SCENE V.
LEPANTE, sous le nom de Roy Nicas, EVANDRE.
EVANDRE.
Grand Roy, voyez venir la Princesse Ismenie.
NICAS.
Il n'est pas mal aysé de s'en appercevoir,
Sa grace & sa beauté me le font assez voir.
FELICE.
Ma Sœur, sans moquerie, il a fort bonne mine.
NICAS.
Le desir d'adorer vostre beauté divine
M'a fait quiter la Mer & ma flotante Cour,
Afin d'estre en la vostre un Esclave d'Amour.
CELIE.
Il est plus serieux, mais plus fol que Tenare.
ISMENIE.
Sire, j'estimerois ma beauté bien plus rare,
Et l'aymerois bien plus que je n'ay jamais fait
Si vostre servitude en estoit un effait:
Mais au moins jusqu'icy si vous m'avez aymée,
C'est sur la foy d'un tiers, & de la Renommée.
NICAS.
C'est plustost sur la foy du Ministre des Dieux,
Qui cent fois en dormant m'a montré vos beaux yeux,
Et m'a dit; Roy Nicas, monte sur mes espaules,
Je te veux transporter à la coste des Gaules,
Et là te faire voir dans un trône éclatant
Celle que mon pinceau te va representant,
C'est d'elle que dépend ton repos & ta gloire,
Elle te peut oster l'importune memoire
Des rudesses d'Iphis, qui te croit au tombeau,
Et dont, comme tu vois, elle est le vray tableau.
ARMILLE.
Ah! quelles visions.
ISMENIE.
Pour me treuver semblable
A quelque autre beauté qui vous fut agreable,
Je vous plais par copie?
NICAS.
Oüy, rien que ce rapport
N'entretient mon amour.
ISMENIE.
Vous m'obligez bien fort,
Et moy dés maintenant je vous ayme au contraire
Comme un original qu'on ne peut contrefaire.
NICAS.
Vous m'obligez aussi.
CELIE.
Ma Sœur, jusqu'à present
Je ne le treuve pas extrémement plaisant.
FELICE.
Ny moy; mais écoutons.
EVANDRE.
Souvenez-vous, Madame,
De luy faire parler de sa premiere flâme;
Car c'est sur ce sujet que le fol reüssit.
ISMENIE.
Sire, voudriez-vous bien nous faire le recit
De vos belles amours avec cette Maistresse
De qui je vous doy faire oublier la rudesse,
Cette adorable Iphis qui vous croit au tombeau,
Et dont je suis enfin le bien-heureux tableau?
NICAS.
Madame, volontiers: qu'on m'apporte une chaise.
ISMENIE.
Il est vray que les Roys doivent estre à leur aise.
TENARE.
Et leur Princes aussi.
ARMILLE.
Tost des sieges par tout.
ISMENIE.
Le reste, s'il luy plaist, demeurera debout.
TENARE.
Exceptez-en ma Reyne, il faut qu'elle s'assie,
Mets-toy sur mes genoux.
CELIE.
Je vous en remercie,
Si le Roy nous permet de nous asseoir tout bas,
Son Altesse y consent.
ISMENIE.
Je n'y contredis pas.
NICAS.
Moy je vous le permets, jettez-vous sur l'Estrade.
EVANDRE.
Il entend sa Marotte.
ARMILLE.
O! Dieux, qu'il est malade.
FELICE.
C'est dommage.
NICAS.
Escoutez un discours merveilleux,
Que la pluspart de vous tiendra pour fabuleux;
Mais je verray ma peine en plaisir convertie
Pourveu que son Altesse en croye une partie,
Et que par quelque signe, ou veritable, ou feint,
Elle me flatte au moins de l'espoir d'estre plaint.
ISMENIE.
Commencez seulement avec cette asseurance
Que je vous plains desja.
NICAS.
J'ay donc bonne esperance.
ISMENIE.
En effect, je le plains, & voudrois pour beaucoup
Qu'Evandre le guerist.
ARMILLE.
Il feroit un beau coup.
NICAS.
Chacun sçait, ou sçaura; que je suis Roy d'une Isle
Qui ne vaut guere moins que toute la Sicile,
Tenare le sçait bien.
TENARE.
Il est vray qu'il est Roy;
Mais tel que ses subjets sont presque tous en moy.
NICAS.
