SCENE PREMIERE.
DORANTE, ERPHORE.
ERPHORE.
Seigneur, quelque soupçon qui me tombe en l'esprit,
Je veux croire pourtant qu'Axala vous escrit,
Et qu'en cette hymenée il a l'effronterie
De disputer la palme au Roy de Ligurie;
Mais vostre jugement n'a pas dequoy douter
Que le plus grand des deux ne la doive emporter,
Si bien que maintenant c'est à vous à connestre
Quel rang tient ce Pirate, au prix du Roy mon Maistre.
DORANTE.
Je sçay quel est son rang, & quel celuy du Roy;
Mais je suis obligé de luy garder la foy.
ERPHORE.
Mais la raison d'Estat vous deffend de le faire.
DORANTE.
Mais celle de l'honneur m'ordonne le contraire,
Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le bien,
Je le suy sans reserve & sans crainte de rien.
ERPHORE.
Vous estiez en prison alors que vous promistes,
Et vostre liberté deffait ce que vous fistes.
DORANTE.
Je luy promis ma sœur dans ma captivité;
Mais rien ne m'y força que sa civilité,
Et croyant que possible il éprouvoit la mienne,
Je luy donnay la foy qu'il faut que je luy tienne:
Il est vray j'en fis trop, mais puisque je l'ay fait,
Telle qu'est ma promesse elle aura son effait.
ERPHORE.
Pourquoy donc recevoir la parole d'un autre,
Puisque le grand Corsaire avoit desja la vostre?
DORANTE.
Avant qu'à cette amour le Roy fut embarqué,
Il avoit sceu la chose & s'en estoit mocqué;
Dorante, me dit-il, cette galanterie
Ne doit pas arrester un Roy de Ligurie;
C'est un trait de Pirate aussi vain qu'indiscret,
Et, si vous m'en croyez vous le tiendrez secret:
Je le creus, & ma sœur ne vient que de l'apprendre
Par mon commandement, & la bouche d'Evandre.
ERPHORE.
Ce pretexte de foy me semble un peu leger;
Car ou vous nous trompiez, ou sans ce messager
Nostre hymen dans huict jours estoit prest à ce faire.
DORANTE.
Je l'advoüe.
ERPHORE.
Ainsi vous trompiez le Corsaire.
DORANTE.
Point, je pouvois le faire & sauver mon honneur.
ERPHORE.
Comment?
DORANTE.
J'ay son escrit, voyez-en la teneur.
LETTRE D'AXALA A DORANTE.
Dorante, il y a quatre mois que vous promistes à mon Lieutenant Artaxes, que vous m'accorderiez pour femme vostre sœur unique la Princesse Ismenie, à la premiere semonce que vous en recevriez de ma part, & que vous jurastes entre ses mains par l'ame de vostre Pere, que vous me la donneriez si dans un mois apres je venois vous la demander en personne dans vostre ville de Marseille: Je vous asseure donc que vous m'y verrez au plustost, pour vous sommer moy-mesme de l'execution de vostre promesse. C'est la rançon que je vous demande, & vous ne pouvez me refuser sans offencer les Dieux, & perdre parmy les hommes la reputation où vous estes du plus loyal & du plus genereux Prince de la terre.
AXALA.
A ces conditions, vous voyez bien Erphore,
Que tantost, l'honneur sauf, je le pouvois encore,
Et non plus maintenant qu'il l'a fait demander.
ERPHORE.
Vostre Altesse, Seigneur, me doit donc accorder,
A voir comme Axala prit mal son asseurance,
Que si la chose est vraye elle a peu d'aparence;
Car pour ses seuretez il estoit à son choix
De vous prescrire encor de plus estroites loix,
Et vous obliger mesme à cette tyrannie
De luy mener chez luy vostre sœur Ismenie,
Et ne l'ayant pas fait.
DORANTE.
Il fit plus sagement,
Sa moderation surprit mon jugement,
Je creus que ce galand & genereux Corsaire
Me menaçoit d'un coup qu'il ne voudroit pas faire,
Et que sa vanité (comme il peut advenir)
M'obligeoit à promettre, & non pas à tenir:
Cependant s'il le veut, il faut que je le fasse,
Et le grand Roy Lypas m'excusera de grace;
C'est pourquoy, sage Erphore, allez le disposer
A gouster la raison qui me doit excuser;
Dites luy que pour moy (comme il est veritable)
J'ay de son déplaisir un regret incroyable,
Qu'apres un accident si digne de pitié,
Je suis encor heureux d'avoir son amitié,
Et que je perds assez perdant son alliance,
Sans que mon mauvais sort m'oste sa bienveillance;
Enfin obligez-moy de luy representer
Le destin qui me force à la mécontenter,
Puisque telle est pour moy ma parole donnée
Touchant ce malheureux & funeste hymenée.
ERPHORE.
Seigneur, à dire vray, je souhaiterois bien
Qu'un autre luy donnast ce fascheux entretien;
Car je ne doute point qu'il ne treuve bien dure,
Et la chose elle-mesme, & vostre procedure,
Il ayme la Princesse, & difficilement
La poura-t'il ceder à cette indigne Amant;
Je tascheray pourtant d'empescher sa furie,
Ou de la moderer.
DORANTE.
Allez, je vous en prie,
Et faites que le tout se passe à la douceur,
O! Prince infortuné: Mais j'apperçoy ma sœur,
Il faut pour quelque temps éviter ses approches,
Ses plaintes, ses regrets, & ses justes reproches.