CHAPITRE III

La Limagne; le vin d’Auvergne.—Les gorges d’Enval; la gamine au bouquet.—Riom, la Belle endormie; Grands-Jours et petit jour.—Miracles de saint Amable!—La roue de cire et la roue de fleurs; Marsat; les renombrements.—Le gour de Tanazat; Ennezat, Mozat, Aigueperse, etc.—Les cuisines de Randan et la cuve de Tournoël.—Les chenilles; la grêle; le phylloxera.

Quel riant spectacle de vie se développe, soit de Tournoël, soit de Châteaugay, soit de Randan, soit de Châteldon, sur le bassin de l’Allier, sur deux ou trois cents kilomètres de plaine et de vallée de fertilité telle que certains terrains y valent jusqu’à vingt-cinq mille francs l’hectare, sur cette opulente Limagne, un lac desséché, dont tant de siècles n’ont point fatigué la force ni terni la grâce, depuis que Salvien l’appelait la moèle des Gaules!

De toujours, ce fut l’enchantement de ceux qui vécurent en cette contrée généreuse et prodigue, de ceux qui y passèrent, qui auraient voulu ne plus s’en éloigner.

Sidoine Apollinaire la célèbre dans ses lettres à l’empereur Avitus, son beau-père, né en Auvergne, en vers bucoliques qui ne manquent pas de saveur, même traduits:

«Je tais la particulière beauté de ce territoire, la mer des champs en laquelle on voit ondoyer le sillon d’une riche moisson sans péril de naufrage,... délectable aux voyageurs, profitable aux laboureurs, plaisante aux chasseurs; les dos de ses montagnes entourés de paysages, les pentes, les vignobles, les terrains, de pacages, le découvert, de labourages, les creux, de fontaines, les précipices, de fleuves. Bref, ce pays est si fort agréable, que les étrangers, charmés du seul abord y ont souvent oublié les naturels attraits de leur patrie.»

Panorama de la Limagne.

Mais, sans le secours de ces enthousiastes auteurs, on peut jouir de cette profusion de merveilles. De quel ravissement n’est-on pas empli, lorsqu’on découvre, dans toute son ampleur, ce panorama de montagnes, de vallées, de plaines, de cultures, parmi les arbres, de ruisseaux et de canaux, de châteaux, de villages, de villes, l’un des plus fastueux qu’il soit permis de contempler!

On était parti d’une des stations thermales voisines, dans l’intervalle du traitement du matin et du soir, pour une promenade sans conviction, à des ruines, les sempiternelles ruines des guides, craignait-on. Et voici que, de cette aire toute démantelée, ne comportant plus que traces d’enceintes, lambeaux de murailles, porte aux meurtrières et réduits subsistants, autre porte à mâchicoulis, vestibules, cours, pièces écroulées, un oratoire, une salle des gardes avec sa cheminée, des taches de peinture décelant une décoration, un escalier en hélice, un autre appartement, des oubliettes; voici que, d’entre ces débris féodaux, vestiges suffisant par eux-mêmes à récompenser du trajet escarpé jusqu’à une tour de trente-deux mètres au-dessus du rocher sur lequel elle est bâtie, le rocher lui-même à quatre mètres au-dessus du rez-de-chaussée du château, celui-ci à six cent trois mètres au-dessus du niveau de la mer, voici que la vue tombe, plane, se pose sur des splendeurs... des magnificences de nature incomparables, troublantes jusqu’à l’ivresse... On sourit...

En effet, on ne songe guère jamais, en parlant d’Auvergne, qu’aux sources minérales par quoi on la connaît surtout...

Mais le vin, le vin d’Auvergne, le loyal limagne si rouge, coloré, frais, fruité, on le dédaigne trop, à la légère. Dans le seul département du Puy-de-Dôme, on a récolté, en 1893, un million deux cent mille hectolitres dans les vignes mûrissantes sur les rives de l’Allier, crus cotés de Chanturgues, aux coteaux de Clermont, si près du Puy-de-Dôme, de quoi tourner la tête au grave patriarche, crus de Corent, Buron, Chadebeuf, Havel, le Broc, Saint-Gervasy, toutes ces récoltes à peu près consommées dans le pays, sauf quelques exportations à Saint-Étienne, Lyon, Montluçon, Commentry...

La Limagne, c’est surtout le limagne, pour le montagnard, le vin qui lui vient d’elle, aux altitudes où la vigne s’arrête; le vin des grappes vendangées que les barcelles traînées par des vaches ferrandaises portent aux pressoirs, et le vin de fête, le vin de paille, produit des grains séchés sur une litière!

Dans la Limagne.—Les Vendanges.

Mais la Limagne n’est pas que limagne,—mais riches arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pêchers, noyers, abricotiers, amandiers, épis serrés aussi... et cités où il nous faut aller encore... Anin ton que lo fumado del’ bi duro, allons, tant que la fumée du vin dure,... comme ils s’écrient, après boire, pour se remettre à la tâche...

Allons, mais il n’y a pas loin à aller, d’abord.

On ne peut passer sans une halte aux gorges d’Enval, à ce Bout-du-Monde, près de quoi Guy de Maupassant a situé son Mont-Oriol.

