NÉITH CASTIGATRICE.

L’image de la déesse que présente la planche 6.7, a été calquée sur le second cercueil d’une magnifique momie existant dans le Musée royal égyptien de Turin. Le naos qui renferme cette figure symbolique est entouré d’uræus dont le ventre est censé orné de plaques d’émaux bleus, rouges et verds, comme l’est réellement un très-bel uræus en bois doré et qui appartient au Musée Charles X au Louvre. La tête de lion et toutes les parties nues du corps de la déesse, sont de couleur verte. Dans l’une de ses mains est le signe de la vie divine, dans l’autre, le sceptre terminé par un calice de lotus uni à deux fleurs de lotus, emblêmes du monde matériel. La tête du crocodile symbole des eaux, est combinée avec la tête de lion qui caractérise spécialement cette grande divinité, en exprimant sa principale attribution, celle de gardienne vigilante.

Horapollon nous apprend, en effet, que, dans l’écriture symbolique des Égyptiens, la tête du lion (λέοντος κεφαλὴ) exprimait le vigilant (ἐγρηγορότα) et le gardien (φύλακα), et c’était pour cela, ajoute-t-il, qu’on plaçait des représentations du lion comme gardiens, (ὡς φύλακας), aux portes des temples[112]. Ce texte important explique à la fois et les lions assis que l’on a trouvé placés devant le premier pylone du grand temple de Philæ[113], et les avenues ou rangées de statues de la déesse Léontocéphale érigées sur les dromos ou aux portes de divers temples de Thèbes[114]. Ainsi, la planche précédente (6.7) nous présenterait la grande divinité gardienne des eaux. Mais la tête du lion pouvait encore être prise sous d’autres acceptions dans l’écriture symbolique égyptienne; cet animal, doué d’une force remarquable, inspire naturellement la crainte aux êtres vivants qui l’approchent, c’est pour cela que sa tête fut aussi l’emblême de la terreur et de tout ce qui est formidable, φοϐερὸν[115]; et cet emblême s’appliquait convenablement encore à la déesse léontocéphale, à laquelle on donnait pour principale fonction la garde et la conservation de la terre d’Égypte et des choses saintes qu’elle renfermait. Cet être mythique était censé éloigner, par la terreur, les profanes des lieux sacrés et leur infliger de justes châtiments. C’est sous une telle attribution que la déesse est représentée dans cette planche 6.8; sa tête de lion est ornée du disque et de l’uræus; elle saisit de ses deux mains et foule en même temps aux pieds une énorme couleuvre, le grand serpent ennemi des dieux, et le symbole des méchants et des impies, nommé ⲁⲡⲡ ou ⲁⲡⲫ (Apop ou Apoph) LE GÉANT, dans les textes hiéroglyphiques. L’inscription qui accompagne cette image de la déesse sur le magnifique torse Borgia, aujourd’hui au Musée Bourbon à Naples, ne laisse aucun doute sur les attributions redoutables de cette divinité; elle signifie: la gardienne puissante, ⲃⲁⲗ ⲛ ⲣⲏ ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧϭⲟⲙ ϩⲟⲛⲧ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ ⲱϥⲉ (ⲛⲉ) ⲥⲱⲃⲉ, œil du soleil, souveraine de la force, rectrice de tous les dieux CHATIANT LES IMPURS.

Nous traduisons provisoirement par gardienne ou conservatrice, le nom hiéroglyphique de la déesse formé des trois premiers caractères de cette inscription, parce que l’espèce d’instrument qu’il a toujours pour initiale, est constamment placé dans les mains des divinités gardiennes et qu’il est aussi l’initiale d’un groupe qui, dans les textes hiéroglyphiques, exprime évidemment l’idée conserver ou garder; nous soupçonnons, toutefois, que ce signe pris phonétiquement put représenter la consonne ⲕ. Le nom de la déesse se lirait alors ⲕϩ ou ⲕϩⲧ en supposant que le ⲧ final n’est point la marque de genre: dans le premier cas ce nom se rapporterait à la racine ⲕⲱϩ (kôh) zelus, æmulatio, ardor, iracundia, et dans le second cas, à la racine ⲕⲱϩⲧ (kôht) FEU, Ignis; ce dernier nom conviendrait sous tous les rapports à la compagne chérie de l’Hephæstus ou Vulcain égyptien.

La déesse porte le titre de Dame de la région de Ratoui dans la légende d’une de ses statues du Musée royal[116]: les autres titres sont réunis sur la planche 6.2, du no 2 au no 8: on les a extraits de la quatrième partie du rituel funéraire qui se rapporte à Néith-Panthée, considérée dans ses diverses attributions. Cette grande divinité, dont la déesse léontocéphale n’est qu’une forme simple, y est successivement appelée soleil femelle (no 2), rectrice des dieux (no 3), ptérophore (ou porte-ailes) (no 4), déesse rectrice de la région supérieure et de la région inférieure (no 5), tête de son père (no 6), divine mère de Paschakasé (l’un des noms mystiques de Phtha) (no 7), et royale épouse de Paléhaka (l’un des noms mystiques d’Ammon) (no 8).

Planche 6.8.

SATÉ, ou SATI,
(SATIS, L’HÉRA, OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)

Les bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l’Égypte, nous offrent assez fréquemment la représentation d’une déesse, caractérisée surtout par une grande feuille qui s’élève au-dessus de sa coiffure. Cette divinité reçoit diverses offrandes à la suite d’Amon-Cnouphis, à tête de bélier[117]; elle est aussi figurée donnant la main au dieu Amon-Ré, sur un autel que soutient une belle statue Égyptienne de la riche collection de M. Durand. Le nom hiéroglyphique de cette même déesse est toujours composé de trois caractères qui, répondant aux lettres coptes Ⲥⲧⲏ, doivent se prononcer Saté ou Sati. Il est évident que, dans les mythes Égyptiens, la déesse Sati eut des rapports intimes avec Amon-Cnouphis ou Amon-Ré, le dieu suprême.

Cette déduction est changée en certitude par une inscription grecque du temps de Ptolémée Evergète II, gravée sur une stèle trouvée à Séhhélé, île située entre Éléphantine et Philæ[118]. On y lit en effet que la divinité locale, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta en langue Égyptienne le nom de Satis, ou plutôt de Sati, en faisant abstraction de la finale grecque Σ. Dans cette même inscription, Hera-Satés, ou Junon-Satis, est nommée immédiatement après Ammon-Chnoubis. D’autre part, une inscription latine, copiée par l’infatigable Belzoni[119] dans les carrières de Syène, nous apprend que l’autel qui la porte est dédié à Jupiter-Ammon-Chnubis et à Junon-Reine, divinités protectrices de ces montagnes. Il est donc certain que Sati fut la Junon égyptienne, la compagne d’Amon-Cnouphis que les Grecs assimilèrent à leur Zeus, et les Romains à leur Jupiter.

Sur notre planche no 7, cette déesse est figurée assise sur son trône, la tête couverte de la coiffure ordinaire des femmes Égyptiennes, mais ceinte de bandelettes, ou plutôt du diadême. Le nu est ordinairement peint en jaune, et quelquefois aussi en vert, comme les chairs de Cnouphis; ses mains portent l’emblême de la vie divine, et le sceptre ordinaire des déesses.

La légende, qui, sur notre planche, accompagne l’image de Sati, se lisait, Ⲥⲧⲏ ⲧⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧϣⲉ ⲡⲣⲏ ⲧⲛⲏⲃ ⲙⲡⲉ, et signifie Saté ou Sati, déesse, fille de Ré, dame du ciel; et, comme cette légende est habituellement la même partout où se montre la représentation de cette divinité, elle nous apprend avec certitude que Sati était fille du Soleil, dont le nom était , en langue égyptienne.

Que Saté fut l’épouse d’Amon-Cnouphis, comme l’ont supposé les Grecs, en l’assimilant à Héra, épouse de Zeus, ou qu’elle fut simplement une Parèdre ou compagne assidue du Jupiter égyptien, c’est ce que nous ne sommes point encore en état de décider.

Sati, l’Héra Égyptienne, présidait à l’hémisphère inférieur du ciel[120], comme Nèith à l’hémisphère supérieur; et, il est digne de remarque sans doute, que les déesses compagnes d’Amon ou Cnouphis, le dieu suprême, soient celles qui, selon la croyance établie, occupaient et régissaient les deux grandes divisions de la sphère céleste.

La déesse Sati paraît enfin avoir rempli certaines fonctions dans le monde inférieur, l’Amenti ou enfer égyptien. Son image décore les portes des superbes tombeaux des Pharaons, dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes. Sur quelques manuscrits funéraires, cette divinité, portant la légende Sati, déesse[121], ou bien, Sati, fille du Soleil[122], reçoit, à l’entrée du tribunal de l’Amenti, l’ame du défunt, que lui présente une seconde déesse, la tête également ornée d’une feuille, mais qu’il ne faut pas confondre avec Sati, dans la plupart des manuscrits où cette dernière déesse ne paraît point.

Planche 7.

SATÉ,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE, (LA JUNON EGYPTIENNE).

La divinité à laquelle nous donnons le nom de Saté, nom que les diverses attributions de la déesse confirment déja, paraît avoir rempli une foule d’emplois dans l’organisation du monde mythique tel que les idées égyptiennes, exprimées sur les monuments, semblent nous le présenter. Fille du soleil, le roi du monde physique, Saté paraît avoir été la protectrice des souverains de l’Égypte: la signification évidente d’une foule de bas-reliefs décorant les temples, les palais et les tombeaux, ne laisse aucun doute à cet égard. Il y a plus: Saté fut celle des divinités pour laquelle les Pharaons de la dix-huitième dynastie montrèrent le plus de vénération, puisque son image même, devenue un caractère d’écriture figuratif-symbolique, entre dans l’expression de la plupart des prénoms ou noms mystiques des princes de cette antique famille dont le chef délivra sa patrie de la longue tyrannie des pasteurs: race illustre qui a produit les plus grands rois de l’Égypte, Mœris, vainqueur des étrangers et protecteur de la caste agricole; Aménophis II, qui éleva des monuments de sa grandeur jusques au fond de la Haute-Nubie; Ousiréi, qui orna la ville d’Ammon d’obélisques et d’immenses constructions; enfin, Ramsès-Méiamoun, prince guerrier mais ami des arts, bisaïeul de Ramsès-Séthosis si connu des anciens sous le nom de Sésostris.

Sur les édifices de Thèbes, la plupart des légendes royales des princes de cette dynastie, sous laquelle l’Égypte atteignit à son plus haut de sa période de civilisation, de puissance et de gloire, sont placées sous la protection de Saté, ou environnées de ses emblèmes. Ainsi, dans les bas-reliefs peints de la catacombe royale découverte par Belzoni, les cartouches contenant le prénom et le nom du Pharaon Ousirei, flanquent une belle image de la Junon égyptienne étendant ses ailes immenses, et accompagnée de l’inscription hiéroglyphique, Saté déesse vivante, fille du soleil, dame du ciel et du monde, rectrice de la région inférieure, protectrice de son fils le seigneur du monde, le roi, etc., enfant du soleil Phtah-men-Ousirei[123]. La déesse couvre aussi de ses ailes la légende du même prince[124], recevant le titre de son fils chéri dans les inscriptions qui accompagnent ailleurs la déesse Saté, décorée elle-même des qualifications: vivante, stabilitrice, bienfaitrice de la région inférieure, et dominatrice, comme le soleil, pour toujours[125]. Il s’agit de savoir ce qu’il faut entendre par cette région inférieure.

