CHAPITRE VIII
Les lacs; lacs par accident.—Les lacs de Guéry, de Chambon, de Montcineyre, etc.—Le lac Pavin; l’eau maudite.
Si l’on s’en rapportait à nombre de photographies ou d’illustrations, on serait tenté de croire que l’Auvergne peut fournir un contingent de marine à la France; je n’ai guère aperçu de dessins et de tableaux de nos lacs où ne figurât quelque bateau; léger agrément imaginé par des personnes pour qui, sans doute, ces eaux désertes n’offraient pas un spectacle assez mouvementé; c’est ainsi que tant d’amateurs, fiers de leurs appareils du dernier modèle, de suprême perfection, en guise des sommets où ils gravirent, des monuments qu’ils visitèrent, ne vous rapportent jamais que leur famille en bouquet, en grappe, en espalier, au premier plan de tous les paysages, de tous les aspects d’art ou de nature, qui s’en trouvent trop sensiblement modifiés; grâce à de ces erreurs, qui consistent à clicher trois personnes agitant des chapeaux et brandissant une bouteille, sur un pic à peu près inaccessible, on le diminue à la simple altitude d’un talus de fortification, et son caractère s’en trouve tout compromis; la plus hautaine solitude est traduite en dimanche populaire; donc, défions-nous des gravures où l’on rencontre des barques sur les lacs auvergnats; un canot et un pêcheur au lac d’Aydat ou au lac Pavin, cela ne constitue pas une flotte. Les lacs d’Auvergne sont bien peu des lacs.
La Roche-Thuillière et la Roche-Sanadoire.
Non qu’ils manquent de superficie ou de profondeur; il en est de vastes, et, longtemps, la plupart furent réputés insondables; ce n’est donc pas pour insuffisance de diamètre ou de volume d’eau que l’on peut s’étonner de la dénomination dont ils jouissent régulièrement sur les cartes ou dans le pays, qui est, d’ailleurs, appelé la région des lacs.
Mais que leur physionomie est différente de celle que l’on suppose, d’ordinaire, à ce mot de lac; qu’ils sont à part, qu’ils sont autres—nos lacs qui n’en sont pas, des lacs par accident, comme on s’est exprimé à merveille, sur ces lacs montagnards, presque tous dans le massif du Mont-Dore, soit qu’ils jonchent le fond d’un cratère,—la coupe,—jamais si bien nommé, soit qu’ils résultent d’un ruisseau accumulé, à un barrage de lave, lacs imprévus, lacs oubliés, lacs perdus, lacs en exil, réfugiés, bannis ou déportés là, aux révolutions volcaniques ou aux restaurations glaciaires.
Oui, par les sites rebelles où ils s’isolent, où ils s’expatrient, pour ainsi dire, en ermites excessifs, sur ces sommets, tout contre le ciel, comme dans la volonté de n’avoir rien à refléter de terrestre, ils n’offrent aucun trait de comparaison avec le lac classique, familier et complaisant où se mirent les passions humaines, où s’effeuillent les cœurs et les fleurs, se penchent des visages d’avril ou d’octobre, de désir et d’amour, de regret et de mélancolie, où rêvent de s’attarder nos destinées. «Le plus beau, peut-être, ou le plus singulier de l’Europe entière», a dit un voyageur de l’un deux: je ne m’inscrirai point en faux contre ce jugement; je ne connais pas tous les lacs d’Europe; mais si l’on peut en préférer aux nôtres pour la situation, les dimensions, les agréments de vivre, je n’en ai pas abordé, et je doute, en effet, qu’on en puisse voir de plus singulier où la commotion de l’imprévu et de l’inédit, où le choc de la surprise et de l’admiration soient plus irrésistibles qu’au Pavin!
Lac de Guéry.
Lac Chambon.
Des réservoirs lacustres épars sur les monts Dore, le lac de Guéry est le plus élevé, 1,200 à 1,300 mètres, près de la Roche-Sanadoire et de la Roche-Thuillière: non pas deux roches, mais deux monts, dont les prismes basaltiques, à l’altitude de 1,288 et 1,296 mètres, sont vis-à-vis «comme les montants ruinés d’un portique gigantesque» émergeant du ravin où s’encaisse le ruisseau de Rochefort: la Roche-Sanadoire où se dressait une forteresse dont les vestiges se sont écroulés avec la tête même de la Roche, comme décapités par les éboulements... Le lac de Guéry est peu profond, ce qui lui vaut de geler à peu près de novembre à mai, sur ce col des monts où, lorsque l’on se rend de Clermont-Ferrand au Mont-Dore, on peut l’explorer à loisir; car les voituriers n’omettent pas d’y faire halte: non que le besoin les harcèle de s’extasier à la cascade qui y descend du Puy-Gros et de la Banne-d’Ordenche,—mais à cause de la cantine installée là...
