TROISIÈME PARTIE
CHANT Ier
UN RETOUR
PRÉLUDE
LES CHANTS DU PEUPLE
LES CHANTS DU PEUPLE
PRÉLUDE
Nous pouvons faire des chansons,
Poètes d’étude et de plume !
Et les chansons que nous faisons
Les faire aligner en volume !
Nous pouvons, gravement assis,
Trouver en nous creusant la tête
Rimes riches et mots précis…
Le peuple est le maître poète.
Nous pouvons limer du français
Ou du provençal de parade ;
Nous pouvons avoir des succès…
Le peuple a le prix de l’aubade !
Il dit, sans se gratter le front,
Le bon pain, les vins et la femme…
Les gros savants y reprendront ;
Mais chaque mot lui sort de l’âme.
Triste ou gai, quelquefois moqueur,
Il ne signe pas de grimoire,
Car c’est pour soulager son cœur
Qu’il chante, et non pas pour la gloire !
Et ce n’est pas en rien faisant
Qu’il fait ces chants que nul ne signe…
C’est en forgeant, c’est en semant,
En faisant les blés et la vigne !
CHANT Ier
UN RETOUR
Pourquoi ne nous viens-tu qu’une fois en dix ans,
Neige au voile brodé de diamants luisants,
Toi qui fais mieux aimer le soleil, par contraste,
Lorsqu’il vient, rouge et chaud, fondre ta candeur chaste !
… Par la neige fondante, et qui rend au soleil
Le blé jeune, égayé, vert, à l’espoir pareil,
Comme on porte Finon sur la verte colline,
Dans l’herbe dont ses os vont nourrir la racine,
Dans les tant vieux cyprès que rajeunit la mort,
— Là-bas sur le chemin, parlant haut, chantant fort,
Quelqu’un vient à grands pas, un brave capitaine
Qui dix ans a vécu sur une mer lointaine,
Riche, heureux du retour, vieux garçon, vieux marin,
Qui sent son cœur trembler comme un vrai tambourin !
C’est l’oncle de Mion, le frère de sa mère.
Ah ! retours au pays après l’absence amère,
Comme vous nous enflez le cœur, retours joyeux !
Salut, rochers pelés, familiers à mes yeux,
Sécheresse, vent dur qui blesse mes paupières,
Champs de ronces semés de méchants tas de pierres
Vous êtes, ô laideurs de mon pays, cent fois
Plus douces à mes yeux que les trésors des rois !
Là j’ai joué, petit. Dans ma fraîche cervelle,
C’est ici que la vie entra, toute nouvelle,
Et la terre et le ciel, — pour la première fois ;
Pauvre pays de rien, m’ont parlé par ta voix !…
— « Ah ! disait à Toinon qu’il tenait embrassée
Le vieux marin bruni, — la poitrine oppressée, —
Ah ! ma sœur ! J’en ai vu des hommes en dix ans,
Des pays froids, des chauds, ennuyeux, amusants,
Des hommes jaunes, blancs, le nègre et le Peau rouge,
Mais c’est fini, du diable à présent si je bouge !
J’aime mieux le village où naquit notre ancien…
Miette, mon enfant, je te marierai bien !
J’ai le sac ! et de plus j’ai déjà mon idée !…
Tu verras. Qu’en dis-tu ? tu n’es pas décidée ?
Ça viendra ! — Mais voyons… c’est Noël dans huit jours ?
J’entends payer chez vous le repas des retours !
Invitez des amis ; j’éventre la futaille !
Beau-frère, haut le coude ! et bataille, bataille ! »
Et, pour Noël, de voir fumer le pauvre toit,
Les gens disaient : « Ici l’on va bien, ça se voit ! »
Chez la pauvre Miette on était douze à table.
— « Ce que faisaient nos vieux, c’est chose respectable
Dit le marin François ; or çà, voyons un peu,
Le plus vieux de nous tous, qu’il bénisse le feu ! »
— « C’est toi ! » — « C’est moi ? tant mieux ! Ça rappelle l’enfance ;
Enfant, je l’ai béni, mais n’ai plus souvenance
De la prière. Eh bien, j’inventerai les mots.
Le Dieu qui fait le feu comprend même les sots. »
Et sa main qui tremblait s’étendit vers la flamme :
« O bon feu, chauffe bien la pauvre vieille femme,
Le vieil homme malade et les blancs pieds d’enfant !
Feu du pauvre, vivant trésor, feu bien chauffant,
Ris toujours dans mes yeux avec tes étincelles !
Feu, luis dans le soleil sur les moissons nouvelles,
Mûris la vigne, et puis viens brûler dans mon four,
Et passe dans mon sang, feu du ciel, feu du jour !
J’ai vu des gens mourir par la neige et la glace,
D’autres par l’incendie !… ô feu, reste en ta place !
Ne nous fais point de mal, joie et soutien des corps,
Et ne nous quitte enfin que quand nous serons morts ! »
Il jette du vin cuit sur le feu qui pétille,
Et qui par là répond : « Soyez contents, je brille. »
Et la table est en train. Figue, orange, nougats,
La dinde, le poulet, le laurier sur les plats,
Jamais Mion n’a vu chez elle tant de joie !…
— « Mon oncle mettra fin au malheur. Dieu l’envoie ! »
Et l’espoir de Noël lui vient de force au cœur,
Et quand l’oncle lui dit : « Chante ! » et que tous en chœur
Reprennent : « Chante, oui ! » — « Volontiers, » leur dit-elle.
— « Chante, dit un voisin, une chanson nouvelle ! »
— « Non ! fait l’oncle, un vieux chant, un vieux air du pays.
Ces chants qui nous berçaient, ce sont de vieux amis,
Croyez-moi. Ça s’apprend, voyez-vous, par l’absence !
Quand on est loin, perdu dans le monde, en souffrance,
Qu’on a beau regarder les choses d’alentour,
Les gens, — que tout vous est inconnu, sans amour,
Alors qu’une chanson du pays se réveille
Dans votre souvenir, la chanson la plus vieille,
La plus simple, il vous monte un trouble qui vous prend
Tout le cœur ! et l’on pleure, et le plaisir est grand.
Chante ! on sentira mieux le bonheur d’être ensemble ! »
Et tous se font muets quand d’une voix qui tremble :
— « Et qu’est-ce, oncle François que je vous chanterai ?
L’Aubade ? » — « Eh, dit François, fais, Miette, à ton gré. »
— « Je sonne, Marguerite,
Cette aubade pour toi.
Le tambourin palpite ;
Ma mie, écoute-moi. »
— « L’aubade m’est connue !
C’est toujours le même air !…
Si cela continue,
Je me jette à la mer ! »
— « Si ma belle sauvage
Croit m’échapper ainsi,
Je me jette à la nage,
Je la ramène ici ! »
— « Tu crois tenir la fille,
Mon beau nageur, mais vois :
Je me suis faite anguille !
Je glisse entre tes doigts ! »
— « Anguille, qui t’empêche !
Glisse aux doigts du nageur ;
Mais le pêcheur te pêche,
Et c’est moi le pêcheur ! »
— « Alors je suis l’eau vive
Dans ce jardin si beau. »
— « Et moi je suis la rive
Ou le lit du ruisseau ! »
— « Alors, rose vermeille,
Je fleuris au jardin. »
— « Je serai donc l’abeille,
Pour dormir sur ton sein ! »
— « Eh bien, je suis étoile ! »
— « Et moi,… nuage aux cieux,
Je flotte comme un voile
Sur ta bouche et tes yeux. »
— « Si tu t’es fait nuage,…
Me voici maintenant
La nonne la plus sage
Enfermée au couvent ! »
— « Oh ! va, tu peux te mettre
Dans le couvent sacré :
Je me ferai le prêtre…
Je te confesserai ! »
— « Sois le prêtre, qu’importe !
Vois-tu pâlir mon front ?
Je suis la pauvre morte…
Les nonnes pleureront. »
— « Morte, il faudra te taire !…
Les nonnes ont pleuré,…
Mais moi, je suis la terre
Et — morte — je t’aurai ! »
— « … Ton aubade me touche ;
Je veux ce que tu veux…
Tiens donc, baise ma bouche,
Et sois mon amoureux ! »
Ainsi chanta Miette. — O couplets pleins de charmes,
Sans tristesse, et qui m’ont pourtant tiré des larmes
Plus d’une fois, surtout chez les Anglais un jour,
Quand l’enfant les chantait sur la viole d’amour,
Au bord de l’Océan qui martelait la grève,
Un pâle enfant du Nord aux grands yeux pleins de rêve
Et qui disait : « Je suis le Nord aux blonds cheveux
Et l’azur de Provence est le ciel de mes vœux ! »
Il chantait la chanson douce au cœur, aux oreilles,
Que chacun sait chez nous, les jeunes et les vieilles,
Que tes voisins, Provence, imitèrent parfois,
Mais qui n’a pu, bien sûr, éclore qu’en ta voix !
Et Miette songeait : oh ! d’être ainsi suivie
Jusqu’à la mort, voilà le bonheur de la vie !
Et d’avoir entendu la fille tour à tour
Et l’amant, — tous restaient muets, rêvant l’amour !
— « Ah ! ces vieilles chansons, dit l’oncle, je les aime !
Nos anciens là dedans ont mis leur âme même :
Il les faut respecter… Moi, j’en connais beaucoup.
… C’est un peu du pays… »
— « Qui les fit ? »
— « Pour le coup,
Joseph ! ta question en trois mots m’incommode !
Ce sont là des chansons, des airs du temps d’Hérode !… »
… Il avait raison, oui, le marin. — Ils sont vieux,
Ces chants, et les anciens, pères de nos aïeux,
Les tenaient de leurs grands qui n’en savaient point l’âge !
— D’où viennent-ils ? — Peut-être un fada de village,
Un forgeron battant les vers de son marteau,
Un vanneur, quelque pâtre assis sur le coteau,
Fit les premiers couplets que chacun par la suite
Répéta ; la chanson fut dite et fut redite
Et chacun y mêlant son mot, et le meilleur,
Tout le pays enfin a mis là tout son cœur !
— « Écoutez ! » dit François. — La forte après la douce,
La grosse voix de bord chanta LE PETIT MOUSSE :
Trois vaisseaux du port de Marseille
Sont partis pour le Portugal,
Le vent qui dormait se réveille ;
Il leur a fait beaucoup de mal.
Ils sont restés sept ans sur l’onde.
Ni pain, ni vin ; mauvais métier !
Ils tirent au sort tout le monde
Qui sera mangé le premier.
A la courte paille l’on tire.
Le plus courte, le patron l’a.
— « Hohé ! des mousses du navire,
Le plus brave me sauvera !
« Je lui donne amour et fortune,
Un grand vaisseau tout surdoré…
J’ai trois filles, qu’il en prenne une ! »
— « Moi, patron, je vous sauverai ! »
— « Monte au grand mât, vois-tu la côte ?
Jusqu’à la pomme il faut monter !… »
Mais sur la vergue la plus haute
L’enfant s’est mis à sangloter.
— « Oh ! qu’as-tu, lui dit tout le monde,
Et que vois-tu du haut de l’air ? »
— « Je ne vois que le ciel et l’onde
Avec les vagues de la mer ! »
— « Va, monte encore, petit homme,
Jusqu’à la pomme il faut monter…! »
Et quand le mousse est sur la pomme,
Le mousse s’est mis à chanter !
L’équipage prêtant l’oreille :
— « Que vois-tu du haut du grand mât ? »
— « Je vois Toulon ! je vois Marseille !
Le Bec de l’Aigle, la Ciotat !
« Je vois trois belles demoiselles
Qui se promènent sur le bord ! »
— « Vaillant mousse, qu’elles sont belles !…
C’est le moment de chanter fort !
« Le capitaine t’en donne une,
Avec un vaisseau tout doré… »
— « J’ai bien gagné la belle brune
En risquant d’être dévoré ! »
Les figures riaient… — « Ces enfants, c’est le diable !
Celui-là va mourir ou du moins c’est croyable ?
Ah ! ouiche ! il grimpe en haut comme Petit-Poucet !…
La force de l’espoir, voyez-vous ce que c’est ! »
— « C’est vrai, dit le marin ; j’ai vu la mort certaine
Vingt fois, — eh bien voici François le capitaine !
Tant que l’événement ne m’est pas arrivé,
Je n’y crois pas ! — Le reste, on peut l’avoir rêvé. »
Et Miette écoutant cette bonne parole,
Dit : « Finon se trompait ! Rien n’est vrai ! j’étais folle !
Un malheur aussi grand ne m’arrivera pas !… »
— « As-tu semé du blé de Noël sur des plats ? »
— « Oui, — à la Sainte-Barbe. » — « Et cela me fait joie…
Apporte un peu ce blé, pour que je le revoie ! »
On buvait, on fumait ; on parlait bruyamment.
Elle apporta le blé… François, un bon moment,
Regarda les brins droits dans la soucoupe blanche,
Souffla dessus, rêvant au blé mûr qui se penche,
Et dit : « Voilà l’espoir, la Noël, le retour !
Salut, blé du pays !… c’est toi l’herbe d’amour ! »
TROISIÈME PARTIE
CHANT II
HISTOIRE DE RIRE
PRÉLUDE
LA PAROLE
LA PAROLE
PRÉLUDE
La bise est quelquefois maligne,
L’hiver est quelquefois méchant ;
Laisse au dehors dormir ta vigne
Et bois son vin d’où naît le chant !
Quand la plaine est molle de pluie,
Le vieux paysan prisonnier
Derrière la vitre s’ennuie
A voir le blé vert se noyer.
Mais ceux qui vivent au village
Par chambrée assemblés le soir
Passent le temps en verbiage
Oubliant le dehors tout noir !
Le bon calèn d’huile d’olive
Luit jusqu’au fond des yeux malins ;
Le feu de vigne, flamme vive,
Chante au bruit des verres trop pleins.
« Dis-nous, compère, un de tes contes… »
Ah les bons vieux contes salés !
On n’entend plus le vent qui monte
Ni l’eau qui peut noyer les blés !
Un mot, — et le souci s’envole !
Si le conteur y met du sien,
Pendant une heure il vous console ;
Il vous tient là, s’il parle bien.
Il vous tient pendus à ses lèvres ;
Sa langue vous mène avec lui ;
Le dernier des gardeurs de chèvres
Est par là maître de l’ennui !
Enfin si le conteur sait dire,
Vous auriez beau ne pas vouloir,
Quand il le veut, vous devez rire
Et vous sentir gai tout un soir !
Il faut rire à l’antique histoire
Qu’un de vous de son père apprit…
Et je sens là toute ta gloire,
Vieille puissance de l’esprit,
Parole ! ô pouvoir qu’ont les hommes
D’imiter tout avec un son !
Toi qui fais voir ce que tu nommes,
Père et mère des arts qui sont !
Sans toi, lumière créatrice,
Le Réel tient caché le Beau,
La Force ignore la Justice,
Et l’Espoir meurt sur un tombeau !
La Raison, sans toi, reste vaine ;
L’art du poète qui t’accroît
Du rythme qui bat dans sa veine,
Se dit le plus grand à bon droit !
Et, — toi dont les chants populaires
Et les vieux contes primitifs
Ont le mieux gardé, sources claires,
Les premiers bruits imitatifs, —
Je t’aime encore, moi qui t’aime
Fille des lèvres et de l’air,
D’égayer le paysan même
Quand le soleil est mort, — l’hiver.
CHANT II
HISTOIRE DE RIRE
… Et des Noëls, on en chanta de toute sorte.
Tous partaient au refrain de leur voix la plus forte,
Et maître Antoine, gris, ne dormait pourtant pas,
Tant vive était la joie, après ce beau repas.
Puis, un voisin joua des scènes de la crèche,
Imitant tour à tour Marie à la voix fraîche,
Saint Joseph, son époux, à la ronflante voix,
Et les gestes de ces personnages de bois :
D’abord l’Ange descend, au bout d’une ficelle,
Sa trompette à la main, annonçant la Nouvelle :
« Bergers de ces coteaux ! » et les bergers surpris :
« Il parle francihot comme ceux de Paris !…
Parla-nous prouvençaoù ! » La scène continue ;
Puis, lorsque la Nouvelle est en tous lieux connue,
Chacun porte à Jésus ses plus riches présents,
Les pâtres, des agneaux ; les Mages reluisants,
(Dont un nègre !) offriront le coffret magnifique,
Et le pauvre flûteur, son âme et sa musique.
