SCENE II.
ISMENIE, LEPANTE, EVANDRE.
ISMENIE.
Mais le voicy qui vient, ô Prince déplorable!
Que ma faute & la vostre ont rendu miserable,
Trop prompt à m'offencer & trop à m'obeir,
Qu'avec juste raison vous me devez haïr.
LEPANTE.
Ny mes Estats perdus, ny depuis dix années
Ma fortune, & ma vie à tout abandonnées,
Ne m'ont rien fait souffrir que n'ait trop merité
Mon indiscrette audace envers vostre beauté,
Et je prendrois à gré ma fortune presente
Pourveu que mon retour vous pleust.
ISMENIE.
Oüy, cher Lepante,
Je vous le dis encore, le bien de vous revoir
Est un des plus parfaits que je pouvois avoir,
Quelque severe loy que la pudeur m'impose,
Je veux montrer ma joye à celuy qui la cause,
Apres tant de travaux, de constance & de soins,
Le cœur le plus ingrat ne pourroit faire moins.
LEPANTE.
Vous loüez ma constance, & moy tout au contraire,
J'ay sur cette matiere un reproche à vous faire,
Puis qu'apres le discours que je vous ay tenu
Encor ne sçay-je pas si vous m'eussiez connu,
Si l'homme que voila ne vous eust point aydée
A retracer de moy quelque confuse idée.
EVANDRE.
Je ne l'ay secouruë en aucune façon.
ISMENIE.
Non, vostre seule histoire a causé mon soupçon;
Car pour vostre personne, encore que j'y treuvasse
Mesme bouche, mesme œil, mesme air, & mesme grace,
Ce ne m'estoit pourtant qu'un indigne rapport
D'un Esclave vivant avec un Prince mort:
Mais de vostre trépas la triste renommée
Estant par tout receuë, & par tout confirmée,
Que pouvois-je penser, sinon que vous estiez
Ce mesme extravagant que vous representiez,
Et si naïfvement, que j'ay dit à Celie
Que je craignois pour vous quelque accez de folie.
LEPANTE.
Vrayment mon personnage a fait un bel effait.
ISMENIE.
Prenez vous en à vous qui l'avez si bien fait.
EVANDRE.
Tout indigne qu'il est il faut bien qu'il l'exerce,
S'il veut continuer son amoureux commerce.
ISMENIE.
Oüy, Lepante, il le faut, si vous me voulez voir,
Et nous vous ayderons de tout nostre pouvoir,
Evandre, moy, Celie, & peut estre Felice,
Couvrirons vostre jeu d'un commun artifice;
Ainsi quelque fascheux qui puisse survenir,
J'auray tousjours moyen de vous entretenir,
Et de gouster au moins cette innocente joye.
LEPANTE.
Tous m'est doux, tout m'est beau pourveu que je vous voye;
Que je passe par tout pour un fol serieux,
Si j'ay vostre entretien je suis Roy glorieux,
Et tiens qu'à ce prix-là les plus sages de Grece
Voudroient à ma folie échanger leur sagesse.
ISMENIE.
Au lieu de me tenir ces discours obligeans
Contez-moy sous quel Ciel, & parmy quelles gens
Les Dieux & la Fortune ont depuis dix années
Laissé couler sans bruit vos tristes destinées;
Sur tout apprenez-moy quel caprice du sort,
Contre toute apparence empescha vostre mort,
Car c'est, à dire vray, de toute la Nature
La plus prodigieuse & plus rare advanture.
EVANDRE.
Je brusle de l'entendre.
ISMENIE.
Et moy.
LEPANTE.
Puis qu'il vous plaist,
Oyez en peu de mots la chose comme elle est.
J'avois par la douleur, & l'eau que j'avois beuë
Perdu le sentiment, la parole & la veuë,
Quand des coups & des cris accompagnez d'effroy
Me furent un sujet de revenir à moy,
Dans le coin d'un navire, & presque à fonds de cale,
Je me treuve estendu sur un lit dur & sale,
Du sang d'un homme mort tout fraischement soüillé,
Et de quantité d'eau dont je l'avois moüillé.
ISMENIE.
Mon Pere je fremis.
EVANDRE.
Et moy je vous proteste.
LEPANTE.
