CHAPITRE II
Le Puy de Dôme.—La Fontaine du Berger; le Temple et l’Observatoire, la Foi et la Science; le dieu Lug, les expériences de Pascal, le Sabbat et la Saint-Jean.—Les cratères, les cheyres, les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère, glaciers d’Auvergne.—Les carrières de Volvic; Pontgibaud, la chartreuse de Port-Sainte-Marie, la cité des Chazaloux.—Le lac d’Aydat, la champignonnière des puys.—Le soir au Puy de Dôme; la descente; nouveau métier des bergères.
Tandis que l’on va et vient, monte, tourne, zigzague, descend par les déroutants quartiers de Clermont, à tous les bouts de rues et de ruelles, c’est l’invasion du Puy de Dôme, pénétrant par chaque issue.
La montagne vous part aux yeux, pour ainsi dire.
Le Puy de Dôme, comme un boulet prodigieux lancé des forges intérieures du globe, a troué l’écorce terrestre, mais s’est arrêté là, sans plus de force pour passer tout, demeuré prisonnier par la base, son cône obtus, seul, libre vers le ciel, debout, dans le vide... Un fameux boulet, que ce boulet mort, que les hommes de toutes les époques ont fait servir à leur agrément et à leur utilité, naturellement,—comme ces obus où, après la guerre, l’on emboîtait des pendules ou encadrait des portraits.
Le Puy de Dôme, ainsi, a été agencé à plus d’une fin.
Vu de certains endroits, avec les ruines du Temple et les bâtiments de l’Observatoire, il se rapetisse un peu à l’image que je viens de constater; mais, pas longtemps: il a vite fait de se redresser de toute sa taille, de tout son grave orgueil de sommet. A mesure qu’on le contemple, que la hantise inéluctable d’y gravir se fait plus pressante, l’humeur de plaisanter s’éloigne, et le jeu ingénieux des comparaisons, dans l’esprit le plus gouailleur, cesse vite.
Le Puy de Dôme.
Quelque souvenir qu’on ait d’Alpes ou de Pyrénées plus enchanteresses, mystérieuses ou émouvantes, on ne peut dénier à la cime arverne, si fièrement solitaire, qui se montre sans ruses ni détours, d’un bloc, l’ampleur et la netteté des lignes, le charme vigoureux d’une beauté franche, loyale et brave.
Mais allons.
Quelques heures, fort courtes, tant la route offre de spectacles sans cesse variés, à mesure que l’on s’élève, soit par la Baraque, soit par Villars, soit par Fontanat, à moins de halte forcée: car l’ascension ne s’effectue pas toujours dans les délais calculés.
Voici qu’à certaine distance de la montagne, des cavaliers du train des équipages barrent le passage, à cause des exercices de tir au canon de l’artillerie, campée l’été à la Fontaine du Berger.
Par intervalles, des détonations retentissent, se propagent par échos, et, dans la campagne ou sur les flancs du mont, au milieu d’un nuage tourbillonnant, les projectiles éclatent, s’enfouissent.
Au sommet du Puy de Dôme.
Les ruines du Temple.
Lui reste sans broncher à ces coups qui n’entament guère profondément sa carapace de domite.
Une sonnerie de clairons met fin à ces canonnades.
Les cavaliers disparaissent, d’un temps de galop, laissant la voie permise, et l’on peut commencer de monter par un lacet, du col de Ceyssat, à travers l’herbe touffue et les fleurettes, ces œillets et ces pensées dont le vif coloris excite toujours l’étonnement du voyageur: j’ai lu que c’est des simples du Puy de Dôme que l’on fabrique le vulnéraire suisse, ce vinéraire si populaire, en honneur dans nos faubourgs!
Par des sentes ainsi fleuries, l’escalade est rapide! Tout proche, les ruines du Temple et cet Observatoire, qui, de loin, nous firent sourire, comme encastrés au haut d’un boulet, produisent toute autre impression. C’est la foi, c’est la science, qui ont posé ces degrés de pierre ou ces fils d’électricité. A l’une et à l’autre, quel merveilleux autel!
