PHTAH-STABILITEUR.

On a pu remarquer dans les images du Dieu Phtah, planches 8 et 10, cette sorte de sceptre divisé en bandes égales, peintes de couleurs variées, et terminé à sa partie supérieure par quatre corniches semblables à celles qui surmontent les portes et toutes les parties des édifices égyptiens. Ce sceptre n’est autre chose que l’objet figuré par le premier signe de la légende no 1 (planche 16), dont les Égyptiens ont déprimé la largeur, et exagéré arbitrairement la longueur (dans les fig., pl. 8 et 10), pour le placer en forme de sceptre entre les mains du Dieu Phtah.

Cet objet est l’insigne et le symbole habituel de Phtah; les savants ne sont nullement d’accord sur sa nature; selon les uns, cet objet représente un autel; selon d’autres, c’est un nilomètre. La première opinion est détruite par les monuments qui, offrant des formes d’autels infiniment variées, ne leur donnent jamais celle du symbole dont il est ici question, et qui se trouve, au contraire, placé derrière les statues des Dieux auxquels il sert souvent de soutien[236]. Cet emblême fait l’office de colonne dans les chapelles qui, sur les peintures des momies, renferment les images des Dieux[237]; il décore le soubassement des trônes divins, soit seul, soit alterné avec la croix ansée et le sceptre à tête de Coucoupha; enfin, on le trouve suspendu au cou des Dieux et des animaux sacrés[238], ce qui ne convient nullement à un autel.

L’opinion de ceux qui veulent y voir un Nilomètre, présenterait un peu plus de probabilité; et l’on pourrait considérer les divisions égales, différenciées par la couleur, qui couvrent toute la hauteur de cet objet symbolique, comme l’indication des coudées, ou mesures tracées également sur la colonne centrale du Mékias, ou grand Nilomètre de l’île de Raoudha. Quoi qu’il en soit, la valeur symbolique de cet objet, auquel nous donnerons provisoirement le nom de Nilomètre, jusqu’à ce que les monuments confirment ou condamnent cette dénomination, est très-clairement indiquée par le texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette. Là où le texte grec emploie les verbes Διαμένω, permaneo, perduro, et Νομίζω, lege sancio, dans le sens passif lege constituor, le texte hiéroglyphique porte l’image redoublée du Nilomètre[239], et le texte démotique présente, aux deux points correspondants, un groupe de signes qui, dans divers autres passages de l’inscription, répond aux verbes du texte grec, καταστησαμένου, καταστήσασθαι, μένειν, διατετήρηκεν[240]. Il est incontestable, d’après tous ces rapprochements, que l’objet, dit le Nilomètre, exprime, quel qu’il soit, dans l’Ecriture sacrée, les idées, établir, rendre stable, stabilité, conservation, coordination; or, ces idées sont essentiellement liées à celle du Dieu Phtah, l’organisateur et l’ordonnateur du monde matériel et de l’état social.

On reconnaît, en effet, dans la Divinité ayant un Nilomètre pour tête, représentée sur notre planche 16, et calquée sur les dessins du tombeau royal de Thèbes, découvert par M. Belzoni, la coiffure emblématique, le sceptre, le fouet, et la tunique blanche que porte le Dieu Phtah sur des monuments déja cités[241]. Aussi, cette singulière Divinité est-elle nommée Phtah-Sokari dans la légende qui l’accompagne sur une momie de la collection de M. Durand. Dans le bas-relief du tombeau royal, son nom (pl. 16, légende no 1), formé du Nilomètre et des signes d’espèce Dieu, est symbolique, et doit se traduire par Dieu stabiliteur; ce nom divin est accompagné du titre Père des Dieux, qui est particulier au Dieu Phtah, comme nous l’avons déja dit[242].

Planche 16.

ATHOR ou HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)

Les auteurs Grecs ont mentionné parmi les Déesses Égyptiennes une Divinité sous les noms d’Αθωρ (Athôr) et d’Αθυρ (Athyr). Jablonski, entraîné par l’esprit de systême, crut remarquer des rapports frappants entre Αθωρ et le mot Égyptien EDJORH ou Adjôrh, qui signifie la Nuit. Il a voulu conclure de ce hasardeux rapprochement que la Déesse Égyptienne Athôr était la Nuit et le principe de toutes choses. Cette Déesse est, en conséquence, placée à la tête de son Panthéon; ce savant a été conduit à cette détermination par un passage de Damascius, portant que, dans les livres Égyptiens, on célébrait, par des hymnes sacrés, le principe unique de toutes choses, l’obscurité inconnue (Σκότος ἄγνωστον), l’obscurité au-dessus de toute intelligence (Σκότος ὑπὲρ πᾶσαν νόησιν)[243]. Mais ce principe inconnu n’est autre que le grand Être Démiurgique, Ammon, dont le nom Égyptien, comme l’a dit le grand-prêtre Manéthon, signifiait occulte, caché, ou inconnu[244]; et il n’est nullement question d’Athôr dans le passage de Damascius.

Cette Déesse n’occupait point un rang aussi élevé dans les mythes sacrés de l’Égypte. Athôr ou Athyr fut assimilée par les Grecs à leur Aphrodite, la Vénus des Latins; et nous savons, par d’anciens témoignages très-formels, que les Égyptiens donnèrent le nom de cette Divinité au troisième mois de leur année[245]; ce mois, dans les textes coptes ou Égyptiens écrits en lettres grecques, est en effet appelé ATHOR en dialecte memphitique, et HATHOR en dialecte thébain; ce qui détruit l’étymologie, et, par conséquent, le systême entier de Jablonski sur la Déesse Athôr.

Il est rare de trouver, dans les auteurs Grecs, le nom de l’Aphrodite Égyptienne, sans qu’il soit parlé en même-temps de la vache qui lui était consacrée, et qu’on nourrissait comme le symbole vivant de la Déesse[246]; Plutarque nous apprend aussi que le nom divin Athyr ou Athôr signifiait, en langue Égyptienne, Οἶκον Ὥρου κόσμιον, maison mondaine d’Horus[247].

Ces deux circonstances nous ont fait aisément reconnaître la représentation de la Déesse Athôr sur les monuments Égyptiens, qui nous l’offrent sous des formes très-variées; mais elle porte toujours un même nom hiéroglyphique, celui qui accompagne son image dans cette planche, no 17. C’est le premier caractère de la légende no 1. Ce nom est figuré par une MAISON ou un ÉDIFICE dans lequel est renfermé un ÉPERVIER; et, si nous observons que l’épervier sans coiffure particulière est l’emblême d’Horus, nous verrons clairement dans ce groupe la transcription figurative-symbolique du nom même Athôr qui, selon les anciens, signifiait, en effet, maison d’Horus; et Horapollon dit que l’épervier était employé pour écrire hiéroglyphiquement le nom de l’Aphrodite Égyptienne[248]. De plus, ce nom hiéroglyphique est celui que porte constamment une vache sacrée, figurée dans presque tous les grands manuscrits funéraires.

La Déesse Athôr a ici les chairs jaunes, couleur propre aux femmes représentées dans les peintures Égyptiennes; elle tient dans ses mains des bandelettes, ou plutôt des espèces de lacs, qui, selon Horapollon, étaient l’emblême de l’Amour[249]. Cet attribut convient parfaitement à la Vénus Égyptienne. La tête d’Athôr est surmontée d’un épervier orné d’une coiffure symbolique, oiseau qui est l’emblême du Dieu époux de la Déesse, comme on le verra dans la suite.

Athôr était fille du Dieu Phré (le Soleil), ainsi que nous l’apprend la légende hiéroglyphique no 1: HATHOR TNÈB MPÉ HNT NNE-NOUTE TSÉ RÈ, Hathôr, dame du ciel, rectrice des Dieux, fille du Soleil. La légende no 2 est la forme hiératique du nom Hathôr. Une image de la Déesse, semblable à celle que nous publions, existe sur une momie du Musée Britannique, provenant de Guillaume Lethieullier.

Planche 17.

ATHOR ou HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, ATAR, APHRODITE, VÉNUS.)

On a vu que le nom égyptien de cette Déesse signifiait demeure, ou habitation d’Horus, et que, dans les inscriptions hiéroglyphiques, ce nom divin est exprimé par la coupe ou le plan abrégé d’un édifice, dans lequel est inscrit un Épervier, le symbole d’Horus; mais les bas-reliefs et les sculptures de grande proportion nous offrent la déesse Athor, portant sur sa tête, et pour signe distinctif, l’image parfaite d’un édifice dont il est facile de distinguer la frise, la corniche et la porte. L’épervier disparaît, soit pour faire place à un simple Uræus, soit à un petit bas-relief représentant l’Allaitement d’Horus, scène parfaitement en rapport avec la signification connue du nom propre de la Déesse.

L’édifice complet, coiffure symbolique d’Athor, l’Aphrodite égyptienne, est parfois entouré de fleurs de lotus épanouies, ainsi qu’on peut le voir sur cette planche; une figure semblable est sculptée sur la grande porte du sud à Karnac: la Déesse est debout, à la suite de Phtha, son époux. La tête humaine d’Athor, surmontée de l’édifice, est reproduite isolément sur une foule de bas-reliefs; mais elle a des oreilles de vache, parce qu’une vache sacrée était son symbole vivant; la Déesse emprunte même souvent la tête de cet animal[250].

Il exista en Égypte beaucoup de temples spécialement consacrés à l’Aphrodite égyptienne; et de ce nombre furent un petit temple, dans l’île de Philæ; le petit temple d’Ombos; le temple de Contralato; le temple de l’Ouest au Memnonium; enfin le grand temple de Dendéra, l’ancienne Tentyris; et tous ces monuments portent, dans leurs décorations architecturales, les emblêmes d’Athor, au culte de laquelle ils étaient destinés.

Le petit temple de Philæ a été construit sous les rois Lagides, et fut dédié par Ptolémée-Évergète II, et les deux reines Cléopâtre, sa sœur et sa femme, à Aphrodite, ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ, comme porte la dédicace, en langue grecque. Le temple de l’Ouest, dans la même île, et qui offre les légendes royales hiéroglyphiques de ce même Évergète, ainsi que celles de plusieurs empereurs romains, était également consacré à l’Aphrodite égyptienne; car les chapiteaux de ce temple sont surmontés de têtes d’Athor, à oreilles de vache, et portent l’édifice emblématique[251]. Il en est de même du petit temple d’Ombos, et à Thèbes, du temple à l’ouest au Memnonium. Les pilastres de ce dernier monument, formés de la tête d’Athor, contiennent, dans l’inscription hiéroglyphique dont ils sont ornés, la légende de Ptolémée-Évergète II, et le nom même d’Athor[252].

Mais c’est principalement dans les magnifiques ruines de Dendéra, que les emblêmes et les images d’Athor se montrent avec une extrême profusion; Strabon nous dit que le grand temple de cette ville était dédié à l’Aphrodite égyptienne; et la dédicace, en langue grecque, inscrite sur le listel de la corniche du Pronaos, atteste aussi que cette portion de l’édifice avait été également consacrée à la même Divinité: ΑΦΡΟΔΙΤΗΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙϹΤΗΙ, A Aphrodite, Déesse Très-Grande, par les habitants du Nome et de sa Métropole, sous le règne de Tibère, le 21 d’Athyr, mois qui portait précisément, en égyptien, le nom même de la déesse.

Les vingt-quatre chapiteaux du portique sont formés, comme ceux de toutes les colonnes du temple, par quatre énormes têtes d’Athor. Cet emblême occupe le milieu de la porte du nord et le centre de la frise du Pronaos. A droite et à gauche de cette tête symbolique, sont les images, en pied, d’Athor et de son époux Phtah-Socari, adorées par soixante-deux personnages qui occupent sans interruption le reste de la frise de la façade[253], et portent, pour la plupart, d’une main, la tête emblématique d’Athor, et, de l’autre, l’hiéroglyphe recourbé, première lettre du mot Socari, surnom de Phtah. Une tête colossale d’Athor occupe encore le centre de la partie postérieure du temple: enfin les décorations des frises et des corniches de cette vaste construction, présentent de tout côté la tête d’Athor à oreilles de vache, et surmontée de l’édifice emblématique.

On a pris jusqu’ici les images de Néphthys, déesse sœur d’Isis et d’Athor, pour Athor même ou la Vénus égyptienne; mais les monuments, qui seuls font autorité dans cette matière, distinguent spécialement ces deux divinités, et ne permettent point de les prendre l’une pour l’autre.

Planche 17.2.

HATHÔR ou ATHÔR.
(ATAR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)

L’une des formes les plus habituelles d’Athôr, dans les peintures et bas-reliefs d’ancien style égyptien, est celle que reproduit la planche ci-jointe. Cette figure est tirée d’une grande scène sculptée et peinte dans le tombeau du Pharaon Ousereï-Akenchérès Ier, douzième roi de la XVIIIe dynastie diospolitaine, monument magnifique découvert à Thèbes par le célèbre Belzoni. Ce tableau, gravé sur l’épaisseur d’une des portes de ce vaste hypogée, représente, de proportion naturelle, la déesse Athôr accueillant avec affection le monarque défunt qui, sur plusieurs autres points de la catacombe, présente diverses offrandes à cette divinité, et en reçoit, en retour, le signe de la vie céleste.

Dans ces diverses sculptures, la tête de la déesse est surmontée d’un disque de couleur rouge, soutenu par deux cornes de vache peintes en noir. Un uræus, ou serpent royal, est suspendu au disque. Mais ces emblèmes n’appartenaient point spécialement à Athôr; on les reconnaît aussi sur la tête d’Isis, de Selk, ils sont même placés quelquefois au-dessus de la coiffure de la grande mère divine Neith: d’où il semble résulter que, comme le vautour, le disque et les cornes de vache sont des insignes exprimant une qualité générale, une attribution commune à plusieurs déesses égyptiennes à la fois. On s’exposerait donc à de graves erreurs, en considérant certains attributs comme trop exclusivement propres à certaines divinités. Aussi est-il arrivé qu’on a souvent donné, sans raison, le nom d’Isis à des images de toute autre déesse, ou de reines mortelles empruntant les coiffures divines, par cela seul qu’on retrouvait, parmi leurs ornements, le disque soutenu sur deux cornes de vache. La légende hiéroglyphique inscrite à côté de ces images, peut seule, en cette occasion, donner une pleine certitude sur le personnage figuré. L’inscription qui accompagne la déesse gravée sur notre planche 17.3, ne permet point de douter que ce ne soit là une véritable représentation de la fille du soleil, de l’épouse de Phtha: elle porte en effet Hathôr rectrice de la région supérieure du monde[254].

Un diadème ceint le front de cette divinité, dont les cheveux nattés sont contenus par une bandelette de couleur rouge; de riches uræus sont suspendus à ses oreilles; et au collier, orné d’émaux, tient un appendice qui retombe derrière les épaules de la déesse; sur cet ornement, terminé par une fleur épanouie, est inscrit, dans le bas-relief original, le prénom royal du Pharaon Ousirei, suivi du titre ϩⲁⲑⲱⲣⲙⲁⲓ, chéri d’Athôr. Deux bretelles émaillées soutiennent la tunique de couleur gris de perle, de forme ordinaire, mais dont les ornements présentent une particularité très curieuse. Les losanges dont elle est coupée dans l’original figurent, selon toute apparence, un de ces filets en émaux variés, qui recouvrent les tuniques des déesses et des reines dans les scènes peintes ou sculptées en grand. L’intérieur de chaque losange renferme un petit groupe de signes hiéroglyphiques; et chaque ligne horizontale de losanges contient un même groupe de caractères. Mais si l’on interprète ces mêmes losanges en les lisant perpendiculairement, ils renferment, d’après un dessin malheureusement peu soigné dans les détails, et placé dans l’Atlas du voyage de Belzoni[255], les louanges du Pharaon, louanges que la déesse Athyr est censée prononcer en l’accueillant dans la région divine. Cette singulière inscription se divise en deux parties, et renferme les idées suivantes: «Dieu bienfaisant Rè-saté-mé (prénom du roi), nous t’avons donné la domination et une vie heureuse et éternelle, toi, fils du soleil et des Dieux, Ousirei, serviteur de Phtha, vivificateur pour toujours

«Dieu bienfaisant Ré-saté-mé, nous t’avons donné la domination sur les années des panégyries, toi, fils du soleil, chéri des Dieux seigneurs, serviteur de Phtha, vivificateur comme le soleil éternel, Dieu bienfaisant, chéri du maître du monde pour toujours

Nous ne savons encore comment caractériser l’espèce d’ornement attaché au collier que la déesse tient de sa main droite et semble montrer au Pharaon: un ornement semblable est fixé au cou du dieu Lune[256].

Planche 17.3.

HATHOR-PTÉROPHORE.
(APHRODITE, VÉNUS.)

La planche 17.4 ci-jointe complétera la série des principales formes de la Vénus égyptienne, que l’on se proposait de faire connaître dans ce recueil mythologique. Les deux longues plumes surmontant la tête de la déesse, et placées au-dessus de la coiffure, formée du vautour, commune à toutes les déesses mères, distinguent spécialement Hathor de toutes les autres grandes divinités-mères dans les différentes triades égyptiennes. Cette image a été copiée, ainsi que tous ses détails de couleur, dans le grand temple d’Isis, à Philæ[257], et je l’ai retrouvée sur les édifices sacrés de l’Égypte et de la Nubie appartenant à toutes les époques.

La déesse Hathor tenait en effet un rang si distingué dans la théogonie égyptienne, qu’un grand nombre de nomes lui rendaient un culte particulier et l’adoraient sous la forme que nous venons de décrire.

Le petit temple hypèthre, élevé dans l’île de Philæ par le pharaon Nectanèbe en l’honneur d’Isis, était aussi consacré à Hathor. La grande galerie qui joint ce petit édifice au grand temple d’Isis, nous montre Hathor-Stérophore adorée par l’empereur Auguste, et l’empereur Tibère faisant des libations devant trois images de la même déesse, surnommée Dame de la maison d’Enfantement, grande Dame de l’île de Sénem et Dame de la maison des Offrandes.

Cette déesse fut principalement honorée dans les nomes Ombite, Apollonopolite et Tentyrite.

Dans l’île de Béghèh, voisine de Philæ, et nommée Sénem par les anciens Égyptiens, existait un temple consacré à Hathor, compagne de Chnouphis, le dieu de la première cataracte. Le grand temple d’Ombos était dédié en premier lieu à une triade composée du dieu Sévék-Ra (le père), d’Hathor (la mère) et de Chons-Har-Schiai-hêt[258] (le fils).

A Edfou (Apollonopolis magna) on adorait la triade formée du dieu Hath, de la déesse Hathor et de leur fils Har-Sont-Tho[259]. A Tentyris, enfin, on reconnaissait pour membres de la triade qui domine dans le grand temple, particulièrement dédié à Hathor (ce que démontrent toutes les décorations architecturales), le dieu Har-Hath, comme père, Hathor, comme mère, et leur fils, le jeune dieu Ohi.

Considérée ainsi comme déesse-mère dans ces diverses préfectures, Hathor devait naturellement être confondue avec les deux grandes génératrices des dieux, la déesse Mouth et la déesse Natphé. Les preuves de cette double assimilation existent dans des tableaux religieux du grand temple d’Ombos et du petit temple d’Ibsamboul en Nubie.

Il y a plus, dans les temples de l’Égypte où Hathor ne joue point le rôle de mère, ou de seconde personne de la triade, cette déesse s’y trouve tout au moins honorée comme nourrice du jeune dieu, le fils de la triade locale. A Hermonthis, Hathor nourrice présente le jeune Harphré à son père Month ou Manthon. A Philæ, c’est aussi la déesse Hathor qui préside à l’éducation d’Horus, fils d’Isis et d’Osiris, le nourrit de son lait, et reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques du bas-relief, les titres de Très-aimable, Nourrice-Épouse, remplissant le ciel et le monde terrestre de ses bienfaits ou de ses beautés[260].

La flatterie, en Égypte comme ailleurs, compara constamment les reines et les princesses du sang royal à la déesse de la beauté, à Hathor, la Vénus égyptienne. Mais parmi toutes les formes de la déesse, on choisit de préférence celle que présente la planche ci-jointe, pour l’approprier à la représentation habituelle des épouses ou des filles chéries des pharaons ou des rois de la dynastie grecque: chaque grand édifice de l’Égypte en offre de nombreuses preuves, et le Musée royal du Louvre possède des statuettes, soit en bois peint, soit en bronze, incrustées en argent ou en or, et représentant, par exemple, la reine Ahmosis, Nofré-Atari, femme d’Aménophis Ier, chef de la XVIIIe dynastie, la reine, épouse du pharaon Takellothis de la XXIIe dynastie, et la reine Cléopâtre-Cocce, femme d’Évergète II, et mère de Soter II et d’Alexandre Ier. Ces princesses portent la coiffure formée du vautour et surmontée des insignes d’Hathor, le disque, les cornes et les deux longues plumes.

Planche 17.4.

THUOÈRI, TOERI.
(THOUERIS.)

La déesse égyptienne figurée sur notre planche 17.5 présente l’étrange assemblage d’une belle tête de femme placée sur le corps d’un hippopotame; le front est orné de l’uræus royal. Cet insigne de la souveraine puissance se rattache à une coiffure, fixée par un diadême et terminée par une chevelure factice, disposée par étages et peinte en bleu céleste pour indiquer que cet ornement est formé d’une réunion de grains, d’émail coloré. La déesse tient en main l’emblême de la vie divine, et une tunique d’étoffe légère et transparente voile imparfaitement le corps du monstrueux quadrupède qui jadis habitait la partie inférieure du cours du Nil.

J’ai recueilli cette singulière personnification parmi les sculptures qui décorent l’une des chapelles creusées dans le roc, entre Edfou et Ombos, au point le plus resserré de la vallée, localité connue sous le nom de Sebel-Selséléh, l’ancienne Silsilis. L’un des bas-reliefs de l’élégante chapelle, creusée sous le règne du pharaon Ménéphtah IIe, fils et successeur de Rhamsès le Grand, représente la reine Isénofris, l’épouse de ce roi, revêtue des insignes de la Vénus égyptienne, agitant deux sistres devant un autel chargé de pains sacrés et de riches bouquets de fleurs. Les adorations de cette princesse s’adressent à la divinité que nous venons de décrire et à la suite de laquelle marchent le dieu Thoth-Lunus, le seigneur de Schmoun (Hermopolis magna), le secrétaire de justice des dieux grands, tenant un rouleau de papyrus, et la déesse Natphé, la grande génératrice des dieux. Un bas-relief tout à fait semblable à celui que nous venons d’analyser décore également la chapelle voisine, sculptée dans le rocher sous le règne de Rhamsès IIe. Dans ces deux tableaux, la déesse à corps d’hippopotame porte le nom de ⲧⲉⲱⲏⲣⲓ ou ⲧⲉⲱⲩⲏⲣⲓ (légende no 1), Téöeri, Téouéri et ⲑⲟⲩⲏⲣⲓ, Thoueri par contraction, et reçoit le titre de ϩⲣⲁⲓϩⲏⲧ ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, celle qui préside à l’eau pure; mais comme ce titre appartient également aux deux divinités parèdres, on doit peut-être, au lieu de trouver dans ce titre une désignation formelle d’une attribution particulière à la déesse, n’y voir qu’une qualification locale, en considérant les mots ⲡⲙⲟⲟⲩ ⲟⲩⲁⲁⲃ, Pmoou-Ouaab (l’eau pure, l’eau sainte), comme le nom-propre égyptien de l’étroit défilé où s’amoncellent les eaux du fleuve pour se faire jour à travers les montagnes de grès qui semblent s’opposer à son passage.