Horapollon affirme que la Junon égyptienne occupait l’hémisphère inférieur du ciel τὸ κάτω (τοῦ οὐρανοῦ) ἡμισφαίριον[126]. Mais le caractère qui, sur le bas-relief précité, exprime l’idée région inférieure, caractère identique, quoique d’une forme plus simple, avec celui qui occupe la partie inférieure de notre planche 7.2, ne me paraît point désigner d’une manière spéciale l’hémisphère inférieur du ciel: j’ai acquis la certitude que c’est là le véritable signe symbolique de la partie inférieure de la terre d’Égypte, la région que nous connaissons sous le nom de Basse-Égypte, et qui, dans les livres coptes, est appelée, tantôt Sampésèt-an-Kèmé, c’est-à-dire la partie inférieure de Kèmé, tantôt Tsahèt ou la partie septentrionale. J’ai été conduit à reconnaître la valeur de ce caractère, qui a passé des anaglyphes, ou bas-reliefs allégoriques, dans l’écriture hiéroglyphique, en analysant le texte en hiéroglyphes de l’inscription de Rosette, dans lequel les mots du grec τοῖς ἱερεῦσι τῶν κατὰ τὴν χώραν ἱερῶν πάντων[127], aux prêtres de tous les temples du pays, sont rendus par neuf caractères signifiant à la lettre, aux prêtres appartenant aux régions supérieures (les nomes de la Haute-Égypte) et aux régions inférieures (les nomes de la Basse-Égypte)[128]. Les régions inférieures se trouvent exprimées par le redoublement de ce bouquet de tiges plus ou moins nombreuses de lotus, mais dont deux, les deux extrêmes, sont constamment brisées.

Ainsi, la planche 7.2. de notre panthéon, qui reproduit fidèlement la plus grande partie de l’un des bas-reliefs peints dont est décorée l’entrée du tombeau destiné à recevoir le corps du Pharaon Méiamoun-Ramsès, dans la vallée de Biban-Elmolouk à Thèbes[129], nous offre la déesse Saté tenant le signe de la vie divine, étendant ses ailes comme pour protéger la légende du roi[130], et assise, à la manière égyptienne, sur le signe symbolique de la domination surmontant le symbole de la région inférieure: ce bas-relief, comme un très-grand nombre de ceux qui décorent les édifices de l’Égypte, est susceptible d’une véritable lecture, et il signifie Saté, déesse vivante, dame de la région inférieure.

Planche 7.2.

L’URAEUS,
EMBLÊME DU SATÉ.

Les Égyptiens, en créant leur système cosmogonique et religieux, semblent avoir cherché à établir une concordance très-suivie entre le monde intellectuel ou le ciel, et le monde physique ou la terre. Ils ont dit que le premier instituteur de leur civilisation organisa la société humaine sur le modèle des formes qui régissent les êtres célestes; de la même manière qu’en ordonnant le monde terrestre, l’agent du Démiurge avait imité le monde supérieur, autant du moins que la matière pouvait se prêter à une semblable reproduction. Il résulte de cette intention, qui se manifeste dans une foule de circonstances, que des emblèmes de certaines choses célestes s’appliquent également aux choses correspondantes dans le monde matériel, et réciproquement. De là vient aussi que les divinités dominatrices de certaines portions du monde intellectuel, gouvernent également les parties correspondantes du monde physique. Ainsi Saté, ou la Junon égyptienne, régissait à la fois l’hémisphère inférieur du ciel et la région inférieure de l’Égypte. Le nom symbolique de cette contrée terrestre, décrit dans l’explication de la planche précédente, n’a aucun rapport avec le groupe, signe spécial de la partie inférieure du ciel, gravé sur notre planche 29.3, No 2 et 3. On remarquera seulement que c’est, sans aucun doute, parce que la plume est le premier caractère de ce dernier groupe, que ce même objet se trouve figuré, comme insigne distinctif, sur la tête de toutes les images de la déesse Saté. Nous aurons l’occasion de montrer qu’un très-grand nombre de divinités ne sont reconnaissables sur les monuments égyptiens, qu’au seul caractère initial de leurs noms propres ou de leurs titres spéciaux, placé sur leur tête ou dominant les divers ornements de leur coiffure. Les représentations de Saté, reproduites dans ce recueil, offrent un exemple de cette singulière façon de caractériser les différentes divinités.

La planche 7.3 contient un des symboles de Saté, considérée soit comme dominatrice de l’hémisphère inférieur du ciel, soit comme régente et protectrice de la région inférieure terrestre. La déesse est ici figurée sous la forme d’un Uræus: ce serpent, nommé aspic ou basilic par les Grecs, fut en Égypte l’emblème spécial de la souveraineté ou de la puissance royale: la coiffure qui couvre sa tête est la partie inférieure de la couronne Pschent, symbole de la domination sur la région inférieure, soit du ciel, soit de la terre. On trouvera dans l’explication de la planche 11 les preuves et le développement du sens que nous reconnaissons ici à cette fraction du Pschent.

Le serpent sacré est dressé sur la partie postérieure de son corps, formant plusieurs replis et enroulements. Le haut du corps est considérablement dilaté; et cette forme, quelque extraordinaire qu’elle puisse paraître, est motivée sur un fait réel: l’Uræus, nommé aujourd’hui vipère HHayé en Égypte, possède en effet la singulière faculté de s’enfler la portion supérieure du corps, soit lorsqu’il s’irrite, soit lorsqu’il veut se dresser pour atteindre une proie.

L’Uræus, animal sacré de la Junon égyptienne, est figuré avec le sceptre des dieux bienfaisants, et repose, comme la déesse Saté figurée dans la planche précédente, sur le signe symbolique de la domination, placé au-dessus de l’emblème de la région inférieure terrestre. Ce même reptile est toujours accompagné de la légende inscrite à côté de son image (planche 7.3.), tirée des bas-reliefs coloriés du tombeau royal découvert par Belzoni. Les quatre premiers signes de cette légende forment le nom propre de l’animal sacré, nom féminin comme le prouve le dernier signe: le serpent, emblème de la déesse protectrice de l’hémisphère supérieur du ciel et de la partie supérieure de l’Égypte, est également un Uræus femelle. Le reste de la légende liée à l’Uræus de Saté, signifie dame du ciel, rectrice des dieux seigneurs: titres plus spécialement propres à la déesse qu’à l’animal sacré, son image symbolique.

Le bouquet de lotus, formant l’emblème de l’Égypte inférieure, est ici d’une couleur et d’une espèce qui diffèrent assez essentiellement de celui qui exprime la même idée dans la planche précédente; mais cette différence d’espèce et de forme, soit de la plante, soit de la fleur seulement, ne porte aucune espèce de modification dans le sens de ces groupes. J’ai eu une foule d’occasions de me convaincre de leur parfaite identité.

Planche 7.3.

PHTAH-SOKARI.
(PHTHA ENFANT, HEPHAISTUS, HARPOCRATE.)

Hérodote et plusieurs autres écrivains grecs conviennent qu’une partie de leur religion nationale leur est venue, soit directement, soit indirectement, des Égyptiens; à défaut même de cet aveu positif, il serait impossible, à mesure qu’on acquerra quelque document nouveau sur l’ancien culte de l’Égypte, de ne point reconnaître les nombreux emprunts que les instituteurs du culte des Grecs firent à celui des habitants de Thèbes et de Memphis. Nous avons déja vu que l’Athène Grecque, la Minerve des Romains, était une imitation de la Nèith Égyptienne[131]; des rapports non moins frappants existent entre Phtha, et l’Héphaistus Grec, ou le Vulcain des Romains.

Héphaistus, selon les mythographes Grecs, était fils de Zeus: et Phtha fut une émanation d’Ammon-Cnouphis, le Jupiter Egyptien. Héphaistus naquit tellement difforme que Héra, sa mère, honteuse d’avoir mis au jour un enfant si laid, le repoussa de son sein et le précipita dans la mer, selon le récit d’Homère; dans une autre occasion, Zeus, irrité, lança hors de l’Olympe le jeune dieu, qui roula long-temps dans la vaste étendue des airs, et tomba enfin, en se brisant les jambes, dans l’île de Lemnos. Depuis cette époque, Héphaistus boîta des deux côtés, et ses deux jambes restèrent tremblantes et tortues, selon le même poëte. Le Phtah Égyptien, représenté nu et dépouillé des bandelettes ou de la tunique étroite qui le couvre ordinairement (pl. 9), se montre sous des dehors tout aussi défavorables que l’Hephaistus Grec; et les monuments prouvent que ces fables grecques ne sont que des mythes Égyptiens corrompus.

Une foule de bas-reliefs, de peintures et de statuettes de terre vernissée, nous présentent le Dieu Phtah sous la figure d’un enfant ou, plutôt, sous celle d’un nain difforme, ayant des traits irréguliers, le ventre enflé et les jambes torses (pl. 8, no 1), quelquefois ce nain est debout sur un crocodile (pl. 8, no 2), ou porte sur sa tête un scarabée, emblême de la génération (pl. 8, nos 2 et 3). Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces images, nomment cette singulière divinité, Phtah, ou Phtah-Socari, indifféremment.

Quel que soit le motif qui détermina les Égyptiens à représenter sous une forme aussi repoussante Phtah, l’une de leurs plus grandes divinités, le fait est désormais constaté, et à l’autorité des monuments que je viens de citer, se joint celle de l’un des écrivains les plus graves de l’antiquité: «Cambyse, dit Hérodote, étant entré dans le temple d’Héphaistus (Phtah), à Memphis, se moqua de sa statue, et fit des éclats de rire: elle ressemblait à ces dieux que les Phéniciens appellent Pataïques, et qu’ils peignent sur la proue de leurs vaisseaux; ceux qui n’en ont pas vu, entendront ma comparaison, si je leur dis que ces dieux sont faits comme des Pygmées

Les manuscrits et les bas-reliefs des Hypogées qui offrent l’image d’Ammon-Générateur et celle de Nèith-Génératrice (pl. 4, 5 et 6.3), nous montrent aussi le Dieu Phtah, ou Phtah-Socari, générateur, encore sous la forme d’un Pygmée (pl. 8, nos 4 et 5), et tenant, comme son père Ammon, le fouet divin pour stimuler la Lune, qui envoie dans le monde terrestre les germes de tous les êtres vivants; cette image de l’organisateur du monde a quelquefois deux têtes (pl. 8, no 6); l’une, humaine, c’est la tête ordinaire de Phtah; et l’autre, celle d’un épervier surmontée de longues plumes, est celle que prend habituellement Phtah, lorsqu’il reçoit le surnom de Socari.

La figure no 4, extraite de l’un des manuscrits Égyptiens rapportés par M. Belzoni, représente Phtah ayant les pieds contournés comme l’Héphaistos Grec. Nous devons dire ici que cette circonstance prouve de plus, qu’Harpocrate, mot dont les deux dernières syllabes Pokrat, Pokrat, expriment un individu dont les pieds sont délicats, mous ou malades, fut primitivement un des surnoms de Phtah. La description donnée par saint Épiphane, de l’impudique statue d’Harpocrate, Image d’enfant, à tête rase; ignoble et abominable, s’applique parfaitement aux représentations de Phtah générateur, numérotées 4 et 5 sur notre planche 8.

Planche 8.

PHTHA ou PTHA.
(PHTHA, HÉPHAISTUS, VULCAIN.)

Ce personnage occupait la troisième place dans la nombreuse série des divinités de l’Égypte; les Grecs, en l’assimilant à leur Héphaistos, le Vulcain des Romains, ont singulièrement rabaissé et son rang et son importance; ils ont réduit les hautes fonctions de ce grand être cosmogonique à celles d’un simple ouvrier.

Telle ne fut point l’opinion des Égyptiens sur leur Phtha; selon leurs mythes sacrés, la puissance démiurgique, l’esprit de l’Univers, Cnèph ou Cnouphis, avait produit un œuf de sa bouche, et il en était sorti un dieu qui portait le nom de Phtha[132]. Cet œuf était la matière dont se compose le monde visible; il contenait l’agent, l’ouvrier qui devait en coordonner et en régulariser les diverses parties; et Phtha est l’esprit créateur actif, l’intelligence divine qui, dès l’origine des choses, entra en action pour accomplir l’Univers, en toute vérité et avec un art suprême[133].

