CHAPITRE XXX.
Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des vierges, la forteresse à triple enceinte qui dominait la ville et qui la protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y répandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'étendue et la magnificence des places qui la décoraient, ces monuments, dont il ne reste plus que de déplorables ruines, le frappaient d'admiration. «Sans le fer, disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de l'homme a opéré tous ces prodiges! Elle a roulé ces rochers énormes; elle en a formé ces murailles dont la structure m'épouvante, dont la solidité ne cédera jamais qu'aux lentes secousses du temps et à l'écroulement du globe. On peut donc suppléer à tout par le travail et la constance?»
Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous mille formes diverses, éblouissait par-tout les yeux[106]. «Ah! disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice européenne vient à découvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dévorer!»
[106] Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers de lingots d'or en forme de bûches, des greniers remplis de grains d'or, etc.
Le culte du soleil avait à Cusco une majesté sans égale. La magnificence du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des prêtres du soleil, et le chœur des vierges choisies[107] plus nombreux et plus imposant, donnaient, dans cette ville, à la pompe du culte un caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré de respect.
[107] A Cusco elles étaient au nombre de 1500.
Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des jeux, des festins, des sacrifices usités. Ce qui distinguait celle du mariage, c'était le don du feu céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où le soleil, terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur ses pas vers le nord.
On observait l'instant où le flambeau du jour étant sur son déclin, les colonnes mystérieuses formaient, vers l'orient, une ombre égale à elles-mêmes; et alors l'Inca, prosterné devant le soleil son père: «Dieu bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie et la joie aux peuples d'un autre hémisphère, que l'hiver, enfant de la nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta bonté, une émanation de toi-même; et que le feu de tes rayons, nourri sur tes autels, répandu chez ton peuple, le console de ton absence et l'assure de ton retour.»
Il dit, et présente au soleil la surface creuse et polie d'un crystal[108] enchâssé dans l'or: artifice mystérieux qu'on avait grand soin de cacher au peuple, et qui n'était connu que des Incas. Les rayons croisés en un point tombent sur un bûcher du cèdre et d'aloès, qui tout-à-coup s'enflamme, et répand dans les airs le plus délicieux parfum.
[108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait le feu céleste avec une petite coupe d'or, comme la moitié d'une orange, que le grand-prêtre portait en bracelet.
C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le soleil lui-même, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil, lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, du haut des cieux, allument ce bûcher que ma main te consacre;» et le bûcher fut allumé.
La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait éclater les transports de sa joie; chacun s'empresse à recueillir une parcelle du feu céleste; le monarque le distribue à la famille des Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prêtres veillent au soin de l'entretenir sur l'autel.
Alors s'avancent les amants que l'âge appelle aux devoirs d'époux[109]; et rien de plus majestueux que ce cercle immense, formé d'une florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'État, qui demande à se reproduire, et à l'enrichir à son tour d'une postérité nouvelle. La santé, fille du travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint avec la beauté, ou supplée à la beauté même.
[109] Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les filles. (Garcilasso.)
«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent qu'il attend de vous le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien, est obligé de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-là seul est dispensé de faire naître son semblable, pour qui c'est un malheur que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il élève la voix; qu'il dise ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi d'écouter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des bienfaits du soleil mon père, venez, en vous donnant une foi mutuelle, vous engager à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.»
On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour-à-tour, se présentèrent devant lui. «Aimez-vous, observez les lois, adorez le soleil mon père,» leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant la main, la bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa laborieuse compagne.
Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beautés, soupira, et dit en lui-même: «Ah! si dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille céleste, tous ces charmes seraient effacés par les tiens.»
L'une des jeunes épouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux mouillés de pleurs. Le prince, qui s'en aperçoit, lui demande ce qui l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais consoler l'amant de ma sœur: car ma sœur est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et le malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, venait pleurer auprès de moi. Élina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi douce: ton cœur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Méloé; je sais combien tu lui es chère; je croirai la voir dans sa sœur: tiens-moi lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, tout en pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est toi? me dit-elle. Vois comme il est affligé. Je le veux bien, lui dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la pleurera toujours.»
L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. «Amenez-moi Méloé, lui dit-il. Vous la réservez pour le temple; mais le soleil veut des cœurs libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux qu'il soit son époux. Pour Élina, je prendrai soin de lui en choisir un digne d'elle.»
Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. Mais dès qu'elle voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, sa beauté se ranime; un doux ravissement éclate sur son front; et levant ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.»
Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup un jeune homme éperdu fend la foule, s'élance entre les deux époux, et tombant aux pieds de l'Inca: «Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez Osaï de manquer à la foi qu'elle m'a donnée: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en faisant le mien.»
Le roi, surpris de son audace, mais touché de son désespoir, lui permit de parler. «Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'était le temps de la moisson; je faisais celle de mon père; on annonça celle du sien. Hélas! disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du père d'Osaï; mes rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas! Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon père. J'en vins à bout; j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre père éclairait le monde. Désolé, j'arrive; et je trouve Osaï dans les champs, avec le jeune Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné avec elle. Va, Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chéris point mon père, me dit-elle avec mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. Elle ne voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cessé de m'éviter et de me fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: car elle, qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.»
«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?—Non, jamais je n'eusse aimé que lui; mais l'ingrat! il a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui pardonnes, reprit l'Inca. Reçois sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, cède-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle pas assez belle?—Ah! si belle, qu'Osaï même ne l'efface point à mes yeux, dit le jeune homme.—Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit le prince. Y consentez-vous, Élina?—Je le veux bien, dit-elle, pourvu qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de la femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon cœur me le dit aussi.»
Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour.
Au milieu des chants et des danses qui précédaient les sacrifices, un prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle assailli et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient sur lui d'un vol rapide[110]. L'aigle, après s'être débattu sous leurs griffes tranchantes, tombe, épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi d'étonnement et de frayeur; mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait jamais: «Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon père, cet oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient tomber sous nos coups.»
[110] Ce trait est pris de Garcilasso.
Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis, lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.»
«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir, l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée.
«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de la ruine.»
«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux avenir?—Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point parlé.—Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs. Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»