AMON-RÉ, ROI DES DIEUX.
Le personnage symbolique, occupant la partie inférieure de la planche no 5, est fort rarement reproduit sur les monuments Égyptiens de toutes les époques. Il est tiré, ainsi que sa légende, et les diverses couleurs qui couvrent les membres variés dont il se compose, d’un fragment de manuscrit sur toile appartenant à M. Dubois.
La légende hiéroglyphique, placée à la gauche du personnage, n’est qu’une abréviation d’une légende entière, et qui se lit ⲁⲙⲛ ⲣⲏ-ⲥⲧⲛ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ et signifie Amon-Ré, roi des dieux. Nous avons donc ici une nouvelle forme consacrée à la représentation du Démiurge ou créateur de l’univers; mais cette image du dieu suprême doit être classée parmi celles que, en termes d’archéologie, on a nommées figures panthées, soit qu’elles présentent, réunis dans un seul être, les symboles particuliers à un grand nombre de divinités différentes, soit, ce qui est plus naturel et qui s’applique particulièrement à notre gravure, qu’elles offrent la réunion de tous les symboles et de toutes les formes propres à une seule et même divinité. On ne connaissait point jusque-là de figure panthée Égyptienne.
On retrouve, en effet, dans celle-ci, la tête humaine avec les deux longues plumes, et le sceptre, de l’image ordinaire d’Amon (pl. 1.); les têtes de bélier, le disque et les cornes de bouc d’Amon-Cnouphis ou Cnèph (pl. 3.); le bras droit armé du flagrum ou fléau, et le phallus de l’Amon-Générateur (pl. 4.); le scarabée qui forme son torse; le sceptre composé de la croix ansée et de ce qu’on appelle un nilomètre, l’un emblême de la vie divine, l’autre de la stabilité, se rapportent à Phtha, le premier être créé, la première émanation d’Amon-Cnouphis.
Les quatre ailes horizontales sont celles du scarabée, symbole de la génération, du monde et de la paternité; les ailes inclinées sont celles de l’épervier, dont le corps est annexé au scarabée; une queue de crocodile est entre l’épervier et la queue d’un lion, dont les pattes portent le personnage entier. Cette figure représentant Amon-Cnouphis, l’esprit qui pénètre, parcourt et vivifie les différentes parties de l’univers, il était convenable de composer son image symbolique des diverses classes d’êtres qu’anime son souffle créateur. On y remarque, en effet, un épervier, un lion et un crocodile; c’est-à-dire un type des trois classes d’animaux qui peuplent les airs, la terre et l’eau.
Les deux plumes de la coiffure sont surmontées de deux serpents à tête de lion, qui laissent échapper deux jets de lumière, représentée par une suite de petits triangles, qui servent en quelque sorte d’encadrement à la figure Panthée. Ces serpents se rapportent, sans aucun doute, aux quatre déesses à tête de lion, qui versent aussi la lumière, compagnes ordinaires d’Amon-Ré dans plusieurs scènes symboliques. Il en sera question dans la partie du Panthéon relative aux animaux sacrés et aux emblêmes des dieux.
Amon-Ré est figuré selon la forme A de notre cinquième planche, sur un bas-relief de Thèbes[57]; c’est un abrégé de la précédente.
Une troisième figure Panthée d’Amon-Ré, à peu près semblable à la première, décore la partie antérieure du fameux torse égyptien du Musée Borgia, qui appartient aujourd’hui à la propagande; elle porte la simple légende, Seigneur suprême; la face humaine du dieu est flanquée de plusieurs têtes d’animaux différents; on y remarque celle d’un taureau, d’un lion, d’un bélier, d’un crocodile et d’un épervier. Cette réunion d’êtres si différents de nature, pour représenter la puissance démiurgique, s’explique par l’idée que les Égyptiens se formaient de Dieu: «Ils le considéraient comme la cause première de la génération, le principe de la nature entière, comme un être antérieur à toutes choses, et qui comprend toutes choses en lui-même[58].»
