CHAPITRE PREMIER
Clermont-Ferrand.—L’idée que l’on s’en fait; les volcans, Bituitus et ses chiens, César, Vercingétorix, saint Austremoine, Crocus, Honorius, Evarix, Pépin le Bref, les Normands, Urbain II et la première Croisade, les seigneurs et les évêques, les Anglais, les Huguenots, les «Grands-Jours», etc.—Visiteurs illustres; ce que pensent Sidoine Apollinaire, Fléchier, Legrand d’Aussy, Chateaubriand.—Le Puy-de-Dôme à tous bouts de rues; la Cathédrale et Notre-Dame-du-Port; l’évêque saint Gal et les hirondelles inciviles; le «roman» auvergnat; les logeurs du bon Dieu.—La maison de Blaise Pascal, la fontaine Saint-Allyre et les autres, les squares, les places, les rues, la statue de Desaix.—Pourquoi Clermont manque d’alignement; malice de Riom.—Splendeur et décadence de Montferrand; une garde nationale féminine.—La population; fécondité proverbiale des Clermontoises; les nombreuses familles; encore Fléchier et Chateaubriand.
Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de souvenirs! les anciens rois d’Auvergne et l’invasion des Romains, César et ses légions, Vercingétorix, les derniers efforts de la liberté des Gaules contre un tyran étranger, puis les Wisigoths, puis les Francs, puis les évêques, puis les comtes et les dauphins d’Auvergne, etc.»
Ainsi s’exclame Chateaubriand, lorsqu’il veut, «avant de mourir, jeter un regard sur l’Auvergne, en souvenance des impressions de sa jeunesse», lorsque, enfant, dans les bruyères de la Bretagne, entendant parler de l’Auvergne et des petits Auvergnats, «il se figurait que l’Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l’on voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec de grands périls...»
Ainsi je pensais aussi, tout petit enfant, alors que dans notre maison de la plate banlieue parisienne où le Mont Valérien joue les sommets, mes parents, en patois du pays, se souvenaient, racontaient les choses de là-bas et de là-haut,—pendant qu’à l’école l’histoire de France que l’on m’enseignait était de l’histoire d’Auvergne, si souvent, où ce qui me plaisait singulièrement, c’était que mes ancêtres s’appelaient Arvernes: cela suffisait à me consoler des moqueries habituelles à l’adresse des Auvergnats, fouchtra!
Clermont-Ferrand.—Rue des Notaires.
Comme les miens parlaient, par exemple, de terribles hivers, de telles années où les loups s’étaient avancés jusqu’au village, lorsque, le lendemain, en classe, on m’apprenait que les Arvernes enrégimentaient des chiens qui manœuvraient comme des troupes régulières, et que Bituitus en commandait un assez grand nombre pour ne faire qu’une bouchée de toute une armée romaine, facilement, je mêlais tout cela, le présent et le passé, de façon à éprouver la plus grosse désillusion, quand, sur les dix ans, arrivant place de Jaude, je ne trouvais pas les gens vêtus de peaux de bêtes, des régiments de molosses et les volcans en éruption.
Clermont-Ferrand.—Rue des Notaires.
J’en gardais longtemps rancune au chef-lieu du Puy-de-Dôme, et je crois bien que plus d’un voyageur n’est pas déçu,—comme j’en ai vu qui l’étaient,—pour d’autres raisons: car la position de Clermont-Ferrand, bâti sur un monticule, en amphithéâtre, comme une île au-dessus de la plaine, est une des plus belles du monde, juge encore Chateaubriand et jugeait Sidoine Apollinaire!
Il est vrai que Fléchier prononce «qu’il n’y a guère de ville en France plus désagréable, la situation n’en est pas fort commode, à cause qu’elle est au pied des montagnes».
Clermont-Ferrand.—Notre-Dame-du-Port.