— « … A ce matin, — j’ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage ;
A ce matin, j’ai rencontré le train
De trois grands rois qui passaient par chemin ! »
« A vous, voisin Joseph ! » — « C’est qu’il pleut quand je chante !
Et puis… je ne sais rien ! » — « Le rieur ! il plaisante ! »
— « Je ne chante jamais. » — « Tu contes, c’est bien mieux. »
— « Je commencerai donc, mais… soyez sérieux ! »
On rebourra la pipe, on rapprocha la chaise,
Et pour mieux écouter chacun étant à l’aise,
Le farceur, gravement, sans sourire une fois,
Conta ce conte-ci, — qu’il inventait, je crois :
SAINT MICHEL
« Il s’agit des gens de Six-Fours…
(A Marseille on dit de Martigues ;)
… Jamais bernant, bernés toujours,
Gens sans malice et sans intrigues,
Et qui peuvent prendre en un jour,
Si l’on veut leur jouer le tour,
Les raisins muscats pour des figues,
Et la flûte pour le tambour !
Or un an que la sécheresse
Faisait des siennes alentour,
Et rôtissait tout comme au four,
Le curé dit après la messe :
« Faut prier, pour qu’il plaise à Dieu
De pleuvoir, — ne fût-ce qu’un peu.
C’est sûr que s’il veut, — il le peut ! »
Les Six-Fournains dressent l’oreille…
Sans comparaison d’animaux,
Ils dressent l’oreille à ces mots,
Car de sécheresse pareille
On n’avait pas vu de longtemps
Et Dieu veuille d’ici cent ans
N’en pas mander à nos enfants !
Les blés jaunes dès le printemps,
Les pampres rouges sur la treille,
Pas de suc aux fleurs pour l’abeille,
Pas aux grappes pour la bouteille,
Et la terre qui s’ensoleille
S’ennuyait de soif, nom d’un nom !
Et te bâillait de long en long
D’Antibes jusqu’en Avignon,
En passant par Digne et Marseille !
Les Six-Fournains, jugez un peu,
Sous le ciel toujours d’un gros bleu
Pechère ! n’avaient pas beau jeu,
Perchés sur leur colline en pointe
Qui craquait par le sec disjointe,
Et qui n’eût pas donné de l’eau
De quoi faire boire un oiseau
Ou mouiller le bec d’une cruche,
Quand ils l’eussent, les braves gens,
Avec des puits dans tous les sens
Percée à jour comme une ruche !…
Tant pis pour qui si haut se juche !
Au bout de trois jours révolus
De miséréré, d’orémus,
Et de tous les amens connus,
Quand ils eurent prié Jésus
Et tous les saints du saint royaume :
— « Que récolterions-nous ? du chaume !
Dit un vieux, s’il ne pleuvait plus ?
Eh donc, puisque saint Michel chôme,
Et nous accueille de refus,
Voici ce que moi je conclus :
Un brancard et le saint dessus
Et partons pour la Sainte-Baume ! »
Le curé leur prêta le saint,
Un magot assis, de bois peint,
Sculpté sans doute à coups de hache,
Jaune de barbe et de moustache,
Bleu de cheveux et d’habit vert,
Qui portait sur un fil de fer
Son auréole trop en l’air,
Et de côté… comme un panache !…
On prend le saint ; on vous l’attache
Sur deux pins abattus exprès ;
On fait quelques petits apprêts :
Les carniers ne restent point flasques,
Et l’on n’oublia pas les fiasques.
Quatre hommes prennent le brancard,
Sur l’épaule un bon bout de branche,
Campent une main sur la hanche,
Et — les voilà prêts au départ.
Ils étaient suivis de deux autres
Pour remplacer les fatigués,
Et voilà mes six bons apôtres
Qui moitié tristes, moitié gais,
Bénis par le curé qui chante,
Par leurs femmes pleurés d’un œil,
Emportent sur la route en pente
Saint Michel dans son bon fauteuil !
Là-haut, tout Six-Fours, l’âme en peine,
Suivit bien longtemps du regard
Les six Six-Fournains dans la plaine
Qui marchaient d’un pas de départ.
Ai-je dit : six ? Qu’on me reprenne !
Derrière les six — en retard,
Un gros bon mulet oreillard
Qui porte à ses flancs, le gaillard,
Manne double et d’avoine pleine,
Me gâte ma demi-douzaine !
Ce mulet suivait pour le cas
Où, grâce à sainte Magdeleine,
Il pleuvrait gros comme le bras :
En ce cas, pourquoi perdre haleine
A porter sur échine humaine
Un saint massif en bois de chêne !
C’est bon pour un saint qu’on emmène
De marcher à dos de chrétien ;
Mais quand il a, par faveur grande,
Accordé ce qu’on lui demande,
Au saint dont on n’attend plus rien,
Le dos d’un mulet suffit bien !
Ils allaient d’abord d’un pied leste ;
Mais au bout de quelques cent pas
Il leur fallut quitter la veste
Qu’ils se passèrent sur le bras.
Car le mulet… par saint Sidoine !
Nos Six-Fournains ne songeaient pas
Que ce gaillard, gras comme un moine,
N’était chargé rien que d’avoine,
Et c’est pourquoi, déjà bien las
Ils portaient, en geignant tout bas,
Chacun sa veste et son repas.
Et l’avoine, foi d’honnête homme,
Était pour la bête de somme,
Croyez-moi, oui, pour le mulet…
Pourquoi riez-vous, s’il vous plaît ?
En entrant aux gorges d’Ollioules,
Des enfants qui jouaient aux boules
Dirent : « Té, vé ! des Six-Fournains ! »
— « Et comment le savez-vous, drôles ? »
Le plus petit de ces gamins,
Faisant porte-voix de ses mains :
— « Quand on promène ainsi les saints,
Il faut être pareils d’épaules !
Les deux géants, les quatre nains
Et le mulet, — sont Six-Fournains ! »
Les six hommes se regardèrent,
D’un commun accord s’arrêtèrent
Et le saint, — ils le déposèrent
Sur le parapet du torrent,
Qu’un jardin d’orangers embaume !…
Le plus grand dit : — « La farce empaume !
Je suis de retour de la Baume !
C’est vrai, mon compère est trop grand. »
Mais le compère : — « Il voit ma paille,
Et sa poutre, il ne la voit point !
C’est toi le trop grand ! » — « Pas besoin
Dit un autre, qu’on se chamaille.
Mettez-vous près ; — bon ; — un peu loin.
Bon ! vous êtes égaux de taille ! »
Et tous les six, de désespoir,
Dirent des « sacrés !… » fallait voir !
Ce qui n’était pas leur devoir,
Surtout dans un pèlerinage
Qu’ils faisaient pour faire pleuvoir !
— « Il faut reprendre le voyage,
Dirent-ils enfin tous les six ;
Que les deux grands, par essayage,
Remplacent deux des trop petits…
(Heureux saint Michel, d’être assis !) »
Ils essayent… Le saint bascule !
Donc, à se faire remplacer
Les quatre durent renoncer.
Retourner était ridicule :
Six-Fours même eût ri de Six-Fours !
Que faire donc ? marcher toujours !
Et par un chaud de canicule
C’est pourquoi le soir le Bausset
Vit cette bande qui passait,
Huit Six-Fournains dont un mulet
Et le saint de bois… qui pesait !
Ils cheminèrent de la sorte
La nuit, sous le ciel chaud d’été,
Et pour voir le saint et l’escorte,
Dans les villages en gaîté
Chacun paraissait sur sa porte.
De bonne heure, le lendemain,
Ils passaient à Saint-Maximin.
A Nans, les vieilles paysannes
Leur firent offre de leurs ânes
Qui sont bâtés pour les Anglais,
En leur criant : « Regardez-les !
Ils sont du pays d’où vous êtes,
Et ce sont de très bonnes bêtes ! »
Le sentier qui monte fut dur.
S’ils suaient, je le crois ! de sûr !
Les deux premiers pliaient l’échine,
Les deux autres se faisaient grands,
Et tels (suivis des deux géants) !
Et du bon vieux mulet qui dîne,
Mâchant les chardons et l’épine,
Cahin-caha le saint chemine,
Et nos piétons dans la ravine
Font rouler les cailloux sonnants.
Ils montent ainsi la colline…
Té ! les voilà sur le plateau…
La Sainte-Baume, que c’est beau !
Le bois est vert, bien nourri d’eau,
Au Nord, sous la grotte et la source ;
Allez-y voir ; ça vaut la course.
Quel beau bois, mes amis de Dieu !
Des arbres viennent en ce lieu,
Qu’on voit en Russie, en Norwège,
Sous les ciels de pluie et de neige,
A Paris, aux pays du froid !
Enfin, c’est un sublime endroit.
Si fraîche en terre provençale,
Cette forêt n’a pas d’égale
Dans le pays de la cigale…
Juste au-dessus de la forêt,
Dans le roc, la grotte apparaît,
Noire comme une gueule ouverte
Qui veut manger la forêt verte !
Un cabanon est à côté
Par des capucins habité,
Comme un nid dans le roc planté.
Enfin le Saint-Pilon domine ;
C’est le mont au-dessus duquel
La Sainte, par grâce divine,
Aux bras des anges, en plein ciel,
Volait et planait comme en rêve,
Toute nue et blonde comme Ève.
Quand jusqu’à la cime on s’élève,…
On voit la mer ! — et sur la grève
La Ciotat, — Marseille, — Toulon,
Plaine, montagnes et vallon,
… La Provence… de long en long !
Les Six-Fournains, comme on peut croire,
Ne montèrent pas jusqu’en haut,
Mais, las et suant comme il faut,
Ne songeaient qu’à manger et boire.
Ils s’arrêtèrent dans le bois
Et s’assirent tous à la fois.
Les carniers s’ouvrent. On débouche
Les fiasques, — qu’on porte à la bouche ;
Le mulet broute, — et le saint… louche.
Ils commençaient ce bon repas
Quand tout à coup : — « Tu n’entends pas ?
Je crois qu’il pleut ! » — « Rien qu’une goutte !
Eh non, il ne pleut pas. » — « Écoute !
L’eau qui tombe à travers le pin !… »
— « Oï ! j’en ai reçu sur la main ! »
— « Moi sur le pied ! j’en suis certain ! »
— « Moi sur le nez ! sans aucun doute ! »
— « Miracle ! il pleut ! » Et les chemins
Déjà se changeaient en rivières,
Que nos six braves Six-Fournains
Disaient : « Je crois qu’il pleut, compères ! »
L’eau trempa leur vin et leurs pains…
Et nos gens, — exaucés trop vite ! —
Et que déjà le diable excite,
Mal contents d’être là sans gîte,
Regardent de travers le saint
Déjà sous l’eau presque déteint !
En quelques minutes, la troupe
Fut saucée… un poulpe… une soupe.
Ils ne songeaient pas au couvent
Où l’on ouvre à tout arrivant !
Ils n’avaient qu’une seule idée :
Six-Fournains partout et toujours,
C’était, pour fuir la grosse ondée,
D’aller s’abriter à Six-Fours !
Au moment de se mettre en route,
Voyant comme le saint dégoutte
Les quatre porteurs dirent : — « Non.
Le porte qui veut, nom d’un nom !
Nous voulions qu’il pleuve, sans doute,
Mais, grand saint, un peu de raison !
Après si longue sécheresse,
Tu pouvais nous laisser sans presse
Rentrer d’abord à la maison !…
Portez-le, vous deux, camarades ! »
Dirent-ils aux deux grands gaillards.
Ceux-ci font de mauvais regards :
— « Portez-le, vous ! » — Et des deux parts
On s’attaque d’abord d’œillades,
Puis de gros mots, puis de bourrades,
Et le mulet s’épouvantant
De l’eau, du tonnerre grondant,
De tout le fracas qu’il entend,
Comme un cabri fait des gambades,
S’affole et, donnant de la voix,
Tout en broûments et pétarades,
Vous flanque deux ou trois ruades
Dans le poitrail du saint de bois
Qui dans le ravin débouline
Et plus vite qu’il n’est monté
Descend du haut de la colline…
Cette fois, sans être porté !
Toute la bande alors s’approche
Au bord du ravin, sur la roche,
Et d’une voix pousse ce cri :
« Tu y es,… nigaud !… restes-y ! »
Et sous l’eau qui vous les transperce,
Le mulet les suivant toujours,
Ils s’en vont ! maudissant l’averse
Qu’ils venaient chercher de Six-Fours !
La pluie étant près de se taire :
… « C’est qu’il fallait ça pour la terre !
L’oiseau chante ; l’arbre est plus vert ;
Et puis le vin sera moins cher !
Nous avons fait pleuvoir, c’est clair,
A faire déborder la mer.
C’est la fin de la sécheresse ! »
Et nos gens, emplis d’allégresse,
Vous lançaient les chapeaux en l’air !
Six-Fours reparut dans la plaine
En pain de sucre à l’horizon.
Ça ne leur fit pas de la peine
De revoir chacun sa maison.
Mais l’un d’eux fit : — « Oï ! vois ces souches !
La poussière est encor dessus ! »
Et tous les six, — ouvrant des bouches ! —
Regardent, confus et déçus,
Autour d’eux, devant et derrière
Les pampres blancs, blancs de poussière !
Ils ouvrent les yeux et le bec :
Oh ! coquin de sort ! tout est sec !
Le lézard dort, la terre bâille,
La cigale partout criaille,
Et sur les clapiers, la pierraille
Et l’olivier, — midi dardaille !
Saint Michel vous fait de ces tours…
Il n’avait pas plu sur Six-Fours !
Et les bonnes gens sur leur porte
Criaient à nos six pèlerins
Quand ils rentrèrent : « Oh ! coquins !
Si la sécheresse est plus forte,
La faute est à vous, malandrins,
Forçats, gueux, marrias, gourrins,
Voleurs, démolisseurs de saints ! »
Enfin… (il faut que je le dise !)
Le saint fut par un charretier
… Dans une charrette à fumier !…
Rapporté devant son église.
Devinez ce qui se passa ?
Le curé dit : — « C’est pas tout ça !
Ayant pour le pèlerinage
Fourni mon saint en bon état,
Je le veux tel qu’on l’emporta,
Verni, peint-neuf, et cætera.
Ou bien on verra qui rira ! »
Et le saint resta là pour compte !
Il avait le nez fracassé,
Un de ses yeux d’émail cassé,
Et déteint, noir, dévernissé,
Il faisait peur et faisait honte !…
C’est ça qui pouvait fâcher Dieu,
De voir un saint sans feu ni lieu !
A la fin, le Conseil s’assemble.
Et, — discours du maire : « Il me semble
Que de le laisser là, — c’est mal ! »
Tout le conseil municipal
Eut même avis… en général !
Le maire reprit : « Où le mettre ?
Personne ne veut plus le voir !
Et s’il reste en plein air, peut-être
Que Dieu ne fera plus pleuvoir !
J’ai donc une idée, à savoir :
Comme il ne passe ici personne
De ces coquins qu’on emprisonne,
Six-Fours étant perché trop haut,
Voici mon idée… En un mot,
Notre prison est inutile,
(Ce n’est pas comme dans la ville !…)
Zou ! dites-moi si j’ai raison :
Fourrons le saint dans la prison !
Tout le conseil fut unanime.
Et, sans avoir commis un crime
Le saint fut en prison conduit
Sans procès, scandale ni bruit,
Le jour même, — mais dans la nuit.
Il est en prison. Son œil brille
Derrière les barreaux de fer,
Et les enfants, garçon ou fille,
Ont peur de le voir, sous la grille,
Sans nez, — un singe ! une guenille !
Plus noir qu’un diable dans l’enfer ! »
Pendant tout ce récit, le conteur, l’air sévère,
Avait fumé sa pipe et regardé son verre
Car on est sérieux quand on a de l’esprit.
Mais quand il eut cessé, — le rire qui le prit,
Comme un coup de canon domina tous les autres.
— « Ah ! compère Joseph, quels contes sont les vôtres ! »
Et le rire nourri pétillait et grondait.
De nouveau sérieux, le conteur regardait
Autour de lui, ravi, fier de voir les figures,
Rouges, fermer les yeux et montrer les dentures ;
Et c’était un concert de rire, — air et refrains, —
Mistral et vents coulis, — flûtes et tambourins ; —
Et dans ce train-coquin qui semble une dispute,
Le rire de Miette est plus doux que la flûte.