Je ne me souviens pas de ce ravin d’Enval sans un petit remords. N’être passé qu’une minute par quelque endroit et y avoir attristé deux yeux bleus de fillette, est-ce excès de sensiblerie, mais cela me reste là! vous savez où! Comme circonstance atténuante, j’en avais une, valable. Ce Bout-du-Monde attire tout le monde de Châtelguyon, de Riom: «La gorge, de plus en plus resserrée et tortueuse, a décrit le romancier, s’enfonce dans la montagne. On franchit des pierres énormes, on passe sur de gros cailloux la petite rivière, et après avoir contourné un roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure. Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est là vraiment un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent dans les récits que dans la nature...» Après la haute marche de rocher qui barre le chemin à l’endroit où s’arrêtent tous les promeneurs, «la terre tombée du sommet avait formé sur ce gradin un jardinet sauvage et touffu où le ruisseau courait à travers les racines. Une autre marche un peu plus loin barrait de nouveau ce couloir de granit... puis une troisième... au pied d’un mur infranchissable d’où tombait, droite et claire, une cascade de vingt mètres dans un bassin profond, creusé par elle et enfoui sous des lianes et des branches... L’entaille de la montagne était devenue si étroite que... deux hommes se tenant par la main en pouvaient toucher les côtés. On ne voyait plus qu’une ligne de ciel; on n’entendait que le bruit de l’eau; on eût dit une de ces introuvables retraites où les poètes latins cachaient les nymphes antiques...»

L’attelage ferrandais.

Donc, nous sautions de voiture. Tout de suite, des vieilles femmes, tricotant, des gamins, pieds nus, vous entourent, vous précèdent, vous escortent, vous suivent, avec la prétention assez excessive de vous guider dans cette impasse où, pour se tromper, il faudrait des ailes; il n’y a d’ouverture que par en haut.

Impénétrable solitude, semble-t-il... soudain peuplée, aux grelots des chevaux, d’une foule surgie d’on ne sait où, fâcheux et harcelants génies de la montagne; donnez-vous aux mains tendues, la bande ne fait que se renouveler et grossir, sourde à la colère, nul moyen d’obtenir la paix...

«Il y a deux choses opiniâtres en Auvergne, les hommes et les mulets», a proféré quelqu’un, qui n’a oublié que la troisième: les femmes.

Enval.—Le Bout du monde.

Oh! cette vieille obstinée, implacable, qui ne céda que devant les injures que nous finîmes par hurler, de guerre lasse, à bout de patience...

Fini? Oh! bien, non...

Une fillette, maintenant, encore, après les vingt autres, qui nous offrait quelques brindilles arrachées en courant...

Nous la récompensâmes d’une menue pièce,—si jolie, rouge d’avoir couru, et nous offrant si gentiment sa cueillette... qu’à trois pas de là nous lançâmes au ruisseau, embarrassés de ces fleurettes...

Riom.—Fontaine d’Adam et Ève.

Quelle tristesse, quel front froissé, quelle bouche humiliée, quel visage confus et peiné fut le vôtre, petite fille inconnue, si affectée de cette humeur qui nous fit déchirer et jeter votre tortillon d’herbe et de fleurs!

Si facilement, d’une tapote sur les joues, avec quelques sous, nous pouvions vous créer une journée si belle! Dix centimes et une bonne parole, tout ce que cela nous eût coûté! Nous donnâmes les deux sous, mais pas le reste!

Et, aujourd’hui, devant ce ruisseau chaotique, où il nous a fallu revenir en écrivant, nous n’aurions pas vu ces pauvres yeux troubles d’enfant prête à pleurer à cause des méchants qui avaient dédaigné son humble bouquet...

Riom.—Porte de Mozat.

Cependant, le regret de notre brutalité, le regret tenace d’aujourd’hui, d’avoir occasionné de tristes fronces à ce lisse visage de gamine, fut bref alors, tant, de nouveau, la présence au retour de toutes les vieilles de l’arrivée nous exaspéra; la voiture ne pouvait démarrer, risquait d’écraser... et nous voulions arriver à Riom, ci-devant siège de la sénéchaussée d’Auvergne, ancienne capitale du duché constitué en apanage au prince Jean, son fils, par le roi Jean, en 1350; Riom, jadis rivale de Clermont, jalouse du premier rang,—leur inimitié d’autant plus grande «qu’étant très voisins, les causes de dissension et d’animosité y sont plus fréquentes».

Riom.
Maison des Consuls.

Le discord se manifeste avec une rare vivacité aux Grands-Jours! «Les Riomois, dit Fléchier, avaient employé toute sorte de sollicitations à la cour pour faire tenir les Grands-Jours dans leur ville, afin de faire valoir cette marque de préférence; et le premier échevin, dans la harangue qu’il fit à la cour, ne put point s’empêcher de témoigner son ressentiment et finit avec quelque malignité, disant qu’enfin ils avaient reconnu qu’il était juste que les Grands-Jours fussent arrêtés à Clermont, parce que, venant pour faire justice, ils y trouveraient beaucoup de matière, et que c’était un coup de prudence du roi d’appliquer les remèdes où les maux étaient les plus pressants».

