CHAPITRE XIII
Saint-Flour.—Une vraie ville vierge; l’héroïsme sanflorain; les aventures de Saint-Flour.—La vie communale.—Guerre de Cent ans, guerres de religion.—Saint-Flour, Fort-Cantal, Fort-Libre.—Le bon Dieu de Saint-Flour.—La cathédrale, la grosse cloche.—Une ville morte.
Saint-Flour!... crie l’employé de chemin de fer: Chaint-Flour, inévitablement, ripostent, avec les plaisanteries et moqueries ordinaires, les voyageurs subitement en joie et en rires, à ce seul mot de Saint-Flour, Chaint-Flour, d’où descendent tous les Auverpins; car, Saint-Flour c’est l’Auvergne, et l’Auvergne c’est Saint-Flour, pour l’ignorance française: il est vrai que les Sanflorains s’ignorent à peu près autant qu’on les ignore.
Sans doute, ils jugent que ce serait du temps gâché que d’imposer silence à la raillerie, en faisant valoir leurs droits à l’histoire; ils vivent, et meurent, dans l’insouci complet de la gloire à laquelle ils pourraient prétendre.
Car c’est la fin de Saint-Flour, la fière cité, dont l’héroïsme avait résisté à tant d’attaques, expirant sur son roc inexpugnable, à neuf cents mètres d’altitude, cent huit mètres au-dessus de la vallée, tout son sang ayant coulé au faubourg, gras et florissant, le Saint-Flour commercial et industriel d’aujourd’hui,—qui n’est pas Saint-Flour...
Cependant, Saint-Flour ne périra pas tout; il ne s’effritera pas dans l’oubli, sans que l’on ait été averti qu’il y avait là de l’injustice à réparer, de la grandeur à célébrer,—la mémoire d’une vaillance de population unique à honorer. Que de villes, que l’on continue de qualifier imprenables, qui furent prises et reprises! Elles ne s’interdisent point, pour si peu, de perpétuer leur réputation, et, vaincues, de se décerner le triomphe. A Saint-Flour, nous nous trouvons devant une des rarissimes villes vierges de France! comme s’exprime dans ses excellentes investigations M. Marcellin Boudet, qui s’est voué à la réhabilitation de la capitale de la haute Auvergne.
Quels assauts, pourtant, il lui fallut soutenir, clef du royaume du côté du Languedoc et de la Guyenne, contre l’Anglais, pendant cette guerre de Cent Ans qui en dura trente-sept en Auvergne;—Saint-Flour «insidiata de die et de nocte, mentionnent des documents contemporains, la trahison aussi souvent employée que la force»; en 1395, Charles VI rappelle que, «depuis vingt-cinq ans en arrière, les Anglais ont fait à Saint-Flour la plus forte guerre qu’ils ont peu...»
Amère et farouche destinée que celle de Saint-Flour, plus cernée, bloquée et assaillie sur son roc, durant des siècles, par la guerre, qu’un écueil de l’Océan par les vagues, ne marquant pas plus dans l’histoire, que ne fait dans la géographie l’îlot aride où rien n’aborde... Saint-Flour, la vraie «ville noire», auprès de laquelle Thiers n’est que lis et que roses, auprès de laquelle toutes les noiraudes auvergnates, de Clermont à Murat, ne sont que brunes, fauves, rousses, châtaines! Saint-Flour, noire, comme calcinée, jaillie du feu, noire de sa sinistre origine, noire de tant de coups de mine et autres des batailles, noire comme si elle portait son deuil, tombeau d’elle-même, là-haut...
Saint-Flour... du nom d’un évêque de Lodève, qui évangélisa la contrée, au IVe siècle...
Ce ne fut d’abord qu’un oratoire, érigé à la mémoire du saint, où les pèlerins vinrent, fréquents; puis deux villages, dont Indiciac (Indiciacus), qui se serait appelé ainsi d’un phare situé là; mais l’opinion récente veut que Indiciac, (indicti ac) ait été «le lieu de l’indic, de l’indiction; celui où s’assemblent les chefs pour répartir l’impôt...» Et l’existence gauloise et gallo-romaine d’Indiciac serait prouvée.
