CHAPITRE XXIX.
Une route immense, applanie d'une extrémité de l'empire à l'autre, à travers les hautes montagnes, les abymes, et les torrents[104], monument prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette route les arsenaux distribués par intervalles, les hospices sans cesse ouverts aux voyageurs, les forteresses et les temples, les canaux qui dans les campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves[105], les merveilles de la nature, dans des climats nouveaux pour le jeune Espagnol, rien ne put effacer Cora de sa pensée. Son image, qu'en soupirant il écartait toujours, lui revenait sans cesse.
[104] La route de Quito à Cusco, et par-delà, avait cinq cents lieues. Elle fut faite sous le règne de Huaïna Capac. Sous le même règne, l'on en fit une de la même étendue dans le plat pays, et plusieurs autres qui traversaient l'empire du centre aux extrémités. C'étaient des levées de terre de quarante pieds de largeur, qui mettaient les vallées au niveau des collines.
[105] Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait cent cinquante lieues de longueur du sud au nord.
Enfin l'impérieuse voix de l'amitié se fit entendre. Alonzo tout-à-coup sortit comme d'un long délire; et, en approchant de Cusco, les soins dont il était chargé commencèrent à l'occuper. Il se fit précéder par trois caciques, et s'annonça au monarque en ces mots: «Un homme né par-delà les mers, et vers les bords d'où le soleil se lève, un Castillan, reçu dans la cour de ton frère, vient te voir, et t'apporte des paroles de paix.»
La renommée des Castillans était parvenue à Cusco; et ce nom, devenu terrible, frappa le superbe Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une partie de sa cour, et le reçut lui-même dans toute la splendeur de la majesté des Incas, élevé sur un trône d'or, dans un palais dont les lambris, les murs mêmes, étaient revêtus de ce métal éblouissant, ayant à ses pieds vingt caciques, et à ses côtés vingt tribus d'Incas descendants de Manco.
Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, en fut saisi d'étonnement. Le prince, avec une bonté majestueuse, lui fit signe de s'approcher, et de parler.
«Inca, lui dit Alonzo, c'est un présent du ciel, qu'un frère vertueux et tendre; c'est un don du ciel, non moins rare, qu'un véritable ami. Réjouis-toi: le ciel t'a donné l'un et l'autre dans le roi de Quito. Son ame m'est connue, et mon cœur, qui jamais n'a su mentir, répond du sien. Vous êtes tous deux menacés par un ennemi redoutable, qui s'avance de l'orient. Vous avez besoin l'un de l'autre pour résister à ses efforts. Réunis, vous pouvez le vaincre; divisés, vous êtes perdus. L'Inca ton frère demande ton secours, et t'offre celui de ses armes. Tel est l'objet de l'ambassade dont il m'honore auprès de toi.»
«J'ai bien voulu t'entendre, lui répondit l'Inca, quoique envoyé par un rebelle; mais, avant tout, n'es-tu pas toi-même un de ces étrangers nouvellement descendus sur nos bords, et qui, dans les campagnes d'Acatamès, ont semé l'épouvante? Tu te dis Castillan; c'est, je crois, le nom qu'on leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des bords de l'orient.»
«Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a vus sur ce rivage, lui dit Alonzo. Je cherchais la gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime; et je les ai abandonnés. J'aime la bonne foi, j'honore la droiture et la grandeur d'ame; et c'est ce qui m'attache à ce généreux prince qui te parle ici par ma voix. Tous les deux nés du même sang, enfants du même père, aimez-vous, et vivez en paix; vous serez heureux et puissants.»
«S'il se souvient, reprit Huascar, de quel père nous sommes nés, qu'il se rappelle aussi quels rangs nous a marqués la naissance. Le soleil n'a donné qu'un maître à cet empire; le règne de son fils doit être l'image du sien. Il n'a point d'égal dans le ciel; et je n'en veux point sur la terre.»
«Inca, lui répondit Alonzo, je veux bien parler ton langage, et supposer ce que tu crois. N'aimes-tu pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas assez les lois de tes aïeux, pour souhaiter que l'univers fût rangé sous ces lois paisibles?»
«Sans doute, répondit l'Inca, je le souhaite, et je l'espère: c'est la volonté du soleil; les temps la verront s'accomplir.»
«Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il qu'un roi, comme il n'a qu'un soleil? La sagesse d'un homme étendra-t-elle ses regards aussi loin que l'astre du jour étend l'éclat de sa lumière? Tu n'oserais le croire; ose donc avouer que ta vigilance a des bornes, que ta puissance en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir envahir ce que l'on ne peut gouverner.»
«Étranger, quelle est ton audace, interrompit l'Inca, de venir me marquer les limites de ma puissance?»
«Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature qui les a marquées; je ne dis que ce qu'elle a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta faiblesse, quand tu veux être un dieu par ton ambition.»
«Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; et ce nom seul t'apprend le respect qui m'est dû.»
«Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent aux rois sans les flatter, et les respectent sans les craindre. Il ne tient qu'à toi de me voir à tes pieds; mais commence par être juste, et par honorer la mémoire d'un père qui fut roi lui-même. C'est de sa main que ton frère a reçu le sceptre que tu lui disputes; et en désavouant le don qu'il lui a fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules aux pieds sa cendre.»
L'Inca frémit; mais son orgueil l'emporta sur sa piété. «Mon père, dit-il, a vieilli; et dans cet état de défaillance, l'homme est crédule et facile à tromper. Il a cédé aux artifices d'une femme ambitieuse; et pour le fils de l'étrangère, il a déshérité celui que les sages lois de Manco lui avaient donné pour successeur.»
«Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait reçu: il n'a disposé que de sa conquête.»
«Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le prince, eût dissipé ce qu'il avait acquis, où serait leur empire? L'unité de pouvoir en fait la grandeur et la force; et mon père, qui, sans partage, l'avait reçu de ses aïeux, devait le laisser sans partage. On l'a surpris; et sans cesser d'honorer ses vertus, de révérer sa cendre, je puis désavouer un moment de faiblesse, qui lui fit oublier mes droits.»
«Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces climats, un empire aussi vaste, plus puissant que le tien, vient d'être ravagé, détruit, inondé du sang de ses peuples, pour avoir été divisé. Ses princes, à peine échappés au glaive du vainqueur, se sont réfugiés dans la cour de l'Inca ton frère; et leur malheur atteste ce que je te prédis. Un ennemi terrible va vous trouver tous deux affaiblis, défaits l'un par l'autre. Ah! songe à sauver ton empire; et quand la foudre est sur ta tête et l'abyme à tes pieds, tremble, malheureux prince, tremble toi-même, au lieu de menacer.»
Toute la cour qui l'entendait, parut troublée à ce langage; l'Inca lui-même en fut ému. Mais dissimulant sa frayeur sous les dehors de la fierté: «C'est, dit-il, à l'usurpateur à prévenir les maux dont il serait la cause, et à se ranger sous mes lois.»
«Ne l'espère pas, dit Alonzo, consterné de sa résistance. Ataliba, couronné par un père expirant, ne croira jamais avoir usurpé ce qu'il a reçu de son père. Il regarde sa volonté comme une inviolable loi. Il faut, pour le chasser du trône, l'en arracher sanglant: je te répète ses paroles. C'est à toi de voir si tu veux te baigner dans le sang d'un frère vertueux, qui t'aime, qui fait sa gloire et son bonheur d'être ton allié, ton ami le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un père, de ne pas révoquer les dons qu'il lui a faits; qui te conjure, au nom de son peuple et du tien, de ne pas le forcer à une guerre impie. Dispose de lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; il a sous ses drapeaux un peuple fidèle et vaillant; il a vingt rois autour de lui, tous aussi dévoués que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser le sang de ses amis, de sa famille, de ces peuples, qui, sujets de vos pères, nés sous les mêmes lois, sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme lui, ton cœur; il doit être bon, magnanime, sensible au moins à la pitié. Il ne s'agit pas de régler entre nous tes droits et les siens; de pareils débats n'ont jamais été vidés que par les armes. Il s'agit de savoir lequel des deux perd le plus à céder. Il y va, pour lui, d'un royaume; pour toi, d'une province inutile à ta gloire, à ta puissance, à ta grandeur. Il défend, avec sa couronne, l'honneur de son père et le sien; et à ces intérêts qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de partage! Vois si cela mérite d'allumer entre vous les feux d'une guerre civile, au moment qu'un péril commun vous presse de vous réunir.»
Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. Mais la franchise courageuse, la noble fermeté d'Alonzo, laissèrent dans tous les esprits l'étonnement et le respect; l'Inca lui-même en fut saisi.
«Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes a quelque chose d'imposant et de supérieur à nous. Je veux gagner la bienveillance et l'estime de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs qui sont dus à son ministère et à la dignité dont il est revêtu.»
Il l'admit à sa table; et prenant avec lui le ton de l'amitié: «Castillan, lui dit-il, je veux bien accéder, autant que je le puis sans honte, à la paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son apanage; qu'il règne à Quito, j'y consens, mais tributaire de l'empire, et obligé de rendre hommage à l'aîné des fils du soleil.»
Quoiqu'il y eût peu d'apparence qu'Ataliba subît cette condition, Alonzo ne crut pas devoir la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa réponse, il eut le temps de voir tout ce qui décorait, et au-dedans et au-dehors, la florissante ville du soleil.