CHAPITRE XIV
La Planèze.—Le menhir de Saint-Menais.—Le solitaire de Cussac.—Alleuze; Aymerigot-Marchès.—Les peurs; la chasse volante.—Sainte-Marie; le pont de Tréboul.—Chaudesaigues; le viaduc de Garabit.—La bête du Gévaudan.
Cependant autour de ce roi momifié, que représenterait Saint-Flour, au milieu de la petite Égypte qu’est la Planèze, la vie se poursuit, difficile, mais de la vie...
Difficile, car l’expression de petite Égypte, voire celle de petite Limagne, voire celle de grenier de la Haute-Auvergne sont bien ambitieuses, pour cette plaine d’une maigre fertilité, la Planèze, basse et haute, dix-huit kilomètres sur des sommets nivelés en plateau de basalte. Elle donne des grains; et des chevaux, des mulets, des moutons s’y élèvent. Mais les récoltes sont aléatoires, avec le climat hasardeux, si aventureuse, la vie, sur celle Planèze, que le Planézard émigre, comme les autres montagnards...
Mélancolique traversée aux grisailles de l’automne, parmi ces labours et toujours ces labours, sans arbres, un désert avec des croix aux carrefours des routes, des dolmens, des menhirs; çà et là, de temps à autre, quelque berger, le feutre sur les yeux, enveloppé dans sa limousine, assis sur un brancard de sa cabane roulante, son lobrit contre lui; de temps à autre quelque hameau affaissé dans un repli de terrain,—le seul Tanavelle pointant, visible de partout, dressé sur une butte, avec l’église émergeant comme un phare de cette mer aux vagues de sillons monotones, à perte de regard, jusqu’au large du ciel...
Château de Sailhant.
Aux haltes du voiturier, aux groupes d’habitations que signalent les rares bouquets d’arbres de cette pauvre Beauce suspendue aux cimes cantaliennes, que n’anime plus la diligence de Murat à Saint-Flour, depuis le chemin de fer de Neussargues on peut vérifier les descriptions usuelles de ces masures-étables où les Planézards, faute de combustible, cohabitent avec le bétail, couchés l’hiver les trois quarts du temps, pour lutter contre le froid, n’ayant à brûler que de la tourbe de Valuéjols, d’Ussel, de Tanavelle, le peu de bois qu’ils tirent du Lioran, ou des bosquets de l’Alagnon...
Pourtant nous trouverons à glaner quelques pages, au hasard du souvenir et des lectures, sur ces terres avares de la Planèze, et le pays rayonnant de Saint-Flour...
A Andelat se voyaient les ruines du château de Sailhant qui fut occupé par les Anglais, au XIVe siècle,—à quatre kilomètres de Saint-Flour! Il appartint à Anne Dubourg, chancelier de France; son fils, chef huguenot, y fut brûlé dans un four,—et, naguère, il était, avec sa cascade, la propriété de Mary Raynaud, député invalidé du Cantal, financier en fuite, qui l’avait reconstruit, dans le même temps qu’il faisait poser l’électricité à Pierrefort, où elle n’a jamais pu s’acclimater, où elle n’existe que par des poteaux et des fils... Ainsi Pierrefort apparaît comme un bêta d’oiseau pris aux lacs... Après l’emplacement du château, et l’église typique, moitié temple, moitié citadelle, pouvant être défendue, reliée aux fortifications, montrant encore des meurtrières, cela compose à peu près, avec la ferme modèle de La Chassagne, toutes les curiosités de ce chef-lieu de canton, que j’admire fort tout de même: c’est le mien!
A Pierrefort.
Près de Coltines, le dolmen de Bardon sert d’abri aux pâtres, tandis qu’à Talizat, un menhir, surmonté d’un saint Menais, fut, au XVe siècle, l’objet d’une dévotion empressée.
