son soupir puissant,

Et seule te faisait une beauté sauvage,

Quand l’amour de Miette éclairait son visage.

Ah ! si tu n’en sais rien, un jour tu le sauras

Qu’un brave cœur battait sur le tien dans tes bras,

Et quand ton jour viendra d’approfondir les choses,

Tu comprendras quels mots gardaient les lèvres closes

Où Miette t’offrait sa vie avec l’amour.

En attendant, — sois dur ! Il viendra bien, ton jour.

Un coup de feu sonna dans les échos des roches,

Et Noré, qui craignait les pleurs et les reproches,

Dit : « Je dois m’en aller, rejoindre les amis. »

Dans ses yeux grands ouverts qui semblent endormis

Elle sèche ses pleurs, regardant comme en rêve

Noré qui dit : « Je pars, il le faut ; » et soulève

Un lierre, — et disparaît, sifflant son chien Flambeau,

Et Miette se voit seule dans ce tombeau.

Pour la seconde fois alors son cœur éclate ;

Elle mouille de pleurs le foulard écarlate,

Le mord, — et le pressant déchiré dans sa main :

« Ah ! si ce bœuf m’avait massacrée en chemin,

En voyant ta couleur de sang ! si j’étais morte,

O présent de malheur, parce que je te porte,

Maintenant je serais en paix sur le coteau,

Comme ce pauvre bœuf mort en désirant l’eau ! »

Car elle comprend bien, maintenant qu’elle y songe,

Qu’il n’a pas même dit : « Je t’aime, » par mensonge ;

Non ; il l’a seulement emportée en courant

Comme un loup fait, la nuit, d’une brebis qu’il prend,

Et la peur et l’amour lui troublaient tant la tête

Qu’elle n’y voyait plus, et sa misère est faite !

Après tout, son malheur, jusqu’ici, n’était rien.

Elle aimait sans espoir quelqu’un trop riche en bien,

Elle trop pauvre, avec un père qu’on méprise ;

Elle n’avait donné qu’un baiser par surprise,

Et reçu ce maudit mouchoir en souvenir ;

Rien de plus ; si cela l’avait tant fait souffrir

Ce n’était que de crainte et d’amour, — des idées !

Les choses pouvaient être encore accommodées,

Jusqu’ici ; rien n’était perdu ; tout son tourment,

Noré pouvait encor l’effacer en l’aimant ;

Rien ne montrait encor qu’un beau jour, fait plus sage,

Noré ne lui vînt pas parler de mariage ;

Et ne le fît-il pas, au fond de son ennui,

Malgré tous les malheurs qui lui venaient de lui,

Et les mauvaises gens qui mentaient sur son compte,

Après tout, elle était malheureuse, sans honte,

Tandis que maintenant,… pardonnez-lui, mon Dieu !

A l’air froid dont Noré vient de lui dire adieu,

Elle a compris d’un coup sa misère et sa faute !

Elle ne pourra plus marcher la tête haute,

Et se sentir l’orgueil d’elle-même ! aï ! Seigneur !

Ce galant sans amour l’a faite sans honneur !

Tous les garçons sont fiers d’être la force même.

Vous êtes, vous, la grâce, — et la force vous aime,

Jeunes filles ! — Pourtant, quand ils vous parleront

Si bas que la rougeur vous couvrira le front,

Quand ils vous diront : « Viens, ce soir, à la fontaine,

Ou près du bois, » alors, — chose étrange et certaine, —

Ces forts ayant perdu leur force en vous aimant,

Ce qu’ils voudront de vous pour vous chérir vraiment,

Filles, — c’est qu’au désir de feu qui les emporte,

Votre grâce d’enfant s’oppose, et soit plus forte !

De ce qu’ils demandaient le refus leur est cher.

C’est le secret de Dieu ; le secret de la chair.

Repousse donc l’amant pour être épouse, fille.

Sois plus forte que lui, — pour fonder la famille,

Ou le gueux se dira, lui qui faiblit toujours :

« J’ai peur de sa faiblesse ! Elle est prompte aux amours ! »

L’amour qu’il veut de toi, l’homme t’en fait un crime,

Et chargé de sa faute, il te voudrait sublime,

Parce qu’il rêve, au sein qui doit former ses fils,

La force du lion et la candeur du lis !

C’est pourquoi, si tu crains ta faiblesse, petite,

Quand il parle d’amour, marche vite, cours vite,

Va, feins de te cacher sous le saule ou l’ormeau…

Alors il t’atteindra pour t’apporter l’anneau !

Mion n’en voit pas tant dans sa pauvre pensée ;

Mais le cœur tout ému, la poitrine oppressée,

Elle sent bien qu’au lieu de s’approcher de lui

Elle éloigne Noré d’elle-même aujourd’hui !

Elle pleure à sanglots, comme une Magdeleine…

L’amour vrai lui viendrait s’il pouvait voir sa peine,

Car l’amour vrai pardonne à tout, — même à l’amour !

Mais Dieu seul voit son cœur aussi pur que le jour.

Miette a sangloté si haut qu’une chouette,

Abandonnant son mur, s’envole sur sa tête,

Et Mion s’épouvante et voit dans son esprit

La tête de Finon qui s’envole et qui rit :

« Flic ! flic ! floc ! » c’est Finon qui rit !… C’est effroyable,

Sur la terre des saints ces visions du diable !

