SCENE II
ISMENIE, EVANDRE, CELIE.
ISMENIE.
Et pourquoy si long-temps m'a-t'il voulu cacher
Ce funeste secret?
CELIE.
De peur de vous fascher.
ISMENIE.
Et me fasche-t'il moins qu'il ne m'auroit faschée?
CELIE.
Vous ayant jusqu'icy l'advanture cachée,
Vous ne souffrez au moins que depuis aujourd'huy.
ISMENIE.
Mais il m'eust preparée à souffrir mon ennuy,
Au lieu qu'il me surprend, & qu'il fait que j'en meure.
EVANDRE.
Mais le Prince luy-mesme a creu jusqu'à cette heure
Qu'il ne devoit jamais vous parler de cela,
Et que c'estoit un trait d'humeur d'Axala,
Par tout assez fameux pour la galanterie,
D'autant mieux qu'un Pirate à peine se marie,
Sur tout un General, dont la perfection
Est de ne rien aymer que sa profession,
Telle sorte de gens estimant qu'une fâme
Rend un Chef moins hardy pour le fer & la flâme:
Mais cetuy-cy, peut-estre, en est assez aymé,
Et pour se marier, & pour estre estimé.
ISMENIE.
Ainsi donc mon destin qui tousjours devient pire,
De l'amour d'un grand Roy qui m'offroit un Empire,
Me jette à la mercy d'un Corsaire effronté:
O! Ciel qui n'as pour moy ny grace ny bonté,
Quand adresseras-tu ta derniere tempeste
Sur ceste detestée & miserable teste?
EVANDRE.
Madame, bien souvent nous querellons les Cieux
Quand pour nostre salut ils travaillent le mieux.
ISMENIE.
Helas! & que font-ils pour me rendre contente?
EVANDRE.
Contre toute esperance, ils vous rendent Lepante,
Afin de vous servir de rempart asseuré
A soustenir l'assaut qui vous est preparé,
Il sçait vostre advanture, & c'est par son adresse
Que vous échaperez du danger qui vous presse:
Car, à ce que je voy, le Prince est resolu
D'user en vostre endroit d'un pouvoir absolu,
Si bien que vostre mieux, apres la patience,
C'est d'avoir en Lepante une entiere fiance:
Il entre, ce me semble, & Felice avec luy.
Monstrez-luy franchement vostre ame & vostre ennuy,
Auparavant qu'Armille, ou quelqu'autre survienne.