«Leur grande ambition est de faire passer leur ville pour la capitale de la province, et comme ils ne trouvent pas leur compte dans les anciennes histoires, ils se font fort de l’autorité de M. Chapelain dans sa Pucelle, et ils savent tous en naissant ces vers:

Riom, chef glorieux de cette terre grasse

Que l’on nomme Limagne, au lieu d’Auvergne basse, etc.»

Je ne crois pas que l’on continue de répéter aux berceaux les vers par quoi Chapelain prêtait à accabler l’Auvergne basse au profit du chef glorieux de cette terre grasse de Limagne,—d’autant plus qu’aujourd’hui, si Riom ne vient qu’en troisième dans le Puy-de-Dôme, après Clermont et Thiers, à un autre point de vue, elle se place en tête—par les têtes coupées, ayant désormais les Grands-Jours,—les «petits jours» de guillotine: cour d’appel et sessions d’assises...

A Riom.—Une cour près de la tour de l’Horloge.

Oui, cette Belle endormie, comme nomme Riom l’un de ses chroniqueurs, cette belle au sein plantureux endormie au bord de l’Ambène, a de ces réveils sanguinaires; à quelque «petit jour» aigre une tête tombe, et non loin de ce joli Pré-Madame, où l’on vient s’asseoir et deviser sur la murette, c’est le lieu des exécutions capitales...

Il semble que c’est de cela que soit sombre la ville, et de la chicane permanente... depuis les temps de la coutume et de la loi écrite «enchevêtrées comme les justices seigneuriales», depuis les connétables, les baillis d’Auvergne et les baillis des montagnes, les prévôtés, les sénéchaussées, les présidiaux, jusqu’à nos jours...

A Riom.

Aller à Riom, la dernière carte des demandeurs ou défendeurs, battus et mécontents, de toute la région, Riom, dernier espoir, suprême refuge du plaideur auvergnat! Aussi Riom, qui devrait être une si «belle endormie», aimable et sereine parmi ses eaux nombreuses, ses champs drus, ses arbres lourds, ne vit-elle que pour la consulte, ne semble-t-elle dormir que d’un sommeil de juge, haché par des arrêts; Riom, que l’on rêverait en paysanne accorte, aux ornements champêtres et cossus, se présente comme un procureur en toge, plutôt. «On ne saurait concevoir Riom sans ses tribunaux, écrit M. de Barante; elle a conservé l’esprit de société plus que beaucoup de villes de province; mais l’intérêt de cette société, ce sont les affaires, les plaidoiries, les succès du parquet et du barreau; dans toutes les classes, on s’en occupe, on en parle; lorsque les servantes vont chercher de l’eau à la fontaine, pendant que les cruches s’emplissent, elles s’entretiennent de la Cour d’assises et de l’avocat qui a plaidé.» Riom fait, sur la claire Limagne, comme un noir pâté, une grosse tache d’encre.

Costume des environs de Riom.

En Limagne.—Les «Brayaudes».

N’empêche que pour les baabies, sobriquet par lequel on désignait les Riomois (baabie, corruption d’Amable, prénom d’un grand nombre, en souvenir du patron de la ville); n’empêche que pour les brayauds et brayaudes, nom donné aux habitants des communes voisines de Riom et de Combronde qui, les derniers en Auvergne, avaient conservé les costumes primitifs, à cause de la braye, la large culotte d’autrefois, n’empêche que pour ceux-ci et ceux-là, Riom constitue une ville dont il ne faudrait pas médire devant eux, ce qui n’est pas en mon intention; car, le chef-lieu judiciaire de l’Auvergne, qui a compté d’Aguesseau, Arnaud, Étienne Pascal, Laubespin parmi ses magistrats, et où naquirent Antoine Dubourg et Anne Dubourg, Chabrol et Barante, tous esprits doctes et sévères, Riom n’est pas dénué d’apparence, avec une voirie excellente, un tour de ville en boulevards fort agréables, des rues, des avenues bien percées, des maisons, des hôtels du meilleur air, enfin des monuments, une tour de l’Horloge, une Sainte-Chapelle, une Notre-Dame-du-Marthuret, surtout l’Église Saint-Amable,—plus notable par les souvenirs qui s’y relient que par ses architecture et sculpture!

Saint Amable, natif de Riom, fut curé du lieu.

Aux environs de Riom.

Riom.—La tour de l’Horloge.

Riom.—La Sainte-Chapelle.

Extrémité de la Limagne.—Châteldon.

