SCENE V.

LYPAS, ERPHORE.

ERPHORE.

Enfin il m'a prié que je vous asseurasse
Que le plus grand regret qu'il ait en sa disgrace,
C'est de mécontenter un grand Roy comme vous,
Qui rendroit son Estat considerable à tous:
Mais qu'il est obligé de tenir sa parole.

LYPAS.

Qu'il ne m'allegue plus cette excuse frivole,
Il n'est pas hebeté ny foible jusqu'au point
De se picquer d'honneur pour ceux qui n'en ont point,
Sur tout en l'interest d'un Prince de ma sorte,
Où la raison d'Estat doit estre le plus forte.

ERPHORE.

C'est comme une rançon, dont il veut s'aquiter.

LYPAS.

N'a-t'il pas de l'argent dequoy se rachepter?
Et puis ne peut-il pas, s'il en avoit envie,
S'excuser sur sa sœur?

ERPHORE.

Elle en seroit ravie;
Car tantost que d'Evandre elle a sceu son malheur,
Elle a pensé mourir de honte & de douleur,
Armille me l'a dit.

LYPAS.

Je croy bien, la pauvrette
A regret de me perdre, & moy je la regrette
De treuver un Pirate à la place d'un Roy,
Outre qu'asseurément elle brusle pour moy.

ERPHORE.

O Dieux! elle tient donc ses flames bien secretes.

LYPAS.

Ne t'en estonne pas, c'est quelles sont discrettes.

ERPHORE.

(Sentiment caché.)

Je voudrois cependant pour mon dernier souhait,
Que Jupiter m'aymast autant qu'elle te hait.

LYPAS.

Cette discretion causera sa ruine,
Je crains que par vertu, cette beauté divine
Ne resiste au secours que je luy puis donner,
Et comme un doux Aigneau se laisse emmener,
Pour servir de victime aussi-tost que de fâme
A la brutalité de ce Corsaire infame,
Puis qu'il peut la livrer, son desir assouvy;
Au moindre des brigands dont il sera suivy:
Mais ny du Ciel tonnant la face foudroyante,
Ny le terrible aspect de la Mer abboyante,
Ne m'empescheront pas par la peur du danger
D'abandonner ma vie afin de la vanger,
Et j'en commenceray la vangeance effroyable
Sur cet homme d'honneur, ce frere impitoyable,
Qui feignant de garder sa parole & sa foy,
Vend sa sœur au barbare, & se mocque de moy;
Je luy veux consumer par le feu de nos guerres
Ses hommes, ses tresors, ses places & ses terres,
Et le prenant en vie apres ces maux souffers,
Le faire encor languir & mourir dans les fers.

ERPHORE.

Vous ferez, s'il vous plaist, les choses que vous dites,
Puisque vostre puissance est quasi sans limites:
Mais vostre Majesté doit cacher sagement
Son juste déplaisir & son resentiment,
Puisque Dorante feint, feingnez aussi de mesme,
Et si, comme je croy, la Princesse vous ayme,
Armille nous dira les moyens les plus cours
Pour changer son destin, ou luy donner secours.

LYPAS.

C'est l'Oracle, en effait, qu'il faut que je consulte,
Et qui doit me resoudre au fort de ce tumulte,
Erphore, où penses-tu qu'elle soit maintenant?

ERPHORE.

Chez soy.

LYPAS.

Passons-y donc comme en nous promenant.

Fin du quatriesme Acte.