Ah ! c’est un sacrilège affreux d’avoir choisi

Pour cachette d’amour juste cet endroit-ci !…

A cette idée, elle a cru voir, frissonnant toute,

Les arceaux se donner la main ! et, sous la voûte,

Les morts, tous les esprits ténébreux de l’endroit,

Paraître en cercle ! Alors elle se meurt d’effroi

Au souvenir du soir de la ronde sur l’aire…

Tout le cloître à présent l’entoure avec colère !…

Mais si ses yeux troublés reviennent par hasard

Sur une herbe du mur croulant de toute part,

Sur une mouche à miel qui du lierre s’envole,

Sur un rayon, — alors tout le ciel la console !

Puis, de nouveau, l’esprit désolé de ce lieu

Souffle au fond de son cœur les menaces de Dieu.

Elle jette un regard de prière autour d’elle.

Sur les tombeaux sans croix comme l’herbe vient belle !

Comme le lierre est haut et vert sur les vieux murs !

Un merle y vient becquer un bouquet de grains mûrs.

Il picore en sifflant. — A la saison première,

Il avait fait son nid peut-être dans ce lierre,

Et bien d’autres oiseaux, chardonnerets, pinsons,

Y devaient faire un bruit de feuille et de chansons

Jusqu’au soir, depuis l’heure où l’aubette vermeille

Fait remuer partout l’arbre qui se réveille.

Mais nous, il est donc vrai qu’un jour Dieu nous punit

D’oser parler d’amour où l’oiseau fait son nid !

Et Miette, laissant de pensée en pensée

Flotter son âme triste au bruit du vent bercée,

Sent l’oubli la gagner comme lorsqu’on s’endort.

Et regardant le cloître : « Où vont-ils ? vers la mort,

Tant de portiques noirs alignés à la file ?

Jamais je n’en ai vu de pareils dans la ville.

A quoi pourraient servir tant de portails, sinon

A s’en aller loin, loin, dans un endroit sans nom,

Plein d’ombre, — lorsqu’on veut se perdre hors du monde ? »

Ainsi fuit son esprit dans la douleur profonde,

Comme un ruisseau de rien qui se fond dans la mer.

Si grand est son chagrin, si poignant, tant amer,

Qu’il a pris en entier son cœur et sa mémoire ;

Elle ne voit plus rien que sa tristesse noire ;

C’est sans songer à rien qu’elle dit : « Pauvre moi, »

A force de souffrir ne sachant plus pourquoi !

Comme fait le ruisseau qui, plaintif dans sa course,

Tant qu’il va vers la mer se souvient de la source,

Mais quand la mer l’a pris, il ne se connaît plus !

Ainsi les pauvres cœurs dans la douleur perdus.

O gaîtés d’autrefois ! bon rire de Miette,

Qui partout lui faisiez du travail une fête !

Ne sonnerez-vous plus dans les champs, dans les bois,

O nos vieilles chansons, si jeunes dans sa voix !

Avant qu’elle eût aimé le fier ingrat qu’elle aime,

Sa jeunesse faisait plus gai le printemps même ;

Et le soleil semblait plus souriant encor

Lorsqu’en ses cheveux noirs il mêlait son fil d’or.

O chansons, mots pour rire et paroles heureuses,

Revenez sur sa bouche ! Au nid, chansons peureuses !

Au nid, rire ! reviens au jeune sein naissant

Qui palpite gonflé, montant et s’abaissant…

Ne reviendras-tu pas, mon beau rire à dents blanches

Qui partais dans les blés, aux moissons, — dans les branches,

Aux olives, — parmi la vigne en vendangeant !

Ou quand reviendras-tu, beau rire au son d’argent ?

Elle s’est relevée. Un mur doit être proche

Que l’on voit du dehors bâti droit sur la roche,

Et si haut qu’en tombant du haut le coup est sûr !…

De quel côté, se dit Miette, est ce grand mur ?

Et de nouveau, sentant sa grosse peine croître,

Ramène ses regards sur les portes du cloître

Et dit : « Laquelle va vers l’endroit que je veux ? »

Mais la peur tout à coup fait frémir ses cheveux,

Lorsqu’elle voit ces mots gravés dans une pierre :

Ma faute s’est couchée avec moi sous la terre.

Un moine sur sa tombe a voulu ce verset,

Et la pauvre Mion, ne sachant ce que c’est :

« Dieu parle ! Il ne veut pas, dit-elle, que je meure !

Toute ma pauvre vie il faudra que je pleure !

Ah ! maudit ce Noré ! » — Ce nom lui revenant,

La raison de ses pleurs lui revient maintenant !

Et lui semble nouvelle ! et l’étonne elle-même !

Et sa peine en augmente, et c’est ainsi qu’on aime.

Alors, offrant aux vents son foulard déchiré :

« Adieu ! présent maudit ! Souvenir de Noré ! »

Il est en trois morceaux, le beau foulard de soie,

Écarlate, couleur de sang, couleur de joie !

« Pars au vent ! » Un morceau déjà flotte dans l’air,

Le plus petit, qu’un souffle emporte vers la mer ;

Un autre est déjà pris dans des touffes de lierre

Où, longtemps fatigué de pluie et de lumière,

Il ira, vienne avril, au fond de quelque nid,

Et déjà le troisième à la brise frémit

Dans la main de Mion qui pleure et le regarde,

Quand tout à coup : « Non, non ! dit-elle, je te garde ! »

Et quand elle eut baisé le morceau du mouchoir,

Vite en son sein le mit, craignant qu’on pût la voir.

