SCENE IV.

ISMENIE, FELICE, ARMILLE, revenant à TENARE.

ISMENIE.

Enfin, discret Amant, nous l'avons deviné,
Celie est ce Soleil, cet objet fortuné,
Cette chere Maistresse, & si digne d'envie,
Qui dispose du sort d'une si belle vie,
Et dont la gentillesse & les regards charmans
Luy font gaigner en vous le Phœnix des Amans.

CELIE.

C'est en vostre faveur, mon Cœur, que l'on me loue.

TENARE.

Il est vray.

ISMENIE.

Dites donc?

ARMILLE.

Son silence l'advoüe;
Mais le Seigneur Tenare est adroit en un point,
Que pour nous mettre en peine, il ne le dira point.

TENARE.

Non, chacun en croira ce qu'il en voudra croire.

CELIE.

Et moy je le veux dire, il y va de ma gloire;
Oüy, Madame, il est vray, ma grace, ou mon bonheur,
Ou plustost tous les deux, m'ont acquis cet honneur;
Nos deux cœurs sont bruslez d'une ardeur mutuelle,
Qui du moins dans le mien sera perpetuelle.

TENARE.

Et dans le mien aussi, n'en doutez nullement.

FELICE.

Je m'estouffe de rire.

ARMILLE.

Et moy pareillement.

ISMENIE.

Mais vostre amour, Celie, est estrangement forte,
Puis qu'elle vous oblige à parler de la sorte;
Car encor faudroit-il moderer vostre feu
Ou du moins par pudeur le couvrir tant soit peu,

CELIE.

Cet adorable objet de ma premiere flâme
En excuse la force, & m'exempte de blâme,
C'est pour quelque vulgaire & basse affection
Qu'il me faudroit avoir cette discretion:
Mais quant à ce Heros, vostre Altesse elle-mesme
En estant bien aymée, avoüroit qu'elle l'ayme:
On diroit que Nature a fait tous ses efforts
A luy former l'esprit aussi beau que le corps;
Voyez.

FELICE.

Il s'adoucit, & luy jette une œillade.

ARMILLE.

Il faut, ou que je rie, ou que je sois malade.

CELIE.

Pour moy je n'en puis plus.

ISMENIE.

Et bien je vous permets,
Et vous commande aussi de l'aymer desormais,
Sans que jamais nul autre au change vous invite.

TENARE.

Ah, ah, ah, me changer, vrayment je l'en dépite;
Aussi-tost qu'une Dame a gousté mes appas,
L'amour qu'elle a pour moy surmonte le trépas,
Il faut que des Enfers sa pauvre ombre revienne
Afin d'avoir encor l'entretien de la mienne,
Ne pouvant plus jouïr de celuy de mon corps
Du moment que le sien est au nombre des morts,
D'où vient qu'une ombre ou deux se meslant à la nostre,
Nous l'avons plus épaisse & plus noire qu'une autre,
Ce qui se voit assez quand je suis au Soleil,
Me changer.

ISMENIE.

En effet vous estes sans pareil;
Mais elle doit trembler d'une crainte eternelle
Que vous ne la quitiez.

TENARE.

Jamais, elle est trop belle.

FELICE.

J'en voudrois donc avoir de plus rares faveurs
Que des fueilles de choux, & de vilaines fleurs,
Autrement.

CELIE.

Voy ma sœur, que vous estes plaisante.

TENARE.

Non, ne vous troublez pas, suffit, je m'en contente.

ARMILLE.

Qu'elle vous donne un nœud.

TENARE.

Pourquoy, que sçavez-vous
Si j'ayme mieux un nœud qu'une fueille de choux?

ARMILLE.

Ah certes je le quitte.

TENARE.

En dépit de l'envie
Je garderay ceux-cy tout le temps de ma vie.

ISMENIE.

Et comment ferez-vous, car c'est une faveur
Qui n'aura dans deux jours ny beauté ny saveur?

TENARE.

C'est par où je pretends les garder davantage,
Si tost qu'ils secheront j'en compose un potage,
Ou plustost, pour mieux dire, un charmant consommé,
Qui dans mon estomach proprement enfermé
Se convertit apres en ma propre substance.

CELIE.

O miracle d'esprit, d'amour & de constance!

FELICE.

Mais de pure folie.

ISMENIE.

Escoutons, j'oy du bruit
C'est l'autre, accompagné, d'Evandre qui le suit,
Je vay le recevoir avec ceremonie.