L’image du dieu Phtha est habituellement sculptée, sur les bas-reliefs, à la suite d’Amon-Cnouphis son père; le grand Démiurge se montre en effet presque toujours accompagné de deux autres personnages divins; d’abord de la déesse Nèith sa première émanation, et, de plus, d’un dieu dont le corps est serré dans un vêtement très-étroit, qui l’enveloppe depuis le cou jusque sous la plante des pieds, et ne donne un libre passage qu’aux deux mains seulement. La tête de ce personnage mâle est couverte d’une coiffure très-simple, qui se modèle sur tout son contour; ses mains tiennent le sceptre ordinaire des dieux bienfaisants, combiné, 1o avec cette espèce d’autel gradué à quatre corniches, qu’on nomme un nilomètre, et qui, dans l’écriture hiéroglyphique, est le symbole de la coordination; 2o avec la croix ansée, emblême de la vie divine. Ses chairs sont toujours peintes en vert; enfin, la légende hiéroglyphique (1 et 2) qui accompagne ce personnage, nous apprend que c’est là l’image du dieu Phtha. Les trois premiers signes sont phonétiques, représentant les lettres coptes Ⲡⲧϩ ou Ⲫⲧϩ, et se prononçaient Ptah ou Phtah selon les dialectes[134]. Les légendes 3 et 4 ne diffèrent que par les attributs ajoutés au caractère symbolique final Dieu, qui, par ces additions, devient purement représentatif. Le no 5 est hiératique.

Les Égyptiens qui voulaient rattacher l’histoire de la terre à celle des cieux, disaient que Phtha avait été le premier de leurs dynastes; mais que la durée de son règne ne saurait être fixée. Les Pharaons lui avaient consacré leur ville royale, Memphis, la seconde capitale de l’empire; ainsi, les quatre principales villes de l’Égypte, Thèbes, Memphis, Saïs et Héliopolis, étaient chacune sous la protection spéciale de l’une des quatre grandes divinités, Amon-Cnouphis, Phtah, Nèith et Phré. Le magnifique temple de Phtah à Memphis, où se faisait l’inauguration des rois, a été décrit, en partie, par Hérodote et par Strabon; les plus illustres d’entre les Pharaons le décorèrent de portiques et de colosses.

L’être auquel on attribuait l’organisation du monde, devait nécessairement le connaître à fond, ainsi que les lois et les conditions de son bien-être et de son existence; aussi les prêtres Égyptiens regardaient-ils Phtha comme l’inventeur de la philosophie[135], bien différents, en cela, des Grecs, qui ne citaient de leur Héphaistos que des œuvres matérielles et purement mécaniques.

Phtha est représenté sur notre planche, dans une chapelle richement décorée; les monuments le montrent, pour l’ordinaire, renfermé dans une construction de ce genre; ici, il est appuyé sur un grand nilomètre, son emblême spécial, et ce signe est celui de la stabilité.

Planche 9.

PHTAH-SOKARI.
(SOCHARIS.)

Les écrivains de l’antiquité, soit Grecs soit latins, ont été jusques ici les seuls guides pour les savants modernes qui se sont occupés des mythes de l’ancienne Égypte. Ceux d’entre eux qui ont voulu se former une idée exacte de cette religion, que tout concourt à présenter comme la source d’une grande partie de la croyance des Grecs, ont recueilli avec soin les divers passages des auteurs classiques relatifs aux différentes divinités Égyptiennes; mais lorsqu’ils ont voulu coordonner ces matériaux, il n’en est résulté qu’une nomenclature assez bornée, et une courte série de récits mystiques appliqués confusément à plusieurs personnages différents, dont les noms, le rang, et la filiation, n’ont d’ailleurs entre eux aucune espèce de rapport.

Cette incohérence et la confusion qui règne dans les dires des auteurs grecs et latins sur le culte de l’Égypte, démontraient assez la nécessité de suspendre toute opinion à cet égard, jusqu’à ce que de nouvelles lumières pussent éclairer ce point si ténébreux des recherches historiques. Les monuments seuls pouvaient les produire; et l’étude des innombrables restes de l’art Égyptien, qui grava sur la pierre les images des dieux, leurs noms en écriture sacrée, et très-souvent aussi leur généalogie, doivent nécessairement devenir nos meilleurs guides. En recueillant avec soin les faits nouveaux que présentent, avec profusion, ces produits de la sculpture Égyptienne, nous pouvons espérer de saisir enfin l’ensemble et les principaux détails du systême religieux de l’Égypte, systême immense, dont l’antiquité classique ne nous a transmis qu’une esquisse partielle et incomplète à tous égards.

La certitude déja acquise que les légendes qui, sur les bas-reliefs et les peintures, accompagnent les images des dieux, contiennent les noms propres de ces mêmes dieux, et la découverte de l’écriture hiéroglyphique Phonétique[136], sont des moyens puissants qui doivent jeter un grand jour sur cette matière. Par la connaissance des noms hiéroglyphiques des divinités, et même par le moyen de ceux dont le nom nous serait encore inconnu, nous reconnaîtrons qu’une foule d’images divines, qui n’ont rien de commun ni dans leur forme ni dans leurs attributs, représentent cependant une seule et même divinité, considérée toutefois dans des fonctions diverses, puisque leurs noms propres et leur filiation sont absolument les mêmes. Le personnage gravé sur cette planche offre un exemple de cette particularité.

La tête de ce dieu est celle d’un épervier, que surmonte une coiffure particulière, consistant dans la partie supérieure de la coiffure Pschent, flanquée de deux appendices de couleurs variées. Le nom hiéroglyphique de cette divinité est tantôt Ⲡⲧϩ Phtah, tantôt ⲥϭⲣⲓ, Socari, Socri, mais plus ordinairement Ⲡⲧϩ-ⲥϭⲣⲓ Ptah-Socari.

Ces légendes nous signalent ici une nouvelle forme du dieu Phtah (pl. 9.), l’organisateur du monde, et nous reconnaissons, de plus, l’identité des deux personnages, à la ressemblance de leur habillement étroit et de leurs sceptres. Phtah-Socari tient de plus, dans ses mains, un fouet comme son père, Amon-Générateur. Il est très-probable que le dieu Égyptien Σοχαρις, mentionné dans un vers de Cratinus[137], n’est autre que le Phtah-Socari figuré sur notre planche.

Phtha-Socari à tête d’épervier, n’est qu’une forme de Phtha considéré comme réglant les destinées des ames qui abandonnent des corps terrestres, afin d’être réparties dans les 32 régions supérieures. C’est pour cela que l’image de ce Dieu se trouve toujours dans les grands rituels funéraires, les catacombes royales, et les peintures qui décorent les cercueils et les diverses enveloppes des momies[138].

Planche 10.

PHTAH-SOKARI,
SEIGNEUR DES RÉGIONS SUPÉRIEURES ET INFÉRIEURES.

Le Dieu Phtah se montre ici sous un point de vue essentiellement différent des deux formes que nous avons décrites sous les numéros 10 et 11. Cette peinture existe sur le cercueil d’une très-belle momie rapportée d’Égypte par M. Thédenat-Duvent fils, et acquise par M. le comte de Pourtalès-Gorgier.

La coiffure du Dieu, quoique moins riche de couleurs, ne diffère point, au fond, de celle que porte ce même personnage sur la planche 10; sa tête est aussi celle d’un épervier, et ses chairs sont vertes, teinte habituelle de la carnation de Phtah sous toutes ses formes. Sa courte tunique, soutenue par deux bretelles, est fixée par une ceinture qui retombe jusque vers les pieds. La légende hiéroglyphique (no 1) et l’hiératique no 2, se lisent PTH ou PTH SKRI NOUTE. Le Dieu Phtah-Sokari.

Cette divinité soutient, de sa main gauche, une sorte de segment de sphère, surmonté de la coiffure ornée d’une espèce de Lituus. Dans une autre partie du cercueil de la même momie, Phtah-Sokari porte également le segment de sphère, mais surmonté d’une coiffure différente; ces deux groupes sont symboliques, et nous avons déja dit que le segment de sphère exprimait l’idée seigneur (NÉB), que la coiffure ornée du Lituus indiquait les choses ou les régions inférieures et la coiffure allongée, sorte de cydaris, les régions supérieures. Ces deux coiffures, réunies et emboîtées l’une dans l’autre, ainsi qu’on peut les voir disposées sur la tête de la déesse Nèith (pl. no 6), formaient la coiffure appelée pschent que portent les grandes divinités, et qui exprime symboliquement la domination sur la région supérieure et la région inférieure. Phtah tenant successivement dans sa main ces deux coiffures emblématiques, est donc ainsi figuré comme dominateur de ces régions du monde.

Ce Dieu occupait en effet un des premiers rangs parmi les intelligences célestes, et fut aussi l’arbitre et le protecteur spécial de la royauté dans la région terrestre. Les Égyptiens inscrivirent son nom le premier dans la liste des Dieux qui ont gouverné le monde inférieur avant les rois de race humaine. Ceux-ci prenaient le titre d’approuvé par Phtah[139], et parmi leurs qualifications honorifiques on comptait celle de chéri ou de bien-aimé de Phtah[140].

L’inauguration des Rois Lagides, comme celle des Pharaons dont les souverains Grecs de l’Égypte imitèrent le protocole entier, avait lieu dans la ville de Phtah, Memphis[141], et dans le principal temple de cette capitale, consacré au Dieu Phtah. Le jour même de leur intronisation, les Rois entraient dans ce temple, la tête ornée du pschent[142], pour y accomplir les cérémonies légales prescrites pour la prise de possession de la couronne[143].

Ainsi, les Rois Égyptiens semblaient recevoir de Phtah la puissance suprême, dont les deux parties du pschent étaient le symbole; aussi donnait-on, à ces princes comme au Dieu Phrê (le Soleil, fils de Phtah), le titre de Roi de la région d’en haut et de la région d’en bas[144].

Le décret gravé sur la stèle de Rosette, relatif à l’intronisation de Ptolémée-Épiphane, dispose formellement que le pschent que portait ce prince, serait placé au-dessus d’une chapelle dorée, consacrée au Roi, au milieu de dix couronnes ornées d’aspics, avec cette inscription: Ceci appartient au Roi qui a rendu illustre la région supérieure et la région inférieure[145]. Ces derniers mots sont exprimés symboliquement, dans le texte hiéroglyphique de la même stèle, par la coiffure allongée et la coiffure ornée du Lituus, placées sur le caractère région ou contrée. Ce sont ces deux mêmes coiffures que le Dieu Phtah tient quelquefois dans ses mains.

Planche 11.

TRE, THRÉ, ou THORE.
(UNE DES FORMES DE PHTAH.)

Le livre d’Horapollon[146] nous apprend que le Scarabée fut, dans l’écriture sacrée, un des symboles du Dieu Phtah, l’Hephaistus ou le Vulcain des Grecs et des Romains. Mais l’image de cet insecte est si multipliée dans les peintures des manuscrits et dans les sculptures des temples des palais et des monuments funéraires, que cette reproduction perpétuelle prouve à elle seule l’importance des personnages divins dont le Scarabée est l’emblême. Les anciens nous disent aussi qu’il fut consacré au Soleil; mais comme cet animal, pris symboliquement, exprimait une foule d’idées différentes[147], il a pu devenir, par cela même, le signe tropique de plusieurs divinités.

Notre planche 12 présente l’image d’un Dieu égyptien très-rarement figuré soit dans les bas-reliefs, soit dans les peintures religieuses; elle est copiée des précieux dessins que le courageux voyageur Belzoni a faits, à Thèbes, de toute la décoration du superbe tombeau royal qu’il y a lui-même découvert.

Dans le vestibule de la magnifique salle voûtée qui renfermait le sarcophage, sur la face de l’un des six piliers qui soutiennent le plafond, est un grand bas-relief représentant le Pharaon défunt, décoré de ses insignes royaux, et accueilli par la Divinité gravée sur notre planche. Le corps du Dieu est de forme humaine; ses chairs sont de couleur rouge, teinte que les Égyptiens se donnent toujours dans leurs peintures; une riche tunique, soutenue par une ceinture émaillée, le recouvre jusqu’à la hauteur des genoux; des bracelets ornent ses bras et ses poignets; mais la coiffure, au lieu de s’ajuster sur une face humaine, pose sur un Scarabée noir, qui remplace la tête du Dieu.

Le nom hiéroglyphique, qui d’ordinaire accompagne le personnage, consiste (légende, no 1), dans le scarabée, la bouche, et la feuille suivie du signe d’espèce Dieu. Ce nom est phonétique, et en appliquant aux caractères qui le composent les valeurs fixes de ces mêmes signes dans les noms propres hiéroglyphiques des Pharaons et des souverains grecs et romains, on obtient ΤΡΕ ou ΘΡΕ, que nous prononcerons en suppléant la voyelle médiale, omise comme à l’ordinaire, Taré, Teré, Théré ou Thoré.

