CHAPITRE IX
Les vierges noires; Notre-Dame de Vassivière, vierge d’été; Besse-en-Chandesse.—Sainte Marie et les chemins de fer.—Miracles par devant notaire.—Les reinages.—Une procession à Vassivière en 1608.—Décadence de Notre-Dame de Vassivière.—Une procession en 1896.
Nigra sum sed formosa, je suis noire mais je suis belle, dit la Sulamite. Pour le teint, la plupart des saintes Maries auvergnates sont pareilles à la vierge du Cantique des Cantiques. Mais je ne certifierai point leur beauté: on ne peut se rendre exactement compte, à l’obscur des chapelles où elles se dissimulent plus qu’elles ne se montrent.
Quant à être noires, elles le sont, oh! noir de nuit, noir d’encre, noir de nègre, blocs de ténèbres compactes dans le sombre de nos églises de montagne, comme les visages à masques de suie des ouvrières dans les mines, comme les figures barbouillées des charbonnières dans leurs boutiques.
Cette couleur des statues de Notre-Dame du Puy, de Notre-Dame de Murat, de Notre-Dame de Mauriac, de Notre-Dame d’Aurillac, de Notre-Dame d’Orcival, de Notre-Dame du Port, de Notre-Dame de Vassivière, etc., quelles explications en fournir, quelle signification lui attribuer?
Ces effigies sont-elles d’antiques idoles indigènes des cultes expropriés qui précédèrent le christianisme et que, après l’évangélisation de la contrée, la religion nouvelle prit à son service, de la même façon qu’elle se logeait dans les temples des divinités vaincues?
Orcival.
Ou bien d’exotiques prisonnières ramenées des croisades?
La chapelle de Vassivière.
Ou bien d’orthodoxes images, qui ne sont pas noires pour des raisons ethnographiques, mais, symboliquement, furent voulues ainsi, taillées ou peintes de la sorte exprès, par nos artisans, suivant les exégèses erronées des siècles, jusqu’à la critique moderne, qui considéraient le profane Cantique des Cantiques comme un livre sacré... suivant les commentaires mystiques, désormais abandonnés de la science, où la Sulamite de Salomon devenait la mère de Dieu: noire par la douleur, «quia decoloravit me sol», parce que le soleil m’a ôté mes couleurs, ajoutait-elle: le soleil, c’est-à-dire la vie, la souffrance, les déchirements, proposait-on dans l’une des soixante-dix interprétations audacieuses de ce texte toujours détourné de son sens réel!
Délicates controverses où il est difficile de se hasarder. Peut-être, d’ailleurs, chaque hypothèse a quelque valeur; peut-être, il faudrait créer des groupes, assigner des origines diverses, après une étude complète; une classification méthodique reconnaîtrait peut-être des idoles, des Isis tenant le petit Horus sur leurs genoux, transformées en Marie et Jésus, et des Vierges authentiques, de vrais enfants Jésus, sculptés dans l’ébène ou colorés, par imitation, ou pour se conformer au Cantique des Cantiques. Sous les vêtements, les couronnes, qui les cachent, au profond et dans le haut des chapelles où elles se reculent, à peu près inaccessibles au regard, nos Vierges noires, anciennes ou récentes, modèles ou copies, apparaissent toutes à peu près semblables, barbares et lourdes faces de cirage,—auxquelles alla quand même, comme à une claire lumière, la foi de nos villes et de nos campagnes,—sans préoccupations d’archéologie.
Quelle ne fut pas la vogue de Notre-Dame de Vassivière, entre autres, aux pèlerinages perpétués jusqu’à nos jours, la plus célèbre de toutes...
Vassivière, qu’une étymologie, plus pittoresque que savante, tire du patois vas-y-veire, vas-y-voir, réponse des fervents aux incrédules!...
A Besse-en-Chandesse.
D’autres veulent que Vassivière provienne de Vachivière, Vaccivière, lieux de pacage des troupeaux de vaches; la chapelle de la Vierge noire, en effet, est située à treize cents mètres, aux flancs des assises du Sancy, non loin du lac Pavin, dans le désert d’herbages où se disséminent les burons, où le bétail monte à l’estive, pour redescendre à l’automne; Vassivière, site unique pour la demeure de la patronne des batiers, cette montagne cernée d’eaux par la Couze et la Clamouze, naturel et magnifique piédestal à cet humble et sublime sanctuaire; l’endroit n’est point d’invention moderne, d’ailleurs; les Celtes auraient eu là un temple dédié à la déesse des rivières et des fontaines qui entourent le mont: Vassivière serait vas iver, le temple de l’eau...