« J’en mourrai ! » — « Je suis mort ! » — « Quel rire, braves gens ! »
Déjà propos pareils, des plus encourageants,
Avaient aux bons endroits coupé le joyeux conte,
Et sans parler du rire en germe qu’on surmonte,
Les éclats qu’on faisait toujours plus longs, plus fous,
(En frappant les genoux des voisins à grands coups
Pour se communiquer le malin de la chose),
Présageaient au conteur, forcé de faire pause,
Le succès qui s’accrut, jusqu’à la fin montant !
— « De grâce, arrêtez-moi de rire pour l’instant ! »
Criait l’un. — « Ah ! mon Dieu ! Mion, j’ai mal aux côtes ! »
Et dans ce branle-bas François dit à ses hôtes :
— « C’est l’instant de lever le coude, mes amis !
Voyez-vous, — en tout temps le bon boire est permis,
Mais après la fatigue il devient nécessaire ! »
Et, le rire cessant, chacun leva son verre.
— « … C’est bon de rire un peu sur la fin d’un repas,
Reprit François, j’ai ri. — Mais ça n’empêche pas
Que, malgré votre histoire et vos plaisanteries,
J’irai, vienne l’été, voir les Saintes-Maries-
De-la-Mer, en Camargue ; oui, j’en ai fait le vœu.
Étant dans un péril j’ai promis devant Dieu,
Et si tu veux, Mion, petite Mariette,
Tu viendras avec moi, cet été, voir la fête
Des Saintes-de-la-Mer, — dont tu portes le nom. »
— « Si ma mère y consent, moi je ne dis pas non, »
Fit Mion, qui songea : « De ce pèlerinage
— Si le bon Dieu le veut — viendra mon mariage ! »
Et lorsque les amis se furent retirés,
Et que Miette en haut dormait à poings serrés,
François dit aux parents : « Écoutez, mon beau-frère,
Ma sœur ; j’ai mes projets ; il faut me laisser faire.
Nous irons en Camargue, — à bord d’un bon bateau ;
… Et le fils du patron, mon ami, riche, beau
Et jeune, épousera, s’il vous plaît, votre fille.
Il me faut un marin, jeune, dans ma famille,
Et riche. J’ai promis ma nièce à mes amis… »
— « Notre fille tiendra ce que l’oncle a promis ! »
TROISIÈME PARTIE
CHANT III
LA COTE
PRÉLUDE
LES VILLES
LES VILLES
PRÉLUDE
Des vieilles villes de Provence,
Laquelle a le prix de beauté ?
Et d’abord Avignon s’avance
Avec le vieux pont si chanté.
Le palais des papes surmonte
Son front couronné de créneaux ;
En grondant, le Rhône qui monte
La lèche de ses grosses eaux.
Du levant, Saint-Tropez la Calme,
Auprès d’elle vient se ranger
Élevant dans ses mains la palme
L’algue marine et l’oranger.
Du fond des collines vient Digne
Qui, par son pierrailleux sentier,
Nous porte, enguirlandés de vigne,
Le chêne vert et l’amandier.
C’est elle qui fit de lumière
L’esprit net de ce Gassendi
Qui toucha l’esprit de Molière
Lumineux comme le Midi.
Puis, ceinte de lierre et d’épines,
Jonchant de pierres son chemin,
Marche Fréjus tout en ruines,
Tout en pleurs, la croix dans sa main.
Et, sur le Rhône, Arles se lève,
Portant ses Arènes au front,
Vieux arceaux où le passé rêve,
Où tant d’hirondelles naîtront.
Ses pas foulent les pierres creuses
De ses Aliscamps où le soir
Les garçons et les amoureuses
Devant la Mort parlent d’espoir !
Dans sa main la Vénus se dresse,
Qui, — marbre beau comme la chair ! —
Lui ressemble et naquit en Grèce,
Cheveux ondés comme la mer !
Puis vient la ville du silence,
Aix, — Versailles du Roi René, —
Tenant les Lois et la Balance…
Mirabeau fut son dernier-né.
Puis Toulon paraît, toute ceinte
De rochers gris et d’arsenaux,
Poussant des cris de femme enceinte,
Toujours en travail de vaisseaux…
Et, joûtant pour le prix entre elles,
Toutes se font un regard fier…
Mais, ô Provence, tes plus belles
Sont celles que baise la mer !
Et parmi toutes, c’est Marseille,
Fille des Grecs et des Gaulois,
La cité si jeune et si vieille,
Reine dédaigneuse des rois.
Mille bateaux, fumée et voiles,
Tiennent dans le creux de sa main ;
Son front de phares et d’étoiles
Fait sur la mer luire un chemin.
Et toutes, — quand elle s’avance
Jetant ses flottes sur les eaux, —
Soufflent l’âme de la Provence
Dans les ailes de ses vaisseaux !
CHANT III
LA COTE
Les jours suivant les jours, l’an tourne, le temps passe
D’un pied toujours pareil, et pour tous, quoi qu’on fasse,
Pour l’heureux et le triste il fuit également,
Si bien qu’enfin pour tous la vie est un moment.
Depuis Noël, il a coulé de l’eau sous l’arche !
L’hiver pâle a poussé devant lui dans sa marche
Son troupeau mugissant de nuages venteux,
Les neiges sur les monts lointains, les ciels douteux
Où la lumière semble en lutte avec la pluie,
Et ces jours où la plaine est déserte et s’ennuie,
Car la terre est trop molle et le bon travailleur,
Oisif, passe son temps à l’espérer meilleur.
Il regarde du seuil le blé court qui frissonne ;
Les sarments dépouillés de pampres par l’automne,
Puis coupés et liés en javelle, à présent
Pétillent de gaîté dans le foyer luisant,
Fils des vignes, — bavards comme le vin, leur frère,
Qui brille et parle aussi du soleil dans le verre,
Cependant qu’au dehors les ceps noirs et noueux,
Forcés de renfermer leur vieille force en eux,
Tout nus sous le couchant glacial qui rougeoie,
S’endorment tristement, eux, pères de la joie.
L’olivier par bonheur, le laurier toujours vert,
Le pin, les font rêver d’un pays sans hiver.
Le jour suivant le jour, les cerises sont proches.
Miette, qui se fait les plus poignants reproches,
A rongé son souci, dévoré ses regrets.
Noré ne lui dit rien, même en lui passant près,
Et de nouveau l’on dit qu’il est tout à Norine.
Mion renferme en soi la peur qui la chagrine,
Le souvenir du mal que lui prédit Finon.
« Une chose pareille ! est-ce possible ? oh, non !
Trop bon est Dieu pour qu’un si gros malheur m’arrive ! »
Et d’y songer, la pauvre est plus morte que vive !
Mais d’y croire ? jamais ! — c’est encore une enfant
Que rien, — pas même un peu de vice, — ne défend,
Et quand elle s’écoute en sa chair, la pauvre âme,
La fille à l’abandon, honteuse d’être femme,
Dit parfois : « Mon malheur me parle, en moi vivant ! »
Puis : « Non, — je rêve. On croit aux choses, en rêvant ! »
… Contre le mal lui-même il faut de la malice.
Pendant ce temps, le fier Noré suit son caprice.
Eh, pardi ! quand on a le beau mal des vingt ans,
Qu’on se donne plusieurs amours dans un printemps,
Et qu’on s’est fait voleur de filles sur les routes,
Comment faire, — voyons, — pour les épouser toutes !
Pourtant si le malheur… impossible !… était vrai,…
Mais il n’est pas vrai ! — non, — mais enfin, — que ferait
Miette ?… A cette idée, elle se sent en elle
Comme un coup de colère, une force nouvelle,
Une indignation dont tout le sang lui bout !…
Sans doute qu’elle irait alors, poussée à bout,
Lui parler comme il faut, à ce gueux, tête à tête !
… « Mais non, il a le droit d’oublier !… je suis bête ! »
… Mars fuit, avril s’en va ; le joli mois de mai
Avec les rossignols revient, tout parfumé.
Et voici juste un an qu’au bord de la rivière
L’aubépine au courant donnait sa fleur première
Et que Mion la vit, présage de malheur,
Noyée au fil de l’eau, la blanche et triste fleur !
— « … Tôt ! dit l’oncle un matin ; tôt, ma fille ! es-tu prête ?
Le vent souffle bon frais ; la Camargue est en fête ;
Le bateau du collègue attend. — On part demain ! »
Elle songe : « Dieu va sur moi tendre sa main ;
Dieu lui-même, de sûr, m’ordonne ce voyage.
Les saintes m’aideront, voudront mon mariage…
Oui, par vous, le malheur que m’a prédit Finon,
O saintes ! ne sera qu’un rêve du démon ! »
Ils sont sur le beau brick le Suffren, capitaine
Fournier, un vieux marin de vieillesse incertaine
Que depuis soixante ans la mer a ballotté
Du royaume du Phoque à l’empire du Thé,
Toujours content, qu’il ait ou non le vent en poupe.
Son fils Toussaint, — depuis qu’il mange seul la soupe,
L’a suivi sur son bord, beau petit de vingt ans
Que tourmente beaucoup son âge de printemps
Et qui, voyant Miette, a songé dans lui-même,
Sur-le-champ : « Je la veux pour ma femme, je l’aime !…
Mais nous aurions dû faire un voyage plus long ! »
Bon vent frais. Le Suffren est parti de Toulon.
Il vient d’y débarquer des blés, — une fortune, —
Devant le vieux balcon de la maison commune,
Que soutiennent les deux portefaix du Puget
Vers lesquels ce matin son beaupré s’allongeait.
Il eut bien quelque mal à sortir de la rade,
Mais maintenant il va comme à la promenade ;
L’oncle François, content, le fait voir à son air,
Et vif comme un marsouin, il respire la mer.
Mion n’a point de peur. — François dit : — « C’est ma nièce !
Bon sang ne peut mentir… c’est une fine pièce :
Ça ne craint pas la mer ! D’ailleurs pas de danger !
Que le bateau chavire, — on la verra nager ! »
Sous son voile argenté de brume soleilleuse,
Luit dans le clair matin la côte merveilleuse,
Depuis les îles d’Or, la presqu’île de Gien,
Faron gris sur Toulon, Six-Fours — qui se voit bien ! —
Et Bandol, — jusqu’au Bec de l’Aigle qui se penche
Vers la Ciotat, au bord du flot bleu toute blanche.
Ici la vague bat des falaises de roc
Qui droites, peu à peu se creusent par le choc ;
Elle brode plus loin la courbe de la plage,
Et, dans les golfes pleins de bateaux au mouillage
Elle s’en va lécher sur les roches du bord
Les pins dont la racine au plein soleil se tord ;
Et sur les penchants doux comme sur la falaise
La vigne s’étageant mûrit partout à l’aise,
Offrant au vent d’Afrique, exposant au Midi
Sous le pampre en festons son beau fruit attiédi.
Au flanc roux des coteaux taillés en étagères
La verdure suspend ses dentelles légères,
Figuiers et câpriers, palmiers de loin en loin,
Et l’oranger blotti dans le plus chaud recoin.
Là-bas, sur l’Océan, par l’assaut des marées
Croulent en blocs noircis les côtes déchirées,
Et le flot règne seul sur le rivage amer…
Ici c’est un jardin qui descend à la mer.
Elle est là, sur la mer, pas ailleurs, la Provence !
Le Flot bleu court vers elle, elle vers lui s’avance.
Rois tous deux, l’un vers l’autre ils viennent en chantant,
Lui sous le bleu manteau de lumière éclatant,
Les vaisseaux dans ses mains et couronné d’écume,
Elle avec son bouquet dont tout l’air se parfume.
Même dans la colère il la caresse encor,
Et n’ose rien ôter à sa parure d’or ;
Elle, venant à lui sans changer de visage,
Garde jusqu’en ses bras la fleur de son corsage !
Mais c’est sa fiancée. Ils s’aiment. Leurs amours
Font ce bruit de baisers que l’on entend toujours !
Au vent d’Est nuageux la mer se faisait grise.
Toutes voiles dehors le brick suivait la brise,
Et sur le pont nos gens, — assis, debout, fumant, —
Regardaient le rivage et causaient doucement.
Le patron admirait son brick filant grand largue,
Miette se voyait arrivée en Camargue,
Toussaint, la dévorant des yeux, brûlé d’amour,
Cherchait l’occasion de lui faire sa cour,
Et François, bénissant leur mariage en rêve,
Bâtissait leur maison — sur un point de la grève
Qu’il savait — à son goût, au fond d’un petit port,
Où chassant et pêchant il attendrait la mort.
— « … Est-ce que, dit Mion, la mer sera méchante ? »
— « Non… mais de se fier aux chansons qu’elle chante,
On aurait tort, — surtout s’il nous vient du mistral !
Quand il souffle dans son porte-voix, on est mal.
Tenez, j’ai traversé, par ce vent du tonnerre,
Le golfe du Lion fréquentes fois… Misère !
Là, si la mer montait égale avec le vent,
Nos vaisseaux les plus gros y resteraient souvent !…
Mais elle n’y vient pas de très loin ; de Port-Vendre,
Par là ; c’est ce qui fait que l’on peut se défendre ! »
— « Toi, dit François, tu n’as rien vu de si mauvais
Que les glaces là-bas au pôle, non jamais !
Sur la Zélée, avec d’Urville, étant novice,
J’ai commencé par là quarante ans de service…
Ce que c’est que la vie et par où nous passons !
Figurez-vous qu’on marche entre de hauts glaçons…
Tenez, imaginez les gorges d’Ollioules
En glace ! sans genêts pardi ! ni farigoules !
Mais avec des ours blancs pour lapins !… Un malheur !
J’en ai vu des pays… Té, voilà le meilleur !… »
Et François étendait la main vers le rivage.
Le brick passait devant Bandol, le beau village
Qui chante, — martelant, dès l’heure du réveil,
Ses tonneaux, et bêchant l’immortelle au soleil.
Fournier dit : « Ce Dumont d’Urville ? on le renomme ;
La mort l’a pris trop tôt ; c’était un bien bon homme…
Était-il de Marseille ou de Toulon ? » — « Du Nord,
Je crois,… mais, dit François, pour être brave et fort
Penses-tu qu’avant tout il faut être des nôtres ?
Tiens, — en mer, les Bretons passent avant nous autres ;
Suffren peut saluer Jean Bart ! » — Et sur ce mot,
François toucha son vieux bonnet de matelot.
— « Allons ! cria Fournier, voilà que le vent vire !
Et nous allons l’avoir sur le nez du navire ! »
Puis au bout d’un moment : « Pour sûr, c’est du mistral
Qui se prépare. On va danser. — Souffle, brutal ! »
« L’Océan, reprit-il, est un mâle : on l’appelle
Océan ; mais chez nous la mer est bien femelle,
La gueuse ! Et j’aime mieux l’autre avec son grand dos,
Sa longue-grosse lame et ses montagnes d’eaux,
Que celle-ci, la chatte, avec ses pattes douces,
Sa lame courte et vive et ses brusques secousses !…
Tenez, sentez-vous pas qu’il semble, coups sur coups, —
Flouc ! flouc ! plaf ! — que la mer manque toute sous nous ? »
Il fallut relâcher le soir même à Marseille,
Le vent l’ayant voulu… Toujours jeune et si vieille,
La ville apparaissait, dans le calme du soir,
Magnifique, et Miette, heureuse de la voir,
Battait des mains disant : « Que c’est beau ! qu’elle est riche ! »
Les rochers, les villas dentelaient sa corniche ;
Tous les vitraux lançaient des éclairs d’or vivant ;
Et les platanes verts, touffus, chantant au vent,
Venaient jusqu’à la mer en larges avenues ;
La jetée écumait, et dans l’éclat des nues,
Sur son haut mamelon, la Notre-Dame d’or
Reluisait, protégeant les mâts pressés du port.
— « … Si vous saviez comment Marseille fut bâtie ? »
Dit Toussaint, — et Mion, leste à la repartie :
« Elle n’a pas poussé, je parie, en un jour ! »
Il répondit : « Marseille est l’enfant de l’amour ! »
Et se tut : il était gêné près de la fille.