Comme je contemplois ce spectacle funeste
Deux soldats, la lanterne & l'espée en avant,
Vinrent voir si quelqu'un estoit encor vivant,
Et treuvant un vieillard caché parmy des hardes
Luy passerent deux fois leurs glaive jusqu'aux gardes;
Apres venans à moy qui n'attendois pas mieux,
Je vis que le plus jeune arresta le plus vieux,
Observa mon habit, ma phisionomie,
Et luy montra du doigt l'eau que j'avois vomie,
Puis en mauvais Romain lui dit semblables mots:
Celuy-cy, que sans doute on a tiré des flots,
En l'estat qu'on le void, moüillé, pasle & malade,
N'a pas causé la mort du vaillant Encelade,
Il est pour un Marchand trop richement vestu,
Et ne doit point mourir s'il n'a point combatu:
Il en faut consulter le reste de la troupe
Dit l'autre, & le porter dans la chambre de poupe:
Cela dit, chacun d'eux me transporte à son rang
Sur un tillac couvert d'une mare de sang,
Et qui servoit encor de Scene & de Theatre
A la fureur de Mars qui s'y venoit d'ébatre;
Là par raison d'Estat, & par necessité
Je déguise mon nom, mon sort, ma qualité,
Et dis que pour m'oster à la fureur d'un maistre
J'avois sauté dans l'eau d'une haute fenestre,
De sorte qu'en l'estat où l'on m'avoit treuvé
Je ne pouvois sçavoir qui m'en avoit sauvé:
Lors des plus apparents un bon nombre s'assemble,
Qui long-temps & tous bas deliberent ensemble.
ISMENIE.
Dieux que je crains pour vous.
LEPANTE.
Ils furent plus courtois
Que dans mon desespoir je ne le souhaittois;
Ils me firent seicher, & par leur bonne chere
S'efforcerent en vain de charmer ma misere;
Car je gardois tousjours pour nourrir ma langueur
L'image de ma faute & de vostre rigueur.
ISMENIE.
Mais que devintes-vous?
LEPANTE.
Je m'en vay vous le dire.
Apres avoir destruit ce mal-heureux Navire
De qui je fus le seul & le dernier vivant,
Ils reprennent soudain la route du Levant,
Et je passe avec eux dans un vaisseau de guerre
Qui ne craignoit en tout que la flame & la terre;
Je fus leur prisonnier un mois & presque deux
En attendant le temps de me dérober d'eux,
Qui m'eussent fait payer une rançon immense
Si ma discretion n'eust caché ma naissance,
Quand le plus grand ennuy qui pouvoit me saisir,
Sur le poinct d'échaper m'en osta le desir;
J'apris auprés de Tyr le bruit faux & funeste
Que la belle Ismenie estoit morte de peste;
Et quelque temps apres je sceus la verité
Qu'un injuste voisin m'avoit desherité:
Car, comme vous sçavez, cette honte des Princes
Un mois apres ma perte entra dans mes Provinces,
Où mon frere Anaxandre, en defendant le sien,
Perdit à la bataille & la vie & le bien;
Ainsi donc n'ayant plus ny d'espoir ny d'envie,
Je mis à l'abandon ma fortune & ma vie,
Courus par desespoir tous les bords estrangers
Où l'on peut mieux treuver les extrémes dangers;
Et bref cherchay la mort sur la terre & sur l'onde
Tant que je ne creus pas que vous fussiez au monde.
ISMENIE.
Au moins depuis six mois ayant sceu que j'y suis
Vostre cœur a fait trevve avec ses ennemis,
Où croyant jusqu'icy vostre perte assurée
J'ay bien souffert des maux de plus longue durée:
Mais quel sort tenebreux a caché vos beaux jours?
LEPANTE.
C'est d'une estrange vie, un estrange discours,
A quoy le jour entier auroit peine à suffire.
ISMENIE.
Bien donc, une autre fois vous pourrez nous le dire:
Mais éclaircissez-moy l'histoire du vaisseau
Dont le Ciel se servit à vous tirer de l'eau?
LEPANTE.
Vous m'obligez, Madame, au recit d'une chose,
Que pour n'avoir point veuë il faut que je supose,
Et dont tous les témoins ont pery devant moy;
Mais tousjours, en tout cas voicy ce que j'en croy.
C'estoit un vaisseau Grec, qui sortoit de Marseille,
(Comme j'ay sceu depuis) riche & fort à merveille,
Il ne vit pas ma cheute à cause de la nuit,
Mais il ne laissa pas d'en entendre le bruit,
Il dépescha l'esquif, & remarqua la place
Avec tant d'heur pour nous, ou plustost de disgrace,
Qu'il est à presumer que revenant sur l'eau
Quelqu'un des Mariniers nous mit dans le bateau:
Mais soit que la pitié qu'ils m'avoient témoignée
Eut contre leur vertu la Fortune indignée,
Ou soit que ma disgrace eut attiré la leur
Par la contagion de mon propre malheur,
A ce premier éclat que le Soleil nous montre
Un Navire Africain leur vint à la rencontre,
A qui l'avare faim, & l'espoir du butin
Fait commencer la charge avec son Brigantin:
Nos Marchands, gens de cœur, songent à se defendre,
Resolus de perir plustost que de se rendre:
En ce premier combat, le Chef des assaillans
Est porté dans la Mer, & trois des plus vaillans,
Il y meurt; cependant le gros Navire aproche,
Qui donne l'escalade à l'autre qu'il acroche;
En fin, pour faire court, apres un long effort
Cet injuste agresseur demeure le plus fort;
Alors sur [le] vaincu le vainqueur fait main basse,
Et le pauvre Marchant ne treuve point de grace,
Tous sont sacrifiez par la flame & le fer
Aux manes d'Encelade estouffé dans la Mer.