Lac de Montcineyre.
Entre ces lacs par aventure, le Chambon, nappe prisonnière, comme le lac d’Aydat, est le plus notoire; occasionné par une barre de lave du Tartaret (volcan dont les déjections scoriacées parsèment l’étendue au loin, et dont les éboulements énormes ont endigué la Couze). Celle-ci ne s’est point résignée, d’ailleurs, partie pour courir le monde, à cette stagnation subite: elle saute par-dessus sa barrière, s’évade, et comme, d’autre part, les éboulements continuent de se produire, le lac est fort menacé en tant que lac; ce n’en est plus un, pour les vieillards qui le connurent plus considérable; les jeunes peuvent croire que les anciens radotent, comme les marins d’une autre époque qui affirment aux novices en partance que la mer n’est plus si salée, ni sauvage que de leur temps; les riverains du Chambon ont raison, leur lac se rétrécit et se comble, et le siècle viendra où il sera effacé, desséché,—lac honoraire!
Lac de Bourdouze.
Les lacs d’Auvergne, en outre de ceux-ci, et de quelques-uns comme l’Issarlès, dans le Velay, le Saint-Front dans le Mézenc, le lac des Sailhens en Aubrac, ce sont encore le lac d’Anglard, le lac Chauvet, ceux de la Godivelle, d’Église-Neuve-d’Entraigues, les Esclauzes, la Landie, la Crégut; et le lac de Montcineyre (mons cineris) aux pieds du volcan dont il a pris le nom, et, dans les flancs du puy de Montchalm, le lac Pavin,—qui communiqueraient entre eux par le Creux du Soucy, abîme intermédiaire, sur lequel on n’a point de renseignements certains encore: mais les lacs d’Auvergne, c’est surtout le lac Pavin!
Le lac Pavin, type du cratère d’explosion: «c’est la partie supérieure d’un cratère qui saute sous l’effort des gaz souterrains, comme le bouchon d’une bouteille de champagne».
Lac des Esclauzes.
Le lac Pavin,—Pavens,—le lac de la terreur, de l’effroi, un lac de la mythologie, de la légende, un lac des enfers, un lac de ténèbres, un lac de néant: une ville se serait engloutie là; il suffirait pour provoquer les plus désastreuses tempêtes d’une pierre jetée; nul esquif ne pourrait s’y aventurer, nul poisson ne vivrait dans ses eaux inclémentes! Aux jours les plus clairs, je n’ai pas vu pointer les clochers de cette Ys arverne; la croûte de pain que j’y jetai n’amena pas d’orages, et ne créa de conflits qu’entre la population aquatique de ce riche vivier où les écrevisses et les truites prospèrent; point n’est besoin, d’ailleurs, de tous ces naïfs moyens de l’imagination locale pour frapper l’esprit; sans tonnerre, sans cité submergée, et, portant un bateau de pêche, il est bien, tout de même, le lac Pavin, le Pavens d’autrefois.
Tout le jour, venant du Mont-Dore, on a parcouru les hautes solitudes des plateaux et des vallées où règne, le front dans la nuée, le géant de nos sommets, le pic de Sancy; on va par l’infini des pacages, sous l’éternel silence tendu du ciel aux crêtes, qui ne se soulève qu’à de rauques appels du batier, à des chansons de pâtre, des meuglements, des sonnailles de troupeaux dans les parcs, autour des sordides burons émergeant de l’immensité des gazons çà et là, un silence qui retombe vite, couvre à nouveau l’espace de son filet aux mailles tout de suite reprises; on va, par une route qui se referme derrière vous, à peine marquée, disparue à la vue dans les remous des herbages; et c’est, à perte des regards, un même déroulement, longtemps, de mer verte, pressée jusqu’aux monts ou jusqu’à l’horizon... Mais voici que l’on approche...
Sur la route d’Espinchal.
Il faut le savoir, car rien ne l’indique que ce ruisseau qui dégouline, d’au-dessus de la route, vers la Couze, en bas, dans un vallonnement...
Quelque source, un abreuvoir, pourrait-on croire, d’où reviennent ces vaches et ces chèvres...
Remontons le cours de ce ruisselet, à travers champs, et c’est, dans les ponces et les lapillis piétinés par le bétail, la déchirure par où se déverse le trop-plein du lac égueulé à ce seul endroit; c’est le lac Pavin...