On dit que les couleuvres aiment le lait, au point de téter les vaches, qui s’y prêtent et s’y habituent, très aises d’être soulagées de la sorte. Ici, une petite couleuvre aurait pénétré jusque dans l’estomac d’un pâtre endormi, qui avait bu du lait. Il était en proie à d’atroces convulsions; sa mère le porte au menhir de Saint-Menais: après des prières, l’enfant rendit un reptile que l’on tua et suspendit à la pierre; depuis, il n’y a plus eu de serpents à Talizat.
A Coren, une font-salado, des eaux minérales exploitées des Romains: dans les fouilles, on a recueilli des monnaies d’empereurs et d’impératrices, d’Auguste à Marc-Aurèle, des bracelets gaulois, une statuette en hêtre, des noix et noisettes d’il y a dix-huit siècles, des débris de poteries, sans doute, des offrandes à la divinité de la source; des offrandes en reconnaissance comme aujourd’hui, à la fontaine de Salins, les parents des enfants guéris de la teigne, en neuf jours, déposent des pièces de monnaie... A Coren, se battirent en duel Gaspard, marquis d’Espinchal, et le comte Sailhant du Rochain, que sa femme avait avisé de l’obsession du marquis envers elle. Le comte et les deux témoins de d’Espinchal furent tués, dans cette multiple rencontre...
Les ternes
Route de Pierrefort.
Près de Valuéjols, Lescure, le pèlerinage de Notre-Dame de Visitation, qui se révéla à Jean Paillé, au Peuch de Besse; le berger visionné fut traité de simple, d’abord. Cependant au bout de sept années de misère telle «que l’on changeait un char de foin pour une tourte de pain», après grêles et gelées les habitants assistaient à ce prodige, la cessation des orages, aux prières de Jean Paillé. On consent à bâtir une chapelle, mais au bourg, non à cette lande des quatre vents, là-haut. La vierge, comme celle de Besse, se refuse à descendre. «Quelques hommes de Lescure, froissés de n’avoir pu garder la vierge au milieu de leur village, se prêtaient de mauvaise grâce à la construction de la nouvelle chapelle. L’un deux, entre autres, nommé Bellet-Redon, répondit au berger qui le pressait de concourir comme tout le monde à ce saint travail: «Va, va, nos vaches ne s’y écorneront pas.» Et, le lendemain, il trouvait les quatre cornes de ses vaches dans la crèche. De là, les cornes de vache jadis appendues comme des trophées aux colonnes du retable.
A Cussac, Amantins était venu de Clermont, pour se mortifier. Le solitaire avait près de lui sa fille. Pour augmenter sa mortification, il résolut de s’en séparer: «Tu ne viendras qu’une fois l’an,—au printemps, quand les marguerites seront venues.»—Hélène partit, pria toute la nuit; c’était après Noël; la neige couvrait la terre... Au réveil, la maison d’Hélène était entourée de fleurs: tout le village la suivit, et les fleurs fendaient la glace, s’épanouissaient sous les pieds d’Hélène. Amantins reçut sa fille avec de gros transports—et ne la renvoya pas.
A Villedieu, une admirable église inachevée; aux Ternes, encore d’Espinchal, qui jeta, dans les oubliettes du château, un page amoureux de la marquise, le condamnant à mourir de faim, pendant que sa famille recevait de lui, de mois en mois, d’Italie, des lettres que le marquis lui avait fait écrire...
La coulée de lave de Tagenac.