Panorama des Monts Dômes.—La Grande Cheyre.
Le Temple a été exhumé des fouilles nécessitées par la construction de l’Observatoire sur ce plateau célèbre par l’expérience sur la pesanteur de l’atmosphère qu’y exécuta Périer, pour son beau-frère Pascal.
Le Vasso-Caleti, temple des Celtes, suivant les études les plus récentes d’après les assises mises au jour, aurait constitué un monument considérable, des plus riches, dont l’édification fut due à toute la Gaule, non à l’Arvernie seule. Des fragments de marbres rares, de statuettes, de chapiteaux, de masques, des écrins, des médailles ont été déterrés. Par la confrontation des inscriptions et du texte des historiens, on possède la certitude que le dieu Lug des Gaulois, le premier, fut honoré là. A la période gallo-romaine, son culte se confondit avec ceux de l’Hermès grec, du Mercure romain. La puissance du Mercure arverne, des plus vastes, périclita à son tour; les barbares de Germanie dévastèrent l’édifice, tandis que les missionnaires chrétiens chassaient l’antique paganisme. L’ancien dieu, pourtant, ne mourut pas: il devint diable. Lug, après avoir été Mercure, fut Satan. Il présida aux sabbats du moyen âge. Chaque nuit de la Saint-Jean, tout ce qu’il y avait en France de sorciers et de sorcières, possédant un balai, l’enfourchait pour se réunir au Puy de Dôme. Une femme, Jeanne Rosdeau, fut brûlée en 1594 pour avoir assisté à l’une de ces messes noires où elle dut, selon son témoignage, sacrifier ses cheveux au désir d’un bouc noir «qui portait entre les cornes une chandelle noire à laquelle il donnait le feu le tirant de dessous sa queue».
Au sommet du Puy de Dôme.—L’Observatoire.
De tout cela, et d’une chapelle de Saint-Barnabé mentionnée plus tard, il ne reste que les vestiges du Temple découverts en 1875,—et le pèlerinage traditionnel, perpétué jusqu’à nos jours, des villes et des villages environnants, au matin de la Saint-Jean; il pourrait bien tirer son origine de quelque cérémonie de purification, après les offices diaboliques du Sabbat.
Aux hommes que la superstition ou la foi ne transporte plus jusqu’à la montagne, la seule curiosité peut suffire aujourd’hui; l’ascension vaut d’être accomplie,—rien que pour voir:
Si Dôme était sur Dôme
On verrait les portes de Rome,
a rimé en proverbe quelqu’un qui s’est trompé, d’abord, en croyant que le double de 1,465 mètres ferait au Puy de Dôme une altitude sans pareille, ensuite, en pensant que la vue des portes de Rome ajouterait quoi que ce soit à ce panorama sublime!
Qu’il serait fâcheux que cela ne fût pas comme cela est!
En effet, quelles perspectives, Clermont, la Limagne, la chaîne des Puys, les monts Dore, les monts du Velay, le Livradois, le Forez, etc.; cinq départements qui se prêtent à la vue, la plaine étalée sans borne au delà de la ville, les villages, les châteaux, les crêtes qui déchiquètent les lointains!
Et, plus immédiatement, les soixante cratères, isolés ou soudés par la base, la champignonnière volcanique des puys!
Le Puy de Dôme et la chaîne des Puys.
Les volcans! les cratères!
Nous avons beau, tout enfants, avoir eu devant l’esprit, comme cratères, comme volcans, des incendies crachant flammes et fumées, tout de même, le tableau du cataclysme éteint n’est pas décevant, l’imagination n’a pu jamais atteindre à ce paroxysme.
Sur les flancs du Puy de Dôme.