Mais étant attablés, le soir, comme en famille,
Il lui vint en l’esprit de faire son savant,
Et prenant un bouquin qu’il feuilletait souvent,
Le seul livre du bord, — dépareillé, — de lire
A haute voix, voulant que Miette l’admire.
— « Bien pensé, se disait François, c’est un mâtin !…
Mais au moins, cria-t-il, ça n’est pas en latin ? »
— « Non, en français. » — « Tant mieux ! » Mion prit la parole :
— « Moi, — le français, je l’aime ; on l’apprend à l’école.
Dans les Crèches et dans nos Chansons en patois
C’est le parler de Dieu, des Anges et des Rois… »
C’était après souper, sur le pont, sous les voiles
Qui séchaient dans le ciel sans brise et plein d’étoiles.
Devant eux mille mâts pressés semblaient un bois…
Toussaint, près du fanal, lisait, — soignant sa voix :
— « Environ six cents ans avant l’ère chrétienne,
Des Phocéens, quittant la mer Ionienne,
Arrivèrent d’abord près du Tibre romain,
Puis, poursuivant le long des côtes leur chemin,
Parvinrent jusqu’au Rhône, et là, pleins d’allégresse,
Trouvant ce beau pays aussi beau que la Grèce,
Demandèrent au roi Nannus, chef redouté,
Le droit d’établir là leur tente, et leur cité.
« Justement Nannus, roi des Ségobriges, père
De Gyptis, glorieux de son peuple prospère,
Par la guerre affermi, dans la paix triomphant,
Célébrait le repas de noces de l’enfant.
Et durant ce repas, — telle était la coutume, —
C’est Gyptis qui devait, blonde en son blanc costume,
Parmi les conviés choisir selon son cœur,
En offrant, toute pleine, une coupe au vainqueur.
« Le chef des Phocéens, Protis, prit place à table
Parmi les fiers guerriers du prince redoutable,
Tous Gaulois bien armés, farouches, presque nus,
De qui les arts n’étaient pas encore connus.
« Au milieu du repas, la jeune souveraine,
Gyptis, entra, — tenant en main la coupe pleine.
Ses yeux clairs rappelaient l’eau de la coupe d’or ;
La coupe reluisait, ses cheveux plus encor ;
Et Gyptis regarda lentement l’assemblée,
Vit l’inconnu Protis, — et, doucement troublée,
Blanche, marcha vers lui, qui ne savait pourquoi,
Et dit : « Je vous choisis pour époux. Buvez, roi ! »
« Elle c’était la Gaule, et lui c’était la Grèce.
Ils n’eurent qu’à se voir pour sentir leur tendresse
Et de ces noces d’or naquit, en souriant,
Massilia, la sœur des reines d’Orient. »
« … O Miette ! avez-vous bien compris mon histoire ? »
— « Il va te demander de lui servir à boire ! »
Dit François, — qui lui mit le fiasque dans la main !
Mais elle : — « Excusez-moi ; je suis lasse. A demain. »
Toussaint resta confus… — « Voyez-vous la petite !
Dit François ; mais aussi nous allons un peu vite. »
— « C’est juste, dit Toussaint ; plus tard je parlerai… »
Lorsque parlait Toussaint, Mion songeait : Noré !
TROISIÈME PARTIE
CHANT IV
LA CAMARGUE
PRÉLUDE
LE RHONE
LE RHONE
PRÉLUDE
Là-haut, près la noble Genève,
Au pied des monts — il est d’azur,
Mais chez nous, où son cours s’achève,
C’est un fleuve de limon pur !
Le cheval à crinière jaune,
Nez écumeux, front de taureau,
C’est le Rhône indompté, le Rhône,
Couleur d’or et de bon terreau !
Il bondit, galope et dévale ;
Et de lui voir les reins si forts,
— Nez au vent, hennit la cavale
Qui venait boire sur ses bords !
Les ardents troupeaux qu’il abreuve,
Les taureaux noirs, les chevaux blancs,
— De humer l’air qui vient du fleuve,
Sentent l’amour gonfler leurs flancs.
Le Mistral fou qui le chevauche
Est son égal, non son vainqueur !
Et la Provence est sur sa gauche :
La gauche est le côté du cœur !
La Durance, — qui n’est pas morte ! —
Veut ce vieux mâle pour époux…
Elle l’atteint ; — et lui l’emporte !
Ils mêlent leurs lits de cailloux.
Ses fureurs avec l’amoureuse
Ont laissé ce désert brûlant,
Lit de noces, la Crau pierreuse,
Faite des cailloux du mont Blanc !
Ah ! qu’il est brave, le beau fleuve !
Vieux chemin qui court à la mer
En lutte avec la force neuve
Des locomotives de fer !
Plus d’une barque y court grand largue
Portant blés et vins qu’il a faits,
Et c’est lui qui fit la Camargue,
Et, du coup, les bœufs camarguais !
Il a fait Lyon et Valence,
Arles, voisine d’Avignon,
Et lorsqu’à la mer il se lance,
Il lui fait peur, le compagnon !
… Le cheval à crinière jaune,
Nez écumeux, front de taureau,
C’est le Rhône indompté, le Rhône,
Couleur d’or et de bon terreau !
CHANT IV
LA CAMARGUE
Avant l’amour, le cœur du jeune homme est pareil
A la terre qui rêve espérant le soleil.
Le ciel d’aube est tout pâle ; à peine un buisson bouge,
Puis, au-dessus des monts, le ciel se raie en rouge…
Et la terre frissonne… Ainsi, dans les vingt ans,
Les hommes au sang jeune, aux cœurs chauds, bien battants,
Sentent déjà l’amour sans connaître l’amante.
Un frisson les agite ; un rêve les tourmente.
Puis tout à coup la fille apparaît ; il fait jour !
Et l’être tressaillant s’éveille en plein amour.
Toussaint se disait donc : « L’amour m’a saisi l’âme
Comme un coup de soleil ! Oh, — je l’aurai pour femme ! »
Mais la vie est un jeu du sort, où les baisers
Et les désirs du cœur volent entrecroisés,
Souvent perdus pour ceux à qui tu les envoies.
L’échange est difficile, et rares sont nos joies.
Miette, à son réveil sur le brick matinal,
Revit Marseille, ouvrant au port comme un canal
Sa riche Cannebière, où les tentes de toiles
S’enflaient aux brises, — sœurs sédentaires des voiles.
… On dirait que si près de la mer vaste, à voir
La toile sur les mâts vibrants s’enfler d’espoir,
Elles veulent, rêvant Stamboul et l’Amérique,
Tous les miroitements d’un sillage féerique,
La vie aventureuse et l’inconnu lointain,
Entraîner lentement, sur les flots, un matin,
Les maisons tout d’un coup en pleine mer flottantes,…
Et voilà le désir qui soulève les tentes !
… Restez, marchands du port, restez dans les maisons !
Vos maux seraient pareils sur tous les horizons ;
Nous ne devons pas tous faire le tour du monde !…
Les voiles vous diront comment la terre est ronde,
Et que leur bon moment c’est encor le retour.
Goûtez, — dans le repos, — le travail et l’amour.
— « … Si notre chant français s’appelle Marseillaise,
C’est que les Marseillais n’ont point la voix mauvaise,
Et ne l’ayant pas fait ils l’ont le mieux chanté ! »
Ainsi parlait Toussaint, par son brick emporté ;
Et Toussaint parlait d’or. C’est une bonne gloire
D’avoir bien dit un chant qui dit toute une histoire !
Écrits, les mots sont morts, mais dans le souffle et l’air
Ils ont tout leur esprit, sur les lèvres de chair !
Le beau de leur destin, c’est d’aller par le monde
Calmant, troublant les cœurs comme le vent fait l’onde,
Volant de bouche en bouche, et, portés par la voix,
Tenant sous leur pouvoir tout un peuple à la fois.
Quand le Suffren, par un bon vent, quitta Marseille,
Sur le pont — des poissons sautaient dans leur corbeille,
Congres et loups pêchés par l’équipage à bord,
Et d’autres, achetés à des pêcheurs du port,
Rascasses, rouquiers, sars, langoustes et dorades,
« Deux jours de bouillabaisse enfin ! mes camarades, »
Disait le vieux patron aux hommes enchantés…
Et le brick revoyait les rocs diamantés,
Les calanques, tendant leurs beaux bras aux chaloupes,
Les grands pins-parasols qui dominent par groupes,
Les chênes-verts penchant volontiers vers la mer,
Les villas au soleil respirant le bon air,
Blanches sous les festons frémissants de la treille,
Et tandis que fuyait derrière lui Marseille
Les hauts mâts et les monts tout perle et diamant,
La côte au loin suivait comme un enchantement.
Le brick y voit courir dans la pinède verte,
Apparus, — disparus tout à coup sous la Nerthe, —
Les trains de fer, serpents sifflants, soufflant le feu,
Lançant un blanc nuage épars dans l’air tout bleu.
Il voit Séon la rouge, avec sa terre à briques,
Les Salins scintillants par carrés symétriques,
La Venise du Sud, Martigues, dont on rit,
Mais qui, tranquille, et sans penser aux gens d’esprit,
Entre l’étang de Berre et la mer bleue assise,
Rit d’être pauvre, heureuse et belle, — quoi qu’on dise…
C’est un nid de pêcheurs, — reflétant dans les eaux
Cent voiles, comme autant d’ailes de grands oiseaux ;
Voyez ; une eau bouillie avec la rousse écorce
Des pins, leur a donné sa couleur et sa force,
Et dans ces voiles d’or, seins gonflés et vivants,
L’âme heureuse des pins murmure encore aux vents.
Ils sont beaux, nos pêcheurs ! — Les uns tirent à terre
Le grand filet, qui sort des flots pleins de mystère,
Emperlé, secoué par leurs bras vigoureux.
Les autres, en bateau, le traînent derrière eux
Et balayent les fonds d’algues et de rocailles.
D’autres prennent les thons dans de plus grandes mailles ;
C’est la madrague : on voit de la queue et du dos
Les thons luire et bondir, flots vivants sur les flots.
Et puis, tous les petits pêcheurs de la cannette,
Leurs roseaux dépassant de cinq mètres leur tête,
Immobiles, debout, assis sur les rochers,
Suivent du rêve au loin les navires penchés.
— Leur panier sur l’épaule, une main sur la hanche,
Ceux-ci courent, pieds nus, dans la grand’route blanche,
Deux, trois heures, — afin de verser les premiers
Aux villes, des poissons sautants dans les paniers !
— Plus d’un pêche au flambeau par les nuits sans étoiles,
Et tous ont des bras forts, dorés comme les voiles !
… O mon pays d’amour ! Dans ma joie à t’aimer,
De ce qui te fait beau je voudrais tout nommer !
Et la Camargue enfin parut dans un mirage,
Et Miette se vit au bout de son voyage
Quand le brick dépassa le canal Saint-Louis,
Et le grand Rhône, ardent à ses yeux éblouis.
Là-bas, le petit Rhône au soleil luit de même.
Le fleuve en ses deux bras presse l’île qu’il aime,
Et de ces mêmes bras il tient, — droits dans la nuit,
Dans les vents, il tient bon, — sur la lame et le bruit, —
De ses poings de colosse aux puissantes étreintes,
Le phare Pharamand et le phare des Saintes,
Flambeaux géants qu’il garde allumés sur ce bord
Pour protéger la Vie, — et qui veillent sa mort !
La Camargue apparaît, la lande verte et jaune
Faite des flots de sable entassés par le Rhône
Qui la porte en avant pour repousser la mer,
Quand il sent que déjà le vent lui vient amer
Et qu’il va se noyer aux grandes ondes bleues.
La lande fuit là-bas, loin, loin, durant des lieues,
Plate, luisante, avec ses lacs et ses marais
Fiévreux, où la tortue en vain cherche le frais.
Sur ces bords chauds, fangeux, désolés et fertiles,
Les tamaris noués rampent comme reptiles.
Naissant et renaissant des eaux, le moucheron,
Qui suit bêtes et gens, par bandes danse en rond
Dans l’air chargé de sel, de miasmes et de fièvre.
Les enfants du pays, la pâleur sur la lèvre,
De trop près dans leurs jeux ont respiré d’abord
Ce sol d’où le fécond soleil tire la mort !
Et seuls les noirs taureaux et les chevaux sauvages
Mangent la saine vie à flots sur ces rivages,
Ruminant avec l’herbe et mâchant avec l’air
Les vigueurs du mistral, du Rhône et de la mer.
Et tel est leur amour pour l’ardent pâturage,
Que, tirés de leur île, on les voit à la nage
Traverser le grand Rhône, — et l’écume aux naseaux,
Mugissants, défier ses mugissantes eaux !
Ils sont vaillants aussi, fils aussi du vieux Rhône,
Les pasteurs de taureaux dont la selle est un trône,
Et le sceptre un trident, les rois de ce désert,
Sur leurs petits chevaux maigres, aux pieds sans fer,
Selle arabe, étriers fermés et crins incultes,
Bruns quand ils naissent, gris plus tard et blancs adultes.
La corde suspendue et roulée aux arçons
Est en poil de leur queue, — et les rudes garçons
Qui poussent ces chevaux pleins de nerf et de grâce
Sont comme eux Provençaux et Sarrazins de race…
Et c’est beau, sur la mer, quand le soleil se fond,
De voir la plaine, — avec les Saintes dans le fond
A l’abri du clocher crénelé qui nous parle
Des temps où le païen remontait jusqu’en Arle,
Où pour le repousser l’église de ce bord,
L’église même avait ses machines de mort,
C’est beau de voir la nue au loin qu’un rayon perce,
Les arbres confondus qu’un mirage renverse,
Les marais et le fleuve et la mer — rougissant
Comme un champ de bataille inondé par le sang,
Et dans la pourpre obscure, où tout s’abîme et nage,
De voir, grandis au loin par l’effet du mirage,
Deux bouviers camarguais, sur leurs chevaux ardents,
Gouverner cent taureaux du bout de leurs tridents !
La Camargue apparaît entre les bras du Rhône.
Sur l’Est la vaste Crau, non moins plate et plus jaune,
Toute pelée, étend son désert de cailloux
Où pousse une herbe courte, un gramen sec et roux
Que les troupeaux, perdus d’espaces en espaces,
Coupent avidement avec leurs dents voraces,
Chassant pour découvrir çà et là les brins verts
Le galet protecteur qui les a recouverts,
Tandis que les labris, les chiens au long poil rude,
Veillent sur eux, et que, — droit dans sa quiétude, —
Son bâton à la main, l’âme flottante au vent,
Le pâtre au grand chapeau les oublie en rêvant.
L’été, quand ces troupeaux, rassemblés en armée,
Regagnent l’Alpe fraîche où l’herbe est parfumée,
Muet, donnant à peine à ses chiens un conseil,
Il les suit, l’âme errante et mêlée au soleil.
Mais c’est là, dans la Crau si vaste et si paisible
Qu’il semble un roi pasteur des âges de la Bible,
Le pâtre, quand debout, du long manteau couvert,
Sceptre en main, — il regarde au loin, dans son désert !
La Camargue et la Crau, filles du Rhône libre,
Sont libres ! Le Mistral, c’est leur âme qui vibre !
Et le Champ de cailloux et l’Ile au sol bourbeux
N’ont pour rois que le pâtre et le gardeur de bœufs !
La mer jadis venait jusqu’à la Crau peut-être,
Mais le Rhône aux reins forts, qui ne veut pas de maître,
Partout rongeant toujours ses bords, plaines et monts,
Charrie obstinément sables, pierres, limons,
Et, se sentant mourir, de ses deux bras d’Hercule
Les chasse devant lui — dans la mer qui recule !
Et même lorsqu’enfin il est pris dans la mer,
On peut le voir, un temps encor, terrible et fier,
Avec des cris que ceux des vagues feront taire,
Dans l’eau couleur d’azur — marcher, couleur de terre !
O notre père ardent, vieux Rhône limoneux !
C’est ton orgueil, c’est toi que tes fils ont en eux,
Fleuve plein de terreau fécond — et de lumière,
Dont le Mistral jaloux tord et mord la crinière,
Cheval au sang mêlé du sang des taureaux forts,
Qui te laisses monter, — mais sans bride et sans mors !
Un jour, m’étant baigné, Rhône, dans tes eaux rousses,
Je conçus tes vertus formidables et douces,
Et je chantai, le soir, — d’un accent plus nerveux,
Le Rhône même, avec du Rhône à mes cheveux !