La raison hésite comme à du surnaturel; et ce n’est que peu à peu que s’apaise l’horreur tragique dont on est enveloppé, lorsque par un lugubre crépuscule on parvient à ce cirque d’eau immobile et dure, d’à peu près neuf cents mètres de long sur huit cents de large, avec des parois qui l’enclosent hermétiquement, sauf par une brèche, et se prolongent à plus de soixante-dix mètres de son niveau, en forêt drue de hêtres, de mélèzes, de sapins, que domine le piton nu du Montchalm...
Lac Pavin.
Oui, les yeux s’effarent à cette réalité, là, devant eux, qui passe les visions les plus fantastiques, de cette masse d’onde comblant, ras les bords, l’évidement du cratère d’où s’élance le bois à pic qui enceint son pourtour,... ces bords d’une déclivité si brusque qu’ils semblent ne former qu’un cercle, au-dessous duquel l’eau serait dans le vide... une eau profonde de cent mètres, suspendue par on ne sait quel sortilège, à cette prodigieuse bague, enserrée par le haut seulement dans ce fabuleux anneau de basalte.
Environs de Besse.—Puy Saint-Pierre-Colamine.
Certes, il suffit de ces premières minutes hagardes pour faire approuver du plus sceptique tout ce qu’inspira de terreurs à la contrée, ce lac Pavin où aujourd’hui encore, où l’on ne craint guère plus les enchantements et les maléfices, nul ne se promène à l’aise bien longtemps; on pénètre par cette déchirure de la vasque plutonienne qu’a érodée le travail des eaux, on s’étonne à ce sublime spectacle, et l’on a hâte de redescendre, comme si l’on était entré indûment en quelque lieu redoutable et défendu; on ne peut aller bien loin d’ailleurs, on ne fait pas le tour; au bout de très peu de pas, à droite de l’échancrure par où l’on accède, le sentier cesse, aux parois de lave à pic, chargées de bois qui masquent les dykes et les saillies éruptives; et l’on éprouve la gêne, que peut-être, si l’on pouvait pousser plus avant, on n’irait pas plus loin tout de même, tant en ce bref parcours l’on est imprégné, saturé déjà, les forces brisées, de ce qui se dégage de trouble, de mystère et de peur de cette eau impassible, si profondément claire et luisante...
Ce court trajet, je l’ai accompli seul, d’autres fois accompagné: toujours il dure trop. A ces douze cents mètres d’altitude, soudain l’on ne respire plus, la gorge étranglée, comme au fond de grottes où, faute d’air, l’on s’asphyxierait; lac maudit, hanté de quelle sombre puissance, pour que devant l’incomparable beauté de ces eaux resplendissantes, comme éclairées par en dessous, sanglées dans cette ceinture de basalte, cernées de ces bois magnifiques, au lieu de la joie habituelle, grave et sévère, souvent, mais de la joie, à de telles contemplations, ce ne soit ici que de l’angoisse à la poitrine, un spasme douloureux, comme des frissons à l’âme qui vous secouent...
Lac des Sailhens, en Aubrac.
J’y suis retourné plusieurs fois, à des matins, à des midis, où le soleil faisait toutes bleues les nappes que le soir montre de plomb fondu; il émanait de ces eaux implacables, à toutes les heures, le même vertige livide...
Aussi ne peut-on sourire de ce que les habitants de Besse, la ville la plus proche, et leur subdélégué Godivelle, en 1726, comptent comme un grand acte civique de s’être hasardés à mesurer le Pavin; ils ne réussirent pas à le sonder; et l’on continua d’affirmer que le lac était sans fond; ce n’est qu’en 1770 que, plus heureux et plus habile, sur deux claies de parcs liées, et couvertes de fagots, avec des planches pour rames, le citoyen Chevalier, inspecteur des ponts et chaussées de l’Auvergne, obtint un résultat, toucha le fond du cratère noyé de sa sonde...
Depuis on y jeta des alevins, on y pêche des truites de deux kilogrammes; l’hiver, alors qu’il est gelé, on passe sur sa glace pour voiturer la retaille des bois.
Malgré cette certitude que le lac n’entre point en fureur pour un caillou lancé, ou la barque qui l’explore, il demeure bien, quand même, l’antique Pavens, abîme d’horreur pour le passant qui y monte, comme pour le paysan de ces parages, gouffre de sinistre et d’épouvante où ne se reflète que la caravane de nuages ou d’astres du ciel nomade, solitude où ne s’ébattent que des vols tournoyants de corbeaux, silence où ne percent que leurs croassements ou le cri lugubre du grand-duc...
Lac d’Aydat.
A Vassivière.—Pendant la messe.