Malgré la végétation qui, çà et là, tranche sur les espaces mâchurés, malgré la vie qui est revenue en villages et troupeaux, çà et là, quelle solitude, quel silence d’après on ne sait quelles dévastations, quelles malédictions, inconcevables à d’autres cerveaux que ceux des géologues. Une tempête figée, ont-ils décrit, devant ces amas de produits de projections ignées, de scories, de cendres, de lave coulant de la lèvre égueulée des cratères, ou du flanc ou de la base des volcans. Une tempête figée de vagues de plomb fondu refroidies, congelées au plus fort de leur échevèlement, de leurs assauts, de leurs conflits, de leurs heurts aux volutes, aux arabesques effroyables. Une tempête enchaînée, le faîte des flots pour éternellement pétrifié, et les gouffres béants à jamais. Une tempête bâillonnée, dont les mugissements se sont tus. Et cela angoisse, ce silence au-dessus de cet océan de fureur et d’épouvante toujours dressées épouvantablement. Et c’est poignant, comme on ne saurait l’exprimer, la paix, l’immobilité de ces étendues, comme toutes secouées encore des convulsions où la mort les a saisies; paysages fantastiques, que l’on doute être réels, alors même qu’ils gisent sous vos yeux, paysages douloureux de cauchemars et d’hallucinations que ces cheyres, paysages effarés et hagards, paysages de délire que l’on ne traverse pas sans trouble et sans détresse...
Coulée de lave de Volvic et Puy de la Nugère.
Ainsi je l’éprouvai, ce désarroi, aux carrières de Volvic, à Pontgibaud, aux ascensions à travers les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère,—l’étonnement et l’horreur dont Michelet était saisi devant l’énormité sauvage des glaciers. Comme les glaciers, la cheyre monstrueuse a l’air d’être en marche, de sorte «qu’immobile, elle paraît en mouvement».
Un gué sur la Sioule.
—«Quel spectacle, s’écrie Legrand d’Aussy, de la cime du volcan! L’on voit sous ses pieds naître et descendre cette rivière de pierre, longue de plus d’une lieue, et que Guettard, quoique à tort, appelle le plus horrible et le plus grand amas de lave qui existe dans le monde. Le temps qui, depuis tant de siècles, travaille à la ronger, est parvenu enfin, par un commencement de décomposition, à blanchir un peu la surface par des lichens. Sous cette teinte de vétusté, ses protubérances sans nombre ressemblent à des glaçons charriés par les eaux. On dirait que le fleuve en est couvert dans sa vaste étendue, qu’il les entraîne à travers les deux rangs de montagnes qui forment ses rivages et que, par une pente rapide, il court vers la commune de Volvic, et même par delà, vers celles de Marsat et de Saint-Gènes, pour les renverser et les engloutir.»
Pontgibaud.—Vue panoramique.
Cependant, parmi ces cheyres raboteuses, «ces petits mondrains d’une lave brute et hérissée de pointes sur lesquelles on ne marche que comme sur des bouteilles cassées», des villes achèvent de surprendre: Pontgibaud, avec ses mines et ses fonderies, sur la pente du Puy de Côme, dont une coulée «a rejeté le cours entier de la Sioule d’une lieue dans l’ouest»; la Sioule, à la vallée accidentée où se cachait la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, au XIIIe siècle; c’est aussi sur la cheyre, dans la lave, qu’habitèrent ceux qui vécurent au camp des Chazaloux, une soixantaine de cases sèches, remontant aux grandes invasions barbares...
Vallée de la Sioule.—Chartreuse de Port-Sainte-Marie.
Ce même désarroi brutal, comme à la marche immobile du glacier, au mouvement figé des cheyres de Volvic, je l’éprouvai encore au lac d’Aydat, pauvre oasis de ces déserts de mâchefer, une guenille d’eau, qui tremble au vent du soir, là-bas...
Cratère de Lassolas.