Puis, suivant un grand coq qui passa devant elle

Avec toute sa cour qui glousse et bat de l’aile,

Sous la voûte en cailloux, bien rangés un par un

Dans ce couvent superbe où le marbre est commun,

— Car Cogolin est près, d’où vient la serpentine, —

Miette traversa les couloirs en ruine,

Et trouva dans la cour Briquet tout débâté,

La fontaine au milieu qui chantait la gaîté,

Un chien fauve, au retour de quelque chasse ardente,

Haletant et suant de sa langue pendante,

Des porcs sur un fumier, juste au bord de la cour

Où, s’ouvrant d’un côté tout entier, — à plein jour, —

Elle fait voir des dos et des dos de collines

Qui, formant vagues, vont jusqu’aux vagues marines,

Et la mer vaste, au loin, comme un miroir brisé,

Multipliant les feux de l’azur embrasé.

C’est midi. Les Arnaud attendaient sur leur porte.

— « Nous avons déjà pris ce que ton âne apporte.

Les chiens ont reconnu Briquet. D’où viens-tu, toi ? »

On s’embrasse, on s’appelle ; on demande pourquoi,

Comment, si l’on va bien là-bas ? — « Et le compère ? »

« Les beaux melons d’hiver ! » — « Vous les aimez, j’espère ! »

« Pardi ! Mais toi, Mion, faut venir au printemps,

Quand la fraise est au bois ! — Nous sommes tous contents !

Dînons ! — Qu’as-tu Mion ? — Mange, belle petite ! »

Ah ! si Mion pouvait s’en aller tout de suite !…

Mais non, il faut causer, rire d’un mot moqueur,

Manger et vivre, avec son agonie au cœur !

DEUXIÈME PARTIE

CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE

PRÉLUDE
FRUITS D’HIVER

FRUITS D’HIVER

PRÉLUDE

Comme une nonnette au couvent

Lorsque la lune prend le voile ;

Quand à peine une pauvre étoile

Comme un cierge vacille au vent ;

Quand le soleil même s’enroule

Dans le sac gris du pénitent,

Et jette un regard mal content

Par les deux trous de la cagoule ;

Quand les pâtres, vêtus de peaux,

Pour la plaine mouillée et grasse

Laissent les monts qui, blancs de glace,

Ont manteaux de brume et chapeaux ;

Alors, qui met la joie à l’âme,

Quand l’aube est si proche du soir ?…

— C’est le bon feu, qui nous fait voir

De petits soleils dans la flamme.

Après le feu ? — La flamme encor ;

C’est le calèn d’huile d’olive

Qui porte au front la clarté vive

Comme un roi sa couronne d’or.

Puis ? — Le fiasque de vin sans doute,

Qui sous sa paille, simplement,

Tient caché tout le firmament,

Une étoile dans chaque goutte !

Et puis après ? — C’est la Chanson,

Les contes pour pleurer ou rire…

— Oui, mais encor ? — La poêle à frire !

— Oui, mais le fruit de la saison ?

Ingrats, c’est la châtaigne brune

Qui sous la cendre chaude cuit,

Et nous dit, s’ouvrant avec bruit :

« La bouteille est vide. Encore une ! »

La bonne compagne d’hiver,

Ne l’oublions pas, la châtaigne,

Qui s’en vient, dès que le froid règne,

Mourir vive près du feu clair.

La montagne aux villes l’envoie.

Nos petits montagnards, noircis,

Oiseaux d’hiver, moitié transis,

La vendent comme un pain de joie !

Et que d’écoliers en chemin,

Attardés et prêts aux reproches,

Sur les châtaignes, dans leurs poches,

Font chaud à leur petite main !

CHANT VI
DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE

— « Tu dois être aujourd’hui lasse de ton voyage ;

Demeure à la maison : nous allons à l’ouvrage… »

— « Non, dit Miette, non ; j’aime mieux m’en aller

Aux châtaignes, compère, avec vous travailler. »

— A ton souhait, Miette ; en avant tout le monde.

La châtaigne, cet an, est pesante et bien ronde,

Et cela fait plaisir en cherchant d’être sûr

A chaque pas qu’on fait de trouver un fruit mûr. »

Et sous les châtaigniers nus presque, aux branches grises

On marche. La forêt tremble aux frissons des brises.

Quelques feuilles encor, les dernières, dans l’air

Volent, tombent, couleur de la rouille du fer.

Les sentiers en sont pleins, comme d’une litière

Sèche, rousse et bruyante, — et sans voir trou ni pierre

Chacun jusqu’aux genoux y patauge à grand bruit.

Les enfants vont devant, puis les vieux ; Mion suit,

Songeant que ce bruit-là tient son âme distraite

Et que seule au logis elle eût perdu la tête,

Mais de plus, si Noré qu’elle fuyait là-bas

Jusqu’en ce lieu perdu se trouve sur ses pas,

Qu’elle agira fort bien de partir au plus vite…

« Oui, dès demain. » Ainsi raisonne la petite.