Le nom de Thouéri se retrouve dans les écrits des auteurs grecs comme étant celui d’une divinité égyptienne. On lit dans le Traité d’Isis et d’Osiris que, parmi les partisans de Typhon, qui, abandonnant leur chef, se réunirent au dieu Horus, on comptait Thoueris, ΘΟΥΗΡΙΣ[261], concubine de Typhon, ἡ παλλακὴ τοῦ Τυφῶνος. La parfaite ressemblance des noms ne laisse aucune espèce de doute sur l’identité de la déesse représentée dans les bas-reliefs égyptiens sous la forme d’une femme à corps d’hippopotame, animal essentiellement typhonien, et cette concubine de Typhon, mentionnée par Plutarque. Le même auteur rapporte aussi une tradition égyptienne, d’après laquelle Horus tua et mit en pièces un serpent qui poursuivait Thouéri, lorsque cette déesse eut abjuré la cause de Typhon[262]. Ce serpent était Typhon lui-même, puisque les sculptures égyptiennes nous montrent d’habitude ce dieu malfaisant sous la forme d’un reptile gigantesque constamment nommé Apop ou Apoph, l’Apophis des auteurs grecs.

Jablonski, présumant un peu trop de ses connaissances en langue copte, crut pouvoir, en l’absence de tout autre document sur la déesse Thouéris, arriver à connaître les attributions de ce personnage mythique en analysant étymologiquement son nom propre. Il s’imagina donc que Θούηρις n’était qu’une simple transcription du mot égyptien ⲑⲟⲩⲣⲏⲥ, Thouris, employé dans les livres coptes pour désigner le vent du midi, et que cette divinité représentait symboliquement ce vent brûlant qui, connu sous le nom de Khamsin, soulève des tourbillons de poussière, obscurcit la lumière du jour et dessèche le sol de l’Égypte.

Mais cette hypothèse, qui ne repose sur aucun fait démontré, se trouve démentie par les monuments égyptiens eux-mêmes. On voit en effet que, dans le nom de Θούηρις, la finale σ n’est qu’une désinence purement grecque, et nous démontrerons dans l’explication de quelques planches subséquentes, que la Thouêri des Égyptiens n’était qu’une forme secondaire de la déesse Natphé, et n’avait aucune espèce de rapport avec les vents méridionaux.

Planche 17.5.

HATHOR.
(ATHOR, ATHYR, APHRODITE, VÉNUS.)

On a déjà vu les Dieux Ammon-Cnouphis, Nèith et Phtha se montrer tour-à-tour, sur les monuments, avec une tête humaine ou avec celle des divers animaux qui leur étaient consacrés. Cette alliance de différentes parties de quadrupèdes, d’oiseaux, d’insectes ou de reptiles, avec un corps humain, fut tout-à-fait dans l’esprit des anciennes nations orientales; et les temples de l’Égypte, de l’Inde et de l’Éthiopie nous offrent une foule d’exemples de ces compositions bizarres et monstrueuses que repoussa constamment le goût plus épuré des Grecs.

Mais les Égyptiens qui cultivèrent les arts du dessin dans le seul but de les appliquer à l’expression de la pensée, et dont les peintures, les statues et les bas-reliefs n’étaient, en quelque sorte, que des caractères ou des phrases de la grande écriture monumentale, trouvèrent convenable, lorsqu’ils traçaient l’image d’un Dieu, d’exprimer d’un seul trait sa qualité principale ou son attribution particulière, en métamorphosant la tête humaine, commune à toutes les divinités, en la tête de l’animal symbole de la qualité divine qu’on adorait dans chaque personnage mythique. Les Grecs se contentèrent de représenter ces animaux symboliques, placés aux pieds des Dieux auxquels ils furent consacrés.

Notre planche 18[263] nous offre Hathôr, la Vénus Égyptienne, ayant pour tête celle d’une Vache; la légende hiéroglyphique (no 1): Hathôr, dame du Ciel, fille du Soleil, qui est constamment placée à côté de cette singulière image, ne permet aucun doute à cet égard.

Cette représentation d’Hathôr est souvent reproduite sur les monuments d’ancien style égyptien. Elle existe, par exemple, semblable à celle que nous publions ici, sur un grand bas-relief qui appartient à M. Prunelle de Lierre, et dont je dois un dessin très-exact à l’amitié de M. Artaud, conservateur du Musée de Lyon. La Vénus Égyptienne à tête de Vache, est aussi sculptée à la suite de Phtha, son époux, sur un sarcophage de granit, dont la commission d’Égypte a donné la gravure très-détaillée[264]. On la retrouve enfin sur un monument fort-curieux, envoyé tout récemment, de Memphis, à M. Saulnier qui l’a cédé à M. Durand. C’est une sorte de buste de grandeur naturelle, représentant un individu très-jeune; sur son front est sculptée une image de Phtha, le Dieu principal de Memphis; sur sa poitrine, celle d’Osiris, adorée par deux personnages, le défunt et sa sœur; des deux côtés de la figure d’Osiris sont rangées toutes les divinités particulièrement adorées à Memphis, et parmi lesquelles on distingue, en première ligne, Phtha, Hathôr à tête de Vache, et le Bœuf Apis, accompagnés de leurs noms et de leurs titres en caractères hiéroglyphiques. Ce monument est d’un très-beau travail.

Il est aisé de voir aussi que toutes ces statuettes égyptiennes de bronze, ou de toute autre matière, qui figurent une déesse à tête de Vache, sont des images de la Vénus Égyptienne, d’Hathôr, et non pas celles d’Isis, déesse avec laquelle les Grecs paraissent avoir souvent confondu l’épouse de Phtha.

L’Hephaistus ou le Vulcain Égyptien, Phtha, étant le père de tous les Dieux[265], la déesse Hathôr, sa compagne fidèle, dut passer sinon pour leur mère, du moins pour leur nourrice. On connaît, en effet, plusieurs statues d’Hathôr, présentant son sein à différens Dieux placés sur ses genoux, toujours sous la forme d’un enfant. Il est probable que la Vache a été consacrée à cette déesse pour rappeler qu’elle a allaité la plupart des Dieux du second et du troisième ordre, fils ou petit-fils de Phtha.

Planche 18.

EMBLÊMES D’HATHOR,
(LA VÉNUS ÉGYPTIENNE.)

Cette planche est un calque fidèle, mais un peu réduit, du registre supérieur d’une stèle d’adoration peinte, qui, provenant de la collection Drovetti, fait aujourd’hui partie du Musée royal égyptien de Turin. On y trouve réunis les principaux symboles de l’une des plus grandes divinités de l’Égypte, Hathôr, que les Grecs assimilaient à leur Aphrodite. Quatre colonnes d’hiéroglyphes, peints en bleu, avertissent que les trois figures emblématiques se rapportent à ϩⲁⲑⲱⲣ ⲧⲛⲉⲃ ⲱⲧⲫ ⲃⲁⲗ (ⲛ) ⲣⲏ ⲉⲥϩⲙ ⲡⲉϥⲱⲧⲛ ⲧⲛⲉⲃ ⲡⲉⲧⲡⲉ ϩⲛⲧ (ⲛ) ⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ: Hathôr surnommée Nevôthph (dame des offrandes), œil du soleil, résidant dans son disque, dame du ciel, rectrice de tous les dieux.

Le premier de ces emblêmes, celui que l’on trouve reproduit sur des monuments de tout genre, est la tête de face, peinte en jaune et dont les oreilles sont celles d’une vache. Ce dernier trait rappelle directement les images de la déesse représentée avec une tête de vache[266], ainsi que la vache sacrée son image vivante dans certains temples de l’Égypte. Sous cette forme Hathôr nous paraît avoir été un symbole de la terre cultivée et fertile, ce que semble concourir à prouver en même temps, le nom même de la déesse, Hathôr, la demeure mondaine d’Horus[267], nom auquel font également allusion et le modius rouge et l’édifice qui surmontent cette tête emblématique. La forme presque triangulaire de la face dénote dans l’artiste l’intention de se rapprocher le plus possible du galbe d’une tête de vache.

Le second emblême représenté sur la stèle de Turin, posé, comme le premier, sur un piédestal, est une tête de femme à oreilles humaines, coiffée du vautour, et le front orné de l’uræus royal. Le modius peint, symbole de l’abondance, est placé au-dessus du vautour qui rappelle la fécondité maternelle. C’est encore ici une des têtes de la déesse Hathôr et cette même coiffure avec tous ses insignes est celle que prennent de préférence, par allusion à la déesse, la plupart des reines égyptiennes figurées sur les grands monuments. L’ornement peint en jaune et qui se termine par un disque aplati orné de fleurons, est un contre-poids ou agrafe de collier, lequel retombait entre les deux épaules comme on peut le voir sur la planche numérotée 17.3; elle représente la déesse Hathôr tenant aussi dans ses mains l’autre espèce de collier peint en verd et figuré au bas du piédestal qui soutient la seconde tête emblématique.

Ces objets de parure démontrent en même temps que, dans les idées égyptiennes, la déesse Hathôr présidait à la beauté et à la toilette ainsi que l’Aphrodite grecque et la Vénus des Romains; et c’est ici le lieu de remarquer, en effet, que la plupart des colliers de femmes trouvés dans les tombeaux égyptiens, consistent en de très-petits amulettes de terre émaillée, d’émail pur, de porcelaine, de cornaline ou d’autres pierres dures, représentant d’un côté des animaux différents ou des fleurs en relief, et presque toujours de l’autre, la tête symbolique de la déesse Hathôr, gravée en creux et entourée d’uræus ou de feuillages diversifiés.

Les emblêmes de la déesse représentés sur la stèle que nous publions ici, sont très-multipliés dans les temples spécialement consacrés à Hathôr, tels que le grand temple de Dendéra, celui de Philæ, et les petits temples d’Ombos et du sud au Memnonium.

C’est la première de ces têtes symboliques qui forme les chapiteaux des colonnes de tous ces édifices et des pilastres du temple du Memnonium[268], et les chapiteaux du petit appartement construit sur la plate-forme du grand temple de Dendéra et dans lequel existait le zodiaque circulaire[269]. On la retrouve enfin dans les décorations des portes, des corniches, des entre-colonnements, et sur une foule de bas-reliefs: tantôt surmontée du disque et des cornes de vache, comme déesse nourricière, tantôt flanquée d’uræus ornés des coiffures qui expriment la domination sur les régions d’en haut et les régions d’en bas[270]; et presque habituellement cette tête pose sur le caractère symbolique exprimant l’idée or et splendeur; ce qui rappelle involontairement l’idée de la χρυσῆς Ἀφροδίτης (Veneris aureæ) d’Homère.

Planche 18.2.

SATÉ ou SATI.
(SATIS, L’HÉRA OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)

Les bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l’Égypte nous offrent assez fréquemment la représentation d’une déesse caractérisée surtout par sa coiffure formée de la portion supérieure du pschent, flanquée de deux cornes. Cette divinité, dont le nom hiéroglyphique est formé de quatre caractères (voir pl. 19 (B)) répondant aux lettres coptes ⲥⲧⲏ, qui pouvaient se prononcer Saté ou Sati, est figurée sur un grand nombre de bas-reliefs, et presque toujours à la suite du dieu Ammon-Chnouphis, avec lequel Sati paraît s’être trouvée dans des rapports mythiques très-intimes.

Cet aperçu, déduit de la seule inspection des monuments, devient un point de fait démontré par une inscription grecque du temps de Ptolémée-Évergète II, gravée sur un autel découvert par M. Ruppel, à Sehhélé, île située entre Philæ et Éléphantine[271]. On y lit en effet que l’une des divinités locales, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta, en langue égyptienne, le nom de ΣΑΤΙΣ, Satis, ou plutôt ΣΑΤΙ, Sati, en faisant abstraction de la finale grecque. Dans cette même inscription, Héra-Satis ou Junon-Satis, est nommée, immédiatement après, Ammon-Chnoubis. D’autre part, une inscription latine a été copiée dans les carrières de Syène, par l’infatigable Belzoni[272], sur un autel dédié à Jupiter-Chnoubis et à Junon-Reine, protecteurs de ces montagnes; il est donc certain que la divinité figurée sur notre planche no 19, est la déesse Sati, la Junon Égyptienne, la compagne d’Ammon-Chnouphis, le Jupiter Égyptien.

Que Sati ou Saté fût dans les mythes sacrés de l’Égypte l’épouse de ce grand dieu, ou qu’elle en fût seulement une parèdre, c’est ce que les textes hiéroglyphiques connus jusqu’à ce jour ne nous ont point encore appris. Quoi qu’il en soit, elle partage les honneurs rendus à Ammon-Chnouphis, et nous citerons d’abord une belle stèle rapportée de Thèbes par lord Belmore[273], et un bas-relief sculpté sous le portique du grand temple de Philæ, et représentant Ptolémée-Évergète II offrant l’encens à Chnouphis et à la déesse Saté, assise à côté du dieu[274]. Dans un temple beaucoup plus ancien, celui du dieu Chnouphis, à Éléphantine, monument du règne d’Aménophis II, de la dix-huitième dynastie, on voit Saté[275] qui présente elle-même le Pharaon à Ammon-Chnouphis; plus loin la déesse reçoit, à la suite du même dieu, les offrandes du monarque[276].

Le culte de Saté exista donc en Égypte du temps des Grecs, comme sous les rois de race égyptienne: c’était une des plus anciennes divinités du pays.

L’image de cette déesse (pl. 19) est extraite de la Description de l’Egypte[277]. Les chairs sont peintes en rouge, contre l’habitude des Égyptiens, qui n’attribuent ordinairement cette couleur qu’aux divinités mâles. Mais la stèle coloriée de lord Belmore donne aux chairs de la déesse cette même teinte rouge, et cette concordance prouve, dans cette occasion, en faveur de l’exactitude du dessin publié dans la Description de l’Egypte. Saté tient dans ses mains l’emblème de la vie, et le sceptre terminé par une fleur de lotus, commun à toutes les déesses. Les ailes de vautour que les Égyptiens attribuèrent aux déesses mères[278] du premier, du second et du troisième ordre, sont reployées et enveloppent sous leurs replis les cuisses et les jambes de Saté.

Planche 19.

SATE OU SATI.
(SATÈS, SATIS, L’HÉRA OU JUNON ÉGYPTIENNE.)

Le nom égyptien de cette déesse est écrit de deux manières différentes dans les textes hiéroglyphiques. L’orthographe que présente la planche 19 est la moins fréquente. Ce nom, formé des trois éléments phonétiques ⲥⲧⲏ ou ⲥⲧⲉ, est suivi de l’uræus ou aspic, déterminatif habituel des noms propres de déesses, et le titre ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ ou ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧⲡⲉ, dame du ciel, complète la légende.

Ce nom, que l’on retrouve aussi sur les grands monuments de l’Égypte, est extrait d’un bas-relief découvert à Thèbes par le comte de Belmore. Cette pièce de sculpture offre un grand intérêt par le rang et la réunion des personnages qui y sont figurés. On y distingue deux scènes principales: celle de gauche représente le cinquième roi de la XVIIIe dynastie, le Pharaon Thouthmosis IIIe (Mœris), la tête ornée du casque royal, faisant l’offrande d’une image de la Vérité et de la Justice, 1o au dieu Amon-Ra à tête humaine[279], qualifié de seigneur des trois zones du monde, et de résidant au milieu des régions de Oph (Thèbes et son nome); 2o à Thermouthis, ou la grande mère(Néith)[ [280], dame de la région d’Ascherro; 3o au dieu Khons ou HHonsou[281], seigneur du ciel; 4o à la déesse Hathôr[282], la Vénus égyptienne, assise à côté du dieu Khons, et le tenant dans ses bras. La partie droite de la stèle présente un nombre égal de personnages disposés d’une manière analogue; mais c’est ici l’un des ancêtres du roi Mœris, le Pharaon Aménôthph (Aménophis), le chef de la XVIIIe dynastie, qui, la tête ceinte du diadême et décorée de l’uræus des rois, fait l’offrande du vin au dieu suprême Amon-Ra à tête de bélier[283], seigneur de l’Oph méridionale, et au dieu Chnouphis[284], à côté duquel est assise la Junon égyptienne Saté[285]; immédiatement après vient la déesse Anouké[286], qui, comme Saté, fut aussi, en effet, une des divinités parèdres de Chnouphis, d’après l’inscription grecque des cataractes. L’intention bien évidente du sculpteur a été d’établir, entre ces deux séries de personnages, une sorte de parallélisme fondé sur l’identité de rang et les rapports de fonctions entre ces êtres divins. Ainsi les deux séries s’ouvrent par les deux principales formes d’Amon-Ra, le père des dieux: sa première émanation, Chnoubis, correspond au dieu Khons, qui est également qualifié de premier-né d’Amon-Ra, dans les textes hiéroglyphiques[287]; Thermouthis, la compagne d’Amon-Ra, ou la mère des dieux, a pour correspondant la déesse Saté, la Juno-Regina des Égyptiens; enfin la déesse Hathôr a pour pendant la déesse Anouké. Il n’est point douteux (et de nouveaux faits viendront le démontrer dans la suite de cet ouvrage) que ces deux séries de divinités sont identiques, c’est-à-dire, que le tableau entier se rapporte seulement à quatre divinités, présentées chacune sous deux points de vue divers et sous deux attributions différentes. La déesse Saté ne doit donc être considérée que comme l’une des formes de Thermouthis ou Néith, ce qui justifie pleinement l’assimilation que les Grecs firent de la Saté égyptienne avec leur Héra et leur Junon, épouse et compagne de Zeus ou Jupiter.

On donne, dans la planche 19.2, une nouvelle image[288] de Saté: sa coiffure est peinte en blanc, ses chairs sont jaunes, et une tunique verte remplace les ailes du vautour (pl. 19). Le nom hiéroglyphique diffère aussi, quant à la forme de ses éléments, du nom gravé sur la planche précédente; le premier signe est composé d’une flèche croisée sur un javelot ou trait, armé d’un fer en forme de carreau; or, dans la langue égyptienne, la flèche, les armes à trait de tout genre, portent le nom de ⲥⲁϯ, Sati, ou ⲥⲁⲧⲉ, Saté[289]. On pourrait donc regarder ce nom comme formé d’abord d’un caractère figuratif; mais la présence des caractères phonétiques ⲧ et ⲉ à la suite du premier caractère, prouve que ce signe ne compte ici que pour le ⲥ seul, d’après le principe de l’écriture phonétique égyptienne, qui représente une lettre quelconque par l’image d’un objet dont le nom, en langue parlée, a cette même lettre pour initiale.

Le nom égyptien de la déesse ⲥⲁⲧⲉ, Saté, ou ⲥⲁϯ, Sati, dérive de la racine ⲥⲱⲧ ou ⲥⲁⲧ, projicere, spargere, jeter, lancer, répandre; et nous ajouterons que le mot Sati ou Saté, nom divin, pl. 19.2, 1 et 2, étant privé des caractères d’espèce, uræus et femme, qui en font un nom propre de déesse, exprime, dans les textes hiéroglyphiques, l’idée rayon (radius), lorsqu’il s’agit du soleil ou de la lumière; les flèches d’Apollon-Soleil trouvent donc aussi leur origine dans les monuments de la vieille Égypte, comme tant d’autres emblèmes des divinités grecques.

Planche 19.2.

ANOUKÉ ou ANOUKI.
(ANUCIS, ANUCÈS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)

Les savants qui jusques ici se sont occupés de la mythologie des Égyptiens, ont cru que ce peuple ne connut jamais de divinité dont les fonctions eussent quelque analogie avec l’Estia des Grecs, la Vesta des Romains. Ils appuyaient leur opinion sur l’autorité d’Hérodote, qui a dit en effet que les noms de Héra et d’Istia furent inconnus aux Égyptiens[290]. Mais le père de l’histoire ne parle que des noms seulement, sans prétendre, ni même insinuer, que les Égyptiens n’adorassent point de déesse dont les attributions eussent certains rapports avec celles de Héra et d’Istia de l’Olympe grec.

L’existence, dans l’ancienne religion égyptienne, d’une déesse que les Grecs postérieurs à Hérodote assimilèrent, à tort ou à raison, à leur Estia, est d’abord prouvée par le témoignage formel de Diodore de Sicile[291], qui nomme Estia parmi les divinités de l’Égypte.

L’importante inscription grecque découverte aux cataractes lève d’ailleurs toute incertitude à cet égard; car ce texte curieux nous apprend non-seulement que la déesse Estia était adorée dans le temple égyptien de l’île sainte de Sétès, mais il nous fait encore connaître le nom égyptien de cette déesse: la dédicace porte en effet ΑΝΟΥΚΕΙ ΤΗΙ ΚΑΙ ΕΣΤΙΑΙ, a Anoukis qui est aussi Estia. Cette précieuse synonymie a suffi pour nous conduire à distinguer, sur les monuments d’ancien style égyptien, les images de la déesse Anouké ou Anouki, personnage mythique dans lequel les Grecs du temps d’Evergète IIe croyaient retrouver Estia, l’une de leurs divinités nationales.

Dans l’inscription des cataractes, Anouké est immédiatement nommée après Ammon-Chnouphis et après Saté, le Jupiter et la Junon des Égyptiens; Osiris, Cronos, Hermès, ne sont mentionnés qu’après elle, et cela seul prouve le haut rang d’Anouké dans le Panthéon égyptien.

Ce rang distingué est démontré par les monuments originaux: deux bas-reliefs déja cités, rapportés de Thèbes par le comte de Belmore, et qui offrent la représentation des divinités de la famille d’Amon-Ra, nous montrent, conformément à l’inscription des cataractes, et dans le même ordre, le dieu Chnouphis, la déesse Saté et la déesse Anouké[292].

Cette dernière est reconnaissable à son nom d’abord, et en second lieu à son costume particulier.

Son nom hiéroglyphique, composé de trois caractères phonétiques[293] le bras étendu ⲁ, la ligne brisée ⲛ, et le segment de cercle ⲕ, se lit ⲁⲛⲕ (Anouké, Anouki), et il est suivi de la marque du genre féminin ⲧ, et de l’Uræus, signe déterminatif des noms propres de déesses. La planche 20 porte un second nom symbolique, ou plutôt un titre de la déesse, encore inconnu.

La même planche nous montre Anouké[294] sous la figure d’une femme assise sur un trône; sa coiffure, ceinte d’un diadème auquel est attaché l’Uræus, insigne du pouvoir souverain, est surmontée de plumes ou feuilles de couleurs variées, que l’on pourrait prendre pour une fleur de lotus épanouie et engagée dans la coiffure, si sur d’autres monuments ces feuilles ou plumes n’étaient plus allongées, plus nombreuses, et n’affectaient la forme du beau chapiteau égyptien, composé de feuilles de palmier[295].