Où le Rhône finit peut finir la montagne !
Jusqu’à la mer le nom des Alpes l’accompagne ;
Les Alpes l’ont vu naître aux blancs glaciers du Nord :
Les Alpilles, de loin, le suivent vers la mort,
De leurs pics déclinants où le soleil éclate
Dentelant l’horizon de la Crau nue et plate.
Tel apparaît de loin, de la mer, aux vaisseaux,
Ce pays que le Rhône a créé de ses eaux,
Que de ses eaux sans cesse il accroît et féconde,
Le bon père, — l’aïeul dont le dos porte un monde !
— « … La fête est dans trois jours. Allons chez nous d’abord,
Dit Toussaint. Avec lui François était d’accord.
Un char à bancs les prit pour traverser la plaine.
Toussaint parlait beaucoup… Mion parlait à peine.
Parfois ils traversaient de noirs troupeaux de bœufs
Debout, couchés, rêvant, sur les ajoncs bourbeux
Et ruminant le sel et les plantes amères.
— « J’ai peur ! » disait Mion. — « N’ayez peur que des mères,
Quand elles ont le veau ! » disait, fleurette aux dents,
Leur voiturin, — fouettant deux camarguais ardents.
Des groupes de taureaux sur le bord de leur route
L’herbe pendante au mufle et l’oreille à l’écoute,
Les regardaient venir, — puis lents mais curieux,
Tournaient la tête afin de les suivre des yeux…
Plus loin, deux, trois poulains, queue au vent, tête haute,
Pris d’une peur d’enfants, détalaient côte à côte…
Sylveréal passa, bouquet de pins-pignons
A dômes réguliers comme des champignons ;
Puis ils virent un char qui portait vers les villes
Les poissons des étangs, carpes, muges, anguilles ;
Puis Toussaint salua la cure de Boismeaux,
Le château dans le parc où frêne, chêne, ormeaux,
Platanes et sapins embrouillent leurs ramures…
Un double souvenir chante dans ces murmures.
Les bouviers de Camargue ont connu Miollis,
L’évêque… — Ame suave et droite comme un lis,
Évêque, par ma voix la Provence te loue ! —
Et son frère, — qui fut gouverneur de Mantoue,
Vécut ici. — Soldat que touchait la Beauté,
Il accrut d’un laurier dans le marbre sculpté
Sous les lauriers d’Andès le tombeau de Virgile.
O souvenir tressé de gloire et d’évangile !
Un accident survint ; le palonnier rompit.
Lombard, le voiturin, d’un air triste, leur dit :
« C’était le palonnier de Monseigneur ! » — Brave homme !
Il a fréquentes fois conduit, comme il le nomme,
Monseigneur. Il l’a vu là-haut, dans l’évêché,
A Digne, doux au pauvre et clément au péché…
Et Lombard à Toussaint conta cette aventure :
Un jour que je menais Monseigneur en voiture,
A travers les coteaux rocailleux, les vallons
Qui n’en finissent plus, — mauvais chemins, et longs ! —
A travers l’amandier dans les pierres : « Arrête,
Mon bon ami ! » dit-il, mettant dehors sa tête.
Le chemin descendait : « J’arrêterai plus bas ! »
— « Arrête, mon ami, de grâce ! » — « On ne peut pas ! »
… Il fallut enrayer ! — Pourquoi ? qu’on le devine !
… En face était Montmaur, — là-bas, sur la colline, —
Pays des charbonniers… — « Je veux bénir, mon bon,
Ces braves gens qui font pour nous si beau charbon ! »
Et Lombard s’animant : — « Quelquefois le cher homme
Montait un âne gris, brave bête de somme
Qu’on habillait pour lui d’un beau drap violet,
Et lorsque le chemin se faisait puis trop laid,
L’âne allait seul, suivi de loin par le bon prêtre,
Et les gens du pays, prompts à le reconnaître,
Devant l’âne tout seul répétaient à genoux
Les signes de la croix et les bénissez-nous !…
Puis venait Monseigneur… qui bénissait ensuite ! »
Et Mion souriait. — Et Lombard qui s’excite :
— « Et quand il s’en allait à Paris ! — Je le vois,
Ce bon cœur ! — et j’entends encor sa bonne voix !
Il disait : « Je m’en vais chercher du nécessaire, »
Car nos pays alors étaient pleins de misère,
Et quand il retournait, — j’ai vu, par mon patron !
Tout Digne à sa rencontre, oui, jusqu’à Sisteron !
Tout un peuple accourait des bords de la Durance…
Lui : « Réjouissez-vous !… j’apporte l’abondance,
Mes amis ! » criait-il de loin, levant les bras !…
— « A t’écouter, Lombard, nous n’arrêterions pas.
D’ailleurs, l’histoire est bonne, et moi qui la sais toute,
C’est toujours avec grand plaisir que je l’écoute.
Mais… voici ma maison ! » dit le patron Fournier.
La ferme reluisait de l’étable au grenier ;
Dans la salle d’en bas, large et belle cuisine,
Brillaient poêlons, chaudrons, casserolles, bassine,
Bien rangés sur le mur par de soigneuses mains ;
Dans la grille de bois ciré, luisaient les pains.
En un moment la mère avait dressé la table.
Trois chevaux camarguais piaffaient devant l’étable,
Et trois bouviers dont l’un était Fournier cadet,
Entrèrent. On se prit la main, on bavardait,
On riait en buvant, on donnait l’accolade ;
Et la mère à son fils aîné faisait l’œillade
En le regardant lui, puis Mion tour à tour,
Et murmurait : « Garçon, je comprends ton amour ! »
Le lendemain, on fit visite aux blés, aux rives
Que mordait le petit Rhône de ses eaux vives,
Chantant dans les roseaux au pied des tamaris.
Mion regardait tout avec des yeux surpris,
Les mûriers, les magnans, les blés, tant de richesse,
Et les chevaux au loin libres, beaux de vitesse,
Le cou tendu, partant ensemble deux à deux,
Mêlés tout blancs, tout nus, aux troupeaux noirs des bœufs.
— « Voyez-vous ce troupeau ? c’est là notre manade,
Et ce soir nous aurons chez nous une ferrade. »
Et le soir vingt taureaux étaient marqués du fer :
La marque des Fourniers grésillait dans leur chair.
Toussaint disait : « Cela me rappelle l’enfance !
En Arles, aux grands jours, c’est la réjouissance,
D’aller sur le chemin par où, baissant le front,
Aux arènes conduits, les taureaux passeront !
Les gardiens sont autour, — mais chacun pousse et crie
Afin de mettre un peu les bêtes en furie !
Et lorsque des taureaux fâchés sortent du rang,
Le monde les évite ou les suit en courant !…
On en voit, — quel plaisir ! — entrer dans les boutiques !
La nuit, on les enferme aux Arènes antiques,
Mais avant, on les a fatigués jusqu’au soir !…
Té, vé ! saurais-je encor le métier ? un peu voir ! »
Et Toussaint s’avançant vers une jeune bête,
Qui, le voyant venir si fier, baissa la tête,
Prit les deux cornes dans ses mains, comme un étau,
Et secoué, traîné, le front ruisselant d’eau,
Il criait : « Laissez-moi ! que personne n’approche ! »
Puis enfin se planta solide comme roche,
Et, par surprise, — ayant renversé ses efforts, —
Il la coucha sous lui, meuglant, langue dehors !
— « O Miette ! dit-il, n’ayez pas peur qu’il bouge !
Je le tiens ! marquez-le vous-même du fer rouge !… »
Elle eut peur. Le cadet le fit, et tout d’un coup
Elle vit le taureau mordu du fer, debout,
Secouer sa peau noire en frissons, — reconnaître
Le vent, partir d’un bond, beugler et disparaître !
Et quand il fut sorti des arbres d’alentour
On le revit au loin, par la feuillée à jour,
S’enfuir, la queue aux flancs, frappant l’air de ses cornes,
Et fier, — quoique petit, — sur le lointain sans bornes !
« Ah ! dit Toussaint, par les grands jours, c’est bien plus beau !
Les bouviers à cheval courent sur le taureau,
Le tombent de la lance en lui frappant la croupe !
C’est fort. — J’avais quinze ans quand j’étais de leur troupe…
A cheval, — n’est-ce pas, maman ? — j’avais bon air !
… Mais je garde à présent les moutons de la mer.
Je suis laboureur d’eau. C’est drôle, quand j’y songe !
La mer m’a fait la main, — voyez, — comme une éponge.
Par le travail de terre on a des mains de bois.
L’homme change, suivant son métier, je le vois !
J’étais fait pour la terre ! »
Et la mère attendrie,
Regardant son aîné : « Qui sait ? S’il se marie,
Peut-être il quittera la mer ! tant mieux, tant mieux !
On a besoin de ses enfants quand on est vieux. »
— « … Ah ! si vous pouviez voir nos fêtes ! Quelle chose !
Aux plaines de Meyran, le cirque est grandiose !
Sur les chars renversés, un peuple est alentour !
Il tient un quart de lieue !… On chante tout le jour ! »
Ainsi disait Toussaint… n’osant dire le reste,
Et songeant : « Ça se voit, la fille me déteste ! »
Mais le soir, tous deux seuls, brusquement il lui dit :
— « Vous allez me trouver un jeune homme hardi !
Mais l’amour m’a surpris dès que je vous ai vue…
Rien qu’à vous regarder tout le cœur me remue,
Et je n’aurai bonheur qu’avec vous. — Tout mon bien,
Nous le partagerions, même vous n’ayant rien.
Vous avez vu nos bœufs, nos blés, nos vers à soie,…
Vous commanderez tout ; Mion, faites ma joie :
Le brave oncle François le veut ; mon père aussi ;
La mère, — j’ai compris cela, — dira merci,
Et, bonheur ou malheur, nous mourrons dans le nôtre ! »
Mion le regardant lui dit : « J’en aime un autre. »
— « Et lui, vous aime-t-il assez bien, — pour savoir ? »
Elle se tut.
— « Alors, c’est un gueux !… J’ai l’espoir ! »
TROISIÈME PARTIE
CHANT V
LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER
PRÉLUDE
DE PROFUNDIS
DE PROFUNDIS
PRÉLUDE
Couverts de leurs maux, chargés de leur crime,
Baignés dans leurs pleurs,
Ils crîront vers Dieu du fond de l’abîme,
Du fond des douleurs.
Pâles, frissonnant des pieds à la tête,
Et le cœur amer,
Leur mal les tordra, — comme la tempête
Tord la vaste mer.
Les vierges diront : « L’amour fait le monde,
Et tu le défends ! »
Les mères diront, d’une voix profonde :
« Qu’ont fait les enfants ? »
L’un dira : « Seigneur, le mal qui m’accable,
Dont j’ai trop souffert,
— Quand tu m’en chargeas, étais-je coupable ?…
Tu m’en as couvert ! »
Un autre dira : « Que mon cri te touche !
Rien ne t’est caché :
Tu sais si l’on peut détourner sa bouche
Des fruits du péché ! »
L’autre a blasphémé : « Ta loi nous ordonne
De souffrir sans fiel ;
Le bien pour le mal ; il faut qu’on pardonne
Pour complaire au ciel !…
« … Si quand j’ai mal fait, tu rends en souffrance
Le mal à mon corps,
Quelle est entre nous, — dis, — la différence,
O Maître des forts !
« D’ailleurs, le pêché lui-même nous semble
Un vrai châtiment ! »
Et tous ont crié, pleurant tous ensemble :
« Réponds, Dieu clément ! »
… Tous ont attendu dans les tabernacles
Que Dieu répondît,
Par sa grande voix, la voix des miracles,
A l’homme maudit…
Mais tous vainement, l’oreille à la porte,
Ils ont écouté…
« Justice du ciel, serais-tu donc morte
Dans l’éternité ? »
CHANT V
LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER
C’est le grand jour de fête aux Saintes. Le village,
— Seul, droit, sur le désert sans ombre de la plage,
Où vient le salicor rampant, aimé des bœufs,
Où l’eau saumâtre dort dans les fossés bourbeux, —
A hissé ce jour-là drapeaux, flammes et tentes,
Et font un pauvre peuple en loques éclatantes,
Les uns voués au blanc, au bleu, — d’autres aux deuils !
Parmi les habitants qui regardent des seuils,
Et les chars renversés sous lesquels on s’abrite
A l’ombre, — marchandant quelque image bénite
Ou quelque chapelet aux vendeurs ambulants,
Tout un peuple, petits enfants, vieillards tremblants,
Manchots, borgnes, pieds bots, fiévreux, femmes et filles,
Traînant malheurs, douleurs, guenilles et béquilles,
Pauvres endimanchés, flétris, affreux à voir,
Portent, sous leur laideur, la beauté de l’Espoir.
Entre les mendiants, les gens de pâle mine
Que tient la maladie ou qu’une douleur mine ;
Des rares qui sont sains parmi ces étrangers,
Les uns ont fait des vœux dans quelques grands dangers,
Les autres sont venus prier pour un malade,
De rares curieux y sont en promenade,
Mais parmi tout ce monde, on peut voir fréquemment
Sur un cheval — un couple amoureux et charmant.
L’Arlése au profil pur, — dont la fraîche poitrine,
Sous les fichus ouverts et bombés, se devine
Et se voit battre un peu, malgré les mille plis
Qui lui donnent du mal mais qui sont si jolis, —
Avec ses noirs cheveux qui font des vaguelettes,
Couronnés du velours en larges bandelettes
Dont un grand bout pendant flotte sous le chignon,
D’un bras faisant ceinture à son fier compagnon,
En riant aux éclats tressaute sur la croupe,
Et la force et l’amour n’ont pas de plus beau groupe.
… Et si jeunes sont-ils, qu’avec le cœur chrétien
Du mal qui les entoure ils ne voient même rien !
Les châsses descendront à midi dans l’église.
Les habitants sont gais.
— « Le temps nous favorise, »
Dit l’un d’entre eux chez qui Miette et ses amis
Déjà sont attablés devant le couvert mis.
« … Le soleil fait toujours arriver plus de monde :
Nous en avons besoin ! Une lieue à la ronde
Vous ne trouveriez pas un morceau de terrain
Assez sec, assez bon pour nous donner du grain.
Pauvres gens, nous vivons sur le sable, sans vigne,
Sans olivier, sans blés, ni rien ; on s’y résigne ;
On boit l’eau de citerne, on a la fièvre, bien.
Avouez cependant qu’on ne vit pas de rien.
Mais Dieu veillait. Il a poussé sur notre plage
Les Saintes dont les os sont l’honneur du village,
Notre seul vrai secours dans la soif et la faim,
Le trésor du pays, notre récolte enfin !
Car pour la fête nos maisons sont des auberges ;
Un seul lit vaut de l’or ; pain et vin, fleurs et cierges,
On vend de tout : c’est la vendange et la moisson !…
Sans ça je vous aurais pour rien dans ma maison. »
Il détacha du mur une image flétrie :
Dans un bateau lancé sur la mer en furie,
Sans rames et sans mâts, par les Juifs d’Orient,
Les trois Saintes debout, visage souriant,
Salomé, Jacobé, Magdeleine, aux tempêtes
Tendaient leurs voiles fins arrondis sur leurs têtes,
Et le groupe divin voguait, blanc, jaune et bleu,
D’Orient en Camargue où le conduisit Dieu.
Mion leva des yeux humides sur l’image.
Et le Saintin : « Salut, patronnes du village ! »
Il les remit au mur, et reprit : « Une fois,
Un Monseigneur nous vint avec plusieurs Aixois
Et des dames, — trop tard, au moment où la Châsse
Se remontait au bout des cordes, à sa place, —
Vous savez comme un seau dans un puits, — dans la nef.
(Elle demeure en bas un jour, une nuit…) Bref,
L’archevêque voulut la faire redescendre.
Il donna l’ordre… aï ! aï ! ce fut un bel esclandre !
Que serait-il de nous ? Ça deviendrait un jeu,
Si trente fois par an, je vous demande un peu,
Les châsses descendaient pour plaire à l’archevêque !
On le lui dit ; il dit : « Je veux ! » — On lui rebèque.
Il monte dans la chaire et prêche contre nous.
Mais on n’écoutait pas. — « Braves gens, à genoux ! »
Disait-il, — à des sourds !… Les femmes font leurs larmes,
Mais les hommes parlaient de décrocher les armes,
Et répondaient toujours à « je veux » : « nous voulons ! »
L’archevêque et les siens montrèrent les talons. —
… Si dix fois l’an, j’espère un miracle, j’abuse !