Quelles que fussent les voyelles et la signification de ce nom propre, les monuments nous apprennent que ce personnage n’était qu’une des modifications de Phtah, le premier né d’Ammon-Cnouphis, l’agent qui sortit avec la substance du monde de la bouche du Démiurge. L’identité de Phtah et de Thoré est prouvée par les légendes hiéroglyphiques de Ptolémée-Épiphane; le titre de ce prince, exprimé dans le texte grec de l’inscription de Rosette, par les mots: Ὃν ὁ Ἥφαιστος ἐδοκίμαζεν, est rendu dans les légendes hiéroglyphiques de ce Roi Lagide, par les mots: APPROUVÉ PAR PHTAH OU PAR PHTAH THORÉ (lég. no 2) indifféremment[148]. D’où il est aisé de voir que Thoré n’est qu’un simple surnom de Phtah, comme Socari.

Le Scarabée qui forme la tête de Phtah-Thoré, était un emblême parfaitement en rapport avec l’idée que les Égyptiens avaient du Dieu Phtah; selon Horapollon, cet insecte était l’emblême spécial de la Génération ou de la Création (Γένεσις)[149]. Et c’est en effet par l’action de Phtah que le Monde avait été créé, selon la doctrine égyptienne.

Planche 12.

TORÉ, THORE, ou THO.
(UNE DES FORMES DE PHTHA.)

Les monuments nous montrent Phtha créateur, sous un nouvel aspect qui conserve, toutefois, le caractère distinctif des attributions de ce personnage mythique. Son corps est ici de forme humaine; il est assis, mais la tête est remplacée par un scarabée les ailes étendues, tandis que dans la planche précédente (no 12) les ailes de l’insecte sont complètement repliées sous leurs élytres. Le Dieu, placé dans une châsse ou chapelle, semblable aux petits temples monolithes qui, au fond des sanctuaires de l’Égypte, renfermaient les images symboliques des Dieux, est porté sur une barque dont les extrémités recourbées sont ornées d’une fleur de lotus épanouie. Vers la proue, est un autel sur lequel pose un gâteau sacré, surmonté aussi d’une belle fleur de lotus: vers la poupe est une rame terminée par une tête d’épervier.

Divers auteurs anciens, et Iamblique entre autres, nous font connaître les motifs pour lesquels les Égyptiens représentèrent assises sur des barques la plupart de leurs grandes Divinités. On les figurait assises, parce que l’intelligence divine s’étend et agit sur l’univers, et ne repose entièrement qu’en elle-même; on les plaçait sur des barques, que ces Divinités semblent diriger, pour exprimer que la providence des Dieux gouverne le monde[150].

Le lotus qui décore la barque et surmonte l’autel, exprime énigmatiquement, d’après le même auteur, la supériorité de l’intelligence divine par rapport à la matière[151]; et cela, sans doute, parce que la fleur du lotus, portée sur une longue tige, s’élève au-dessus des eaux et du limon qui couvre le lit du fleuve, à la surface duquel cette belle fleur s’épanouit.

La légende qui accompagne cette Divinité est habituellement le no 2 de notre planche, qui se lit TRÉ NOUTE, le Dieu Thoré. Son image est reproduite dans les grands manuscrits funéraires hiéroglyphiques et hiératiques; et, entre autres, dans le grand papyrus du cabinet du Roi[152]. Le texte, placé au-dessous de la représentation du Dieu, contient aussi le nom hiéroglyphique précité, à l’exception de la voyelle finale[153].

Vers le commencement du même manuscrit, cette Divinité paraît encore, assise sur une barque[154], mais sa tête est celle d’un homme, surmontée d’un scarabée dont les ailes sont repliées. Dans le texte qui se rapporte à cette scène, le Dieu est simplement appelé TE ou TO-NOUTE, le Dieu Tho (no 3). Si cette orthographe n’est point une simple abréviation du nom Thoré (no 2), on pourrait reconnaître ici l’Univers personnifié, le Monde, désigné, en langue Égyptienne, par le mot TO. Horapollon nous dit aussi que le scarabée fut également le symbole du monde, Κόσμος[155], qui n’était, selon la doctrine Égyptienne, qu’une production du Dieu Phtah.

Quoi qu’il en puisse être, ce Dieu porte, soit avec le nom de Tho[156], soit avec le nom de Thoré[157], la qualification de père des Dieux (lég. no 1), titre qui appartient en effet à l’Héphaistus Égyptien, le Dieu Phtah, comme le prouve l’obélisque, traduit en grec par Hermapion, monument qui donne au Pharaon Ramessès le titre de préféré par Héphaistus (Phtah) le père des Dieux: Ὅν καὶ Ἥφαιστος ὁ τῶν θεῶν πατὴρ προέκρινεν[158].

La légende no 4 est la transcription hiératique du nom hiéroglyphique no 3.

Planche 13.

POOH, PIIOH, IOH.
LUNUS, LE DIEU LUNE, SELENE.

La plupart des auteurs grecs ou latins, et, à leur exemple, les savants modernes qui ont écrit sur la religion égyptienne, affirment, par cela seul que la Lune était une Déesse dans la Mythologie grecque et romaine, qu’il en était de même chez les anciens Égyptiens; Jablonski, surtout, a prétendu prouver l’identité d’Isis et de la Lune, et établir que l’épouse d’Osiris n’était autre chose que la Lune personnifiée[159]: cette opinion, quoique contraire à une foule de témoignages de l’antiquité, quoique frappée de nullité par l’autorité positive des monuments, a prévalu toutefois, et on la trouve reproduite dans la plus grande partie des ouvrages publiés, de notre temps, sur le culte national de l’Égypte.

Mais selon la doctrine véritablement égyptienne, la Lune était un dieu, une essence mâle, et, par conséquent, une divinité forcément distincte d’Isis et de toute autre essence femelle. L’auteur, quel qu’il soit, du traité d’Isis et d’Osiris, avance, à la vérité, que les Égyptiens regardaient la lune comme étant à la fois mâle et femelle (Ἀρσενόθηλυν); mais Spartianus dit plus clairement encore que, dans la croyance religieuse des Égyptiens, la lune était un DIEU[160], ce qu’affirme formellement Ammonius en assurant que le nom de la lune en égyptien était un nom du genre masculin[161]. Jablonsky n’a tenu aucun compte de ces trois passages qu’il cite cependant en entier dans son Panthéon[162], parce qu’ils contrariaient trop directement son système, qui est de ne voir dans tous les personnages mythiques de l’Égypte, que des personnifications du soleil, de la lune et des autres corps célestes.

Au défaut même des témoignages que nous venons d’invoquer, il resterait encore démontré par le mot seul qui, dans la langue égyptienne, exprimait l’idée lune, que cet astre était considéré comme un dieu et non comme une déesse; OOH (la lune) en dialecte thébain, et IOH en dialecte memphitique, sont des mots masculins et que précède constamment l’article masculin P ou PI, dans tous les textes coptes, c’est-à-dire, les textes en langue égyptienne écrits avec des lettres grecques. Ainsi dans la religion de l’Égypte, comme dans les mythes hindoux, la lune était une divinité mâle. Il a été facile, avec ce document, de reconnaître dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes, les images du dieu Pooh ou Piioh.

On a vu dans la description, tout-à-fait conforme aux monuments, qu’Étienne de Byzance donne de la statue de Pan ou de Mendès (Ammon générateur), que le fouet placé dans la main de ce dieu est destiné à stimuler la lune; et l’on trouve très-fréquemment en effet, à la suite d’Ammon, un personnage qu’il serait facile de confondre avec Phtah, mais qui en diffère par des attributs tellement caractérisés qu’on ne peut méconnaître le dieu Pooh, le Lunus ou le dieu-lune des Égyptiens.

Ce personnage mythique, figuré sur notre planche 14, diffère d’abord de Phtah par sa coiffure, de l’un des côtés de laquelle s’échappe un appendice que l’on a considéré, sans aucune certitude toutefois, comme une mèche de cheveux bouclée ou tressée. En second lieu, le dieu Pooh se distingue essentiellement de Phtah par les insignes qui surmontent cette coiffure, et qui ne sont que des images de la lune dans ses différents états. Il porte soit le disque entier ordinairement peint en couleur jaune[163], soit le même disque placé au-dessus du croissant également peint en jaune[164].

Ailleurs le disque entier est combiné avec la dichotomie, c’est-à-dire avec l’image de ce même astre lorsque sa moitié seulement est visible pour nous[165]. Le dieu Pooh, assis et la tête surmontée du croissant seul, est figuré faisant face au dieu Phrè (le soleil), sur un grand bas-relief sculpté à Thèbes dans les hypogées voisins du Memnonium[166]. Enfin, le disque et le sémi-disque lunaires combinés (Voy. notre pl. No 8) sont représentés faisant pendant au disque du soleil orné de l’uræus, dans les bas-reliefs symboliques sculptés sur la corniche des faces latérales du portique du grand temple à Dendera[167]; et nous lisons en effet dans les écrits des anciens, que le symbole de la lune fut, chez les Égyptiens, la peinture de la dichotomie combinée avec l’Amphicyrte (Voyez notre pl. Nos 6 et 7), c’est-à-dire l’image de la lune lorsqu’elle ne montre que la moitié de son disque, jointe à l’image de cet astre presque dans son plein[168].

Planche 14.

POOH, PIIOH, IOH.
(LUNUS, LE DIEU-LUNE, SÉLÈNE).

Les formes de convention sous lesquelles les Égyptiens figuraient le dieu Pooh dans leurs tableaux religieux ou symboliques, ne peuvent plus être incertaines d’après ce qu’on vient d’établir par l’autorité des monuments, dans l’explication de la planche précédente. Il nous resterait à connaître la manière dont on exprima le nom de ce dieu dans l’écriture sacrée. Malheureusement les dessinateurs de la commission d’Égypte, en copiant avec fidélité les différentes images de cette importante divinité, à laquelle toutefois on donne le nom d’Harpocrate dans le texte de la Description de l’Égypte, ont négligé de copier aussi avec le même soin les légendes hiéroglyphiques placées à côté de ce personnage. Nous n’avons pu suppléer à cette omission en consultant les peintures des sarcophages et des enveloppes des momies, parce que le dieu Pooh n’est jamais figuré, à notre connaissance du moins, sur les monuments funéraires de ce genre. Mais le dessin du zodiaque circulaire de Dendéra, donné dans ce magnifique ouvrage, nous a permis de remplir cette lacune: le nom hiéroglyphique du dieu Pooh est tracé deux fois dans les légendes sacrées perpendiculaires[169], placées à côté de la grande figure de femme ayant les bras étendus, sculptée à la gauche du zodiaque, et qui représente la déesse Tpé, le ciel personnifié.

Le nom hiéroglyphique du dieu Pooh ou Piioh (la lune), (Voyez notre pl. 14, No 1), est formé de deux caractères: 1o d’un croissant à-peu-près semblable à celui que nous plaçons dans nos almanachs pour exprimer le premier ou le dernier quartier, figure qui, d’après le témoignage de Clément d’Alexandrie, était le signe de l’idée lune dans l’écriture sacrée égyptienne[170];

2o Du caractère symbolique Dieu-mâle, signe déterminatif d’espèce qui est le caractère final de tous les noms propres des dieux égyptiens. Ce groupe répond aux mots de la langue parlée POOH-NOUTÉ le Dieu-lune. Nous ajouterons aussi que le croissant renversé était, selon Horapollon[171], le signe de l’idée mois (Voyez notre pl. 14, No 3). Ce même caractère est en effet le signe initial de tous les groupes hiéroglyphiques, exprimant les noms propres des mois égyptiens. On trouve enfin, dans les inscriptions précitées du zodiaque circulaire de Dendéra, ce même croissant placé les cornes en haut (Pl. 14, No 9). Il servait à noter le commencement du mois; comme sa position inverse, le croissant les cornes en bas, en exprimait la fin et l’accomplissement[172].

La planche 14.2 contient une nouvelle image du Dieu-lune accompagnée de symboles indiquant une circonstance particulière du cours de cet astre. Ce tableau emblématique est reproduit parmi les peintures des manuscrits funéraires, soit hiératiques, soit hiéroglyphiques, un peu complets[173].