Une rue de Besse.
On a proclamé que la religion catholique était une religion d’été, à cause de l’agréable fraîcheur de ses édifices: la Vierge de Vassivière est exclusivement une Vierge d’été; aux froids, en même temps que les troupeaux, elle dévale, pour hiverner, à Besse-en-Chandesse.
Alors, seulement, elle consent à s’agourer à la paroisse.
Mais, dès que la neige cède aux rayons de printemps, et que l’avrillée recommence de gravir les pentes, la Madone des sommets ne tient plus en place, sous les voûtes qui la protégeaient de l’hiver; il lui faut sa montagne; et, si l’on tarde à la délivrer, comme les troupeaux impatients qui, sentant le renouveau, brisent leurs chaînes de l’étable si on ne leur donne pas le bond assez tôt, elle s’évade; un matin, le bedeau s’aperçoit de la fugue.
On n’a point recours à la gendarmerie, on ne songe point au vol ni au sacrilège; on sait depuis des siècles où se renseigner lorsque la Vierge noire disparaît; c’est qu’elle a transhumé, repris à Vassivière ses quartiers de la belle saison; le sûr abri de la cité fortifiée, avec ses reliefs de moyen âge, sa tour du beffroi, ses maisons à fenêtres grillagées, à écussons, à encorbellements, ne l’a pas retenue...
Noire comme la Sulamite, comme la Sulamite, encore, ravie et entraînée à la ville, elle n’y oublie point le berger et les champs; elle frissonne à la voix qui chante à travers la montagne...
Besse.—Le beffroi.
Vainement, on s’est ingénié à la garder ici,—les Bessois soucieux, pour cette dame pleine de miracles, d’un asile plus décent que ce mesquin oratoire du plateau de Vassivière,—toujours elle a repris, à son heure, le chemin de sa demeure de prédilection...
La Vierge Marie, en tous les tons, de toutes les tailles, blanche ou noire, idoles christianisées ou statues véridiques, gauches ébauches taillées au village ou fontes colossales, est fort honorée dans nos montagnes.
Aucun autre diocèse que celui de Saint-Flour ne possède autant d’effigies de la Vierge couronnées. Menues comme celles des bourgades ou monumentales comme Marie, reine de haute Auvergne, qui s’érige sur le rocher de Bonnevie, à Murat, ou Notre-Dame de France, au Puy, elles tiennent tout le pays:
«Au même temps se fait jour, d’une merveilleuse manière, écrit l’abbé Chabau, le dessein de la Providence dans la distribution, sur notre territoire, des centres de dévotion à Marie. La voie ferrée de Capdenac à Arvant traverse le département du Cantal, du nord-est au sud-ouest, dans sa plus longue diagonale, en passant par Aurillac et Murat. Or, il est remarquable que, depuis Maurs jusqu’à Massiac, la voie est échelonnée de pèlerinages, de chapelles, de statues à Marie. De Quézac à Laurie, on ne compte pas moins de quinze stations pour le pèlerin, disposées sur ou proche la voie. Ainsi, depuis longtemps, la Vierge avait pris possession de ces vallées et défilés que devait suivre la ligne la plus fréquentée, assurément, de toutes celles qui pourraient encore un jour traverser nos montagnes. Observons encore qu’après Notre-Dame de Quézac, qui tient pour ainsi dire les portes du midi, on ne trouve, jusqu’à Aurillac, qu’un ou deux sanctuaires voisins du chemin de fer; mais, à partir de cette dernière ville, dans la partie du trajet la plus difficile et la plus dangereuse à la fois, ils se multiplient et se pressent comme pour y être le palladium des voyageurs. On a remarqué en effet que, depuis l’établissement de cette ligne, en 1866, il ne s’y est produit aucun accident de personnes. Sur cette ligne, il est un point stratégique entre tous: c’est Neussargues, où la voie venant de Séverac-le-Château, par Saint-Flour, rejoint la ligne de Capdenac à Arvant, pour aboutir tôt ou tard à Bort. Là, trois grandes compagnies se donneront un jour la main. Or, la sainte Vierge avait, à l’avance, pris possession de ce point central, par l’érection, en 1853, du premier sanctuaire du diocèse dédié à l’Immaculée-Conception... Prise de possession providentielle! Il est, au-dessous d’Aurillac, un autre point, la Capelle-Viescamp, où viennent aboutir, après s’être réunies un peu auparavant, les deux voies en construction de Saint-Denis-lez-Martels et d’Eygurande; Notre-Dame n’a eu garde de négliger ce poste. Mais ici, au lieu de se saisir du point central, comme à Neussargues, elle s’est emparée des quatre aboutissants, dont trois étaient déjà en sa possession: Notre-Dame des Miracles tenait celui du nord; Notre-Dame du Cœur, celui de l’est; Notre-Dame de Quézac, celui du midi; l’issue de l’ouest était libre. Et voilà que Marie en a pris officiellement possession, en se postant à Laroquebrou, par l’érection solennelle, il y a deux ans, de sa majestueuse statue...»