Le titre le plus ordinaire des rois Égyptiens, et des grands personnages, fut celui de consacré à Amon-Ré, roi des dieux, ou de purifié par Amon-Ré, roi des dieux. C’était la divinité protectrice des Pharaons, celle qui recevait leurs plus riches offrandes, et à laquelle ils consacrèrent les plus beaux monuments.
Planche 5.
NÈITH,
(L’ATHÈNE, OU LA MINERVE ÉGYPTIENNE.)
La divinité qui porta les noms d’Amon, Amon-Ré, Cnèph ou Cnouphis, fut, comme on a pu le voir, le principe générateur mâle de l’univers. Les Égyptiens symbolisèrent, dans le personnage de Nèith, le principe générateur femelle de la nature entière.
Ces deux principes, étroitement unis, ne formaient qu’un seul tout dans l’être premier qui organisa le monde. De là vient que les Égyptiens considéraient Nèith comme un être à la fois mâle et femelle[59] (αρσενοθελυς), et que le nom propre de cette divinité exprimait en langue Égyptienne, comme nous l’apprend Plutarque, l’idée: Je suis venue de moi-même[60].
La déesse Nèith occupait la partie supérieure du ciel[61]. Inséparable du Démiurge, elle participa à la création de l’univers, et présidait à la génération des espèces; c’est la force qui meut tout[62].
Le culte de cette divinité, général dans toute l’Égypte, comme les monuments le prouvent, était spécialement pratiqué dans la ville principale de la Basse-Égypte, à Saïs, où résidait un collége de prêtres. Le temple de la déesse portait l’inscription fameuse: Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera; Nul n’a soulevé le voile qui me couvre; Le fruit que j’ai enfanté est le Soleil[63]. Il serait difficile de donner une idée plus grande et plus religieuse de la divinité créatrice.
Nèith était le type de la force morale et de la force physique. Elle présidait à la sagesse, à la philosophie, et à l’art de la guerre[64]; c’est pour cela que les Grecs crurent reconnaître, dans la Nèith de Saïs, leur Athène, la Minerve des Latins, divinité également protectrice à la fois, et des sages, et des guerriers.
Les Égyptiens consacrèrent à Nèith le vautour, animal qui, dans leurs idées, fut le symbole fixe, et du sexe féminin, et de la maternité[65]. Cet emblême se rapportait parfaitement à la déesse Nèith, le principe femelle de l’univers, à la déesse mère de tous les êtres créés.
Les monuments Égyptiens nous montrent Nèith debout, ou assise sur un trône, à côté d’Amon-Ré, le premier principe mâle. La déesse, dont les chairs sont parfois peintes en bleu comme celles de son époux, mais plus ordinairement en jaune, comme toutes les femmes figurées sur les bas-reliefs Égyptiens, a pour coiffure un vautour, les ailes déployées, oiseau qui lui était spécialement consacré. Il est surmonté du Pschent, coiffure royale, emblême de la toute-puissance. La tunique, formée de plumes, est soutenue par des bretelles qui passent sous un riche collier. Quatre bracelets ornent les bras de la déesse; les parties inférieures de son corps sont recouvertes par les replis de deux grandes ailes de vautour. L’emblême de la vie divine est dans sa main droite; la gauche porte le sceptre terminé par les fleurs de lotus épanouies, sceptre commun à toutes les déesses Égyptiennes.
La légende ordinaire de Nèith est celle qui accompagne son image dans notre planche. Son nom est formé du segment de sphère, T, article féminin de la langue Égyptienne, et encore du vautour, emblême et première lettre du mot Mère (Mou ou Mout), en écriture hiéroglyphique. Cette légende abrégée se lit ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲏⲃ ⲙⲡⲧⲡⲉ et signifie: La mère, dame de la région supérieure. Les monuments sont donc parfaitement d’accord avec Horapollon, qui dit formellement aussi[66] que les Égyptiens voulant écrire Athène (Nèith), peignaient un vautour, et, de plus, que cette déesse présidait à l’hémisphère supérieur du ciel.