N’essayons pas d’accorder ces opinions disparates. Mais insistons sur ce point que si la curiosité n’est pas toujours satisfaite, cela tient beaucoup aux imaginations, qui espéraient plus de l’Auvergne qu’elle ne peut donner. On a toute l’histoire en tête, après la légende, et ces druides, si vagues, qui faisaient descendre les Arvernes de Pluton.
Dans la crypte de Notre-Dame-du-Port.
On sait les campagnes des Gaules, la période gallo-romaine, la splendeur d’Augustonemetum, avec «un capitole, un amphithéâtre, un temple de Vasso-Caleti, un colosse qui égalait presque celui de Rhodes;... des sculpteurs dont parle Pline, une école célèbre d’où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle; des temples de Bacchus, de Jupiter, de Mercure à Champturgues, à Montjuset, au Puy de Montaudon. Puis, les riches annales de l’Église, de saint Austremoine, premier apôtre de l’Auvergne, jusqu’à Massillon: «trente et un ou trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints; un d’entre eux a été pape sous le nom d’Innocent VI». Et la première croisade, prêchée au concile de Clermont par Urbain II. Et toute l’ère féodale. On sait Turenne (de la famille de la Tour d’Auvergne) et Desaix (né à Saint-Hilaire-d’Ayat). On sait Blaise Pascal et Michel de l’Hospital. Bref, on rêve de l’Auvergne rouge et noire, qui jeta feu et flammes avec ses volcans, de l’Auvergne pâle sous les glaciers, de l’Auvergne historique, terre d’héroïsme et de génie,... et l’on se trouve dans une paisible préfecture de cinquante mille habitants, vaquant à leurs affaires le plus ordinairement du monde, seulement inquiets du Puy de Dôme, s’il est calme ou menaçant, clair ou crasse; silhouette colossale, dressée à tous bouts de rue, inévitable, qui commande désormais le regard et la pensée, de la terre au ciel, de sa masse, aperçue de toute la Limagne, et, pourtant, comme soudaine, dressée brusquement, de 1,465 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1,000 mètres au-dessus de Clermont-Ferrand!
A Clermont-Ferrand.—Le jardin Lecoq.
Oui, tout enfant, par ces rues tranquilles où erraient des citadins en costumes de tout le monde, sans même le chapeau que j’avais vu aux charbonniers et porteurs d’eau auvergnats de Paris, devant la montagne morte, je fis la moue! Que de touristes pareillement puérils! C’est aussi que la montagne ne vient pas à vous, comme la mer. Il faut aller à elle. Et, alors, que de gens de l’avis de Chateaubriand: «Que les lourdes masses des montagnes ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes... que cette grandeur, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne... que ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement...» Et Chateaubriand, en un réquisitoire impitoyable, continue d’abaisser les montagnes qui s’élèvent, de réclamer leurs têtes comme celles de criminels avérés. Les forêts, les lacs, les ruisseaux n’obtiennent pas grâce devant son apostrophe. Mais quelle éloquente défense présente Michelet, qu’il faudrait citer tout! Et laissons la montagne plaider elle-même; elle n’est pas en peine de gagner sa cause: elle n’a qu’à se montrer pour cela; le plus insensible n’échappera pas à son despotique attrait, au vertige des sommets inéluctables autant que celui du gouffre, et qui nulle part n’est éprouvé plus fatalement qu’ici; une tentation de toutes les secondes; impossible d’y échapper; de toutes les places, de toutes les avenues, la vue débouche sur le Puy de Dôme; dès que l’on quitte des yeux les choses de la ville, c’est sur les flancs blanchâtres du mont qu’ils vont, qu’ils montent et descendent, de la large base jusqu’à l’extrémité pointue du cône...
Le square Pascal.