A Sériers, à Lavastrie, des pierres druidiques. A Neuvéglise, les ruines du manoir de Rochegonde, où Aimerigot-Marchès, la terreur de la Planèze et du Carladès fut prisonnier, Aimerigot-Marchès, une figure d’audace et d’aventure dont Froissart a si vivement tracé le portrait,—avec nombre d’inexactitudes historiques. Descendant des Marchès, de la Manche et du Limousin, fils d’un Aiméric-Marchès, qui servait le parti français, Aimerigot, vers 1371, présenté par un oncle, son tuteur, au prince anglais, guerroya dans les troupes de Lancastre, occupa Carlat, sous Pierre de Galard. Plus tard, il est lui-même à la tête d’une petite bande, et ne tarde pas à se faire battre, et emprisonner à l’Artige. Sa liberté recouvrée, il se hâte à d’autres expéditions. Dès lors, il est partout, à Chastel-sur-Murat, aux châteaux de Fortuniers, de Chavanon. Le voici capitaine des Fortuniers, sous les murs de Saint-Flour, traitant pour un pâtis. Il vend Fortuniers, pour courir ailleurs, dévaste la terre de Mercœur, s’empare de la place, par ruse, «s’étant avancé benoîtement, sans troupes, pour parler au portier, lui prit la main par la fenêtre et lui laissa le choix de perdre la vie ou de donner les clefs.» Mercœur, château de la dauphine d’Auvergne, qui dut le racheter!... car, c’est l’une des caractéristiques d’Aimerigot, qu’il fut «plus spéculateur que conquérant». Il avait là tous bénéfices. La chose vendue, il venait la reprendre,—en effet, il ne tarda pas à piller derechef les terres du dauphin,—tandis qu’il eût été dans l’impossibilité d’assurer ses prises. Il se faisait de bonnes rentes de ces rachats, des rentes payées exactement, crainte de récidive; en sus, «le comte dauphin le festoyait à sa table.» Sa réputation devint telle qu’il n’est plus une prise importante, un coup d’audace qu’on ne lui attribue.
A son compte, Froissart met les déprédations de la garnison anglaise d’Alleuze qui, durant sept ans, ravagea de Nevers à Montpellier.
Il est à Châteauneuf de Saint-Nectaire, il est dans l’arrondissement de Mauriac. On ne compte plus les forteresses sous ses ordres. Il les évacue, pour entrer à la solde du comte d’Armagnac, se dirige sur l’Espagne, ne tarde pas à se repentir...
Vue générale de la Planèze.
Écoutez les plaintes que Froissart lui met à la bouche, au sujet d’Alleuze, bien pathétiques, encore que ce soit par erreur: «Trop étoit Aimerigot Marcel courroucé, et bien le montra, de ce que le fort d’Aloyse-de-lez-Saint-Flour avoit rendu ni vendu pour argent et s’en véoit trop abaissé de seigneurie et moins craint; car le temps qu’il l’avoit tenu à l’encontre de toute la puissance du pays, il étoit douté plus que nul autre, et honoré des compagnons et gens d’armes de son côté, et tenoit et avoit tenu toujours au châtel d’Aloyse grand état, bel, bon et bien pourvu; car ses pactis lui valoient plus de vingt mille florins par an. Si étoit tout triste et pensif quand il regardoit en soi comme il se déduiroit, car son trésor, il ne vouloit point diminuer; et si avoit appris tous les jours nouveaux pillages et nouvelles roberies dont il avoit aux parties fait la plus grand’partie du butin, et il véoit à présent que ce profit lui étoit clos. Si disoit et imaginoit ainsi en soi, que trop tôt il s’étoit repenti de faire bien, et que de piller et rober en la manière que devant il faisoit et avoit fait, tout considéré, c’étoit bonne vie. A la fois il s’en devisoit aux compagnons qui lui avoient aidé à mener celle ruse, et disoit:—Il n’est temps, ébattement ni gloire en ce monde que de gens d’armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait! Comment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l’aventure et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargés de drap de Bruxelles ou de Moûtiers-Villiers, ou de pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d’épiceries venant de Bruges, ou de draps de soie de Damas ou d’Alexandrie? Tout étoit nôtre ou rançonné, à notre volonté. Tous les jours, nous avions novel argent. Les vilains d’Auvergne et de Limousin nous pourvéoient, et nous amenoient en notre châtel les blés, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois; et quand nous chevauchions tout le pays trembloit devant nous. Tout étoit nôtre allant et retournant. Comment prîmes-nous Carlac, moi et le bourg de Companel? Et Caluset, moi et Perrot le Bernois? Comment échelâmes-nous, vous et moi, sans autre aide, le fort châtel de Merquer, qui est du comte Dauphin! je ne le tins que cinq jours, et si en reçus, sur une table, cinq mille francs. Et encore quittai-je mille pour l’amour des enfants du comte Dauphin! Par ma foi, cette vie étoit bonne et belle, et me tiens pour trop déçu de ce que j’ai rendu ni vendu Aloïse, car il faisoit à tenir contre tout le monde; et si étoit au jour que je le rendis, pourvu pour vivre et tenir, sans être rafraîchi d’autres pourvéances, sept ans. Je me tiens de ce comte d’Armagnac trop vilainement déçu. Olim Barbe et Perrot le Bernois le me disoient bien que je m’en repentirois. Certes, de ce que j’ai fait, je me repens trop grandement.»