Saint-Flour.—Les vieilles halles.
A cet Indiciac, en expiation, deux fratricides, les sires Amblard de Brezons et Amblard Comptour d’Apchon, coupables du meurtre de leur frère et beau-frère, auraient élevé un monastère. Voici comme aurait eu lieu la donation: «Les deux meurtriers, revenant de Rome où ils étaient allés implorer leur pardon, se rendirent à Indiciac pieds nus. Ils firent supplier Adalbert, premier prieur, de leur donner du pain et un verre d’eau. Celui-ci apporta ces provisions hors du couvent, sous un frêne. Les deux donateurs mangèrent le pain, burent l’eau, et n’ayant exigé aucune autre redevance, la donation demeura confirmée.»
Trois cents ans après, le diocèse de Clermont qui englobait toute l’Auvergne ayant été divisé, Saint-Flour devint cité épiscopale,—et commença de rivaliser avec Aurillac, comme faisaient Riom et Clermont. Visité des papes et des rois, d’Urbain II, de Calixte II, de Louis VIII, de Charles VII, Saint-Flour croît en puissance, s’entoure de fortifications, place frontière, boulevart et frontière à la Guienne et Gascogne, une des plus fourtes villes du roïaume, clef des païs d’Auvergne, Rouergue, Querci, Guiene et autres (lettres de Charles VI, Charles VII, Louis XI), rempart de France contre l’Anglais, de l’Église contre les Huguenots,—menacée de tous les routiers, obligée de composer, avec les Tuchins, ces redoutables associations de la misère et du crime, devant quoi tout le pays trembla, pendant les ravages de la disette, de la peste. Par Saint-Flour, on peut juger de ce que fut la guerre de Cent Ans en Auvergne, comme par Issoire de ce que furent les guerres de religion, les unes n’exemptant pas des autres!... La féodalité, ces guerres, tant de fléaux, cela explique ces attitudes guerrières, ces portes, ces enceintes formidables, ces fenêtres tressées de fer, en des aires inaccessibles, de bourgs montagnards, au passé tragique, dont les ruines, donjons rasés, tours écroulées, murailles démantelées hérissent la province—avec celles des châteaux, témoins debout, sur les volcans, des agitations, des haines, des combats, des défaites et des victoires parmi quoi les hommes d’ici vécurent, durant des siècles...
Au marché de Saint-Flour.
D’ailleurs, si rompus à ces alertes qu’elles ne leur faisaient pas la vie moins régulière: «Ceux qui écrivirent les Registres des Consuls étaient des gens froids et fermes, endurcis par les plus grandes souffrances et plus aguerris que les bourgeois de Clermont, de Riom ou de Montferrand. Ils ne font point de sentiment, ne s’échappent pas en réflexions, en récits de combats, en gémissements. Le comptable ne mentionne, comme dans tous les documents de cette nature, que ce qui se traduit en dépenses, sauf de bien rares exceptions. Il chiffre le drame comme un compte de ménage. On devine, mais on ne lit pas les sièges, les assauts et les blocus de leurs villes en parcourant leurs comptes. Distribué du vin aux archers sur les remparts, tant; porté les canons et les boulets sur telle tour, tant; vin aux arbalétriers qui ont fait une sortie de nuit, tant; tant aux hommes qui sont allés au bas de la ville pour «désembusquer» les Anglais des moulins; tant aux «embuscadeurs» envoyés pour épier l’ennemi; tant pour l’artillerie expédiée au siège de tel château; tant pour reboucher telle brèche ou remettre les grilles de tel égout; tant pour les prisonniers. Parfois cependant leurs angoisses transpirent aux prières publiques que les consuls font dire dans les grandes circonstances, et où ils portent des torches de cire au nom de la cité... La