L’image de cette déesse n’est point rare sur les grands édifices de l’Égypte: nous citerons particulièrement deux grands tableaux sculptés dans le temple d’Ammon-Cnouphis à Éléphantine, construction du règne du Pharaon Aménophis, huitième roi de la dix-huitième dynastie, qui régna vers l’an 1687 avant Jésus-Christ, comme une preuve de l’antique existence du culte d’Anouké avant la venue des Grecs en Égypte. Dans l’un de ces tableaux, Anouké est encore à la suite d’Ammon Cnouphis et de Saté[296]; dans l’autre, le Pharaon Aménophis fait hommage d’une corbeille de fleurs à la déesse, qui, plus loin, accueille ce monarque, lève sur lui l’une de ses mains en signe de protection, et lui présente de l’autre l’emblème de la vie et le signe des panégyries ou des périodes d’années, comme pour lui promettre un règne long et heureux[297].

Planche 20.

TPE, TPHÉ, ou TIPHÉ.
(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)

Les grands monuments de la Thébaïde nous offrent de nombreuses représentations de l’Uranie égyptienne; et ces sculptures de très-grande proportion ne permettent point de méconnaître, dans la position habituelle du corps de cet être mythique, le Ciel même personnifié; la Déesse, toujours reconnaissable à sa coiffure particulière, formée de plumes ou de feuilles, est figurée sous la forme d’une femme dont le corps, placé horizontalement et allongé hors de toute proportion, embrasse un très-grand espace, circonscrit par les bras et les jambes qui retombent perpendiculairement.

Les deux côtés du Zodiaque d’Esné[298] sont cernés par deux de ces images symboliques de Tpé (le ciel); elle environne les signes astronomiques sculptés au plafond d’Hermonthis[299]. Un des bas-reliefs qui ornent le plafond du portique du grand temple, à Philæ, contient deux images de Tpé, superposées et inscrites l’une dans l’autre[300]. Un des plafonds du petit appartement qui renfermait le Zodiaque circulaire de Dendéra, présente trois figures de Tpé, pareillement inscrites les unes dans les autres; les Égyptiens exprimèrent ainsi, symboliquement, les différents cieux, les diverses régions célestes admises par leur cosmogonie. Enfin, les Signes, les Constellations et les Décans, figurés sur les deux parties du Zodiaque rectangulaire de Dendéra, sont encore compris entre les bras et les jambes de Tpé, qui porte ici la coiffure ordinaire des femmes; mais vers les mains et les pieds de ces images de la Déesse, est sculpté le signe hiéroglyphique (pl. 20.4, no 1) qui, partout exprimant l’idée Ciel (Tpé), est ici le nom même de la Déesse.

Ce signe de l’idée Ciel est très-fréquemment employé dans tous les textes en écriture sacrée; il est constamment peint en bleu, couleur de la voûte céleste (pl. 20.4, nos 1 et 2), et se montre même souvent parsemé d’étoiles (nos 3 et 4); c’est un signe figuratif: les Égyptiens comparaient le ciel au plafond d’un édifice, et ceux de la plupart des temples sont en effet peints en bleu et parsemés d’étoiles. Il est à remarquer aussi que le corps de la déesse Tpé (le Ciel personnifié), tel qu’on l’observe dans les sculptures astronomiques, est disposé de manière à rappeler la forme générale de cet hiéroglyphe; l’imitation est plus visible encore à l’égard du signe hiératique de l’idée Ciel (pl. 20.4, no 5).

Des monuments beaucoup plus anciens que ceux que nous venons de citer, nous offrent Tpé sous la forme no III. Cette Déesse embrasse les tableaux astronomiques sculptés au plafond de l’un des tombeaux des anciens rois à Thèbes; la Déesse est nue; le corps entier est de couleur bleue; cinq disques sont dispersés sur son torse: ce sont cinq Planètes; un sixième disque (la Lune), est placé vers la bouche, et un Scarabée tenant un septième disque (le Soleil), est figuré vers les parties sexuelles. Le Ciel, ou plutôt Tpé (la Ciel, comme disaient les Égyptiens), était une essence spécialement femelle, et qui ne produisait que par la force génératrice du Soleil, dont l’essence mâle est exprimée par le Scarabée.

Les images de l’Uranie égyptienne, à Philæ et à Hermonthis, portent aussi l’indication des Planètes; sur un bas-relief de Dendéra, dessiné par M. le baron Denon[301], sept zones comprises entre les pieds et les bras de la Déesse, renferment des disques placés sur des barques, emblêmes connus des astres qui ont un mouvement régulier et visible.

Planche 20.2.

ANOUKÉ ou ANOUKI.
(ANUCÈS, ANUCIS, ISTIA, ESTIA, VESTA.)

On trouve aussi, sur les grands édifices construits par les Égyptiens sous la domination des Grecs et des Romains, la représentation de la déesse Anouké. On la voit sur l’une des faces latérales du portique d’Esné[302], assise toujours à la suite d’Ammon-Chnouphis, le dieu éponyme du temple, et recevant les offrandes d’un empereur romain dont la légende n’a point été copiée. A Déboud, en Nubie, on a figuré Anouké tenant dans ses mains le sceptre à fleur de lotus et le signe de la vie divine[303]. Enfin un bas-relief de Dendéra, dessiné par l’aimable et ingénieux baron Denon qui, le premier, fit bien connaître à l’Europe savante les merveilles de la Thébaïde, offre aussi une image de cette déesse tenant le signe de la vie[304].

Mais le monument le plus curieux du culte d’Anouké, que l’on puisse citer jusqu’à ce jour, est, sans contredit, un petit temple en bois sculpté et peint, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin. Cet édifice, placé sur un traîneau, est précédé d’un petit portique soutenu par deux colonnes dont les chapiteaux portent une double tête de femme, celle même de la déesse Anouké, qui se distingue de la tête d’Hathôr, employée également dans les décorations architecturales, par des oreilles humaines, au lieu d’oreilles de vache. Sur le fût des deux colonnes on a gravé deux inscriptions hiéroglyphiques; celle de droite contient une invocation au dieu Chnoumis ou Chnouphis, seigneur du ciel, gardien de la contrée orientale, seigneur aux mille noms (polyonymos), modérateur du monde, etc., pour qu’il accorde tous les biens purs à un auditeur de justice, dont le nom n’est pas conservé. La légende de gauche est une prière adressée à la déesse Anouké, qualifiée de dame de la contrée orientale, dame du ciel, rectrice de tous les dieux, œil du soleil, etc.

Ce naos ou petite chapelle, de la forme d’un carré long, était évidemment dédié à la Vesta égyptienne, Anouké, puisque quatre inscriptions, dont deux sont composées chacune de quatre colonnes de caractères, et deux d’une seule colonne verticale, ont été gravées sur les deux montants et sur les battants de la porte, encore parfaitement conservés, et que ces légendes ne contiennent toutes que le nom et les titres de la déesse Anouké, déja inscrits sur l’une des colonnes du portique: c’est ce que démontre encore mieux la description des scènes sculptées et peintes sur deux des faces extérieures de cette petite chapelle.

On remarque sur la face latérale gauche le dieu Chnouphis et les déesses Saté et Anouké, assis sur des trônes, recevant les adorations d’un auditeur de justice nommé Kasi, lequel est accompagné de son père, de sa mère et de quatre de ses frères ou sœurs, comme l’indiquent des légendes particulières: ces personnages portent en main diverses offrandes et des bouquets de lotus. Ce tableau offre donc en premier lieu la Vesta égyptienne, associée aux deux grandes divinités Chnouphis et Saté, dont elle est, pour ainsi dire, inséparable, et auxquelles il est probable que les mythes sacrés attribuaient sa naissance; mais la face latérale droite de la chapelle nous montre Anouké-Vesta adorée séparément et avec tous les caractères distinctifs de la divinité principale de ce petit édifice. Assise sur un trône[305], dans un naos dont la corniche est surmontée d’une rangée d’uræus, la déesse tient dans ses mains le sceptre et l’emblème de la vie; devant elle sont un autel, un vase à libation et une fleur de lotus. Le naos est porté sur une bari ou barque sacrée, à deux gouvernails décorés de têtes d’épervier, emblèmes de la Providence, et dont la poupe et la proue ont été ornées de deux têtes de déesse mère avec des colliers. Vers la proue de la bari, décorée de l’œil droit, emblème du soleil, et en face d’Anouké, s’élève un riche bouquet de lotus; à côté sont placées d’autres offrandes. La bari sacrée est censée flotter sur le fleuve saint, duquel dérive un canal portant une autre barque thalamége, conduite par quatre rameurs; enfin, à la jonction du canal et du Nil, un personnage, probablement l’auditeur de justice Kasi, auquel appartenait la chapelle, égorge une victime sur un autel; un de ses frères épanche l’eau d’un grand vase placé sur une sellette; plus bas sont Kasi et toute sa famille, figurés en pied et de plus forte proportion.

Le seul fait que la déesse Anouké est représentée assise dans un naos porté sur une bari ou barque sacrée, suffirait d’ailleurs pour établir que cette petite chapelle lui était plus spécialement dédiée qu’aux autres divinités dont ce petit édifice en bois peint présente aussi les images.

Planche 20.3.

TPÉ, TPHÉ, ou TIPHÉ.
(URANIE, LA DÉESSE CIEL.)

Le systême mythologique des Égyptiens, quoique comprenant un nombre fort considérable de personnages susceptibles, pour la plupart, de revêtir plusieurs formes très-différentes, fut si bien ordonné, et la classification des Dieux y est tellement fixe et invariable, que le petit nombre de monuments originaux renfermés dans les collections publiques et particulières, étudiés avec soin, suffit pour conduire à des résultats certains; et leur comparaison, faite sans préjugé systématique, mène à des distinctions successives, par lesquelles on reconnaît toutes les différentes formes, le rang, le degré d’importance et les fonctions de chaque divinité égyptienne. Ce qu’un monument présente de vague et d’obscur est pleinement éclairci par un autre. S’il pouvait, par exemple, rester quelques doutes sur l’expression emblématique de la Déesse figurée sur nos planches précédentes (20.2 et 20.3), ils seraient entièrement levés par un simple coup d’œil sur notre planche 20.4.

Cette curieuse représentation de la Déesse Tpé, ou le Ciel personnifié, existe parmi les peintures d’un beau manuscrit hiéroglyphique, rapporté d’Égypte par M. Thédenat, et acquis par le Cabinet du Roi.

Le corps de la Déesse est disposé comme dans tous les bas-reliefs astronomiques; mais il est, de plus, entièrement couvert d’étoiles; sa coiffure n’a rien de particulier, et sa face est peinte en jaune, couleur affectée aux femmes dans les peintures égyptiennes; la disposition générale du corps se rapproche bien mieux ici, que sur les bas-reliefs astronomiques, de cette forme sémi-circulaire que l’erreur de nos sens nous fait attribuer à ce que nous nommons la voûte céleste.

Deux barques symboliques parcourent le Ciel, figuré par le corps étoilé de la Déesse; l’une, placée sur les parties inférieures de ce corps, monte, en se dirigeant des pieds vers la tête, comme l’indique le sens dans lequel est tournée la face du personnage principal, assis dans la barque, ou Bari sacrée. A sa tête d’Epervier, surmontée du disque, ornée de l’Uræus, on ne peut méconnaître ici le Dieu Phré, le Soleil personnifié[306], et placé sur la barque, emblême habituel du mouvement des astres. Cette grande Divinité, qui tient sur ses genoux le signe de la vie divine, est assistée par deux personnages mythiques, Divinités Parèdres, dont il sera question ailleurs.

Phré, (le Soleil), paraît une seconde fois, dans sa barque sacrée; mais à la partie opposée du Ciel: ici la barque descend, comme l’indique la direction de la proue, et la face du Dieu tournée vers le bas.

Il est de toute évidence que ces deux barques expriment, symboliquement, la course du Soleil dans la vaste étendue des cieux; l’une, celle qui monte, désigne le Soleil à l’orient, et versant dans l’espace, des torrents de lumière, indiquée par les points de couleur rouge qui environnent la barque et le Ciel; l’autre, celle qui descend, nous montre cet astre quittant l’horizon, à l’instant où la lumière disparaît entièrement. Il n’est point inutile de remarquer, enfin, que le disque du soleil levant est peint de couleur d’or, tandis qu’à l’occident il est d’un rouge foncé.

Dans le manuscrit original, cette image, si bien caractérisée, de la Déesse Tpé, le Ciel, ou l’Uranie égyptienne, enveloppe une scène symbolique, que nous ferons connaître lorsque nous traiterons des divers personnages qui la composent.

Planche 20.4.

SOVK, PETBE, PÉTENSÉTE.
(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)

Plusieurs mythographes, à l’exemple de Jablonski[307], ont avancé formellement que les Égyptiens n’adoraient aucune Divinité dont les attributions fussent analogues à celles du Dieu Grec Cronos, le Saturne des Latins. Mais l’existence d’un tel personnage dans le culte Égyptien est attestée par les témoignages les plus respectables de l’antiquité classique.

La vieille chronique, fragment précieux qui nous a conservé, en langue Grecque, le systême chronologique de l’Égypte, nomme parmi les Dynastes divins qui régnèrent avant les hommes, le Dieu Cronos[308]; Manéthon, prêtre Égyptien, écrivant l’histoire de sa patrie, place également un Dieu, qu’il appelle Κρόνος, à la manière grecque, parmi les Dynastes, et immédiatement avant Osiris[309]; Diodore de Sicile donne aussi Cronos pour une des principales Divinités de l’Égypte; il ajoute de plus que ce Dieu régna aussi dans cette contrée, et qu’ayant épousé la Déesse Rhéa, il fut, selon une certaine tradition, père d’Osiris et d’Isis[310]; cette dernière opinion est partagée par Plutarque[311]; enfin des médailles gréco-romaines des nomes de l’Égypte, offrent comme l’image d’une Divinité locale, celle du Cronos des Grecs, le Saturne des Latins, tenant sur sa main, selon la pratique employée dans la plupart de ces médailles de nomes, l’animal symbole vivant du Dieu Égyptien assimilé à la Divinité Grecque, et cet animal est un crocodile.

Une indication aussi précieuse a suffi pour nous faire retrouver la représentation du Saturne Égyptien dans les sculptures sacrées[312]; ce Dieu à tête de crocodile, et dont nous donnerons l’image et la description à la planche no 22, porte un nom phonétique, qui se lit CBK ou CVK, Sevk, Sovk ou Sovg, et ce nom a été connu des anciens Grecs[313]. On retrouve ce même nom divin à côté du personnage de forme toute humaine, reproduit sur notre planche no 21. C’est là incontestablement la forme la plus simple du Cronos Égyptien.

La coiffure du Dieu est surmontée de cornes de bouc souvent flanquées de deux uræus, comme celles de ce Dieu à tête de crocodile[314], parce qu’on supposait que cette Divinité avait régné sur l’Égypte. Dans l’ordre des Dynastes, Sovk était le dernier des douze Dieux, c’est pour cela qu’on lui donnait, parmi les Égyptiens, l’épithète Νεώτατος θεὸς, le plus jeune des Dieux[315]. Les cornes supportent deux grandes plumes ou feuilles de couleurs variées, et un disque, à cause de la planète de Saturne.

Les sculptures des temples nous montrent Sovk accueillant divers souverains de l’Égypte; ce Dieu donne le signe de la vie divine au Pharaon Aménophis II, dans un des bas-reliefs du temple de Chnouphis, à Éléphantine[316].

Sovk, comme toutes les Divinités Égyptiennes, reçut des noms et des surnoms différents. Il est appelé ΠΕΤΒΕ, Petbé, dans un manuscrit copte-thébain[317]; l’inscription Grecque des cataractes le surnomme ΠΕΤΕΝΣΗΤΗΣ, mot qui, transcrit en lettres coptes, ΠΕΤΗΕΝΣÈΤÉ, Pethensété, signifie, celui qui réside dans Sété; l’inscription établit en même temps que Sété est le nom Égyptien de l’île où ce monument a été découvert par M. Rüppel.

Planche 21.

SOVK.
(SUCHUS, CRONOS, SATURNE.)

Le dieu Sovk, qui, dans la planche no 21, est totalement de forme humaine, se montre ici avec la tête de l’animal qui lui était spécialement consacré; c’est celle d’un crocodile, amphibie redoutable, qui peuple le grand fleuve auquel l’Égypte doit sa prospérité, et presque son existence. Les médailles grecques de l’Égypte, prouvent, en effet, que le crocodile fut l’emblême du Cronos Égyptien; une médaille d’Antonin, frappée à Alexandrie, montre, à son revers, le dieu grec Cronos, la tête surmontée d’un disque, en sa qualité de planète, la harpè dans la main gauche, et un crocodile sur la main droite. C’est ainsi que sur les médailles grecques des nomes d’Apollonopolis, de Thèbes, de Tentyra, d’Hermopolis, de Mendès, etc., les dieux Égyptiens répondant à Apollon, Zeus, Aphrodite, Hermès et Pan, se montrent au revers de ces médailles, costumés à la grecque, mais tenant aussi sur leurs mains un épervier mithré, un bélier, un épervier, un ibis et un bouc, animaux que les Égyptiens avaient consacrés à ces divinités, qui, presque toutes, en empruntent la tête sur les monuments du premier style.

Le crocodile fut choisi de préférence à tout autre animal, pour devenir le symbole de Souk, le Cronos ou Saturne Égyptien, le dieu du temps, parce que, selon la doctrine sacerdotale, cet amphibie est l’emblême du temps[318]. Dans le systême hiéroglyphique, diverses parties isolées du crocodile, expriment, de plus, des phénomènes célestes, qui tous ont servi de base aux divisions du temps. Les deux yeux de cet animal signifient le lever du Soleil ou d’un astre (Ἀνατολὴ); le crocodile recourbé désignait le coucher (Δύσις), et sa queue, les ténèbres, l’obscurité de la nuit (Σκότος)[319]. Les écrivains Grecs nous font connaître les villes de l’Égypte dans lesquelles le crocodile, ou plutôt le dieu dont cet animal fut l’emblême spécial, était principalement adoré; ce furent surtout Ombos, Coptos, et Arsinoé qui, avant le règne des Lagides, portait parmi les Grecs le nom de Crocodilopolis.

Les bas-reliefs du grand temple d’Ombos offrent, en effet, l’image du dieu à tête de crocodile, accompagné de son nom hiéroglyphique Ⲥⲃⲕ ou Ⲥⲃϭ sovk, Sovg, reproduite un très-grand nombre de fois, et occupant le premier rang dans une moitié du temple qui a été construit par les Égyptiens, en l’honneur des dieux SOVK et Aroëris, sous le règne de Ptolémée Philométor et de Ptolémée Évergète II son frère, dont les légendes royales couvrent toutes les parties de ce superbe édifice. Les médailles du nome Ombite, portent à leur revers un crocodile ayant la queue recourbée, absolument semblable à celui qui, sur les bas-reliefs Égyptiens, termine le nom hiéroglyphique du dieu SOVK[320], ou qui seul tient la place de ce nom lui-même, comme caractère figuratif.

Les médailles de Crocodilopolis ou Arsinoé, portent à leur revers soit un crocodile semblable, soit, comme les médailles de Coptos, l’image même de Cronos. Dans les temps antiques, on nourrissait dans le lac voisin d’Arsinoé, un crocodile qui, à l’époque même de Strabon, vivait des offrandes, en vin et en mets de différente nature, apportées par les dévots, et que les prêtres mettaient dans la gueule de l’amphibie apprivoisé. Ce savant géographe nous apprend aussi que ce crocodile sacré s’appelait Σουχος (Souchos), ce qui est le nom même du dieu SOVK, dont il était l’emblême; c’est ainsi que le bœuf sacré de Memphis et le bouc de Mendès, se nommaient Apis et Mendès, comme les dieux dont ils étaient les symboles; c’est encore ainsi que sur les bas-reliefs Égyptiens, les images des animaux sacrés, le bélier, l’ibis, le schacal, le crocodile, etc., portent les noms hiéroglyphiques Amon, Thouth, Anébo et Sovk, qui sont ceux des dieux mêmes qu’ils représentent symboliquement.

Planche 22.

BOUTO,
LETÔ, LATONE, NYX, LES TÉNÈBRES PREMIÈRES.

On remarque, parmi les innombrables images de personnages mythiques, sculptées sur les grands édifices de l’Egypte, celles d’une Déesse dont la carnation est presque constamment verte: mais l’attribut particulier qui la distingue de Néith, d’Athyr, de Selk, d’Isis, et de toutes les autres divinités femelles des trois ordres, est la partie inférieure de la coiffure Pschent ornée du lituus, qui couvre toujours sa tête. Son nom, en écriture sacrée, est composé d’un caractère symbolique présentant à l’œil la forme de deux arcs réunis et liés par leur partie convexe; ces armes, quelquefois accompagnées de deux flèches croisées, sont suivies des signes caractéristiques du genre féminin.

En étudiant avec soin les légendes hiéroglyphiques tracées à côté de ces images, j’ai reconnu qu’elles se rapportaient, sans aucun doute, à deux personnages mythiques bien distincts, puisque on lit dans les unes les titres: Grande Mère génératrice du Soleil[321], ou bien Mère du Soleil[322]; et dans les autres, ceux de Grande Déesse Mère, fille du Soleil. Il est évident que, dans la théogonie égyptienne, il exista deux Déesses qui eurent les mêmes attributs et presque le même nom: mais l’une, considérée comme mère du dieu Phrè ou du Soleil père de tous les Dieux du second ordre et aïeul de tous ceux du troisième, appartenait incontestablement à la classe des plus anciens Dieux qui, au nombre de huit, formaient le premier et le plus haut degré de la hiérarchie céleste; l’autre Déesse, en sa qualité de fille du Soleil, était nécessairement rangée parmi les divinités du second ou du troisième ordre. Il est démontré en effet, par la comparaison des textes égyptiens en écriture sacrée, que l’ordre généalogique des divinités, fixe pour l’ordinaire le rang de chacune d’elles.

Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche 23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle important dans les mythes sacrés de l’Egypte. La mère du Soleil ou du Dieu Phrè, devait nécessairement appartenir à la première classe des Dieux; et si l’on recueille les documents que les anciens auteurs nous ont transmis sur la Déesse égyptienne Bouto, il deviendra évident que cette même planche nous en offre l’image.

En effet, Hérodote nous apprend que Bouto fut une des plus anciennes divinités de l’Egypte, et qu’on la comptait au nombre des Dieux du premier ordre (note 3). Les Grecs qui, en donnant aux divinités égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux peuples, assimilent constamment à leur Déesse Létô (la Latone des Romains), celle que l’on appelait Bouto parmi les Égyptiens[323]; comme cette dernière, la Létô des Grecs passait pour être la mère du Soleil (Apollon). Enfin l’identité de ces deux personnages sera complètement prouvée, si nous recherchons l’expression symbolique que chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui, en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, Létô était le symbole de la Nuit, ou plus directement, des ténèbres primordiales qui enveloppaient le monde[324]: c’est sous un pareil point de vue que les Egyptiens considérèrent Bouto, ainsi que le prouve incontestablement le choix seul de l’animal qui devint son symbole vivant. La Mygale, ou Musaraigne, fut l’emblême de la Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en disant que la Déesse s’était métamorphosée en mygale pour échapper à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque, et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition égyptienne. «La Mygale, dit-il, a reçu des honneurs divins parmi les Égyptiens, parce que cet animal est aveugle, et que les Ténèbres sont plus anciennes que la Lumière»[327]. La Mygale, et par conséquent la Déesse Bouto, furent donc le symbole de l’antique nuit, des ténèbres primordiales antérieures à la lumière.