Et peut-être les yeux fascinés au lointain n’accordent-ils plus l’attention qu’il faudrait à Clermont-Ferrand,—où divers édifices méritent d’être visités, entre autres la Cathédrale, construite en lave de Volvic, et l’église de Notre-Dame-du-Port. La Cathédrale est un monument gothique qui ne fut jamais achevé. Chateaubriand écrit: «La voûte en ogive est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont effrayants à l’œil; c’est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la Conversion de saint Paul, un des meilleurs de Le Brun; on l’a ratissé avec la lame d’un sabre: turba ruit. Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église; on l’en a fait disparaître, dans un temps où rien n’était à sa place, pas même la mort.» Avant ce temps, le citoyen Legrand rapporte ceci:
Clermont-Ferrand.—Fontaine d’Amboise.
«On tient par tradition, dit le chanoine du Fraisse, que saint Gal, l’un des évêques, offrant à Dieu, un jour, sur le maistre-autel de la cathédrale le saint corps de Jésus-Christ, une hirondelle, traversant l’église, laissa tomber son fient sur les saintes espèces; qu’au même instant, ce saint, les ayant accusées et reprises d’incivilité, leur commanda de sortir de l’église avec défense de n’y entrer plus; que ces oiseaux obéirent à sa voix. Ce miracle dure encore; et, depuis ce moment, on ne les a plus vues voltiger dans notre mère église, sur nos clochers, ni dans les collégiales et paroissiales de la ville, tandis que les maisons des particuliers, églises et monastères des mendiants et religieuses en sont beaucoup incommodés, durant le printemps, l’été et l’automne. Messieurs de la prétendue religion réformée, qui disent que Dieu n’écoute pas les prières de ses serviteurs, peuvent, si bon leur semble, être les témoins et les spectateurs de ce prodige que plusieurs millions de personnes ont vu depuis onze cents et tant d’années, et pourront voir, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fin des siècles.»
«J’ignore si, après onze cents et tant d’années, ajoute le citoyen Legrand, les hirondelles de Clermont se souvenaient encore qu’autrefois leurs mères avaient été reprises d’incivilité; mais ce que je puis assurer, c’est que maintenant leur postérité n’est plus sensible à ce reproche et que, toutes les fois que j’ai passé auprès de la cathédrale, j’en ai toujours vu des centaines voltiger très gaiement autour des clochers...»
Clermont-Ferrand.
Je ne trancherai point de mon témoignage entre le chanoine du Fraisse et le citoyen Legrand; il peut loger des hirondelles à la cathédrale, sans qu’on les aperçoive—de la même couleur que la pierre, si brune! Je ne connaissais pas l’anecdote, non plus, qui excite la verve du citoyen Legrand contre la foi au miracle du chanoine, sans quoi j’eusse observé; mais aussi, si remarquable que soit la cathédrale gothique, je ne m’y suis jamais attardé, ne la considérant point comme le monument principal de Clermont, alors que la ville possède Notre-Dame-du-Port, un modèle parfait du roman auvergnat, œuvre des «logeurs du bon Dieu», comme se seraient appelés ceux qui y travaillèrent, collèges d’architectes, producteurs de tant de merveilles. Viollet-le-Duc jugeait que «l’école auvergnate peut passer pour la plus belle des écoles romanes». Son influence est marquée à Saint-Étienne, de Nevers; à Saint-Sernin, de Toulouse, et à Saint-Papoul. Notre-Dame-du-Port serait le type primordial de notre roman, le monument le plus ancien de ce style; elle daterait du Xe siècle, d’après M. Paul du Ranquet, qui croit avoir découvert le nom de son fondateur sur un chapiteau. Située dans une rue, entre des maisons, avec un porche en contre-bas, que de passants, comme Chateaubriand, ne furent pas avertis que ce trésor était enfoui là! à moins qu’habitué aux longs et fins clochers à jour, aux flèches effilées, aux dentelles de granit des églises de sa Bretagne, il n’ait pas goûté les proportions solides, les lignes robustes, le charme trapu, bien auvergnat, de Notre-Dame-du-Port; mais il n’aurait pas tenu sous silence les images de pierre de la porte ou de l’intérieur, d’une facture inégale, tantôt barbare, tantôt habile et méticuleuse, mais toujours intéressante; il est un Adam, après le péché originel, tiré par la barbe hors du paradis terrestre, qui marche sur le corps d’Ève tombée à terre, du plus saisissant effet. Jadis, un privilège du chapitre de Notre-Dame-du-Port donnait le droit au doyen «d’assister au chœur et d’officier en tenant sur son poing un épervier ou un autre oiseau de chasse; de se faire précéder, dans les processions, d’un piqueur tenant ses chiens en laisse; d’avoir, pendant la messe, son épervier sur une perche près de l’autel, et sur l’autel même un heaume et une cuirasse; enfin, pendant le chant de l’évangile par le diacre, de se tenir tourné vers le peuple avec une hallebarde dans la main droite et son épervier sur la main gauche».