— « Eh, toi ! — sais-tu pourquoi l’on a donné ce nom

Des Maures à nos bois, dans la montagne ? » — « Non. »

— « Ah ! ah ! » — et le compère en riant fort ajoute :

« Mon père me l’a dit fréquentes fois ; écoute :

Tous ces Maures, c’était les Arabes, les gens

De l’Afrique, voleurs et toujours voyageants,

Qui dans les temps passés venaient sur nos rivages

A tout moment piller et brûler nos villages.

Mes pères s’en gardaient, pardi, comme du feu !

Et bâtissaient leurs nids haut, comme Pierrefeu.

Ah ! ah ! les Sarrasins ! c’était leur grosse crainte !…

Mon père là-dessus savait une complainte…

Ah ! ah ! » — « Mais vous, pourquoi, compère, en riez-vous ? »

— « C’est que, ces coquins-là, lorsqu’ils faisaient leurs coups,

Ils ne manquaient jamais d’enlever quelques filles…

Ou… de leur faire peur… s’ils les trouvaient gentilles !

… Il n’aurait pas fallu t’en venir autrefois,

Tranquille, seule avec ton âne, dans nos bois…

Tu n’aurais pas manqué de voir dans quelque sente

Un homme noir venir sur toi, la dent luisante,

Et, — pechère ! — en criant, — t’emporter comme un loup ! »

Et de rire. — Et Mion ne riait pas du tout,

Songeant que ce matin, là, dans le voisinage,

Elle avait rencontré le Sarrasin sauvage !

— « C’est ici, dit Arnaud, que nous nous arrêtons ;

Ce matin nous avons laissé là nos bâtons.

Miette, prends le mien ; moi, la forêt m’en donne. »

Et chacun se baissant, cherche fouille et tâtonne

Du bout des bâtonnets fourchus, — et de l’amas

Des feuilles, en montant, dégage pas à pas,

Les fruits roux, — dont la cosse épineuse s’entr’ouvre, —

Du flot amoncelé de feuilles qui les couvre.

— « Les sangliers ont fait la récolte avant nous,

Par ici, ce matin… Regardez-moi ces trous ;

Ils ont fouillé du groin les feuilles et la terre. »

— « On en a tué deux ici même, mon père,

Juste un moment après que vous étiez parti, »

Dit un enfant. — « Et qui les a tués, petit ? »

— « Un qu’on nomme Noré ; c’est quelqu’un de la plaine,

Un étranger, mon père ! » — « Et j’en ai de la peine,

Dit Arnaud. Ils pourraient rester chez eux, ceux-là,…

De chasseurs de hasard, bons à chasser au plat ! »

Ainsi chaque moment presque, chaque parole,

Rappellent à Mion le mal qui la désole,

Et le sang dans son cœur troublé ne fait qu’un saut ;

Et, — la pauvre — elle a su cacher plus d’un sanglot

En faisant bruisser les feuilles qu’elle froisse,

Mais ce jour entre tous fut long et plein d’angoisse.

Aussi, le même soir : — « Je repars dès demain. »

— « Comment ! tu veux déjà te remettre en chemin ?…

Attends un jour encor… » — « … J’ai peur d’être malade. »

— « La course est longue. » — « Non, c’est une promenade. »

Elle partit au jour, à pied, Briquet devant ;

Mais le long de la route il la porta souvent,

Car avec le cœur lourd on a les jambes frêles.

Briquet portait un sac de châtaignes nouvelles,

Présent de Maître Arnaud, beau cadeau pour l’hiver.

Et la vivacité du temps, le frais de l’air,

La gaîté du soleil, le piquant de la bise

Qui couvre peu à peu le ciel de brume grise,

Rien n’a distrait Mion… qui connaît maintenant

La joie et la douleur qu’on se donne en aimant.

Quand Briquet bien trottant sentit l’étable proche

Il se mit à sonner comme un écho de roche,

Et des hi ! et des han de sa plus belle voix

Réveilla dans la nuit tous les chiens en abois.

Alors Antoine dit : « C’est la voix de ma bête ! »

Et la mère, Toinon, triste, a hoché la tête.

Et comme son mari questionne l’enfant,

Et la gronde, — la mère en souci la défend,

Dit : « Elle était malade ; elle a bien fait, je trouve ; »

Mais lui juge mal fait ce que sa femme approuve :

« Ça n’est pas clair, dit-il ; — voyage et prompt retour,

Tout cela peut cacher des finesses d’amour,

Petite. On m’a parlé ce matin d’une histoire…

Il suffit, tu m’entends, je ne veux pas y croire,

Mais si le fils du gueux, de Maître Jacque André,

Veut faire son galant chez nous, — je le tûrai,

Vois-tu ! — qu’il prenne garde à lui, notre jeune homme !

Et si tu fais mal, toi, la fille, — je t’assomme !

C’est dit ; va-t’en dormir, et rêver là-dessus.

Bonsoir ! » — La mère tremble et soupire : Ah ! Jésus !

A quelques jours de là, Miette, au moulin d’huile,

Par les sentiers touffus poussait Briquet docile

Sur le bord du ruisseau noir des eaux du moulin.

Au printemps, il était du bleu du ciel tout plein,

Coulant clair étalé sur le blanc lit de pierre,

Quand Miette, y faisant écumer la lumière,

Battait à tour de bras son linge parfumé.

Flic ! floc ! Il est passé, le joli mois de mai !