Besse.—Tour des remparts.
Mais revenons à Notre-Dame de Vassivière, dont le culte brilla et se ternit, subit des éclipses, passa par bien des vicissitudes, jusqu’à l’abandon, la ruine, presque l’oubli, sauf de la part des habitants de la région immuablement fidèles, et, avec raison, car Notre-Dame de Vassivière sut se relever de sa décrépitude passagère; mais il n’était que temps de se manifester, et vigoureusement, pour raffermir les croyants, assaillis, pressés par les progrès de la Réforme.
L’habitude, plus que tout, faisait encore se découvrir les voyageurs devant l’image encastrée dans une muraille, qui subsistait seule des démolitions. Beaucoup déjà négligeaient le salut à la sainte noiraude de Vassivière. Mal en prit, un jour de juin 1547, au nommé Pierre Gef, dit Sipolis, «qui peut-être avait déjà prêté une oreille trop complaisante aux doctrines prêchées à Issoire». Brusquement, tout s’obscurcit autour du sceptique; il est aveugle; mais, tandis que la lumière du soleil cessait de pénétrer dans ses yeux, une autre éclatait en son âme: il reconnaissait d’où était tombée la malédiction; il implore Notre-Dame; et s’en tire avec une promesse de «reinage»; la vue lui est rendue.
D’autres événements tout aussi merveilleux se succédèrent: c’est alors que le clergé et les notables de Besse décidèrent d’installer confortablement à Besse la miraculeuse statue de Vassivière.
On monta la quérir en grand cortège, on l’installa en pompe...
Le lendemain, elle avait disparu, regagné la montagne...
A Vassivière.—Les drapeaux des paroisses.
Deux, trois, quatre fois on la redescendit; toujours elle refit l’ascension...
Il fallut s’incliner à sa volonté, bâtir là-haut, se contenter d’hospitaliser, aux mois glacés, la Vierge noire qu’au printemps il faut reconduire à son plateau solitaire, si l’on ne veut pas qu’elle y retourne d’elle-même.
Que ne doit pas Besse-en-Chandesse à la Vierge noire de Vassivière! Juchée «à la pointe du haut clocher de l’horloge de la cité, comme une des principales gardes tutélaires d’icelle», elle aurait préservé Besse du capitaine huguenot Mathieu Merle, des agitations de la Réforme, des guerres de la Ligue...
Que de manifestations de son pouvoir surnaturel, rapportées par Me Jean Cladière, qui reçut les dépositions!
