PANTHÉON ÉGYPTIEN.

AMON, AMON-RA, ou AMON-RÉ,
A TÊTE HUMAINE.

Ce dieu, de forme humaine, est ici représenté assis sur un trône, comme le sont pour l’ordinaire toutes les grandes divinités de l’Égypte. Sa carnation est bleue, couleur propre à ce personnage; sa barbe est figurée par une appendice noire qui caractérise les divinités mâles; et dans les cercueils de momie, cette même appendice indique toujours une momie d’homme; le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu’Horapollon nomme Koucoupha, sceptre commun à toutes les divinités mâles du Panthéon Égyptien, et qui était le symbole de la bienfaisance des dieux; dans sa main droite est la croix ansée, symbole de la vie divine; sa tête est ornée d’une coiffure royale, surmontée de deux grandes plumes peintes de diverses couleurs; de la partie postérieure de sa coiffure, descend une longue bandelette bleue; son col est orné d’un collier, parfois très-richement décoré; sa tunique, d’abord soutenue au-dessous du sein, au moyen de deux bretelles, est fixée vers les hanches par une ceinture bleue; des bracelets ornent le haut de ses bras, et souvent aussi la naissance du poignet.

On reconnaît ici le Démiurge Égyptien, le dieu créateur du monde, décrit trait pour trait, par Eusèbe, dans sa Préparation évangélique.

Les trois premiers caractères de la légende hiéroglyphique placée devant l’image du dieu, forment son nom propre ordinaire, et se lisent Ⲁⲙⲛ (Amen ou Amon); les deux signes suivants font souvent partie de ce même nom, qui se lit alors Ⲁⲙⲛⲣⲏ (Amonré, Amonri ou Amonra). C’est ce nom divin que les Grecs ont écrit Αμων, Αμουν et Αμμων, en considérant cette divinité Égyptienne comme identique avec leur Ζευς, le Jupiter des Latins.

Dans la théologie Égyptienne, Amon, dont le nom signifiait occulte ou caché, suivant l’égyptien Manéthon, était le premier et le chef des dieux[1], l’esprit qui pénètre toutes choses[2], l’esprit créateur procédant à la génération et à la mise en lumière des choses cachées[3].

La légende hiéroglyphique qui accompagne ordinairement les représentations de cet être divin, est celle que porte notre gravure, et qui signifie, dans son entier, Amon-ré, seigneur des trois régions du monde, seigneur suprême ou céleste.

Amon ou Amonré fut la principale divinité des Éthiopiens, des Égyptiens, et des peuples de race Éthiopienne ou Égyptienne, qui habitèrent la Libye aux plus anciennes époques; les siéges principaux de son culte furent Méroé, en Éthiopie; l’Oasis de Syouah, dans la Libye; et, en Égypte, Thèbes, la première capitale de l’empire. Les images du dieu Amon couvrent les magnifiques monuments de cette ancienne cité, qui, dans la théologie Égyptienne, s’appelait même la ville d’Amon, nom que les Grecs ont assez fidèlement traduit en leur langue par Diospolis, la ville de Zeus ou de Jupiter. C’est à Amon ou Amonré que sont, en effet, dédiés les principaux édifices religieux de Thèbes. Son image occupe le pyramidion ou le sommet des plus grands obélisques Égyptiens, tels que ceux de Louqsor et de Karnac, et le haut de ces superbes monolithes, ouvrages des anciens Pharaons, que les Romains transportèrent dans leur ville, dont ils sont devenus les plus beaux ornements; les bas-reliefs, qui décorent les murs intérieurs ou extérieurs et les colonnes des temples et des palais de Thèbes, nous montrent le grand dieu Amon recevant les prières et les offrandes des rois; les Pharaons présentés à cette divinité suprême par le dieu Phré (le soleil), ou bien par le dieu Mars Égyptien et le dieu Phré; Amon donnant aux héros du pays le signe de la vie divine, en les élevant ainsi au rang des dieux; les rois vainqueurs conduisant les prisonniers au pied du trône du dieu, pour lui en faire hommage; enfin, dans leurs légendes, les Pharaons prirent les titres d’enfant d’Amon, de chéri d’Amon roi des dieux, et d’approuvé par Amon.

Planche 1.

AMON, AMONRÉ ou AMONRA,
A TÊTE DE BÉLIER (Jupiter-Ammon).

Les écrivains Grecs et Latins, qui nous ont conservé quelques documents sur le culte et sur la religion des anciens Égyptiens, disent tous que ce peuple représentait le dieu Amon, la principale divinité de l’Égypte et de Thèbes, sous une forme humaine, et ayant pour tête celle d’un bélier. On vient de voir cette divinité sous une forme purement humaine, mais les monuments nous la montrent aussi telle que les Grecs l’ont décrite; le nom et la légende hiéroglyphique Amon ou Amonré, Seigneur des régions du monde, Seigneur suprême, se lient, en effet, assez souvent avec l’image d’une divinité assise sur un trône, le sceptre des dieux d’une main, le symbole de la vie divine de l’autre, ayant les chairs vertes ou bleues comme l’Amon à face humaine, mais dont la tête est celle d’un bélier, ornée de la même coiffure, surmontée du disque, et des grandes plumes qui distinguent également Amon à tête d’homme; le serpent Ureus, vu de face, et qui décore le bas de cette coiffure, est l’emblême ordinaire de la puissance royale; cet insigne est commun aux dieux et aux souverains de l’Égypte: telle est la divinité représentée sur notre gravure.

Les images d’Amon, à tête humaine, paraissent plus nombreuses sur les monuments de Thèbes que les images du même dieu à tête de bélier; et ces dernières se montrent plus fréquemment, au contraire, dans les temples de Libye, et dans les diverses Oasis où l’on a trouvé des constructions de style égyptien.