Comme protectrice des guerriers, Nèith se montre sur les bas-reliefs de Thèbes, recevant l’hommage des rois conquérants, qui conduisent à ses pieds les étrangers vaincus. C’est devant les images colossales de Nèith que les rois vainqueurs, sculptés sur les pylones des grands édifices, semblent frapper un groupe confus de prisonniers élevant leurs bras suppliants; c’est enfin le vautour de Nèith, portant dans ses serres l’emblême de la victoire, qui plane au-dessus de la tête des héros Égyptiens, pendant le combat, et après la victoire, comme dans la cérémonie de leur triomphe.
Planche 6.
NÉITH GÉNÉRATRICE.
(PHYSIS, ATHÉNÈ, MINERVE.)
L’image symbolique de Néith, la mère universelle, que nous avons donnée dans une planche précédente[67], présente cet être divin décoré de tous ses attributs; ses trois têtes diverses, et les pieds de lion servant de support à un corps de forme humaine qui réunit les deux sexes, nous avertissent assez que les Égyptiens ne s’occupèrent jamais à captiver l’œil ni par la recherche ni par la convenance de formes; leur sculpture et leur peinture sacrées s’attachèrent constamment à parler à l’esprit, et combinèrent les signes sans considérer si l’ensemble qui en résultait fût ou non conforme à la belle nature, qui n’était point, comme chez les Grecs, le but spécial de leur imitation. Ce fait, que tout concourt à démontrer, ne doit point être perdu de vue dans l’étude des monuments figurés de la vieille Égypte.
Ces alliances de portions rapprochées de divers animaux, appartiennent en quelque sorte à la grande écriture sacrée; et quelque monstrueuses qu’elles paraissent à nos yeux, la main qui les traça n’accordait rien au hasard ni au caprice; elle était constamment guidée par des règles invariables: les formes à donner aux images de chaque divinité de l’Égypte furent fixées dès le commencement même de l’institution religieuse: les représentations propres à chaque dieu sont absolument semblables, et dans les temples élevés sous les rois, dix-neuf cents ans avant notre ère, et dans les édifices sculptés sous les empereurs Antonin, Marc-Aurèle et Commode.
Cette persistance dans les mêmes formes et pendant une si longue série de siècles ne doit nullement surprendre, si nous disons que les livres sacrés de l’Égypte contenaient expressément le détail très-circonstancié des formes sous lesquelles les sculpteurs et les peintres furent tenus de représenter les différentes divinités. C’est en étudiant le grand rituel funéraire, composition très-étendue, dont on trouve des copies plus ou moins complètes dans la main de la plupart des momies, ou dans le cercueil qui les renferme, que nous avons été conduits à constater ce fait curieux.
C’est principalement dans la troisième et dernière partie du rituel funéraire (dont il existe plusieurs copies complètes[68], soit en hiéroglyphes, soit en écriture hiératique, parmi les manuscrits égyptiens du Musée de Turin), qu’on rencontre ces descriptions pour ainsi dire officielles des représentations convenues de divers dieux ou déesses. Cette dernière portion du rituel, relative aux plus grandes divinités de l’Égypte, et qui renferme les litanies des dieux, leurs noms les plus mystiques et leurs attributs les plus saints, nous offre entre autres les descriptions des images symboliques d’Ammon-Panthée[69], de Chnouphis[70], de Phtha-Patæque[71], et de la Néith-Génératrice[72], figurée sur notre planche 6.3. La planche ci-jointe[73] contient le texte hiéroglyphique qui s’y rapporte, et dont nous avons pris soin de séparer les mots, afin qu’il soit plus facile d’en suivre la traduction littérale que nous donnons ici:
«Ceci est la figure de la divine mère; elle a trois têtes; sur la tête de lionne, elle a les deux palmes: de plus, sur la tête de forme humaine, elle a les deux parties de la coiffure Pschent; de plus, sur la tête de vautour, elle a les deux palmes[74]; en son lieu, elle porte le phallus; elle a deux ailes, et en leur lieu des pattes de lion.»