D’ici, rien de ce qui réjouit ses bords du peu de campagne où Sidoine Apollinaire s’établissait l’été, du frais fouillis vert dont s’entourent le village, l’église, rien ne s’aperçoit de ce qui sourit et fait ce lac—rébarbatif—pourtant accueillant et doux, après les cheyres de Vichatel, de Lassolas, de la Rodde... D’ici, le lac d’Aydat, dont les déjections du rouge Puy-de-la-Vache ont obstrué le cours, n’ouvre sur toute cette région consternée qu’un œil atone, lugubre...
Les bords de la Sioule.
D’ailleurs, voici le soir, qui, sur nulle autre contrée, ne peut venir plus funèbrement; l’ombre s’entasse dans l’entonnoir des cratères, longtemps, avant de les emplir! Puys de l’Enfer, de la Rodde, de Tressoux, de Gravenoire, de la Taupe, de la Vache, de Lassolas, Puy de Laschamps, Puy de Grosmanaux, Puy de Pariou, Puy de Côme, et le grand Sarcouy ou Chaudron, et le Puy Chopine, et le Puy de la Coquille, et le Puy de Jumes, et le Puy de Louchadière, et le Puy de la Nugère—et bien d’autres que le gardien de l’Observatoire nous cite, tout en nous priant de regarder l’heure, par son télescope, sur la place de Jaude de Clermont, où la foule, aux terrasses de cafés, boit et fume. Comme on ne distingue plus entre les apéritifs des consommateurs, c’est le moment de partir si nous ne voulons être pris par la nuit, tout à fait.
Encore quelques minutes, un coup d’œil vers le petit Puy de Dôme—qui se tient au côté du grand, creusé d’un cratère, le Nid de la Poule, encore un regard vers les hauteurs de Montrognon, qui semble quelque fossile exhumé, avec sa dent colossale, et vers Gravenoire, et vers Gergovie!
Beaumont et Gergovie.
Et comment ne pas retourner un peu à Vercingétorix, à l’aspect de ce plateau, au bas duquel Clermont s’éclaire, petit à petit, comme des feux d’un camp: Vercingétorix, le seul héros—le premier de notre race—qui ne soit point fêté. Ne réclamons pas pour lui des anniversaires, des discours municipaux, des honneurs civils ou militaires; mais, tout de même, tandis que l’on ressuscite tant de ternes mémoires, il faut bien constater un peu la négligence dont est victime le guerrier à la grande moustache, dont une statue s’effrite à Paris, sur les boulevards extérieurs, dans la cour du garde-meuble qu’est devenue la maison du sculpteur! Gergovie, plateau désert depuis tant de siècles, et où le laboureur ne peut charruter un peu profond, sans rencontrer quelques pièces, quelques fragments contemporains des stratégies de César, et de l’indomptable courage des nôtres, ô Vercingétorix...
Gergovie.
C’est le soir, la nuit bientôt, plus de silence, de solitude, de mystère encore, où l’on comprend mieux le passé, les premiers âges se débattant à l’oppression de l’inconnu, le dieu Lug, saint Barnabé, le diable, les sorcières...
La Sioule à Châteauneuf-les-Bains.
La descente est rapide, et nous revoici dans la vallée, à l’obscur...
Un long troupeau de vaches et de bœufs traverse le chemin, poussé par des chiens, des conducteurs à cheval, une longue file de bétail ramenée au parc ou à l’étable, ou en route pour quelque foire, qui passe, s’efface dans un crépuscule biblique, en horde précipitée...
Et puis, çà et là, à mesure que nous rejoignons des fermes et des hameaux, ce sont des fillettes, avec leurs chèvres ou leurs moutons, qui rentrent de garder...
Elles portent péniblement des sacs pesants ou des tabliers gonflés d’éclats d’obus, provenant des bombardements du Puy de Dôme par l’artillerie de la Fontaine du Berger, qu’elles revendront au quintal; tout le jour elles se livrent à ces fouilles; un croc de fer à extraire la mitraille du sol est la houlette de nos pastoures!
La Sioule à Pontgibaud.
Sur le plateau de Châteaugay.