Le rossignol est loin, dont la voix amoureuse

Excitait aux chansons la rivière pierreuse

Où, chaque avril, renaît le laurier-rose ardent

Que détruit chaque hiver le flot trop abondant.

Ils fleurissent l’été dans de petites îles

Que pressent doucement des filets d’eau tranquilles ;

Maintenant ils sont morts, les lauriers-roses verts

A feuille aiguë et droite, et leurs pieds recouverts

Par l’eau torrentielle et noire de ressence

Attend que le nid chante et qu’avril recommence !

Mais l’eau recoulera, claire comme le jour,

Le nid du rossignol rechantera d’amour,

Tout recommence enfin, — comment ? — par l’amour même !

Tout, excepté la paix dans le cœur — lorsqu’on aime !

Briquet allait chercher de l’huile, fruit nouveau,

Jusqu’au moulin massif, bâti tout près de l’eau,

Dont le mur apparaît gris parmi la verdure.

Elle entre. Là, de peur que l’attente ne dure,

Chacun, en apportant ou reprenant son bien,

S’assied, parle et répond, rit de tout et de rien ;

On fait cercle, au-dessous des toiles d’araignées

Comme des bénitiers aux angles rencoignées

Dans l’ombre du moulin sans fenêtre, obscurci

Par l’émanation même du fruit d’ici,

Autour de la grande auge en pierre, dans laquelle

Tourne et tourne à plaisir sur l’olive nouvelle

La haute, lourde meule, au pas du vieux mulet

Qui tire son levier, sous le fouet du valet.

Quand Miette parut au seuil du moulin d’huile,

Elle vit noir d’abord, — puis, près d’elle, immobile,

Elle aperçut Finon ; puis les gens assemblés

Parurent un à un à ses regards troublés.

— « Entre ! lui cria-t-on ; viens écouter la vieille ! »

Finon disait : — « Mes gens, j’ai porté ma bouteille.

Un peu d’huile ! pour un baume ! » — Et tous, riant fort :

— « Le baume d’aïoli ! pour réveiller un mort ! »

— « Soyez chrétiens, meuniers ; patron, sois charitable ;

De l’huile ! pour un baume ! » — « Un baume pour la table ! »

Disaient les meuniers noirs, de vrais Maures, la dent

Luisante, et dans du pain beurré d’huile mordant !

Finon devant la porte apparaissait en ombre

Sur le jour du dehors qui baissait, déjà sombre,

Et Miette surprise avait peur vaguement :

Cet endroit lui pesait comme un pressentiment.

— « Chante-nous la chanson, la vieille ! dit un homme ;

Ou bien… tu sais comment le souterrain se nomme ?

La cuve de dessous… s’appelle les enfers !…

Attention, sorcière ! — et dis tes plus beaux airs ! »

Et la sorcière chante avec sa voix branlante

Et le pas du mulet suivait sa chanson lente :

— « Les olives sont-elles mûres ?

Oh ! oh !

Près du ruisseau plein de murmures,

Coupez, coupez un long roseau ! »

— « Oh ! oh ! » disaient en chœur les gens tout d’une haleine,

Et le mulet tournant roidissait mieux sa chaîne…

— « Les olives noircissent-elles ?

Ah ! ah !

Montez dans l’olivier, mes belles,

Si les garçons ne sont pas là ! »

— « Ah ! ah ! » riaient en chœur ces gens pleins de malice,

Et les meuniers mangeaient leur huile avec délice.

— « Belle fille, fais la cueillette,

Oh ! oh !

Tout en chantant ta chansonnette

Dans les branches, comme un oiseau.

« Et frappe du roseau les branches,

Ah ! ah !

A terre, sur les toiles blanches

L’olive noire tombera. »

— « Ah ! ah ! — Finon la masque aura de l’huile vierge ! »

— « Et vous irez au moulin d’huile,

Oh ! oh !

Vous irez toutes à la file

Voir couler l’huile comme une eau !

« Notre âne attendra sur la porte

Ah ! ah !

Et du poids d’huile qu’il emporte

L’âne mécontent se plaindra ! »

— « Ah ! ah ! — Si tu dis vrai, nous te devrons un cierge,

Sainte sorcière ! »

— « Et nous en mettrons sur la table,

Oh ! oh !

Et dans le calèn de l’étable

Qui reluira comme un flambeau ! » —

— « Oh ! oh ! — C’est bien, » dit le patron ;

« … Mais, sorcière, il fallait apporter le jarron !

Je ne remplirai pas ce grand fiasque, la vieille !…

— « Eh bien ! j’achèverai de remplir la bouteille, »

Dit simplement Mion, — qui prend aussitôt peur,

Car Finon la regarde, — « Eh donc ! elle a bon cœur, »

Dit Finon, « comme moi… quand on veut ! — Qu’on m’écoute,

Braves gens ! — Le bonheur, qui la cherche, est en route !

… Oui, quelqu’un, — tu m’entends ! — vient vers toi de retour,

Miette ; écoute un peu : tu seras riche un jour ! »

DEUXIÈME PARTIE

CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE

PRÉLUDE
LA BELLE AU MIROIR

LA BELLE AU MIROIR

PRÉLUDE

La belle au miroir, la lèvre vermeille,

A voulu se voir,

Et le dos courbé, vieille, toute vieille,

S’est vue au miroir.