Son biographe Faydit atteste avoir été témoin de nombre de miracles dont il cite le suivant: «J’ai vu fuir les serpents; j’ai vu couler le venin du corps de ceux qui avaient été mordus, à mesure que la relique du saint passait sur leurs membres, qui en étaient tous bouffis et enflés. J’ai vu et entendu crier et hurler les démons par l’organe de ceux qu’ils possédaient, et se plaindre tout haut qu’ils étaient forcés par ce grand saint de sortir du corps de ceux qu’ils agitaient d’une étrange manière.—Un fameux opérateur et charlatan, vendeur de thériaque, se vantait que son remède était si souverain contre toute sorte de morsures de serpents, qu’il en nourrissait toujours chez lui un plein coffre, et les lâchait ensuite sur des chiens et autres vils animaux qu’on lui apportait, et même contre des pauvres malheureux, à qui, pour de l’argent, il persuadait de se laisser piquer par ses serpents et leur en donnait l’exemple sur lui-même. Un jour qu’il prétendait faire l’épreuve de son remède en présence d’une infinité de gens, il se coula dans la foule un homme qui avait dans sa poche du ruban de saint Amable, ainsi appelé parce qu’il avait touché à ses ossements sacrés. L’opérateur fut fort étonné, quand ayant ouvert son coffre, il vit qu’au lieu que, les serpents avaient accoutumé dans d’autres pays de lever la tête, de siffler et de s’élancer contre les gens qui étaient autour pour les mordre et les infecter de leur venin, ils se cachaient au contraire dans le coffre et s’allongeaient couchés les uns sur les autres comme s’ils fussent morts ou endormis. Il les fouette et les agace, pour les obliger de mordre et d’empoisonner un bras qu’il leur présente; mais bien loin de mordre personne, ils s’enfuient tous généralement, et s’allèrent cacher dans des trous et dans des lits qui étaient dans la chambre, où quelques-uns crevèrent. L’opérateur, surpris, s’écrie qu’il y a quelque enchanteur dans la compagnie: et, craignant que tous ses serpents crevassent, oblige tout le monde de sortir. Alors, l’homme qui avait le ruban de saint Amable à la main s’écria: «Voilà le thériaque qui guérit de la morsure des serpents; voilà le souverain antidote contre leur venin; voilà ce qui les fait fuir et crever...»

On comprend que les Riomois aient été attachés au culte d’Amable,—dont les ossements pouvaient communiquer une telle vertu à du simple ruban,—comme ils n’en ont point de pareil à Clermont: aussi Riom trembla-t-il souvent de se voir disputer ces pieuses reliques. On refusa de les montrer à Massillon, évêque de Clermont, de crainte qu’il ne voulût s’en emparer, à l’une de ses visites diocésaines; on sonna le tocsin... et Massillon insulté, poursuivi, houspillé, n’échappa pas sans peine aux horions, dont il reçut quelques-uns...

Route d’Auvergne.

M. Gomot rapporte, à propos de saint Amable, un vœu dont les origines sont inconnues, fait par la ville de Riom, d’aller à Marsat chaque année en procession, et qui s’acquittait de la manière suivante:

«Les marguilliers de saint Amable faisaient couler un fil de cire dont la longueur mesurait la circonférence de la ville de Riom. Ce fil, roulé en forme de roue, était porté à la procession solennelle de saint Amable. Le dimanche suivant, les marguilliers conduisaient la roue à Marsat et la déposaient à l’entrée du bourg, sur deux grandes pierres spécialement destinées à cet usage. Le curé et les consuls de Marsat, accompagnés des bailes de la confrérie de Notre-Dame, venaient en procession pour la recevoir, et les marguilliers de saint Amable la leur remettaient «comme estant offerte au nom de la ville de Riom, pour la conservation d’icelle et à l’honneur de la sainte Vierge Marie, mère de Jésus, vénérée particulièrement en la chapelle de Notre-Dame de Marsat». Après quoi, les consuls donnaient à dîner aux marguilliers de saint Amable et à tous ceux qui avaient aidé à conduire la roue... La ville de Riom entrait pour une partie seulement dans l’acquisition de la cire de cette roue; la confrérie de saint Amable et les marguilliers y contribuaient, mais la plus grosse somme était fournie par une association fort ancienne connue sous le nom de Confrérie de la Chandelle de Marsat, qui devait fournir tout le luminaire de cette église... Depuis la Révolution, ce vœu a cessé d’être rempli. Néanmoins, on porte chaque année, à la procession de saint Amable, une roue de fleurs, commémorative de la roue de cire.»

Un village dans la Limagne.

De Châteauneuf à Chapdes-Beaufort.

Parmi d’autres coutumes de Riom, nous rappellerons l’ostentation des funérailles: «Il n’était pas rare de voir un convoi suivi par sept ou huit cents personnes. Par une tradition pieuse, dont il serait difficile de trouver l’origine, les parents et les amis du défunt recommençaient, trois jours durant après l’enterrement, la cérémonie des funérailles; c’est ce qu’on appelait les renombrements. Après avoir prié sur la tombe, ils ramenaient les parents les plus proches à la maison mortuaire; là, les pleureuses poussaient des cris lamentables, pendant qu’on distribuait aux pauvres le pain et le vin. Les étrangers réfugiés dans la ville (lors de la peste de 1631), ignorants qu’ils étaient de cette coutume toute locale, prenaient les renombrements pour autant d’enterrements nouveaux, et c’était pour eux une cause d’effroi qui les décidait à partir.» On dut interdire les renombrements.

Dans la Limagne.

