III
«Maintenant que je vous ai parlé des rochers de terre,—je veux vous parler des rochers d’eau, un peu:—ils ne sont pas frères; ils sont cousins seulement.—Un matin nous partirons pour la côte de Serre;—le train passe à côté, et ce n’est pas loin d’ici.
«Là, près d’un sombre et rude fourré,—dans la Cère, vous verrez des rochers d’eau en quantité,—des rochers ronds, pelés, lisses comme des œufs;—mais un seul, si vous vouliez en faire une omelette,—ferait plus qu’emplir deux chaudrons de lessive.
«De la cime des puys et des collines descendus,—ils ont fait une fameuse culbute dans la rivière,—où l’eau les a, l’un sur l’autre, amoncelés;—et ils sont tous là, comme au fond d’un grand plat,—mais pour les préparer il manque la cuisinière.
L’Allier dans la monts de la Margeride.
«De toute façon, cuits ou crus, ce sont des œufs durs.—Vous pouvez, avec des souliers ferrés à Laroquebrou,—leur marcher dessus, leur sauter sur le ventre de bon cœur,—vous n’en casserez aucun, et, si quelque chose casse,—ce sera vous, plutôt que les œufs, bien sûr:—jamais personne n’en a mangé aucun à la coque.
«Ces œufs (je n’ose dire ces rochers),—l’oiseau qui les a pondus était une crâne poule,—qui devait bien tenir sa place dans une marmite,—à en juger par la grande épaisseur de leur coquille,—vous les croiriez pondus par le fameux oiseau Roth,
«Vous savez bien, l’oiseau Roth, cette créature surnaturelle,—qui, d’après un vieux livre, un conte véridique, avait des yeux énormes comme un plat à salade,—en criant faisait plus de bruit qu’un vol d’oies,—et cachait, en volant, le soleil tout entier.
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La Loire au pont de Brive-Charensac.
«Mais la Cère n’est pas partout noire et sauvage,—non pas; elle n’écume pas partout comme un chien enragé;—pour lit, elle n’a pas toujours des rochers; elle en a de plus moelleux,—où la vache, comme dans un miroir, se regarde,—et descend, et s’abreuve avec de l’eau jusqu’au cou.
«Auprès des roseaux, dans l’herbe grasse et haute,—vous y voyez le goujon, qui fouille la vase sur les bords,—la truite qui luit, et qui bat l’eau de sa queue et saute,—et le chabot, vêtu d’argent, qui passe comme un éclair et frétille,—au milieu d’un sable fin comme une poussière d’or.
«Et le long de son flot d’eau claire et blonde,—des ormeaux et des tilleuls, des chênes, des hêtres,—poussent, tronc contre tronc, pommés comme des choux,—et leur frondaison est entière, et leur cime est vierge,—car la hache encore n’a pas osé monter si haut.
«Et par les prés où l’abeille, en mai, cueille son miel,—et par les grands bois feuillus, tout pleins de senteurs,—la Cère doucement fait des tours, des détours,—et s’épand sans bruit dans l’ombre bleue et fraîche,—mi-cachée par les herbes et les fleurs.
Viverols.
«C’est par là que j’ai souvent pêché l’écrevisse,—et qu’on m’a bien souvent porté le déjeuner,—à l’ombre d’un vergne ou d’un tilleul, le matin,—et jamais pain de tourte et jamais pain blanc—ne m’a paru aussi bon, aussi tendre que là.
«Dans la mousse enveloppés, comme dans une gousse—(telle la châtaigne est dans sa bogue),—les rochers semblent vêtus de soie et de velours.—Je m’assieds sur l’un, l’autre me sert de table,—et je déjeune en écoutant chanter les petits oiseaux.
«Après le déjeuner, je m’en vais vers la rivière,—et je me cache bien, car l’écrevisse a l’œil vif.—Mes paniers, amorcés d’une tête de mouton crue,—sont pleins:—d’entre les racines, de sous chaque pierre,—de partout, l’écrevisse arrive en procession.
«Il en arrive des groupes se chevauchant, des grappes, noires, rousses,—verdâtres et couleur de bronze, tant et plus.—Toutes mordent la viande: tu en auras, j’en aurai!...—Et le monceau augmente à vue d’œil et pousse,—pousse comme une taupinière quand la taupe y travaille.
«Dis, toi, Parisien, qui, du pied d’une souche,—vises tout le jour quelque maigre goujon,—et lorsque tu le prends, fais le fier et le vantard,—dis, cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?...—Eh bien! donc, viens nous voir, Aurillac n’est pas bien loin.
«Nous t’apprendrons la pêche à la mouche ou à la plume,—nous t’apprendrons comment du milieu d’un fourré,—avec dix toises de fil, les pêcheurs d’Aurillac—s’en vont cueillir le long des rochers, où l’eau écume,—de gros poissons mouchetés de rouge et de bleu.
«C’est la truite: la truite est comme la bourrée,—ce sont deux produits nés sous le même ciel:—savoir harponner l’une au bout d’un fil,—et danser l’autre, c’est malin, tu n’en as pas idée!—et toi, qui es Parisien, tu y sueras, crois-moi.
«Mais aussi, quand tu sauras danser la montagnarde;—quand tu sauras prendre la truite à pleins paniers,—il ne te manquera plus rien, et nos campagnardes,—dans leur gentil parler, tout ensemble âpre et doux, te complimenteront de leur bouche mignarde,—prêtes à se laisser dérober quelques baisers...
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,—os durs et pointus, qui lui percent la peau.—La pluie, le soleil, la neige leur font la guerre;—parfois, seulement quelque maigre arbrisseau—leur couvre le chef et leur sert de chapeau.»
Fermons le livre; c’en est fini de l’Auvergne dans un fauteuil, par la magie du poète; il faut reprendre notre bâton de marcheur, et frappant le caillou et frappant le roc, par les villes ou les montagnes, tâcher à notre tour d’en faire jaillir quelque étincelle, sourdre quelque fil d’eau...
O patois, cher parler d’Auvergne, patois que parlait ma mère, et qui s’est tu pour toujours à mes oreilles et à mon cœur! Chacun de ceux qui le parlaient et qui s’en vont l’entraînent un peu à la tombe et à l’oubli; il se perd...
Est-ce un bien, est-ce un mal?
C’est un fait.
Et nous ne reprendrons pas ici le pour et le contre.
Il se perd,—mais, du moins, désormais, il ne périra pas tout, puisque le poète est arrivé à temps pour l’éterniser avec ses strophes.
A Langeac.
Saint-Flour.—Vue prise du chemin de fer en arrivant de Garabit.