Ces divers textes d’anciens auteurs, et presque tous ceux que nous aurons l’occasion de rapporter dans l’explication des planches relatives à la Déesse Bouto, ont été rapprochés par Jablonski qui les cite dans son Panthéon[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a récusé, sans raison, les témoignages de l’antiquité, et prononçant arbitrairement que le passage de Plutarque sur la Mygale n’était point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître dans Bouto, non la Nuit personnifiée, ce qu’elle était réellement, mais une simple allégorie de la Pleine-Lune[329]. On peut voir dans l’explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que la Lune, divinité mâle chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.

Planche 23.

BOUTO,
NOURRICE DES DIEUX.

Cette déesse, l’emblême de l’antique Nuit ou des ténèbres primitives, source féconde d’où sortirent une foule d’êtres vivants, fut considérée par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui, enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge eût créé la lumière et ordonné l’univers, renfermait dans son sein les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques, vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse Nyx (la Nuit primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ’ ἀρχὴ πάντων, première née, commencement de tout, Οἰκε θεῶν, habitation des Dieux, et celui de Θεῶν γενέτειρα, génératrice des Dieux, titres qui répondent exactement aux qualifications grande Déesse mère des Dieux, et génératrice des Dieux Grands, données à Bouto dans les légendes hiéroglyphiques gravées sur la tunique d’une statue qui tient dans ses mains une image de divinité placée dans un petit Naos[331]. Un monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d’un pied de hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l’abbé de Tersan; il représente, d’après l’inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du personnage, Aménoftèp fils d’Horus et de Tsenisis, et petit-fils du roi Psammitichus second, tenant aussi un petit naos dans lequel la déesse Bouto est figurée en plein relief. Tous les individus nommés dans cette inscription, prennent le titre de chéri de Bouto, divinité qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie égyptienne.

On donnait avec raison le surnom de mère des Dieux à la déesse Bouto, puisque, unie au dieu Phtha, elle avait enfanté Phrè ou le Soleil, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. Hélios ou le Dieu-Soleil des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse Nyx[332] (la Nuit).

Le culte de la déesse Bouto, divinité du premier ordre, et l’une des émanations directes d’Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d’une manière très-détaillée, de la ville de Bouto située en basse Egypte vers l’embouchure de la Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques d’une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance de cette ville, avait reçu le surnom de Branche thermoutiaque en l’honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις, Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription exacte d’un titre porté par les grandes déesses de l’Egypte, et surtout par Bouto, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, Tjermout ou Djermout dans les textes hiéroglyphiques, et signifiant grande ou puissante mère. Une seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux Bouto, circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de Létopolis, la ville de Léto ou Latone.

Bouto passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice de certains Dieux. On disait qu’Isis avait confié à cette divinité ses deux enfants Horus et Bubastis; et ce précieux dépôt fut caché dans l’île de Chemmis située dans le lac voisin de la ville de Bouto, île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux poursuites et aux recherches de Typhon.

La singulière image de Bouto, reproduite sur notre planche 23.2, est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée par la portion inférieure du Pschent, qui couvre sa tête, donne son sein à deux crocodiles qu’elle semble allaiter avec tendresse. Cette scène fait-elle allusion à l’enfance d’Horus et de Bubastis, élevés secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à l’éducation de quelques autres divinités? c’est ce qu’il est impossible de décider entièrement dans l’état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés de l’Egypte.

Planche 23.2.

AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,
LA VACHE DIVINE.

Le taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et les croyances religieuses de nations qui sont d’origines différentes; l’Europe, l’Afrique et l’Asie, ont également compris ces animaux dans leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs racontent qu’on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre, un taureau d’or massif placé sur un autel: son cou est orné d’un collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la mer à sa surface par l’attraction de la lune; et un taureau, dont ces docteurs ne disent pas l’histoire, fit sortir le monde de cet œuf en le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l’homme par son souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens. Nous aurons bientôt l’occasion de montrer le taureau dans une scène symbolique très-intéressante pour l’explication de quelques traditions grecques; nous nous occuperons d’abord de la vache divine qui se voit fréquemment dans les monuments de l’ancienne Égypte.

La dernière grande division des Rituels funéraires égyptiens, qui contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les peintures qui la décorent, l’image d’une vache décorée d’ornements assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d’un disque peint en rouge, et flanquée de deux grandes feuilles ou plumes de couleurs variées. Le col de cet animal est orné d’un collier, auquel est suspendu tantôt l’emblème de la vie divine (la croix ansée), tantôt la tête de femme à oreilles de vache, symbole de la Vénus égyptienne[335]. Le corps de la vache est blanc ou bien peint en jaune clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement rouge.

Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes sons d’une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire (légende no 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ, ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende no 3 ne diffère de la précédente que par l’emploi d’un caractère homophone, la feuille à la place de l’oiseau, et la légende no 4 n’en est qu’une abréviation terminée par le caractère ⲧ, signe du genre féminin, exprimé dans les autres noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou déesse (légende no 5).

L’importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est suffisamment dénotée par la légende no 1 qui accompagne souvent son image dans les papyrus hiéroglyphiques: Ahé (vache) la grande, GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.

Ainsi le dieu Phré ou le dieu soleil (Hélios) qui, dans la théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache Ahé; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités, l’une des plus anciennes et par suite des plus vénérées, puisque, dans l’olympe égyptien, l’ordre seul de la naissance réglait toujours le rang et l’importance de chaque divinité.

Planche 23.3.

L’extrême incertitude des signes de voyelles, dans la partie phonétique de tous les textes hiéroglyphiques, ne nous permet point encore de décider si le nom de la grande vache sacrée, lu ⲁϩⲉ (Ahé) ou ⲁϩⲓ (Ahi), doit être rapporté au mot égyptien ⲁϩⲉ ou ⲁϩⲓ, LA VIE, vita, l’AME (anima), ou bien aux mots ⲁϩⲏ[336] ou ⲉϩⲉ (Ahi, ÉHÉ) qui, dans différents dialectes de la langue égyptienne, signifient bœuf et vache. J’avoue, toutefois, que la présence habituelle de l’image d’une vache à la suite de ce nom propre phonétique, me porte à préférer le second rapprochement au premier, et à ne voir, dans le groupe hiéroglyphique phonétique, que les sons de la langue parlée répondant au caractère figuratif VACHE qui les suit immédiatement. Je pourrais citer un très-grand nombre de groupes phonétiques accompagnés ainsi d’un caractère figuratif représentant au propre l’objet exprimé par les signes de son.

On a déja dit (explication des planches 23 et 23.2) que, selon la doctrine égyptienne telle que les monuments eux-mêmes nous la présentent, le dieu Phré, ou le soleil, était regardé comme le premier né de la déesse Bouto, ou la nuit primordiale personnifiée. La vache divine Ahé étant aussi produite comme mère du même dieu par des autorités semblables, il est tout naturel de penser que cette vache ne fut qu’une des formes symboliques données à la déesse Bouto considérée dans certaines attributions particulières. C’est ce que confirme pleinement le tableau emblématique gravé sur notre planche 23.4, que je trouve sculpté, au milieu d’une foule d’autres également importants, sur le fameux torse égyptien qui fit jadis partie de la belle collection du cardinal Borgia.

La vache divine est debout sur un énorme uræus ou aspic, dont la tête est celle d’un lion surmontée du disque solaire; l’uræus est ailé, et sa queue se termine par une tête de bélier. Au col de la vache est suspendu l’emblème de la vie divine, et on a figuré vers ses pieds antérieurs l’œil sacré, symbole du soleil. Le bélier, emblème d’Amon-Ra, comme le prouve sa coiffure décorée des deux longues plumes du dieu, est accroupi et repose sur le dos de la vache Ahé.

Il serait difficile, sans risquer de tomber dans de très-graves erreurs, de vouloir pénétrer, d’après l’état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés des égyptiens, dans le sens intime du tableau symbolique figuré sur le torse du musée Borgia. Contentons-nous d’y reconnaître avec certitude la mère du soleil mise en contact avec le démiurge Amon-Ra, le père des dieux et la source première de toute génération céleste et terrestre. La légende en caractères hiéroglyphiques, qui accompagne et explique en quelque sorte cette bizarre composition, établit clairement ce que de simples considérations tirées de faits reconnus nous portaient à supposer déja, savoir: que Ahé, ou la vache divine, n’est qu’une des formes emblématiques de la déesse Bouto, la Latone égyptienne. L’inscription de ce tableau porte en effet (planche 23.4, légende no 1): Bouto-Ahé génératrice du soleil, ou si l’on veut Bouto vache génératrice du soleil. Les mots ⲁϩⲉ, et ⲙⲁⲥ (génératrice), sont écrits en abrégé dans le texte original.

Planche 23.4.

RÉ, RI, PRÉ, PHRÉ, ou PHRI.
(HÉLIOS, LE SOLEIL.)

Le Dieu suprême Ammon-Cnouphis, et son fils, le Dieu Phtha, ou Phtah, occupaient les deux premiers rangs parmi les personnages mythiques de la théologie égyptienne; car Nèith, émanation d’Ammon, ne formait, au fond, qu’un seul Être avec le Premier Principe qui l’avait manifestée. Ammon et Phtah régnaient dans le monde intellectuel, dans le monde supérieur; un Être, moins ancien que les deux autres, gouvernait l’univers matériel, le monde physique: c’était Phré, ou le Dieu-Soleil.

Cet Être divin, l’Œil du Monde et l’Ame de la Nature[337], était fils de Phtha[338], l’Intelligence active qui organisa l’Univers; Phré régna après son père: c’est le second des Dynastes de l’Égypte.

Les représentations de Phré sont très-multipliées dans les sculptures des grands monuments. Il s’y montre sous une forme humaine; mais avec une tête d’Épervier, surmontée d’un disque, habituellement peint de couleur rouge; c’est l’image du disque solaire. Les Égyptiens donnaient à ce Dieu une tête d’Épervier «Parce que cet animal est fécond et de longue vie; il semble, plutôt que tout autre volatile, devoir être l’emblême du Soleil; car, doué, par la Nature, d’une puissance particulière et occulte, il tient ses yeux fixés sur les rayons de cet astre; c’est pour cela que le Soleil; considéré comme le Seigneur de la Vision, est ordinairement représenté Hiéracomorphe (sous une forme d’Epervier)»[339].

Cette planche nous offre, en effet, le Dieu avec une tête d’Épervier; le disque placé sur sa tête est entouré par le corps du Serpent Uræus, emblême de la puissance suprême, et qui rappelle le règne du Dieu avant les Dynasties humaines. Cette belle image de Phrè est tirée d’un des bas-reliefs du tombeau royal découvert, à Thèbes, par M. Belzoni.

Les deux premiers signes de la légende no 1, sont phonétiques, et forment la syllabe PH (), qui est le nom du Soleil, et du Dieu, lui-même, en langue égyptienne. Le groupe suivant, dans lequel domine l’Épervier, ayant la tête surmontée du disque, est le nom symbolique du Dieu, dont les deux signes précédents indiquent la prononciation; les quatre derniers caractères répondent aux mots égyptiens, NOUTE NAAF NEB MPÈ, Dieu-Grand, Seigneur du Ciel, titres ordinaires de cette Divinité. Les groupes hiéroglyphiques 2 et 3, sont des variantes figuratives des mêmes noms divins, et répondent aux mots RÈ NOUTE, le Dieu Rè; le no 4 n’en diffère que par la forme symbolique du signe final Dieu; les variantes 5 et 6, montrent le disque du Soleil, décoré de l’Uræus, comme celui qui surmonte la tête du Dieu. On a placé, sous le no 7, les formes hiératiques de ce nom divin, qu’on trouve fréquemment tracé en lettres grecques, et écrit ΦΡΗ ou ΦΡΙ, sur les pierres gravées gnostiques ou basilidiennes. ΦΡΗ n’est que le mot égyptien ΡΗ ( ou Ri), précédé de l’article du genre masculin Φ (Ph). On disait ΦΡΗ, Phrè ou Phri, en dialecte memphitique, et ΠΡΗ, Prè ou Pri en dialecte thébain.

Comme le Dieu Phtah, son père, le Dieu Phrè était le protecteur spécial des souverains de l’Égypte, que l’on considérait comme membres de la famille de cette Divinité: aussi les Pharaons, les Lagides, et les Empereurs romains, portent-ils constamment, dans leurs légendes hiéroglyphiques, les titres fastueux: Fils du Soleil, Né du Soleil, Fils préféré du Soleil, Approuvé par le Soleil, Roi, comme le Soleil, des régions inférieures et supérieures.

Planche 24.

L’ÉPERVIER,
EMBLÊME VIVANT DE PHRÉ (LE SOLEIL).

Parmi les images d’animaux sacrés, figurées sur les monuments égyptiens de toutes les époques, celles de l’Épervier sont, sans aucun doute, les plus multipliées; et cela vient de ce que cet oiseau fut à la fois l’emblème de plusieurs divinités différentes. Aussi le trouve-t-on représenté au revers des médailles de neuf des Nomes de l’Égypte, soit seul, soit placé sur la main d’un grand nombre de personnages mythiques dont les attributions furent cependant bien distinctes. Mais alors l’épervier porte toujours des insignes particulières, lesquelles caractérisent, d’une manière très-précise, chacune des divinités dont il devient successivement le symbole.

Selon les préjugés populaires, cet oiseau affectionnait particulièrement l’Égypte, et si nous écoutons Ælien, «les Égyptiens choisissaient deux éperviers pour les envoyer observer les îles désertes de la Libye; les Libyens célébraient ce voyage par une fête, et les deux oiseaux se fixaient dans celle des îles qui leur paraissait la plus convenable; là, ils faisaient leurs petits en sûreté, chassaient aux moineaux et aux colombes; enfin, lorsque leurs petits étaient assez forts pour voler, ils les reconduisaient en Égypte comme dans leur véritable patrie[340].» On savait aussi que cet oiseau est susceptible de s’attacher par les bienfaits; les Égyptiens les captivaient par la douceur des mets; ainsi apprivoisés, les éperviers devenaient très-familiers et ne faisaient jamais de mal à ceux qui leur avaient prodigué de si bons traitements[341]. Ils rendaient d’ailleurs, disait-on, de véritables services à l’homme en détruisant les cérastes, les scorpions et autres petites bêtes venimeuses[342].

C’est à cause de ces bienfaits envers la terre d’Égypte qu’il purgeait du reptile le plus dangereux, et parce que l’on citait la fécondité et la longévité de cet oiseau, qu’il devint d’abord pour les Égyptiens le signe symbolique de l’idée Dieu[343]. Mais supposant aussi que l’épervier était d’une nature ignée, comme le soleil, et très-destructeur, comme ce même Dieu à la colère duquel ils attribuaient les maladies pestilentielles[344]; persuadés enfin que seul d’entre les êtres vivants, l’épervier avait la faculté de fixer ses yeux sur le disque éblouissant du soleil[345], ils le consacrèrent d’abord à cette grande divinité qu’ils représentaient emblématiquement sous la forme même d’un épervier[345].

Cet oiseau de proie fut ainsi introduit dans les sanctuaires de l’Égypte, comme une image vivante du dieu Phrè ou le soleil personnifié. Sa représentation est reproduite dans des poses très-variées, soit sur les bas-reliefs qui décorent les grands édifices de l’Égypte, soit dans les peintures des catacombes et des cercueils de tous les âges. Mais partout l’épervier, emblème de Phrè, est spécialement caractérisé par une image du disque solaire placé sur sa tête, ainsi qu’on le voit dans notre planche 24.2, extraite des riches peintures qui couvrent l’enveloppe intérieure d’une momie du cabinet de M. Durand.

C’est ce disque souvent orné de l’uræus, qui distingue l’épervier symbole du soleil, roi du monde physique, des divers éperviers sacrés, emblêmes de la déesse Hathôr et des dieux Phtah-Sokari, Mandoulis, Aroéris, Horus, etc., etc. On doit remarquer aussi que l’épervier, la tête surmontée du disque, forme, dans l’écriture hiéroglyphique, le nom symbolique du soleil.

Les légendes gravées sur notre planche 24.2, sous les Nos 1, 2, 3 et 4, sont communes au dieu Phrè et à l’épervier son emblème: la première, le soleil-dieu, est symbolico-figurative; la seconde est purement symbolique, le soleil; la troisième est formée du nom phonétique du soleil RÈ, suivi du nom symbolique; la quatrième est la forme hiératique des légendes hiéroglyphiques 1 et 2.

Ceux d’entre les Égyptiens qui avaient une dévotion particulière pour le dieu Phrè, nourrissaient avec soin des éperviers; aussi a-t-on découvert assez fréquemment dans les catacombes de l’Égypte, des momies de ces oiseaux préparées avec une certaine recherche.

Planche 24.2.

LE SPHINX DU DIEU PHRE,
OU DU SOLEIL.

Quoique Phré, ou le Dieu-soleil, reçût de l’Égypte entière un culte très-solennel, et que peu de grandes divinités aient été l’objet de tant d’hommages, ses représentations au propre offrent, en général, peu de variétés soit dans l’ensemble, soit dans les détails des attributs; tandis que certains Dieux et quelques Déesses d’un rang très-inférieur à celui du premier né de Phtha, se montrent, sur les monuments, sous des formes très-différentes, soit qu’ils empruntent la tête de divers animaux, soit par le changement des emblêmes et des décorations qui servent à les distinguer dans telle ou telle de leurs attributions divines. Mais si les images du Dieu Phré sont presque toujours semblables, il existe une très-grande variété dans les symboles consacrés à rappeler l’idée de cet être bienfaisant, de ce roi conservateur du monde physique.

Parmi ces emblêmes, dont il a paru indispensable de comprendre la série entière dans ce recueil, l’animal fantastique gravé sur cette planche n’est pas un des moins importants; et quoique jusqu’ici on ait voulu regarder le Sphinx comme un emblême exclusif des mystères du débordement, de la terre d’Égypte, ou de tout autre phénomène céleste ou terrestre, il est indubitable que le Sphinx est, dans certaines occasions, un symbole du soleil ou du Dieu Phré, sur les monuments d’ancien style égyptien. La légende hiéroglyphique, peinte à côté de celui que nous publions aujourd’hui, contient textuellement, en effet, l’expression des idées Ré (le soleil) Dieu grand seigneur du ciel: c’est le texte même d’une formule inscrite sur l’obélisque transporté jadis d’Égypte à Rome pour être érigé dans le grand cirque, formule qu’Hermapion a rendue très-littéralement par les mots Ἥλιος θεὸς μέγας δεσπότης οὐρανοῦ[346].

Ce sphinx, tiré d’une magnifique momie de la collection égyptienne de S. M. le roi de Sardaigne, existe sur le premier cercueil, au milieu de peintures d’autant plus curieuses, que plusieurs présentent, contre l’ordinaire des monuments de ce genre, un véritable intérêt historique. Le défunt, qui tenait un rang distingué dans l’ordre sacerdotal puisqu’il était voué au culte des souverains de la XVIIIe dynastie égyptienne, est représenté à genoux devant un autel chargé de pains sacrés et de fleurs de lotus. Auprès des offrandes et sur un piédestal richement décoré, repose le sphinx symbolique du soleil: la tête humaine barbue et le corps du lion, sont de couleur verte; une housse couvre son dos, et un grand uræus ailé s’élève en grands replis au-dessus de la croupe de l’animal fantastique, et exprime la puissance royale dont le Dieu Phré, considéré comme le père des rois, était en quelque sorte la source et le prototype. Une petite image de la Déesse Saté (la Junon égyptienne), assise entre les pattes antérieures du sphinx, paraît se rapporter à la même idée.

Le sphinx, qui est ici un emblême du Dieu Phré, n’a jamais indiqué, comme c’est l’opinion commune, la présence de cet astre dans les signes du Lion et de la Vierge; cette explication était d’autant moins fondée, que la tête humaine de la plus grande partie des sphinx de travail véritablement égyptien, est une tête mâle, caractérisée par la barbe, ce qu’on ne saurait rapporter à l’astérisme de la Vierge. Le seul passage des écrivains classiques, relatif à cet animal fantastique, et qui soit en harmonie parfaite avec les faits démontrés par les monuments, se trouve dans Clément d’Alexandrie, Ve livre des Stromates, où on lit[347] que le sphinx, chez les Égyptiens, fut le symbole de la force unie à la prudence ou à la sagesse: la première de ces qualités était exprimée par le corps entier du Lion τὸ σῶμα πᾶν λέοντος, et la seconde par la face d’homme, τὸ πρόσωπον ἀνθρώπου, unie au corps de l’animal.

Le sphinx étant ainsi, dans les anaglyphes, le signe de deux qualités essentiellement propres à toutes les essences divines et aux êtres mortels les plus favorisés des Dieux, devint, par cela même, un emblême commun à la plupart des divinités du premier et du second ordre, et aux souverains de l’Égypte. J’ai reconnu, en effet, sur les monuments, un grand nombre de Dieux et de Déesses, de Pharaons, de Lagides et d’Empereurs, représentés sous la forme même d’un sphinx; ce qui exclut toutes les interprétations tirées de l’Astronomie ou des phénomènes naturels, qu’on a voulu donner de cet emblême.

On distingue les sphinx, images symboliques des différentes divinités, par les insignes caractéristiques de chacune d’elles, placées sur la tête du monstre. Le disque solaire peint en rouge ou en vert, surmonte la coiffure du sphinx emblême du Dieu Phré, et rappelait aux Égyptiens la force et la sagesse de l’être céleste qui, dans leur système cosmologique, régissait et gouvernait l’univers matériel.

Planche 24.3.

DJOM, DJEM, ou GOM,
(L’HERCULE ÉGYPTIEN.)

Les Grecs connurent trois personnages mythiques du nom d’Hercule; le plus moderne vécut peu de temps avant la guerre de Troie: c’était le fils d’Alcmène et le petit-fils d’Alcée[348]; le second était l’Hercule Crétois[349]; et le plus ancien de tous fut l’Hercule Égyptien, dont les travaux et les exploits ont été attribués par les Grecs à leur héros national, né à Thèbes de Béotie[350]. Hérodote, qui convient n’avoir jamais entendu parler dans aucun endroit de l’Égypte de cet Hercule si connu des Grecs[351], nous a transmis de précieux détails sur l’Hercule Égyptien.

«Hercule, dit-il, est un Dieu très-ancien chez les Égyptiens, et, comme ils l’assurent eux-mêmes, il est du nombre de ces douze Dieux qui sont nés des huit premiers Dieux, 17000 ans avant le règne d’Amasis[352].» Diodore de Sicile est d’accord, à cet égard, avec le père de l’histoire, lorsqu’il avance que l’Hercule Égyptien parut, dès le premier établissement de la race humaine sur la terre, époque depuis laquelle les Égyptiens, assure-t-il, comptaient bien plus de 10000 ans[353]. Ce Dieu rendit la terre habitable, en la délivrant des animaux féroces[354]. Ainsi, l’Hercule Égyptien était un Dieu de la seconde classe qui se composait de douze Divinités émanées des huit Grands Dieux de la première, parmi lesquels Ammon-Chnouphis, Nèith, Phtah, Mendès et Phré, occupaient les principaux rangs. Il paraît, comme on le verra dans la suite, que les Dieux de la seconde classe ne furent, pour la plupart, que des Parèdres de ceux de la première que nous venons de nommer.

