BOURRÉES D’AUVERGNE
Bourrées d’Auvergne notées spécialement pour cet ouvrage
par M. Marcelin MORANGE.
- —PER BIEN LA DANSA.
- .—PASSEN SUR LA PLANCHETTO.
- .—LO BOUOLE, LO MARIANNO.
- .—SE SABIAS, FILLETTOS.
- .—PARA LOU LOUP.
- .—YEOU N’AI CIN SOS.
PER BIEN LA DANSA
PASSEN SUR LA PLANCHETTO
LO BOUOLE, LO MARIANNO
SE SABIAS, FILLETTOS
PARA LOU LOUP
YEOU N’AI CIN SOS
«—Pierre d’Ytrac, qui n’avait pas du sang de citrouille,—quand il entendit cela mit la crête rouge;—il secoua sa chevelure, jeta son chapeau:—Tiens, dit-il, tu as mépris de moi parce que tu es grand:—Eh bien, tout grand que tu es, je me moque de ta taille.—Nous nous y mesurerons tous deux, à la faux!—Je suis d’Ytrac, et tu sauras que d’Ytrac, mille noms!—ceux-là qui en sont ne passent pas pour des pleutres.—Je te parie un beau rôti, une poitrine de veau,—que nous nous ferons servir farcie et toute chaude,—et trois litres de vin pour chacun.
Le Capucin et le Sancy vus du plateau de Bozat.
«Cela me plaît!—fit l’autre, un rôti surtout: j’aime mieux ça.—Je n’ai trouvé nulle part, en fait de victuailles,—rien comme un bon rôti, avec du vieux fromage.—Chez Frédéric, on nous en servira de bon,—et même du «limousin», de celui qu’on garde dans le fût bouché d’une cheville.—Maintenant, du moment que tu fais le crâneur,—je te dirai Pierrounel, que pour tenir ce pari,—je me réserve quelque chose: je me réserve le droit—de choisir le moment, de choisir le lieu.—Il ne me suffit pas d’un petit pré. Pour faire à ma manière,—je veux une prairie, et même je la veux tout entière.—Toi, tu choisirais Foulan; mais moi, qui n’ai pas peur,—je veux quelque chose de mieux: je choisis Espinassol!—D’un côté c’est uni, que cela fait plaisir à voir:—c’est là qu’il faudra suer de l’huile de coude!—L’étui à aiguiser sur la cuisse, et la faux au poing,—c’est là, Piorrounel, que je t’attends demain.—Nous descendrons d’un bout à l’autre de la prairie,—(Elle est longue, par ma foi! nous en avons pour un bon moment.)—Nous partirons tous deux ensemble, de front,—Et nous ferons à celui qui le premier achèvera sa jonchée.—Je connais Espinassol, je sais que le fermier—se montrera content et fier de cette affaire.—Que diable! nous lui ferons du bon travail pour rien;—je crois même qu’à deux, nous lui en tomberons bien pour trois.—A ce point qu’il devrait nous payer notre peine.—Moi, je ne voudrais pas d’argent; mais je prendrais bien une étrenne;—je prendrais bien que sa fille (elle est jolie pour de bon),—pour payer mon travail, me fît un baiser.—Il faut le lui proposer; si la petite se pique,—me regarde de travers et fait trop la revêche,—tant pis! moi, je n’en aurai que meilleur appétit,—pour descendre plus tard la poitrine de veau et le rôti!—Eh bien! donc, à demain matin; c’est compris, Pierre?
La Bourboule.
«—C’est compris, Bertrand; demain, passe me chercher,—nous arriverons ensemble à la prairie, et nous verrons—qui est celui qui a les bras francs et de bons reins.
«—Le lendemain matin, comme pointait le jour,—l’Angélus au clocher d’Ytrac sonnait.—En ce temps-là, Ytrac avait encore un clocher:—il n’est pas aussi riche aujourd’hui, il n’a qu’un pigeonnier,—avec une mauvaise toiture en forme de calotte.—Pourtant, ce buron, cette baraquette,—c’est le pied de l’ancien clocher: c’en est un débris,—et cela rappelle un grand champignon à grosse jambe.—Je dis donc que Branleau, le sacristain d’alors,—sonnait l’Angélus (même il le sonnerait encore,—si la mort ne l’avait sonné lui-même à son tour),—comme Pierre et Bertrand, levés avant le jour,—passaient tous deux au pont de Lacarrière.
Les gorges d’Avèze, près de la Bourboule.
«—Les martins-pêcheurs suivaient le long de la rivière.—Dans les arbres, les oiseaux étaient encore perchés;—l’on entendait jacasser les merles et les geais; de temps à autre un coq chantait; une oie vieille,—une poule, un canard élevaient leur voix rauque; c’était l’heure de faire téter les jeunes veaux—et d’emplir de lait chaud cuivrines et gerles.—Pierre et Bertrand, sans prêter attention à ces choses,—sans écouter les geais, les merles, les alouettes, arrivent sur le pré, et le sang leur bout, tant ils sont impatients de commencer la fête.—Ils prennent juste le temps de quitter la veste,—et les voilà quillés: un, deux, trois, ça y est!—et la faux se met à tondre le gazon.