De Riom, volcan vivant sous son placide aspect, où la cour d’assises, comme un cratère bouillonnant, se soulève de trimestre en trimestre, déverse, en éruptions, l’infâme lave des passions et des crimes humains, comme s’expriment les avocats généraux, nous pouvons retourner aux saines altitudes, où le vent s’épure, où il ne souffle rien des fanges et des misères terrestres! Montons au lac, au gour de Tazanat, élevé de six cent vingt-cinq mètres, avec une moyenne de soixante-quinze mètres de profondeur, dont j’emprunterai la description à Guy de Maupassant, encore: «Ces rochers bruns, bizarrement tordus, crevassaient le sol au bord de la route. On voyait à droite une montagne camarde dont le large sommet avait l’air creux et plat, on prit un chemin qui semblait entrer dedans par une entaille en triangle,... et découvrit tout à coup dans un vaste et profond cratère un lac frais et rond ainsi qu’une pièce d’argent. Les pentes rapides du mont, boisées à droite et nues à gauche, tombaient dans l’eau qu’elles entouraient d’une enceinte régulière. Et cette eau calme, plate et luisante comme un métal, reflétait les arbres d’un côté, et de l’autre la côte aride, avec une netteté si parfaite qu’on ne distinguait point les bords et qu’on voyait seulement dans cet immense entonnoir où se mirait, au centre, le ciel bleu, un trou clair et sans fond qui semblait traverser la terre percée de part en part jusqu’à l’autre firmament. La voiture ne pouvait aller plus loin. On descendit et on prit, par le côté boisé un chemin qui tournait autour du lac. Sous les arbres à mi-hauteur de la pente, cette route, où ne passaient que les bûcherons, était verte comme une prairie; et on voyait, à travers les branches, l’autre côte en face et l’eau luisante au fond de cette cuve de montagne... Lorsque le soleil fut près de disparaître, le ciel s’étant mis à flamboyer, le lac tout à coup eut l’air d’une cuve de feu; puis, après le soleil couché, l’horizon étant devenu rouge comme un brasier qui va s’éteindre, le lac eut l’air d’une cuve de sang. Et, soudain, sur la crête de colline, la lune presque pleine se leva, toute pâle dans le firmament encore clair. Puis, à mesure que les ténèbres se répandaient sur la terre, elle monta, luisante et ronde, au-dessus du cratère tout rond comme elle. Il semblait qu’elle dût se laisser choir dedans. Et, lorsqu’elle fut haut dans le ciel, le lac eut l’air d’une cuve d’argent. Alors, sur sa surface, tout le jour immobile, on vit courir des frissons tantôt lents et tantôt rapides. On eût dit que des esprits voltigeant au ras de l’eau laissaient traîner dessus d’invisibles voiles. C’étaient les gros poissons du fond, les carpes séculaires et les brochets voraces qui venaient s’ébattre au clair de la lune...»

Le puy de Chalard et le gour de Tazanat.

Les brochets voraces, si voraces qu’avec l’aide des perches, carnivores aussi, les truites ne peuvent y vivre; tout ce que l’on y lâche d’alevinps est détruit par les premiers occupants: «Des truites de deux à quatre cents grammes, très vives et bien portantes, quelques-unes provenant de la Sioule, qui avaient été mises en liberté dans le gour... on n’en a jamais trouvé que des mortes, au bord de l’eau, et jusque dans le petit ruisseau formé par le trop-plein de l’étang de Rochegune, qui se jette dans le lac et qu’elles essayent de remonter...» Désastreuse retraite des salmonides, dont la défaite s’explique aussi par la température des eaux de ce lac supérieure à 18°, qui est le chiffre extrême d’endurance pour les truites auvergnates...

Dans la Limagne.

De Riom, nous pouvons gagner Châtel-Guyon, Combronde, Manzat, Châteauneuf-les-Bains, Ayat où naquit Desaix, qui s’amasse une clientèle de plus en plus nombreuse, pousser jusqu’à Menat et jusqu’à Evaux, dans la Creuse. Revenons. Il faudrait être Argus, être tout œil, ai-je lu dans quelque auteur, qui se désespérait de ne pouvoir embrasser d’une fois cette Limagne où tout sollicite l’attention... Je m’exclamerai de même!

Enfin, si nous ne pouvons tout voir et tout dire, tâchons-y de notre mieux. Aidons-nous et l’on nous aidera.

A Ennezat, la collégiale montre des fresques macabres longtemps cachées sous un badigeon, et des modillons que Mérimée ne voulut décrire qu’en latin, dans ses notes officielles.

A Chateauneuf-les-Bains.—Le château.

A Cébazat, type du gros bourg cossu, à vieille église et beffroi, parmi les champs et les vignes, sur la fontaine, un ours héraldique supporte un blason, les armes de la ville...

A Lezoux, on a découvert des fours à poteries romaines. A Maringues, ancien grenier à sel, la mégisserie et la chamoiserie sont favorisées par les eaux de la Morge. A Montpensier, rien que le nom. A Effiat, un château, le souvenir de Cinq-Mars, fils aîné du maréchal d’Effiat, qui eut la tête tranchée avec de Thou, pour conspiration contre Richelieu.

A Chateauneuf-les-Bains.—Le rocher de la Vierge.