Le bélier, d’après les idées des Égyptiens, était un animal remarquable, surtout par sa tête dans laquelle réside sa principale force; et comme il est aussi le chef et le conducteur du troupeau, il devint pour eux le symbole de la prééminence, de la principauté, dont ses cornes furent aussi l’emblême chez plusieurs nations orientales; c’est pour cela que les Égyptiens, selon Plutarque, le placèrent à la tête des animaux du zodiaque, et que ce quadrupède fut spécialement consacré au chef des dieux, au Seigneur suprême, à Amon, dont les représentations empruntent la tête de cet animal, de la même manière qu’on verra tous les dieux Égyptiens figurés sous une forme humaine, mais avec la tête des divers animaux, quadrupèdes, oiseaux, amphibies, reptiles ou insectes, qui leur furent spécialement consacrés.

Le bélier était l’animal sacré des habitants de Thèbes, dont Amon fut le protecteur spécial et la divinité locale; c’est pour cela que d’immenses avenues de béliers monolithes, et de vingt pieds de longueur, unissaient entr’eux les principaux monuments de cette capitale.

Parmi les récits mythiques Égyptiens que les Grecs nous ont transmis, il en est un qui pouvait motiver aussi, aux yeux du peuple, cette tête de bélier donnée aux images du chef des dieux: Gomi ou Somi (l’Hercule des Égyptiens), désira un jour, disait-on, voir face à face Amon, le dieu suprême: celui-ci, qui voulait rester caché et inconnu, se couvrit de la peau d’un bélier, et en tint la tête placée devant la sienne. «C’est pour cette raison, continue Hérodote, qui rapporte à cet égard les dires des habitants de Thèbes, qu’en Égypte, les statues d’Amon (Zeus) représentent ce dieu avec une tête de bélier: cette coutume a passé des Égyptiens aux Ammoniens (les Libyens des Oasis).»

Nous apprenons du même historien qu’à Thèbes, le jour de la fête d’Amon, une cérémonie sacrée avait lieu en commémoration de cette entrevue des dieux Amon et Somi: les Thébains sacrifiaient un bélier, ce jour-là seulement; et après l’avoir dépouillé, on revêtait de sa peau la statue d’Amon dont on approchait alors celle de Gomi (l’Hercule Égyptien); après cela, tous ceux qui étaient autour du temple se frappaient en déplorant la mort du bélier, et son corps était embaumé et renfermé dans un cercueil sacré.

Enfin, le soleil entrant au printemps dans le signe du bélier, pouvait être, aux yeux des Égyptiens, l’image sensible du dieu Amon qui, selon leur croyance, créa le monde et donna la vie et le mouvement à l’univers, dans cette même saison. C’est peut-être pour cela encore que ce dieu porte souvent les noms combinés Amon et Ré, Amon-ré ou Amon-ri, c’est-à-dire Amon-Soleil.

Planche 2.

LE BÉLIER,
EMBLÊME VIVANT D’AMON-RA.

«Les temples égyptiens, dit Clément d’Alexandrie, leurs portiques et les vestibules sont magnifiquement construits; les cours sont environnées de colonnes; des marbres précieux et brillant de couleurs variées en décorent les murs, de manière que tout est assorti; les naos resplendissent de l’éclat de l’or, de l’argent, de l’électrum, et des pierres précieuses de l’Inde et de l’Éthiopie; les sanctuaires sont ombragés par des voiles tissus d’or; mais si vous avancez dans le fond du temple, et que vous cherchiez la statue du Dieu auquel il est consacré, un pastophore ou quelque autre employé du temple s’avance d’un air grave en chantant un pæan en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le Dieu. Que voyez-vous alors? un Chat, un Crocodile, un Serpent indigène ou quelque animal de ce genre! Le Dieu des Égyptiens paraît..... c’est une bête sauvage, se vautrant sur un tapis de pourpre!» C’était, en effet, un animal vivant que renfermaient tous les sanctuaires des temples de l’Égypte; mais ce qui a si fort excité l’indignation du philosophe alexandrin paraissait, au contraire, aux yeux des Égyptiens une chose bien simple et bien naturelle. Ils pensaient qu’il était contraire au bon sens et à la religion d’adresser des prières et des offrandes à une image purement matérielle de la Divinité, et de la représenter dans le sanctuaire par un être totalement privé de son souffle créateur[4]. C’est pour cela qu’ils choisirent des êtres vivants dont les qualités distinctives rappelaient indirectement celles qu’on adorait dans la Divinité même. Chaque Dieu eut son animal sacré, qui devint ainsi son image visible dans les temples de l’Égypte. D’ailleurs, les anciens Égyptiens ne traitaient point les animaux avec autant de mépris que le font les peuples modernes; ils croyaient, au contraire, que les animaux étaient d’une même famille, et en lien de parenté avec les Dieux et les hommes[5]; la loi leur ordonnait de les respecter, et même de les nourrir[6].

Le Bélier était le symbole vivant du Démiurge égyptien, du premier des Dieux, Amon ou Amon-ra, le Jupiter-Ammon des Grecs. On le nourrissait principalement dans les sanctuaires de Thèbes et de Saïs[7]; car l’une de ces villes était consacrée à Ammon, et l’autre à Nèith, la première émanation d’Ammon, déesse qui, selon toute apparence, était aussi figurée, comme son père, avec une tête de Bélier, ainsi qu’on la trouve sur les bas-reliefs des temples de la Nubie, publiés par M. Gau[8]; mais malheureusement il n’a point dessiné les légendes hiéroglyphiques de cette déesse criocéphale. Les médailles des Nomes Diopolite, Hypsélite, Xoïte et Maréote prouvent aussi que le Bélier fut l’animal sacré de ces préfectures égyptiennes.

Un nombre immense de monuments nous offrent la représentation du Bélier, symbole d’Ammon. La figure coloriée de cet animal, gravée dans notre planche, se trouve sur une momie du cabinet de M. Durand, momie qui, comme la plupart de celles qu’on rapporte de Thèbes, offre la représentation de cet emblême vivant d’Ammon, Dieu éponyme de cette ville. Le Bélier sacré, paré d’un collier et d’une belle housse, est debout sur un autel dans un naos ou chapelle richement décorée. Sa tête est ornée du disque et des deux longues plumes de couleurs variées, qui surmontent la coiffure du Dieu Ammon lui-même, soit androcéphale, soit criocéphale[9]. L’espèce de grand éventail qui, dans les bas-reliefs historiques, n’est porté qu’à la suite des Dieux ou des Rois, est placé à côté du Bélier d’Amon-ré, sur une petite stèle égyptienne qui représente cet animal sacré, debout sur un autel, et adoré par un Égyptien qui lui présente des offrandes. Cette stèle, trouvée en Égypte par M. Thédenat, est maintenant en ma possession.