Jésus-Maria ! quel est ce visage !

Ai-je donc cent ans ?…

— La vieillesse vient, comme le bel âge,

Avec les printemps.

Vierge, tu seras un jour vieille femme ;

Vois donc celle-ci :

Dans son corps plié frissonne son âme…

Tu seras ainsi.

Tes pauvres cheveux sur ton crâne aride

S’ébourifferont ;

Chaque souvenir sera par sa ride

Marqué sur ton front.

Tu ne marcheras qu’en tordant l’échine,

Butant en chemin,

Et pour soutenir ta faible ruine,

Le bâton en main.

Devant le feu vif, en un tas assise,

Tu tendras tes doigts,

Mais ton corps sera — par soleil ou bise, —

Plein de frissons froids.

C’est l’âge où les gens vous disent : « Marraine ! »

On est mère-grand…

Tâche donc qu’un gars bien vaillant te prenne

Quand l’amour te prend !

Ne donne ton cœur qu’au gars qui t’apporte

L’anneau de bel or…

Aux autres chanteurs ferme bien ta porte,

Ton cœur mieux encor…

Ou bien sans enfants devenue aïeule,

Et laide à ton tour,

Aï ! tu te verras mourir toute seule

Dans ton lit d’amour.

CHANT VII
LA VIEILLE MASQUE

La sorcière est malade ; elle meurt, pauvre vieille !

— « Pour masque qu’elle soit, il faut bien qu’on la veille, »

Dit une femme, bonne, — et curieuse un peu.

Et le soir, chez Finon, grands discours et grand feu

Vont leur train.

Dans le fond d’une espèce d’alcôve,

Sur le lit, apparaît la tête à demi chauve

De la vieille, les yeux fermés sur le coussin,

Qui rêve — mâchonnant quelque méchant dessein.

Ses lèvres vont toujours, marmonnant sa pensée.

On a mis sur son lit des haillons à brassée.

Près d’elle, — fume encor, sur un tronçon de pin,

Un peu d’orge bouilli dans un mauvais toupin.

Au mur, un bénitier de verre est sur sa tête,

Un rameau de laurier par-dessus… — « Elle est prête,

La masque, — ont murmuré les commères tout bas ;

Ma foi, tant mieux si la guenon n’en revient pas ! »

Et devant le sarment qui jette sa flammade,

Toutes — se soignant bien, car Finon est malade, —

Un grand bol dans la main, et buvant à longs traits,

D’un air mystérieux bavardent leurs secrets,

Sans voir qu’au fond du lit, demi-morte, la vieille,

En rouvrant ses bons yeux, tend sa plus fine oreille !

… Patati, patata, les caquets vont leur train.

Trop de vent ou trop d’eau : des plaintes pour refrain ;

C’était mieux temps passé ; la terre devient folle ;

On vous refait la terre et le ciel, en parole ;

Puis viennent la malice et les méchancetés,

Les contes malveillants à plaisir inventés,

Le mensonge brodant de sa poignante aiguille

Un détail vrai : voilà pour toi, ma bonne fille !

Pour toi, garçon ! — « Mius va donc tirer au sort,

Cette année ! — Il part, oui. — C’est bon, il n’a pas tort !

Il en compromet deux ! — Qui ? — Miette et Norine !

— Et Norine ? Noré l’épouse ? — Non, voisine ;

Il en épouse une autre. — Et qui donc ? — Devinez,

Commère. » La commère en nomme vingt. « Tenez,

Vous ne devineriez jamais ! — Miette ? — Certe !

— A d’autres ; ça n’est pas ! — Mais ce serait sa perte !

Une coureuse !… Et puis si pauvre !… Un père ainsi,

Toujours gris ! Épouser… ça, lui, Noré ! merci !

C’est un gueux ; mais il fait ce que font tous les hommes ;

Il fait bien s’il en trouve ! — Ah ! pauvres que nous sommes,

Les mères ! Nos enfants ne nous sont que douleurs !

Cette Mion savait que Noré cherche ailleurs ;

Eh bien, n’a-t-elle pas suivi le calignaire,

Le mois passé, jusqu’à la Verne ! — Bonne mère !

— Oui, oui, un qui chassait là-bas les a surpris !

— Aï, sainte Vierge ! » Et les matrones font des cris,

Et se signent, buvant les tisanes sucrées

Pour la vieille Finon avec soin préparées,

Et Finon ouvre l’œil au fond du lit obscur,

Et le grand feu flambant danse, blanc sur le mur,

Tandis que secouant tous les ais de la chambre

Souffle sur le campas le vent noir de décembre.

— « Miette doit venir ce soir nous assister. »

— « … Ah ! bien, — moi, justement je ne peux pas rester,

Dit la plus jeune. Adieu, commères… Tiens, c’est elle !…

Entre… Bonjour, Mion… Voyez comme elle est belle !

… C’est l’âge de l’amour ! » — « Et comment va Finon ? »

— « Aussi mal qu’il se peut. » — « Mais parle-t-elle ? » — « Non. »

Alors autour du lit on s’approche, on chuchote.

La tête de Finon marmotte ; l’œil clignote ;

Elle bâille ; et chacun de se dire tout bas :

« Voici les bâillements. Ça ne durera pas. »

— « Buvez, marraine, » a dit Mion de sa voix douce.

