SCENE III

LEPANTE, FELICE.

ISMENIE.

Si vostre affection est pareille à la mienne
Lepante; nous voicy les deux plus malheureux
Qui jamais ayent souffert sous l'Empire amoureux;
Le sort qui jusqu'icy pour nous faire la guerre
Sembloit se contenter des Tyrans de la terre,
Nous suscite aujourd'huy les Monstres de la Mer
Pour les joindre possible avec ceux de l'Enfer:
Ce n'est plus à Lypas que je suis destinée,
C'est au fier Axala que je seray donnée,
Si par vostre conseil, ou par vostre valeur,
Vous ne m'ostez bien-tost de ce pressant malheur,
Je l'appelle pressant, puisque demain, peut-estre,
Il viendra m'enlever des bords qui m'ont veu naistre,
Pour vivre, comme il fait, des miseres d'autruy,
A la mercy des flots, que je crains moins que luy,

LEPANTE.

Mais si vous n'aviez pas le malheureux Lepante,
Comment soustiendriez-vous cette fiere tourmente?
Quel phare en cette nuict vous monstreroit le port?

ISMENIE.

En cette extremité j'irois droit à la mort;
Depuis qu'on m'a parlé d'une flâme nouvelle,
Ma resolution a tousjours esté telle.

LEPANTE.

Et maintenant encor, qu'avez-vous resolu?

ISMENIE.

D'eslire le trépas que vous aviez esleu,
D'aller du mesme endroit, & sur vos mesmes traces,
Estouffer dans la Mer ma vie & mes disgraces.

LEPANTE.

Ce n'est pas le chemin qu'il faut que vous suiviez,
Lepante en sçait un autre, & veut que vous viviez.

ISMENIE.

Considerez-moy donc comme une autre Andromede,
Comme un autre Persée accourez à mon ayde,
Et pour vous, & pour moy, taschez de me sauver
De ce Monstre Marin qui me veut enlever:
Oüy, pour vous, & pour moy, remarquez mes paroles,
Qui ne vous donnent point d'esperances frivoles.

CELIE.

Les mots sont obligeants.

FELICE.

Et s'expliquent assez.

LEPANTE.

Vous m'obligez autant que vous m'embarrassez,
Ayant bien de la peine à faire une responce
Digne de ma fortune, & de vostre semonce;
Vostre excessive amour se porte aveuglement
A me combler de gloire & de contentement,
Et l'excez de la mienne, à mon bon-heur contraire,
Resiste à la faveur que vous me voulez faire,
Sur le poinct de joüir d'un bien si desiré,
Ma propre passion me rend consideré;
Il est vray qu'au besoin il me seroit facile
De vous faire treuver un favorable azile,
Où vous n'auriez à craindre en aucune façon
Qu'un frere vous forçast à payer sa rançon;
Mais j'ay trop de courage, & vous m'estes trop chere
Pour vous enveloper dans ma propre misere:
Quoy ne sçavez-vous pas, miracle de beauté,
Que j'ay perdu ma gloire avec ma Royauté?
Qu'en me precipitant, mon trône & ma fortune
Tomberent avec moy d'une cheute commune?
Que je n'ay plus de rang, ny plus de qualité,
Et que jusque à mon nom, le sort m'a tout osté?

ISMENIE.

N'importe, il me suffit que vous estes né Prince,
Vostre moindre vertu vaut mieux qu'une Province,
Et sans gloire, & sans bien, l'amour que j'ay pour vous
Me rendra tout aysé vous ayant pour Espoux.

CELIE à Felice.

Ah! ma sœur, son amour la rendra malheureuse.

LEPANTE.

Je reçois à genoux cette offre genereuse;
Mais au moins pensez-y, je vous le dis encor,
L'espoir est mon dernier & mon plus grand tresor:
Je n'ay plus cet éclat, ces riches équipages,
Ce nombre d'Officiers, cette suitte de Pages,
Ny tous ces Courtisans que je soulois avoir
En l'estat florissant où vous m'avez pû voir.

ISMENIE.

Tant mieux, les grands Estats ont des grandes disgraces,
Et la tranquilité suit les fortunes basses.

LEPANTE.

Au reste ma retraite est au milieu des eaux,
Dans le fonds de l'Egypte, & parmy les roseaux.

ISMENIE.