Planche 6.2.
NÈITH GÉNÉRATRICE.
(ATHÈNE, PHYSIS, MINERVE.)
Selon les débris de la doctrine Égyptienne, épars dans les écrits des derniers Platoniciens et dans les livres Hermétiques, la déesse Nèith, ou la Minerve Égyptienne, ne formait qu’un seul tout avec le Démiurge Amoun, à l’époque même qui précéda la création des ames et celle du monde physique. C’est en la considérant dans cet état d’absorption en l’Être premier, que les Égyptiens qualifièrent Nèith de divinité à la fois mâle et femelle. Le monde étant composé de parties mâles et de parties femelles[75], il fallait bien que leurs principes existassent dans le dieu qui en fut l’auteur. Aussi, lorsque le moment de créer les ames et le monde arriva, Dieu, suivant les Égyptiens, sourit, ordonna que la nature fût, et, à l’instant, il procéda de sa voix un être femelle parfaitement beau (c’était la nature, le principe femelle, Nèith.), et le Père de toutes choses la rendit féconde[76]. On retrouve dans cette naissance de Nèith, émanation d’Ammon, la naissance même de l’Athène des Grecs, sortie du cerveau de Zeus.
Notre planche représente Nèith, mâle et femelle, la déesse Ἀρσενόθηλυς d’Horapollon[77]. La tête centrale de femme est celle même de la déesse (voyez pl. no 6.), surmontée de la coiffure Pschent, emblême de la domination sur les régions supérieures et inférieures; la tête de gauche est celle d’un vautour, symbole de la maternité et du principe femelle; et celle de droite, qui est une tête de lion, caractérise la force. Proclus nous apprend, en effet, que Nèith était regardée par les Égyptiens, comme la force de la nature qui meut tout[78]. La déesse étend ses bras auxquels sont attachées deux ailes immenses, ce qui caractérise parfaitement encore la Minerve Égyptienne, qui, selon Athénagore, était un esprit étendu en tous lieux[79]. Le corps de Nèith, couvert d’une tunique soutenue par deux bretelles, est celui d’une femme auquel est adapté le signe spécial du principe mâle; des pieds de lion portent cette image panthée de Nèith, comme l’image panthée du Démiurge Amon-Râ (voyez pl. no 5).
Cette singulière représentation de Nèith, mâle et femelle, se trouve plus ou moins complète dans les peintures des grands manuscrits hiéroglyphiques. La légende (A) qui s’y rapporte, signifie simplement La mère; ailleurs, le vautour, caractère principal de ce nom, et l’emblême spécial de la déesse, est combiné avec le fouet (B), ou suivi de plusieurs autres signes (C) qui formaient la légende Ⲧⲙⲁⲩ ⲧϫⲣ ⲛⲏⲃ, Mater magna Domina. Il est évident qu’un des noms hiéroglyphiques de Nèith, composé du vautour et du scarabée, nom expressément indiqué par Horapollon[80], se rapportait à Nèith Ἀρσενόθηλυς; ces deux caractères exprimaient, en effet, le premier le sexe féminin et la maternité, le second le sexe masculin et la paternité.
La croyance populaire voulait que Nèith eût été l’inventrice de l’art de filer[81]; c’est là une nouvelle conformité entre la déesse Égyptienne et l’Athène des Grecs. La troisième grande fête des Égyptiens était célébrée à Saïs, et dans toute l’Égypte, en l’honneur de Nèith; pendant cette nuit solennelle, chacun allumait en plein air des lampes autour de sa maison; cette fête porta le nom de Fête des lampes ardentes, et l’on donnait une raison sainte de ces illuminations[82].