Elle offre la tisane, et Finon la repousse.

— « Voyez-vous, il faudrait qu’elle pût manger ; oui,

Mon mari s’est sauvé rien qu’en mangeant ! » — « Mais lui

N’était pas si vieux ? » — « Non. » — « Pardi ! la pauvre Fine,

Elle, a cent ans et plus peut-être sur l’échine ! »

Ainsi va la veillée. On boit, on mange, on dort ;

On vit gaillardement sous le nez de la mort.

Vers minuit, l’une dit : — « Assez veiller, commères.

Si nous passons la nuit, qui fera nos affaires

Demain ? Je pense donc qu’il faut aller au lit.

A ton âge, une nuit sans sommeil vous pâlit,

Miette, — mais le corps aisément la supporte. »

— « Oui, oui, Miette est jeune, et vaillante, et si forte !

Allons, allons dormir ; — pardi, nous savons bien

Qu’assister les mourants est un devoir chrétien ;

Entre voisins, fût-on ennemis, on se prête

Dans le besoin ; devant la mort, plus rien n’arrête ;

Mais vois, décidément, la vieille a l’âme au corps

Chevillée, et n’ira que demain chez les morts.

Adieu. » — « Non, dit Mion, j’ai peur ; restez encore. »

Une vieille resta, qui partit vers l’aurore.

Finon passa la nuit sans bouger, seulement

L’œil clignotant toujours, la lèvre en mouvement,

Et, quand Mion fut seule, elle eut comme un long râle…

Le petit jour d’hiver faisait la vitre pâle.

— « Que voulez-vous, Finon ? » La vieille s’accouda

Sur l’oreiller. Miette accourut, qui l’aida.

— « Aï ! oï ! aï ! dit Finon, aï ma tête ! oï ma jambe ! »

Et son œil luit, fixé sur le grand feu qui flambe.

« Eh ! comme il brûle bien, le bon bois, n’est-ce pas,

Qu’on n’a pas ramassé soi-même, de ses bras,

Et porté sur son dos d’ânesse ! Éteins, canaille !

Gueuses de bonnes gens, vite, allons, qu’on s’en aille,

Et me laissez mourir sans vos soins de voleurs !…

Aï, ma tête et mon bras ! Je suis toute en douleurs !…

Qui m’a mis cette robe en douleurs ! qu’on me l’ôte !

Tôt, tôt, sortez d’ici, braves gens pris en faute !

Je vous ferai bien voir… Non, non !… Le croyez-vous

Que je puisse emmasquer ? faire de mauvais coups ?

Masque si vous voulez, — mais pour le bien des filles !

Je sais faire bouillir le mou mêlé d’aiguilles,

Et vous lever le sort si le diable vous tient !…

Aï, aï ! soulagez-moi !… Je vous ferai du bien ! »

Mion se rapprocha : — « Que voulez-vous, marraine ?

Buvez ceci. » — Finon a bu la tasse pleine.

« Ah ! — fait-elle, et s’allonge avec soulagement…

« Bon, dit-elle, bon, » puis — après un long moment :

« Qui donc est par là ? » — « Moi, Miette. » — « Toi, petite ?

Miette… de Noré ? » — Miette, bas et vite

Dit : « Oui, c’est moi, Finon. » — « Le gueux ! Les hommes, tous,

Sont des gueux ! c’est l’amour, qui rend les hommes fous.

Ah ! oui !… Je me souviens du battoir sur la rive…

Le rossignol chantait, sur le battoir… J’arrive…

Je regarde, et je vois les gazons écrasés…

Alors j’ai deviné le reste, — les baisers !…

Les baisers, ça se boit comme un poison, ma belle !

Depuis, — tu n’es point femme et n’es plus demoiselle… »

— « Vous vous trompez ! » répond Miette à demi-voix.

— « … Sur le battoir… l’oiseau qui chante, je le vois !…

Là,… là, » — reprend Finon, l’œil pétillant de fièvre,

Tendant son doigt noueux et remuant la lèvre ;

« … Là, c’est l’endroit profond… on lave dans ce creux !…

C’est là qu’il t’a donné le baiser, l’amoureux !

Et dans ce même endroit… (le rossignol le chante !)

… Je l’ai noyé !… Depuis ce temps, je suis méchante !

… Noyé, l’enfant ! noyé, pauvre agnel innocent !

Noyé,… tenu sous l’eau ! de mes mains !… pas de sang,

Pas de trace !… Il vaut mieux pour l’enfant qu’on le noie !

… Mais comment faire afin que Dieu tout seul me voie ?

Creusons la terre ici des ongles… Pauvre ami,

J’ai baisé par trois fois son visage endormi,

Et do, do, l’enfant do ! le bon lit d’herbe grasse !…

Sur le battoir… l’oiseau… chante… à la même place !

Chante, beau rossignol ! chante, c’est la saison…

L’amour est bon, pardi ! c’est le meilleur poison ! »

Blanche comme sa coiffe, et droite, épouvantée,

Miette regardait Finon ressuscitée.

Et Finon sur son lit assise — délirait

Ou qui sait, le voulant, confessait son secret :

— « … Tous les jours… j’ai porté, tous les jours, au bel ange,

Des fruits, du pain, du vin… parce qu’il faut qu’on mange !