La volonté de Dieu n’est pas qu’on s’en amuse ! »
Tous regardaient leur hôte avec étonnement :
« On osa menacer l’archevêque ! » — « Oui, vraiment !
Réfléchissez un peu. Ne faut-il pas qu’on mange ?
J’ai gardé ma moisson, l’évêque, et ma vendange ! »
— « Tenez, ajouta-t-il, c’est votre heure ; allez voir ;
Et soyez exaucés, braves gens. A ce soir.
… Surtout n’oubliez pas le puisard dans l’église :
L’eau mauvaise, en ce jour par miracle est exquise ;
Il faut en emporter pour vos amis au loin.
… Il faut aussi veiller sur la bourse avec soin
Car les bohémiens dans la chapelle basse
Sont maîtres, sont chez eux : c’est un droit de leur race.
… Vous pourrez voir leur Reine… On dit, — je ne sais pas —
Que les Saintes venaient de son pays là-bas. »
— « Allons à nos devoirs, mon oncle, » dit Miette,
Car ce pays perdu la rend plus inquiète.
« Saintes, exaucez-moi !… Oh ! je les prîrai bien !
Si Dieu veut, le passé même ne sera rien ! »
Ils vont, et se sentant approcher d’un mystère,
Graves, les trois marins ne peuvent que se taire.
Sauf une fois, pas un ne desserra les dents.
François parla. — De voir les murs reluire, ardents,
Peints en clair, rose ou bleu, de teintes éclatantes,
Ombrés de loin en loin par un plafond de tentes,
Il dit seulement : « Tiens ! je me semble en Alger. »
Devant l’Église, un peuple. On ne peut plus bouger.
Sous un coup de soleil à chauffer une forge,
La foule du dehors, — car l’Église regorge, —
Brûle, et pareille à l’eau stagnante des marais,
Exhale un miasme impur comme le Vaccarès,
Car vieillards en haillons, nouveaux-nés dans leurs langes,
Tous ces pauvres maudits sont pleins de maux étranges !
Les uns sont des blessés dans les guerres, débris
D’hommes, — les poings coupés, les yeux pourris, —
Ouvrage merveilleux de quelque chef sublime
Acclamé par son peuple et payé pour le crime !
D’ouvriers, peu ou pas : le mécanicien,
De ce qui n’est pas l’homme et l’esprit — n’attend rien ;
Mais beaucoup de fiévreux dont l’air hagard effraie,
De chétifs, dévorés vivants par quelque plaie,
Et tous ces malheureux, du dernier au premier,
C’est la race de Job, et l’horrible fumier !
Autour, des gens épars rôdent, — âmes en peine
Tristes de renoncer à l’Église trop pleine,
Parmi lesquels Mion vit, — allant et venant, —
Une femme au corps svelte, au maintien surprenant,
Toute en haillons de pourpre où l’or des colliers sonne,
Face de bronze ayant au front une couronne…
Ton royaume, dis-moi, Bohême, quel est-il ?
— « Il est vaste ! et les rois m’y visitent ! — L’Exil ! »
Tout passe, et les créneaux qui couronnent l’Église
Parlent, blancs sur l’azur, des temps où par surprise
Les Sarrazins bronzés débarquaient sur ce sol,
Rois des vagues, traînant l’incendie et le vol.
Quand ils venaient, poussant leurs barques au rivage,
Oiseaux de mer, jetant comme elle un cri sauvage,
Le peuple s’enfermait dans la maison de Dieu
D’où les flèches pleuvaient avec la poix en feu…
L’Église est toujours là, debout ; mais l’hirondelle,
Nichant dans les créneaux, crie et vole autour d’elle !
A force de peser en avant, par progrès
Insensibles, nos gens eurent le seuil tout près,
Puis, dans un mouvement qui se fit sur la porte,
Ils se virent entrés sans voir de quelle sorte.
L’Église est trop petite, — et dans l’air étouffant
Où flottent embrouillés cris, appels, pleurs d’enfant,
Jurons réprimés, chants préparés en sourdine,
Un grand soupir : l’Espoir mystérieux, — domine.
Accrochés sur le mur, partout, des ex-voto.
Ici, comme un jouet, pend un petit bateau ;
Là, des fusils crevés ; des langes, des guenilles ;
Et par-dessus tableaux et faisceaux de béquilles,
Des moellons en saillie, au lieu de quelque saint,
Portent là-haut, pendus et pressés en essaim,
Et jusque-là montés on ne peut savoir comme,
Des groupes, femmes, vieux, l’enfant au bras de l’homme,
Grappes noires qu’on voit, près de tomber parfois,
Se coller au mur plat qui fatigue les doigts.
La foule au-dessous d’eux prie et pleure, et bourdonne,
Anxieuse, attendant que la grande heure sonne.
La Châsse descendra par ce volet étroit,
Plaqué près de la voûte au flanc du haut mur droit,
Que le regard de tous à chaque instant consulte,
Et vers qui tous les cœurs s’élancent en tumulte.
O porte de l’Espoir, ton bois dans ce vieux mur
Est plus beau que l’or fin enchâssé dans l’azur !
Et quand tu t’ouvriras, ô porte des merveilles,
Ce sera pour montrer des choses non pareilles,
Des nuages divins ondés comme des flots,
D’où surgiront, ailés, de petits angelots
Soutenant de la main, de l’échine et des ailes
Les trois saintes, avec la Vierge au-dessus d’elles,
Qui portant le bonheur de tous ces malheureux,
Vont le faire pleuvoir dans les rayons sur eux !
Le volet s’ouvre. Alors, comme allumés d’eux-mêmes,
Mille cierges en feu brillent ! moment suprême.
Pas une main qui n’ait son cierge vacillant,
Faible lueur, pareille à l’espoir suppliant,
Et tous ces malheureux, tenant ces tristes flammes,
Semblent porter en main vers Dieu leurs pauvres âmes.
Cantiques, taisez-vous ! — Parlez, ô cœurs blessés :
— Ah ! pitié ! n’ai-je pas, Saintes, souffert assez !
— Faites marcher mes pieds ! — Faites-moi voir, ô Saintes !
— Faites parler mon fils ! — Grâce, écoutez nos plaintes !
— « … Saintes, j’ai cru parfois sentir bouger mon flanc !
J’ai péché ! mais voyez, je vous prie en tremblant,
Saintes !… Et toi surtout, Vierge, vois ma misère :
Mère, délivre-moi de la peur d’être mère ! »
Au sein de tous ainsi, remords, désir, frayeur,
Roule, obscur et muet, l’orage intérieur :
Exaucez-moi ! Pitié pour nous ! Miséricorde !
Et la Châsse apparaît ! glisse, — et tendant la corde,
Descend ! — Un long cri part, fait de mille douleurs.
Et la Châsse, — un cercueil rougeâtre, peint de fleurs, —
Par secousses descend sur le peuple en prière,
Lentement, lentement, de son dur ciel de pierre…
Elle arrive, on se hausse, on se presse alentour.
Ceux qui l’ont pu toucher, sont touchés à leur tour…
Qui l’a vu, ne peut plus oublier ce spectacle.
Tout un jour, une nuit, implorant le miracle,
Les gens se traîneront vers la Châsse, à genoux,
Les bras tendus, criant : Saintes ! exaucez-nous !
On se disputera pour couche — le couvercle !
Et la Châsse immobile est là, centre d’un cercle
Effrayant — de désirs, d’impuissance et de cris !
Et Mion, détournant ses regards attendris,
Les porte par hasard sur un vitrail qui brille.
Le dehors luit. Le ciel, tout rayé par la grille,
Regarde ces dedans affreux, mais calme, pur,
Il rit d’indifférence avec tout son azur.
L’oncle dut arracher Miette de l’Église.
La pauvre se sent triste à la fois et surprise
De voir tant de malheurs sur un point rassemblés,
Et le monde est confus dans ses esprits troublés.
Toussaint la guette un peu, cherchant à voir son âme,
Et plus il la regarde, et plus l’amour l’enflamme.
Et Mion se disait : « Si Dieu voulait pourtant,
Les Saintes à mes yeux paraîtraient dans l’instant,
Et me diraient : « Allez, Mion, Noré vous aime ! »
Et l’enfant malheureuse ajoute en elle-même :
« La Châsse est encor là… Quelquefois, ô mon Dieu,
Juste au dernier moment votre miracle a lieu ! »
Et voici venir l’heure où la Châsse remonte.
L’Église est pleine encor. L’heure sonne. On la compte.
Et la Châsse se meut comme un être vivant,
S’agite, et la voici déjà se soulevant…
La corde s’est tendue, et le départ commence.
Quoi ! vas-tu les quitter, ô Puissance, ô Clémence,
Grand Dieu ! sans soulager seulement l’un d’entre eux !
… Les rocs s’attendriraient devant ces malheureux !
S’ils portaient aux tombeaux cette plainte inouïe,
La Mort se lèverait pour consoler la Vie !
Et toi, sourde à leurs cris, leur as-tu résisté,
Châsse où dort le pouvoir divin de la bonté !
Leur as-tu donc menti, Châsse en forme de bière ?
Ne caches-tu pas même une vie en poussière,
Et — vide — contiens-tu, cercueil où rien ne dort,
Le néant plus muet et plus sourd que la mort ?
« Il est dans ce cercueil fermé, dans cette caisse
Que voici, que je vois et que ma bouche presse !
Il est là, le pouvoir de guérir tous mes maux !
En ouvrant le cercueil on verrait les saints os !…
Quoi ! l’aurai-je senti si près, touché moi-même,
Sans avoir fait mouvoir sa volonté suprême !
Palper, tenir ce bois, c’était tenir l’Espoir !
Et voici qu’il s’en va !… Non ! tu n’as qu’à vouloir
Pour que mon cœur s’apaise ou que mon mal guérisse !
Bonté ! fais le miracle ! apparais-nous, Justice ! »
Et comme des noyés contre un bateau glissant
Ils brisent sur ce bois leurs ongles tout en sang !
Déjà haute, — la Châsse est trop loin pour la bouche.
Dessous, — un peuple.
— « … Il faut que ma fille la touche ! »
Crie une femme, avec son enfant dans les bras.
« Nous venons de si loin ! nous n’y toucherions pas !
Place à l’enfant ! — Elle est aveugle, ma fillette !
Place, place à l’enfant !… »
— « Ah ! pauvre ! » dit Miette.
Mais non. La Châsse monte. En vain, crispant les doigts
Vers elle, deux cents mains se tendent à la fois…
Et la mère disait : — « Oh ! ma fille, ma fille,
Regarde en haut ! vois-tu quelque chose ?… l’œil brille ?
… Le miracle, ô mon Dieu ! pour moi ! pour mon enfant ? »
Et de rage et d’amour hurlait en étouffant,
Et tous, paralysés, boiteux, muets, la foule,
Tendaient les bras, criaient, poussaient, faisaient la houle,
Tandis que la mignonne, épuisée en efforts,
Pour voir la Châsse — ouvrait en haut — ses grands yeux morts !
Miette alors sentit crever son cœur de femme,
Et, s’oubliant, pria pour l’enfant dans son âme.
Oui, son propre malheur était presque oublié !
Elle élève vers Dieu son cœur plein de pitié.
Et tous guettant en eux un signe du prodige,
Chacun écoute en soi la douleur qui l’afflige :
Dans la cohue, ici, se démène un pied bot ;
Sous les yeux d’une aveugle on agite un flambeau ;
Un prêtre parle bas au sourd-muet qui crie ;
Et cela fait le bruit d’une mer en furie.
Tout à coup, il s’est fait un silence effrayant
Et le sang s’est glacé dans tous les cœurs priant.
Tous les yeux sont en haut, sur l’étroite fenêtre
Où la Châsse arrêtée est près de disparaître.
Viendra-t-il, le miracle ? Et pour qui, s’il a lieu ?
Oh ! terribles moments où l’esprit, touchant Dieu,
Le sent comme la Loi sur le Marbre, — inflexible,
Et qu’au malheur humain l’homme seul est sensible !
La Châsse est disparue, et le volet s’est clos.
Alors, dans un sanglot partent mille sanglots,
Dominés cependant par la clameur des mères !…
Le vent du désespoir, sur ces âmes amères
Se lève ! les secoue ! et tord aussi la chair !
Et l’Église paraît comme un coin de l’Enfer !
Toussaint tira de là Miette évanouie.
— « L’oncle n’est pas là ? » — « Non. » Il l’entraîne ; il essuie
Ses yeux noyés, — et dit : « Miette, je comprends
Que vous avez de grands chagrins, très grands, trop grands !
Celui que vous aimez, Mion, n’en est pas digne.
Moi je vous veux. Parlez. Sur un mot, sur un signe,
Vous serez obéie et nous serons heureux.
Vous l’aimez ? Je vous veux quand même ! Je vous veux,
Puisqu’il ne connaît pas son bonheur. A mon âge
On aime bien et fort ; tenez, le bœuf sauvage,
Piqué par l’aiguillon qu’il emporte à son flanc,
C’est moi, piqué d’amour, — et tel, blessé, beuglant,
Je vous emporterai tout de suite vous-même
Où vous voudrez… Mion, tu vois bien que je t’aime ! »
— « Assez ! dit-elle… C’est un péché d’être fou ! »
— « Et nous nous marîrons de suite, n’importe où !
Partons sur le bateau, ce soir, demain, ensemble ! »
— « Je suis perdue, ô Dieu ! » dit-elle, et sa voix tremble,
Hésitante, au moment de livrer son secret.
Pourtant, parler soulage. Un mot qu’elle dirait
Apaiserait son âme… Et, muette, elle y rêve :
Dans quel cœur épancher le sien — trop plein, — qui crève ?
L’oncle lui ferait peur. Et sa mère ? elle est loin.
Tous deux sont là, rêvant, muets, et sans témoin.
Une procession, lentement, — du village
Sort, et s’en vient chantante, et vient suivre la plage,
Chacun tenant des lis qui se fanent au vent,
Et six braves pêcheurs, qui cheminent devant,
Portent sur leur épaule une barque — où, pour voiles,
Les trois Saintes, en bois sculpté, tendent leurs voiles,
Et le balancement des porteurs fait la mer,
Et tout ce monde, noir sur le fond d’azur clair,
Grandit en s’éloignant, — c’est chose de remarque, —
Par le mirage, — et lis, prêtres, porteurs et barque,
Sous les regards fiévreux de la pauvre Mion,
Tout est démesuré comme une vision !…
Mais le brick, rassurant, au large se balance,
Et près d’elle est ce bon Toussaint, en grand silence.
Tout à coup, il l’embrasse.
— « Ah ! dit-elle, arrêtez !
… Bon Toussaint… Vous avez un monstre à vos côtés !
… J’espérais un miracle, en faisant ce voyage,
Et tantôt… — là Mion se cache le visage, —
… J’ai senti, j’ai compris… — elle baisse la voix, —
A ne pas m’y tromper, pour la première fois…
Que mon péché vivant tressaille dans moi-même !… »
Pâle, Toussaint lui dit simplement : « Je vous aime. »
Ils étaient écartés, à l’ombre d’un moulin
Qui se trouve par là… Les yeux gros, le cœur plein,
Toussaint lui répéta, prenant sa main : « Miette,
Voulez-vous de Toussaint ? »
Elle resta muette.
— « Personne ne saura le malheur. Au besoin,
Nous partirons de suite. On navigue ; on va loin ;
Quand on revient avec le mari qu’on se donne,
On a l’enfant… cela n’étonnera personne…
Le miracle, — il est fait !… je vous épouserai. »
— « Je suis folle… il faudra mourir… J’aime Noré. »
TROISIÈME PARTIE
CHANT VI
LE HÉROS
PRÉLUDE
L’HUMANITÉ
L’HUMANITÉ
PRÉLUDE
Dites au soleil qui se lève,
A la terre qui tourne autour,
De retarder d’une heure brève
L’heure de la nuit ou du jour.
Dites à la moins haute étoile :
« Descends vers moi ; tu m’appartiens ! »
Au vent contraire : « Emplis ma voile,
Pour que j’aille au lieu d’où tu viens ! »
Dites à la pomme qui tombe :
« Reste à la branche, » ou « Reste en l’air ! »
Dites : « Je veux vivre, » à la tombe,
Ou : « Sois le printemps, » à l’hiver !
