PRÉFACE
Mon pays est mon pays, c’est-à-dire le plus beau de tous les pays, voilà ce que je pense de l’Auvergne, tout de suite...
L’Auvergne est un beau pays pour d’autres raisons, aussi!
L’Auvergne est l’Auvergne, d’abord, une région dont on peut affirmer qu’elle ne ressemble à aucune autre, qu’elle est bien elle-même, avec un caractère propre, absolument.
L’Auvergne est l’Auvergne.
On ne saurait éprouver autre part la même impression poignante que l’on ressent aux tragiques paysages de lave, aux cheyres hirsutes, aux noirs et verts cratères, aux lacs farouches qu’enferme la chaîne de nos Plombs et de nos Puys.
Il est des visages intenses que, pour les avoir aperçus une fois, l’on revoit toute sa vie: ainsi, je ne crois pas que l’on puisse perdre du souvenir la face sublime, imprévue, avec laquelle, au milieu de notre France, se dresse l’Auvergne,—cette figure, brusque et grandiose, de cataclysmes, de convulsions et de tourmentes, pétrifiée, calcinée, morte... d’où continuent à rouler, furieuses et vertigineuses, les larmes éternelles des torrents angoissés...
Mais un pays n’existe pas que par la matière de son sol, le tumulte innombrable du terrain, les lignes déchiquetées de ses horizons, la course éplorée de ses ruisseaux, la mélancolie fantasque et bourrue de son ciel.
Il faut plus, et l’Auvergne nous l’offre.
D’autres provinces peuvent vanter leurs fières origines, leurs délicates civilisations, des cités d’art, des monuments, des musées, mille merveilles qui manquent ici...
Cependant, nulle n’est plus saturée de passé.
De l’Arvernie de Vercingétorix à l’Auvergne de Pascal, du plateau de Gergovie, où le chef gaulois énervait la fortune de César, jusqu’au sommet du Puy de Dôme, à quelques kilomètres de là, où le futur auteur des Pensées faisait exécuter ses fameuses expériences, dans cet étroit espace seulement, que de choses pour toucher à jamais l’esprit et le cœur!
L’Auvergne!
Le bâton ferré de l’ascensionniste n’y peut frapper le roc, sans qu’il en jaillisse, vigoureuse et drue, quelque source d’émotion et de pensée.
Sur ces granits et ces basaltes héroïques, où s’est inscrit de l’histoire, le génie puissant de la race s’est marqué encore dans l’œuvre incomparable, indestructible aussi, du philosophe, du savant, de l’écrivain.
Et les territoires ne doivent pas leur physionomie qu’à des conflagrations de matière et d’éléments; ce n’est point que la collaboration paradoxale du feu et de l’eau, l’antagonisme des volcans et des glaciers, qui a modelé l’Auvergne actuelle...
Comment traverser une contrée en faisant abstraction des événements qui s’y accomplirent au long des âges! Je ne parle pas que des dates exactes des livres, mais encore de l’empreinte des humanités successives dans l’air, sur le ciel, où sans marquer de trace, pourtant, tout ce qui fut demeure...
«Le moindre mouvement importe à toute la nature, la mer change pour une pierre, écrit Pascal.»
La moindre pensée importe à l’univers; la montagne change pour un souffle d’homme... aussi...
L’Auvergne ne présente pas que le chaos roide de ses roches, la fougue éteinte ou gelée de ses perspectives, les tempêtes immobiles du néant; un frisson court au dos des pierres; des formes palpitent dans le contour du vent; des voix frémissent dans les pinèdes et les châtaigneraies; aux scories et aux pouzzolanes inertes du volcan, c’est comme s’il s’était mêlé une vivante poussière d’âme...
Et c’est cela, sans doute, mystérieux et magique, qui hante le cœur obscur de nos vachers et de nos pâtres.
Chassés par le froid et la faim, obligés d’émigrer aux grandes villes d’Espagne et de France, par milliers, ce n’est pas vers la plaine, les vallées fertiles, les plateaux où s’installent grasses prairies, vergers opulents, vignes généreuses, riches forêts, abondants pâturages, que retourne la nostalgie de nos compatriotes, mais au pays pauvre, sombre et rude, battu d’implacable hiver, huit mois de l’année, accablé de brutal soleil, ensuite, à l’Auvergne des crêtes démantelées, des cimes pelées, du désert, du silence, de la solitude, où ne planent que le nuage maussade ou l’oiseau vorace; à travers le travail et la fortune, joyeux et vaillants, insensibles au sort comme ces vieux monts qui supportent sans fléchir, d’une épaule si robuste, leur destinée, c’est à la morne terre qui ne pouvait les nourrir, au pain grossier de leur enfance, au mazut sordide, à leur ciel trouble et traître que leurs regrets s’obstinent.
Noble ténacité, âpre fidélité flagrante chez tous, depuis ceux dont le sentiment s’exalte par la culture et la science, jusqu’au charbonnier de qui l’on peut douter que son imagination soit soulevée et soutenue par l’étude des Commentaires ou des Lettres provinciales!
Il faut bien qu’il y ait quelque chose, pour que ce là-haut où il n’y a rien soit tant, soit tout pour nous!
A l’extrémité du jour, lorsque l’ombre comble déjà les profondeurs, escalade les pentes jusqu’aux arêtes, il est une seconde de soleil couchant où il ne reste de rose, de clair que la pointe d’aiguille d’une herbe qui tremble au soir... et tout notre être vibre avec!
Il ne s’épanouit là-haut que des petits œillets sauvages, des sauvages petites pensées; cependant de telles fleurettes un simple facteur me dit une fois:
—«Je suis en retard... il y en a de ces violettes, il y en a, que ça me fait faire des détours du diable... Vous rirez de moi... mais je ne passe jamais dessus... il me semble que ça leur ferait mal...»
Pourvu que ce quelque chose qui est au fil de l’herbe, à la corolle de l’humble fleur de mon pays, pourvu que ce quelque chose qui est tant, qui est tout pour nous, ne soit pas rien... pour le lecteur...
L’Allier au pont de Parentignat.
La tour de la Boulade.
Vue générale de Clermont.