Alleuze.—La vieille église sous la neige.
Alleuze.—Les ruines du château.
Si Aimerigot ne prononça pas ce beau discours sur Alleuze qu’il ne posséda point, toujours est-il qu’il était urgent de se loger «pour se recueillir», comme il dit à sa troupe. Ayant échoué devant Nonette, il se rabat sur la Roche-de-Vendais. Le recueillement fut bref. Le château fortifié pour tenir contre les assauts, «les aventureux» sont renforcés de tous les pillards de la région, et l’on recommence «à courir sur ce pays, et à prendre prisonniers, et à rançonner, et à pourvoir le fort de chairs, de farine, de cires, de vins, de sel, de fer, d’acier, et de toutes choses qui leur pouvoient servir...» Voisins inquiétants pour la Tour, Merquer, Oudable, Chillac, Blère, et qui «se faisaient renommer et connoître en moult de lieux». Aussi, résolut-on de réduire Aimerigot. Le vicomte de Meaux et ses gens, envoyé du roi, des chevaliers et écuyers d’Auvergne, quatre cents lances et des arbalétriers genevois, assiégent la Roche-de-Vendais, et s’en emparent. Mais Aimerigot, s’étant évadé, mettait sa femme en sûreté et cachait ses trésors dans le lit de la Sumène. La fortune tournait. Aimerigot convoite Carlat, le château de Merle qu’il «échelle» sans succès. Il se souvient d’un cousin, Jean de Tournemire, va l’implorer. Celui-ci le livre à Charles VI pour de l’argent et une charge d’écuyer d’écurie. C’est bien fini. Aimerigot est conduit à la Bastille... «Ainsi paye fortune les gens, conclut Froissart. Quand elle les a élevés et mis tout haut sur la roue, elle les renverse tout bas jus en la boue... On lui trancha la tête, et puis fut écartelé, et chacun des quartiers mis et levé sur une estache aux quatre souveraines portes de Paris... A celle fin Aimerigot Marcel vint. De lui, de sa femme et de son avoir, je ne sais plus avant.»
La Roche-Vendeix, vue de la route de la Bourboule.
Aimerigot-Marchès, Alleuze! Une épouvante traîne encore dans les ombres de cette silhouette déjetée, des quelques pierres, fragments de tours et de logis encore droits du château au sommet d’une butte, cernée de la boucle de deux rivières, surgissement de repaire cauteleux, enfoncé et au guet.