Le culte d’Hercule était très-répandu en Égypte, et remontait aussi, selon Macrobe, à l’antiquité la plus reculée; ce personnage mythique était considéré comme l’emblême de la Force Divine, Virtus Deorum; et on lui attribuait, ainsi qu’on le fit en Grèce, la défaite des Géants ennemis des Dieux[355]. Nous apprenons enfin par Plutarque, dans son Traité d’Isis et d’Osiris, que les Égyptiens croyaient que leur Hercule habitait le disque solaire, et qu’il faisait avec cet astre le tour de l’univers.

Cette dernière indication nous a fait reconnaître, dans les peintures des manuscrits et dans les bas-reliefs des temples, les formes variées que les Égyptiens donnèrent à leur Hercule. Ce Dieu est figuré sous une apparence toute humaine, et porte ordinairement sur sa tête, ou dans sa main, une longue feuille ou plume, dont la partie supérieure est arrondie et recourbée. Ses chairs sont constamment rouges, et l’Hercule-Égyptien, comme l’a dit Plutarque, accompagne, en effet, presque toujours le Dieu Phré (le Soleil), lorsque cette grande Divinité est suivie, sur les monuments, par ses divers Parèdres. Dans un des bas-reliefs moulés dans la grande salle du tombeau royal découvert à Thèbes par M. Belzoni, l’Hercule-Égyptien, tel que nous venons de le décrire, est placé dans la barque du Soleil, à côté du disque lui-même. Dans la seconde partie du Rituel funéraire, dont les papyrus, trouvés sur les momies, sont des copies plus ou moins complètes, l’Hercule-Égyptien accompagne encore le Dieu-Soleil[356]. Il en est ainsi dans une foule d’autres peintures ou sculptures.

L’Hercule Égyptien gravé sur notre planche 25, a été copié à Biban-el-Molouk, par la Commission d’Égypte, dans le cinquième tombeau royal de l’est[357]; la légende hiéroglyphique tracée à côté de ce personnage, renferme son nom propre et sa filiation (nos 1 et 2). Le nom propre est composé ici, comme partout ailleurs, de deux caractères, 1o d’une plume ou feuille, semblable à celle que le dieu porte sur sa tête; la valeur phonétique de ce signe nous est encore inconnue; 2o de l’oiseau que nous appelons provisoirement la caille, et qui, dans toutes les légendes hiéroglyphiques, exprimant indifféremment les lettres O, OU et V, a pour homophone, le lituus (lég. no 3). La filiation est indiquée par l’oie, la ligne perpendiculaire, et le disque solaire suivi de la ligne perpendiculaire, ce qui donne Sché ou Sé-Ré, ou bien, Si-Ri, c’est-à-dire, Fils du Soleil: l’Hercule Égyptien est ordinairement qualifié de Dieu grand, Fils du Soleil, Seigneur Suprême (voyez la pl. no 25.2).

Planche 25.

DJOM, DJEM OU GOM,
(SEM, CHÔN, L’HERCULE ÉGYPTIEN.)

La valeur phonétique de la sorte de plume, ou feuille arrondie à sa partie supérieure, qui est le premier signe du nom hiéroglyphique du personnage que nous considérons comme l’Hercule égyptien, étant encore inconnue, il devient très-difficile de décider, parmi les diverses transcriptions du nom égyptien de ce dieu données par les auteurs classiques, laquelle est la plus exacte, et celle qu’il conviendrait d’adopter définitivement: selon les uns, le nom d’Hercule, en langue égyptienne, était Chôn (Χων)[358]; selon d’autres, ce fut Gignôn ou Gigôn; Γιγνων, οἱ δὲ Γιγων[359]; enfin, d’après l’extrait du Canon des rois thébains par Ératosthène, il semblerait que ce même nom était Σεμ, puisque, dans ce texte important, on interprète le nom du pharaon Σεμφρουκρατης par Hercule Harpocrate. Jablonski[360] a pensé que les noms Χων et Σεμ n’étaient que des altérations du mot égyptien ϫⲱⲙ (Djôm ou Gôm) qui, dans les composés, prend aussi en effet la forme de ϫⲉⲙ (Djem) et exprime les idées force et puissance. Ce rapprochement présente tous les caractères de la probabilité: nous n’en adopterons toutefois les conséquences que provisoirement. Le nom de l’Hercule égyptien se terminant par une voyelle ou une diphtongue dans l’écriture sacrée, et paraissant peindre plutôt les sons sou, soou ou gaôu, que djom ou djem, le hasard peut, d’un instant à l’autre, décider cette question, en nous fournissant le moyen de déterminer la véritable valeur alphabétique du premier hiéroglyphe de ce nom divin.

Il est possible aussi que ce dieu eût, comme une foule d’autres, plusieurs noms différents, de la même manière qu’on le représentait sous des formes et avec des attributs très-variés. La planche ci jointe nous montre l’Hercule égyptien sous des apparences toutes nouvelles: ses chairs sont de couleur verte comme celles du dieu Phtha, son aïeul; une ample tunique, coupée de bandes horizontales de diverses couleurs, le couvre jusqu’au bas des jambes, et deux longues plumes bleues s’élèvent au-dessus de sa coiffure. L’original de cette figure, dont je dois une copie à l’amitié de M. Huyot, est sculpté de fortes proportions sur un des piliers de la première salle de la grande excavation d’Ibsamboul, le plus majestueux monument de la Nubie, et dont l’exécution est due au règne fameux du Pharaon Ramsès, plus connu sous le nom de Sésostris. Le conquérant y est représenté faisant une riche offrande à l’Hercule égyptien, accompagné ici, comme partout ailleurs, par une déesse qui, comme lui, reconnaît le dieu Phré pour son père.

On retrouve l’image de ce même dieu, 1o sous un costume absolument semblable, si ce n’est que les plumes qui surmontent sa coiffure sont plus nombreuses, dans un bas-relief des piliers du tombeau royal découvert à Thèbes par Belzoni: Hercule présente l’emblème de la vie céleste au Pharaon Ousirei-Akenchérès, par les ordres duquel ce vaste hypogée fut creusé à grands frais;

2o Parmi les caractères hiéroglyphiques inscrits sur les quatre faces du petit obélisque existant au musée britannique, monument qui paraît avoir été érigé par un Pharaon de la XXe dynastie: le nom de ce roi est toujours précédé du titre chéri d’Hercule, exprimé par le caractère figuratif de ce dieu assis et la tête ornée d’un large faisceau de plumes;

3o Enfin dans une stèle funéraire du musée de Turin. La scène principale de ce bas-relief représente le défunt Satéroui, fils de Tathé, adorant Osiris, président de la région inférieure: ce juge suprême des morts est debout entre l’Hercule égyptien, dont la longue tunique est quadrillée en forme de damier, et la déesse sa sœur, qui présentent à l’époux d’Isis une chaîne formée des emblèmes réunis de la vie céleste, de la stabilité et du bonheur, la croix ansée, le nilomètre et le sceptre à tête de coucoupha.

Planche 25.2.

ATMOU, OTMOU, TMOU.
(HÉRON.)

Malgré les profondes recherches et la vaste érudition de P. E. Jablonsky, le siècle dernier ne put se former une idée claire du système religieux de l’ancienne Égypte. Ce savant avait pris pour guides les écrivains grecs et latins qui parlaient, occasionnellement, des mythes sacrés et des croyances jadis en vigueur dans les sanctuaires de Thèbes et de Memphis. Il crut possible, avec le seul secours des notions rares, partielles, et isolées les unes des autres, que fournissent ces auteurs, de recomposer un tableau complet de la théogonie égyptienne. Mais sans noter ici les erreurs commises, soit dans le rang assigné à certaines divinités, soit dans leur ordre généalogique, ou même en déterminant leurs attributions spéciales, nous remarquerons surtout que les monuments égyptiens font connaître une foule de personnages mythologiques et présentent une nombreuse série de noms divins dont on chercherait vainement la trace dans les écrivains classiques: cette observation s’applique très-particulièrement au dieu représenté sur les planches 26, 26.2, 26.3 et 26.4 de ce recueil.

Que ce personnage ait occupé un rang distingué dans le Panthéon de l’ancienne Égypte, et qu’il ait appartenu à l’une des plus hautes classes de divinités, ce sont là des faits mis hors de toute discussion par la fréquence des images de ce dieu sur les monuments des divers ordres, et par celle des invocations qui lui sont adressées dans le grand Rituel des morts ou livre de la manifestation à la lumière[361], ainsi que dans les tableaux et les stèles d’adoration.

Le nom de ce dieu a été diversement orthographié dans les manuscrits hiéroglyphiques et hiératiques, comme dans les inscriptions gravées sur les temples et les monuments funéraires. On a recueilli toutes ses variations pl. 26.2 (nos 1, 2, 3 et 4), et pl. 26.4 (nos 3, 4, 5, 6 et 7). La forme la plus simple (pl. 26.4, nos 6 et 7) se trouve constamment reproduite dans tous les textes hiératiques, sans aucune modification, telle qu’on la donne ici pl. 26.2, no 4. Réduit ainsi à ses véritables éléments, ce nom, composé des signes phonétiques ⲁ ou ⲟ, ⲧ et ⲙ, suivis parfois du signe de la voyelle ⲟⲩ[362], se prononçait ⲁⲧⲙⲟⲩ ou bien ⲟⲧⲙⲟⲩ, et par abréviation ⲧⲙⲟⲩ; car le signe initial, la feuille de roseau ⲁ ou ⲟ, se trouve fréquemment omis dans les légendes hiéroglyphiques[363]. La forme hiératique de ce nom divin n’offrant jamais de caractère équivalent au caractère figurant un traîneau, qu’on remarque assez habituellement dans le même nom écrit en signes hiéroglyphiques, établit suffisamment que ce caractère n’est qu’un simple déterminatif du sens même de ce nom, sans entrer pour rien dans sa prononciation. Quant au signe qui termine le groupe phonétique ⲁⲧⲙ (pl. 26.4, no 7), c’est encore un signe déterminatif du nom entier, et il appartient à la classe des caractères figuratifs, car il reproduit l’image même du dieu dont il accompagne le nom.

ⲁⲧⲙⲟⲩ est en effet habituellement représenté sous une forme tout humaine: ses chairs sont peintes de couleur rouge ou de couleur verte (pl. 26.2). Le dieu, assis sur un trône et tenant dans ses mains les insignes de la vie et de la bienfaisance divine, porte sur sa tête la grande coiffure royale, le pschent, symbole de la domination sur les régions supérieures et inférieures: cette coiffure dénote à elle seule l’étendue des attributions du dieu, et ne permet point de le ranger parmi les divinités d’un rang ordinaire; aussi le trouve-t-on toujours, dans les peintures ou les bas-reliefs représentant des scènes mystiques, associé à des divinités d’un ordre très-relevé.

Planche 26.

Un tableau funéraire, peint sur bois[364], nous montre le dieu Atmou ayant en main les emblèmes combinés de la bienfaisance, de la vie et de la stabilité, marchant immédiatement après le dieu Phré, et suivi du dieu Thoré, d’Osiris, d’Horus, ainsi que des deux divines sœurs Isis et Néphtys. Atmou conserve ce même rang dans la prière tracée au-dessous de ces images, prière dans laquelle chacune de ces six divinités est successivement invoquée. Une autre scène symbolique, peinte dans la troisième partie de tous les exemplaires complets du Rituel des morts, prouve aussi, non-seulement qu’Atmou tenait, dans le système théogonique égyptien, un rang supérieur à celui d’Osiris et des dieux de la troisième classe, mais encore que des divinités de la seconde, telles que Sôou et sa sœur Tafné, Sèv et sa sœur Netphé, ne marchaient qu’après lui dans la hiérarchie céleste. Il s’agit de la vignette de l’un des chapitres du Rituel des morts, intitulé Adoration au dieu Phré (le soleil), se mouvant dans sa bari; on y a représenté[365] le soleil, sous la forme de l’épervier sacré, dans un disque porté sur le vaisseau, et assisté de neuf divinités, dont la première est Atmou, après lequel sont assis les dieux et déesses de la seconde et de la troisième classe, que nous venons de citer. Le texte explicatif de cette scène symbolique, transcrit sur notre planche 26.4, no 2, porte en effet: Ceci est l’image de l’épervier divin dans la bari; la couronne des régions supérieures est sur sa tête; il est honoré par Atmou, Sôou, Tafné, Sèb, Netphé, Osiris, Horus, Isis et Néphtys. L’étude des monuments égyptiens nous a d’ailleurs appris que, dans toute peinture ou tout bas-relief, l’ordre dans lequel les divinités sont placées indique invariablement le rang et l’importance relative de chacune d’elles.

Il faut donc, d’après les faits précédemment exposés, considérer Atmou comme le chef des dieux de la seconde classe, et le placer immédiatement après le dieu Phré, le dernier des dieux de la première, dans le système théogonique égyptien, divinité avec laquelle Atmou se montre partout dans une liaison fort intime sous le rapport des attributions et des emblèmes; ses titres les plus ordinaires: Dieu grand[366], seigneur du monde matériel[367]; dieu grand, seigneur du ciel[368], l’assimilent en général aux êtres mythiques les plus importants, mais au dieu Phré ou le Soleil en particulier.

Il y a plus, un grand nombre de monuments démontrent l’identité de Phré et d’Atmou, ou, en d’autres termes, établissent clairement qu’Atmou n’est qu’une des nombreuses formes du dieu Phré qui, lui-même, n’était qu’une forme sensible d’Amon-Ra.

Notre planche 26, calquée sur une magnifique momie du Musée de Turin, nous offre ces deux divinités réunies en une seule, comme ne permet point d’en douter la légende hiéroglyphique ⲣⲏ-ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲏⲃ-ⲧⲟ, le dieu Ré-Tmou, seigneur du monde matériel, inscrite au-dessus de ce personnage, dont la tête est celle de l’oiseau sacré du soleil, l’épervier, unie à un corps humain, et dont les chairs sont de couleur verte, teinte souvent affectée au corps entier du dieu Atmou, lorsqu’on le représente sous une forme tout humaine[369]. Le fouet placé dans la main droite du dieu, et le pedum ou sceptre à crochet, qu’il tient de la gauche, expriment assez clairement les attributions incitatrices et modératrices de cette double divinité. La fille aînée du dieu Phré, la déesse Vérité ou Justice (Thmei), caractérisée par la plume d’autruche fixée à sa coiffure au moyen d’un riche diadème, obombre le dieu de ses ailes étendues, et rappelle l’idée des chérubins qui figuraient également avec leurs ailes éployées parmi les décorations de l’Arche d’alliance et celles du sanctuaire des enfants d’Israël.

Un nombre très-considérable de tableaux peints sur bois, ou de stèles d’adoration sculptées et de diverses matières, établissent cette combinaison de Phré et d’Atmou[370] en un seul être mystique, et sous le nom composé de Phré-Atmou, c’est-à-dire le Soleil-Atmou. Mais cette image sacrée reçoit quelques modifications, suivant que l’artiste a voulu indiquer dans cette forme complexe la prédominance de l’un ou de l’autre des éléments qui la constituent. Si l’acte d’adoration est plus particulièrement adressé à la forme de Phré qu’à celle d’Atmou, on représente le dieu avec une tête d’épervier surmontée du disque, debout et en mouvement, les jambes séparées[371], et couvert du court vêtement égyptien appelé schenti. Dans le cas contraire[372], d’étroites bandelettes enveloppent le corps entier du dieu, et lui donnent l’apparence d’une momie à tête d’épervier ornée du disque solaire. C’est là en quelque sorte la momie du dieu Phré lui-même. (Voir notre planche 26.3, calquée d’après un tableau peint sur bois, du Musée de Turin.)

Cette circonstance très-remarquable nous conduit directement à conclure que le dieu Atmou, considéré sous le rapport cosmologique, n’est autre chose qu’un symbole du soleil mourant, l’image mystique de l’astre du jour arrivé à la limite occidentale de l’horizon, et entrant dans l’hémisphère inférieur. On sait que les idées occident, nuit, mort et enfer, furent toujours en Égypte, comme en beaucoup d’autres contrées, dans une étroite connexion, et même presque identiques.

Planche 26.2.

L’autorité des monuments confirme pleinement cette conclusion. Il existe dans les Musées égyptiens de l’Europe, et en particulier dans ceux de Paris et de Turin, plusieurs tableaux, peints sur bois, contenant des actes d’adoration aux deux formes du soleil Phré et Atmou. Ces tableaux présentent une disposition toute particulière; le haut en est occupé par le disque ailé orné d’uræus[373], l’emblème du premier Hermès ou la lumière primitive; la partie inférieure contient une prière, plus ou moins étendue, adressée aux dieux Phré et Atmou, qui sont représentés séparément dans le milieu du tableau, debout, adossés, et recevant l’un et l’autre les offrandes de l’adorateur, dont l’image est figurée deux fois à cet effet. Phré tient toujours la DROITE du tableau, la GAUCHE étant toujours réservée à Atmou. Or les mots droite et ORIENT, gauche et OCCIDENT, sont synonymes dans l’écriture sacrée égyptienne; Phré est donc le soleil à l’Orient ou dans l’hémisphère supérieur, et Atmou le soleil à l’Occident ou dans l’hémisphère inférieur. Aussi parmi les peintures d’un cercueil de momie[374], représentant, à la droite et à la gauche, des cynocéphales adorant les emblèmes de Phré et d’Atmou, lit-on à la DROITE la formule: Adoration au dieu soleil dominant dans la station ORIENTALE du ciel; tous les humains tiennent la vie de sa lumière[375]; et à GAUCHE: Adoration au dieu soleil possesseur des biens dans la station OCCIDENTALE du ciel[376], possesseur des biens dans la contrée de Onkh (c’est-à-dire de la vie). Les titres donnés à ces deux divinités dans les tableaux d’adoration, sont absolument les mêmes sur un monument de ce genre existant au Musée royal du Louvre[377]. Le suppliant, un prêtre d’Amon-Ra roi des dieux, donne, par exemple, au dieu Phré les titres de dieu sauveur, dominant dans la station orientale du ciel, grand esprit, etc.; et au dieu Atmou, ceux de dieu sauveur, soleil Atmou, possesseur des biens dans la contrée de la vie; et ce dernier dieu y reçoit enfin la qualification bien remarquable de lion de la nuit[378] ou gardien vigilant de la nuit, si on veut prendre le lion dans un sens tropique.

Les deux points extrêmes de la course apparente du soleil, de l’Orient à l’Occident, se trouvent ainsi symbolisés sous les noms de Phré et d’Atmou; considérés métaphysiquement, l’un préside à l’hémisphère supérieur de l’univers toujours lumineux, habité par des essences éternelles; et l’autre est censé parcourir et gouverner l’hémisphère inférieur, siége des ténèbres, et qu’habitent des êtres soumis à une vie mortelle. Phré domine sur l’Orient, et Atmou sur l’Occident: au premier se rapporte l’œil droit symbolique, et au second l’œil gauche: de là vient aussi que, dans le Rituel funéraire, dont un des chapitres contient la consécration de chacun des membres du corps humain à l’une des divinités de l’Égypte, le défunt dit: Ma tempe DROITE appartient à l’esprit du soleil dans le jour, et ma tempe GAUCHE à l’esprit d’Atmou dans la nuit[379]; enfin dans les litanies d’Osiris et des autres dieux, lesquelles font partie du grand Rituel funéraire, le dieu Phré-Atmou est appelé le germe des autres grands dieux, ou le germe mâle des autres dieux grands[380]: une telle qualification dénote à elle seule l’importance de ce double personnage mythique.

On rencontre souvent parmi les objets tirés des catacombes de l’Égypte, de petites pyramides en pierre calcaire ou en granit, dont les quatre faces, chargées de sculptures, reproduisent toujours, à très-peu de chose près, les mêmes scènes; toutes sont évidemment relatives au soleil et à son culte: l’une des faces offre l’image en pied du dieu Phré hiéracocéphale ou celle de son épervier symbolique portant le disque au-dessus de sa tête; sur la suivante est le dieu Atmou, sous forme humaine, coiffé du pschent; la troisième représente le scarabée à ailes arrondies éployées, symbole constant du dieu Thoré; et sur la quatrième face se voit l’image de l’adorateur, souvent accompagné de plusieurs membres de sa famille, élevant ses bras suppliants vers la face sur laquelle est sculptée l’image de Phré, circonstance démontrant que celle-ci est bien la face initiale du monument, celle qui présente en effet la forme première du dieu soleil. Ces pyramides réunissent ainsi, dans une même adoration, toutes les formes symboliques du soleil; savoir, Phré, Atmou et Thoré; ce dernier, considéré cosmologiquement, n’est encore qu’une forme du même dieu: la plupart des tableaux et des stèles d’adoration au soleil ajoutent constamment en effet le nom de Thoré à ceux de Phré et d’Atmou.

Planche 26.3.

La seconde forme divine du soleil, Atmou, en sa qualité de recteur des régions inférieures, était supposé exercer une influence directe sur la terre et ses habitants. Les rois lui payaient en particulier un tribut constant d’adorations et d’hommages, et les grands monuments témoignent de ces actes de piété des Pharaons par les titres mêmes que prennent ces princes dans les inscriptions qui les décorent. Sur l’obélisque occidental de Louqsor, le pharaon Ramsès II est qualifié de roi deux fois aimable, comme Atmou. Le titre chéri d’Atmou a été donné à Ramsès-Sésostris, dans l’inscription qui décore la face occidentale du magnifique obélisque de la porte du Peuple à Rome; sur l’obélisque du Panthéon, le pharaon Apriès ou Ouaphré est traité de bien aimé d’Atmou dieu grand qui réside dans la contrée de la vie; l’obélisque de Saint-Jean de Latran, celui de Florence et celui de Monte-Citorio, honorent d’un titre analogue les anciens rois Mandouei, Ramsès-Sésostris et Psammétichus Ier. Le pouvoir royal fut mis sous la protection immédiate d’Atmou, qui accordait un long règne aux souverains qu’il voulait favoriser: c’est ce que l’on peut induire naturellement des titres de chef des attributions royales comme Atmou, et de roi possesseur des années comme Atmou, que prend Ramsès-Sésostris sur deux monuments très-remarquables[381]; une même induction doit résulter encore mieux du titre royal modérateur des modérateurs engendrés d’Atmou, donné à Ramsès II sur l’un des obélisques de Louqsor. On en doit conclure que les rois eux-mêmes furent mystiquement regardés comme des enfants d’Atmou, dont ils étaient les représentants sur la terre. Cela explique enfin la qualité de fils d’Atmou[382] dont se pare Ramsès-le-Grand dans les inscriptions des obélisques du Panthéon, de Florence, et de Tanis: sur ce dernier monument, dont le dessin m’a été communiqué par M. Pacho, le courageux explorateur de la Cyrénaïque, on traite le conquérant égyptien d’Aroéris puissant, fils d’Atmou, roi seigneur du monde, etc., Ramsès, etc.; et cette formule répond mot pour mot à l’une des formules initiales jadis sculptées sur un obélisque érigé par le même roi Ramsès, et dont Hermapion[383] a donné une traduction fidèle en ces termes: Απολλων κρατερος ΥΙΟΣ ΗΡΩΝΟΣ Βασιλευς οικουμενης ΡΑΜΕΣΣΗΣ, le puissant Apollon, fils de Héron, le roi du monde, Ramessès, etc. Cette traduction grecque a d’autant plus d’importance pour nous, qu’elle prouve (et c’est le seul témoignage à citer à ce sujet) que le dieu égyptien Atmou ne fut point tout-à-fait inconnu aux Grecs: on voit en effet par le texte précité qu’ils l’appelaient ΗΡΩΝ, Héron, nom qui n’a aucun rapport réel de son avec l’égyptien Atmou, mais auquel il serait tout aussi difficile d’attribuer une origine purement grecque: n’est-ce là que la transcription d’un nom ou d’un surnom égyptien d’Atmou, que l’on retrouvera peut-être dans quelque texte hiéroglyphique? c’est ce que nous n’oserons décider. Notre seul but, tout en notant cette synonymie, n’a été que de faire connaître l’influence directe que le dieu Atmou était censé exercer sur la terre et sur les rois qui la gouvernaient, d’après les idées égyptiennes.