Et je laissais cela sur la rive et, la nuit,

Je le voyais venir — et s’en aller sans bruit,

Tout rayonnant, pareil à Jésus dans l’étable…

Son père est marié, bon, riche… et charitable !…

Il reverra l’enfant dans le ciel… moi, jamais !…

Pourtant je l’ai tué parce que je l’aimais !…

Écoutez, mes amis, c’est une histoire vraie :

Le garçon fait le mal, et la fille le paie.

On a vingt ans, pardi ! Les rosiers sont en fleurs.

La nature le veut… voleurs ! voleurs ! voleurs !…

… Qui m’écoute ici ? — là, debout, qui me regarde ?…

C’est toi, Mion ?… hélas ! ma Miette, prends garde !

Tu fais ce que je fis, tu marches dans mes pas !

Un péché qu’on a fait ne se rattrape pas !

Toute la vie en pleurs ne lave plus la tache !

Celle qu’on montre au doigt, vois-tu, d’abord se cache ;

Mais la faim fait sortir le loup du bois ; alors,

Les langues vont, — parfois avec des mots si forts

Qu’on se défend ; on parle, et l’on devient mauvaise ;

Si d’autres font le mal, on leur dit : « A votre aise,

Mignons ! je ne suis pas la seule : embrassez-vous ! »

On fait peur aux méchants avec de méchants coups,

Et pour avoir un jour lavé dans la rivière

On vit ensorcelée, et l’on meurt en sorcière !

… Ah ! oui ! nous mourrons tous un jour ! Vivez contents,

Lâches ! et dépêchez, car on a peu de temps !

La mort vient. Elle venge. Un jour, tant que vous êtes,

Riches, pauvres, les gens marcheront sur vos têtes !

Ah ! ah !… » Et maintenant la masque rit très fort,

Puis d’une voix éteinte : « Es-tu là, vieille Mort ?

Oui, Masque !… je connais tes vilaines grimaces…

Tu ris, marraine ? écoute, il faut que tu repasses

Demain. J’ai quelque chose à faire. Attends un peu ! »

Et Finon se levant se traîne vers le feu :

— « Où donc es-tu, toupin ? — Et vous, le vin et l’huile ?

Vous voici. — Le remède est sûr, — et trop facile.

L’huile mêlée au vin. — Flambe, feu ! — L’huile bout.

Du thym, du romarin, un baume ! » — Et tout à coup,

Ayant bu longuement sa boisson salutaire :

— « Attends, Mort ! — tu feras demain mon lit de terre.

J’ai quelque chose à faire aujourd’hui, pour l’amour !

… Tu reviendras. Demain doit être encore un jour… »

Un ciel blafard d’hiver se voit par la fenêtre.

Dehors miaule un chat… — « Mes chats ont faim, peut-être ;

Hier, croyant de finir, je les ai mis dehors,

Miette, — car les chats mangent leurs maîtres morts. »

Finon ouvre la porte : un matou qui miaule

Entre, la queue en l’air, saute sur son épaule,

Et deux autres, jaloux, se frottent sur ses pieds.

— « Assez, diables ! — Je dois mourir ; vous m’épiez ! —

Tenez, mangez ! — mais lui, mon pauvre petit ange,

Qui va me le nourrir, moi morte ? il faut qu’on mange…

Il faut manger pardi !… Miette, approche-toi. »

Miette se rapproche. Elle tremble d’effroi.

— « Non ; je te veux du bien ; va, va, tu peux me croire…

Tu viens de voyager ?… conte-moi cette histoire.

Dis-moi tout. Il le faut… Maintenant je vais mieux.

Le baume fait effet. Du vin, — le lait des vieux, —

De l’huile et des parfums… »

La vieille questionne.

L’enfant, pâle, répond comme en rêve.

— « Aï, ma bonne,

C’est fait !… lorsqu’à présent tu manges… c’est pour deux !

A présent, notre histoire est pareille ! ah ! les gueux !…

Mais toi, faudra nourrir l’enfant, — si Dieu l’envoie, —

A ton sein, de ton lait,… qu’importe qu’on te voie !…

Puis écoute… — La mort va m’attendre un instant ;

C’est ma commère ! Elle a baptisé mon enfant…

Nous sommes toutes deux des masques du même âge ;

Nous nous obéissons… — Écoute ; du courage !

Je verrai ce gueusas, — beau garçon, — ton Noré,

Et j’expliquerai tout ; je dirai, je ferai

Qu’il t’épouse ! — Alors oui tu seras riche, heureuse,…

Et moi, moi… (l’entends-tu, ma fosse que l’on creuse ?

Ma caisse que l’on cloue ?… Assez, chats ! loin de moi !)

Moi Finon, j’aurai fait ton bonheur… et pourquoi ?

Parce que j’ai connu ton cœur, — au moulin d’huile, —

Et qu’après moi,… — vois-tu, ça n’est pas difficile :

On pose un peu de pain près de l’eau, sur le bord, —

… Tu nourriras… avec le tien… mon petit mort ! »

Puis voyant qu’au dehors la neige à présent tombe :

« Deuil de vierge ! » dit-elle. — Il t’annonce la tombe,

Car vierge et fille-mère ont droit au même deuil !

Mais comme il sera pâle et froid sur ton cercueil !

Quand midi sonne au loin — Finon dit : c’est mon heure.

Près du lit de Finon morte — Miette pleure.