A Mozat, il reste de l’abbaye des Bénédictins une église de diverses époques, car l’abbaye n’a point touché à la splendeur sans vicissitudes; M. Gomot, qui a fait pour le monastère, dans son livre sur Mozat, ce qu’il avait accompli pour le château fort dans son histoire de Tournoël, a fixé ses dates principales depuis les VIIe et VIIIe siècles; sa fondation par Calminius, duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne, et par Namadia, sa femme; bientôt, des invasions, des pillages; c’est alors qu’on vit, suivant Sidoine Apollinaire, «les bœufs occupés à ruminer dans les vestibules entr’ouverts, et à paître l’herbe sur les autels renversés». Après une restauration, Mozat reçoit le corps de saint Austremoine, que le roi, lors de cette translation, portait sur ses épaules, marchant tête et pieds nus. De là grandit sa prospérité, par les donations, les faveurs des rois et des papes; ruinée, réparée, tour à tour, ayant compté Antoine Duprat parmi ses supérieurs, et réduite à un seul moine en 1791.

Pour Aigueperse (aquæ spersæ?) patrie de Michel de l’Hospital, «cet homme du néant», comme pour tout le Bourbonnais en marge de l’Auvergne, pour toute la frange de la Limagne, quel guide sûr que M. Émile Montégut: «En dépit de la riante modestie du paysage, c’est bien l’Auvergne, car voici à l’horizon le Puy de Dôme qui dresse sa tête pointue et la gigantesque bosse de son épaule. Où qu’on aille dans cette région, on ne peut l’éviter; sur la route d’Aigueperse, sur celle d’Effiat, de la terrasse du château de Randan, partout, nous l’apercevons qui semble nous faire signe d’entrer dans cette terre pittoresque dont il est le gardien. La petite ville d’Aigueperse se compose de deux lignes parallèles dont une grande route forme l’intervalle. Elle contient plusieurs choses dignes d’intérêt.»

Et M. Montégut admire la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame, un groupe de pierre de la Sainte Famille mutilé, un groupe de bois sculpté de XVIe siècle, une scène de la Passion, à propos de laquelle l’écrivain place cette remarque que les œuvres des artistes locaux, faites pour les localités, peuvent aider singulièrement «à constater les théories de la science, soit sur la persistance, soit sur la fluidité des races... Ces œuvres nous disent que, depuis des siècles, les types des diverses provinces n’ont subi aucune modification aussi petite qu’elle soit».

Ayat.—Le monument de Desaix.

Et, à l’appui de sa thèse, notre perspicace cicerone nous indique, dans cette sculpture d’il y a quatre siècles, un riche bourgeois ou une sorte d’échevin de Jérusalem, portrait frappant de M. Rouher,—qui est de Riom. M. Montégut, si nous continuions à le suivre, nous ferait stationner trop longuement devant le Martyre de saint Sébastien de Mantegna, une Nativité de Benedetto Ghirlandajo, dans la disposition de laquelle quelque chose «le toucha comme une dureté et l’émut presque jusqu’aux larmes...»

A Cébazat.

L’artiste, aux côtés de la Sainte Famille a peint des escouades d’anges, en vrais petits gentilshommes du ciel, tandis que les pauvres bergers, les acteurs principaux, cependant, sont séparés de la crèche par une muraille «comme des manants regardent en dehors d’une palissade ou d’une grille une fête qui ne se donne pas pour eux... Voilà bien l’image du spectacle que dut présenter l’Église à la fin du moyen âge, quand, étriquée par le cours des longs siècles de son origine populaire, elle s’était alliée à tout ce que le monde renfermait de grand et d’illustre, et que les petits regardaient passer avec curiosité des pompes auxquelles ils ne se mêlaient pas...»

Cébazat.—Le beffroi.

Ces considérations ont prolongé leur mélancolie en moi bien après que je les avais lues, vers le château de Randan; successivement propriété des familles de Polignac, de La Rochefoucauld, du duc de Choiseul-Praslin, de Mme Adélaïde, finalement du duc de Montpensier, qui possède de pantagruéliques cuisines, aux offices savamment divisés de façon que les travaux culinaires s’exécutent à la perfection, «de manière que les émanations contraires et ennemies ne puissent se mêler et altérer la saveur propre à chacune».

Cébazat.—L’église et la fontaine.

C’est à ces cuisines des châteaux, aussi, pauvres bergers et laboureurs, écartés par le peintre de la crèche de Jésus sur le tableau de la Nativité d’Aigueperse, c’est à ces cuisines qu’allait tout le suc de la Limagne..., jusqu’au jour, et aux Grands Jours, où Richelieu, où Louis XIV, où la royauté trancha les tours orgueilleuses, rasa les insolents donjons, décapita cette noblesse d’Auvergne qui souriait des courtes origines des descendants des Francs, des Normands, des Wisigoths, des Bourguignons, elle qui remontait à une antiquité autrement lointaine: «Là, disait l’intendant d’Ormesson au duc de Bourgogne, on ne trouve que des origines gauloises ou romaines; et la plupart des maisons anciennes justifient leur antiquité par ceux des premiers évêques de l’Église auvergnate qui en sont sortis et dont la parenté leur a donné, comme aux Langheac, le privilège d’être inhumés aux pieds du Saint, de porter sa crosse aux jours de solennité...»

Dans la Limagne.

Le Château de Randan.