Ce même dieu régissait encore l’une des plus importantes portions de l’hémisphère inférieur, l’Amenthès ou l’enfer égyptien, et les monuments qui lèvent toute espèce de doute sur cette nouvelle attribution d’Atmou, abondent dans les musées royaux de l’Europe, ainsi que dans les collections particulières. Nous citerons seulement ici un tableau, peint sur bois, appartenant au Musée royal du Louvre, et représentant le dieu Thoth-Psychopompe, conduisant l’ame d’une femme au pied du trône d’Atmou. Le dieu, assis, est coiffé de la moitié inférieure du pschent, et son corps paraît enveloppé de bandelettes comme celui d’une momie ordinaire[384]. Ajoutons qu’on a dessiné à l’entrée du cinquième tombeau royal à l’ouest dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes[385], un bas-relief présentant une scène d’un haut intérêt, dont nous traiterons plus en détail dans la suite: il suffit de dire ici qu’on y voit le dieu Atmou exerçant les fonctions de juge suprême des ames dans l’Amenti, et décidant de leurs futures transmigrations. On trouvera d’ailleurs dans le Rituel funéraire des preuves multipliées et irréfragables de l’influence directe que cette divinité était supposée exercer sur les ames des morts. Les défunts le traitent habituellement de père[386] dans les invocations qu’ils lui adressent, et le dieu lui-même prend le titre de père des personnages défunts, dans les légendes qui décorent certaines momies. On lit, par exemple, à côté d’une image d’Atmou peinte, ainsi que celles de plusieurs autres divinités, sur le cercueil d’une momie de femme du Musée royal: Voici ce que dit le dieu Atmou, seigneur du monde matériel, etc., à Ouaranès, fille de Pachopsch: Je suis venu te visiter, MOI QUI SUIS TON PÈRE[387]. Les autres dieux ou déesses peints sur ce même cercueil adressent des paroles analogues à la défunte, en se déclarant être la mère, le fils ou les frères de cette même défunte.

Ainsi les mythes égyptiens symbolisèrent dans le personnage d’Atmou le soleil à l’Occident, le soleil dans l’hémisphère inférieur, régissant en même temps les choses terrestres, et réglant le sort des ames dans les demeures infernales.

Planche 26.4.

MANDOU, MANDOU-RÉ, MANDOU-RI.
(MANDOULIS.)

L’utilité des inscriptions grecques recueillies avec tant de soin et de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et Gau parmi les ruines de l’Égypte, ne se borne point à l’accroissement de nos connaissances sur l’administration politique et sur l’état civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d’autant plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens, qu’elles viennent confirmer, en s’accordant avec eux, les résultats du même ordre antérieurement déduits de l’étude d’inscriptions conçues en anciens caractères égyptiens. L’explication de notre planche no 7 a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27 donnera un nouvel exemple des ressources qu’on peut trouver dans ce rapprochement.

D’après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M. Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l’ancienne Talmis) en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d’un dieu égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ Mandoulis; et un grand nombre d’actes d’adoration, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la divinité locale était Μανδουλις, personnage mythique auquel on donne constamment le titre de Κυριος, Seigneur, et celui de Θεος Μεγιστος, Dieu très-grand[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite, si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu principal du temple, au rang distingué qu’il doit nécessairement tenir parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l’édifice. Mais il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions antiques de l’Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui les décorent. Il a donc fallu recourir à d’autres moyens pour connaître les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu Mandoulis ou plutôt Mandouli, le Σ final de ce nom n’étant qu’une terminaison purement grecque. C’est par la lecture seule des légendes hiéroglyphiques inscrites à côté d’images de divinités, soit sur des monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu Mandouli, parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.

Je remarquai d’abord qu’une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques, le nom de Mand Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu se lit avec l’addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], Mandou, sur plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue d’ailleurs et ne permettant aucun doute sur l’exactitude de leur lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé Mand, ou plutôt Mandou, dans les textes hiéroglyphiques, était aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé Μανδουλι Mandouli dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j’eus retrouvé ce nom divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], Mandou-Ri ou Mandou-Li (Mandou-soleil), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans les différents dialectes de la langue égyptienne.

Ce nom sacré se lit constamment inscrit à côté d’un Dieu à tête d’épervier, ornée du disque solaire, surmontée de deux longues plumes. Ainsi le Dieu Mandou-Ri ou Mandou-Li réunissait en lui les caractères ou du moins les principaux insignes des deux grandes divinités de l’Égypte Amon-Ré (Amon-Soleil), et Phré ou Phri (le Dieu Soleil). Les images de Mandou-Li sont fréquemment reproduites dans les temples de l’Égypte, de la Nubie et de l’Éthiopie; celle qui est gravée sur notre planche 27, est tirée d’une stèle du musée royal de Turin.

Planche 27.

SÈB ou SEV.
(CRONOS, SATURNE.)

Nous avons déja fait connaître les formes variées du dieu Sovk, Sévék, Sébék, Sékeb, qu’honoraient spécialement les habitants du nome Ombite, ainsi que les relations marquées de ce personnage mythique avec le temps en général et le cours du soleil en particulier: Sévék, identifié avec cet astre sous un certain point de vue, appartenait à la classe des dieux célestes: c’était la forme primordiale du Saturne égyptien qui, par son incarnation sur la terre, revêtant des formes matérielles, devint une des divinités de la troisième classe, celle des dieux terrestres (ἐπιγείους) issus des dieux célestes. Le Saturne égyptien, dieu incarné, l’un des dynastes qui, disait-on, avait régné sur l’Égypte dans les temps primitifs et avait laissé le trône à ses enfants Osiris et Isis, prenait le nom de Sév, Siv ou Sèv, et celui de Kèb ou Kév (lég. no 6); ce qui, dans les monuments originaux, distingue habituellement la forme terrestre ou secondaire de la forme céleste ou primordiale adorée sous les noms de Sévék et Sékeb. Les légendes hiéroglyphiques sculptées à côté des images de Sévék dans le grand temple d’Ombos, constatent fréquemment du reste l’identité d’essence de ces deux formes divines.

L’orthographe du nom propre du Saturne terrestre varie d’un monument à l’autre, et souvent aussi dans une même inscription. Ce nom étant phonétique, se compose de l’œuf et de la jambe (lég. no 2), ou de l’oie et de la jambe (lég. no 3), ce qui donne les éléments ⲥⲃ, ⲥⲩ, ⲥⲟⲩ. D’un autre côté on l’exprimait symboliquement par l’image d’une étoile suivie du déterminatif figuratif (lég. no 4) ou symbolique (lég. no 5) des noms propres de divinités. Le rapprochement de ces deux noms nous conduit naturellement à la prononciation du nom phonétique: si l’on considère en effet que l’étoile, ⲥⲓⲟⲩ, siou en langue égyptienne, fut l’emblême spécial du temps[393], et que le mot temps, dans cette même langue, ⲥⲏⲩ, sèv ou siv en dialecte thébain et ⲥⲏⲟⲩ, séou ou siou en dialecte memphitique, offre avec le mot ⲥⲓⲟⲩ, (siou) étoile, une grande analogie d’orthographe et de prononciation, on comprendra d’autant mieux la présence de l’étoile dans le nom symbolique du Saturne égyptien, et nous reconnaîtrons l’ancienne orthographe du mot ⲥⲏⲩ, sév ou siv, LE TEMPS, dans les légendes hiéroglyphiques phonétiques (nos 2 et 3); seb, sév ou siv, nom ordinaire du Cronos ou Saturne des mythes sacrés de l’Égypte.

Le dieu Sév, tel que le présente notre planche 27.2, fut souvent reproduit sur les monuments de sculpture égyptienne: la tête du dieu est couverte du diadème Toscher emblême de sa domination sur la région inférieure ou le monde matériel, qui se combine en même temps avec la coiffure Otf, commune à plusieurs autres divinités. Un bas-relief du temple de Philæ[394] représente le Saturne égyptien ainsi caractérisé, recevant avec son épouse Natphé l’encens que leur présente Ptolémée Philométor; dans un autre tableau du temple de Kalabsché, Sév portant ces deux coiffures combinées au-dessus du klaft ou coiffure ordinaire des Égyptiens, a été figuré assis avec Natphé et le jeune dieu Manrouli leur arrière-petit-fils. Enfin un sarcophage de pierre calcaire appartenant au Musée du Louvre et couvert de riches et nombreuses décorations sculptées avec soin, nous montre le dieu Sév debout, levant sa main droite en signe de protection, et tenant dans sa main gauche une grande faux droite, sorte d’arme ou d’instrument qui, rappelant la harpé du Cronos des Grecs, et la faux du Saturne italiote, fournit une nouvelle preuve des nombreux emprunts faits par les peuples de l’Occident aux mythes sacrés et aux formes du culte des anciens Égyptiens.

La légende (no 1) qui accompagne le dieu, ⲥⲃ ⲡⲧϥⲉ ⲛⲛⲧⲣ, signifie Sév le père des dieux; mais ce titre ne doit s’entendre que d’une manière restreinte, comme nous l’établirons dans un autre article relatif à ce même personnage mythique.

Planche 27.2.

SEVEN, SAOVEN ou SOVAN.
(ILITHYA, JUNON-LUCINE.)

Parmi les plus anciennes divinités adorées par les Égyptiens, Diodore de Sicile nous fait connaître une déesse qu’il désigne sous le nom purement grec d’Εἰλειθυία[395]: c’est le personnage mythologique nommé Lucine ou Junon-Lucine par les Romains. Quelle que soit la défiance avec laquelle nous devions adopter les assimilations multipliées que les Grecs ont faites de leurs divinités nationales avec celles qu’on adorait en Égypte, et qu’ils ont presque toujours désignées par des noms grecs, il ne faut cependant pas négliger de recueillir leurs assertions, parce qu’elles peuvent nous aider à faire des distinctions importantes, et surtout à établir une sorte d’ordre et de classification dans le nombre si considérable d’êtres mythiques dont les monuments égyptiens nous offrent les images.

L’existence d’une cité égyptienne nommée Ειληθυια πολις[396], ville d’Ilithya, par toute l’antiquité grecque, et Lucinæ oppidum[397] par les écrivains latins, prouve d’ailleurs que les Égyptiens rendaient un culte spécial à une divinité dont les attributions eurent des rapports assez marqués avec celles des déesses Ilithya et Lucine qui, chez les Grecs et les Romains, présidaient aux travaux de l’enfantement. Cette ville était située dans la Haute-Égypte, au midi de Thèbes.

Si nous en croyons Plutarque qui s’étaye de l’autorité de Manéthon[398], c’est dans ce lieu même que l’on immolait, sans doute en l’honneur de la déesse, les hommes dits Typhoniens (Τυφωνίους), et que leurs cendres étaient jetées au vent; mais il me semble probable que le philosophe de Chéronée transporte par erreur à Ilithya la scène de ces sacrifices barbares que, selon Manéthon[399], le Pharaon Amôsis (celui qui chassa les pasteurs ou Hyk-Schôs de l’Égypte) trouva établis dans la ville d’Héliopolis, sacrifices qu’il abolit formellement par une loi. Des pratiques aussi atroces n’entraient nullement, en effet, dans le génie naturel de la nation égyptienne. Hérodote s’explique, du reste, assez formellement contre l’existence des sacrifices humains dans l’ancienne Égypte[400].

Un passage très-important d’Eusèbe de Césarée, relatif à la même ville, nous conduit naturellement à déterminer sous quelles formes les Égyptiens représentèrent celle de leurs déesses, que les Grecs assimilèrent à leur Ilithya. Cet auteur, auquel nous devons déja de si utiles renseignements, affirme que, dans la ville égyptienne d’Ilithya, la principale divinité fut adorée sous la forme d’un vautour femelle volant, dont le plumage était formé de pierres précieuses[401].

Les nombreux témoignages rapportés dans l’explication de plusieurs de nos planches précédentes[402], ont suffisamment établi que le vautour fut, dans la partie symbolique de l’écriture égyptienne sacrée, le symbole de la maternité: et le fait seul que la déesse éponyme de la ville d’Ilithya était emblématiquement représentée par ce même oiseau, justifie en quelque sorte le nom que les Grecs ont donné à cette divinité qui, comme leur propre Ilithya, présida sans doute aux enfantements et fut la divinité protectrice de la maternité. Nous avons vu également que le vautour était spécialement consacré à la mère divine, Neith, qui fut à la fois et la Minerve et la Junon égyptienne[403]; et il devient évident que la déesse égyptienne adorée à Ilithya, ne put être qu’une des formes ou des modifications de Neith. C’est ainsi que la Lucine des Romains était la même que Junon (IVNO LVCINA). Cela explique aussi pourquoi l’Ilithya égyptienne a pu être désignée, par quelques auteurs, sous le nom également grec de Héra (Junon)[404].

Planche 28.

On apprend, en effet, par les monuments de style égyptien, que le vautour fut consacré à deux déesses qui, au premier examen, peuvent paraître deux divinités différentes; mais l’échange fréquent de leurs noms, soit phonétiques, soit symboliques, ainsi que la communauté de leur emblême, prouvent assez que ces deux divinités sont identiques, et que leurs formes et attributs se concentrent en un seul et même personnage mythique.

L’une est Neith, la première émanation d’Amon-Ra, la mère divine ou la mère céleste, dont la coiffure pschent est l’insigne habituel; l’autre divinité qui, comme Neith, porte le titre de mère divine, se distingue ordinairement par la seule partie supérieure du pschent flanquée de deux feuilles de couleurs variées. Cet emblême est placé sur la tête de cette déesse, que recouvre déja le vautour symbole de la maternité. (Voyez planche 28.)

Lorsque les noms et titres de Neith n’accompagnent point l’image de cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments phonétiques, la plante S, la jambe humaine B, OU ou V, et le vase N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi l’insertion du signe de genre ⲧ (le segment de sphère), se plaçant au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ, ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., nos 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d’ordre dans les éléments, inhérentes à la nature même de l’écriture hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent à grouper d’une manière plus agréable pour l’œil, les signes destinés à exprimer un même mot ou une même idée. Mais partout où le nom de la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe après l’autre, l’ordre des éléments est invariable, la plante est le premier signe, la jambe humaine le second, et le petit vase le troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons donc ainsi l’ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le nom propre de l’Ilithya égyptienne, qui pouvait se prononcer Seven, Saouen, ou Souan.

Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l’offre notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de l’Égypte et de la Nubie. L’Ilithya égyptienne se montre dans les bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec Bouto, qui est la nourrice des dieux, un des souverains de l’Égypte[405]. Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage encore de la nourrice des dieux. On la retrouve parmi les divinités figurées sur la face latérale de l’est du grand temple d’Athyr (Vénus), à Dendera[407]; enfin, la Commission d’Égypte a copié sur le même monument une magnifique image de Souan (Ilithya), coiffée du vautour surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second vautour, figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses ailes plusieurs fois repliées[408].

Planche 28.2.

Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la Description de l’Égypte, sous le rapport mythologique, est sans contredit l’un de ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409]. Il est à regretter qu’ici, comme en beaucoup d’autres occasions, le temps n’ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé exact des personnages seuls suffit à la discussion actuelle. Ce tableau représente une femme dans les douleurs de l’enfantement, et à l’instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d’autres femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne peut être qu’une déesse, puisque des divinités semblent compatir à ses douleurs. Je n’ose décider encore si cette scène est relative à la déesse Netphé (la Rhéa des Grecs), donnant le jour, pendant la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris, Nephthys et Typhon; mais il est visible que l’accouchée est assistée dans ses souffrances par Amon-Ra lui-même le père de tous les dieux, suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse Souan, l’Ilithya égyptienne, la protectrice des mères en travail. De plus, le scarabée, emblême de la génération et de la paternité, ainsi que les vautours de la déesse Ilithya, emblêmes de la maternité, voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse Souan fussent plus clairement caractérisées.

Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, Libératrice des Femmes, Amie des enfants, Accélératrice de l’accouchement, et de Δαίμων πολυώνυμε, Génie à plusieurs noms, se montre sur les monuments égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de Souan, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes symboliques sous lesquelles l’ancienne Égypte adorait aussi cette grande déesse.

On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d’un cercueil de la collection de M. Thedenat) l’Ilithya égyptienne représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente, mais avec celle de son oiseau sacré, le vautour, signe perpétuel des idées mère et maternité dans les textes hiéroglyphiques et dans les anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont toujours vertes, et sa coiffure est ornée d’un diadême ou de longues bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l’animal sous la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant encore dans les ruines d’El-Kab (la ville d’Ilithya), montrent aussi cette divinité Gypocéphale; mais ni la Commission d’Égypte, ni les autres voyageurs n’ont dessiné jusqu’ici aucun de ces tableaux religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des grottes voisines.

Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux de l’Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a cru que l’Ilithya égyptienne ne fut point une divinité distincte de Bubastis[410]. Mais il n’a pas assez remarqué sans doute que Diodore de Sicile nomme Ilithya parmi les plus anciens personnages mythiques adorés en Égypte, Αρχαιοι θεοι[411], expression qui, dans Diodore, indique, comme dans le texte d’Hérodote, les premiers nés d’entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait convenir à Bubastis, fille d’Osiris et d’Isis dieux de la troisième classe, et petite-fille de Cronos que les Égyptiens appelèrent le plus jeune des dieux de la seconde classe. Ilithya, l’une des formes de Neith, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé. Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l’Artémis Égyptienne Souan (ou l’Ilithya Égyptienne) put avoir certaines attributions communes avec cette déesse de la troisième classe. C’est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels Ilithya est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin, m’a offert, en effet, la singulière image de l’Ilithya égyptienne reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la tunique de la statue, et au milieu d’une foule d’autres représentant la plupart des divinités de l’Égypte, est accompagnée de son nom propre hiéroglyphique Souan (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de vautour, tient dans sa main droite un arc et une flèche, armes ordinaires de l’Artémis des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans conclure de ce fait que l’Ilithya égyptienne présidait aux plaisirs de la chasse comme l’Artémis grecque et la Diane latine, nous devons conclure qu’il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne semblent le promettre.

Planche 28.3.

THÔOUT, THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS.

Le premier Thoth, Hermès trismégiste[413], l’Hermès céleste ou l’intelligence divine personnifiée, le seul des êtres divins qui, dès l’origine des choses, comprit l’essence du Dieu suprême, avait, selon les mythes sacrés de l’Égypte, consigné ces hautes connaissances dans des livres qui restèrent inconnus jusqu’à ce que le Démiurge eût créé les ames, et par suite l’univers matériel ainsi que la race humaine. Le premier Hermès avait écrit ces livres en langue et en écriture divines ou sacrées[414]; mais après le Cataclysme, lorsque le monde physique fut réorganisé et reçut une nouvelle existence, le créateur prenant pitié des hommes qui vivaient sans règle et sans lois, voulut, en leur donnant l’intelligence et une direction salutaire, leur tracer la voie qui devait les ramener dans son sein dont ils étaient émanés. Ce fut alors que se manifestèrent sur la terre Isis et Osiris, dont la mission spéciale fut de civiliser l’espèce humaine. Ces deux époux avaient pour associé et pour conseiller fidèle, Thoth, nommé aussi Thoyth par les Grecs, le second Hermès, qui n’était toutefois qu’une incarnation du premier, ou l’Hermès céleste manifesté sur la terre.

Tout ce que tentèrent Isis et Osiris pour tirer les humains de l’état sauvage, fut ou suggéré ou approuvé par Thoth, et c’est à ce second Hermès que les Égyptiens se croyaient redevables de toutes leurs institutions sociales. Ce dieu passait pour fils d’Agathodæmon[415]. Les hommes étaient encore réduits, comme les animaux, à ne manifester leurs sensations que par des cris confus et sans liaison; Thoth leur apprit une langue articulée, et imposant des noms à tous les objets[416], il donna à chaque individu le moyen de communiquer ses pensées et de s’approprier celles des autres. Il fit plus: il enseigna à les fixer d’une manière durable, en inventant l’art inappréciable de l’écriture; il organisa l’état social, établit la religion, et régla les cérémonies du culte; il fit connaître aux hommes l’astronomie et la science des nombres, la géométrie, l’usage des poids, des mesures et de la monnaie. Non content de satisfaire à tous les besoins de la société humaine par ces importantes et utiles créations, le second Hermès s’occupa aussi de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la vie: il inventa la musique, fabriqua la lyre, à laquelle il ne donna que trois cordes, et institua les exercices gymnastiques. C’est ce même dieu enfin, qui fit connaître aux hommes l’architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts utiles[417].

La langue et l’écriture inventées par Thoth et communiquées aux hommes par cette divinité bienfaisante, différaient de la langue et de l’écriture des dieux, dont s’était servi le premier Hermès pour rédiger ses livres. L’écriture employée par le second Hermès est appelée hiérographique par Manéthon[418], parce qu’elle servit d’abord à écrire les livres sacrés, dont ce dieu confia la garde à la caste sacerdotale qui lui devait, dit-on, son organisation et toutes les connaissances dont elle fut la dépositaire et la dispensatrice. Il paraît même que cet instituteur des hommes réserva pour cette caste seule un certain ordre de notions, entre autres, celle de la véritable longueur de l’année, 365 jours un quart, et de la période de quatre années dont la dernière était bissextile[419]. Les prêtres égyptiens reconnaissaient ce dieu pour l’auteur des livres sacrés que chacun d’eux devait posséder à fond, en totalité ou en partie, selon l’ordre de ses fonctions et son rang dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth, au nombre de quarante-deux, renfermaient toutes les règles, tous les préceptes, et tous les documents relatifs à la religion, au culte, au gouvernement, à la cosmographie, à la géographie, à tous les arts et à toutes les sciences; en un mot, ces livres sacrés, dont les titres nous ont été conservés[420], formaient une véritable Encyclopédie égyptienne.

