I
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,—os durs et pointus qui lui percent la peau.—La pluie, le soleil, la neige, leur font la guerre;—parfois, seulement, quelque maigre arbuste—leur couvre le chef et leur sert de chapeau.
«Quand ils ne sont pas tout nus, ils n’ont qu’une limousine de mousse,—et plus d’un semble un vieux mendiant haillonneux.—Le rocher du Lait, rugueux et tout hérissé,—a l’air d’un grand lion à la crinière rousse,—d’un lion aux aguets et dans l’herbe couché.
Vallée de l’Allier.—Saint-Ilpize.
«C’est celui que j’ai chanté en vers, à ma façon.—C’est ce fameux rocher (il vous en souvient peut-être),—qui se dresse superbe, en face de Vercueyre,—et qui, diriez-vous, va partir des quatre pieds,—et, du haut du puy, sauter dans la rivière.
«Mais les plus vieux, ce sont les rochers de Saint-Simon:—les uns sont forés de trous comme de la dentelle.—Quand l’ombre de la nuit tombe d’en haut,—et, comme de velours noir, les drape,—dans chaque trou s’encadre une petite étoile.
«Le duc, roi des chats-huants, oiseau qui ressemble à un chat,—y rôde et bien souvent s’enfonce dans leurs creux; ses yeux ronds, quand il est perché sur sa proie,—y brillent comme deux lampes, deux flammes jaunes,—et, s’il criait, vous en seriez épouvantés.
Dans les gorges de l’Allier.
«C’est un oiseau qui a pour le moins six pieds d’envergure,—et qui, dans son bec, porte un chevreau, un levraut,—aussi bien qu’un étourneau y porte une cigale.—Les rochers tremblent du bruit qu’il fait en s’enfuyant d’un trou:—il est grand comme un bélier et beugle comme un taureau.
«C’est par là que Gerbert fut un pâtre de brebis,—avant d’être le grand pâtre du Monde,—et l’un de ces rochers le rappelle, Gerbert:—les vieilles du pays, en filant leurs quenouilles,—doivent en parler aux veillées d’hiver.
«Gerbert, la mitre en tête, est sur une chaise,—diriez-vous, et toute la colline lui sert de piédestal,—et de cette façon nous avons deux fois sa forme entière:—déjà la nature l’avait sculpté dans la roche,—quand l’homme le voulut dans le bronze immortel.
«Un jour si vous en avez le loisir, montez jusqu’à Lestrade:—vous verrez, de ce lieu, plus d’un roc singulier,—un surtout, allongé et pointu comme un noyau—de pêche (d’une pêche qui aurait vingt pieds de haut!)—Là le diable, un soir (ce n’est pas une plaisanterie),—avec des noyaux de pêches volées, salement s’obstrua,—et si bien qu’il en criait, et par la côte,—les braies à la main, il descendait en diligence,—quand tout à coup: Prou! prou!... Satan s’accroupit,—et de son ventre sortit un noyau fort rugueux.—Non, je ne vous souhaite pas, si vous avez quelque colique,—de vous trouver fermé par un aussi gros bouchon,—car lorsque Satan, qui n’a pourtant rien de petit,—pondit cet œuf, gros comme une barrique,—il ne faisait pas du tout le crâne, Rapatou,—et vous pouvez bien compter qu’il en avait son plein derrière!...
Vallée de l’Allier. La Voûte-Chillac.
«Ici, tout honteux, une main sur la face, il me faut dire: Avec votre pardon,—et m’excuser, dans mon amour pour le vrai,—d’user de trop de liberté.
«Près de ce rocher j’en sais un qui est haut de six toises,—et que vous diriez bâti par la main d’un maçon;—moi qui vous parle, un jour, je l’ai pris pour un clocher:—même il n’y manque, ma foi, que la cloche,—la cloche et le sonneur.