bataille quotidienne, l’insécurité permanente ont singulièrement développé le patriotisme chez ces tisserands, ces taverniers, ces manœuvres, ces gens de chicane. Le Conseil des Jurats a une véritable politique militaire qui va jusqu’à l’attaque. Il prend l’initiative. Il n’ordonne pas seulement, comme ailleurs, des patrouilles pour dégager les abords de la place. Il décide spontanément le siège des châteaux voisins; il y envoie au besoin ses seules troupes; quand elles enlèvent le fort, il est impitoyablement rasé, sans le moindre égard pour les protestations du seigneur qui ne l’a pas su garder, et tous les assiégés présents mis à mort; telle est la tactique de la ville. Et dans ces troupes qui ne sont pas les milices pour rire du XVIe siècle, on rencontre des notaires, casque en tête et plusieurs fois blessés, des clercs et des juges à cheval, et le prieur lui-même la dague au poing. Enfin, dans certains cas, l’expédition est entreprise sous l’impulsion de l’opinion populaire, et le Tout-Saint-Flour du temps marche au combat avec un extraordinaire entrain, comme dans les affaires de Montbrun, de Chaliers, de Montsuc, de Brossadol et d’Alleuze. Cette différence entre le bourgeois montagnard et le bourgeois de la plaine provient évidemment des incessantes luttes que le premier a été contraint de soutenir, pendant deux générations, luttes restées jusqu’à ce jour sans historiens...» Parallèlement, il faudrait étudier la vie civile, économique de la cité, sans ces consuls qui juraient de «faire l’utile, d’éviter l’inutile, et cela breviter et de plano, brièvement et à plain». D’après ces archives «la même toile qui servit à faire une bannière à la tour des Coqs, à l’effet de signaler de quel côté pourraient venir les Anglais, servit aussi à faire sept sacs pour serrer bien méthodiquement, et par ordre alphabétique, comme le constate un inventaire de l’époque, les actes de la ville dans l’arche du consulat»; d’après ces archives, quel souci, par exemple, de l’instruction donnée gratuitement, quelle organisation pratique de la commune, avec le jury de comptabilité pour les comptes des consuls; quelle sagesse dans l’assiette et la perception de l’impôt... Il faut voir comment, à défaut de cadastres, un capital déterminé était assigné à chaque immeuble; comment le capital foncier réduit de moitié relativement au capital mobilier, était encore dégrevé proportionnellement aux cens et rentes dont il était frappé; comment ce dégrèvement proportionnel devenait pour le rentier une augmentation de charge professionnelle. Il faut voir comment la constitution, coutumière et écrite tout ensemble, revisée seulement de loin en loin (1367, 1493, 1561), maintenait l’équilibre entre la «commune haute et la commune basse», ne laissant, en cas de conflit, ni à l’une ni à l’autre, le soin de trancher ce différend, mais appelant «les défenseurs du peuple préalablement élus à cette fin».
Quand je disais que Saint-Flour était noire et calcinée des batailles, je n’exagérais peut-être pas. Quand on a lu le Saint-Flour, clé de la France, de M. Boudet, on ne voit plus la petite forteresse qu’aux lueurs de l’incendie de ses faubourgs, pillés, saccagés, en flammes à tous coups, de 1356 à 1391. Pierrefort, Murat, tous les villages de la Planèze brûlent. Les châteaux sont pris et repris tour à tour. Tout ce qu’il passe de compagnies, de capitaines tente l’aventure. Il en est qui parviennent jusqu’au rempart, à la porte des Tuiles. Toujours ils sont repoussés, tant est vigilante la garde sanfloraine.
Saint-Flour.—Le marché aux pommes.