Sur un autre point, un village encore porte un nom abhorré, Brezons, vers le Plomb du Cantal; pourtant, Charles de Brezons, lui, n’était pas un hors la loi, un condottiere à la solde de quiconque; «homme fatal, catholique sans entrailles, célébrité de sang» qui, par les Guise, en 1560, devint gouverneur du haut pays. Les protestants, dès sa nomination, fuient de toutes parts. Tout lui est prétexte à égorgements. Une pierre, tombée d’une fenêtre, à Aurillac, l’effleure: on tue les huit personnes de la maison, sans savoir si la pierre avait été lancée, ou si sa chute était due au hasard. C’étaient des massacres d’inoffensifs calvinistes, réunis en famille pour prier dans les granges. C’étaient pillages, vols et viols, toutes les cruautés contre les réformés. Sanglantes annales pour ce petit Brezons au clocher branlant, au calvaire où je me suis tant écorché les genoux, à grimper par le rocher, où je resterais de longues pages, si je m’écoutais, à redire les miens, à pleurer sur les morts, à m’attendrir sur l’oustau et l’hort...
Pourtant, je ne puis omettre le château de la Bouël, que ne dépasse jamais l’agasse, les pies ayant été excommuniées à la suite d’une foule de vols; et le château du Grand-Roc, qui recèle un énorme trésor.
Et la casso boulento, la chasse volante, le grand veneur qui traverse à de certains minuits la vallée, vêtu de flammes, poussant de son fouet de feu, à travers l’espace sa meute rouge et ses piqueurs flamboyants!
Et las fados de Fareiro, les fées de Farère, sous une grotte merveilleuse, en pendentifs de basalte!
Et le drac, diablotin malfaisant, «qui tourmente le sommeil des bergers, leur tire la couverture, cache leurs vêtements, ou va les mouiller dans le ruisseau voisin... C’est encore lui qui détache dans l’ombre les chevaux de l’écurie, et galope sur eux au clair de la lune.» Cependant, avec quelques prévenances, on peut gagner le drac—en lui disposant une jatte de lait dans un coin, en laissant la porte entre-bâillée pour qu’il puisse venir, l’hiver, se réchauffer à l’âtre...
Et les peurs, les peurs...
Oh! rien que de me rappeler, je n’oserais tourner la tête, mettre les pieds dans le jardin, par ce soir où j’écris, et au moindre craquement des planchers, c’est un frisson...
Les peurs! Des peurs, à chaque croix des chemins, des peurs autour de chaque moulin!
Brezons.
Oh! l’histoire de la borne, que déplace un paysan, clandestinement, empiétant sur le champ voisin, dont le maître est mort, et qui entend une voix lui crier: Planto la borno, planto la dritto, plante la borne, plante-la juste, une voix qui ne cesse que lorsque la pierre est remise en place.
Et le mort, enterré à un endroit où il ne veut pas, par de mauvais héritiers,—qui trouvent sa pierre défaite, tous les matins, jusqu’à ce qu’il soit inhumé aux lieux voulus!
Mais je n’ai point en mémoire que ces contes de la veillée effrayants, pendant que dehors la chouette ulule...
Tout cela s’évanouissait avec le jour, à chercher des nids, à barboter dans la rivière, monter aux cerisiers, aux noyers, à se barbouiller de prunelles, suivant la saison.
Et les chèvres, ces chèvres noires, diaboliques, que nous apprivoisions avec du sel.
Et la grosse jument, qu’à deux ou trois en croupe, l’on menait au pré, d’où on la ramenait.
Et le four, avec sa gueule rouge, le four d’où sortaient les tourtes sentant le cramé, les pompes cuites pour nous, dont nous étions si friands.
Et la place de l’église, le dimanche, les castagnares, à la sortie de la messe, avec leurs paniers de fruits et de châtaignes.
Et les terribles orages, la grêle,—toutes les cloches de la vallée sonnées pour écarter la foudre et les grêlons!
Et le loup, le loup que les hommes qui l’avaient tué portaient dans les maisons, récoltant des œufs et du lard, pour leur récompense, le loup du Petit chaperon rouge, que nous pouvions voir et toucher, «un loup pour de vrai», impunément!
Mais passons!
Voici Cézens, avec son clocher à peigne, où Pierrouti sert la messe, braconne un lièvre, et chante la bourrée comme pas un.
