LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.

Le serpent a deux parties
Du genre humain ennemies,
Tête et queue; et toutes deux
Ont acquis un nom fameux
Auprès des Parques cruelles:
Si bien qu’autrefois entre elles
Il survint de grands débats
Pour le pas.
La tête avoit toujours marché devant la queue.
La queue au ciel se plaignit,
Et lui dit:
Je fais mainte et mainte lieue
Comme il plaît à celle-ci:
Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi?
Je suis son humble servante.
On m’a faite, Dieu merci,
Sa sœur, et non sa suivante.
Toutes deux de même sang,
Traitez-nous de même sorte:
Aussi bien qu’elle je porte
Un poison prompt et puissant.
Enfin, voilà ma requête:
C’est à vous de commander
Qu’on me laisse précéder,
A mon tour, ma sœur la tête.
Je la conduirai si bien,
Qu’on ne se plaindra de rien.
Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
Souvent sa complaisance a de méchants effets.
Il devroit être sourd aux aveugles souhaits.
Il ne le fut pas lors; et la guide[55] nouvelle,
Qui ne voyoit, au grand jour,
Pas plus clair que dans un four,
Donnoit tantôt contre un marbre,
Contre un passant, contre un arbre;
Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur!


XVIII

UN ANIMAL DANS LA LUNE[56].

Pendant qu’un philosophe assure
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
Un autre philosophe jure
Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
Tous les deux ont raison; et la philosophie
Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont,
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;
Mais aussi, si l’on rectifie
L’image de l’objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l’environne,
Sur l’organe et sur l’instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement:
J’en dirai quelque jour les raisons amplement.
J’aperçois le soleil: quelle en est la figure?
Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour;
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature?
Sa distance me fait juger de sa grandeur;
Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur:
Je le rends immobile; et la terre chemine.
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon âme, en toute occasion,
Développe le vrai caché sous l’apparence;
Je ne suis point d’intelligence
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts,
Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.
Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse:
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
Une tête de femme est au corps de la lune.
Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La lune nulle part n’a sa surface unie:
Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,
L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent
Un homme, un bœuf, un éléphant.
Naguère l’Angleterre y vit chose pareille.
La lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau,
Et chacun de crier merveille.
Il étoit arrivé là-haut un changement
Qui présageoit sans doute un grand événement.
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
N’en étoit point l’effet? le monarque accourut:
Il favorise en roi ces hautes connoissances.
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
C’étoit une souris cachée entre les verres:
Dans la lunette étoit la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux! quand pourront les François
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois!
Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire:
C’est à nos ennemis de craindre les combats,
A nous de les chercher, certains que la Victoire,
Amante de Louis, partout suivra ses pas.
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.
Même les filles de Mémoire
Ne nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs:
La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs.
Charles[57] en sait jouir: il sauroit dans la guerre
Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
A ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle,
Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui?
La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle
Que les fameux exploits du premier des Césars?
O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.



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