Naturellement, les assaillants rejetés se vengent de la déconvenue sur le pays d’environ, les faubourgs: «Chaque fois les faubourgs se relevaient que bien que mal, diminués, se rétrécissant, ne formant plus que des îlots de masures. On entoura chacun de ces îlots de murailles, de levées de terre, de fossés; on les ferma de portes auxquelles on mit des gardiens; on coupa leurs rues de barrières. Ils devinrent autant d’avant-postes.» Ce sont les enceintes de la ville aussi qu’il faut refaire en 1277; mais on veut toucher à l’hôtel épiscopal; l’évêque s’y oppose, il y a émeute,—pendant que le rocher d’où émerge et sur lequel se dresse Saint-Flour est pour ainsi dire baigné d’ennemis: «La situation faite par la brèche était si périlleuse et les esprits si exaspérés que trois cents Sanflorains, gens de caractère ordinairement posé, prirent les armes, se ruèrent chez les gens de loi de l’évêque, enfoncèrent la maison de son procureur général et du juge de son temporel pour les tuer. Pons d’Aurouze, prélat très bon, sortit pour apaiser la sédition. Saisi, frappé, sa robe et son rochet mis en lambeaux, traîné sur les remparts par le peuple, pour en être précipité, il ne fut arraché qu’à grand’peine aux mains d’une foule forcenée.» Inutile de dire que les Anglais attaquèrent pendant les travaux, toujours sans succès: «La vie de la place ne fut, de 1383 à 1390 qu’une suite d’assauts, d’échelage de nuit et de jour ou de blocus, dans l’intervalle d’un pâtis (d’une trêve) à l’autre, et souvent même pendant ces pâtis qui furent «d’un tiers du temps» écoulé d’une de ces dates à l’autre, soit deux ans et demi environ sur huit. Quant aux tentatives de surprise par la trahison, par l’introduction dans les égouts, à l’aide de déguisements les jours de foire ou de processions, ou autres stratagèmes, elles paraissent avoir été innombrables. En outre de celles que citent les consuls dans leurs comptes ou que des documents spéciaux révèlent, beaucoup de ces tentatives sont sous-entendues: on les pressent aux doublements, aux quintuplements des gardes, aux feux de nuit, aux distributions extraordinaires de vin faites par les consuls parcourant les postes, la nuit, sur les remparts, aux sorties de jour et de nuit qu’ils mentionnent. Aux issues intérieures ou extérieures dans les murailles qu’il faut à chaque instant boucher, on peut compter les trous de mines pratiqués avec les barres de fer par les Anglais, la nuit, au pied des remparts.» Et c’est la terreur des blocus, des trahisons; des blocus «avec interdiction d’entrer dans la place ou d’en sortir, sous peine de mort et d’incendie du village d’où l’on a apporté les vivres». Toute une rude période, l’ennemi rôdant au voisinage de la ville, la menace d’être livrés par des traîtres! Une défense obstinée et serrée, sans défaillances, non pas les faits d’armes d’un capitaine heureux et brillant, mais la défense anonyme, simple, d’une petite ville, le plus ardemment convoitée, qui ne s’est pas signalée par quelque hasard d’une sortie éclatante, mais par une résistance d’un demi-siècle aux attaques de tous les jours... cela méritait mieux que le silence des historiens, ô Saint-Flour,—Chaint-Flour, moqué des voyageurs et des passants...
Mais vous êtes trop naïfs, aussi, Sanflorains.
Eh! quoi, ailleurs, il ne peut s’éteindre un caporal de sapeurs-pompiers, ou le porte-bannière de la fanfare, sans que le marbre ou le bronze commémore la vie de ces hommes illustres, et les Plutarques locaux foisonnent pour édifier le parallèle de ces citoyens avec les plus célèbres de l’antiquité. Ailleurs, les anniversaires pullulent, pour des dates bien indifférentes...
Saint-Flour, Belfort d’Aquitaine, a tenu trente ou quarante ans... Qui le sait? sauf M. Boudet, sauf M. Gaillard, qui ressuscitent des archives où il était enseveli ce passé incomparable: Saint-Flour n’a point «une malheureuse vitrine où puissent être exposées les antiquités trouvées sur son territoire!» dit l’un. «Ces archives si justement appelées trésor de ville et que nous avons peine aujourd’hui à défendre de la pluie!» dit l’autre.
Dans ces incessantes alarmes, aux rares répits de la guerre, de l’émeute, de la peste, Saint-Flour aurait connu ce qu’il en coûte de servir et d’aimer son roi, qui lui fit visite en 1437.
Charles VII vint, nombreusement escorté, avec Agnès Sorel, dont une rue porte encore galamment le nom... à moins que ce ne soit le nom d’une fabrique de drap!
Depuis le roi et le dauphin, jusqu’aux seigneurs de la suite, ce furent des cadeaux à offrir, des tasses d’argent fin, dont le détail est consigné sur les registres.
Du maître d’hôtel jusqu’au valet de chambre, ce furent des droits à acquitter aussi, en réaux d’or ou en moutons.