Clermont vu des Buges.
Dans les rues, à travers le va-et-vient de la vie locale, au hasard de la flânerie, nous nous arrêtons à des maisons anciennes, à la maison de Pascal, à des façades ornées de modillons, à des noms de rues, rue des Chaussetiers, rue des Gras, à des marchés, au jardin Lecocq, à des squares, le square Pascal, à des statues, la statue de Pascal, la statue de Desaix, le Sultan juste de la campagne d’Égypte, le vrai vainqueur de Marengo qui, consultant sa montre à l’heure où le gros de l’armée fléchissait, se serait écrié: «la bataille est perdue, mais nous avons le temps d’en gagner une autre.» Ce qu’il fit, avec sa réserve—mais en y laissant la vie. Nous expédions les hôpitaux, casernes, théâtres, évêché, lycée, le lycée Pascal, palais des Facultés, la plupart de pierre de Volvic; aussi l’ensemble est-il assez chagrin, comme s’il tombait de la cendre, perpétuellement! Et pour cette raison, tant de fontaines d’eau admirable, qui devraient fournir l’agrément des places, des jardins, des avenues, si l’on avait employé granits ou porphyres, n’y mettent qu’une monotone ornementation; magnifiques eaux si limpides et fraîches, dont les jets de cristal, dans toute la joie de la lumière, ne s’élancent, retombent, s’éparpillent que comme des larmes brillantes, mais tristes, dans ces vasques de deuil, couleur de crêpe!
Il est banal d’établir des analogies entre les êtres et les choses, entre l’homme et son endroit de naissance et de vie. Mais comment résister pour Clermont et Pascal à confronter cet homme ci avec cette cité là, cette âme de lave ardente avec ce sol de volcans. En quel autre lieu d’origine se représenter mieux qu’ici, sous ce ciel éperdu, avec les horizons érodés du cratère, le génie précipité et brûlant du savant, de l’écrivain des Lettres Provinciales et des Pensées, du janséniste rigoureux et intransigeant de Port-Royal...
A Montferrand.
Par contre, je n’aperçois pas que Jacques Delille, de Clermont, aussi, mais clandestinement, puisse prêter à aucune comparaison de la sorte; il ne semble pas que le poète didactique des Jardins et le traducteur de vers de Virgile ait bénéficié en rien des énergies du terroir... Jean Domat, avocat du roi au présidial (grâce à qui des commissions furent nommées pour aller tenir les Grands Jours), contemporain et ami de Pascal, et fervent janséniste «prince des juristes modernes» qui a presque formé d’Aguesseau, inspiré Pothier, et quelquefois prévenu Montesquieu, est une autre célébrité de Clermont, dont les austères travaux sont plus «couleur locale» d’ici que les versifications de l’abbé...
Par exception à tant d’édifices de ténèbre, la fontaine incrustante de Saint-Allyre compose une petite île toute blanche, avec ses dépôts de matières calcaires, au-dessus du ruisseau par où elle s’échappe, où ils ont formé deux ponts. Un propriétaire exploite une grotte, où il soumet à la pétrification mille animaux, plantes, objets, auxquels, en un certain temps, les matières calcaires en dissolution dans l’eau, se précipitant, font des carapaces, des enveloppes blanches; dans le jardin, voici les chefs-d’œuvre du genre: vache blanche, tigre blanc, personnages blancs dansant la bourrée, un tapir blanc, un tigre blanc, des oiseaux blancs!