Voici quelques-uns de ces miracles par devant notaire: tantôt, c’est l’indévôt puni de cécité; l’énergumène délivré, après avoir gravi la montagne à genoux; le malin esprit exorcisé dans une tempête de tonnerre et d’éclairs, où, le temps remis au beau, «la puanteur toutefois ensoufrée de l’air demeura prou au nez de plusieurs personnes...»; le sergent Peyrenc, qui prit «d’une petite coquille (où les pèlerins laissaient leur dévotion) seize deniers desquels il paya son dîner chez le sire Jean Boyer...», privé de la vue; un mort-né ressuscité; une bourse retrouvée, que son propriétaire seul put ramasser, aucun de ceux qui l’avaient vue à terre et qui l’eussent volontiers levée n’y ayant réussi; la guérison d’un atteint de la foudre; et celui-ci sauvé de l’eau, où il allait périr, par une invocation à Notre-Dame de Vassivière; et celui-là, un moqueur de la procession qui se rendait d’Allanche à Vassivière, soudain perclus de tous ses membres. Voici une paysanne, «pieds nus, en chemise, un jour ouvrier», qui vient remercier la Vierge noire d’avoir garanti du loup son fils âgé de trois ans, sorti de la maison pour épancher de l’eau, et que la cruelle beste avait déjà dans sa gueule, qu’elle ne lâcha qu’au cri de: «Vierge Marie de Vassivière, secourez mon enfant!...»
Vassivière.—Après la messe.
Miracles d’autre sorte: Vassivière possède une fontaine, inépuisable pour les pèlerins, mais «qui ne veut être employée à aucun usage profane»; auquel cas elle se tarit sur-le-champ; une servante y voulant puiser une seille d’eau pour la lessive, la fontaine se dessécha soudain.
Encore ceci: l’image qui tourne le dos à l’entrée d’un hérétique; l’hérétique, malgré tout, s’obstine à vouloir boire, porte le bassin à sa bouche: mais l’eau, à l’instant, se corrompt dans la coupe.
Et mille autres!
Cette fillette, presque morte sur le pavé, étant tombée d’une fenêtre, que le père, suivant le remède commun, fait mettre dans la peau chaude d’un mouton écorché tout vif; soins inutiles; mais la mère songe au magistère souverain; et par Notre-Dame de Vassivière, jamais plus la fillette ne se ressentit de rien.
Ce n’est pas tout: Notre-Dame de Vassivière rendit encore la respiration à des catarrheux, tira de la dernière extrémité des muets, des paralytiques, des fiévreux, des apoplectiques, ressuscita des personnes noyées depuis six mois, alla même jusqu’à guérir une femme «d’un égarement d’esprit».
Enfin, le froid, le vent ou la pluie diminuent, les incendies s’apaisent dès que l’on porte la sainte image en procession!
On imagine que tout cela se répandit fort en dehors de la province, et que c’est de partout que l’on accourut se prosterner devant la puissante Vierge de Vassivière, où se célébrèrent des fêtes éclatantes: «Chaque fête de Notre-Dame avait un roi et une reine qui achetaient aux enchères leur royauté, c’est-à-dire le droit de suivre dans un appareil fastueux la procession de la madone, afin de relever l’éclat de la cérémonie et faire honneur à la Vierge. Le prix du reinage était versé dans la caisse de la marguillerie et affecté aux besoins du culte. Le roi et la reine étaient accompagnés d’une cour nombreuse, amis ou gens de louage, parés d’habits de gala et figurant des gentilshommes, des dames d’honneur, le tout formant un train royal, avec instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et tout plein de soldats armés.»
A Vassivière.
Le défilé des reliques.
(La tradition des reinages n’est pas encore éteinte aujourd’hui, mais elle a subi de telles modifications qu’on peut dire qu’il n’en reste plus que le nom et l’usage de verser une certaine somme à la marguillerie. Le privilège des acquéreurs de reinages est maintenant de porter sur leurs épaules les brancards qui supportent la statue de la sainte Vierge, lors des processions de la montée ou de la descente.)
Vassivière.—Le départ de la procession.
Lisez la narration du P. Coyssard, témoin oculaire des mémorables solennités de 1608 et de 1609, qui marquent dans les fastes religieux de l’Auvergne où avait déjà retenti le Dieu le veult de la première croisade, et qui opposait maintenant une digue infranchissable à l’envahissement du calvinisme:
«... Le 2 de juillet on faict la principale procession de Nostre-Dame. Si la pluye ou quelque autre grande incommodité n’empesche, comme il advint l’an 1608, qu’on la différa jusques au 1er dimanche du mesme mois, que les confrères du Rosaire devoyent faire la leur, dont celle de Vassivière en fut plus célèbre, comme on pourra voir par l’ordre qu’on y garda.