Puis, passant de la chose à l’être,
Dites au lion rugissant,
Quand sur la proie il pose en maître
Sa griffe : « Ne bois pas ce sang ! »
Dites au tourtereau fidèle :
« Change d’épouse ! » au rossignol :
« Ne chante plus ! » à l’hirondelle :
« Hirondelle, suspends ton vol ! »
Et tous, lions roux, pommes roses,
Soleil, terre, soir et matin,
L’oiseau, l’étoile, êtres et choses,
Diront : « Nous sommes au destin ! »
Tous, la fatalité les mène,
Et la Vie en cercle, la Loi,
Jamais la Roue, ô race humaine,
Ne se dérangera pour toi !
C’est la Force, et non la Justice
Qui tourne sur l’étrange essieu.
Tendresse, pitié, sacrifice,
Sont verbes inconnus de Dieu !
L’Homme seul, — la vie est étrange ! —
Sur tant d’êtres en lutte entre eux,
Parfois, s’il le veut, se dérange,
Et souffre pour faire un heureux !
Et dans sa misère profonde
C’est par là que le plus obscur,
Juste, — est plus grand que le grand monde
Et plus sublime que l’azur !
CHANT VI
LE HÉROS
Le brick partit la nuit dans un coup de mistral.
Les Saintes-de-la-Mer nous récompensent mal,
Disait Fournier bramant plus haut que la tempête.
Un mouchoir retenait son chapeau sur sa tête,
Et, le porte-voix haut, il commandait dedans,
A pleine voix, mettant son monde sur les dents.
Le brick à son départ portait toute sa toile.
Une à une il fallut ramasser chaque voile
Tandis que l’on plongeait de l’arrière à l’avant,
Et la nuit, et la mer, tout n’était que du vent
Où le bon brick pesait… ce que pèse une plume.
Le flot, fuyant, filait, devancé par l’écume !
L’écume s’en allait en folle, suivant l’air !
Et le bateau suivait, courant après la mer !
Tandis que regardant de toutes ses lumières,
Le ciel plein de frissons clignotait des paupières.
Et Miette ? Elle sort d’un ouragan plus fort
Et, — lasse à désirer mourir, — Miette dort.
Vous qui dormez aussi, braves gens, mais à terre,
Dans la ville où jamais l’homme n’est solitaire,
Dans la maison solide aux volets bien fermés,
Si le vent vous réveille un peu, — vous qui dormez,
Braves gens, sur le chaud duvet et sur la laine, —
Donnez une pensée aux matelots en peine
Qui vont chercher pour vous la laine et le duvet,
Gens qui rêvez si bien sur un tiède chevet.
Songez que leur lit bouge, et qu’ils n’y restent guère,
Que l’eau, l’air et le feu, leur font la grande guerre,
Et qu’à l’heure où le vent qui se plaint au dehors
Vous fait sentir le prix d’avoir chaud dans vos corps,
Les gabiers, — dans ce vent, — sous la nue ou l’étoile,
En danger de périr, vont serrer une voile !
A cheval, pieds croisés sur la vergue, — ou debout,
Le roulis les secoue en criant, — coup sur coup !
Qu’ils tombent sur le pont ou dans les grandes ondes,
C’est le départ certain sous les vagues profondes…
Mais ils ont un devoir, ils le font ! — Hurlez, flots !
… Bonnes gens à l’abri, pensez aux matelots !
Toussaint, François, tous deux donnent aide aux manœuvres.
Les cordes en vibrant sifflent comme couleuvres.
Pareil à l’araignée accrochée à son fil,
L’homme qui prend un ris là-haut, — est en péril,
Mais plus haut, recevant la plus rude secousse,
Sur le petit hunier, qui chante ? — c’est le mousse !
C’est l’enfant du navire ! on dirait un oiseau…
Il a chanté, l’enfant !… La hune est un berceau.
Sur le pont balayé par la mer qu’il embarque,
Fournier, plus vite et mieux obéi qu’un monarque,
S’adossant au grand mât, de sa plus grosse voix
Gronde : « A prendre trois ris au petit hunier, trois ! »
Et tel, n’ayant en plus qu’un seul foc, le brick file,
D’un trait, jusqu’aux Salins d’Hyères, derrière l’île
De Porquerolles. — Là, le lendemain au soir,
Quand Miette prit terre aux Salins : — « Au revoir, »
Dit Toussaint. — « Non, adieu ! fit Miette à voix basse ;
Morte ou vive, je veux en finir ! Je suis lasse ! »
— « Quelle nouvelle ici ? » dit-elle à la maison.
— « Jacque va marier son fils : il a raison,
Dit la mère ; son gueux de Noré n’est pas sage.
A des coqs de sa sorte il faut le mariage…
C’est Norine Toucas qu’il épouse. Il fait bien. »
Son père étant présent, Miette ne dit rien.
Or, que pense Noré ? Qu’il lui faut une fille
Qui, faite à son goût, plaise encore à sa famille ;
Que ce sera le mieux, puis qu’enfin il est temps
De faire un choix parmi ses amours de vingt ans…
Chacun sait qu’un garçon n’a, la bêtise faite,
Qu’à tourner simplement son chapeau sur sa tête.
Tant pis pour l’amoureuse. Elle devait savoir
Qu’écouter le garçon n’était pas son devoir !
… Cette Mion, — c’est vrai pourtant qu’elle est jolie,
Mais tant d’autres le sont, qu’on aime, — et qu’on oublie !
Il faut dire d’ailleurs que Noré ne sait pas
Ce que Mion se dit à peine encor, tout bas !
De sorte qu’étant bon, pas du tout méchant homme,
Mais pas du tout, Noré se conduit mal en somme.
Bast ! il n’est pas le seul et ce n’est pas d’hier
Que le galant d’un jour est oublieux et fier
Et tant que l’on verra des nids dans les ramilles,
Tant que le mois de mai conseillera les filles,
Tant que les beaux garçons auront un cœur vivant,
Je vous dis que l’histoire arrivera souvent !
Le lendemain matin, trouvant seule sa mère,
Miette, le regard fiévreux, la bouche amère,
Ouvrant des yeux cerclés qui n’avaient pas dormi :
— « Savez-vous que j’avais Noré pour bon ami ? »
Lui dit-elle ; Toinon balayait par la chambre.
— « Hélas ! je m’en doutais, surtout depuis décembre,
Dit la mère. Tu fis trop vite ton retour.
Ma belle, c’est pénible à mâcher, dis, l’amour ;
Fleur d’épines, voilà son nom, ma fille chère ! »
Et Toinon regardant Miette fit : « Pechère ! »
Miette était debout. — « Voici ce que je veux, »
Dit-elle fortement, d’un son de voix nerveux,
« Vous irez voir Noré, son père, sa famille,
Et vous direz : Je viens demander pour ma fille
Honoré, fils de Jacque André ; consentez-vous ?… »
Misé Toinon sourit tristement, d’un air doux,
Et balayant toujours : « Tu dis des choses folles !
Fais donc attention, petite, à tes paroles !
La mode est autrement : c’est toujours le garçon
Qui demande ! — Il faudra te faire une raison. »
— « C’est toujours le garçon, ma mère ? »
— « Eh oui, ma belle,
A moins… » Pourquoi Misé Toinon souriait-elle,
Immobile, debout, le balai dans sa main ? —
« A moins qu’un innocent soit, dit-elle, en chemin ! »
Son sourire disait, comme toute sa pose,
A quel point sa pensée était loin de la chose.
Or, Miette : — « Il en est ainsi pour nous, maman. »
Misé Toinon resta sur place un long moment,
Droite, comme gelée, avec son bon sourire,
Puis, — le balai tombant de ses mains, — sans rien dire
S’assit, et toutes deux plaignant l’autre à son tour,
Leur tablier aux yeux, — pleurèrent tout le jour.
Vers le soir :… « Je m’en vais leur parler ; voici l’heure.
Ils vont rentrer souper ; vois-tu, d’abord on pleure,
Puis on fait ce qu’il faut. — Pour ton père, aujourd’hui
Il dînait au travail ; s’il rentre soûl, — dis-lui
De se coucher ! s’il veut manger, la soupe est prête.
Va, courage. Ils n’y sont pas encore à leur fête ! »
Toinon partit, lissant ses cheveux de la main,
(Qui sortaient de la coiffe), et parlant en chemin
Tout haut pour préparer ce qu’elle avait à dire ;
Et les passants : « Toinon devient folle ! » Et de rire.
C’est la vie. Un quelqu’un souffre ; on rit, sans savoir.
Mais Toinon s’en allait, l’œil fixe, sans rien voir.
Noré n’est pas chez lui ; le travail le retarde.
En suivant sa pensée, il bêche, et par mégarde
Il laisse le soleil descendre à l’horizon,
Sans songer que la soupe attend à la maison.
Et voici ce qu’il roule en lui, grave de mine
Comme un bœuf qui laboure, et s’arrête, et rumine :
« De sûr, cette Miette est une brave enfant ;
Mais d’y songer encor, la raison le défend,
A cause de son père, un vrai gueux, un ivrogne,
Bon à rien, de qui boire est la grande besogne !
— Il a voulu frapper mon père un jour, ce gueux !
Maintenant c’est fini ! La colère est entre eux.
… Un beau-père pareil, ce serait bien folie !
C’est dommage ! — Miette est si brave, et jolie !
Et puis, là-bas je l’ai rencontrée en secret !
Voilà pourquoi, ce mariage, il le faudrait !
Si je pense à Mion souvent, voilà la cause !
… Je suis trop bon ! Un autre eût fait la même chose !
Et je dois l’oublier — pour cela justement !…
… Aï ! pauvre moi ! c’est un mauvais raisonnement !
… Au fond, je l’aime un peu, je crois, cette petite,
Et, dans mon cœur, entr’elle et Norine — j’hésite !
… Non, je n’hésite pas ! Miette me plaît mieux !
Mais mon père commande. Il a raison, le vieux,
De ne pas me vouloir l’ivrogne pour beau-père.
Il a sué son bien assez longtemps, j’espère !
Il l’a gagné trente ans aux sueurs de son front.
Il peut bien commander à ses fils — qui l’auront !… »
Rêvant ainsi, Noré pioche, — et parfois s’arrête
Lorsqu’il entend venir ce bruit sourd de tempête
Que l’approche d’un train répand dans les échos.
Sur sa pioche appuyé, sans relever le dos,
Le paysan alors suit, d’un œil plein de songe,
La file des maisons roulantes, qui s’allonge,
Se tord, et tous les jours il voit, toujours surpris,
Sous les vitres, ce nom étinceler : PARIS.
Et le paysan rêve alors au grand village ;
Il se tourne. — Les rails luisent comme un sillage ;
Le trait d’or du couchant les suit, horizontal,
Et le train, dans un bruit de flamme et de métal,
Lancé vers l’occident, vers Paris, la Merveille,
Obscur sur la splendeur jaune, bleue et vermeille
Du soleil que déjà l’horizon cache un peu,
S’engouffre, tout fumant, dans cette arche de feu !
Et cette vision superbe et singulière,
C’est Paris même, bruit, travail, gloire et lumière !
« Que la grand’ville est loin ! fait Noré ; mais, dit-il,
Elle est pourtant au bout de ces fers, de ce fil !
En les suivant, j’irais ! — Qu’elle doit être grande !
Tout l’esprit va là-bas. C’est elle qui commande. »
Puis, avec son travail, Noré reprend aussi
Sa première pensée, et revient à ceci :
« Qu’Antoine n’est qu’un gueux, et de la pire espèce ;
Que son père déteste avant tout la paresse,
Et ne plaisante point sur ce chapitre-là.
Et la meilleure preuve est d’hier. Jugez-la :
Hier, le vieux, courbé vers la terre trop basse,
Comme il dit, travaillait, piochant, seul. — Un gueux passe.
Un mendiant, un jeune, et sain de tout son corps !
— « Donnez-moi quelque chose ! » Il avait les bras forts…
— « Comment ? » lui fait le vieux qui, du coup, se redresse !
— « Donnez-moi quelque chose ! » — « O mangeur de paresse ! »
Crie indigné le vieux qui met en l’air la main
Et, d’un soufflet, l’envoie au mitan du chemin !
« O voleur ! fainéant ! Mendiant ! — A ton âge,
Oses-tu, malheureux ! n’avoir point de courage !
Engage-toi soldat, comme a fait mon aîné !
Va servir ton pays ! — Ce que je t’ai donné
Mettra ce que j’ai dit dans ta bonne mémoire !
A présent, si tu veux ce soir manger et boire,
Empoigne cette pioche, et travaille avec moi ! »
Le gueux fit en pleurant sa journée, et, ma foi,
Le soir, il a mangé la soupe à notre table…
Je vous dis que mon père est un vieux respectable.
Ce qu’il veut, il le veut, et c’est sagesse. Ainsi,
Faisant sa volonté, je serai sans souci.
Ma résolution de ce moment est prise,
Et rien ne m’en fera changer, quoi qu’on me dise.
Voilà. Je suis têtu, des fois, comme un mulet.
… Je ne changerai plus, — même s’il le voulait ! »
Noré pioche, enterrant ses jambes bien guêtrées.
C’est pourtant l’heure où gens et bêtes sont rentrées.
A sa maison, André, dans la salle d’en bas,
En place pour la soupe, espérant le repas
Patiemment, — ayant à son côté la table,
Où pose ce vieux bras encore respectable,
Une main sur la cuisse, — appuie au mur son dos,
Et, calme, il a croisé ses jambes au repos.
Sa mère, — elle a tantôt les nonante ans, la vieille, —
Assise dans un coin, coiffe couvrant l’oreille,
L’œil inquiet, — elle est sourde, mais elle y voit, —
File et de temps en temps elle se mouille un doigt.
Le fuseau fait zù zù, la marmite bourdonne,
Le balancier fait tac, tic tac, puis l’heure sonne.
La femme pour veiller la soupe sur le feu
Se baisse à chaque instant en se plaignant un peu,
Pousse sous le trépied le sarment et regarde
L’horloge dans sa gaine et pense : Comme il tarde !
Flambeau, sur son derrière assis, plein de souci,
Regarde le feu clair de loin, la soupe aussi,
Quelquefois le fusil aux poutres de la salle,
Puis, par la porte ouverte, au loin, le soir tout pâle,
Les vignes et les blés, les plus sur les coteaux,
Le grand ciel, et la mer où passent des bateaux.
Et tout à coup Flambeau grondant lève la tête.
— « Ce n’est donc pas encor Noré ? qu’y a-t-il, bête ? »
Dit la femme. Il jappa. C’était Misé Toinon.
— « Tiens, ce n’était pas vous que l’on attendait, non.
Qu’y a-t-il à cette heure et pour votre service ? »
— « C’est qu’il fallait, ce soir même, que je vous visse,
Dit Toinon. Il s’agit de ma fille Mion
Et de Noré. »
— « Vraiment ! pour quelle question ? »
— « Il faut les marier… Un enfant est en route. »
— « Marier ! dit la femme, et moi qui vous écoute !
Voyez comme c’est simple ! on rit, on fait l’amour,
Puis on choisit parmi ses galants un beau jour,
Et le plus beau garçon, et riche ! on le demande,
L’enfant au bras ! Allez, votre bêtise est grande ! »
— « Et pourtant, dit Toinon doucement, il le faut. »
Jacque, — toujours assis, — ne soufflait pas un mot.
La vieille regardait en filant, sans comprendre.
La mère de Noré, qui n’avait pas l’air tendre,
Se courbait pour virer sa soupe sur le feu,
Disant : « Vous êtes fous ! je vous demande un peu !
Si c’est possible ! un fils comme Noré ! si sage !
Quand son père décide un autre mariage !
… L’enfant n’est pas de lui, de sûr ! rien n’est plus sûr !
… C’est un agneau, mon fils ! tant brave ! un cœur si pur !
Je croirais qu’il a pu rire un peu, — la jeunesse, —
Mais il n’a pas fait, non, des traits de cette espèce…
Puis, sans méchanceté, Mion n’a pas le sou !
Pour s’être engagé là, mon garçon serait fou ! »
— « Cependant, dit Toinon, il faut bien qu’il la prenne. »
Misé Jacque contint sa colère avec peine :
— « Ce que vous nous contez c’est faux ! Mon beau petit,
Mon enfant, est plus franc que l’or ! il l’aurait dit ! »
Noré dans ce moment apparut sur la porte.