Pooh, la tête surmontée du disque entier, peint tantôt en jaune, tantôt en rouge, ainsi que du croissant, se montre assis sur une bari ou barque, symbole du mouvement de l’astre autour de la terre. Devant le dieu est un autel chargé d’un pain sacré et d’une fleur de lotus; derrière lui est le groupe hiéroglyphique exprimant l’idée d’Adoration, de service ou d’honneur rendu aux dieux dans le texte sacré de l’inscription de Rosette[174]. Hors de la barque sont des cynocéphales faisant face au dieu et élevant leurs bras vers le ciel. La posture de ces animaux indique sans aucun doute que le tableau entier représente emblématiquement le lever de la lune. Horapollon dit en effet que le cynocéphale debout et les mains élevées vers le ciel exprime le lever de la lune[175], que cet animal semble ainsi féliciter et accueillir avec joie[176].

Planche 14.2.

POOH, PIIOH, IOH,
LE DIEU-LUNE, DIRECTEUR DES AMES.

L’esprit des peuples les plus civilisés de l’ancien continent, éminemment porté vers les idées religieuses, s’efforça, soutenu par des méthodes plus ou moins perfectionnées, de rechercher la nature des choses; et non content d’étudier et de systématiser le monde physique, il voulut même pénétrer tous les secrets du monde intellectuel. L’Égypte proclama, la première, le dogme sublime de l’immortalité de l’ame[177]; mais à cette vérité, source pure de toute morale, et fondement nécessaire de l’ordre social, les premiers législateurs ne purent lier que de simples hypothèses lorsque, établissant un corps de doctrine religieuse, ils voulurent expliquer aux hommes l’origine, l’état présent et le sort futur de cette portion de vie et de raison qui nous anime et qui nous dirige.

Les Égyptiens pensaient que les ames de tous les êtres qui peuplent l’univers, n’étaient que des émanations directes de l’Ame par excellence, de l’Esprit éternel et incompréhensible qui créa, maintient et gouverne les mondes[178]. Ils croyaient aussi que, sujettes à diverses transmigrations, les ames devaient successivement passer, en expiation d’une faute primordiale, dans les corps d’êtres de différents ordres, avant de rentrer dans le sein de la grande Ame dont elles sont émanées. La croyance vulgaire voulait enfin que, dans l’intervalle d’une transmigration à une autre, les ames errassent pendant un certain temps, dégagées des liens corporels, dans cet espace du ciel compris entre la terre et la Lune[179], zone à laquelle le Dieu-Lune, Pooh, présidait spécialement.

Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant la zone céleste soumise au Dieu Pooh. Ces manuscrits renferment le Rituel funéraire plus ou moins complet; et ce rituel, composé de prières adressées, en faveur de l’ame d’un défunt, à toutes les divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes dans lesquelles l’ame peut être envoyée, se divise en trois parties principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée entre la première et la seconde partie du Rituel funéraire[180], est divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente la haute région du ciel occupée par l’image du Soleil répandant ses rayons sur les régions d’en-bas; la troisième bande, est la région inférieure, la terre, et offre l’image du défunt assis, et recevant, pour l’ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire est la partie du ciel située entre la Lune et la Terre, la demeure des ames, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu Pooh (la Lune) sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de cynocéphales, dont la posture indique le lever de la Lune[182], et souvent aussi d’oiseaux à tête et à bras humains dans une attitude de respect et d’adoration.

Ces oiseaux symboliques, formés d’un corps d’épervier et d’une tête d’homme ou de femme, étaient, chez les Égyptiens, les images sous lesquelles ils représentaient habituellement les ames dans les peintures emblématiques. Les témoignages de l’antiquité sont formels à cet égard[183]; et s’il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel on voit un de ces éperviers à tête humaine non barbue, perché sur un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ (ϩⲓⲙⲉ), Bai onh nousire tntamen hime l’Ame vivante de l’Osirienne Tentamon. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour exprimer l’idée Ame[183].

Notre planche 14.3, tirée de l’un des papyrus hiératiques publiés par la Commission d’Égypte, et reproduite avec les couleurs propres à chaque objet dans une foule d’autres manuscrits, nous offre donc les Ames adorant le dieu Pooh dans la zône céleste soumise à sa puissance.

Planche 14.3.

POOH, ou PIIOH,
LA LUNE, LE DIEU-LUNE.

Le nombre peu considérable d’images du Dieu-Lune, observées jusqu’ici sur les monuments d’ancien style égyptien, n’avait point encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de cette grande divinité. Celui qu’on a présenté dans les planches 14 et 14.2 est purement figuratif; il offre la représentation d’une des principales phases de l’astre dont ce dieu réglait le cours et les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom figuratif du soleil donné sur la planche 24, no 4; mais il était indubitable que le nom d’une essence divine aussi généralement vénérée par les Égyptiens que le fut le dieu Pooh, devait se trouver sous plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement distinctes: 1o figurativement[184]; 2o symboliquement[185]; 3o phonétiquement[186]; et qu’il n’est point rare enfin de trouver, à côté de l’image d’un dieu, soit ses noms phonétique et figuratif réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].

C’était seulement au milieu d’une collection de monuments comme celle de S. M. le roi de Sardaigne, véritable musée égyptien, objet d’un vif regret pour les lettrés de France, que je pouvais espérer de recueillir les divers noms hiéroglyphiques du dieu Lune. J’ai en effet reconnu, dans cette admirable collection, plusieurs monuments qui se rapportent, sans aucun doute, au culte du dieu Pooh; leur examen m’a conduit à recueillir deux nouveaux noms de cette divinité, en écriture sacrée.

La figure gravée sur notre planche 14.4, a été calquée sur une stèle de ce musée; ce petit monument, d’une conservation parfaite, est en pierre calcaire blanche d’un grain très-fin; la sculpture, d’un très-bon travail, a été peinte, et les couleurs ont conservé toute leur vivacité. La hauteur de la stèle est partagée en deux compartiments: la division supérieure représente le dieu Pooh assis sur un trône richement décoré; devant lui, est un autel chargé de pains arrondis, d’un vase contenant des mets consacrés, de diverses sortes de plantes, et d’un superbe bouquet de lotus lié avec des bandelettes de diverses couleurs.

Les insignes du dieu ne diffèrent point essentiellement de ceux qu’il porte déja sur notre planche no 14; la tunique seule est blanche sur le bas-relief de Turin; le disque et le croissant sont aussi peints en jaune, et l’ornement qui retombe sur le devant du collier est d’une forme bien plus distincte. L’Uræus, ou serpent, emblême de la puissance royale, est fixé au diadême qui ceint l’étroite coiffure du dieu, toujours de couleur noire.

Le nom du dieu reproduit sur notre planche est composé de quatre caractères, non compris le signe déterminatif d’espèce Dieu, qui en indique la fin. Le premier est un disque entièrement noir sur la stèle, mais que j’ai retrouvé peint en jaune, ou bien strié, dans ce même nom divin inscrit soit sur des cercueils de momies, soit dans des manuscrits funéraires. D’autres circonstances, qu’il serait trop long de développer ici, me persuadent également que ce premier signe n’est qu’un caractère figuratif, une simple représentation du disque de la Lune que l’on peint en noir ou en jaune, et que l’on strie souvent encore, pour le distinguer du disque du Soleil, peint en rouge dans les inscriptions coloriées, ou figuré par un simple cercle dont l’intérieur est blanc, ou porte seulement un point noir à son centre dans les textes en hiéroglyphes linéaires.

Les trois derniers signes sont phonétiques, et répondent aux lettres coptes ⲛⲥⲟⲩ, de sorte que ce nom entier pouvait se prononcer Ooh-en-sou, ou Ioh-en-sou, suivant les dialectes; il exprime bien certainement une phase particulière de la Lune, un des états du Dieu ou de l’astre auquel il préside: si nous remarquons en effet que le second caractère ⲛ est un signe de rapport répondant à la préposition de, il nous restera le mot ⲥⲟⲩ (sou) qui, dans tous les textes coptes, se place comme déterminatif devant les nombres exprimant le quantième des jours du mois. Ainsi ⲥⲟⲩ ⲃ ⲛⲁⲑⲱⲣ signifiait le second jour du mois d’Athôr; et dans les différents dialectes de la langue égyptienne, les mots ⲥⲟⲩⲁ (soua), ⲥⲟⲩⲁⲓ (souai), et ⲥⲟⲩⲉⲉⲓ (souééi), exprimaient à la fois et le premier jour du mois, et la Néoménie ou Nouvelle Lune. Il est bien difficile de ne point reconnaître une étroite connexion entre la syllabe hiéroglyphique sou, qui termine le nom du Dieu-Lune, et le mot copte ⲥⲟⲩ appliqué aux subdivisions du mois, période calquée primordialement sur le cours de la Lune et ses diverses apparences.

Planche 14.4.

EMBLEMES DE LA LUNE,
OU DU DIEU OOH, IOH, POOH, LE DIEU-LUNE.

L’image du Dieu-Lune, dans la planche précédente, reçoit, sur la stèle du musée de Turin dont on l’a extraite, les offrandes de deux personnages représentés dans le second compartiment de la stèle, agenouillés et élevant les mains en signe d’adoration. Les inscriptions hiéroglyphiques tracées à côté de ces deux individus, nous apprennent que la stèle entière n’est qu’une sorte de Προσκύνημα, ou d’Acte d’Adoration du Dieu Ooh-en-sou par le hiérogrammate d’Ammon Neb-rè, et par son fils qui l’aime, Aménémophi. Deux autres stèles, toujours d’un petit volume, offrent également des hommages à la même divinité; mais la forme sous laquelle on l’adore, et le nom sacré inscrit à côté de l’image et dans le texte de la prière qu’on lui adresse, diffèrent essentiellement de tout ce que nous avons vu jusqu’ici.

A la place du dieu, on a sculpté la représentation de la Lune même, sous l’apparence d’un grand disque peint en jaune et combiné avec le croissant; c’est la reproduction en grand de l’insigne caractéristique qu’on place sur la tête du dieu Pooh, de la même manière que le disque du Soleil repose sur la tête du dieu Phré, lorsque ces deux divinités sont figurées sous une forme humaine.

Dans ces deux stèles, le globe lunaire est porté sur une barque, symbole du mouvement de l’astre. Mais dans la première, les deux extrémités de la barque sont couronnées par une fleur de Lotus, tandis que la proue de la seconde est recourbée et se termine en pointe aiguë, particularité que je n’ai observée jusqu’ici que dans les Bari, ou vaisseaux mystiques consacrés à la Lune. Les deux barques reposent, non sur une image quelconque de l’eau, mais sur le caractère hiéroglyphique déja connu pour le signe figuratif du ciel[189]; c’était une manière très-simple d’exprimer le cours ou la navigation de la Lune dans l’immensité des cieux.

L’une de ces deux barques symboliques nous montre le globe de la Lune flanqué de deux yeux configurés d’une manière particulière; cet emblême, que l’on a pris tantôt pour une tête de coq, tantôt pour celle d’un cheval, n’est qu’une manière conventionnelle de représenter des yeux de taureau, ainsi que nous le montrerons dans un article spécialement relatif à ce symbole, commun au dieu Pooh et au dieu Phré, comme à Osiris.

Un nouveau nom hiéroglyphique du Dieu-Lune se présente sur ces deux stèles; c’est le véritable nom propre de cette divinité, écrit phonétiquement et suivi d’un signe déterminatif qui ne laisse aucune espèce de doute sur sa valeur. La feuille, le bras étendu, et la chaîne, ou nœud, forment les éléments phonétiques de ce nom; les deux premiers sont des voyelles qui expriment, suivant l’occasion, les sons A, I, ou O, dans tous les textes hiéroglyphiques; le dernier (la chaîne) répond au ϩ (hori) des Coptes; nous avons donc ici incontestablement l’orthographe hiéroglyphique des mots coptes ⲟⲟϩ (ooh), ⲱϩ (ôh), et ⲓⲟϩ (ioh), qui expriment d’une manière spéciale l’idée Lune dans le dialecte thébain et le dialecte memphitique.