Charles VII avait remarqué une demoiselle, Marguerite Bégon, parmi les douze jeunes filles qui lui présentaient les dons de la cité. Et un soir, sous un costume de bourgeois sanflorain, il s’introduisait chez Marguerite,—où il avait été devancé par Agnès Sorel, travestie en page,—qui avait tout deviné...
«Agnès! vous ici?
—Le roi! murmura Agnès, avec un tremblement convulsif.
—Le roi, dit à son tour Marguerite, saisie d’effroi et se précipitant vers son père.
—Le roi, dit enfin, à son tour, le vieillard, c’est impossible. Mais s’il en était ainsi, sire, grâce, pitié pour mes cheveux blancs! ne déversez pas l’ignominie sur la fille si pure du vieux soldat.»
Je m’en tiens à ce court fragment. Le dénouement est du même ton. Marguerite se consacre au Seigneur. Charles VII quitte Saint-Flour tristement, et Agnès Sorel triomphe...
A Saint-Flour.—Les paysans de la Planèze.
Mais les Anglais, l’ennemi séculaire, les compagnies, les routiers, les tuchins, les seigneurs et les rois de France,—là ne s’arrêtent pas les annales orageuses de Saint-Flour.
Voici les guerres de religion,—et Saint-Flour menacé de nouveau; Merle, qui tente de s’en emparer. Un assaut dont le souvenir, celui-ci, s’était transmis vivace, car, naguères encore, par une procession solennelle, où figuraient les descendants de celui qui avait sauvé la ville, cette victoire était célébrée. Un consul, le sieur Brisson, seigneur de la Chaumette et de la Queirole serait arrivé juste au moment où un trompette, déjà sur les remparts, allait sonner ville gagnée. Le sieur Brisson le tue, lui arrache son instrument... que l’on suspendit en trophée à un pilier de la cathédrale, avec cette inscription: Tuba proditorum.
Dans une autre version, les soldats de Merle se seraient introduits par un égout: Brisson les attendait à la sortie. On admet que les deux attaques aient pu se produire simultanément. Ce qui n’est pas discuté, c’est la valeureuse action du consul Brisson, qui fut récompensé de Henri III, par des lettres de noblesse pour lui et sa postérité, pour avoir sauvé Saint-Flour du chef des religionnaires.
Et Saint-Flour était en armes, toujours sur le qui-vive.
Cela put se relâcher après l’abjuration de Henri IV.
Mais les disettes, les épidémies, le peuple alors en insurrections successives, que d’autres épisodes encore—jusqu’à la Révolution, où Saint-Flour fut traité en suspect par Châteauneuf-Randon, émissaire de Carrier, qui obtint pour Aurillac, contre Saint-Flour, d’abord provisoirement, puis définitivement, d’être le chef-lieu départemental.
Il en coûta cher à Saint-Flour d’avoir prétendu à ce titre, les Sanflorains désarmés, la destruction des remparts arrêtée, attendu «qu’il importe d’établir promptement la ligne de démarcation entre les intrigants et les véritables montagnards sans-culottes, et de délivrer le peuple de toute confiance subjuguante; de le dégager de ses murs, de ses portes qui sont autant d’entraves à la liberté... des antiques murailles, qui existent depuis huit siècles autour de cette commune et qui, sous le nom de fortifications n’étaient qu’un objet d’agrément, qui, pendant l’hiver, garantissait de la violence des vents du Nord».
(Rien que pour ce motif ils eussent été d’une certaine utilité, déjà, car il y souffle le vent du Nord, hou, hou, hou, le vent de Saint-Flour. Mais, qualifier objet d’agrément ces murailles cuites et recuites aux flammes de l’incendie, dont les pierres devaient être chaudes encore de la fournaise allumée des siècles autour de ces enceintes, c’était par trop rudoyer l’histoire.)
Saint-Flour dut quitter son nom, s’appela «Fort-Cantal», qui parut arrogant, qu’il fallut changer contre «Fort-Libre».
Arrestations, dévastations, exécutions,—Châteauneuf-Randon terrorisa Saint-Flour et la Planèze,—églises saccagées, monuments détruits, fermes pillées,—tant d’atrocités qu’il paraît que longtemps après «le silence des ans témoignait du deuil de la cité—qui n’avait pas conservé une seule horloge».