— « Viens, mon beau ! viens, mon fils ! Des choses de la sorte,
Peut-on dire ! — Norine et lui sont fiancés !
Écoute, mon garçon… »
Mais Jacque : « Femme, — assez !
… Le père de l’enfant de Miette, mon brave,
Est-ce toi ? » — Jacque dit ces mots de son air grave.
Noré, surpris du coup, fit : « Peut-être que oui ! »
Aï ! que m’arrive-t-il, ajouta-t-il dans lui.
Je n’avais pas songé de ma vie à la chose !
C’est possible ! — Il restait toujours la bouche close ;
Il pensait de l’esprit, non du cœur, se disant :
« Je me suis engagé pour Norine à présent !
Ce mariage-là, mon père le conseille !
Qui m’aurait dit tantôt une chose pareille !
Mais Mion, suis-je sûr d’elle ?… On n’est jamais sûr !
Il débouclait sa guêtre, un pied haut sur le mur.
— « Tu seras marié dans huit jours, dit le père.
… A qui ? »
— « Mais, dit le fils, à Norine, j’espère ! »
Il parlait en enfant, sans aller jusqu’au fond
De son cœur… — C’est ainsi que les crimes se font ! —
Au fond de tous les cœurs dort la pitié sublime.
Faute de voir en lui, Noré marchait au crime.
— « Qu’y a-t-il donc ? » dit la grand’mère se troublant,
Car Maître Jacque André, debout, devenu blanc,
Criait :
« Si c’est ainsi, — homme de peu ! — qu’on sorte ! »
Il étendait son bras d’hercule vers la porte.
« Ah ! nous faisons l’amour comme un chien ! en jouant,
Garçon ! — dehors, vaurien ! au soleil, fainéant !
Comme un chien, à la rue, au grand air ! sors, carogne !
Il n’est pas mien, celui qui fait telle besogne !
Va dehors, coq de rue et douleur de maison !
Va-t’en, si tu n’as rien à dire pour raison !
Zou ! sors, beau mendiant !… tu n’as plus de famille !…
Nous n’avons plus de fils !… nous n’avons qu’une fille :
C’est la vôtre, Misé Toinon, dites-le-lui.
Qu’elle vienne demain,… qu’elle vienne aujourd’hui,
Qu’elle vienne, l’enfant, sans rien, sans une harde,
Telle qu’elle est ! la pauvre est à moi ! je la garde !
Va-t’en donc, toi, vaurien ! je ne veux plus te voir ! »
Et la mère murmure : « Oh ! Jacque, pas ce soir ! »
En regardant le père irrité, d’un œil triste.
Sous l’injure, Noré s’endurcit et résiste.
Il marche vers la porte,… où Mion se fait voir.
Elle a suivi de loin sa mère, pour savoir.
Elle paraît, du bras appuyée à la porte,
Sa tête sur le bras, — debout, mais demi-morte,
Pâle, mais sans pleurer, car on manque de pleurs…
Et le gars au milieu de toutes ces douleurs,
Car sa grand’mère aussi pleurait, la pauvre femme,
Sans comprendre, et Toinon pleurait à fendre l’âme,
Et sa mère pleurait à sanglots dans un coin,
Sentit aussi des pleurs venir en lui — de loin,
Devint homme, — comprit enfin comment on aime,
Sentit l’amour, le vrai, se répandre en lui-même,
Et, le cœur tout changé, s’adressant à la fois
Aux quatre femmes, dit, — des pitiés dans la voix, —
Tout pâle, tout baigné dans les larmes amères,
En regardant Mion :
— « Consolez-vous, les mères ! »
Mais le bon chien Flambeau, bien avant ce mot-là,
Le regardait d’un air de lui dire : prends-la !
Maître Jacque attablé se remettait du trouble,
Et, de peur de pleurer, piquait le morceau double.
TROISIÈME PARTIE
CHANT VII
FIN
PRÉLUDE
LE GLAND DU CHÊNE
LE GLAND DU CHÊNE
PRÉLUDE
C’est la vie : on entre, l’on sort ;
Le bon moment — c’est lorsqu’on aime…
L’enfant est né ; le vieux est mort ;
Sonnez le glas et le baptême !
Comme il est joli, le berceau,
Rideaux blancs, couvertures blanches !…
Il est doux comme un nid d’oiseau
Qui se balance dans les branches.
Comme il est noir, le trou profond
Où l’on va coucher le grand-père !…
Mais les grains pourris lèveront…
Quand on sait cela, l’on espère.
Do ! do ! dors, mon joli petit !
… Seras-tu capitaine ou prêtre ?
— Paysan ! grand-père l’a dit !
Dans ton bien tu seras ton maître…
Do ! do ! — dormez, bon père-grand !
Mais voyez-vous l’enfant en rêve ?
Il sait déjà lire, il apprend…
Le petit arbrisseau s’élève.
On mit un gland dans un tombeau.
Vingt ans après j’y vis un chêne
Où se berçait un nid d’oiseau
Qui chantait comme une âme humaine.
CHANT VII
FIN
Fâché, l’oncle François dit : « Je la déshérite !
Je l’aimais cependant beaucoup, cette petite ! »
Mais vers ce temps les Brun, réparant le Campas,
Où Finon habitait, — sous des fagots en tas
Trouvèrent, dans un coin du nid de la sorcière,
Un écrit qui faisait Mion son héritière,
Indiquant un trésor qu’elle avait sou par sou
Ramassé, puis caché le papier disait où…
— « … Nous n’avons pas besoin de cet argent du diable ! »
Dit François que ce trait rendit plus pitoyable
Et qui revit sa nièce et lui dit : « Ton Noré
A du bon. Je comprends qu’un jour je l’aimerai.
Pour ton beau-père, c’est un brave homme, ma nièce !
Dans la marine on est beaucoup de son espèce.
Et vienne le petit !… j’entends le mettre à flot…
Et d’abord — s’il m’écoute — il sera matelot ! »
Le mariage eut lieu sans tambour ni trompette,
Entre proches parents, comme voulut Miette.
Mais quelque temps après, lorsque l’enfant venu,
Le petit Noël, frais et rose, demi-nu,
Mordillait son pied blanc de sa bouche mignonne :
« Il faut pourtant fêter ce citoyen, ma bonne ! »
Dit un matin François… « O mon joli mignon,
Je veux, mon beau Noël, payer ton réveillon !
… Il a compris, le joli mousse ! il rit aux anges ! »
On fut cent invités à la fête, — aux vendanges.
Repas, rires, chansons, un branle-bas royal !
Sur l’aire, chez André, fut arrangé le bal.
Autour, des arcs fleuris formaient la salle verte
De pavillons marins et de voiles couverte.
Tout en dansant, l’on voit sous le vert des arceaux
La campagne, — et la mer chantante aux grandes eaux.
Au bout du grand cyprès de Jacque, l’on arrime
Le mât du batelet, qui dépasse la cime,
Et parmi les chansons et les cris — tout à coup
François hissa les trois couleurs jusqu’au fin bout,
Disant qu’aux jours de joie et de réjouissance
Tous les bateaux français sont aux couleurs de France !
Et les deux, trois repas ! O mes amis de Dieu !
Quelle flammade ! Et quels rôtis devant le feu !
Bœuf et mouton ! lapins, lièvres, perdreaux, volailles,
Poules, canards, dindons !… on creva deux futailles
De vin nouveau. — Des gens, par le bruit attirés,
Eurent leur large part de tout ! — Raisins dorés,
Poires, pommes, veux-tu des fruits ? tu n’as qu’à prendre !
Des pauvres qui passaient mangeaient. — « J’ai le cœur tendre,
Quand je bois ! » avouait Antoine ; — mais François :
« Je serai toujours là désormais quand tu bois !
… Je rationnerai l’équipage, beau-frère ! »
A minuit on dansait encor là-haut sur l’aire.
Là, sous la claire nuit, tous les jeunes, — joyeux,
Les couples enlacés, tous l’amour dans les yeux,
Oubliant la leçon du malheur de Miette,
Ardents, — la main parlante et la bouche muette,
Tournaient, étourdissant leurs cœurs et leurs esprits,
Tournaient, tournaient, — et des baisers, d’abord surpris,
Étaient rendus, repris ! Plus d’un couple, comme ivre,
Se mourait, — confondant ses lèvres, — de trop vivre,
Et tous, se rapprochant à se troubler d’amour,
Au son des tambourins dansèrent jusqu’au jour !
Le bruit du bal montait dans l’espace, en fusées.
Les collines dormaient, par un vent doux — baisées.
Et Miette, animée et fraîche, heureuse à voir,
S’écriait : « J’ai mangé le premier mon pain noir ! »
Et ses yeux reluisaient comme une eau qui pétille,
La femme retrouvait son beau rire de fille.
Et tandis qu’agités les danseurs alentour
Prenaient le feu du sang pour le rayon d’amour
Calme, — Noré, penché près de Miette assise,
Sur le rebord de l’aire, aux tiédeurs de la brise,
Heureux et parlant bas dans la joie et le bruit,
Murmurait : « Je comprends, — surtout de cette nuit, —
Miette ! — j’étais fou comme un poulain sauvage ;
Et tu m’as pardonné ! — C’était le feu de l’âge !
J’étais comme un oiseau qui ne sait rien de rien,
Plus bête que ton âne et moins bon que mon chien !
Maintenant, j’ai compris et je t’aime, — belle âme ! »
De sa bouche, il cherchait le baiser de sa femme.
… Un galoubet vibrant par là, fit sonner clair,
Au-dessus du bourdon d’un tambourin, cet air —
Bien connu — que Mion disait hier encore,
Et Noré chantait bas en suivant l’air sonore :
— « Si tu te fais l’étoile,
Moi, le nuage aux cieux,
Je flotte comme un voile
Sur ta bouche et tes yeux ! »
Et Miette, plus haut, le cœur plein, tout troublé,
Répondit en chantant sous le ciel étoilé :
— « Ton aubade me touche.
Je veux ce que tu veux…
Tiens donc, baise ma bouche,
Et sois mon amoureux ! »
— « Oui, ma belle Miette ! et pour toute la vie ! »
Dans un coin, les jaloux, la lâcheté, l’envie,
Murmuraient bien des mots… mais perdus dans ce bruit
Qui faisait fuir au loin tous les oiseaux de nuit !
Et Toussaint ?
Sur un point perdu des grandes ondes,
Toussaint vogue, — agitant des douleurs plus profondes
Que la mer, et la mer berce ses longs chagrins,
Car elle est parfois bonne à ses fils les marins.
En regardant la mer, pense à Toussaint, Miette !
Tels ils sont, nos marins : l’âme forte et muette ;
Prêts quand il faut. — Hier, tu les as vus, Paris,
Marcher silencieux dans la guerre aux grands cris !
Souviens-toi du Bourget ! qu’ils tombaient sans rien dire !
Et qu’ils t’ont bien servie, ô Cité du Navire !
C’est la mer qui les fait ce qu’ils sont : des héros !
Héros quotidiens, sans témoins, sans repos,
Laissant frapper le vent et la vague en colère,
Pour faire exactement ce qu’ils ont à bien faire !
Courage sans fureur, lutte avec l’élément
Où l’homme doit parer les coups, uniquement !
… O toi, Guerre où se tuent les hommes fils des femmes,
Guerre à face imbécile, à passions infâmes,
Que viens-tu nous parler de gloire ! que dis-tu
D’un péril nécessaire à former la vertu !
Vois l’obscur porion habiter dans les mines,
Vois ces mille ouvriers mordus par leurs machines,
Vois le couvreur, les bras ouverts, tomber du toit,
Et dis si nous avons, — Guerre, — besoin de toi,
Lorsque tant de métiers enseignent le courage,
Et quand le mousse enfin, sur la mer qui fait rage,
Apprend d’elle la force, et comment se défend
Contre la force aveugle — un esprit, même enfant !
Adieu, Toussaint. — Qu’un vent heureux souffle et te pousse !
Ta barque est bonne ! et puis, j’y vois chanter le mousse !
Va, le temps changera… tu changeras d’amour…
Quelque jour une épouse attendra ton retour.
Et toi, Miette, adieu, ma douce, ma belle âme !
Ma fille qui pleurais, sois bien heureuse — femme !
Tu vas donc me quitter, souci qui m’étais cher,
O ma pensée, ô toi, le plus pur de ma chair !
Adieu, Noré ! L’amour a troublé ta jeunesse,
L’amour, le grand malin des malins qu’on connaisse…
Un peu plus, mon vaillant garçon, tu t’y trompais !
… Maintenant, c’est l’amour qui met ton cœur en paix.
Adieu tous. — Adieu, toi, Finon, la pauvre vieille,
Toi qui fus bonne un jour, repose en paix, sommeille, —
O victime d’aimer, — toi qui fus bonne un jour, —
Dans un lit de repos plus profond que l’amour.
Adieu tous, compagnons de mes belles années,
Quittez ma vie ! — adieu, mes figures aimées !
… Toi, maître Jacque André, — donne ta main, grand vieux !
O mes amis, vous tous ! je vous fais mes adieux !
Un soir, — André, plus bas voûté que d’habitude,
Rentra disant : « Le coup de pioche devient rude.
Le travail m’a blessé. Je suis mûr. C’est la fin.
La terre appelle. L’herbe au cimetière a faim ;
Il n’y a pas un an ma pauvre mère est morte ;
La vieille en s’en allant n’a pas fermé la porte :
Elle me veut ! j’irai dans quelques jours d’ici. »
A quelques jours de là, Jacque André dit : « Voici.
Je sens l’heure. » Il était sur le vieux banc de pierre,
Près du seuil. — On voyait de là le cimetière,
Au flanc du vert coteau blanchir sous le soleil.
L’enfant dans le berceau dormait son frais sommeil.
Jacque le regarda. — « Noré, dit-il, mon brave,
Le bien du comte, là, dans le nôtre s’enclave ;
Il faudra marchander ce moreau-là, souvent.
Tu l’auras à la fin ! »
Et puis, se soulevant :
— « Tiens regarde là-bas… » Son doigt tendu désigne
Un champ de blé… « Là-bas, tu mettras de la vigne !
Chacun dit qu’elle meurt ? N’importe, plantes-en ! »
Puis, tourné vers Noël : « Toi, — reste paysan ! ».
L’oncle François hocha la tête sans rien dire.
On voyait sur la mer tout le soleil reluire,
Et midi s’approchait, — l’heure du fort repas.
Jacque dit : « Ce matin, je ne dînerai pas. »
Quand ils eurent dîné, Jacque, — assis à sa porte, —
Appuyait sur son bras plié — sa tête morte.
— « Ah ! dit François, — voilà la mort que je voudrais ! »
On coupa — comme deuil — la tête du cyprès,
Et les passants de loin, longtemps, à voir ce signe,
Parleront du grand vieux qui croyait à la Vigne !
Par les sentiers rocheux et gris, fleuris et verts,
Dans les chênes, les pins, — par les sentiers déserts
Qui montent enroulés au flanc de la colline,
Quand se lève l’aurore ou quand le jour décline,
Je rencontre souvent un petit écolier
Qui, du plus loin, me fait son rire familier ;
Blouse bleue, œil luisant d’une lumière noire.
Ses livrés ficelés, tachés par l’écritoire,
L’Histoire des Français, la Grammaire, — gaîment
Battent sur son échine au moindre mouvement.
Et moi : « Sais-tu ta fable ? — Oui, dit-il. — Fais voir comme ! »
Et l’enfant brun me tend les fables du Bonhomme,
Car je ne sais pas tout, du grand livre français.
Et l’enfant dit les vers… « C’est bien, c’est bien, tu sais. »
Sa fraîche voix se mêle au grand bruit de la grève…
Des vers dans une voix d’enfant, c’est comme un rêve
Où chantent l’Avenir et l’Espoir éternel !
— « Et quand tu seras grand, que feras-tu, Noël ? »
… Pour voir s’il répondra toujours comme j’espère…
— « Paysan ! répond-il toujours, — comme grand-père ! »
Et ses parents ? — je crois leur bonheur assuré,
Car je connais Miette, — et je connais Noré.
Jacques-Laurier. La Garde-près-Toulon, 20 décembre 1879.