Dans la campagne clermontoise.—Faucheurs.
On devine quelles superstitions devaient entourer cette fontaine blanchisseuse!
Retournons dans la ville, par les vieux quartiers assez grouillants, dont les habitants expliquent la tortuosité d’une façon amusante:
«Il y a peu de villes en France, qui aient des rues aussi gauches, aussi ridicules, aussi bizarrement contournées. Il faut les avoir vues pour s’en former une idée, et à moins d’imaginer, à plaisir, des cornes, des enfoncements, des saillies, enfin des contours et étranglements continus, je ne crois pas qu’il soit possible à un architecte de former un pareil chaos. Aussi les Clermontois prétendent-ils que c’était une malice du bureau des finances, qui, étant établi à Riom, petite ville très bien percée et bâtie agréablement, voulait, par jalousie, conserver à son chef-lieu une prééminence sur Clermont, et, dans ce dessein, non seulement laissait prendre ici, pour les bâtiments, tous les arrangements biscornus que pouvait dicter le caprice, mais quelquefois, dit-on, en ordonnait lui-même de plus bizarres encore.»
Toutefois, c’est grâce à ce désordre que le promeneur est surpris si singulièrement par tant de rencontres fortuites de la montagne toujours là, soudain, à des coudes de rues, à tant de circuits et de zigzags, le Puy de Dôme, dans sa robe changeante sans cesse, au long de la journée.
A Montferrand.—Le Chapitre.
Mais, peut-être, l’orientation défectueuse de Clermont, où l’absence de plan semble une gageure, en effet, devrait-elle être attribuée aussi à tant de dévastations dont la cité ne se relevait que pour être rejetée bas, redétruite aussitôt que reconstruite. En 408, Crocus la ruine, à la tête d’une troupe de Vandales. En 412, ce sont les capitaines d’Honorius. En 471, Evarix, roi des Goths. En 761, Pépin le Bref n’en laisse pas pierre sur pierre. En 853, les Normands; en 916, les Danois et les Normands. Voilà bien assez pour expliquer le manque de symétrie sans préméditations, dans une ville qui n’a pas achevé d’être robée, arse et courrue! Car, la paix n’est que précaire: Clermont pâtira encore des querelles des seigneurs et des évêques; puis des luttes de rivalité constante avec Montferrand, avec Riom...
Le pape Urbain II prêche la première Croisade à Clermont, et pousse là le cri de Deu lo wolt (Dieu le veult), auquel répond toute la chrétienté; nombre de conciles s’y succèdent.
Mais Clermont ne tarde pas à subir l’humiliation d’être quitté pour Montferrand, qu’achète Philippe le Bel, et qui devient la ville du roi.
Puis la guerre de Cent Ans, les Anglais, les Compagnons, les Routiers!
Et les deux rivales éprouvent assez de désastres chacune pour pouvoir souscrire, avec toute la province, à la phrase de Froissart: «Ceulx de Hovergnes ne sauroient aymer les Anglois.»
Ni l’une ni l’autre, ensuite, n’échappent aux fureurs de la Réforme et de la Ligue.
Montferrand pendant la nuit.
Mais, dorénavant, Clermont triomphe.
Contre Riom, Clermont obtient d’hospitaliser les Grands Jours.
Et c’est la suprématie définitive, lorsque Clermont englobe Montferrand, administrativement, en 1731, Montferrand qui avait été Montferrand-le-Fort:
Or, en ce temps de discordes civiles,
Où sans remparts, il n’était point de villes
Ni de rocher sans donjon, sans brigand,
Il fallait voir les murs de Montferrand!