C’est d’un très-beau manuscrit égyptien hiéroglyphique rapporté d’Égypte par le courageux voyageur Belzoni, que nous avons extrait l’image de Nèith-Panthée, figurée sur cette planche. D’autres manuscrits ne donnent à la déesse, toujours mâle et femelle, que la tête seule de lion.
Planche 6.3.
NEITH CRIOCÉPHALE.
(AMMON FEMELLE, AMMON-LUCINE.)
On a recueilli l’image de la divinité gravée sur cette planche, parmi les scènes d’adorations sculptées sur les parois intérieures des murailles d’un monument isolé à Calabsché, dans la Nubie[83]. L’existence de cette déesse à tête de bélier sur l’un des bas-reliefs de ce temple, nous paraissait d’abord douteuse. L’artiste aurait pu facilement, en effet, se méprendre en exagérant le contour du sein, dans la supposition que cette figure fût réellement un Ammon sur le monument original: mais le sceptre terminé par une fleur épanouie de lotus, et la tunique descendant jusques à la cheville du pied, ne laissent aucun doute sur le véritable sexe de cette divinité. C’est bien réellement une déesse; et il était d’autant plus important de constater le fait, qu’aucun autre monument ne reproduit, à notre connaissance du moins, la combinaison symbolique d’une tête de bélier sur un corps de femme. Il est fort à regretter que l’artiste ait négligé de copier les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent la représentation de la déesse: nous connaîtrions plus positivement le nom et les attributions de cette divinité criocéphale. Des caractères certains ne permettent cependant point de douter que nous ne devions voir ici une des formes de Néith, considérée mystiquement comme la moitié du grand être, Ammon; ou, ce qui revient au même en d’autres termes, le principe femelle de l’univers uni dans Ammon au principe mâle, ce premier des êtres les renfermant tous les deux primordialement[84]. C’est, sans aucun doute, à cette forme mystique d’Ammon-Néith, que s’appliquait le nom de ⲧⲁⲙⲛ Tamon, inscrit à côté de la déesse criocéphale, et que nous avons extrait du rituel funéraire égyptien. Ce nom y est donné à la déesse Néith et signifie Ammon femelle, car le nom d’Ammon ⲁⲙⲛ se montre ici affecté de l’article féminin ⲧ.
Dans le bas-relief de Calabsché, la déesse criocéphale est représentée adorée, en première ligne, par un souverain de l’Égypte, probablement l’empereur Auguste[85], qui lui offre l’encens. La tête de bélier et les chairs sont peintes en verd ou en bleu-foncé, couleurs propres au dieu Ammon: et au-dessus de la paire de cornes supérieure de la tête d’animal s’élève la coiffure symbolique de la déesse Sovan, d’Ilithya ou la Junon-Lucine des Égyptiens, l’une des formes de la déesse Néith[86]. La déesse Sovan elle-même est figurée comme divinité synthrone à la suite de Néith Criocéphale ou Ammon-Femelle, que l’on pourrait nommer aussi Ammon-Lucine; le bas-relief suivant représente le souverain égyptien adorant le dieu Amon-Ra, assisté de Néith sous sa forme de Mère divine[87], coiffée du vautour surmonté du pschent. Les sculptures de cette partie du monument se rapportent ainsi aux deux principaux agents de la théogonie égyptienne, le principe mâle et le principe femelle de l’univers, confondus en un même personnage.