Les Égyptiens, qui considéraient le second Hermès comme un dieu manifesté, et nullement comme un roi terrestre divinisé, ainsi que le prétend Athénagore[421], représentèrent habituellement cet instituteur divin de leur civilisation, sous une forme humaine, mais avec une tête d’Ibis, ainsi qu’on le voit figuré sur notre planche, No 29. La tête de l’oiseau, couverte de la coiffure égyptienne ordinaire et peinte en bleu, est surmontée des cornes de bouc, communes à la plupart des dieux protecteurs, et soutenant des Uræus, un disque et d’autres emblèmes qui varient suivant les différents points de vue sous lesquels on considérait le second Hermès. La légende No 1 signifie Thôout ou Thouti, seigneur des divines écritures ou des écritures sacrées, dont ce dieu fut l’inventeur; la seconde légende exprime les idées Thôout, grand et grand (deux fois grand)[422], seigneur des huit régions. Le titre deux fois grand, presque toujours inscrit à côté des images du second Hermès, Thoth-ibiocéphale, le distingue du premier Hermès, Thoth-hiéracocéphale, surnommé Trismégiste (trois fois très-grand).

Planche 29.

THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS, EN RAPPORT AVEC LA LUNE.

Il paraîtrait, d’après le passage précité de Manéthon[423], que les deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ Thôth, que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ Thôout, comme étant le nom du premier mois de l’année égyptienne, mois éponyme de ce même dieu, ainsi que nous l’ont appris les anciens[424]. Si l’on adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon, le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en dialecte thébain), qui signifie mêler, tempérer par un mélange; et l’appellation Thôth, miscens, temperans, se rapporterait très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d’abord sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu’il voulait lui donner, en la mêlant avec l’eau (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et ΘΟΥΩΤ, qui signifie congregare, in unum colligere, et d’où dérivent ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les colléges de prêtres, les réunions religieuses appelées panégyries par les Grecs. Les deux Thôout ou Hermès rassemblaient en effet dans eux-mêmes toutes les sciences divines et humaines, et leur nom s’explique bien naturellement encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d’attribuer religieusement à Thoth seul les découvertes scientifiques faites par tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou personnification dans les mythes sacrés.

L’ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la tête, était consacré à ce dieu, parce qu’il fut, dans l’écriture hiéroglyphique, le signe symbolique de l’idée cœur (Καρδία)[426]. Les Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l’ibis et le cœur, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot qui se prenait dans la double acception de cœur et d’intelligence ou intellect[427]; l’ibis, symbole du cœur et signe du mot Hèt, devait donc devenir l’emblème de Thoth que l’on considérait comme l’arbitre souverain du cœur et de l’intelligence humaine, Πάσης καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (Voy. la note 4, ci-dessus.)

Ce n’est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses bienfaits, que Thoth-deux-fois-grand, ou le second Hermès, exerçait directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu’après avoir civilisé notre planète, Thoth avait établi sa demeure dans le globe lunaire, et qu’il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428]. Ce dieu paraît, d’après les monuments, avoir été considéré comme ayant des rapports très-intimes avec le dieu-lune, et avec l’astre de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et assez fréquemment, Thôth-ibiocéphale soutenant dans ses mains le disque lunaire, et occupant le haut d’un escalier mystique formé de quatorze degrés, sur chacun desquels est placée une divinité de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d’ibis de ce dieu est surmontée du croissant et du disque lunaires, comme on peut le voir sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d’après des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM. Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l’œil qui fut un des symboles de la lune aussi bien que du soleil. Enfin, les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les mythes sacrés, d’après lesquels, par exemple, le dieu des sciences jouant aux dés avec le dieu-lune, lui gagna la 70e partie de ses illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu’il ajouta aux 360 de l’année. Ces jours, nommés épagomènes, étaient fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L’oiseau de Thôth, l’ibis, était également consacré à la lune[430], parce qu’une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et l’autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins plongé dans l’obscurité.

Planche 29.2.

THOTH DEUX FOIS GRAND,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE.

Il en était du Thoth des Égyptiens, comme de l’Hermès des Grecs: ce fut l’être mythique auquel on attribua les fonctions les plus nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet, le Thoth céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui porte le surnom de trois fois grand, associé d’abord à l’œuvre de la création de l’univers et renfermant en lui-même toute la science des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s’incarne ensuite pour civiliser l’espèce humaine, et se lie ainsi à un corps matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons, connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation sociale régulière, imitation imparfaite de l’ordre qui règne dans les régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à l’accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet astre, le dieu Pooh (ou Lunus), était considéré par les anciens Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui, ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents dans le vague des airs, jusqu’à ce qu’elles fussent appelées à animer de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs fautes passées, et sortir de la zône de l’air terrestre et agité, pour passer dans la troisième zône de l’univers où régnait un air pur et léger. C’était dans ces deux zônes, ou divisions du monde, partagées en vingt-quatre régions ou contrées (χώρας) situées entre la terre et la lune, que le dieu Lunus exerçait directement son influence: il avait pour conseiller le dieu Thoth, qui présidait plus spécialement à la seconde zône ou division du monde, celle de l’air agité, qui se divisait en huit régions immédiatement situées au-dessus des quatre régions de la TERRE[432]. Cette zône de Thoth dépendait de l’empire lunaire, qui comprenait aussi une zône supérieure, celle de l’air pur, subdivisée en seize autres régions. Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS, qui accompagne constamment les images de Thoth Ibiocéphale dans les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte à cette direction des huit régions de la seconde zone du monde, habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait encore pourquoi le nombre huit est particulièrement consacré à Thoth; et il n’est point hors de vraisemblance que la grande ville d’Hermès dans l’Heptanomide, qui porta le nom de Schmoun[434], c’est-à-dire, huit, nom transcrit par les Arabes sous la forme du duel Aschmounaïn, a été ainsi appelée par allusion aux huit régions des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.

Quoi qu’il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth Ibiocéphale, comme à l’Hermès des Grecs, la direction des ames que la mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans les peintures des momies, tenant dans ses mains l’emblême de la partie inférieure du monde, qui comprenait dans ses limites une portion du ciel et l’Amenti, lieu où les ames étaient jugées par Osiris. Le nom écrit de la partie inférieure de l’univers se compose, dans les textes hiéroglyphiques, d’une plume, du segment de sphère lié au signe recourbé qui exprime l’articulation S. C’est ce même nom, dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot égyptien PESÈT qui signifie partie inférieure, que tient dans sa main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer seulement qu’une portion du signe recourbé a été prolongée outre mesure pour donner à ce groupe de lettres l’apparence d’un sceptre dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples d’images d’objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s’accommoder à l’effet général d’une composition, sont fort communs sur les monuments égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique exprimant la partie inférieure du ciel et du monde en général, prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le no 2, accrue de trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme no 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah, au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d’homme à tête d’épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point diamétralement opposé, se trouve le nom de la partie supérieure du ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points extrêmes, passe par les pieds postérieurs du taureau et par la tête du scorpion.

Planche 29.3.

THOTH PSYCHOPOMPE,
LE SECOND HERMÈS DANS L’AMENTÉ.

Le Thoth égyptien Ibiocéphale, compagnon fidèle d’Osiris tant que ce dieu resta dans le monde pour adoucir les mœurs des hommes, n’abandonna point ce dieu lorsque, ayant terminé sa mission sur la terre, il alla établir son tribunal et sa demeure dans l’Amenté (l’enfer des Égyptiens), lieu où se réunissaient les ames pour rendre compte de leur conduite, et d’après le résultat de cet examen, être réparties dans les diverses régions célestes, ou rentrer dans des corps matériels en expiation de leurs fautes. Thoth fut, après Osiris, le premier personnage de ce lieu terrible, où les destinées des ames étaient réglées à chacune de leurs transmigrations sous forme humaine. Les peintures qui décorent les manuscrits funéraires, les cercueils et enveloppes des momies, et les bas-reliefs des catacombes de l’Égypte, ne permettent aucun doute à cet égard; tout nous montre le dieu Thoth remplissant auprès des ames, diverses fonctions qui l’assimilent complètement à l’Hermès Psychopompe des Grecs.

Le dieu à tête d’Ibis est en effet représenté dans les scènes mythiques peintes sur les enveloppes des momies et relatives au jugement de l’ame, conduisant par la main le défunt ou plutôt son ame figurée sous les apparences du corps qu’elle vient de quitter, devant la balance infernale, ou aux pieds du trône d’Osiris dominateur de l’Amenté. J’ai reconnu cette scène sur plusieurs momies, sur deux entre autres, dont l’une appartient au cabinet du Roi, et l’autre à la précieuse collection de M. Durand.

Souvent aussi le dieu Thoth semble instruire les ames et les préparer à l’effrayante épreuve qu’elles ont à subir, leurs actions allant être pesées dans l’équitable balance de l’Amenté. Ce sujet est figuré en grand sur un des bas-reliefs du tombeau royal du Pharaon Phtah-ousireï-mèn, découvert à Thèbes par le célèbre voyageur Belzoni dont la perte récente, au moment même où il allait décider le plus important des problèmes relatifs à la géographie de l’Afrique intérieure, sera à jamais regrettable et vivement sentie par tous ceux qui accordent une estime bien méritée au courage réfléchi qui se dévoue généreusement au progrès de la science.

La plus grande partie des grandes scènes peintes, placées au commencement ou à la fin des manuscrits funéraires soit en écriture hiéroglyphique, soit en écriture hiératique, et qui représentent la Psychostasie et le jugement des ames par Osiris, nous offrent le second Thoth debout devant le trône du juge suprême, et dans l’attitude qu’on lui voit sur notre planche 29.4. La tête du dieu est celle d’un Ibis, ordinairement peinte en noir, d’où l’on pourrait inférer peut-être que l’Ibis blanc était plus spécialement consacré à Thoth considéré dans ses attributions relatives aux globes de la lune et de la terre, et l’Ibis noir à ce même dieu réglant le sort des ames dans l’Amenté, l’enfer ou la région ténébreuse. La tête d’oiseau qui remplace la tête humaine de Thoth, est couverte de la coiffure égyptienne ordinaire, et n’est surmontée d’aucun symbole particulier: le dieu tient dans sa main gauche une tablette rectangulaire pareille à celles qu’on a découvertes depuis peu dans les catacombes égyptiennes, et qui, portant vers leur partie supérieure deux cavités destinées à recevoir des pains de couleur noire et rouge, et sur leur milieu, des rainures pour des pinceaux, ont été facilement reconnues pour un ustensile de peintre ou d’écrivain. On a donné à ces tablettes, qui portent presque toutes des légendes hiéroglyphiques, le nom de palette: Thoth est figuré traçant avec un roseau ou un pinceau qu’il tient dans sa main droite, des caractères sur la tablette qui, combinée avec le pinceau et un petit vase renfermant soit de l’encre, soit de l’eau pour délayer les couleurs, forme le groupe hiéroglyphique tropique[436] exprimant les idées Écrire et Écriture, idées dont les mots Shai, Sah, ou bien Skhai et Sakh étaient les signes dans la langue orale.

Ainsi c’est la science divine personnifiée qui perscrutait la vie passée des ames et présentait le résultat écrit de cet examen au dieu bienfaisant par excellence, Osiris, dont la bouche sainte prononçait la sentence. J’ai reconnu dans les peintures des manuscrits les plus soignés, que le caractère inscrit par Thoth sur la tablette, était le signe recourbé[437], l’une des formes de la consonne S dans l’écriture hiéroglyphique. Comme on ne pourrait présenter que des conjectures sur le sens de cette lettre initiale, j’ai cru devoir me borner à reconnaître le fait seulement.

Planche 29.4.

L’IBIS,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH LE SECOND HERMÈS.

L’instituteur des sciences et des arts, le Dieu qui civilisa l’espèce humaine, avait pour emblème l’Ibis, oiseau dont les archéologues et les naturalistes modernes ont eu beaucoup de peine à reconnaître le genre et l’espèce, puisqu’on le confondit d’abord avec le Héron et la Cigogne, malgré le nombre immense de ses images gravées sur les monuments égyptiens existants en Europe. Bruce et les savants de l’expédition française en Égypte ont, depuis, retrouvé ce même oiseau vivant, en Éthiopie comme en Égypte. M. Cuvier lui a conservé le nom d’Ibis, et l’a rangé dans le genre Numenius.

Les Égyptiens connurent deux espèces d’Ibis qui, toutes deux, jouaient un rôle important dans les mythes sacrés. La première, l’Ibis blanc, connu en Éthiopie sous le nom d’Abou-Hannès, et en Égypte sous celui d’Abou-Mengel, a une partie de la tête et toute la gorge dénuées de grandes plumes; son plumage est blanc, à l’exception de la tête, du cou, de l’extrémité des ailes et de la queue, qui sont de couleur noire. Celui de la seconde espèce, l’Ibis noir appelé Hareiz par les habitants actuels de l’Égypte, est d’un noir à reflets très-riches, verts et violets; le dessous du corps est d’un noir cendré qui devient marron foncé dans les vieux individus[438]. L’Ibis blanc était consacré à Thoth ainsi qu’à la Lune[439], astre dont ce Dieu paraît avoir été considéré comme le régulateur: car, suivant le dire des Égyptiens, cet oiseau s’occupe de ses œufs pendant toute la durée de la croissance et de la décroissance de la lune. Il accommodait son régime d’après ses phases; on ajoutait même que ses intestins se resserraient toujours au déclin de l’astre, et reprenaient toutes leurs dimensions lorsque la lune reparaissait brillante de toute sa lumière[440].

Comme le Dieu Thoth, l’Ibis affectionnait particulièrement l’Égypte; il habitait de préférence cette contrée, la plus humide de toutes, de la même manière que Thoth avait fixé sa demeure dans la lune, la plus humide des planètes, suivant les Égyptiens. Selon Ælien, si quelqu’un emportait de force ou par surprise un Ibis hors de l’Égypte, cet oiseau se laissait mourir de faim, et se vengeait ainsi de ses ravisseurs, en leur montrant l’inutilité de leurs efforts pour l’éloigner du pays qu’il aime exclusivement. Du reste, l’Ibis représentait convenablement le plus sage et le plus savant des Dieux, s’il est vrai, comme le disaient les Égyptiens, que les Ibis marchent d’une manière grave et posée, comme une jeune vierge, ne cheminant que pas à pas[441].

C’est principalement la première espèce d’Ibis, l’Ibis blanc, qui fut vénérée et nourrie avec soin par l’Égypte entière: c’est celle, du moins, dont l’image est la plus fréquente dans les peintures et les sculptures de style égyptien. Presque toutes les momies d’Ibis, ouvertes et observées avec soin, ne présentent que l’espèce blanche; d’où il résulte que l’Ibis blanc était l’oiseau favori de Thoth, son symbole et celui de la lune sur la terre. Le Dieu et l’oiseau étaient tellement identifiés dans les idées égyptiennes, qu’on attribuait le principe de la connaissance des nombres et des mesures à l’Ibis même[442], et que son pas était devenu un étalon métrique.

Les récits populaires attribuaient surtout à l’Ibis noir la destruction des serpents ailés. Ces serpents venaient de l’Arabie; les Ibis noirs se postaient, dit-on, sur les frontières de l’Égypte, combattaient ces redoutables ennemis, et les empêchaient de pénétrer dans l’intérieur du pays[443]. Hérodote prétend avoir vu des amas immenses d’os et d’arêtes de ces serpents détruits par les Ibis noirs[444]. L’antiquité entière a reproduit cette assertion d’après le père de l’histoire; mais les connaissances positives que la science moderne possède de la constitution et des habitudes des deux espèces d’Ibis, ne permettent d’attacher aucune confiance à cette opinion sur l’oiseau consacré à Thoth, considéré comme le sauveur de l’Égypte parce qu’il détruisait de dangereux reptiles, les sauterelles, les chenilles, et éloignait les maladies contagieuses[445]. On disait aussi que l’Ibis blanc rendait un service semblable à l’autre extrémité de l’Égypte vers l’Éthiopie, en empêchant les serpents des pays méridionaux d’entrer sur la terre sacrée. Ainsi, dans la croyance vulgaire, l’Égypte était défendue contre les reptiles venimeux par les deux espèces d’Ibis; les Ibis noirs défendaient les frontières vers le nord, et les Ibis blancs les frontières du sud.

L’Ibis blanc fut nourri dans les temples et dans les maisons particulières, comme l’image vivante de Thoth sur la terre: lorsque ces animaux mouraient, on déposait leurs corps, embaumés avec soin, dans des catacombes, soit à Hermopolis magna, dont les médailles portent la figure de cet oiseau[446], soit dans d’autres lieux de l’Égypte et surtout dans le voisinage de Memphis, où existe encore une incroyable quantité de momies de cette espèce d’oiseau, puisqu’on les y a comptées par milliers.

Planche 29.5.

LE CYNOCÉPHALE,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH.

L’un des emblêmes les plus connus du dieu Thoth ou le second Hermès, fut une grande espèce de singe que la ressemblance de sa tête avec celle d’un chien, fit nommer Cynocéphale, Κυνοκέφαλος, par les Grecs qui, peut-être en cette occasion, traduisirent tout simplement le nom Égyptien de cet animal. Le Cynocéphale fut consacré à Thoth, l’Hermès Égyptien, l’inventeur des lettres, parce que, disait-on, une certaine classe de ces animaux connaissait réellement l’usage des lettres[447]. Cette croyance absurde semble s’être conservée fort long-temps en Égypte, puisqu’on lit dans un manuscrit copte-thébain du Musée Borgia[448], contenant le récit des actes de saint Barthélemy, que ce prédicateur de la foi quitta la religion des ichthyophages pour se rendre dans le pays des Parthes, accompagné de Christianus homme-cynocéphale (ⲣⲱⲙⲉ ⲛϩⲟⲛⲟⲩϩⲟⲟⲣ).

Aussitôt qu’un Cynocéphale était introduit dans un temple de l’Égypte, un prêtre, dit Horapollon[447]), lui présentait une tablette, un roseau et de l’encre, pour éprouver s’il était réellement de la race de ces Cynocéphales qui connaissaient l’art de l’écriture. Quelque ridicule que soit cette assertion d’Horapollon, il n’en reste pas moins prouvé que tel était en effet le préjugé vulgaire, car les monuments offrent des représentations parfaitement analogues. On trouve, par exemple, parmi les sculptures qui décorent le grand temple d’Edfou, un bas-relief dessiné par la Commission d’Égypte, et représentant un Cynocéphale assis dans l’acte de tracer des caractères sur une tablette à l’aide d’un roseau. On crut trouver outre cela, dans ce même animal, des rapports marqués avec les individus composant la caste sacerdotale, puisque, comme ceux-ci, il était circoncis, et s’abstenait surtout de manger du poisson[449]. Cette espèce de singe dut ainsi nécessairement devenir l’emblême vivant de Thoth, l’instituteur et le prototype de la caste sacerdotale.

Ce Dieu, créateur des sciences et des arts, est très-souvent figuré sous la forme même d’un Cynocéphale dans les bas-reliefs symboliques et les peintures des rituels funéraires; notre planche 29.6, calquée sur un des plus beaux manuscrits hiéroglyphiques du cabinet du Roi, offre un exemple curieux de cette particularité; la seconde scène peinte de ce rouleau, présente l’image de la défunte à laquelle se rapporte le manuscrit, en acte d’adoration, auprès d’un autel chargé d’offrandes, devant un Cynocéphale. L’animal sacré est assis sur une sorte de piédestal couvert d’un tapis et placé sur un traîneau; il tient dans sa main gauche une palette d’écrivain sur laquelle sont attachés des pinceaux ou des roseaux, et absolument semblable à ces palettes, soit en bois, soit en pierre, qu’on a récemment découvertes dans les catacombes de l’Egypte; et la main droite du Cynocéphale est élevée vers la défunte en signe de protection.

Les inscriptions hiéroglyphiques tracées au-dessus des deux personnages qui composent cette scène remarquable, ne laissent aucun doute sur le sens que nous devons y attacher: On lit près de la tête de la défunte: Acte d’adoration fait par l’Osirienne dame dévouée à Amon-ra Roi des Dieux, Tentamon; et vers la tête du Cynocéphale: Thoth Seigneur des divines écritures. Il est évident que l’Egyptienne Tentamon supplie le dieu Thoth, manifesté sous la forme même de son animal sacré, de lui être favorable dans la terrible épreuve qu’elle va subir, l’examen de ses bonnes et mauvaises actions sur la terre, pesées dans l’équitable balance de l’Aménti: cette épreuve est, en effet, représentée dans la scène qui suit immédiatement celle que nous venons de décrire.

Les figures du Cynocéphale, en terre émaillée, en pierre ou en bronze, sont très-communes, le culte du Dieu dont il était l’emblême étant très-répandu dans toutes les préfectures de l’Egypte.

Planche 29.6.

THOTH,
LE SECOND HERMÈS IDENTIFIÉ AVEC LA LUNE.

On a vu dans la planche 14.5, représentant la Barque ou Bari symbolique du Dieu Pooh, que le disque et le croissant lunaires sont produits comme les emblèmes spéciaux d’une divinité portant à la fois le nom de Ooh ou Ioh et celui de Thôout ou Thôouti: les titres Dieu grand, Seigneur du ciel et Roi des Dieux, qui accompagnent cette double appellation, prouvent incontestablement qu’elle se rapporte à un seul personnage mythique; et nous devons conclure de ce fait que, dans leurs spéculations théologiques, les prêtres égyptiens identifiaient, sous certains rapports, le Dieu-Lune avec le second Hermès, Thoth Ibiocéphale. Une belle stèle du musée royal égyptien de S. M. le Roi de Sardaigne, démontre encore mieux ce que nous venons d’avancer.

Ce monument[450] dont la partie supérieure est fidellement rendue sur notre planche 29.7, n’est qu’une espèce de grand Προσκύνημα ou acte d’adoration de trois individus d’une même famille, représentés à genoux au-dessous d’un texte hiéroglyphique, de dix colonnes, contenant la prière adressée au Dieu qui était l’objet de leur culte. Le principal personnage est un Égyptien dont le nom propre, exprimé symboliquement, signifie bonne année; il est suivi de sa sœur Thani ou Thoni, prosternée comme lui; devant eux est une très-jeune fille nommée Djernil, debout et élevant les bras en signe d’adoration, à l’imitation de son oncle et de sa mère.

Le haut de la stèle est occupé par une grande barque placée, non sur l’image conventionnelle de l’eau, comme les barques des habitants de la terre, mais sur le signe hiéroglyphique du ciel, tracé de très-grande proportion[451]. Les Égyptiens, qui ne considéraient la sculpture et la peinture que comme une sorte d’écriture plus riche et plus monumentale que celle dont ils se servaient pour les usages communs, voulaient exprimer, ainsi, que les êtres divins se mouvaient dans la vaste étendue des cieux. Le Dieu, assis au milieu de la barque, est caractérisé par une tête d’Ibis, couverte de la coiffure ordinaire, mais surmontée du disque et du croissant de la lune: la légende qui l’accompagne, Ⲟⲟϩ ou Ⲓⲟϩⲑⲱⲟⲩⲧ, Ooh-Thôout, n’est que le nom du Dieu-Lune, réuni à celui du second Hermès; tout comme le simulacre que ce double nom désigne, est formé des images combinées de la Lune et du second Hermès. L’identification de ces deux personnages mythiques ne peut donc plus être douteuse.