«Premièrement il faut noter que la confraternité dudit Saint-Rosaire est composée des plus apparents ecclésiastiques de Besse, comme de messieurs de la justice et du consulat, et autres du commun peuple, tant hommes que femmes, jusques au nombre de six à sept cents. Tous cesquels en corps, avecque le reste de la ville, ayant fait les préparatifs nécessaires, et chascun s’étant mis en l’équipage requis, se rendirent dans l’église sur les six heures du matin, au son et carillon des cloches, suivant la publication qui en avait été faite le jour devant.
«Donc après les oraisons accoutumées au départ, l’on commence à se ranger et mettre en ordre, et la procession à marcher fort gravement par les rues et places de la ville bien nettes, jusques en Mèzes où, selon la coustume l’on s’arresta, soubs les trois grands arbres près de la croix, et y fit-on quelques prières, puis de mesme sorte l’on monta bellement jusques à celle du mont Berteyre, où fut la seconde station, pour y faire les supplications ordinaires et donner un peu de respi aux plus foibles, lesquels poursuyvirent leur chemin, continuans leur dévotion jusques au sommet de la montaigne de Vassivière, où faisant alte, saluèrent la belle croix qui y est dressée, devant laquelle fut chanté par les musiciens le Stabat mater dolorosa, en faux bourdon très dévot. A l’harmonie duquel, et de quelques autres motets, les pèlerins estrangers qui prioyent dedans et dehors la chapelle de Nostre-Dame, assez distante, y accoururent en foule, et en tel nombre qu’il passoit les six mille, et ce pour voir la procession si bien rangée, laquelle ils accompagnèrent dévotieusement, admirants son bel ordre qui estoit tel dès le commencement.
«En premier lieu marchoient devant icelle quatre jeunes enfants habillés de robes blanches, faictes en aulbes, chascun sonnant une clochette, et au milieu d’eux un pèlerin de Saint-Jacques portoit la bannière, de tafetas rouge et bleu, ayant d’un costé l’image de Nostre-Dame et de l’autre celle de saint Jean-Baptiste, en broderie.
«Après venoient les autres pèlerins dudict Saint-Jacques, faisant deux rangs, chascun avec son bourdon à une des mains et son chapelet en l’autre, comme en teste leur chapeau de voyage, parsemé de petites images de jayet et de coquilles de mer, et d’aucuns le mantelet de cuyr sur les épaules, étant quarante de bon compte.
«En la procession de l’an 1609, la plupart des jeunes enfants de la ville survolent deux à deux, chantant les litanies tantost de Nostre-Dame, tantost celles des Saincts, comme les filles toutes voilées de linge blanc, ou deschevelées, et, une bonne partie, pieds nus.
«Peu de distance après suivoyt un jeune fils, paré du tout comme les précédants, portant un falot de fer-blanc avec un cierge allumé dedans, et au bas d’icelui, étoit attachée l’image de Nostre-Dame du Rosaire, avec cet escripteau:
Te virgo sacer ordo colit, colit ordo profanus;
Te Christi matrem cœlica turba colit.
«Es deux costez du susdict estoient autres deux semblables, chascun ayant une guirlande de fleurs en teste, et portant en main une torche avec les deux escussons des deux premiers mystères joyeux de l’Annonciation et Visitation de la Vierge.
«Tout après venoyent deux diacres revestus selon leur grade, portant deux belles haultes croix d’argent, suyvis d’un troisième qui tenoit l’aspergez en main, accompagné d’un petit porte-bénetier pour donner de l’eau bénite à ceux qu’il rencontroit par chemin.
«Le corps de messieurs de l’église et communauté de la ville suyvoit modestement deux à deux, en fort belle ordonnance; les rangs esloignez l’un de l’autre de six pas, tous parez, sur leurs aulbes ou surpelis de belles chappes de velours, de satin, de damas, en broderie d’or et de soie, mesme celle de feu Me Batuti, natif de Besse, conseiller du Roy au Parlement de Toulouse.
Vassivière.—La foule des pèlerins.
«Parmi ces messieurs estoient deux bourdonniers avec leurs bourdons d’argent doré et leurs chappes de damas blanc, lesquels, comme maistres de cérémonie, alloient et venoient pour entretenir l’ordre, et pour entonner les psaumes ou hymnes qu’on devoit chanter.
«Après marchoient trois autres jeunes enfants, accomodez comme leurs premiers compagnons, portant les trois autres mystères joyeux de la Nativité, de la Présentation et du Retrouvement au Temple.