La Dordogne.—Dans les gorges d’Avèze.
«—Bertrand sue abondamment et Piorrounel halète.—Mais, bah! cela n’y fait rien; Bertrand et Piorrounel—n’en filent que plus rapidement et toujours sur une même ligne,—si bien de front que vous pourriez, diable emporte!—les joindre tous deux avec le même joug.—Ils se hâtent sans affûter, sans donner un coup de pierre à aiguiser.—A la fin, pourtant, les faux ébréchées—ne font plus, comme au départ, tomber l’herbe par brassées,—et il faut s’arrêter de force.
«Le premier,—Piorrou, tire la pierre à aiguiser toute mouillée de son étui.—Tranquille, le faux manche appuyé sur la cuisse,—il affile son instrument et l’affile sans se hâter.—Rien qu’à le voir, on sent qu’il n’est pas rendu—et qu’affiler, pour lui, n’est pas perdre du temps.—L’autre veut profiter de ce moment, il fait effort, et gagne sur Piorrou la longueur d’une toise.—Mais brusquement Piorrou quitte les sabots—et, tout pieds nus, file sans peur des tronçons de tiges.—Ham! se fait-il, comme un bœuf qui arrache un mugissement,—et tel dans le ciel luit un éclair, sa faux illumine l’air et prend tout devant elle,—et le brave Piorrou laisse Bertrand derrière.
«—Ah! pauvre homme de Lacapelle, tu ne connaissais pas encore—Pierre, le bouvier petit, tu ne savais pas ce qu’il était.—Eh bien, il va te donner sa mesure sur le pré,—la mesure que peut prendre un enfant d’Ytrac.—Et toi, qui, pour faucher, te croyais un grand maître,—tu sauras que Piorrounel est de taille à te conduire par le licol.
Au steppe auvergnat.—Les pâturages du Luguet.
«—C’est fini. Bertrand s’arrête: par ma foi,—je n’y fais plus, dit-il, nous avons coupé assez de foin.—Fauche, si tu veux faucher, Pierre, moi je me couche.—Je ne te croyais pas aussi fort ni aussi crâne, biotase!—Jamais je n’ai trouvé un homme comme toi.—Tu m’as vaincu, Piorrounel, je payerai le déjeuner.
«Alors, sans se faire prier, Piorrou s’arrête—et, tout heureux, se prend à chanter le bailère...»
D’autres fois, il se souvient des histoires de la veillée, des peurs, des revenants, des loups-garous, du sabbat; de quelle manière vigoureuse il fixe tout cela dont s’épouvantait notre enfance, tous ces contes qui nous faisaient, à la fois, dire «assez, assez...» et, insatiablement, «encore, encore...»
Sur le plateau du Luguet.—Tourbières près de Marcenat.
Prenons le Sabbat:
«—Mon grand-père, un hiver, embaucha, comme maître bouvier—le fameux Jeantou de Siran.—Il me semble encore que je le vois:—il avait sur le nez une verrue comme un pois,—et les cheveux qu’il portait longs,—par touffes, lui sortaient, poivre et sel,—toujours ébouriffés comme un pied de chiendent,—d’un grand bonnet de laine bleue.—Des guêtres de bure, couleur de miel,—cachaient ses sabots en forme de bateau.—Loquace comme une pie,—il n’avait pas de plus grand plaisir, notre Jeantou,—que de conter des contes au coin de l’âtre,—et quoi qu’il n’eût jamais été à l’école,—il parlait bien, le foutriquet!
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«—Un soir d’hiver, la neige tombait, et tous, maîtres et gens,—nous étions assis autour des landiers.—Il faisait froid, et le feu flambait,—le lun de cuivre était allumé.—Les servantes avaient garni leurs quenouilles;—et Toinou, pâtre des ouailles,—s’amusait à tirer la queue de notre chat.—Personne ne parlait guère, et mon aïeul, qui, je pense,—s’ennuyait de ce silence,—fit tout à coup: Eh! Jean, vous ne dites rien?—Contez-nous donc quelque chose, ce que vous voudrez.—L’autre, qui aurait bavardé toute une veillée,—se frotta le nez, tira sa tabatière,—et sans trop se presser (il ne se pressait jamais),—ainsi il nous parla, en patois:
«—L’année quarante-six, quand je revins d’Afrique,—après dix-huit mois passés dans le désert,—à la chasse d’Abd-el-Kader,—j’avais la peau dure comme du cuir,—et rouge comme de la brique,—et même, en ce temps-là, enfants, si vous m’aviez vu,—je crois que vous ne m’auriez pas marché sur le pied,—car j’étais malin comme un diable.
Vallée de la Jordanne.—Le pont de Saint-Simon.
«—Je travaillais à Saint-Paul comme garçon d’écurie:—et c’est là qu’un jour—je fus piqué par l’Amour.—Une fillette, une jouvencelle,—qui s’appelait Lisette,—me joua cette vilaine farce.—Le dimanche, à la grand’messe,—je remarquais ses yeux vifs, sa peau fine et nette,—et son bavolet relevé.
