SCENE II.

ARGANT, TENARE, cherchans Lepante.

TENARE.

C'est luy-mesme advançons.

EVANDRE.

Mais voicy deux Marchands
Qui viennent droit à nous à grands pas aprochants.

LEPANTE.

Ce sont deux de mes Chefs, d'entre tous nos Corsaires
Les plus honnestes gens, & les plus necessaires,
Tous deux mes vrays amis, & qui nés mes subjets
Sçavent seuls ma fortune, & mes hardis projets.
Et bien Argant?

ARGANT.

J'ay fait les choses ordonnées,
Et les commissions que vos m'aviez données.

LEPANTE

A t'on pris le signal qui vous doit advertir,
Et la lettre?

ARGANT.

Oüy, Seigneur, je n'ay plus qu'à partir.

LEPANTE.

Partez donc, employez les rames & les voiles;
Et dés que le Soleil fera place aux Estoiles
Faites venir la flotte, & si j'en ay besoin
Nos feux vous l'apprendront, ou vous serez bien loin.

EVANDRE.

Eh! Dieux, voulez-vous donc mettre la ville en cendre?

LEPANTE.

Non, non, ne craignez rien, cher & fidelle Evandre,
C'est un signal donné pour me mettre en estat
D'empescher au besoin un injuste attentat,
C'est un frain que j'apporte à la supercherie
Dont me pourroit user le Roy de Ligurie.

EVANDRE.

De faict craignant pour vous cet indigne rival,
J'ay creu que vous servir estoit vous faire mal,
Et difficilement pourriez-vous m'y contraindre,
Si vos precautions ne m'empeschoient de craindre;
Je ne voy qu'un mestier, encor bas & honteux
Qui nous puisse estre propre à contenter vos vœux.

LEPANTE.

Quoy, servir, mendier, se trainer dans la fange,
Dites, je suis à tout.

TENARE.

Que l'Amour est estrange,

EVANDRE.

Il faut faire le fou.

LEPANTE.

Ce mestier ne vaut rien.

TENARE.

Non, trop de gens le sont, & trop peu le font bien.

EVANDRE.

Connoissant vostre cœur, je n'ay point fait de doute
Qu'il ne vous dégoustast.

LEPANTE.

La suitte m'en dégouste
Tenare esloignez-vous: Cette indiscretion
Luy seroit un tableau de son affliction,
Et luy representer sa foiblesse passée,
N'est-ce pas à ses yeux la traiter d'insensée?

EVANDRE.

Dieux! elle ne croit pas l'avoir jamais esté,
Son frere seulement ne s'en est point douté;
Et si je n'avois sceu que la chose vous touche,
Elle seroit encore à sortir de ma bouche:
Non, non, à cela prés faites ce que j'ay dit,
Par cette invention, mon art & mon credit
Vous feront seurement aprocher Ismenie.

LEPANTE.

Et si quelqu'un des miens me tenoit compagnie?

EVANDRE.

Tout comme il vous plaira, soyez un ou deux fous,
Je vous introduiray.

LEPANTE.

Tenare aprochez-vous.

TENARE.

Seigneur que vous plaist-il?

LEPANTE.

Il faut, mon cher Tenare,
Que vostre belle humeur aujourd'huy se declare.

TENARE.

Sire, c'est trop d'honneur & de gloire pour moy
D'adjuster mon humeur à celle de mon Roy.

LEPANTE.

A ce geste niais, ce ris & ce visage,
Jugez s'il sçaura faire un second personnage?

EVANDRE.

Je croy que ce mestier luy sera fort aisé;
Car naturellement je l'y voy disposé.

TENARE.

(Evandre est Medecin.)

Avec les qualitez que le vostre demande
La disposition y seroit bien plus grande.

EVANDRE.

Grand mercy: cet esprit qui n'est pas des plus sots,

TENARE.

Fort bien.

EVANDRE.

A mon advis dira quelques bon mots:
Mais raillerie à part, il est bon, ce me semble
De concerter icy nostre jeu tous ensemble.

TENARE.

Quoy n'est-on pas d'accord que nous ferons les fous?

EVANDRE.

Oüy, mais il faut sçavoir le naturel de tous.

LEPANTE.

Le mien est serieux, triste, & melancolique.

EVANDRE.

Et le sien?

LEPANTE.

Il est propre à quoy que l'on l'aplique

TENARE.

Oüy, je suis propre à tout, c'est un bon-heur que j'ay.

EVANDRE.

Vous ferez donc le triste, & luy fera le gay.

LEPANTE.

Sur tout que nostre jeu, si la chose est possible,
Soit en particulier, la presse m'est nuisible.

EVANDRE.

Si Madame n'est seule, asseurez-vous au moins
Que vostre Comedie aura peu de tesmoins;
Osté le Roy Lypas, qui rarement la quite,
La Cour est dans sa chambre extremement petite.

LEPANTE.

Et Dorante?

EVANDRE.

Il chassoit, on l'attend aujourd'huy.

LEPANTE.

L'intelligence est grande entre Lypas & lui?

EVANDRE.

Vrayment je ne croy pas, il montre bon visage;
Mais il fait à regret ce triste mariage.

LEPANTE.

Pourquoy le fait-il donc?

EVANDRE.

Il est vray qu'aysément
Il pouvoit l'empescher en son commencement;
Mais la chose depuis, par son peu de conduite,
A pris un cours trop long, & de trop grande suite:
Car sans difficulté c'est un Prince loyal,
Un naturel sans fard, un courage Royal,
Bon, juste, liberal, en un mot heroïque;
Mais qui ne passe point pour un grand Politique;
Ce n'est pas un esprit extremement adroit,
Prevoyant, entendu, ny tel qu'il le faudroit
Pour se débarrasser d'une semblable affaire.

LEPANTE.

Je dirois nettement que je n'en veux rien faire.

EVANDRE.

Il le diroit en vain, puisque la loy du sort
Abandonne le foible à la mercy du fort;
Il craint que ce Tyran, injuste sur tous autres,
N'usurpe ses Estats, comme il a fait les vostres.

LEPANTE.

Bien, bien, il les rendra, le temps en est venu:
Mais ne pensez-vous pas que je sois reconnu,
Evandre?

EVANDRE.

Non, Seigneur, vous ne le sçauriez estre,
Puis qu'Evandre lui-mesme a pû vous méconnestre;
Quand vous fustes perdu vous n'aviez que vingt ans,
Et le changement d'air, la fatigue & le temps
Vous ont changé depuis avec tout l'advantage
Qui peut faire admirer un Heros de vostre âge:
Vous-vous verrez tantost dans mon Estude peint
En ce premier éclat de jeunesse & de teint:
Mais que vous avez bien une façon plus mâle,
Et qui sent beaucoup mieux sa personne Royale.

TENARE.

Il est vray que dix ans font un grand changement.

LEPANTE.

Et puis l'opinion y fait estrangement,
On me croit mort par tout, & sur cette creance
Je puis voir Ismenie avec toute assurance,
A qui je veux pourtant, si tantost je le puis,
Donner juste sujet d'apprendre qui je suis.

EVANDRE.

Venez donc dans ma chambre afin de vous instruire,
En attendant de moy le temps de vous produire.

LEPANTE.

Et comment ferez-vous?

EVANDRE.

Laissez-m'en le soucy,
Une Dame d'honneur que nous avons icy,
A qui le Roy Lypas donne & promet sans cesse,
Luy rendra cet office auprés de la Princesse,
Je veux qu'elle vous serve en cette occasion,
Et qu'elle contribuë à sa confusion.