Le Bélier sacré n’étant qu’une image symbolique d’Ammon, reçoit le même nom et les mêmes titres que le Dieu lui-même; la légende Amon-ré, roi des Dieux, retracée sur notre planche, accompagne le Bélier sculpté sur ma petite stèle. Dans une des stèles du comte de Belmore, l’animal sacré porte celle d’Amon-ré, seigneur des régions du monde[10]. Enfin, un nombre très-considérable de scarabées et de petites amulettes de terre émaillée, présentent l’image du Bélier, soit debout, soit accroupi, mais toujours décoré du nom ou des titres honorifiques du Dieu Amon-ré, dont il n’est que le symbole.

Planche 2.2.

AMON-RA.
(L’ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L’AME DU MONDE MATÉRIEL.)

C’est parmi les riches décorations d’un cercueil de momie, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin, que nous avons trouvé la divinité représentée sur cette planche. Les insignes qui surmontent sa coiffure, une sorte de vase flanqué de deux plumes d’autruche vertes, les cornes de bouc surmontées du disque, et deux uræus, furent, comme on le verra dans la suite, communs à plusieurs divinités égyptiennes; le trait caractéristique de cette image sacrée consiste dans les quatre têtes de bélier, dont deux sont tournées vers la droite, et les deux autres vers la gauche. La coiffure bleue qui est censée les recouvrir, prend ici une forme toute particulière. Le corps du dieu, qui tient dans ses mains le sceptre de la bienfaisance et l’emblème de la vie, est tout entier de couleur verte, et l’inscription hiéroglyphique ⲁⲙⲛ-ⲣⲏ ⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲧⲡⲉ Amon-Ra seigneur du ciel, nous apprend que cette singulière image se rapporte à la plus grande des divinités de l’Égypte.

On trouve que cet Amon à quatre têtes de bélier est reproduit sur des monuments de divers genres. Il est sculpté sur la poitrine du Torse égyptien du Musée Borgia[11], fragment de statue du plus beau travail et d’un haut intérêt, puisqu’il est couvert d’une foule d’images, en pied, de divinités égyptiennes, accompagnées pour la plupart de légendes explicatives. Le dieu Amon est représenté assis, tenant les sceptres d’incitateur et de modérateur, au milieu d’un disque soutenu par les bras élevés, symbole de la supplication et des offrandes: quatre ailes partant des épaules du dieu rapprochent cette image de celle d’Amon-Ra Panthée, publiée dans notre planche 5.

On reconnaît encore cette image sur un genre particulier de monuments funéraires que nous avons nommés hypocéphales, parce qu’ils sont souvent placés sous la tête des momies humaines. Ce sont des disques, soit en bronze, soit en cartonnage de toile[12], gravés ou peints, et couverts de tableaux symboliques accompagnés de légendes. Amon à quatre têtes de bélier assis, et tenant les deux sceptres déja indiqués, en occupe toujours le centre. Les scènes emblématiques dont ces hypocéphales sont couverts, sont toutes relatives à la cosmographie religieuse; par leur forme, ces monuments rappellent celle du monde matériel; et la place du grand-être cosmogonique duquel tout a procédé était naturellement marquée au centre même de cette composition symbolique.

Il resterait à remonter au sens caché des quatre têtes de bélier qui caractérisent cette forme d’Amon-Ra; et les monuments nous satisfont pleinement à cet égard.

Dans les textes égyptiens, en écriture sacrée, le bélier est très-fréquemment employé à la place de l’oiseau à tête humaine, et d’un oiseau de la classe des échassiers, tout-à-fait semblable à la grue. Ces trois caractères expriment l’idée générale ame ou esprit; mais chacun d’eux présente cette idée avec une nuance particulière: le BÉLIER désigne une ame ou un esprit divin du premier ordre; la GRUE une ame divine dans la quiétude, et l’OISEAU A TÊTE HUMAINE, une ame humaine, unie au corps ou qui en a été séparée; ces trois caractères symboliques sont alors accompagnés de l’image d’un encensoir, lequel est, soit la lettre Β, initiale du mot BAI, qui, suivant Horapollon[13], signifiait ame en langue égyptienne, soit l’emblème de l’adoration et du respect que méritent ces essences divines. Enfin les divinités considérées comme l’ame ou l’esprit directeur de l’univers, ou de l’une de ses subdivisions, sont toujours représentées avec une tête de bélier[14]. Les quatre têtes de cet animal, que porte l’image d’Amon-Ra, nous présentent donc ce dieu comme réunissant en lui-même les quatre ames ou esprits principaux qui régissent le monde.

Cette conclusion, tirée de faits généraux, est clairement confirmée par l’autorité irréfragable des monuments. Le zodiaque circulaire de Dendéra nous montre, en effet, dans la bande inférieure, celle qui représente les trente-six décans, quatre têtes de bélier groupées et surmontées du disque soutenu par deux cornes: c’est l’image du second décan des Poissons; la petite légende qui la surmonte signifie simplement l’étoile ou la constellation des esprits ou des ames, et ce décan est situé entre le midi et l’orient, la région particulière d’Amon-Chnouphis. La même légende se lit également au-dessus du même décan, représenté, comme l’Amon-Ra, gravé sur notre planche, par un homme à quatre têtes de bélier, sur l’un des tableaux astronomiques[15], copiés dans les temples de l’Égypte: enfin un bas-relief du temple d’Esné va nous apprendre quels sont les quatre esprits représentés par cette image symbolique, lesquels étaient censés réunis dans Ammon-Ra, dont chacun d’eux n’était qu’une émanation.

Planche 2.3.

AMON-RA.
(L’ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L’AME DU MONDE MATÉRIEL.)