Donnons une ligne à Oradour, d’où sortait un Jacques d’Oradour, maître d’hôtel de Marguerite de Valois, qui assista au supplice de la Môle, pour rapporter à la reine de Navarre la tête coupée, qu’ils ensevelirent ensemble.
Et gagnons Sainte-Marie, où la source du Rouvelet attire quelques buveurs, près des gorges de la Truyère, entre des falaises de rocs blancs et verts, les plus étranges. Sur la rivière, le pont de Tréboul, un chef-d’œuvre de pont, simple et charmant! Mais comment expliquer le prestige d’une ligne, l’harmonie de ces quelques traits de pierre; et, pour la Truyère, qui vient de Garabit, du viaduc unique, après toutes les merveilles et les hardiesses du fer, peut-elle s’attarder à ce pont d’un charme bien démodé, sans doute, depuis quelque cent ans...
Plus loin, c’est Chaudesaigues, où l’on se rend de Saint-Flour, en voiture par une route à travers l’abîme, la côte de Lanneau.
A Chaudesaigues, ce ne sont plus tant des buveurs que des baigneurs, quoique l’eau soit potable et digestive comme le thé; elle sourd à 80°. Aussi, les rhumatisants envahissent-ils l’établissement, sur le Remontalou, aux mois d’été. Mais on peut descendre à Chaudesaigues, sans que ce soit pour les étuves, Chaudesaigues, toute fumante dans cette cuve profonde que cerclent les montagnes, où l’on imagine qu’elle a dû choir du ciel, tomber comme un aérolithe, et que c’est sa chute qui a creusé le trou où la voici, avec ses maisons bâties en gneiss, comme encadrées par des angles de granit.
Gorges de la Truyère.—Le pont de Tréboul.
Par les rues et les places, où des saints sont nichés aux encoignures, on ne rencontre que femmes allant préparer leurs repas; leurs pots de soupe, plongés dans l’eau minérale, y cuisent comme au bain-marie; cette eau est employée pour tous les usages, pour dégraisser les laines, plumer les volailles, épiler les cochons, cuire les œufs, faire le pain; les tripes à la mode de Caen, et le gras-double lyonnaise sont des mets grossiers comparés aux tripoux de Chaudesaigues, paquets de tripes et de pieds de moutons, qui blanchissent comme neige et deviennent un régal fort délicat.
Les maisons sont chauffées par cette eau, qui se distribue dans des branchements de bois, des canaux de maçonnerie, avec écluses; elle circule dans les logements, traverse un bassin, s’échappe et va se perdre à la rivière; l’écluse permet de refuser l’eau, quand on n’en a pas besoin. La laine, travaillée ici, était fort recherchée jadis, aussi tout le monde tricotait, les femmes, les enfants et les vieillards. Naturellement, ces eaux furent connues des Romains, des fouilles l’attestent. Et Chaudesaigues fut embelli des châteaux de Montvallat, de Couffour, de Fornels, dont le ruisseau nourrirait des moules ayant des perles.
Mais qu’est-ce que cela, et le pont de Lanneau et le moulin du Tour, et la cascade du Gurguttut, et la brèche de la Porte d’Enfer, auprès des luxueux projets d’avenir où se passionne le canton!
Toute cette chaleur, toute cette force perdues, la source du Par et les autres étant fort abondantes, on voudrait en tirer profit. Il y a quelques années, un plan m’avait séduit, des serres naturelles, à toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient à ce pays pelé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs, jusqu’aux flores extravagantes des tropiques. Voyez-vous les petites maisons à passerelles des bords du Remontalou, enguirlandées de ces végétations exorbitantes, de toutes les palmes exotiques. Voyez-vous Chaudesaigues dans les orangers, les orchidées, les grenadiers, les cactus...
Mais cela est sous terre encore, et, avec le genêt et la bruyère des rocs, ici on ne connaît toujours, jusqu’à présent, que les fucus qui foisonnent dans les vapeurs mêmes de l’eau qui s’échappe.