Saint-Flour...
Ce n’est plus qu’une petite vieille en décrépitude, grelottante, et minable sous le vent lugubre, hou, hou, hou, le bon Dieu de Saint-Flour...
Hou, hou, hou...
D’où vient la légende du bon Dieu de Saint-Flour, qui fait hou, hou, hou? Est-ce de Florus, qui pour appeler les hommes de la vallée à ses prédications, se servait d’une corne d’auroch? Ne serait-ce pas plutôt du Christ d’airain qui, jadis, s’élevait, en face des tours massives de la cathédrale: «Il était creux, et l’artiste avait soigneusement ménagé, dans le côté, la plaie béante que fit au Crucifié la lance du légionnaire romain. L’image sainte devenait par cela même un énorme sifflet, une rudimentaire sirène, hurlant tristement, alors que, durant la longue période d’hiver, l’aquilon ventait furieux...»
Hou, hou, hou...
C’est à peu près tout ce que l’on entend dans la ville noire, au silence de ville morte...
Hou, hou, hou...
Saint-Flour.—La cathédrale.
Cependant la cité fut vivante et bien vivante: «Lisez les documents, l’ouvrier sanflorain savait fabriquer ses armes, sa poudre, tout comme ses souliers, ses vêtements. Il savait travailler l’or et l’argent en émail; sa marque de fabrique, un S avec une fleur de lis, a fait, au moyen âge, l’objet de lettres patentes qui donnent une idée générale du luxe d’alors. Ce luxe était grand. L’activité locale, appliquée surtout à la tisseranderie, la cordonnerie, la parcheminerie, la ganterie, la coutellerie, la teinturerie, alimentaient un commerce important. Les principaux débouchés de ce commerce étaient le Puy, Clermont, Lyon, surtout Lyon. Les transports se faisaient à dos de mulets par caravanes. En temps de trouble ou de guerre, des coureurs, presque organisés en service postal, avertissaient les caravanes. Les caravanes se dispersaient alors dans les villages. La «drapadura de la mayson de San-Flor», qui consistait dans la fabrication de trois espèces de draps communs, le blanc, le saur (d’où le nom de saurel, puis sorel), le bru ou sarrazi, jouissait autrefois de la réputation dont jouit aujourd’hui la fabrication de nos limousines... Le commerce était en honneur. Mme Blaud vendait du drap pendant que le docteur Blaud faisait de la médecine. Un inventaire de 1348 nous montre et les belles ceintures de soie à boutons et agrafes d’argent, dont se parait le docteur; et l’épée et la guisarme dont il s’armait pour défendre la ville, car tout homme valide était soldat de dix-huit à quarante ans; et ses quatre livres de médecine; et les pièces de drap de diverses provenances que vendait Mme Blaud, et la superbe couronne frettée d’argent avec des perles et des pierres dorées, qu’elle portait le jour de ses noces, et la belle bourse de velours vert dans laquelle le commerce et la science médicale serraient leurs agnels et leurs moutons d’or, leurs florins et leurs écus de Toulouse...»
Le vent... à peu près tout ce qui passe dans ces rues tortueuses, enchevêtrées, où ne pénètre guère le soleil, la lumière, maisons massives, aux ouvertures barrées de fer, aux portes assurées de verrous et de chaînes, aux fenêtres soupçonneuses, inquiètes et défiantes encore... Des bâtiments de couvents, de séminaires, une ancienne église devenue halle aux blés, quelque fenêtre, quelque portail Renaissance, un Palais de Justice, qui ne s’anime qu’aux sessions d’assises,—le chef-lieu judiciaire maintenu à Saint-Flour avec l’évêché, débris de sa fortune caduque...
Saint-Flour et le torrent du Lander.
Excepté aux chemins de passage, aux quartiers des boutiques, l’herbe fait des cadres aux pavés des rues, frange les murs. Après quelques minutes sur la Promenade, sans promeneurs, après quelques minutes vers les vestiges de l’enceinte des fortifications, qui défendait l’entrée de Saint-Flour du côté de la plaine, il n’y a plus à visiter que la cathédrale, tout à la pointe du cap, au bord de la falaise à pic, sur une placette entourée d’échoppes et d’auberges aux étages surplombants...