Parmi les décorations du célèbre temple d’Esné, à la construction duquel on avait cru pouvoir assigner une si prodigieuse antiquité, mais qui doit réellement être rapportée à une époque comparativement bien moderne, celle des empereurs depuis le règne de Claude jusqu’à celui des Antonins, on remarque un grand bas-relief[16] dessiné par la commission d’Égypte, et dont une partie est d’un notable intérêt pour l’éclaircissement de la discussion présente. (Voyez l’explic. de la planche 2.3.)

Ce tableau, sculpté et de plus de quatorze pieds de hauteur, occupe la face intérieure d’un mur d’entrecolonnement du portique. La scène principale représente l’empereur Antonin, sous le costume du dieu Horus, la tête ornée de la coiffure de Socharis, tenant d’une main le fouet et le pedum, de l’autre les emblèmes des panégyries, de la vie et de la stabilité: le naos dans lequel siége l’empereur assis est porté par huit personnages dont quatre à tête d’épervier et quatre à tête de schacal. Malgré l’extrême négligence avec laquelle ont été copiées les légendes hiéroglyphiques qui couvrent ce bas-relief, on distingue encore, dans celles qui se rapportent aux quatre hiéracocéphales et aux quatre lycocéphales, les mots suivants: Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région supérieure où il est manifesté comme son père Ammon.—Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région inférieure où il est manifesté et roi comme son père Chnouphis. On remarquera que dans ces légendes, où Antonin est assimilé au dieu Horus, les mots ames heureuses ou ames dans la quiétude, sont exprimés au moyen du caractère représentant une grue, indiqué par Horapollon[17] et cité dans l’explication de la planche précédente. Dans ce bas-relief, l’empereur, déja considéré comme dieu, est servi par les ames ou les esprits inférieurs dévoués à Horus, le prototype des souverains de l’Égypte, et on compare son règne à celui d’Ammon, dont il est censé être le fils et le représentant sur la terre. C’est en effet à cette grande divinité que fut dédié le temple d’Esné, comme le prouve l’image d’Ammon-Chnouphis-Criocéphale, sculptée au-dessus de la porte intérieure du temple[18], et qui se reproduit dans une foule d’autres tableaux sur les diverses parties de ce grand édifice. L’apothéose d’Antonin que nous venons de décrire est surmontée d’un second bas-relief[19], représentant le même empereur agenouillé et offrant l’encens à quatre divinités qui sont adorées comme esprits directeurs, puisqu’on les a figurées sous la forme de quatre béliers, dont la tête est ornée du serpent uræus, l’emblème de la toute-puissance[20]; les légendes hiéroglyphiques, gravées au-dessous de ces quatre béliers, nous apprennent que ce sont là les esprits des dieux Sôou, Phré, Atmou et Osiris. Il est évident, lorsqu’on se pénètre de l’idée rigoureusement juste que toute la théogonie égyptienne consiste en un système perpétuel d’émanation, dont la conséquence la plus directe est que chaque divinité renferme en elle-même l’esprit ou l’essence de toutes les divinités produites par elle, et qui lui sont subordonnées; il est évident, disons-nous, qu’Amon-Ra à quatre têtes de bélier n’est qu’une image symbolique de cet être primordial comprenant en lui-même les quatre grands esprits recteurs du monde créé, ou, en d’autres termes, les dieux Sôou, Phré, Atmou et Osiris, qui président aux quatre grands agents de la nature matérielle.

Tous ces rapprochements expliquent en même temps le sens mystique de l’un des principaux emblèmes d’Amon-Ra, le bélier qui se montre sous plusieurs formes au milieu des sculptures et des peintures qui couvrent les monuments égyptiens de tout genre.

Planche 2.4.

Notre planche 2.4[21] représente le bélier sacré à une seule tête décorée du disque et de l’uræus. L’épervier, symbole du soleil, voltige au-dessus du bélier, aux pattes antérieures duquel sont liés des serpents uræus portant la coiffure emblématique des régions d’en haut; d’autres uræus, la tête couverte de la coiffure emblématique des régions d’en bas, paraissent attachées aux pattes postérieures de l’animal sacré, marchant sur la forme d’une coudée (mesure égyptienne de longueur), peinte en vert. Le tout repose sur un autel enrichi d’ornements peints de diverses couleurs.

Le bélier, emblème d’Ammon en général[22], exprime par lui-même l’idée ame ou esprit[23], et les uræus symboliques fixées aux quatre jambes de l’animal désignent assez clairement l’esprit d’Ammon mettant en mouvement toutes les puissances des régions supérieures et des régions inférieures; enfin la coudée sur laquelle s’opère ce mouvement rappelle d’une manière tropique des idées d’ordre, de régularité, de justice ou de vérité. L’inscription hiéroglyphique qui accompagne ce tableau confirme pleinement ces divers aperçus; elle répond aux mots coptes ⲡⲇϩⲓ ⲱⲛϧ ϣⲟⲣⲡ ⲛⲛⲓⲛⲟⲩϯ, L’ESPRIT VIVANT, LE PREMIER DES DIEUX[24]. On ne saurait méconnaître ici le Jupiter égyptien, qui, selon Manethon, était considéré comme l’esprit qui parcourt, pénètre ou comprend toutes choses, παντων χωρουν πνευμα[25]: C’est le GRAND ESPRIT DU MONDE INTELLECTUEL.

Mais Ammon était en même temps l’ame du monde matériel, sorti de son sein, organisé, dirigé et animé par ses émanations, c’est-à-dire par d’autres formes de lui-même; il était le principe et le moteur des quatre éléments dont se composait le monde créé. Considéré sous ce point de vue, Ammon fut symboliquement représenté par le bélier à quatre têtes, lequel exprime le grand esprit renfermant en lui-même ceux des quatre dieux Phré, Sôou, Atmou et Osiris, ses émanations; c’est-à-dire les esprits ou les essences divines qui dirigent les quatre éléments dont est formé le monde matériel, suivant la vieille doctrine égyptienne[26].