Cette noblesse, à peu près inexpugnable dans ses châteaux forts, dans ses aires inaccessibles, s’était chargée de toutes les tyrannies, de toutes les atrocités, de toutes les violences, de toutes les usurpations, de tous les assassinats: les Mémoires des Grands Jours sont le répertoire de tous les crimes; l’alarme fut générale; on n’attendit même pas l’instruction: «Toute la noblesse était en fuite, et il ne restait pas un gentilhomme qui ne se fût examiné, qui n’eût repassé tous les mauvais endroits de sa vie, et qui ne tâchât de réparer le tort qu’il pouvait avoir fait à ses sujets, pour arrêter les plaintes qu’on pouvait faire...» Dans les six mois que dura le tribunal, douze mille plaintes furent portées aux magistrats: «Ils n’étaient pas assemblés un moment qu’il n’en coûtât la vie à quelque criminel, et ils ne disaient pas un mot qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif.» Les condamnations de Canillac, d’Espinchal, de ce Montboissier de Pont-du-Château, qui entretenait douze scélérats, «qu’il appelait ses douze apôtres, et qui catéchisaient, avec l’épée ou le bâton, ceux qui étaient rebelles à sa loi...», vinrent rassurer les campagnes gémissantes sous ces terribles jougs; c’en était fini de tous les sanglants arbitraires où les grands seigneurs n’étaient pas seuls à redouter, où le moindre châtelain ne savait pas de moyen plus sûr de s’égaler à ces glorieux exemples que l’abus de pouvoir, l’oppression des plus faibles; tout ce que n’avait pas rasé Richelieu en 1634 le fut par Louis XIV. La plupart, forteresses ou simples manoirs étaient indestructibles autrement que par la mine: il fallut les faire sauter...

Les faneurs.

Les ruines de Tournoël.

Au retour de ce Randan aux cuisines prodigieuses, aux casseroles, poêles et marmites où faire sauter, frire et bouillir tous les fruits et les légumes, tout le poil et la plume de la Limagne, je me souviens de la cuve géante de Tournoël, un baril de pierre de milliers d’hectolitres, capable, lui, de contenir le meilleur d’une récolte... Tournoël dont la carcasse romantique se décharne au haut de l’horizon, là-bas...

Tournoël.
Vue intérieure des ruines.

«Les chroniques de Tournoël, écrit M. Hippolyte Gomot, résument autant dans la moralité que dans la matérialité des faits qui les constituent, l’histoire de cette féodalité fanatique, licencieuse, brutale, qui tint durant près de huit siècles la France asservie. Il suffit de les lire pour comprendre tout ce que le cœur de l’homme renferme de résignation dans la misère, tout ce que son corps courbé, meurtri sous les servitudes de la glèbe peut supporter d’injustices et de douleurs... Tournoël, placé à l’extrémité septentrionale de la province, occupait une situation exceptionnelle, puisqu’il était situé «près le chemin qui menait de France et sur celui qui venait de Poitou et Limouzin... On voit encore au centre même de ses ruines les débris de la citadelle primitive qui servit à protéger ce côté de la Limagne soit contre les invasions de barbares étrangers, soit contre les ravageurs féodaux, les routiers, les malandrins, plus barbares encore. Cette forteresse royale augmentée, fortifiée selon les exigences des époques successives passa des souverains aux comtes, de ceux-ci à de puissantes maisons seigneuriales originaires de Limousin, du Lyonnais, de la haute Auvergne pour finir par une dégénérescence continue, quelques années avant la Révolution de 1789, en simple fief bourgeoisement vendu pour la valeur de ses prés, de ses champs et de ses maigres redevances... Des évêques traîtreusement fait prisonniers,—des abbayes, des églises, des bourgades assiégées, pillées,—des tombes profanées,—des vassaux odieusement opprimés,—des châtelains nuitamment surpris, leur demeure saccagée, eux-mêmes chassés, et leurs enfants couverts d’outrages;—la débauche installée au château,—les familles voisines contraintes à s’exiler en grande hâte pour éviter d’implacables vengeances... rien n’y manque.»

Attendant le train.

L’Allier à sa sortie de la Limagne.

Dans la série des héritiers ou héritières de Tournoël voici, vers 1500, Catherine de Talaru, veuve à vingt ans: «Riom, la ville voisine, possédait alors une société des plus brillantes, Pierre de Bourbon, duc d’Auvergne, époux d’Anne de France, y tenait souvent sa cour. C’était la grande époque de la cité ducale. Pierre de Bourbon y attirait tous les seigneurs de la province et leur offrait des tournois, des joutes, des fêtes splendides. Catherine de Talaru s’y montra dans tout l’éclat de sa beauté, et lorsqu’elle jugea à propos de transporter à Tournoël ces habitudes mondaines, elle n’eut pas de peine à y attirer toute la jeunesse de la ville et de la contrée. A ce moment-là, au château, on ne rêvait que chasses et festins. Les jeux, les danses s’y suivaient sans interruption. Pour égayer sa galante compagnie, la châtelaine, dont les revenus avaient peine à suffire à ce nouveau genre de vie, faisait venir et entretenait auprès d’elle, dans une familiarité choquante, des musiciens, des histrions, des baladins et autres gens de cette sorte...»