«Vingt et cinq petits anges les talonnoient pas à pas, accoutrez comme il convient avec leurs aisles et perruques, portant chascun quelque mystère des trophées sacrez de la Passion de Nostre Seigneur Jésus-Christ, mesme le portraict au naturel du sainct suaire, envoyé de Besançon, cité impériale, par le P. M. Coyssard, lors recteur du collège de la Compagnie de Jésus, l’an 1601; tous conduits par l’archange saint Michel, comme leur capitaine, équippé de toutes pièces, la palme en main, en signe de victoire, chantant les litanies.
«Ceux-là passés, autres cinq enfans de mesme taille et de semblables habits, portoient autant de flambeaux avec les escussons des cinq mystères douloureux, savoir est: de l’Oraison au jardin, de la Flagellation, du Couronnement, du Port de Croix et du Crucifiement.
«A cinq ou six pas de là suyvoient les deux rangs des douze Apostres, habillez à l’antique de riches ornements avec leurs diadesmes, perruques, et fausses barbes convenables, ayant en mains les instruments de leur martyre et autres marques pour estre mieux distingués et recognus du monde, chantant les litanies de Nostre-Dame ou quelques hymnes à propos.
«Les Prophètes marchoient après, fort majestueusement revestus à l’ancienne: Moyse avec ses cornes de rayons, David avec sa harpe, Salomon avec son sceptre et sa coronne, et ainsi des autres, chascun tenant l’escripteau de sa prophétie, ou figure, concernante Nostre Sauveur ou Nostre Dame, comme Moyse: Ipsa conteret caput tuum, et Rubus incombustus, ou Scala Jacob, non est hic aliud nisi domus Dei et porta cœli; Salomon: Hortus conclusus, fons signatus; Ésaïe: Ecce virgo concipiet, etc., etc.
«Icy les cinq mystères glorieux de la Résurrection, de l’Ascension, de la Mission du Saint-Esprit, de l’Assomption de la Vierge et de son Couronnement, estoient portez à la façon des autres par cinq jeunes garçons avec leurs torches et coronnes de roses, comme quatre autres semblables qui les accompagnoient, couverts de grandes escharpes de tafetas de couleur et de beaux rasoirs blancs par-dessus, portant des chandeliers et cierges avec les saints noms de Jésus et de Marie dans des chappeaux de fleurs.
«Le chœur des musiciens marchoyt immédiatement, tous revestus de beaux surpelis ou de belles aulbes, et les petits choristes avec leurs tunicelles, suyvis de M. le curé qui, paré d’une magnifique chappe, portoit le saint reliquaire de la glorieuse Vierge, costoyé de deux diacres, avec leurs riches tuniques, chascun tenant un encensoir en main. Après venoient six anges, deux desquels portoyent deux vases pleins de diverses fleurs avec des distiques en latin, et les autres quatre autant de gros cierges sur des chandeliers, escussonnés des mystères de la Nativité, Annonciation, Purification et Assomption de Nostre Dame.
«La saincte Image, laquelle couronnée à l’impériale (comme son divin Enfant-Jésus, en son giron) d’une couronne garnie de pierres précieuses, et affublée d’une robe d’un grand prix, assise comme dans un throne ou tabernacle ouvert, à quatre colonnes revestues de toile d’or, et un surciel frangé, très riche. L’Image saincte de la Vierge estoit portée sur les espaules d’un diacre et soubs-diacre fort honorablement habillez de fines aulbes et de fort excellentes dalmatiques, comme l’arche d’alliance, figure de la mère de Dieu, ne pouvoit estre portée que sur les espaules de deux lévites sanctifiez. Deux anges l’accompagnoyent avec deux flambeaux: à celui de droite estoient attachées les armes du roy, my-parties de France et de Navarre, avec cet escripteau: S. Maria Deum pro rege nostro christianiss. exora, ut in æternum vivat cum beatis, et à celuy de sénestre celles de M. le Dauphin, comte d’Auvergnes, escartellées de France et de Dauphiné, ayant au milieu dans un petit escu la tour d’argent en champ d’azur parsemé de fleurs de lys d’or sans nombre, avec ce rouleau: Fiat pax in virtute tua, et abundantia in turribus tuis, et le tout dans deux braves chapeaux de triomphe, tissus artistement de branches de lierre ressemblantes à du verd laurier.