Les témoignages réunis des auteurs et des monuments nous apprennent en effet que, considérés cosmogoniquement, le dieu Phré, l’Helios des Grecs, et Osiris, représentent, le premier, le soleil, et par conséquent le principe du FEU ou de la chaleur, et le second, le principe humide ou l’EAU personnifiée; d’un autre côté, les monuments égyptiens prouvent, comme on le verra par la suite, que le dieu Sôou préside à la zone qui s’étend de la terre à la lune, c’est-à-dire à la zone de l’air, et qu’enfin la terre fut placée sous la protection immédiate du dieu Atmou. C’est donc avec une pleine certitude que nous voyons dans le bélier à quatre têtes une image symbolique d’Ammon, le grand esprit élémentaire, l’ame des quatre éléments matériels.

On remarque assez fréquemment les représentations de ce symbole mystérieux du grand être dans les temples de la Thébaïde: nous citerons ici en particulier deux bas-reliefs dessinés par la commission d’Égypte, à Thèbes, au quartier du Memnonium, dans un temple dédié à la déesse Hathôr ou Athyr, la Vénus égyptienne, par Ptolémée Évergète IIe, et désigné sous le nom de Temple de l’Ouest par les auteurs de la description de l’Égypte. Le premier[27] a été dessiné dans le sanctuaire de gauche. On y reconnaît le bélier à quatre têtes, c’est-à-dire Ammon, l’ame des quatre éléments, adoré par les déesses Athyr et Thméi à droite, Isis et Nephtys à gauche. Le vautour de la déesse Mouthis ou Bouto-Neith, épouse d’Ammon, l’emblème de la maternité, étend ses ailes au-dessus de l’animal sacré. Un second bas-relief[28], copié dans le même temple (et reproduit dans notre planche 2.5 et noté A), nous montre le même bélier à quatre têtes, mais avec des ailes éployées.

Planche 2.5.

NEF, NOUF,
(Cneph, Cnouphis, Chnoubis, Ammon-Chnoubis.)

Les noms hiéroglyphiques de ce Dieu varient souvent dans leur orthographe, et cela sur les mêmes monuments. On trouvera les diverses formes de ce nom sur la planche qui accompagne ce texte, et ces variations ont toutes été connues par les Grecs, qui les ont transcrites d’une manière plus ou moins exacte.

Le no 2 se lit NEV ou NÉF, c’est le Cnèph d’Eusèbe; les nos 3 et 4, NOUF ou NOUB, c’est le Cnouph-is de Strabon, et le Chnoub-is des inscriptions des Cataractes; enfin, les nos 5, 6 et 1, se lisent sans difficulté NOUM, c’est le Chnoum-is des pierres basilidiennes.

Cnèph était une des formes sous lesquelles l’ancienne Égypte adorait le dieu Amon, le créateur de l’univers; c’est pour cela que les images de Cnèph portent souvent, dans leur légende hiéroglyphique, le nom d’Amon ou Amonré (no 7, sur notre planche). Eusèbe, dans sa Préparation évangélique (livre III, chapitre 12), décrit les traits sous lesquels les habitants d’Éléphantine adoraient cette grande divinité, et la description est précisément conforme à celle que nous allons donner de la représentation de Cnèph figurée sur notre planche.

Le dieu est assis sur son trône; sa tête est celle d’un bélier, et toutes ses chairs sont bleues et souvent vertes, comme celles d’Amon, dont il n’est lui-même qu’une simple modification; un grand disque, porté sur des cornes de bouc, symboles de la force génératrice, surmonte sa tête, au-dessus de laquelle se dresse aussi un grand serpent Ureus, emblême de la suprême puissance de vie et de mort que cette divinité exerce sur tous les êtres; sa main droite tient le signe ordinaire de la vie divine, et la gauche, plus souvent armée du sceptre des dieux bienfaisants, est ici élevée en signe de protection.

Les habitants de la Thébaïde vénéraient principalement cette grande divinité. «Ils refusaient même, nous dit Plutarque, de s’imposer pour le culte ou pour les funérailles des animaux sacrés, parce qu’ils n’adoraient aucun dieu mortel, mais celui seul qu’ils appelaient Cnèph, qui est inengendré et immortel.»

Si l’on étudie en effet les bas-reliefs qui décorent les temples de la Thébaïde, on acquiert bientôt la conviction que Cnèph ou Cnouphis fut principalement adoré dans cette partie de l’Égypte la plus anciennement habitée. C’est à Cnouphis qu’est dédié, par exemple, le grand temple d’Esné, bâti par les Égyptiens, sous les empereurs Romains, depuis Claude jusqu’à Antonin-le-Pieux; aussi l’image d’Amon-Cnouphis occupe-t-elle le dessus de la porte au fond du portique; elle est sculptée sur toutes les colonnes, et une seule face latérale de ce même portique offre jusqu’à dix-huit bas-reliefs représentant Cnouphis adoré par des souverains de l’Égypte. Le petit temple d’Éléphantine, si remarquable par le goût pur de son architecture et par sa parfaite exécution, fut également consacré au dieu Cnèph ou Cnouphis, par un des plus illustres Pharaons de la XVIIIe dynastie, Aménophis IIe, fils de Thouthmosis. Ce temple, mentionné par Strabon, existe encore presque intact; ses bas-reliefs nous montrent le Pharaon Aménophis, successivement accueilli par le dieu principal du temple, et par toutes les divinités de sa famille. Dans la grande salle, le roi accompagné de sa femme, la reine Taïa, présente de riches offrandes devant l’arche symbolique du dieu qui, plus loin, le reçoit dans ses bras.

Cette grande divinité, une des modifications d’Amon, fut considérée par les Égyptiens, comme la source de tous les biens moraux et physiques; on l’appelait spécialement le bon Génie (Αγαθοδαιμων), le bon Esprit; c’était le principe de toutes choses, l’esprit qui animait et perpétuait le monde en le pénétrant dans toutes ses parties[29].

Cnouphis porte, dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques, une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l’inondation du Nil. Ainsi, ce phénomène, sans lequel l’Egypte ne serait qu’un désert aride, comme les plaines de la Libye qui l’avoisinent, était considéré comme un bienfait spécial du bon Génie, un acte de la toute-puissance de Cnouphis. Dans quelques bas-reliefs, cette divinité porte les noms de NEF-RÉ, NOUF-RÉ ou NOUF-RI; et Amon s’appelle aussi Amon-Ré ou Amonri.