EVANDRE.
Et ces cœurs sans pitié, ces Conquerans avares,
Estoient assurément Pirates & Barbares?
LEPANTE.
Oüy, des plus redoutez, & des plus belliqueux.
ISMENIE.
Mais vous, combien de temps fustes-vous avec eux?
LEPANTE.
Il luy faut desormais déguiser la matiere;
J'y passay d'un Soleil la course presque entiere;
Mais ayant en horreur leurs actes inhumains
Je fis tant qu'à la fin j'eschapay de leurs mains.
EVANDRE.
Ah que vous fistes bien, ce sont ceux-là peut-estre,
Qui prirent nos vaisseaux, & le Prince mon Maistre.
LEPANTE.
Comment, que dites-vous, l'ont ils fait prisonnier?
ISMENIE.
Oüy, mon frere en fut pris cet Automne dernier:
Mais bien loin de s'en plaindre, il presche leurs loüanges
Obligé qu'il y fut par les faveurs estranges
Qu'il receut de leur Chef le fameux Axala,
Ou du moins de sa part, car luy n'estoit pas là:
Mais dés qu'il sceut la prise & le nom de mon frere,
Il dépescha vers luy sa premiere Galere,
Et nous le renvoya par ceux qui l'avoient pris,
Avec cent complimens, & vingt chevaux de prix.
LEPANTE.
Je ne le connoy point, mais il est en estime
D'estre assez genereux, courtois & magnanime;
Je le blame pourtant d'exercer un mestier
Indigne d'un grand homme, & d'un courage altier.
ISMENIE.
Possible jusqu'icy l'a-t'il fait par contrainte,
Et sa necessité merite d'estre plainte.
LEPANTE.
Je l'advoüe, & moy-mesme ayant fait comme luy
Je devrois me servir de l'excuse d'autruy;
Que je vous sçay bon gré d'avoir de la tendresse
Pour les cœurs genereux que la Fortune oppresse,
C'est par là que j'espere, & par là, que je croy,
Que vous aurez encor quelques pensers pour moy.
ISMENIE.
Je serois trop ingrate, inconstante & blamable,
Si pour estre moins grand vous m'estiez moins aymable,
Vostre sort au contraire accroist mon amitié
Par ces tendres pensers qu'inspire la pitié,
La perte d'un Estat que je causay moy-mesme,
Ne doit pas empescher qu'un bon cœur ne vous ayme;
C'est pourquoy (l'honneur sauf) esperez tout de nous,
Comme si la Sicile estoit encore à vous.
LEPANTE.
Que j'espere, & Lypas, à qui l'on vous destine?
ISMENIE.
Je luy feray si froide & si mauvaise mine,
Que s'il n'est insensible il esteindra son feu.
LEPANTE.
Et s'il ne l'esteint pas?
ISMENIE.
Je m'en souciray peu.
LEPANTE.
Mais d'un frere engagé la puissance absoluë
Peut rendre en sa faveur vostre ame irresoluë.
ISMENIE.
Bien, Lepante, en ce cas vous me la resoudrez,
Croyez qu'il n'en sera que ce que vous voudrez,
Et que sur cet hymen, non plus que sur tout autre,
Je ne suivray jamais de conseil que le vostre.
Je pense pour tous deux en avoir assez dit.
LEPANTE.
Oüy, Madame.
EVANDRE.
O! bons Dieux, que l'amour enhardit.
LEPANTE.
Mais si l'on vous contraint, comme c'est l'apparence,
Que deviendra Lepante avec son esperance?
ISMENIE.
Vous estes deffiant & pressant jusqu'au bout.
LEPANTE.
Je le suis en effect, pource que je crains tout.
ISMENIE.
Lepante encore un coup, je vous parle en ces termes;
Les Cieux ne tournent point sur des Poles plus fermes,
Qu'est le dessein que j'ay de ne manquer jamais
A ce que je vous dois, & que je vous promets:
Mais joüez vostre jeu, je voy venir Armille.
LEPANTE.
Laissez-moy travailler: Ma personne en vaut mille,
Et quiconque osera pretendre à vostre amour,
Fust-il un autre Mars, il y perdra le jour;
Mais puisque vous souffrez qu'un autre vous caresse,
Adieu, je vay chercher ma premiere maistresse,
ISMENIE.
Revenez, revenez.
LEPANTE.
Non, je n'en feray rien.