Ce mot phonétique est suivi, dans les deux stèles où il est reproduit cinq fois, d’un caractère déterminatif: le Croissant de la Lune renversé, ou le disque combiné avec le Croissant dont les cornes sont également tournées en bas; ce qui ramène encore à l’idée du mois ou période lunaire. Enfin le nom hiéroglyphique du dieu Thoth (le deuxième Hermès) est lié, sur les deux stèles, au nom du Dieu-Lune, comme pour rappeler la liaison intime qui existait, dans les mythes égyptiens, entre ces deux divinités, que les monuments d’ancien style identifient par une telle communauté d’attributs et de fonctions, qu’on est tenté de les considérer comme ne formant qu’un seul et même personnage mythique.

La légende hiéroglyphique, inscrite au-dessus de la première barque symbolique, signifie textuellement Ooh ou Ioh-Thôouti, Dieu grand, Seigneur suprême, Roi des Dieux; celle de la seconde stèle porte seulement les mots Ioh-Thôouti, Dieu grand. Le titre de Roi des Dieux ne peut avoir été donné ainsi au dieu Pooh ou Ioh, que tout autant qu’on le considérait comme une des formes d’Amon-ra, le grand Démiurge.

Planche 14.5.

LE CYNOCÉPHALE,
EMBLÊME DE POOH, LE DIEU LUNE.

Les rapports intimes que le système théogonique des Égyptiens établissait, comme le prouvent les monuments, entre le second Hermès, ou Thoth Ibiocéphale, et Pooh, ou le Dieu-Lune, nous sont encore signalés par l’identité des emblêmes communs à ces deux divinités. L’animal symbolique de Thoth, fut aussi celui du Dieu-Lune, et le Cynocéphale se montre indifféremment paré des insignes propres à l’un ou à l’autre de ces personnages mystiques.

Horapollon dit expressément, en effet, que le Cynocéphale représente la Lune[190] dans l’écriture sacrée, et il en donne pour raison, que cette espèce de singe est douée d’une certaine sympathie avec le cours de cet astre qui exerce sur lui une singulière influence: «Pendant la conjonction du soleil avec la lune, dit cet auteur, tant que ce dernier astre reste opaque et privé de lumière, le cynocéphale mâle ne voit point, se prive de nourriture, et, la tête tristement penchée vers la terre, il semble déplorer l’enlèvement (ἁρπάγην) de la lune; la femelle du cynocéphale est alors aussi privée de la vue, et éprouve non-seulement les mêmes effets que le mâle, mais encore est sujette à une perte de sang[191] à cette même époque.» Enfin, si nous voulons en croire le même écrivain, dont l’ouvrage renferme d’ailleurs de si précieux documents, les Égyptiens avaient coutume, à l’époque même où il composa son livre, de nourrir des cynocéphales dans les hiérons, pour connaître le temps précis de la conjonction du soleil et de la lune[192]. Quoi qu’il en puisse être de cette singulière méthode d’observation, il est certain que le préjugé de l’influence lunaire sur certains animaux et sur l’espèce des singes en particulier, ne fut point seulement répandu en Égypte, mais qu’il obtint quelque crédit en Grèce et même en Italie: le naturaliste Pline assure aussi de son côté, que les singes sont tristes pendant l’opacité de la lune, lunâ cavâ tristes esse[193].

Parmi les animaux sacrés de l’Égypte, le cynocéphale est un de ceux dont les images sont les plus multipliées sur les monuments d’ancien style; symbole de deux des principales divinités, il se montre soit debout et les bras élevés pour exprimer le lever de la lune[194], soit accroupi, dans l’attitude même que lui donnaient les embaumeurs lorsqu’ils préparaient le corps d’un individu de ce genre[195], et la tête ornée du disque et du croissant lunaires combinés ainsi qu’on le voit sur la planche ci-jointe, copie exacte d’une petite stèle peinte faisant partie du musée royal égyptien de Turin. Le cynocéphale est accroupi devant un autel sur lequel sont placés un beau faisceau de fleurs de lotus et des pains sacrés; au pied de l’autel sont deux vases dont l’un est ceint d’une bandelette et l’autre entouré d’une tige de lotus terminée par la fleur encore en bouton. La partie inférieure de la stèle, est occupée par quatre colonnes d’hiéroglyphes, effacés en grande partie, et qui contenaient une prière adressée au Cynocéphale sacré, ou plus exactement aux divinités mêmes dont cet animal n’était que le symbole, les Dieux Pooh et Thoth seigneur de Schumon (ou des huit régions), par un certain Ramès ou Ramisé (l’enfant du soleil), personnage qui est figuré à genoux, couvert d’une ample tunique blanche, et les chairs peintes en rouge, selon la méthode ordinaire.

Au-dessus des offrandes, on a sculpté en grand le caractère figuratif Lune, formé du disque et du croissant, comme un emblême parlant de la divinité à laquelle avait été consacré ce curieux monument; il présente ainsi, confondus en un seul, le culte du Dieu Lune et celui du Dieu Thoth, connexion qu’on eût déja pu soupçonner à la vue des médailles gréco-romaines du nome d’Hermopolis magna, la grande ville de Thoth, dont quelques-unes portent sur leur revers un cynocéphale accroupi et la tête ornée du disque lunaire.

Planche 14.6.

POOH HIÉRACOCÉPHALE.
(LE DIEU-LUNE A TÊTE D’ÉPERVIER.)

S’il arrive souvent que les descriptions, données par les auteurs grecs ou latins, des simulacres ou des statues des dieux adorés en Égypte, ne paraissent point s’accorder avec ce que nous montrent les monuments originaux placés sous nos yeux, plus souvent encore nous sommes forcés de reconnaître leur fidélité à cet égard et l’exactitude des renseignements sur la foi desquels ils écrivirent. Ainsi la description de l’image du dieu Cnouphis adoré dans l’île d’Éléphantine, est tellement circonstanciée dans Eusèbe[196], que les membres de la Commission d’Égypte, visitant les ruines d’un des temples de cette île, reconnurent aussitôt la représentation du dieu parmi les sculptures de l’édifice du sud. C’est également dans le même Traité de ce savant Père de l’Église, que se trouve un document précieux, à l’aide duquel j’ai reconnu plusieurs nouvelles formes symboliques, ou conventionnelles, que les Égyptiens donnèrent aux images de leur dieu Pooh ou le Dieu-Lune.

Dans le troisième livre de sa Préparation évangélique, après avoir parlé de la statue de Cnouphis à Eléphantine, Eusèbe affirme que, dans la ville d’Apollonopolis, les Égyptiens adoraient principalement la lune et qu’on l’y voyait représentée sous la forme D’UN HOMME A TÊTE D’ÉPERVIER (Ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος), un javelot à la main, et subjuguant un hippopotame, emblème de Typhon[197]. Il est évident qu’il est ici question de la grande cité d’Apollon, située dans la Thébaïde, au midi de Thèbes, et nommée Aⲧⲃⲱ, Atvô par les Égyptiens, nom local dont les Arabes ont fait celui d’Idfou, Edfou ou Odfou que cette ville porte encore de nos jours. Il est en même temps évident que la scène décrite par Eusèbe, était le sujet d’un des bas-reliefs qui décoraient le grand temple d’Apollonopolis. Malheureusement ce tableau symbolique ne se retrouve point, à ma connaissance du moins, dans le petit nombre de sculptures copiées par les divers voyageurs, soit dans le grand temple d’Edfou, soit dans le Typhonium placé à une petite distance de ce magnifique édifice.

Planche 14.7.

Mais un bas-relief dessiné par la Commission d’Égypte à Edfou même et sur le mur extérieur du grand temple[198], nous offre l’image du Dieu-Lune telle qu’Eusèbe la décrit, avec cette seule différence, que le dieu, au lieu d’être figuré poursuivant l’animal emblème du mauvais génie, est ici assis sur son trône et recevant les hommages de l’un des souverains de l’Égypte. Ce roi est un des princes les plus connus de la famille des Lagides, Ptolémée Évergète II, ainsi que nous l’apprend sa légende royale renfermée dans deux cartouches: le seigneur du monde, le dieu Évergète, approuvé de Phtha, image vivante d’Amon-ra, le fils du soleil Ptolémée toujours-vivant chéri de Phtha, dieu grand. Évergète II porte, au-dessus de sa coiffure ordinaire, le Pschent, symbole de la domination sur les régions d’en-haut et les régions d’en-bas; derrière ce roi est cette légende qui accompagne toujours les images des grands personnages représentés sur les monuments de l’Égypte, légende qu’on a cru devoir désigner sous le nom de légende sacerdotale, mais qui ne contient en réalité que des titres appartenant aux souverains à côté desquels elle est inscrite, et qui se réduit pour l’ordinaire aux idées suivantes: le vivant et bienfaisant dominateur de la région inférieure, comme le soleil pour toujours.

La divinité adorée par le roi Lagide, est assise sur un trône placé sur un socle élevé. Sa tête est celle d’un épervier, ce qui a pu la faire prendre, à la première vue, pour une représentation de Phré ou le soleil: mais le Disque ou Amphicyrte, placé sur la tête de l’oiseau, est très-clairement combiné avec la dichotomie, ou moitié du disque lunaire; et nous avons vu que ces deux phases ainsi réunies étaient, en Égypte, l’emblème ordinaire de la lune[199]. L’Uræus au milieu du disque entier, est le symbole de la toute puissance inhérente à ce personnage, l’un des premiers et des plus anciens dieux de l’Égypte. Il faut donc reconnaître ici une nouvelle forme propre au Lunus égyptien, appelé indifféremment Ioh, Ooh et Ooh-ensou.

La légende hiéroglyphique sculptée à côté de ce personnage divin, ne laisse d’ailleurs aucune sorte de doute à cet égard, quoique très-incorrectement copiée par la Commission d’Égypte, ce qui provient sans doute du mauvais état du bas-relief; les sept premiers signes sont très-reconnaissables et signifient clairement: ceci est l’image d’Ooh-ensou dieu: la gravure publiée dans la Description de l’Égypte, met un scorpion à la place de la tige de plante à quatre feuilles, qui termine ordinairement ce nom du Dieu-Lune[200]. Le dernier signe de ce nom divin, le signe déterminatif d’espèce, est ici l’image même du dieu, tracée de petite proportion avec ses principaux attributs, comme cela arrive sur les grands monuments à la suite des noms propres phonétiques des divinités égyptiennes[201].

Le roi Ptolémée Evergète II est représenté, dans ce même bas-relief, en acte d’offrir un sacrifice au Dieu-Lune; et l’animal qu’il égorge sur l’autel, est le chamois du désert, appelé Oryx (Ὄρυξ) par les Grecs. Aucune offrande ne pouvait être plus agréable au dieu, dans les idées égyptiennes du moins, que celle du sang de cet animal particulièrement consacré à Typhon, le symbole spécial de l’impureté et l’ennemi déclaré de la lune: car, disait-on, aussitôt que cet astre va paraître sur l’horizon, l’oryx, tournant ses yeux du côté de cet être divin, jette des cris et le maudit à sa manière, au lieu de l’accueillir avec joie; bientôt après il creuse la terre avec ses pattes antérieures, et cache ses yeux dans la poussière pour ne point voir le lever même de l’astre[202].

Planche 14.8.

POOH, ou PIIOH HIÉRACOCÉPHALE.
(LE DIEU-LUNE A TÊTE D’ÉPERVIER.)

Les significations très-variées[203] que les Égyptiens attachaient à l’Épervier, employé comme caractère dans leur écriture symbolique, expliquent assez pourquoi un très-grand nombre de divinités furent représentées soit hiéracomorphes, soit hiéracocéphales; et nous venons de prouver dans l’article précédent que, parmi les dieux figurés dans les bas-reliefs et les peintures avec une tête d’épervier, il fallait aussi comprendre le Dieu-Lune, Ooh, Pooh, Ioh, Piioh ou Ooh-ensou.