Planche 3.

NEF, NOUB, NOUM.
(CNÈPH, CNOUPHIS, CNOUBIS, CHNOUMIS, AGATHODAEMON.)

Les Égyptiens adoraient, sous le nom d’Ammon-Cnouphis, ou d’Ammon-Chnoubis, l’Esprit incréé, la grande Ame de l’Univers, de laquelle émane le principe intellectuel qui communique le mouvement et la vie à tous les êtres créés. Par le nom d’Amon (Ammon), on exprimait l’incompréhensibilité de son essence; et par les noms de Hnèf et Hnoub, que les Grecs ont écrits Cnèph, Cnouphis, ou Chnoubis, mots qui se rapportent évidemment aux racines égyptiennes NÈF, NÈB, NIFE et NIBE, Flare, Afflare, Πνεῖν, on voulait indiquer que cet Être inconnu et caché était l’Esprit (Πνεῦμα) qui anime et conserve le Monde.

Cet être primordial reçut le surnom de Bon Génie (Ἀγαθὸς Δαίμων), et on le représenta symboliquement sous la forme d’un serpent[30]. Horapollon, confirmant le témoignage d’Eusèbe, nous apprend aussi qu’un serpent entier (ὁλόκληρον ὄφιν), était l’emblême de l’Esprit qui pénètre toutes les parties de l’Univers[31].

Les archéologues ont cru jusqu’ici que le serpent, emblême du Bon Génie Cnouphis, était ce reptile remarquable par la dilatation de son corps, qui décore la coiffure des Dieux et des Rois, et se montre si fréquemment dans les sculptures égyptiennes, soit groupé avec d’autres symboles, soit isolé et ayant la tête ornée de diverses coiffures; mais cet aspic, qui n’a rien de commun avec le serpent du Bon Génie, porta chez les Égyptiens le nom d’Οὐραῖος (Ouraios)[32], mot qui, dépouillé de la finale que les Grecs y ont ajoutée en le transcrivant, contient, sans aucun doute, le mot égyptien OURO, Roi; c’est pour cela que cet aspic fut en même temps l’emblême et l’insigne de la Puissance royale; aussi les Grecs traduisirent-ils son nom par Βασιλίσκος, mot dérivé de Βασιλεὺς, Roi, comme le nom égyptien lui-même.

Le Serpent du Bon Génie, symbole de Cnouphis l’Ame du Monde, est figuré sur les monuments égyptiens, soit seul, soit accompagnant le Dieu même. Il nous a été facile de le reconnaître par le moyen d’une scène mythique, peinte dans divers manuscrits et sur les cercueils de plusieurs momies. Le Dieu Ammon-Cnouphis, qui occupe dans toutes les copies de cette scène un rang distingué, y est représenté tantôt avec un corps d’Homme à tête de Bélier, tantôt sous la forme d’un énorme Serpent monté sur des jambes humaines; et, dans un beau manuscrit du Cabinet du Roi[33], on lit, à côté du Serpent, l’inscription (no 1 de notre planche), Dieu Grand, Seigneur suprême, ou Seigneur de la Région supérieure (PÊTPÉ), qui est la légende habituelle d’Ammon-Cnouphis, et qu’on retrouve à côté de cette divinité à tête de Bélier, sur ce même manuscrit, et à peu de distance de la scène où le Dieu se montre sous la forme d’un Serpent.

Ce reptile, emblême du Bon Génie, le véritable Serpent Agathodæmon, est souvent barbu, comme sur notre planche; on le retrouve également barbu au revers de plusieurs médailles de Néron, frappées en Égypte; médailles dans lesquelles, circonstance fort remarquable, cet empereur porte le titre de Nouvel Agathodæmon, ΝΕΟΑΓΑΘΟΔΑΙΜΩΝ, gravé autour du Serpent lui-même. L’inscription grecque du Sphinx donne aussi à ce même prince le titre: Ὁ Ἀγαθὸς Δαίμων τῆς οἰκουμένης, le Bon Génie (l’Agathodæmon) de l’Univers.

Il est rare de voir sur les grands monuments, comme sur les papyrus, une image d’Ammon-Cnouphis, monté sur sa barque symbolique, sans y retrouver aussi le Serpent Agathodæmon, son emblême, qui recouvre le Dieu sous les vastes replis de son corps. Cet animal sacré est figuré sur un très-grand nombre de pierres gravées, dites Gnostiques ou Basilidiennes. Le Serpent y porte des têtes variées; mais il est constamment accompagné de son nom égyptien transcrit sous les formes grecques, ΧΝΟVΒΙϹ, ΧΝΟVΦΙϹ et ΧΝΟVΜΙϹ.

Planche 3.2.

CNOUPHIS-NILUS.
(JUPITER-NILUS, DIEU NIL.)

La plupart des cosmogonies orientales admettent que l’eau existait antérieurement à l’organisation matérielle des autres parties du globe, dont les germes étaient confondus et entre-mêlés dans ce fluide. Plusieurs philosophes grecs ont aussi soutenu systématiquement que l’eau était le principe de toutes choses; cette doctrine sortait, selon toute apparence, des sanctuaires de l’Égypte, où elle fut professée dans les temps même les plus reculés.

Les anciens Grecs donnaient au fluide primordial, à cette humidité (Ὑγρόν) mère et nourrice des êtres, le nom d’Océan[34]; et les Égyptiens, suivant le témoignage formel de Diodore de Sicile, appelèrent ce même principe Nil (Νεῖλος), dénomination directement appliquée au grand fleuve qui arrosait leur pays[35].

Le Nil fut de tout temps, en effet, pour la terre d’Égypte, le véritable principe créateur et conservateur: c’est au limon annuellement apporté par ses eaux, que cette riche contrée doit son existence[36]; c’est le Nil qui en maintient et en renouvelle l’inépuisable fécondité; aussi ce fleuve bienfaisant fut, non-seulement surnommé le Très-Saint, le Père et le Conservateur du pays[37], mais il fut encore regardé comme un Dieu[38], et eut, en cette qualité, un culte et des prêtres[39].