Il était naturel de donner aussi à Néith une tête de bélier; car le bélier, l’animal symbolique d’Ammon, fut aussi en même temps celui de la déesse Néith, ainsi que l’atteste formellement Proclus[88]: καὶ γὰρ τῶν ζωδίων ὁ κριὸς ἀνεῖται τῇ θεῷ, parmi les animaux du zodiaque, LE BÉLIER est consacré à cette déesse. Les habitants de Thèbes, la ville d’Ammon, et ceux de Saïs, la ville de Néith, vénéraient par un culte particulier le bélier, l’agneau et la brebis, comme les emblêmes vivants des divinités éponymes de leurs cités natales. De nombreux témoignages de ce fait existent dans les écrits des anciens[89].
Planche 6.4.
LE VAUTOUR,
EMBLÈME VIVANT DE NEITH.
La déesse Néith ou le principe féminin de l’univers, devait nécessairement avoir pour emblème propre l’animal qui, dans la croyance commune des Égyptiens, ne comptait aucun mâle dans son espèce. L’opinion vulgaire désigna le vautour. On disait, en effet, que tous les vautours étaient femelles, et qu’il n’y avait point de mâle parmi eux[90]; que pour devenir féconds, ces oiseaux s’exposaient, pendant toute la durée des cinq jours épagomènes, à l’action du vent du nord, suivant Horapollon; du vent du midi ou de l’est, suivant Ælien[91]; que sa gestation durait cent vingt jours; qu’il nourrissait ses petits pendant cent vingt autres jours; qu’il se préparait enfin à une nouvelle gestation pendant une troisième période d’une égale durée; de sorte qu’en y comprenant les cinq jours épagomènes consacrés à sa fécondation, cet oiseau distribuait régulièrement et d’une manière fixe les 365 jours dont se composait l’année civile des Égyptiens[92]. On croyait aussi que le vautour donnait souvent le plus touchant exemple de tendresse maternelle, en se déchirant le sein pour nourrir ses petits de son propre sang, lorsqu’il ne trouvait rien pour leur subsistance[92].
De là vient que, contre l’opinion de toutes les nations occidentales, qui ne citent du vautour que sa féroce voracité, cet oiseau fut choisi par les Égyptiens pour le symbole du premier principe femelle, de la mère commune de tous les êtres, de la déesse Néith, qui, sur les monuments égyptiens, ne porte jamais d’autre nom dans ses légendes sacrées, que celui de DÉESSE-MÈRE ou de GRANDE-MÈRE, noms que l’on trouve également inscrits à côté du vautour son emblème spécial[93]. Enfin, l’image de ce même oiseau est devenue, pour cela même, le signe de l’idée MÈRE dans l’écriture hiéroglyphique.
D’un autre côté, Néith ou l’Athène égyptienne fut aussi, comme celle des Grecs, la protectrice des guerriers. Sous ce second rapport, le vautour devait encore devenir son symbole, puisque, suivant les Égyptiens, cet oiseau de proie, doué d’une certaine prescience, marquait sept jours à l’avance et circonscrivait même le lieu qui devait servir de champ de bataille à deux armées; il faisait face pendant le combat à l’armée qui devait éprouver la plus grande perte. Aussi les anciens rois d’Égypte envoyaient-ils, dit-on, avant d’en venir aux mains, des explorateurs pour observer de quel côté se tournaient les vautours fatidiques[94]. Les plus anciens Grecs paraissent avoir eu des préjugés semblables. Hérodote de Pont dit, du moins, qu’Hercule était ravi quand un vautour se montrait à lui au commencement d’une expédition militaire[95].
Le symbole de Néith, déesse dispensatrice de la victoire, le vautour, la tête ornée de diverses coiffures, les ailes éployées et tenant dans ses serres des insignes de la Victoire, est toujours figuré, sur les bas-reliefs des temples, planant au-dessus de la tête des souverains de l’Égypte faisant des offrandes aux dieux ou conduisant à leurs pieds des ennemis vaincus[96]; ailleurs, il ombrage de ses ailes le Pharaon Thouthmosis que reçoivent dans leurs bras la déesse Néith, le dieu Amonra[97], et le Pharaon Ramsès-Meiamoun, grand-père de Sésostris, soit dans ses combats, soit dans la pompe de son triomphe, représentés sur les bas-reliefs du palais de Medinetabou à Thèbes[98]; enfin, le plafond de la porte triomphale du sud à Karnac est orné de 18 vautours, portant l’emblème de la Victoire[99], et semblables à celui qui est figuré sur notre planche 6.5, tiré des bas-reliefs du tombeau royal découvert par Belzoni.
