LES DEUX CHIENS ET L’ANE MORT.

Les vertus devroient être sœurs,
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,
Tous viennent à la file, il ne s’en manque guères:
J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
Peuvent loger sous même toit.
A l’égard des vertus, rarement on les voit
Toutes en un sujet éminemment placées
Se tenir par la main sans être dispersées.
L’un est vaillant, mais prompt; l’autre est prudent, mais froid.
Parmi les animaux, le chien se pique d’être
Soigneux et fidèle à son maître;
Mais il est sot, il est gourmand.
Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignoit de nos chiens.
Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens:
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes:
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf? un cheval?
Eh! qu’importe quel animal?
Dit l’un de ces mâtins; voilà toujours curée.
Le point est de l’avoir: car le trajet est grand;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Buvons toute cette eau; notre gorge altérée
En viendra bien à bout: ce corps demeurera
Bientôt à sec; et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire: ils perdirent l’haleine,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu’on les vit crever à l’instant.

L’homme est ainsi bâti: quand un sujet l’enflamme,
L’impossibilité disparoît à son âme.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire!
Si j’arrondissois mes États!
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats!
Si j’apprenois l’hébreu, les sciences, l’histoire!
Tout cela, c’est la mer à boire;
Mais rien à l’homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
Il faudroit quatre corps; encor, loin d’y suffire,
A mi-chemin je crois que tous demeureroient:
Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient
Mettre à fin ce qu’un seul désire.


XXVI

DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS[60].

Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire!
Qu’il me semble profane, injuste et téméraire,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui!
Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.
Son pays le crut fou. Petits esprits! Mais quoi!
Aucun n’est prophète chez soi.
Ces gens étoient les fous; Démocrite, le sage.
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
Vers Hippocrate, et l’invita,
Par lettres et par ambassade,
A venir rétablir la raison du malade.
Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant,
Perd l’esprit: la lecture a gâté Démocrite.
Nous l’estimerions plus s’il étoit ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite:
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes;
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
Il connoît l’univers, et ne se connoît pas.
Un temps fut qu’il savoit accorder les débats:
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel, sa folie est extrême.
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens;
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le sort cause. Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu’on disoit n’avoir raison ni sens
Cherchoit, dans l’homme et dans la bête,
Quel siége a la raison, soit le cœur, soit la tête.
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
Les labyrinthes d’un cerveau
L’occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser:
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n’est pas besoin que j’étale
Tout ce que l’un et l’autre dit.

Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu?


XXVII