Il y a plus: les Égyptiens considéraient le Nil comme une image sensible d’Ammon-Cnouphis, leur divinité suprême: le fleuve n’était pour eux qu’une manifestation réelle de ce Dieu qui, sous une forme visible, vivifiait et conservait l’Égypte. De là vient que les Grecs, pénétrés des doctrines égyptiennes, ont appelé le Nil, le Jupiter-Égyptien[40], et qu’Homère le qualifie de ΔΙΙΠΕΤΗΣ, c’est-à-dire, A Jove fluens.

Cette antique assimilation du Nil avec le Jupiter-Égyptien, Ammon-Cnouphis, explique d’abord quelques passages des écrivains Grecs et Latins sur la religion de l’Égypte, et nous donne ensuite l’intelligence d’une foule de monuments.

On comprend alors, par exemple, pourquoi Cicéron affirme que Phtha ou le Vulcain-Égyptien, l’Hercule-Égyptien et la Minerve-Égyptienne, sont fils du Nil[41], tandis que tous les autres auteurs les donnent pour les enfants du Jupiter-Égyptien ou Ammon-Cnouphis. C’est dans le même sens que Diodore nous dit que tous les Dieux Égyptiens tiraient leur origine du Nil, Νεῖλον πρὸς ᾧ καὶ τὰς τῶν θεῶν γενέσεις ὑπάρξαι[42]; c’est enfin parce qu’il était l’image terrestre du Démiurge Égyptien, Cnouphis, que le Nil reçut les beaux titres de Sauveur de la région d’en haut, de Père et de Démiurge de la région d’en bas[43].

Le grand Démiurge égyptien Cnouphis, considéré comme le Nil céleste et comme la source et le régulateur du Nil terrestre, est très-souvent figuré dans les bas-reliefs des temples, sur les cercueils et les diverses enveloppes des momies. Ses images ne diffèrent point très-essentiellement de celle que nous donnons ici sous le no 3.3. Partout il se montre avec sa tête de Bélier et ses chairs de couleur verte, quelquefois aussi de couleur bleue. On le distingue uniquement à sa légende et à quelques attributs particuliers.

Planche 3.3.

Les inscriptions qui l’accompagnent ne contiennent point alors son nom propre Nef, Nouf ou Noum; elles renferment un simple surnom dont nous avons réuni toutes les variantes sur notre planche 3.4, nos 1, 2 et 3. Ces groupes sont composés du caractère symbolique ou symbolico-figuratif Dieu, et des deux signes phonétiques qui forment le mot ΠΝ ou ΦΝ, qui se rapporte aux racines égyptiennes ou coptes ΠΩΝ ou ΦΩΝ, ΠΕΝ ou ΦΕΝ, fundere, effundere, mots primitifs d’où dérivent aussi les racines redoublées ΦΟΝΠΕΝ et ΦΕΝΦΩΝ, superfluere, redundare. Il est évident que les groupes hiéroglyphiques précités signifient Deus effundens, ou Deus effusus, selon que nous lirons Noute-Phon ou Noute-Phên, en suppléant la voyelle omise, comme à l’ordinaire, dans la transcription hiéroglyphique de ces mots. Quoi qu’il en soit, l’une et l’autre de ces qualifications conviennent parfaitement à Chnouphis considéré soit comme l’auteur du Nil, soit comme le Nil lui-même.

Le sens de cette légende est d’ailleurs, pour ainsi dire, développé et expliqué par l’image de Cnouphis-Nilus, reproduite sur notre planche 3.3, d’après les peintures d’une superbe momie appartenant à M. Durand. Le Dieu du Nil est assis sur un trône; sa tête est surmontée de cornes de Bouc, et il tient dans sa main un grand vase d’où sortent deux filets d’eau; l’un est recueilli par un Égyptien agenouillé qui s’en abreuve, l’autre tombe sur des fleurs et des fruits placés sur un autel. C’est le même vase que, selon Eusèbe, les Égyptiens plaçaient à côté des images de Cnouphis[44], et que nous retrouvons, en effet, parmi les attributs de ce Dieu, sur une foule de monuments: c’est aussi un vase que les Égyptiens ont constamment employé pour écrire en hiéroglyphes phonétiques, les divers noms de Cnouphis[45].

Les grands monuments de l’Égypte nous offrent aussi habituellement, parmi les attributs qui accompagnent les images, soit figuratives, soit symboliques d’Ammon-Cnouphis, trois grands vases portés sur de petites constructions en bois, encore en usage dans le pays. Nous citerons, à ce sujet, des bas-reliefs copiés par la Commission d’Égypte dans les appartements de granit du palais de Carnac[46]; dans deux d’entre eux, les trois vases sont placés à côté de l’Arche symbolique du Dieu, recouverte d’un voile, mais reconnaissable aux têtes de Bélier surmontées de l’Uræus dressé, qui décorent la poupe et la proue du vaisseau ou Bari sacrée; sur un troisième bas-relief, ces vases sont reproduits dans la légende hiéroglyphique de l’Arche; légende qui, comme celle des deux autres, commence par le nom divin d’Amon ou d’Amon-ra, appellation et forme primordiales de Cnouphis. Ces trois vases, surmontés de tiges et de fleurs de lotus, sont également placés à côté de l’Arche de Cnouphis dans le principal bas-relief du temple de ce Dieu à Eléphantine[47], monument élevé sous le règne du Pharaon Aménophis II, de la dix-huitième dynastie. (Voyez pl. 3.3, lég. no 2.)

Ce groupe de trois vases était le symbole du plus grand des bienfaits du Démiurge, et du fleuve son image terrestre, envers la terre d’Égypte. «Les Égyptiens, dit Horapollon, pour exprimer l’inondation du Nil, appelée Noun en langue égyptienne, peignaient TROIS GRANDS VASES (τρεῖς ὑδρίας μεγάλας). Le premier de ces vases représente l’eau que l’Égypte produit d’elle-même; le second, celle qui vient de l’Océan en Égypte, au temps de l’inondation, et le troisième, les eaux des pluies qui, à l’époque de la crue du Nil, tombent dans les parties méridionales de l’Éthiopie[48]

Ce passage important d’Horapollon nous dévoile en même temps le sens de l’un des titres les plus habituels de Cnouphis, celui de Seigneur de l’Inondation, titre dont on peut voir les variantes hiéroglyphiques, planche 3.3, nos 3, 4, 5 et 6.