Planche 6.5.
NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE.
(ATHÉNÈ, MINERVE.)
L’artiste égyptien, en représentant la déesse Néith mâle et femelle, à trois têtes, et à pieds de lion[100], conformément au texte des livres sacrés de l’Égypte, a montré réunies comme en un seul corps toutes les formes sensibles sous lesquelles la Mère divine, c’est-à-dire, l’Athénè Αἰολόμορφος des hymnes orphiques, était offerte à la vénération des peuples. Chacune des attributions diverses de ce grand être cosmogonique est ainsi caractérisée par un symbole particulier dont le sens était bien fixé; tous ces emblèmes, liés les uns aux autres, formaient donc une image panthée de la déesse, considérée dans la totalité et dans la plénitude des pouvoirs divers que la doctrine théologique lui avait assignés. Néith fut à la fois le symbole du principe femelle, le principe maternel de l’univers, la sagesse divine inventrice des sciences et des arts de la paix; la sagesse qui donne la victoire; la force qui meut et conserve la nature, et par suite la divinité protectrice des guerriers, ainsi que l’Athénè grecque, copie fidèle de la Minerve égyptienne, dont le culte fut porté des bords du Nil aux rivages de l’Attique.
La planche 6 représente Néith sous son apparence la plus habituelle: une femme ailée, assise, et coiffée du Pschent placé sur la dépouille d’un vautour. C’est Néith, adorée comme principe femelle de l’univers entier. Elle porte alors nom de Grande mère ou Mère divine: cette forme simple est facile à retrouver dans l’image complexe de Néith-Panthée[101].
Considérée d’une manière moins générale, comme mère des êtres vivants et protectrice de l’enfantement, Néith, qui prenait alors le nom de Swan, comme on le verra dans la suite, était figurée sous les apparences d’une femme à tête de vautour: la tête de cet oiseau, emblème de la maternité, est en effet la troisième tête de la Néith-Panthée.
Adorée comme inventrice des arts et des sciences, cette grande déesse, prenant alors le nom de Nat ou Nêth, dont les Grecs ont fait Νηῒθ, était représentée sous la forme d’une femme assise, coiffée de la partie inférieure du Pschent. On la nommait aussi Bouto. Les hymnes orphiques donnent à Athénè ou Minerve, considérée sous ce point de vue, les qualifications de τεχνῶν μῆτερ πολύολϐε et de εὑρεσίτεχνε, mère féconde des arts et inventrice des arts[102].
La seconde tête de la Néith-Panthée est celle d’une lionne, parce qu’on figurait cette divinité sous la forme d’une femme léontocéphale, pour la présenter à l’esprit sous l’une de ses plus importantes attributions. C’était Néith devenant le symbole de la force morale et de la force physique; ou, comme nous l’apprend Proclus[103], citant l’opinion même des Égyptiens, la puissance qui met l’univers entier en mouvement, ἡ κινητικὴ τοῦ παντὸς δύναμις. Néith reçoit alors le nom de Déesse gardienne ou conservatrice, que l’on trouvera avec la forme hiératique sur la planche ci-jointe, représentant la déesse léontocéphale.
On ne peut méconnaître dans cette forme de l’Athénè égyptienne, la dispensatrice de la force, la déesse des guerriers, le type de l’Athénè grecque Πολεμοκλόος et Ὁπλοχαρής[104].
Planche 6.6.
NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE
(ATHÉNÈ, PHYSIS, MINERVE.)