«Après tout cela venoient quatre hommes robustes portant (comme les explorateurs de la terre promise portèrent en un levier le gros raisin), deux à deux, les deux grands cierges du Roy et de la Royne de Nostre-Dame, pesants et fort gros, chascun ayant les armoiries et livrées au blason d’iceux qui les suivoyent avec leur train royal, instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et tout plein de soldats armez.»
Inutile de dire que les dons affluaient, que le trésor s’accroissait, et que Vassivière connut l’ère des splendeurs et des magnificences... Aussi les désastres de l’oubli, de l’indifférence, de l’ingratitude...
Ses richesses attirèrent les voleurs, et, la Vierge noire, qui avait frappé de cécité le sergent coupable d’un larcin de seize deniers, se laissa dépouiller en 1669, de lampes, de ciboires, de calices, de colliers, de cœurs, de chaînettes, de chasubles, de robes, etc.; une partie seulement fut recouvrée, et l’un des voleurs arrêté, brûlé sur la grande place de Saint-Flour.
Environs de Vassivière.—Le lac Chauvet.
D’ailleurs, aux siècles suivants, le prestige de la Vierge noire périclita, au point que la Révolution le trouva tout à fait délaissé; la chapelle fut fermée, pas même revendiquée comme bien national: les fermiers de la montagne de Vassivière se l’approprièrent et en firent une grange à foins. Ce ne fut qu’au commencement de ce siècle que la chapelle fut restaurée; l’image d’autrefois avait été si mutilée qu’il fallut en dresser une copie, où l’on fit entrer les débris de l’ancienne, «de même que dans la construction d’un navire on fait entrer, comme gage de protection, le vieux bois qui a résisté à toutes les tempêtes, et qui a fidèlement rendu au rivage des milliers de passagers...»
Un chemin de croix de pierres, montant à Vassivière, un autel en plein air, deux ou trois misérables auberges, un pauvre groupe d’humanité, dans ces parages de vaste solitude, composent à présent l’aspect ordinaire de ce pèlerinage... Mais, deux fois l’an, à la montée, à la descente, toute la région pendant un jour, une semaine, est traversée de pèlerins, de processions, sur les routes de Besse, de Latour, d’Église-Neuve. On y vient de Compains, d’Espinchal, du Valbéleix, du Chambon, de Saint-Victor, de Saint-Diéry, de Saint-Anastaize, etc.
Au jour du pèlerinage, des files de monde arrivent par toutes les dressières de la montagne; il trotte des milliers de charrettes bondées de gens sur les routes: tout le plateau n’est qu’une forêt de brancards de voitures dételées: la multitude fourmille là, dînant, priant, chantant: mais ce ne sont plus les somptueux cortèges de l’an 1609!
Au lieu de musiciens «aux beaux surpelis», de petits anges «à aisles et perruques», etc., etc., les bannières, croix, emblèmes, sont portés, ou suivis par de simples prêtres, des paysans en blouse, des enfants de chœur pris au catéchisme, des jeunes gens coiffés de vulgaires «canotiers» ou «panamas», des fillettes, fières de leurs ombrelles et de leurs chapeaux de la ville; après le clergé, les costumes des sapeurs-pompiers, les casquettes des fanfares, voilà à peu près tout ce qui tranche sur les redingotes des notables, les feutres à larges bords des montagnards, l’accoutrement banal des paysannes qui n’ont guère conservé de jadis que, çà et là, quelque coiffe, quelque bijou... Et puis, au lendemain, les cierges éteints, l’encens évanoui, les cantiques tus, les pèlerins en allés, le plateau de Vassivière recommence d’être vide et silencieux, avec sa petite chapelle, la sacristie où l’on vend de menus objets de piété, les trois ou quatre sordides débits, à l’anneau desquels le curé de passage attache sa monture, le temps d’une génuflexion et d’une prière; où le voiturier donne l’avoine aux chevaux pendant que l’on s’arrête aux béquilles déposées par ceux à qui la noire image a fait retrouver leurs jambes, les ex-voto de cire, les naïves inscriptions de souvenir et de reconnaissance...
Besse.—Une boutique.
Un buron sur les flancs du Plomb du Cantal.