Mais cela ne causerait à personne, ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes, plus d’étonnement que l’on n’en éprouve en remontant vers Saint-Flour, à découvrir le viaduc de Garabit, du fond de la vallée, des ravins de la Truyère, paysages où l’homme ne s’est guère manifesté, paysages les mêmes qu’il y a des siècles, paysages de pierre et d’eau, où rien d’aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans! Aperçue de l’abîme, cette voie ferrée jetée d’une crête à l’autre de la vallée, comme accrochée aux nuages, qui franchit à cent vingt-deux mètres au-dessus de la rivière, une distance de cinq cent soixante-quatre mètres, sur un arc de fer de cent soixante-cinq mètres d’ouverture, n’est guère plus large que le fil des danseurs de corde,—et c’est sur ce câble qu’on voit courir un train à travers l’espace...
Ne rentrons point à Saint-Flour, sans une pointe vers la Margeride, ses forêts sévères de hêtre et de sapin, vers la Lozère, refuge des bêtes fabuleuses, dont quelques-unes ne furent que trop réelles, d’ailleurs, entre autres la bête dite du Gévaudan, qui dévora soixante-six personnes, en blessa soixante-onze, vers 1760-1765. Les pâtres ne se louaient plus; personne n’osait plus s’aventurer aux champs; l’imagination surexcitée du peuple ne voyait plus que cette bête féroce; les uns la dépeignaient de la taille d’un taureau d’un an avec des pattes aussi fortes que celles d’un ours, et six griffes énormes de la longueur d’un doigt, le poitrail aussi fort que celui d’un cheval, le corps aussi long que celui d’un léopard, la queue grosse comme le bras, et au moins de quatre pieds de long, les yeux de la grosseur de ceux d’un veau et étincelants.
Elle s’était signalée en dévorant à de brefs intervalles des vieilles femmes et des pastoures, leur tranchant la tête de ses dents, aussi aisément que d’un rasoir, courant du Gévaudan sur l’Auvergne, suivant qu’elle était traquée d’ici ou de là; c’est la commune de Lorcières qu’elle désolait de ses incursions; cela avait pris le caractère d’une calamité publique. Ici, une femme, le long du béal de son moulin; là, une vieille qui gardait des bestiaux; un mari et sa femme qui moissonnent; une jeune fille ramassant des lentilles; une autre qui file avec ses compagnes, sont attaqués, blessés, dévorés.
Chaudesaigues.—L’établissement thermal.
Des battues de cent paroisses s’organisent, l’évêque de Mende ordonne des prières, expose le Saint-Sacrement; la bête disparaît,—mais terrifie d’autres contrées,—pour, l’hiver suivant, fondre à nouveau sur Lorcières. D’autres victimes succombent à cette reprise du carnage. Il fallut que le lieutenant des chasses du roi fut envoyé avec des gardes-chasse, des limiers, des chiens courants; encore mit-il trois mois à tuer la bête phénoménale, qui était de l’espèce des loups, de taille démesurée, avec quarante dents au lieu de vingt-six; elle fut embaumée et expédiée à Paris...
Naturellement, elle avait fait beaucoup de petits, dans l’esprit des gens; et, longtemps, la Margeride fut censée contenir les plus abominables monstres...
Le déboisement en est venu à bout, mieux que les faulx et les fusils, et peut-être a-t-il suffi de la mort de quelques vieilles bonnes femmes pour ensevelir avec elles ces peurs de la Planèze, et le drac dont les enfants d’aujourd’hui souriront; tout en faisant l’availlant et sans croire au sabbat, elles me reviennent ces peurs, à chaque voyage...
Je ne puis m’empêcher de hâter le pas, lorsque, dans le soir, par là-bas, quelque chien «aboie au perdu...»
Descente de la Planèze sur Brezons.
Lac des Sauvages.