LA FILLE.
Certaine fille, un peu trop fière,
Prétendoit trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
Point froid et point jaloux: notez ces deux points-ci.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eût du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir!
Le destin se montra soigneux de la pourvoir:
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié:
Quoi! moi! quoi! ces gens-là! l’on radote, je pense.
A moi les proposer! hélas! ils font pitié:
Voyez un peu la belle espèce!
L’un n’avoit en l’esprit nulle délicatesse;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là:
C’étoit ceci, c’étoit cela;
C’étoit tout, car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah! vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte! Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne:
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude.
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L’âge la fit déchoir: adieu tous les amants.
Un an se passe, et deux, avec inquiétude:
Le chagrin vient ensuite; elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour;
Puis ses traits choquer et déplaire;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent réparer: que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage!
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disoit: Prenez vite un mari.
Je ne sais quel désir le lui disoit aussi:
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu’on n’auroit jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
VI
LES SOUHAITS[48].
Il est au Mogol des follets
Qui font office de valets,
Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage,
Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois
Cultivoit le jardin d’un assez bon bourgeois.
Il travailloit sans bruit, avoit beaucoup d’adresse,
Aimoit le maître et la maîtresse,
Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,
Peuple ami du démon, l’assistoient dans sa tâche!
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,
Combloit ses hôtes de plaisirs.
Pour plus de marques de son zèle,
Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,
Nonobstant la légèreté
A ses pareils si naturelle:
Mais ses confrères les esprits
Firent tant, que le chef de cette république,
Par caprice ou par politique,
Le changea bientôt de logis.
Ordre lui vient d’aller au fond de la Norwége
Prendre le soin d’une maison
En tout temps couverte de neige;
Et d’Indou qu’il étoit, on vous le fait Lapon.
Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes:
On m’oblige de vous quitter;
Je ne sais pas pour quelles fautes:
Mais enfin il le faut. Je ne puis m’arrêter
Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine:
Employez-la; formez trois souhaits: car je ne puis
Rendre trois souhaits accomplis;
Trois, sans plus. Souhaiter, ce n’est pas une peine
Étrange et nouvelle aux humains.
Ceux-ci, pour premier vœu demandent l’abondance;
Et l’Abondance à pleines mains
Verse en leurs coffres la finance,
En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins:
Tout en crève. Comment ranger cette chevanche?
Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut!
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.
Les voleurs contre eux complotèrent;
Les grands seigneurs leur empruntèrent;
Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens
Malheureux par trop de fortune.
Otez-nous de ces biens l’affluence importune,
Dirent-ils l’un et l’autre: heureux les indigents!
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
Retirez-vous, trésors, fuyez; et toi, déesse,
Mère du bon esprit, compagne du repos,
O Médiocrité, reviens vite! A ces mots
La Médiocrité revient. On lui fait place:
Avec elle ils rentrent en grâce,
Au bout de deux souhaits, étant aussi chanceux
Qu’ils étoient, et que sont tous ceux
Qui souhaitent toujours et perdent en chimères
Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires:
Le follet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,
Ils demandèrent la sagesse:
C’est un trésor qui n’embarrasse point.
VII