«—Un matin elle me regarda: ce fut fini!—A partir de ce jour, quelque temps qu’il fît,—je n’avais pas souvent de paresse,—pour aller la voir au Bac, où elle avait sa maison.—J’y passais la veillée, et je retournais après coup à Saint-Paul,—et chaque soir c’était ainsi.
«—J’avais, depuis longtemps, pris cette habitude,—et aucun malheur ne m’était arrivé,—quand, l’ase fouto..., un soir, comme je partais du Bac—(il bruinait quelque peu), une brume se lève,—telle que vous auriez dit un monceau de plumes;—avec un couteau vous l’auriez coupée.—Le fermier Guy, patron de mon aimée,—ne voulait pas me laisser partir,—et voulait me garder chez lui jusqu’au matin;—mais, moi, qui n’avais pas peur de la chauve-souris,—un bâton d’alisier, bien ferré, à la main,—le chapeau sur l’oreille, et la pipe allumée,—je filai, sans vouloir attendre au lendemain.
«—A travers le brouillard gris, la lune se levait,—et cela ressemblait à un œil rouge qui me regardait...—Tout alla bien jusqu’à Picou;—mais là, va te faire fiche! au milieu de la lande,—je vois une flamme bleue et claire,—qui vient de mon côté: Qu’est-ce que c’est, Jeantou?—pensai-je; quel est ce diable de feu qui flambe?—Tout en pensant ainsi, je serre bien mon bâton,—et je me mets à chanter la «Grande»;—mais le feu, ce gueusard!—quand j’eus fait quelques pas,—se met à me danser, saute, monte et descend,—et, tout à coup, vient sur moi, comme une balle.
A Saint-Bonnet-de-Salers.
«—Moi, qui veux l’éviter, je recule, je trouve une mare,—et je m’y enfonce jusqu’au milieu de l’estomac.—C’était au cœur de l’hiver, il gelait,—et le pauvre Jeantou pensait:—Quel rhume tu vas attraper, quel rhume!—Je passai là une minute lourde et longue,—à barboter dans l’eau et dans la boue.—J’y faillis perdre un sabot,—et vous ne m’auriez pas touché avec une fourche à fumier,—quand je sortis de la mare,—tellement elle me remplit de vase, la carogne!—vous auriez dit que je venais de curer un puisard.
«—Près de là je trouve une croix,—et comme je ne savais plus où j’étais,—au pied de cette croix, de fort mauvaise humeur, je m’assis.—Mais, tout à coup, un bruit me fait dresser la tête;—je me retourne, et que vois-je! Un colosse de chat,—avec des yeux comme deux chandelles allumées.—Ah! mon ami, je me lève et je lance des cris de détresse,—qu’on dut entendre à Saint-Paul, et même au delà:—je n’avais plus ni force ni courage;—le cœur me faisait tic tac,—et je crus avoir une attaque.
Entre Mauriac et Salers.—A Drugeac.
«—Et ça ne se termina pas ainsi:—sur l’échine de ce chat énorme et monstrueux,—une vieille s’était juchée,—jambe de-ci, jambe de-là,—asla et les jarretières pendantes,—et aussi velue qu’un blaireau,—un pied chaussé d’une savate,—et l’autre d’un sabot sans bride.—Et il en arrive ainsi des bandes,—qui volaient comme des oiseaux,—à cheval sur des boucs, des chats et des oies.—Je vis là des loups-garous,—des fées et des lutins,—des dracs et des tarasques;—et, pour tout dire, le sabbat!
«—Ah! comme je regrettais d’être parti du Bac!—Ces vieilles me regardaient,—et les bougres de chats miaulaient.—C’est égal, au bout d’un moment:—Allons! tu ne peux pas coucher ici,—pensai-je; Jeantou, du courage!—Je m’élance, et, comme un fou,—je me jette, les yeux fermés,—à travers bois, landes et prés.—Mais des diables volants, qui me suivaient sans peine,—un des plus malins m’attrape les cheveux,—et pendant que je mouillais mes braies de peur,—il m’allonge une plumée,—telle que, la moitié de la tête, il me la laissa pelée:—il n’y demeura pas plus de poil que sur un œuf!—Moi, qui me débattais, je glisse, je tombe dans l’herbe,—et je roule au fond d’un réservoir;—je me relève cependant,—et moi là-bas! et moi là-bas!—Je n’ai jamais autant galopé.—De temps en temps je trouvais un arbre, et je le heurtais;—d’autres fois une ronce, un débris de souche,—me faisait rouler, cul par-dessus tête; et chaque fois, je m’assommais.—J’avais perdu le bâton, le chapeau,—et je saignais comme un veau.—Je m’étais fait au front des bosses,—comme des pommes de terre bien grosses.
La grande place de Salers.
«—Finalement, quand le jour levé—eut fait fuir le sabbat,—le pauvre Jean, savez-vous où il était?—Il était à deux lieues de Saint-Paul,—à la cime du roc Bruneau!...
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«C’est pourquoi il ne sort plus la nuit, depuis lors.»
Pour terminer, choisissons les Rochers.