Encor mieux, nous l'aurons comme je la souhaite.

LEPANTE.

O! Dieux, fut-il jamais une ame si parfaite.
Mais vos filles, Madame?

ISMENIE.

Aurez-vous bien le cœur
De me suivre?

FELICE.

Oüy, Madame.

ISMENIE.

Et vous?

CELIE.

Mieux que ma sœur.

FELICE.

Mieux que moy, grand mercy de vostre courtaisie,
Pourquoy mieux, s'il vous plaist?

ISMENIE.

Voyez leur jalousie.

LEPANTE.

Et le fidelle Evandre, on ne le compte pas.

EVANDRE.

Non, mais en quelques lieux que s'addressent vos pas,
C'est un poinct resolu qu'il sera de la suitte,
Ou qu'il empeschera vostre amoureuse fuitte.

ISMENIE.

Lepante, vous voyez, c'est maintenant à vous
A treuver les moyens de nous enlever tous;
Au reste pour du bien n'en soyez pas en peine,
D'une seule ceinture, & d'une seule chaisne,
Qui sont presentement tout ce que j'ay valant,
Nous aurons six fois plus que ne vaut un talant.

LEPANTE.

Avant que commencer cette haute entreprise,
Il faut, suivant la foy que vous m'avez promise,
Que vous juriez encor par la sœur du Soleil,
Que vous suivrez en tout mon ordre & mon conseil.

ISMENIE.

Je le jure, & de plus, je t'exhorte, ô Diane,
A vuider ton carquois sur ma teste prophane
Si je manque à tenir le serment que j'ay fait.

LEPANTE.

O Dieux!

ISMENIE.

Et bien Lepante, estes-vous satisfait?

LEPANTE.

Je le suis tout autant que j'ay sujet de l'estre;
Mais il me reste encor à vous faire connestre
Qu'à vouloir procurer ma gloire & mon bon-heur
Vous perdez vostre frere en perdant vostre honneur;
Si bien qu'à mon advis, vous ne sçauriez mieux faire
Que de mettre en effait ce conseil salutaire,
Espousez Axala.

ISMENIE.

Dieux! bons Dieux, qu'ay-je oüy?

CELIE.

O! ma sœur, est-il fou?

FELICE.

Pour moy je croy qu'oüy.

ISMENIE.

Axala, dites-vous? que j'espouse un Pirate,
Ame lasche, infidelle, & sur toutes ingrate,
Ah conseil odieux!

LEPANTE.

Mais il est à propos
Pour le bien de Dorante, & pour vostre repos.

ISMENIE.

Je ne suis point garant, ny n'entre en connoissance
D'une promesse injuste, & faite en mon absence,
Et pour ce faux honneur, qui n'est qu'un peu de bruit,
Si je le perds pour vous, vous en aurez le fruit;
Parlez donc tout de bon.

LEPANTE.

Le Ciel me soit contraire
Si vous y conviant je ne pense bien faire,
Et si ma passion ne m'oblige à cela.

ISMENIE.

Tu dis encor un coup que j'espouse Axala,
Meschant?

EVANDRE.

Je n'entends point ce changement estrange.

ISMENIE.

O Ciel! en quel estat la Fortune me range:
Mais ce n'est point le Ciel, ny la Fortune aussi,
C'est la desloyauté de l'ingrat que voicy,
Ou plustost ma bonté de qui je me doy plaindre,
Apres le plus grand coup qui me pouvoit atteindre;
En effait je m'accuse, & ne te blasme plus;
Toute Amante qui s'offre est digne de refus,
L'excez de mon amour trop prompte & trop brulante,
A fait mourir la tienne, ou l'a rendu plus lente,
Et le Ciel contre moy justement animé
Me veut punir par toy de t'avoir trop aymé:
Ce n'est pas toutesfois qu'une si belle faute
N'eust produit autre effect en une ame plus haute,
Et que l'extréme ardeur de mon zele amoureux
N'eust confirmé l'amour dans un cœur genereux:
Mais tu disois tantost devant la compagnie,
Parlant de la Fortune & de sa tyrannie,
Que jusques à ton nom elle t'a tout osté,
Adjoustes-y le cœur, l'honneur & la bonté;
L'un ou l'autre des trois t'eust defendu d'éclorre
Le coupable dessein qui fait que je t'abhorre,
Non pour m'avoir manqué de constance & de foy,
Puisque c'est un defaut assez commun de soy;
Et que peut-estre aussi ma beauté n'est pas telle
Qu'elle puisse arrester un esprit infidelle,
Mais pour l'indignité de ton lasche conseil,
En toute circonstance à nul autre pareil:
Indiscret, impudent, desobligeant, infame,
Et qui montre en un mot les vices de ton ame,
Ingrat qui ne veut point d'un present de valeur,
Afin d'en enrichir un illustre voleur;
Cruel qui refusant une Princesse offerte,
Veux encor par serment l'obliger à sa perte.