Ainsi, il est évident qu’Ammon-Cnouphis fut, sous certains rapports, identifié avec le Nil, et que ce personnage mythique est le Jupiter Nilus, le Dieu Nil, mentionné par les Grecs. Cela explique aussi pourquoi Cnouphis est le premier et le plus grand des Dieux adorés aux Cataractes[49], lieu où le fleuve sacré, se faisant un passage à travers les rocs de granit, entre sur la terre d’Égypte pour y porter la vie et l’abondance.

Cnouphis-Nilus est représenté sous une forme humaine avec une tête de Bélier à cornes de Bouc, soit dans les bas-reliefs des temples, soit sur la plupart des cercueils de momies, et principalement parmi les sculptures des sarcophages de granit ou d’albâtre trouvés à Thèbes ou à Memphis. Les cornes de Bouc sont quelquefois surmontées du disque; souvent aussi le Dieu est placé sur une barque; il est accompagné de l’une des légendes hiéroglyphiques Deus effundens ou Deus effusus, Deus magnus effusus, ou enfin de la légende gravée planche 3.3, no 1, Vindex Ægypti Deus magnus effusus.

Les mêmes légendes se trouvent tout aussi souvent inscrites à côté d’un scarabée ayant deux grandes ailes déployées, mais dont la tête, celle d’un Bélier de couleur verte, est surmontée de deux cornes de Bouc portant un disque flanqué de deux uræus ornés de la croix ansée. Ce scarabée est donc l’image symbolique du Dieu Cnouphis-Nilus; la tête de Bélier indique la suprématie du Dieu; sa qualité de père et sa faculté éminemment génératrice sont exprimées par le Scarabée et les cornes de Bouc; les autres signes, communs à plusieurs Dieux, sont l’expression tropique de la royauté et de la vie, qualités inhérentes aux essences divines.

Cette image emblématique de Cnouphis-Nilus (pl. 3.4), a été calquée sur une momie de la riche collection de M. Durand.

Planche 3.4.

AMON-GÉNÉRATEUR, MENDÈS;
(PAN, PRIAPE.)

L’image du dieu figuré dans cette planche, est très-multipliée sur les édifices religieux de Thèbes et du reste de l’Égypte. Elle occupe le sanctuaire de Karnac, le plus magnifique des monuments de l’ancienne capitale; les hommages et les adorations dont cette image est l’objet, prouvent qu’elle représente une des plus grandes divinités Égyptiennes.

Ses chairs sont de couleur bleue, et sa coiffure est surmontée de deux longues plumes peintes de diverses couleurs, comme celle du dieu Amon-Ré (pl. 1.); une longue bandelette[50] s’échappe de cette même coiffure et pend jusques aux pieds de l’une et de l’autre divinité; et ces similitudes se trouvent complétées par la ressemblance de leurs légendes hiéroglyphiques; celle (no 1) du dieu qui fait le sujet de cet article, signifie, le dieu Amon (Ⲁⲙⲛ ⲛⲟⲩⲧⲉ.) seigneur des régions du monde, et ne diffère de celle du Démiurge Amon-Râ ou Amon-Ré (pl. 1.), que par l’absence de la dernière syllabe RA.

Les planches numérotées 1 et 4, offrent donc la représentation d’une seule et même divinité, Amon, Amen, Amoun ou Ammon, considérée sous deux points de vue différents. Le Démiurge, la Lumière éternelle, l’Être premier qui mit en lumière la force des causes cachées, se nomma Amon-Ra ou Amon-Rê (Amon-Soleil.), (pl. 1, 2, et 5.); et ce créateur premier, l’esprit démiurgique, procédant à la génération des êtres, s’appela Amon, et plus particulièrement Mendès: cette planche représente le Démiurge générateur, caractérisé d’une manière spéciale, et qui ne permet aucune incertitude.

Étienne de Byzance[51] parle en ces termes de la statue du dieu qu’on adorait à Panopolis: «Là, existe, dit-il, un grand simulacre du dieu, habens veretrum erectum. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la Lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C’est là une description exacte et très-détaillée de l’Ammon-Générateur, figuré sur notre planche.

On voit donc ici l’image de la grande divinité que les Grecs confondirent avec leur Pan, parce que les Égyptiens avaient choisi pour son emblême le bouc[52], animal qui, d’après Horapollon[53], était le symbole de la génération et de la fécondité. Ce bouc sacré, nourri dans une des principales villes de la Basse-Égypte, portait le nom de Mendès, qu’on a attribué également au dieu lui-même[54].

Amon-Mendès, ou l’esprit générateur de l’Univers, était censé stimuler la Lune avec le fouet placé dans sa main, parce que, d’après la doctrine Égyptienne, le dieu Lune répandait et disséminait dans les airs les germes de la génération des êtres[55], et présidait aux ames qui devaient successivement leur communiquer le mouvement et la vie. Des chapelles d’Amon-Générateur, le Pan Égyptien, existaient dans toutes les parties de l’Égypte, et les membres de la caste sacerdotale étaient d’abord initiés à ses mystères[56].

Les grands monuments de l’Égypte offrent de très-nombreux bas-reliefs dans lesquels les rois, de toutes les époques, sont figurés présentant leurs vœux et leurs offrandes à Amon-Générateur; à Médinet-Abou, par exemple, on voit successivement le Pharaon Ramsès-Mei-Amoun se rendre en palanquin au temple du Dieu, accompagner à pied sa statue portée par vingt-quatre prêtres, et, la ramenant dans le temple, lui faire hommage des prémices de la moisson.

La légende marquée (no 2) sur la planche est le nom du Dieu exprimé en caractères symboliques. Le no 3 est la forme hiératique de la légende no 1.

Planche 4.