Le culte de cette divinité, du premier ordre, puisqu’elle était, selon les mythes sacrés, une émanation, ou, pour mieux dire, un dédoublement du démiurge Amon-Ra, fut généralement en vigueur dans toutes les parties de l’empire égyptien, et surtout dans les Nomes où firent leur résidence les différentes subdivisions de la caste militaire. Néith-Conservatrice, la déesse des guerriers égyptiens, reçut dans Memphis un culte spécial; ce fut en effet dans cette capitale, dont la fondation fut le résultat de la révolution militaire qui changea la théocratie égyptienne en monarchie, que les rois, chefs naturels de la caste guerrière, firent leur résidence habituelle dès la XIXe dynastie, de préférence à Thèbes, presque abandonnée à la caste sacerdotale, qui trouvait dans cette antique cité et son principal foyer et toutes ses origines. La plupart des monuments recueillis sur l’emplacement ou dans les environs de Memphis nous offrent l’image de Néith-Léontocéphale[105].
On la trouve aussi, quoique bien moins multipliée, parmi les sculptures qui décorent les temples des autres régions de l’Égypte. Le célèbre conquérant Ramsès-le-Grand est représenté dans un des groupes sculptés dans le roc à Ghirsché, en Nubie[106], assis entre le dieu Phtha et Néith-Léontocéphale qui pose affectueusement sa main sur l’épaule du vaillant monarque. A Amara, un autre Pharaon comprend dans une adoration commune cette déesse des guerriers et les grands dieux Amon-Ra et Phré[107]. Ailleurs, Néith-Léontocéphale, renfermée dans une même chapelle (ναὸς) que le dieu Phtha, reçoit de riches offrandes[108]; et les monuments de Dendéra[109] prouvent que son culte se conserva ailleurs qu’à Memphis, sous les Lagides et sous les empereurs romains.
C’est comme emblème de la force protectrice du pays, que des statues colossales de Néith guerrière à tête de lion furent érigées devant les palais et les édifices sacrés de l’Égypte, et semblaient en interdire l’entrée aux profanes, aux ennemis des lois civiles et religieuses. Ces colosses, souvent en très-grand nombre, et presque tous de granit, montrent la déesse sous la figure d’une femme à tête de lionne; elle est quelquefois debout, mais plus ordinairement assise sur un trône; une étroite et longue tunique la couvre à partir du sein, qui reste nu; ses bras, ses poignets et ses pieds sont ornés d’anneaux plus ou moins riches; ses mains tiennent l’emblème de la vie divine, et le long sceptre, terminé par une fleur de lotus, particulier aux déesses égyptiennes. Mais comme Néith était une divinité douée des deux sexes, Ἀρσενόθηλυς[110], ἄρσην μὲν καὶ θῆλυς ἔφυς[111], le sculpteur lui a donné quelquefois le sceptre des dieux mâles, à tête de coucoupha. La tête de lionne est toujours surmontée du disque décoré de l’Uræus royal.
On a depuis quelques années transporté en Europe un nombre considérable de ces statues de Néith-Conservatrice. Celles d’entre elles qui figurent la déesse assise, portent sur le devant du trône des dédicaces qui nous font connaître le nom des rois sous le règne desquels ces colosses furent placés sur les dromos ou devant les propylées dont ils formaient la décoration. Le Musée royal de Paris en possède plusieurs qui remontent aux temps des Pharaons Aménophis II, Ramsès-le-Grand et Sésonchis. On en voit d’autres de l’époque du premier de ces princes à Rome, dans la salle égyptienne du Vatican. Le Musée royal de Turin en possède quatre du même règne, et l’on peut y admirer aussi une Néith-Léontocéphale assise, en granit, de huit pieds de hauteur, et d’un très-beau travail, portant une dédicace du règne de Ramsès VII, fils de Ramsès-le-Grand.
Planche 6.7.