Non loin de mon Royaume un viel & sage Prince
Gouvernoit en repos une grande Province,
Et sa magnificence y tenoit une Cour
Qui la rendoit aymable aux Princes d'alentour,
J'y vins, & n'y vis point de si rare merveille
Que l'Infante sa fille en beauté nompareille,
Dont le regard modeste, amoureux & vainqueur,
Qui sembloit me sommer de luy rendre mon cœur,
M'osta d'abord l'envie & le temps de combatre;
Elle pouvoit compter trois lustres, & moy quatre;
Bref mon bon-heur fut tel que mon feu l'enflama,
A force de l'aymer je croy qu'elle m'ayma.
ISMENIE.
Et quels signes d'amour vous donna cette belle?
NICAS.
C'est qu'estant sur le point de me separer d'elle,
(Helas! voicy le bien d'où mon mal est venu)
Cet Esprit jusqu'alors tousjours si retenu,
Oubliant la froideur qu'il nous avoit montrée
Nous permit dans sa chambre une secrette entrée,
Où seul sur le minuit je fus luy dire adieu
Malgré tous les soupçons, & de l'heure, & du lieu;
C'est là que toute chose augmentant mon audace
En cherchant un baiser, je treuve ma disgrace,
Ses yeux auparavant si calmes & si clairs
Me lancent des regards qui semblent des éclairs,
Et sa bouche offencée aux injures ouverte,
Me foudroye en ce mots, qui causerent ma perte:
Indiscret, me dit-elle, apres cet accident
Ne me montre jamais ton visage impudent,
Meurs, & soüille la Mer de tes flames impures.
ISMENIE.
O! Ciel, que de rapport avec mes adventures.
NICAS.
Je pense l'apaiser, je me jette à genoux,
Mais en vain, ma presence augmente son courroux,
Elle m'ordonne encor le trépas pour suplice,
Pleure, souspire, plaint, appelle sa Nourrice,
Et luy commande enfin de me mettre dehors:
Là pressé de douleur, de honte & de remors,
Je gagne une fenestre effroyablement haute,
De qui le pied respond dans la mer où je saute,
Qui depuis ce temps là m'a tousjours retenu
Jusques à maintenant que j'en suis revenu,
Pour vous rendre, Madame, un eternel hommage.
EVANDRE.
Tout va bien, la Princesse a changé de visage.
ISMENIE.
Seigneur, quelque discours qui me puisse affermir,
Vostre effroyable saut me fait encor fremir,
Et vous fistes tous deux une imprudence extresme,
L'un commanda trop tost, l'autre obeit de mesme.
ARMILLE.
Il croit ce qu'il a dit.
TENARE.
Il le peut croire aussi.
Car je suis asseuré que la chose est ainsi.
ISMENIE.
Mais je m'estonne fort que vous ne vous perdistes,
Que fit-on pour vostre aide, ou qu'est-ce que vous fistes?
NICAS.
En habit de Marchand Neptune m'aparut,
Qui me mit dans son Char, & qui me secourut.
ISMENIE.
Et que fit-il de vous?
CELIE.
Un fou qui nous fait rire.
NICAS.
Il me retint tousjours sur son humide Empire,
Sur vingt mille Tritons m'establit Admiral,
Et de tous leurs Palais, Intendant General;
Que je vous viens offrir, belle & grande Princesse,
Pour vous y retirer au cas qu'on vous oppresse.
ISMENIE.
J'en rends tres-humble grace à vostre Majesté.
TENARE.
Il parle de sa flotte, & dit la verité.
ISMENIE.
Mais, Sire, il en faut pas qu'une indiscrette envie
D'oüir tout le discours d'une si belle vie
Me fasse preferer le bien que j'en attens
Au mal que vous auriez de parler plus long-temps.
NICAS.
(Il dit ces deux vers tout bas.)
Il ne tiendra qu'à vous d'en aprendre le reste,
Et de le rendre encore ou plus ou moins funeste.
ISMENIE.
Je vous entens, tantost nous en sçaurons la fin.
EVANDRE.
L'affaire, ce me semble est en fort bon chemin.
TENARE, aux filles.
Mon Maistre est un peu fou, mais il est sans malice,
C'est pourquoy je le souffre.
ISMENIE.
Armille, & vous Felice,
Faites voir ma voliere & mes jardins au Roy,
Evandre, cependant demeurez avec moy.
TENARE à CELIE.
Adieu donc doux Nectar de mon ame alterée.
CELIE.
Adieu, mon Adonis.
TENARE.
Adieu ma Cytherée:
Adieu belle Princesse.
ISMENIE.
Adieu beau Cavalier;
Allez l'accompagner jusqu'au grand escallier.