Un cynocéphale, animal également consacré à l’une et à l’autre de ces divinités, présente au Dieu Ooh-Thôout (Lunus-Hermès) l’œil, symbole spécial des deux corps célestes qui répandent la lumière sur la terre; ce même œil est figuré vers la proue de la barque divine dont l’extrémité, richement décorée, porte un disque pour désigner, selon toute apparence, que cette Bari est celle d’une planète. Nous ajouterons, à ce sujet, que la consécration d’une des planètes à Hermès (Mercure) chez les peuples anciens, n’avait point lieu chez les Égyptiens; ils purent donc sans inconvénient assimiler leur Hermès avec la Lune, car il est certain qu’ils consacrèrent à leur Dieu Aroeri (Apollon)[452] la planète nommée Hermès et Mercure par les Grecs et par les Romains.

La poupe de la Bari sacrée du Dieu Lunus-Hermès, est recourbée d’une manière très-remarquable, circonstance qu’on a pu également observer dans l’une des barques du Dieu-Lune[453]. Cette appendice si extraordinaire me paraît représenter une queue de crocodile, animal essentiellement lié aux mythes du Dieu-Soleil et du Dieu-Lune. Enfin cette queue qui est recourbée nous rappelle encore ce passage d’Horapollon[454] Σκότος δὲ λέγοντες, κροκοδείλου οὐρὰν ζωγραφοῦσιν: pour représenter l’obscurité, les Égyptiens peignent LA QUEUE D’UN CROCODILE. Ce rapprochement nous conduit à conclure que, par Ooh-Thôout, les Égyptiens pouvaient entendre le Dieu qui présidait à la lune en conjonction, c’est-à-dire à la phase où cet astre cesse d’être apparent sur l’horizon. On peut supposer que Ooh (la lune) restait alors dans la partie inférieure et ténébreuse du ciel, que nous avons vue être en effet du domaine de Thôout, le second Hermès[455].

Planche 29.7.

NATPHÉ ou NETPHÉ.
(RHÉA.)

On a déja remarqué[456] qu’il exista en réalité, entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus suivis que ne semblerait l’indiquer la diversité d’origine de langue ou de gouvernement des deux peuples, et surtout le peu d’analogie des formes choisies pour représenter chacun de leurs personnages mythiques. Cependant, si l’on a égard aux différences de temps, de races et de lieux, on s’apercevra bientôt que certaines parties de la mythologie des Grecs ne sont, et de l’aveu des Grecs eux-mêmes, que des mythes égyptiens plus ou moins complets, mais reproduits avec les modifications nécessaires pour les lier naturellement au système national des Hellènes; de là vient que les anciens auteurs grecs, à partir d’Hérodote même, lorsqu’ils ont voulu parler des divinités de l’Égypte, se sont servis indifféremment et avec une assurance bien fondée du nom grec de la divinité correspondante dans les mythes grecs, au lieu d’employer le nom égyptien lui-même. Diodore seul nous avait parlé d’une Estia ou Vesta égyptienne; Jablonski, s’étant flatté de retrouver l’ensemble du système religieux de l’Égypte dans le peu que les auteurs anciens ont laissé échapper sur cette matière, et s’imaginant expliquer tous les personnages mythiques par les divers états du soleil et de la lune, nia l’existence d’une divinité analogue à l’Estia des Grecs dans les mythes égyptiens, et ne reconnut pour divinités vraiment égyptiennes que celles dont les Grecs avaient mentionné les noms égyptiens[457]. C’est en partant de ce principe, absolument faux, que ce savant a refusé d’admettre dans son Panthéon deux divinités égyptiennes assimilées par les Grecs à leurs Cronos et Rhéa, le Saturne et la Rhéa des Romains. Mais c’est à tort, et bien gratuitement, que Jablonski accuse les Grecs d’avoir donné, sans règle et sans motif, les noms propres de leurs divinités à celles des Égyptiens, et de ne suivre en cela que leur caprice ou leur convenance particulière; enfin les auteurs et les monuments démontrent combien cet érudit était dans l’erreur, lorsqu’il affirme trop positivement que, quant à Rhéa, sœur et femme de Saturne, elle fut tout-à-fait inconnue aux Égyptiens[458], et que tout ce que les anciens ont dit d’une Rhéa égyptienne doit s’entendre de la déesse Athôr[459].

Diodore de Sicile, que Jablonski cite cependant sans accorder à ce témoignage tout le poids qu’il mérite, nous apprend, dans son livre premier, où il expose rapidement le système religieux des Égyptiens, que parmi les dieux terrestres (Ἐπιγείους), nés des dieux célestes (τῶν ἐν Οὐρανῷ θεῶν), et venus après eux, ils comptaient Κρόνος et Ῥέα, c’est-à-dire Saturne et Rhéa[460]. Ces deux personnages, qui étaient frère et sœur, succédèrent à Hélios (Phré) ou à Héphæstus (Phtha), et méritèrent l’immortalité et des autels par leurs bienfaits envers l’espèce humaine. Ce récit de l’historien sicilien, quoique empreint d’une teinte marquée d’Évhémérisme, conserve cependant une physionomie tout égyptienne, puisqu’il renferme clairement exprimées les deux divisions fondamentales établies parmi les divinités égyptiennes, dont les unes étaient purement célestes (ce sont les deux premières classes d’Hérodote), et les autres se trouvaient dans des rapports plus intimes avec l’homme, puisque, suivant les traditions sacerdotales, ces divinités s’étaient autrefois incarnées sur la terre, et s’étaient manifestées ainsi aux yeux des mortels. Les premières entre les divinités de cet ordre de dieux terrestres ou mondains, furent Cronos, et Rhéa, laquelle, selon Diodore de Sicile, Plutarque et Synésius, donna naissance à Osiris ainsi qu’à Isis.

Cette seule circonstance a suffi pour nous faire retrouver avec certitude le nom et les images de la Rhéa égyptienne sur les monuments originaux: la forme la plus simple de cette déesse est celle que nous reproduisons sur notre planche 30, d’après une petite stèle du Musée de Turin; la légende qui l’accompagne contient d’abord le nom propre de la déesse, qui se lit sans difficulté ⲛⲧⲡⲉ ou ⲛⲧⲫⲉ, Netpé, Netphé ou Natphé: ce nom est suivi d’un titre tout particulier à cette divinité, celui de ⲙⲁⲥⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ, GÉNÉRATRICE DES DIEUX, dame du ciel. Les chairs de Netphé sont de couleur verte; le vautour qui décore le devant de la coiffure, le modius qui la surmonte, et les cornes de vache, présentent cette divinité sous l’attribution de mère et nourrice divine. Le disque rouge indique ici, comme ailleurs, que Netphé ou la Rhéa égyptienne appartient à la famille de Phré (le dieu-soleil), comme toutes les divinités égyptiennes du second et du troisième ordre.

Planche 30.

API OU HAPI.
(APIS, TAUREAU CONSACRÉ A LA LUNE.)

Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les documents que l’antiquité classique nous a transmis relativement à l’animal sacré si connu sous le nom vulgaire de Bœuf Apis[461]: on doit conclure de ces rapports circonstanciés, que le culte de ce taureau était populaire en Égypte, et presque général dans tous les nomes dès l’époque de la domination des Grecs, et surtout sous le gouvernement des empereurs, dont plusieurs, et des plus célèbres, crurent de leur politique de payer un tribut d’hommages publics à ce représentant de l’une des plus grandes divinités d’un pays si nécessaire à la prospérité de l’empire. Mais il est douteux que, dans les temps antérieurs, sous les rois de race pharaonique, lorsque les lois purement égyptiennes étaient en vigueur, on montrât pour Apis une vénération si marquée partout ailleurs que dans le nome où les livres sacrés avaient irrévocablement fixé la demeure et la sépulture de cet animal symbolique. Chacune des trente-six préfectures de l’Égypte primitive reconnaissait pour emblème de sa divinité protectrice un animal particulier, volatile, quadrupède, reptile ou poisson; et cette sorte de religion locale a été désignée par les Grecs sous le nom de Θρησκεία[462]. Une telle institution, calculée dans un intérêt qu’il ne nous est point encore donné de juger en définitive, avait jeté de si profondes racines, que les médailles des nomes de l’Égypte frappées sous l’empire de Trajan, d’Hadrien et d’Antonin, portent, presque toutes, d’un côté l’effigie de l’empereur régnant, et de l’autre l’animal sacré particulier au nome[463], ou le dieu principal tenant sur sa main ce même animal, son symbole[464]. Plusieurs villes de l’Égypte rendaient un culte particulier au taureau ou plutôt aux divinités dont ce vigoureux quadrupède fut l’emblème spécial; mais ces animaux différaient entre eux, soit de couleur, soit par quelques qualités ou marques particulières: le taureau Onouphis, nourri à Hermonthis ou dans quelque autre cité de la Thébaïde, en l’honneur du premier des dieux, Ammon, fut de couleur noire, d’une taille remarquable, et ses poils étaient, dit-on, dirigés à contre-sens; Mnévis, autre taureau nourri à Héliopolis comme emblème du soleil, est représenté de couleur claire sur les monuments originaux; mais le taureau Apis se distinguait de tous les autres taureaux sacrés de l’Égypte, non-seulement par son pelage, mais encore par des signes propres à lui seul et dont les auteurs grecs et latins parlent avec détail.

Quant à la couleur d’Apis, les monuments égyptiens originaux, sur lesquels son image est représentée, le représentent toujours noir ou bien mi-partie de noir et de blanc. Notre planche 31 le reproduit fidèlement tel qu’il est figuré à côté du taureau Mnévis[465], (que certains mythes populaires regardaient comme le père d’Apis), parmi les peintures d’un riche cercueil de momie du Musée royal égyptien de Turin. Un collier et une housse rouge à points bleu-céleste décorent l’animal sacré, dont le corps est entièrement noir. Le fouet, placé au-dessus de sa croupe, est l’emblème du pouvoir incitateur du dieu que l’animal rappelle, symboliquement, à l’adoration des hommes, et le serpent Uræus, coiffé de la portion supérieure du pschent, indique la domination de cette divinité sur les régions d’en haut. Entre les cornes du taureau s’élève un disque de couleur jaune; c’est celui de l’astre dont Apis était l’image sur la terre. Les deux plumes bleues qui surmontent le disque, emblèmes connus de justice et de vérité, ont un rapport direct à certaines fonctions funéraires que les Égyptiens attribuaient au taureau Apis, et dont il sera bientôt parlé dans l’un des articles suivants relatifs au même animal sacré.

Planche 31.

MNÉVIS.
(TAUREAU CONSACRÉ AU DIEU PHRÉ.)

D’importants et nombreux témoignages, épars dans les écrits des auteurs grecs et latins, établissent qu’à Héliopolis, ville de l’Égypte inférieure, voisine du sommet du Delta, et connue dans l’antiquité par son docte collége de prêtres, on nourrissait religieusement, en l’honneur du dieu éponyme de la cité, un taureau nommé Mnévis, ΜΝΕΥΙΣ[466]. L’inscription de Rosette en citant, comme l’un des motifs du décret qui décerne de grands honneurs au roi Ptolémée Épiphane, les dons offerts à Mnévis[467] par la pieuse libéralité de ce prince, prouve l’extrême vénération que l’on portait à cet animal symbolique. Il n’est point douteux que, comme le taureau sacré de Memphis, celui d’Héliopolis fût logé dans un édifice somptueux, qui était à la fois la demeure et le temple de cette image vivante du dieu de la lumière, auquel les habitants du nome héliopolite rendaient un culte si assidu.

C’est à ces faits seulement que se bornent en général les documents fournis par les classiques anciens sur le taureau sacré Mnévis. D’après un passage de Porphyre, cité par Eusèbe[468], cet animal, qui surpassait en grosseur tous ceux de son espèce, était de couleur noire, circonstance également notée par l’auteur du traité d’Isis et d’Osiris; Porphyre prétend que cette couleur faisait allusion à la chaleur du soleil, dont l’effet est de noircir la peau des hommes qui y sont habituellement exposés, et il ajoute: Testiculos habet (Mnevis) prægrandes quod rei venereæ cupiditas vî caloris excitetur, ipsaque adeo sol naturam inseminare dicatur. Les monuments égyptiens seuls peuvent décider jusqu’à quel point nous devons avoir confiance dans les détails que donne Porphyre sur le taureau Mnévis. Malheureusement il ne reste rien des temples qui ornaient jadis la ville d’Héliopolis, et l’on ne peut plus chercher parmi leurs bas-reliefs l’image de l’animal sacré, qu’il serait si intéressant de retrouver sur les lieux mêmes où il fut particulièrement honoré. Pignorius était tenté de reconnaître Mnévis dans l’un des taureaux représentés sur la table isiaque[469]; mais ce monument n’est qu’un ouvrage d’imitation et d’une époque peu reculée; rien d’ailleurs n’autorisait encore ce savant à donner le nom de Mnévis à l’image d’un taureau qui ne réunit évidemment aucun des caractères indiqués par Porphyre.

L’unique monument original et d’ancien style égyptien sur lequel nous ayons reconnu une représentation authentique de Mnévis, existe dans le Musée royal égyptien de Turin: sur le couvercle du cercueil extérieur de la momie d’un prêtre nommé Schébamon, sont peints deux taureaux; l’un, entièrement de couleur noire, est accompagné d’une légende hiéroglyphique qui se lit: le dieu Api ou Apévé; c’est Apis ou Epaphus, l’animal sacré de Memphis; l’autre taureau (voir notre planche no 31) est, au contraire, de couleur jaune clair, et son nom propre se lit sans difficulté: le dieu MNÉ; c’est évidemment l’orthographe égyptienne du nom que les Grecs ont écrit ΜΝΕ-ΥΙΣ, et les Latins MNE-VIS. Cet animal sacré porte entre ses cornes le disque du soleil qu’il représentait sur la terre; à son cou est attaché un riche collier, dont le fermoir retombe sur sa croupe; son dos est couvert d’une housse à fond rouge, surmontée du fouet, symbole de l’incitation; devant le taureau sacré on a figuré l’uræus, emblème de la domination sur les régions supérieures.

Cette curieuse peinture, reproduite dans notre planche 31, légitime la conjecture de Pignorius, et nous donne en même temps le droit de croire que Porphyre a, par erreur, attribué à Mnévis les caractères particuliers à l’un des autres taureaux sacrés de l’Égypte, Onouphis ou Pacis, selon toute apparence.

Planche 32.

HAROERI.
(AROUERIS, AROERIS, APOLLON.)

Parmi les dieux égyptiens de la troisième classe, formes ou transformations divines mises en contact avec le monde physique et descendues jusqu’à la nature humaine par la voie de l’incarnation, l’antiquité classique a nommé Aroueris ΑΡΟΥΗΡΙΣ[470], personnage mythique identifié avec l’Apollon des Grecs[471]. A ce témoignage positif se joint encore l’autorité imposante d’un monument public du premier ordre, le grand temple d’Ombos, en Thébaïde, dans lequel on lit une inscription dédicatoire en langue grecque, gravée en creux[472] sur le listel de la corniche d’une porte qui donne entrée dans une des salles intérieures du temple. On y lit que les fantassins, les cavaliers, et autres personnes stationnées dans le nome Ombite, ont dédié ce secos à Aröeris Apollon dieu grand, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΑΛΩΙ ΑΠΟΛΛΩΝΙ, pour la conservation du roi Ptolémée et de la reine Cléopâtre sa sœur, dieux philométors[473].

Une seconde inscription sculptée sur le propylon (encore debout au milieu des ruines de Kous dans le voisinage de Thèbes) offre la dédicace que la reine Cléopâtre et le roi Ptolémée, dieux grands, Philométors-soters, firent de ce beau monument à Aröeris dieu très grand, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΙϹΤΩΙ[474]. Mais ici le nom du dieu égyptien n’est point accompagné de celui d’Apollon, auquel l’assimilèrent les Grecs d’Égypte; toutefois l’identité voulue de ces deux personnages reste néanmoins prouvée par le lieu même où se trouve cette seconde inscription, Kous que les Grecs nommaient en effet la ville d’Apollon, la petite Apollonopolis.

Muni de renseignements aussi positifs sur les noms de la divinité égyptienne à laquelle furent consacrés une partie du grand temple d’Ombos et le propylon de Kous, il me devint facile de distinguer dans les inscriptions et les nombreux bas-reliefs qui décorent ces deux édifices, soit le nom égyptien du dieu, soit les formes conventionnelles sous lesquelles il fut représenté. La planche ci-jointe nous montre le dieu Aröeris tel qu’il est figuré dans la plus grande partie de ces tableaux d’adoration.

Le corps humain de cette divinité, debout ou assise sur un trône, est peint ordinairement de couleur bleue; sa tête, celle d’un épervier, porte la coiffure pschent, ⲡⲥϣⲛⲧ, symbole du pouvoir qu’exerce Aröeris dans les régions supérieure et inférieure. Il tient dans ses mains les insignes ordinaires des dieux.

Quant au nom égyptien de ce personnage, les mots ΑΡΟΥΗΡΙΣ ou ΑΡΩΗΡΙΣ, abstraction faite de la finale toute grecque, en reproduisent très-fidèlement l’orthographe égyptienne. Le nom hiéroglyphique du dieu est tantôt symbolico-phonétique, tantôt symbolico-figuratif. Dans le premier cas (lég. nos 1 et 2), il se compose du nom symbolique d’Horus, (l’épervier accompagné d’une note verticale), ϩⲱⲣ, Hor, qui se prononçait ϩⲁⲣ, HAR, dans les composés, et du groupe phonétique ⲱⲏⲣⲓ formé de l’hirondelle et de la bouche[475], ce qui produit le nom entier ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ, Haroéri; dans le second cas (lég. nos 3 et 4) l’épervier symbolique est suivi d’un caractère représentant un homme debout, vêtu d’une tunique longue ou courte et tenant dans sa main un long sceptre pur, emblême de sa suprématie: ce caractère s’échange constamment avec le phonétique ⲱⲏⲣⲓ dans tous les textes sacrés: l’un est l’équivalent figuratif de l’autre. Le mot ⲱⲏⲣⲓ signifie en effet aîné, le plus âgé, et par suite principal et chef (senior) dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques; ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ signifiait donc Horus l’aîné en langue égyptienne. La valeur de ce nom serait enfin démontrée au besoin par l’assertion formelle de l’auteur du Traité d’Isis et d’Osiris, selon lequel le dieu que les Grecs nommaient Apollon était appelé l’aîné Horus, ΠΡΕΣΒΥΤΕΡΟΝ ΩΡΟΝ, par les Égyptiens.

Planche 33.

Cette dénomination établissait donc des rapports directs entre Haröeri et Hôr ou Harsiési, c’est-à-dire Horus fils d’Isis et d’Osiris; l’un était Horus l’aîné, l’autre Horus le jeune; aussi les Grecs ont-ils d’habitude confondu ces deux divinités l’une avec l’autre. Ils ne les distinguent que très-rarement, et cependant Haröeri occupait un rang supérieur à celui d’Horus car, selon les mythes sacrés, il était né avant ce dernier, quelque tradition que l’on veuille adopter d’ailleurs relativement au dieu et à la déesse dont il fut engendré.

D’après un certain récit Haröeri serait un frère d’Horus, né du même père et de la même mère: «Isis et Osiris, racontait-on, étant amoureux l’un de l’autre devant qu’ils fussent sortis du ventre de Rhéa, couchèrent ensemble à cachettes, et disent aucuns qu’Aroueris naquit de ces amourettes-là[476]».

Une autre tradition voulait qu’Aröeris fût le fils du Soleil et de Rhéa[477].

Enfin, selon Diodore de Sicile, l’Apollon égyptien naquit du dieu Cronos (Saturne) et de la déesse Rhéa[478].

C’est la dernière de ces trois généalogies que les monuments égyptiens originaux confirment de la manière la plus précise. On lit plusieurs fois en effet, à côté d’images en pied du dieu Haröeri, dans le grand temple d’Ombos, la légende suivante (lég. no 5), dont voici la transcription en caractères coptes: ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲡⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲥⲁⲣⲏⲥ ⲡⲥⲓ (ⲛ) ⲥⲃ ⲙⲓⲥⲉ ⲛⲛⲧⲫⲉ ⲡⲛⲧⲣ ⲛⲁⲁ: Haröeri le seigneur de la région du Midi fils de Sèv (Saturne) né de Natphé (Rhéa), dieu grand[479].

Ainsi à Ombos le dieu Haröeri était considéré comme frère d’Osiris et d’Isis. Sa mère Natphé le mit au monde le second jour épagomène, c’est-à-dire dans le deuxième des jours complémentaires ajoutés à l’année de 360 jours. Cette tradition qui d’abord nous a été conservée par Diodore de Sicile et par l’auteur du Traité d’Isis et d’Osiris, se trouve constatée par une série de tableaux que j’ai découverte dans les restes du petit temple d’Ombos: chacun de ces tableaux est relatif à l’un des jours épagomènes, et le second représente le dieu Haröeri en pied avec la légende (no 6), dont voici la transcription copte: ⲡⲧⲓⲟⲩ ϩⲟⲟⲩ ⲉⲩⲛⲧⲡⲉ ⲧⲉⲣⲟⲙⲡⲉ (ϭⲓⲛ) ⲙⲓⲥⲉ ⲛ ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ. Les cinq jours en sus de l’année: naissance d’Haröeri.

La généalogie et le rang théogonique du dieu étant ainsi bien déterminés par les monuments originaux, il reste à connaître ses attributions particulières et les fonctions que lui attribuaient les mythes sacrés dans le cercle du monde intellectuel ou du monde physique. Ce sera le sujet d’un second article. Nous ne produirons ici, parmi les titres donnés à ce dieu dans les inscriptions monumentales de l’Égypte, que ceux-là seuls qui se rapportent à des fonctions d’Haröeri communes à quelques autres divinités.

Outre les titres de dieu grand, de seigneur du ciel et celui de dominateur de la région supérieure et inférieure, symbolisé par le pschent sa coiffure ordinaire, Haröeri reçoit habituellement le titre de seigneur d’Ombos, ⲡⲛⲏⲃ ⲛ ⲛⲃⲓ (lég. no 7), parce qu’il était principalement adoré dans cette capitale de nome. La longue inscription qui décore toute la partie droite de la frise extérieure du pronaos, d’accord avec l’inscription grecque gravée sur une porte intérieure du grand temple d’Ombos, prouve en effet que toute la partie gauche[480] de ce grand édifice était dédiée à la divinité d’Aröeris, tandis que tout le côté droit du temple fut consacré au culte de Sévek ou Sèb (Saturne), le père d’Aröeris selon le récit mythique adopté dans le nome ombite.

Les colonnes du pronaos de ce même temple nous montrent, parmi les sculptures qui couvrent leur fût, une forme symbolique du dieu Haröeri d’autant plus remarquable, qu’elle nous dévoile l’origine toute égyptienne de l’animal fantastique consacré par les Grecs à leur Apollon, le griffon, monstre formé de la réunion d’une tête d’oiseau de proie au corps d’un lion. Les Égyptiens représentaient aussi le dieu Haröeri sous les apparences d’un lion à tête d’épervier, surmontée de la coiffure pschent[481] avec la légende ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲱⲏⲣⲓ ⲙⲟⲩⲓ, Haröeri principal lion ou lion chef. On fera connaître dans un article subséquent le sens de cette forme symbolique et toutes ses variations.

Planche 33.2.