C’est sous une forme semblable que cette grande divinité se montre dans la seconde partie des grands manuscrits funéraires, où il est très-difficile de la distinguer des images mêmes du dieu Phré (le soleil): mais lorsque ces papyrus sont coloriés, on reconnaît toujours le Dieu Pooh à son disque peint en jaune, tandis que celui du soleil est de couleur rouge. C’est parmi les fragments d’un superbe manuscrit appartenant au musée royal de Turin, que j’ai recueilli la belle figure du Dieu-Lune Hiéracocéphale, reproduite sur notre planche 14.8. Sa tête d’épervier est ici surmontée, non de l’amphicyrte combiné avec la dichotomie, mais de l’amphicyrte placé sur le croissant. Le corps du dieu dans tout ce qui se rapporte à la forme humaine, est peint en rouge: mais d’un autre côté nous apprenons d’Eusèbe, que le corps du Dieu-Lune Hiéracocéphale était quelquefois peint de couleur blanche (λευκὸν δὲ τῇ χρόᾳ τὸ ἄγαλμα), comme pour montrer que la lune reçoit d’ailleurs que d’elle-même la lumière dont elle brille[204], et ce fut aussi, selon le témoignage du même auteur, pour indiquer la source de cette lumière, que les Égyptiens donnèrent au Dieu-Lune la tête d’un épervier, l’oiseau consacré au soleil: voulant exprimer ainsi que la lune est illuminée par le soleil, et qu’elle reçoit de lui toute sa force vitale[205].

Le Dieu-Lune (planche 14.8) est représenté accompagnant Amon-ra, dans les fragments d’un papyrus du musée de Turin; ce manuscrit était orné, à en juger par celles qui restent, de figures en pied, de sept pouces de proportion au moins, exécutées avec une très-grande recherche. C’est dans la même collection, vraiment royale, d’antiquités égyptiennes, que j’ai aussi reconnu la singulière image du Dieu-Lune, gravée dans la planche 14.9, à laquelle ce texte se rapporte.

Ici le dieu est figuré avec deux têtes d’épervier adaptées à un corps humain. Le disque entier et le croissant caractérisent l’astre que représente cette bizarre composition. La divinité, déployant ses ailes au nombre de quatre, appuie légèrement ses pieds sur les têtes de deux crocodiles. On a déja vu que ce terrible animal était l’emblème du temps, du lever et du coucher des astres; que sous un autre rapport, il exprimait la fécondité. Il était donc, pour ainsi dire, inévitable de le trouver en contact avec les images du Dieu-Lune, de l’esprit recteur de l’astre qui, selon les Égyptiens, engendrait et entretenait toutes les choses nécessaires à la conservation de l’univers[206].

Cette représentation symbolique est sculptée au milieu d’une foule d’autres, sur la tunique d’une statue qui, comme le fameux torse du musée Borgia, présente un véritable Panthéon égyptien presque complet. La légende hiéroglyphique qui l’accompagne, nous apprend que c’est là l’image du Ⲟⲟϩ-ⲛⲥⲟⲩ ϫⲣ ϥϩⲙ ⲛⲛⲛⲡⲏⲩⲉ, puissant Ooh-en-sou qui est dans les cieux.

Planche 14.9.

OOH, POOH, OHENSOU.
(LE DIEU LUNE.)

Les peuples anciens attribuaient à l’influence des astres en général, et à celle de la lune en particulier, la cause de tant de phénomènes physiques, qu’en mettant même à part tout ce qui peut avoir trait à leur croyance relativement à l’astrologie judiciaire proprement dite, la plupart des opérations de l’agriculture, et une foule d’usages civils ou domestiques ne se pratiquaient jadis que lorsqu’on avait préalablement reconnu dans quelle phase se montrait celle de toutes les planètes qui, après le soleil, était censée réagir d’une manière plus puissante et plus active sur le globe terrestre et sur les êtres qui l’habitaient. Dans l’Égypte surtout, où l’astronomie fit de bonne heure des progrès remarquables, dans une contrée où cette science, placée à la tête des connaissances utiles, régla toujours (même à l’époque où la faiblesse humaine en appréciait bien plus les aberrations que les données positives) presque tous les mouvements du corps social, le culte du Dieu-Lune fut nécessairement très-répandu; et si certaines préfectures de l’Égypte adoraient des divinités spéciales, chaque nome éleva des autels au dieu Pooh, Ooh ou Ohensou, le génie qui présidait au cours de l’astre lunaire.

Cette généralité du culte rendu au Dieu-Lune dans l’ancienne Égypte, explique le nombre considérable d’images de cette divinité réunies dans les collections publiques et particulières. Ces figurines sont de matières diverses. Il en existe en terre émaillée bleue ou verte; en bois doré, en argent et en bronze: la plupart représentent le Dieu Pooh, tel qu’on le retrouve sur les bas-reliefs des temples, casqué, enveloppé d’un vêtement étroit, et la tête surmontée du disque et du croissant combinés. Souvent aussi on a placé dans ses mains le fouet, le sceptre recourbé et le nilomètre (voy. pl. 14.10, nos 1 et 3); mais quelques-unes de ces images, surtout celles de bronze, offrent souvent des particularités dignes d’être notées.

La statuette gravée sous le no 3 de notre planche, représente le Dieu-Lune à deux faces, comme le Janus Bifrons des Latins, et la bélière qui servait à suspendre cet amulette au col du dévot égyptien est attachée au disque commun aux deux têtes.

Le no 4 nous montre la même divinité entièrement nue, ce que je n’ai jamais observé sur les stèles, ni parmi les nombreux dessins des bas-reliefs sculptés sur les temples de l’Égypte.

Enfin le no 5 se recommande à notre attention, puisque cette figurine est une nouvelle preuve des rapports intimes qui, dans les mythes sacrés de l’Égypte, liaient le Dieu-Lune avec le second Hermès ou Thoth-Ibiocéphale. Le dieu Pooh, également nu comme la statuette précitée, porte, au-dessus de son insigne spécial, le disque et le croissant de la lune réunis, une TÊTE d’Ibis, oiseau qui fut l’emblème vivant de l’Hermès deux fois grand, combinée avec la coiffure symbolique donnée au même dieu Thoth-Ibiocéphale sur les grands monuments où cet être mythique est particulièrement représenté[207]. La contraction de ces deux divinités en une seule, si l’on peut s’exprimer ainsi, portait parmi les Égyptiens, ainsi que je l’ai établi d’après une série de faits puisés aux sources originales, le nom de Ooh-Thôout ou Aah-Thôout (Lune-Hermès) ΣΕΛΗΝΕΡΜΗΣ. (Légende, no 1.)

La forme hiératique de cette légende (no 2 de la planche 14.10) est extraite d’un manuscrit hiératique contenant les litanies du dieu Ooh-Thôout, papyrus que j’ai trouvé parmi ceux de la collection Drovetti acquise par S. M. le roi de Sardaigne. Chaque ligne de ce texte curieux commence par ce double nom divin, accompagné soit d’un titre honorifique particulier à Ooh-Thôout, soit de l’indication de l’une des régions célestes qu’il était censé habiter selon la croyance égyptienne. J’aurai l’occasion de revenir sur ce curieux manuscrit.

Planche 14.10.

THOTH TRISMÉGISTE,
LE PREMIER HERMÈS, HERMÈS TRISMÉGISTE.

Le personnage mythique à tête d’épervier, figuré sur cette planche, remplit, dans les scènes religieuses sculptées sur les grands monuments de l’Égypte, des fonctions analogues à celles du dieu qu’à sa tête d’Ibis on n’a pu méconnaître pour l’Hermès égyptien, appelé Thoyth ou Taut par les écrivains grecs et latins. Le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale sont représentés dans les bas-reliefs des appartements de granit au palais de Karnac, instruisant un roi d’Égypte placé au milieu d’eux[208]. Ce roi est Philippe, dit Aridée, le successeur d’Alexandre-le-Grand; sa légende royale, placée au-dessus de sa tête, porte en effet: Le Roi, chéri d’Amon-ra, approuvé par le Soleil, fils du Soleil, Philippe[209]. Dans le même bas-relief ce prince est d’abord purifié par le dieu Hiéracocéphale et le dieu Ibiocéphale[210], qui versent au-dessus de sa tête l’eau sainte s’échappant de deux vases. La même scène existe au palais de Medinet Abou[211]; mais le roi purifié est ici un des anciens Pharaons dont on n’a point copié la légende royale; cette scène est également reproduite dans les bas-reliefs qui décorent le portique du grand temple de Philæ[212]. L’eau sortant des vases, qu’épanchent les deux divinités, est entremêlée des signes symboliques de la vie divine et de la bienfaisance. A Esné enfin, les personnages Hiéracocéphale et Ibiocéphale semblent instruire ou honorer une femme coiffée de la partie supérieure du Pschent[213].

Il est évident, par l’examen des monuments qu’on vient de citer, que le dieu à tête d’épervier partage toutes les attributions de l’Hermès égyptien à tête d’Ibis; et si l’on considère aussi que les personnages instruits ou purifiés font toujours face à l’Hiéracocéphale, il devient certain que cette divinité est supérieure à l’Hermès Ibiocéphale; et cette suprématie, comme cette analogie de fonctions, s’expliquent bien naturellement par le fait seul que les Égyptiens reconnaissaient deux Hermès parmi leurs divinités.

Cette distinction importante était positivement exprimée dans l’ouvrage de Manéthon, écrit par ordre de Ptolémée Philadelphe[214]. Ce grand-prêtre égyptien y parlait de Thoth le premier Hermès (Θὼθ ὁ πρῶτος Ἑρμῆς), qui, avant le Cataclysme, avait inscrit sur des stèles, en hiéroglyphes et en langue sacrée, les principes des connaissances, et composé ainsi les premiers livres sacrés, qui furent traduits, après le Cataclysme, en écriture hiérographique (hiératique) et en langue commune, par le fils d’Agathodæmon (ὁ δεύτερος Ἑρμῆς) LE SECOND HERMÈS père de Tat. Ce passage de Manéthon confirme donc ce que j’avais déja déduit des monuments seuls, l’existence de deux Hermès. Cette même distinction est expressément établie dans les livres hermétiques, qui, malgré les jugements hasardés qu’en ont portés certains critiques modernes, n’en renferment pas moins une masse de traditions purement égyptiennes et constamment d’accord avec les monuments.

Planche 15.

Dans le dialogue sacré d’Isis et d’Horus[215], qui contient l’exposition de tout le système cosmogonique et psychologique des Égyptiens, le premier Hermès est qualifié de trois fois grand ou trois fois très-grand (Τρισμέγιστος), de père et de directeur de toutes choses (Πατὴρ πάντων καὶ καθηγητὴς) et d’historiographe des dieux (θεῶν ὑπομνηματογράφος). Ces titres donnés au premier Hermès sont, quelque magnifiques qu’ils puissent paraître, justifiés par les actions et le rôle que les mythes sacrés lui attribuaient. Ce dieu, dès l’origine des temps et avant l’organisation du monde physique, fut le seul des immortels qui comprit l’essence du Démiurge ou dieu suprême, et celle des choses célestes; il déposa ces connaissances dans des livres qu’il voulut laisser inconnus jusqu’à la création des ames. C’est ce même dieu qui prépara la matière dont furent formés les corps de la race humaine; il promit alors de rendre ces nouveaux êtres fort doux, et de leur inspirer la prudence, la tempérance, l’obéissance et l’amour de la vérité. Ce furent Osiris et Isis, pendant leur incarnation terrestre, qui firent connaître aux hommes la partie des livres d’Hermès Trismégiste, qui devait régler leur vie intellectuelle et physique. Il résulte enfin de la lecture attentive de ce curieux dialogue d’Isis et d’Horus, qu’Hermès n’est autre que l’intelligence divine personnifiée; aussi ce dieu est-il appelé par le dieu suprême ou le Démiurge: Ame de mon ame (Ὦ ψυχῆς ἐμῆς ψυχή), Intelligence sacrée de mon intelligence (Νοῦς ἱερὸς ἐμοῦ νοῦ), et porte-t-il le titre de Πάντα νοῶν, Intelligens omnia[216].

Il résulte aussi de la comparaison des monuments et des divers écrits des anciens, que l’Hermès Hiéracocéphale et l’Hermès Ibiocéphale, ou, en d’autres termes, que le premier et le second Hermès, n’étaient qu’un seul et même personnage considéré sous deux points de vue différents: l’un, celui à tête d’épervier (voyez notre planche 15), auquel appartint plus spécialement le titre de Trismégiste, fut l’Hermès Céleste, l’instituteur des dieux, l’intelligence divine personnifiée; l’autre, l’Hermès à tête d’Ibis, l’Hermès terrestre, l’instituteur des hommes, la raison ou l’intelligence humaine personnifiée. Ce dernier, comme l’Hermès Psychopompe des Grecs, exerçait aussi son pouvoir sur les ames humaines descendues dans l’Amenti ou enfer égyptien.