Montferrand! qui pouvait s’enorgueillir non seulement du courage de ses hommes, combattants réputés, mais de la mâle valeur de ses femmes: «En 1793, tous les hommes de Montferrand, capables de porter les armes, étant partis pour le siège de Lyon, les femmes, afin de veiller à la sûreté de la ville, s’organisèrent en bataillons de la Garde nationale féminine, composée de quatre compagnies ayant chacune capitaine, officier, sous-officiers, caporaux et tambours. Elles étaient armées de piques, et le service fut fait avec une exactitude exemplaire. Il consistait en factions, tant la nuit que le jour, aux portes de la ville, pour arrêter les malfaiteurs, et le capitaine de garde visait même les passe-ports des voyageurs.»
Montferrand! qui avait pu être qualifiée ville de grands trésors et de pillage, riche de soi, et bien marchande où il y avoit de riches vilains à grand foison, n’est plus qu’un médiocre faubourg; splendeur en poussière, dont le passé ne s’atteste qu’à des reliefs de sculpture aux maisons, à l’église, à de maigres vestiges de pierre ou de bois du XVe siècle, la maison de l’Apothicaire, la maison de l’Éléphant; les riches vilains ne sont guère plus que les patrons de guinguettes où la garnison de Clermont s’attable les dimanches.
Chateaubriand et Fléchier différaient singulièrement d’avis sur Clermont, qui n’avait pas dû changer beaucoup de celui-ci à celui-là; leur manière de voir est plus divergente encore en ce qui concerne la population.
Femmes revenant du marché.
Écoutez Fléchier:
«Si les femmes y sont laides, on peut dire qu’elles y sont bien fécondes. C’est une vérité constante qu’une dame qui mourut il y a quelques années, âgée de quatre-vingts ans, fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu’au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu’elle avait vus durant sa vie. J’en ai vu la table généalogique que M. Blaise Pascal, son fils, en a fait dresser pour la rareté du fait...»
Et Fléchier, longtemps, plaisante sur ce thème qu’ici «les femmes ne seraient stériles que longtemps après les autres, et que le jour du jugement n’arriverait chez eux que longtemps après qu’il aurait passé par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et deux ou trois dames que nous avons vues, et qui paraissaient encore bien fraîches, comptent le dix-huitième de leurs enfants, et quelques autres, que l’on prenait pour jeunes, ne comptaient pour rien de n’avoir eu que dix garçons. Aussi la vérole, qui est la contagion des enfants, s’étant répandue, s’est enfin lassée dans la ville, et, après en avoir emporté plus de mille, elle s’est retirée de dépit qu’elle a eu qu’il n’y parut pas.»
Je crois bien que cette vertu ne s’est pas tarie de nos jours encore, d’après les statistiques, et il suffit quelque dimanche d’été de se mêler à la foule qui se répand dans les environs de Clermont pour assister au défilé de copieuses familles.
Avec l’habitude maternelle d’habiller les enfants pareil, cela fait de chaque groupe une tribu aux mêmes couleurs d’aspect bien particulier. En un séjour ici, je ne me rassasiais pas de voir passer les sœurs, des compagnies sans fin se suivant, en promenade de Clermont à Fontanat, de jeunes filles, vêtues semblablement par trois, quatre, cinq, rouges et fortes, promettant, elles aussi, de superbes lignées.
Mais sont-elles jolies ou pas?
Je voudrais bien laisser la responsabilité de ce jugement à d’autres. J’ai noté comment les goûts sont partagés.
Fléchier dit non.
Chateaubriand, lui, consigne que «les femmes ont les traits délicats, la taille légère et déliée».
A qui s’en rapporter!
La population a pu s’affiner en un siècle et demi; cependant elle est restée plus solide qu’elle n’est devenue svelte ou élégante; mais, trop souvent, ceci ne s’accomplit qu’au détriment de cela; et il faut souhaiter que l’Auvergne, plutôt que de s’émacier, de gagner en grâce et en charme, ne perde pas en force et en vigueur, continue de demeurer puissante et féconde...
Clermont-Ferrand.—Place de Jaude.
Dans les Monts Dômes.—Le col des Goules.