CELIE.

Voyez, rien ne l'esmeut ce cœur dénaturé.

ISMENIE.

Bien donc, puis qu'il te plaist, & que je l'ay juré,
Je subiray la loy que ta rigueur m'impose;
Mais un songe & cela sera la mesme chose,
Tant la mort à l'hymen sera jointe de prés,
Et le mirte amoureux au funeste cyprés:
Adieu, separons-nous.

CELIE.

Ah l'ingrat

ISMENIE.

Le barbare

LEPANTE.

Madame, encore un mot, & puis je me separe.

ISMENIE.

Point, point, je ne veux plus ny te voir, ny t'oüir.

LEPANTE.

Mais c'est pour un sujet qui vous peut resjoüir:
La raison desormais, belle & grande Princesse,
Veut qu'avec vostre erreur vostre colere cesse,
Puisque le seul desir d'éprouver vostre amour
M'avoit solicité de vous faire ce tour.

ISMENIE.

Lepante, aucunefois le plus sage s'oublie.

LEPANTE.

Comment?

ISMENIE.

Que deviendra le serment qui me lie?
Car enfin j'ay juré d'espouser Axala,
Et vous en faites jeu.

LEPANTE.

Je ne dis pas cela:
Je vous exhorte encor, autant que je vous ayme,
D'espouser Axala, (c'est à dire moy-mesme)
Moy-mesme qui pour moy vous l'avois conseillé.

ISMENIE.

Ne vous semble-t'il point que c'est assez raillé?

LEPANTE.

Non, non, je ne feins plus, Axala c'est Lepante,
Je cache sous ce nom ma fortune presente;
Mais le Ciel destruira la trame que jourdis,
Ou je seray bien-tost ce que je fus jadis.

ISMENIE.

O! grands Dieux quelle vie, & quelle destinée!

FELICE.

O! ma sœur, qu'est-cecy?

CELIE.

J'en suis toute estonnée.

EVANDRE.

Pour moy je me doutois de cette verité.

ISMENIE.

De grace ostez-nous donc de cette obscurité.

LEPANTE.

Ce que je vous vay dire est le mesme mistere
Que tantost par dessin je vous ay voulu taire;
Je vous ay desja dit, & fait considerer,
Que j'eus deux grands sujets de me desesperer,
Et parmy quelles gens se conserva ma vie,
Or voicy le destin dont elle fut suivie.

Croyant avoir perdu mon Sceptre & mes amours,
Je voulus perdre aussi mes miserables jours,
Et dans ce desespoir fis des exploits estranges,
Qui trouvent parmy nous leur prix & leurs loüanges;
Enfin apres deux ans, ces hommes hazardeux
Me firent General de leurs vaisseaux & d'eux:
Depuis, nostre pouvoir sur la terre & sur l'onde
S'est rendu formidable aux plus grands Roys du monde,
Sous le nom d'Axala cachant tousjours le mien
J'ay gagné tant d'honneur, de credit & de bien,
Qu'avec six vingt vaisseaux et soixante galeres
J'espere de r'entrer au trône de mes Peres,
D'autant plus aysément que mes braves sujets
Ayderont aux succez de mes justes projets:
Demain avant le jour une puissante armée
Doit venir au signal d'une torche allumée,
Par deux Siciliens qui sont de mon party;
Et c'est pour leur parler que Tenare est sorty;
Ainsi la force en main, & la faisant parestre,
J'auray meilleure grace à me faire connestre.

ISMENIE.

O Ciel! quels changements, & que nos advantures
Treuveront peu de foy chez les races futures.
Mais j'oy venir quelqu'un;

CELIE.

Madame c'est Lypas.

ISMENIE.

Dieux ostons-nous d'icy, qu'il ne m'y treuve pas.