SCENE PREMIERE.

LEPANTE, EVANDRE.

EVANDRE.

O! merveille incroyable, ô! bien inesperé,
Quoy c'est vous que tant d'yeux ont si long-temps pleuré?
Vous mon Roy dont l'absence, ou la mort pretenduë
A de vostre maison l'esperance perduë,
Et de qui le retour va purger nos païs
Des monstres estrangers qui les ont envahis:
O! Ciel que ta sagesse en miracles feconde
Conduit heureusement les fortunes du monde!

LEPANTE.

Evandre, mettez fin à vostre estonnement,
Et me dites pourquoi, depuis quand, & comment
On a creu si long-temps qu'Ismenie estoit morte?

EVANDRE.

Sire, cette advanture arriva de la sorte:
Mais quelque authorité que vous ayez sur moy,
Comme mon bien-faicteur, mon Seigneur & mon Roy,
Vous ne sçauriez jamais cet estrange mystere
N'estoit que vostre honneur vous oblige a le taire:

Je ne vous diray point le trouble qui suivit
La nuict pleine d'horreur que le sort vous ravit,
Ny le dueil de la Cour, ny celuy de la ville
Apres qu'à vous treuver tout soin fut inutile,
Certes quand la Provence eust ses Princes perdus,
On n'eust pas plus de cris dans Marseille entendus,
Les plaintes de vos gens, & de vos domestiques
Ne se distinguoient pas d'avecques les publiques,
Tout chacun affligé d'une extreme douleur
Plaignoit également cet extreme malheur:
Mais pour comble d'ennuis cette jeune Princesse
Receut vostre disgrace avec tant de tristesse,
Qu'à la fin son esprit si grand & si bien fait,
Apres s'estre égaré, se perdit tout à fait,
Jamais dans ces transports n'ayant dit autre chose
Sinon, Lepante est mort, & nous en sommes cause.
Le feu Prince Iolas à qui m'avoit donné
Vostre pere & mon Roy le vaillant Prytané,
A travers la noirceur de sa melancolie
Descouvre le premier sa naissante folie,
S'advise incontinent de m'envoyer querir
Pour voir si par mon art je la pourrois guerir:
Mais ayant peu d'espoir du salut de sa fille,
Pour couvrir en tout cas l'honneur de sa famille,
Il fait courre le bruit qu'elle est au monument,
Ce que l'on croit par tout d'autant plus aysement
Que pour faciliter cette fourbe funeste
J'asseure en Medecin qu'elle est morte de peste:
Car comme chacun sçait, c'est un mal que souvent
Apporte dans nos ports le traficq du Levant,
Et dont cette Cité populeuse & marchande
Reçoit quasi tousjours une perte assez grande;
Que le Prince à dessein avoit choisi la nuit
Pour la faire inhumer & sans pompe & sans bruit.

LEPANTE.

Donc personne que vous ne sçavoit l'artifice?

EVANDRE.

Non, Seigneur, hors Zerbin, ma femme, & la nourrice,
L'entreprise entre nous se mesnagea si bien
Que tous ses autres gens n'en découvrirent rien;
J'avois dans la Provence une terre assez belle,
J'abandonne la Cour, je fais maison nouvelle,
Et par l'ordre du Pere y meine avecque moy
Sa fille, la nourrice, & son homme de foy:
Là pour sa guerison mes soins continuerent
Tant qu'au bout de deux ans ses maux diminuerent,
J'en advertis le Prince, il accourt promptement,
Et remarquant en elle un peu d'amendement
Vint plus souvent depuis dans nostre solitude
Sans suitte, & sous couleur d'y vacquer à l'estude;
Car d'un soin curieux les Astres observant,
On sçait assez par tout qu'il y fut tres-sçavant,
Enfin, apres neuf ans, cette fille cherie
Retourne avec son pere absolument guerie,
Et r'entre dans Marseille avec un appareil,
Comme en resjoüissance, en beauté nompareil;
Mais le pauvre Seigneur d'une fin naturelle
Quitta bien-tost apres sa dépoüille mortelle;
Ma femme, la Nourrice, & Zerbin en six mois,
Pour me laisser tout seul, le suivirent tous trois.

LEPANTE.

Et le peuple indiscret sçait-il cette advanture?
Ou s'il croit que les morts quittent la sepulture?

EVANDRE.

Nullement.

LEPANTE.

Que fit donc ce Prince ingenieux?

EVANDRE.

Par un nouveau mensonge il excuse le vieux,
Dit qu'il avoit connu, par le moyen des Astres,
Qu'elle estoit reservée à d'estranges desastres,
Si durant tout le temps qu'il jugeoit malheureux
Par les mauvais aspects d'un Astre dangereux
Cette jeune beauté n'évitoit sa disgrace
Dans l'estat inconnu d'une fortune basse,
Mesme quand Ismenie eut ses premiers beaux jours;
(Car ses debilitez n'ont pas duré tousjours.)

LEPANTE.

Non.

EVANDRE.

Non, deux ans ou plus elles furent égales;
Mais depuis son esprit eut de bons intervales,
Quand, dis-je elle voulut qu'on luy rendist raison
D'une si solitaire & longue prison,
Chacun separément luy dit la mesme chose,
Et par cette responce elle eut la bouche close;
Puis d'un ressouvenir qui la fit souspirer:
C'est trop tard, ce dit-elle, & se prit à pleurer;
Mais à ce que je voy vous en faites de mesme.

LEPANTE.

Ah! divine Beauté, que mon audace extreme
Nous a portez tous deux à d'extrémes malheurs,
Et que tu dois haïr la cause de tes pleurs.

EVANDRE.

Sire, laissant à part ce secret que j'ignore,
Tout mort que l'on vous croit, elle vous ayme encore.

LEPANTE.

Helas! fidelle Evandre, il est bien mal-aysé
Que son juste courroux soit si-tost apaisé,
C'est trop peu de dix ans à remettre une offence
Qui veut un siecle entier d'austere penitence.

EVANDRE.

Croyez qu'elle vous garde un reste d'amitié.

LEPANTE.

Dites que mon destin excite sa pitié;
N'importe, à tout hasard, il faut que je la voye;
Mais j'attens de vous seul cette derniere joye.

EVANDRE.

Et bien allons au Temple, elle y pourra venir.

LEPANTE.

Non, ce n'est pas assez, je veux l'entretenir.

EVANDRE.

Escrivez-luy plustost, & j'ose vous promettre
Que de ma propre main elle aura vostre lettre.

LEPANTE.

Quand je luy serois cher (ce que je ne croy pas)
Sans doute estant promise au puissant Roy Lypas,
Pour derniere faveur elle me feroit dire
Qu'elle plaint mon destin, mais que je me retire;
Ou si de luy parler j'ay l'adresse & le temps,
Je puis venir à bout de ce que je pretens,
A quoy la vive voix agira d'autre sorte
Que le simple entretien d'une escriture morte,
Trouvez donc les moyens de me la faire voir.

EVANDRE.

Sire, je le feray si j'en ay le pouvoir;
Car, comme vous sçavez, la chose est difficile,
Et l'on vit en Provence autrement qu'en Sicile.