La légende habituelle du premier Hermès est celle qui accompagne son image (planche 15, no 1); son nom propre est formé des deux premiers caractères qui, dans les textes hiéroglyphiques, représentent tous deux les articulations grecques Θ ou Τ, et paraissent être l’orthographe égyptienne du nom Θὼθ, qui, selon Manéthon, fut celui du premier Hermès. Ce nom phonétique est ordinairement suivi du segment de sphère et du disque croisé, signes déterminatifs de tous les noms propres des contrées célestes et terrestres. Les six caractères qui suivent, expriment les titres dieu grand, seigneur de la région supérieure. Ailleurs, le nom de ce dieu est écrit symboliquement par un épervier, avec ou sans le fléau[217]. Le temple de Dakké, en Nubie, est dédié, comme le prouvent une foule d’inscriptions grecques, à Hermès, surnommé Παυτνουφις, mot qui répond au copte Pahitnoufi, Celui dont le cœur est bon.

M. Gau a dessiné dans cet édifice, dédié aux deux Hermès qui n’étaient au fond qu’une même divinité, une inscription hiéroglyphique, dans laquelle est mentionné le premier Hermès, dont le nom est exprimé par le triple épervier, suivi des qualifications dieu TROIS FOIS GRAND[218], président du temple de la demeure de Pselk (voyez notre planche 15, légende no 3). Pselk était une déesse qui avait donné son nom à la ville de Dakké, appelée en effet Pselk-is ou Pselc-is par les Grecs et les Romains, et demeure de Pselk par les Égyptiens.

La représentation du premier Hermès ou Thoth-Trismégiste, gravée sur notre planche 15, a été calquée sur une momie appartenant à M. Thédenat-Duvent.

Cette grande divinité est emblématiquement figurée sur les monuments égyptiens de tous les âges et de tous les genres, sous la forme d’un disque peint en rouge, décoré d’uræus, ainsi que de deux grandes ailes déployées, et toujours accompagné de la même légende que le dieu, comme on peut le voir sur notre planche 15.2, dont l’explication sera donnée avec celle de la planche 15.3, qui contiendra les formes variées de cet emblème du premier Hermès.

Planche 15.2.

LE DISQUE AILÉ ET L’ÉPERVIER,
EMBLÈMES DE THOTH TRISMÉGISTE, OU LE IER HERMÈS.

Il existe dans le dialogue que Cicéron a écrit sur la Nature des Dieux, un passage fort remarquable relatif aux personnages divins appelés Thoth par les Égyptiens, Hermès par les Grecs, et Mercure par les Latins; passage qui donne une grande idée de l’importance que le premier Hermès paraît avoir eue dans les mythes sacrés de l’Égypte. L’orateur romain a connu et confirme d’abord une distinction que j’ai cherché à établir, celle de deux Mercure ou Hermès chez les Égyptiens. Il affirme que ce peuple avait deux Mercure bien différents l’un de l’autre. Le premier était fils du Nil (c’est-à-dire, né du Démiurge Ammon-Cnouphis[219]); et les Égyptiens, ajoute-t-il, regardaient comme un crime de prononcer son nom, «(Mercurius) Nilo natus quem Ægyptii nefas habent nominare»[220]. Quant au second Mercure connu en Égypte, poursuit Cicéron, c’est celui qui a tué Argus et qui, à cause de cela, s’étant réfugié en Égypte, donna des lois et les lettres à ce pays. Les Égyptiens l’appellent Thoyth, du même nom que le premier mois de leur année[221]. Il est évident, d’après ce passage, que le premier Hermès ne porta point le nom de Thoyth (le Thôout des livres coptes), appellation propre au second Hermès: était-ce celui de Thôth Θὼθ, par lequel Manéthon le désigne directement? C’est ce que nous ignorons encore: mais, ce qui ne saurait être douteux, le premier Hermès, dont, suivant Cicéron, il était défendu aux Égyptiens de prononcer le nom, est bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés de l’Égypte, ΕΙΚΤΟΝ, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ), intelligence supérieure émanée de l’intelligence première, Knèph, le grand Démiurge; Eicton, dont la divine essence ne pouvait être dignement adorée que par le silence seul, Ὁ δὴ καὶ διὰ σιγῆς μόνης θεραπεύεται[222].

Tout concourt ainsi à établir le haut rang qu’occupait le premier Hermès dans les mythes sacrés de l’Égypte; et si nous ajoutons que sur les nombreux monuments de cette contrée, l’image de ce dieu n’est jamais reproduite comme objet d’un culte direct; que sur aucun de ces innombrables bas-reliefs représentant des souverains ou de simples particuliers adorant les dieux, le premier Hermès, Thoth trois fois mégiste, ou Eicton, n’est jamais figuré recevant des offrandes ou des prières, on ne pourra s’empêcher de reconnaître une bien remarquable analogie entre le premier Hermès et le Bramah des Hindous. Ce dieu, le premier membre de la trinité indienne, est, comme le Thoth des Égyptiens, le père des sciences, le créateur du monde matériel, l’inventeur des lettres et l’auteur des livres sacrés de l’Indostan; et, comme ce premier Thoth des Égyptiens, il n’a, dit-on, aucun culte réglé ni aucun temple particulier: c’est le personnage le plus éminent du panthéon hindou après le Dieu suprême, et c’est le seul qui n’ait ni autels ni prêtres. Le temps nous expliquera peut-être un jour une pareille similitude.

Mais, si le premier Hermès n’avait point en Égypte un culte journalier et vulgaire, l’emblème de ce dieu occupait les parties les plus apparentes de tous les édifices sacrés et publics. Cet emblème est ce globe ailé, tellement reproduit sur les grands édifices et sur les monuments égyptiens d’une moindre proportion, que tous les voyageurs en ont parlé, l’ont décrit et ont cherché même à l’expliquer. Mais la seule opinion fondée que l’on ait énoncée à cet égard, est celle de l’un des savans contemporains auxquels les études égyptiennes doivent une direction fructueuse, à M. le docteur Th. Young, qui regarde le globe ailé comme l’image emblématique de Cnouphis-Agathodæmon[223], dont le premier Hermès n’était en effet qu’une émanation directe, une véritable personnification.

Planche 15.3.

La forme la plus détaillée sous laquelle se présente le symbole de Thôth trismégiste, est celle que nous donnons dans notre planche 15.2. Cette riche composition décore les frises de plusieurs édifices sacrés de l’Égypte, et entre autres celle du grand temple de Dendéra[224]. Le globe est ordinairement peint en rouge, et quelquefois en jaune, les ailes sont surbaissées et peintes de couleurs variées, mais dont la combinaison n’est point constamment la même. Deux grands uræus, emblèmes de la puissance suprême, sont suspendus à ce globe et portent les insignes de la victoire. La tête de ces deux serpents est ornée alternativement des coiffures signes de la domination sur la région d’en haut et sur la région d’en bas. Enfin, de la partie inférieure du globe, tombe un faisceau composé de trois séries de triangles engagés par leur sommet les uns dans les autres. Ces triangles expriment soit la lumière ou bien cette rosée tombant du ciel, qui, selon Horapollon[225], était le symbole de la science ou de la doctrine, dont nous avons vu que Thôth trismégiste était le prototype.

Notre planche 15.3 présente d’abord l’emblème du premier Hermès, tel qu’il est sculpté sur le couronnement de toutes les portes des temples. Cette composition, qui ne manque point d’une certaine grace, est d’ailleurs d’un très-bel effet. Les ailes sont étendues horizontalement, et les uræus flanquent le disque; ce même symbole se voit aussi retracé à la partie supérieure de bas-reliefs représentant des scènes religieuses et mythiques[226], ou sur les plafonds des temples, et des portes des grands édifices[227].

Mais il arrive très souvent que cet emblème est très-simplifié et perd une grande partie de son volume et de ses décorations; c’est lorsqu’il est représenté comme protecteur, planant, ainsi que le vautour de Neyth[228], au-dessus de la tête des rois figurés sur les bas-reliefs. Le No 4 (de la planche 15.3) est au-dessus d’un roi peint à Ombos sous la forme d’un sphinx; on n’a copié que le dernier cartouche de sa légende, contenant les seuls titres, Vivant toujours chéri de Phtha et d’Isis[229]. Dans le petit temple du sud à Karnac, l’emblème de Thoth (No 2) surmonte la tête du roi Ptolémée Évergète II, sculpté en bas-relief dans l’intérieur de la chapelle qui contenait l’image symbolique de la divinité du temple[230]. Le No 1, suivi du titre seigneur de la région SA..., est sculpté au-dessus du roi Philippe-Aridée, dans les appartements de granit, à Karnac[231]; enfin, parmi les décorations de la porte du sud à Dendéra, le globe, No 3, se montre au-dessus de la tête d’un roi Lagide ou d’un empereur romain, dont on n’a point copié la légende, et qu’il est par conséquent impossible de bien déterminer. Les têtes des deux Uræus, dont les queues s’unissent et se confondent de manière à présenter l’idée d’un serpent amphisbène, sont décorées des coiffures de la domination sur les deux grandes régions du monde; au-dessous du disque, et dans l’espace circonscrit par les corps des Uræus, est la légende du premier Hermès Thôth ou Thath, Dieu grand, Seigneur suprême. Cette légende est entièrement semblable à celle qu’on trouve inscrite à côté des images de Thoth-Hiéracocéphale[232]. Elle accompagne toujours aussi, sur les monuments originaux, les divers emblèmes gravés sur notre planche 15.3. Cette circonstance seule a suffi pour nous faire reconnaître ces divers globes ailés ou simplement combinés avec des Uræus, et auxquels est souvent appendu le signe de la vie divine[233], comme les symboles directs du premier Hermès, puisqu’ils portent le nom et les titres du dieu lui-même.

Cette même légende appartient aussi constamment à l’épervier emblématique, reproduit sur notre planche 15.4. Cet oiseau, dont les qualités physiques vraies ou supposées paraissent avoir singulièrement frappé les Égyptiens, fut, comme on a pu le voir, l’emblème vivant de plusieurs divinités; et les coiffures, les insignes qui décorent sa tête, souvent même la légende seule qui l’accompagne, peuvent caractériser le dieu dont il devient le symbole. L’épervier du premier Hermès, reconnaissable au disque flanqué de deux Uræus, qui, toutefois, ne distingue point toutes ses images, est habituellement reproduit tel que nous le présente cette planche, dans les décorations des frises ou des corniches des grands édifices de l’Égypte. Ainsi, parmi les sculptures de la frise du typhonium de Dendéra, l’épervier de Thoth trismégiste étend ses ailes et semble couvrir de leur ombre sacrée la légende hiéroglyphique du plus sage et du plus justement vénéré des empereurs, Antonin le pieux[234]. Chacun des deux cartouches formant cette légende est sous la protection de l’épervier de Thoth, qui semble le décorer de l’insigne de la victoire: le premier cartouche renferme le titre impérial ΑΟΤΟΚΡΤΡ ΚΕΣΑΡΣ pour Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ l’empereur César, et le second est occupé par le nom propre ΑΝΤΟΝΙΝϹ pour Ἀντωνεῖνος Antonin. Le même épervier symbolique accompagne, sur la frise du grand temple d’Edfou (Apollonopolis magna), le cartouche prénom du roi Ptolémée Évergète II[235].

La reproduction si multipliée de chacun de ces différents emblèmes de Thoth, trouve un motif suffisant et une explication bien simple, dans le fait seul que ce dieu fut considéré par les Égyptiens comme l’instituteur de leur religion, de leur culte et de leur état social. Il était naturel que les temples où ils venaient adorer les dieux, présentassent de toutes parts l’image de celui qui les leur avait fait connaître; que le symbole, enfin, du premier législateur fût exposé dans ces vastes palais où l’on rendait la justice, où se réglaient le sort des familles et les destins de la nation entière.

Planche 15.4.