La plus pauvre que je sache, cette cathédrale, dans le vent qui l’assiège de toutes parts...!
Une façade nue comme une façade de forteresse, et deux tours larges et courtes, qui s’écrasent dessus... «aucun style d’architecture, d’un effet détestable», condamne Mérimée.
Peut-être l’architecte a-t-il dû s’incliner à la nécessité, pour loger la «grosse cloche» où se lisait: Je m’appelle Marie-Thérèse—cinq cents quintaux je pèse—qui ne veut pas me croire me pèse,—me repèse et me mette à mon aise. Douze cordonniers, assis en cercle, pouvaient travailler sous sa circonférence. A la Saint-Crépin, tous les cordonniers de la ville s’assemblaient pour banqueter, dans le clocher, au-dessous de cette grosse cloche; si forte, qu’elle ne se brisa pas, lorsque, sur l’ordre de Châteauneuf-Randon, elle fut précipitée d’en haut... il fallut la chauffer à rouge...
Quant à l’intérieur de la cathédrale, un huissier même dresserait un procès-verbal de carence: rien, néant, comme après un sac, un pillage. Les chapelles paraîtraient à l’abandon, les saints oubliés, n’était quelque bout de cierge qui brûle, là ou là; des chandeliers de zinc; les dalles suintent, humides...
On regarde un marbre, le tombeau de Mgr de Pompignac, et l’on s’en va.
On a froid et l’on est triste...
Il ne semble pas que la prière puisse dépasser ces voûtes, elle doit se figer, grelottante, aux lèvres du plus croyant...
Avant le dîner, je m’attarde à la petite plate-forme des Roches, tout à la pointe de l’escarpement derrière la cathédrale et d’où la vue circule des bords du Lander, qui coule au bas du roc, jusqu’à la Margeride...
Un coup de sifflet perce, dans le silence et les hou hou hou du vent..., un énorme œil rouge brûle dans le crépuscule, c’est le chemin de fer...
Marchande sanfloraine.
Tandis qu’exilé sur son socle de lave, Saint-Flour, désheuré, agonise et meurt, une cité nouvelle s’agglomère, commence à grouiller, et ce faubourg qui longtemps n’exista que par quelques tanneries le long du ruisseau, progresse, s’agrandit, centralise les affaires. Tout le négoce, tout l’avenir est là, vers cette petite gare d’où, à l’arrivée, certains soirs, Saint-Flour vous apparaît comme une fumée dans les nues...
Mais est-ce du cauchemar d’avoir tout ce jour évoqué les siècles tumultueux de la brave cité?...
Dans l’ombre venante, ce sont des trompettes, des chevauchées, des pas pressés de foule...
Oui, des réservistes, des manœuvres, de la troupe qui monte, de partout, envahit les rues et les places, et, dans les ténèbres, fait résonner le sol d’un fracas de masses en marche..., un vacarme grondant d’appels, de voix, d’armes, de hennissements, tout cela tu, soudain, à l’extinction des feux...
Ç’a été la rafle totale de tout ce que peut contenir Saint-Flour de victuailles...
Plus rien à manger, mais rien, rien aux hôtels...
Plus une pièce, toutes converties en chambrées...
On nous improvise des couchettes dans une maison non louée, une des maisons à pic et dans le roc, où nous descendons, descendons plusieurs étages, pour nous trouver dans des chambres vertigineuses, sur le vide, une maison qui pouvait servir de caserne, de corps de garde aux temps critiques...
Nous nous couchons, nous dormons...
Taratata, taratata, à peine le jour, nous sommes hors du lit, à des sonneries, les clairons, le réveil, un assaut?
Non, le régiment qui repartait...
Et, Saint-Flour, l’illusion enfuie, se rendort; plus rien d’autre à faire désormais que d’attendre la mort, en écoutant les sifflets de locomotives dans la vallée, sans comprendre, comme les vieillards à bout, qui ne peuvent plus que hocher la tête, dans les conversations, aux choses trop nouvelles...
A Saint-Flour.
Dans la Planèze.—Près de Tanavelle.