C’est pour ces déportements que Catherine Talaru est chassée par suite d’un jugement du bailliage de Montferrand: l’enquête la qualifie de Circé, de Mélusine, de magicienne, de charmeresse et de sorcière...

Entre Chateauneuf et Menat.
Ruines de Château-Rocher.

En Limagne.

Vers 1645, voici Charles de Montvallat, que sa femme battait: «Je ne sais pas quel est le sujet de leur mauvais ménage, dit Fléchier; quelques-uns l’attribuent à la mauvaise humeur de Madame; les autres à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son voisinage.» M. Gomot ajoute: «Montvallat avait de nombreux bâtards. Il les faisait élever au château, et dès qu’ils avaient atteint l’âge de quinze ans, on les employait à la garde des domaines ou à des fonctions domestiques. On les qualifiait de bâtards de Tournoël, et l’un d’eux portait le titre de chef des bâtards, dignité étrange à laquelle étaient conférés certains privilèges.» Exigeant des nouvelles mariées le droit de noces, «qu’autrefois l’on n’appelait pas si honnêtement», il n’y renonçait que contre de forts tributs pécuniaires, «et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée». C’était sa méthode, d’ailleurs, de faire argent de tout. «Comme il avait la justice, dans ses terres, sur ses sujets, il trouva moyen de s’en servir pour ses injustices et de profiter de leurs crimes. S’il arrivait que quelqu’un fût accusé d’assassinat, il lui promettait sûreté en justice, à condition qu’il lui ferait une obligation de telle somme; si quelque autre avait entrepris sur l’honnêteté d’une de ses sujettes, il faisait brûler les informations, sur une obligation qu’on lui donnait, et vendait ainsi l’impunité à tous les coupables. Ainsi rien ne lui était plus inutile dans ses terres qu’un homme de bien.» Charles de Montvallat fut dépossédé de son droit de justice et condamné à l’amende...

Après les Grands Jours, il éclata bien quelques scandales encore à Tournoël, les vilains eurent bien à subir encore parfois de durs traitements, et des querelles sanglantes se poursuivirent entre les châtelains de Tournoël et de Bosredon; tout de même une époque s’éteignait, et le manoir en ruine allait, par devant notaire, devenir la propriété du jurisconsulte Chabrol.

Ce soir, c’est comme une énorme mâchoire saignante du couchant... Souvent nos châteaux démembrés affectent une telle forme, épouvantable, comme des squelettes de fossiles... avec ces sanguinaires dents de basalte que les édits royaux, puis la Révolution ont creusées et cariées à jamais. Tout cela ne mord plus.

Tournoël!

Pendant les vendanges.

Si le laboureur, si le vigneron, maître dans sa tonne, enguirlandée de pampres, n’ont plus à redouter l’insatiable appétit de l’ogre féodal, tant de siècles nourri et abreuvé par eux, qui fonçait soudain aux simples fringales de ses mâchoires désormais à vide, il leur reste, par ailleurs, assez d’impôts pour remplacer la dîme, les aydes et gabelles, et la taille, assez de sujets de craindre, de toutes sortes: en 1690, ce sont des nuées de chenilles qui s’abattent: «Pour s’en débarrasser, on ne trouve rien de mieux que d’avoir recours à l’exorcisme, comme s’il s’agissait de véritables démons. Les habitants présentèrent dans ce but une requête à l’évêque de Clermont. L’official du diocèse, Claude Burin, rendit une ordonnance qui confiait au curé de Sainte-Martine de Pont-du-Château le soin d’exorciser les chenilles. On instruisit un procès en règle contre l’insecte malfaisant. Un magistrat du pays, nommé Gabriel Aymard, choisi comme curateur, fut chargé de faire sortir les susdites chenilles du territoire de Pont-du-Château, et de les conduire sur un point éloigné dit des Fourches, où leurs ravages étaient moins à craindre. Nous ignorons si les chenilles obéirent à cet ordre d’expulsion, mais l’arrêt fut enregistré.» Et ni l’orage et la foudre incendiaire, ni les vents et les gelées n’ont cessé; ni la grêle, une grêle fréquente qui a tant de grosseur, et à laquelle le vent ajoute une telle force que «les jeunes veaux en sont tués et leurs mères blessées ou meurtries. Si elle ne blesse point celles-ci, souvent par une sorte de déchirure elle leur emporte le poil, et alors ces animaux perdent leur toison pour quelque temps...»

Comme l’on comprend que le narrateur, devant le désastre auquel il est présent..., la grêle étant tombée d’un demi-pied d’épaisseur... partout les vignobles jonchés de feuilles déchiquetées, de grappes coupées, de raisins arrachés et fendus, les ceps pendants... offrant l’état de délabrement et de nudité où il les voit à Sayat, en 1787, ne puisse retenir des pleurs!

Hélas! à ces antiques alarmes naturelles, à l’aigre bisou d’automne qui donne la brande aux vignes, il faut aujourd’hui ajouter la terreur d’autres terreurs encore; voici que le phylloxera attaque le département, et sur cent soixante communes productrices de vin, il en a déjà gagné soixante-six!

En Limagne.—Le «Bousset».


Royat.