CHAPITRE XXXIV.
Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler ses troupes; et tous les peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se rendaient auprès de lui.
Des bords de ce lac célèbre[122] où Manco descendit, les peuples d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs riants pâturages, où ils adoraient autrefois un bélier blanc, comme le dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent nés de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Léthé, où leurs ames se replongent après la vie, pour revoir un jour la lumière, et passer dans de nouveaux corps.
[122] Le lac de Collao.
De son côté s'avance la fière et courageuse nation des Charcas. C'est la raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent tous à combattre, et à mourir, s'il le fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards leur firent l'éloge de la sagesse des Incas et de leur bonté généreuse; les armes leur tombèrent des mains; et ils allèrent tous en foule se prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien régner sur eux.
Plus sage encore avait été le vaillant peuple de Chayanta. Sa réduction volontaire sous la puissance des Incas est le modèle des bons conseils. Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des lois, des mœurs, une police, un culte, une façon de vivre enfin plus raisonnable et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les Chayantas aux députés, votre roi n'a pas besoin d'une armée pour nous réduire. Qu'il la laisse sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage à commander. Mais qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu, nous ne voyons pas comme lui, à changer de culte et de mœurs, l'avantage qu'il nous annonce.» A des conditions si justes, l'Inca vint presque sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand ce peuple eut bien compris qu'il était utile pour lui de se ranger sous les lois des Incas, il se soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, que les Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et l'esclavage.
En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient, cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aïeux adoraient d'énormes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils adoraient aussi le tigre, à cause de sa cruauté. Ils en ont abjuré le culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dépouille, et leur cœur n'en a point encore oublié la férocité. Chez les Antis, dont ils descendent, la mère, avant de présenter la mamelle à son nourrisson, la trempe dans le sang humain, afin qu'ayant sucé le sang avec le lait, les enfants en soient plus avides.
[123] Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur.
Du côté du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont les murs ont gardé le nom du Contour[124], le dieu de ses pères. Un panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière.
[124] Cuntur-Marca.
[125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé des serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées ont plus de vingt pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau, et pour le dévorer.
Après eux vient l'élite des peuples de Sura, pays fertile, où germe l'or; de Rucana, où la beauté semble être un des dons du climat, tant la nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois repaire sauvage des lions que l'homme adorait.
[126] Dépôt du lion.
Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples d'Imata, de Collapampa, de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la révolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur gloire. Ces marques sont pour eux les mêmes que pour les enfants du soleil[128].
[127] Sous l'Inca Roca. Voyez les chapitres [30] et [34].
[128] Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange Lautu sur le front.
Enfin venaient les habitants des riches vallées d'Yca, de Pisco, d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus rebelles, mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on leur avait proposé de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient répondu qu'ils adoraient la mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du bien, et dont la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats; mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brûlait les campagnes, ils n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi comme de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils étaient résolus à les défendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais l'ennemi, pour les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; et la douce équité du règne des Incas justifia leur violence.
Ces nations à peine étaient rendues sous les murailles de Cusco, lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes. Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil.
Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline opposée il voulait établir son camp. Le jour penchait vers son déclin. L'armée de Quito avait fait une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, n'eût demandé que le repos. Mais ranimé par la voix de l'Inca, il montait la colline avec sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente en colonne l'armée du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se déploie; à l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre, sur des troupes déja vaincues par l'épuisement de leurs forces, rendit leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite. Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protéger ce passage, s'étant laissé envelopper, fut pris et enlevé par l'ennemi.
Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort d'un rebelle, dit-il; qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.»
Ce désastre porta la désolation dans l'armée du roi captif. Tout le camp était en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! rendez-moi mon père.» Sa douleur, son égarement, redoublaient encore la tristesse dont les esprits étaient frappés.
Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant de Zoraï, et le ramenant dans sa tente, lui dit: «Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. Vos peuples sont fidèles. Votre père est vivant. Il vous sera rendu.—Vous me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.—Je ne vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et donnez à vos peuples l'exemple de la fermeté.»
La nuit vint; un silence morne, répandu dans toute l'armée, marquait la consternation. Palmore seul, enfermé dans sa tente, veillant et méditant, se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la force je tente de délivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera périr plutôt que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, de la faiblesse, et de la crainte, le découragement s'empare de l'armée: elle va tout abandonner.»
Comme il était plongé dans ses tristes pensées, un vieux soldat se présente à lui. «Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes enseignes dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes cicatrices. Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enfermé dans le fort de Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut découverte; et Tacmar, réduite à se rendre, obtint que son cacique fût mis en liberté. La paix fit oublier la guerre; et l'on négligea de combler le chemin creusé sous le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un courage éprouvé, pour le délivrer cette nuit.»
Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se choisir lui-même des compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit s'éloigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles alarmes. Il craint, il espère, il médite l'incertitude, l'apparence, le danger de l'événement. Il y va de la liberté et de la vie de son roi. Il l'aura sauvé ou perdu. Ce moment fatal en décide.
Cependant le roi de Quito gémit sous le poids de ses chaînes, plus tourmenté par la pensée de ses peuples et de son fils, que par le sentiment de son propre malheur.
Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où son ame était abymée, il entend un bruit souterrain. Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. A l'instant s'élève, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans l'abyme qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans résistance, se livre à son guide; il le suit, et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré de soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes libre. Venez; vos peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.—Je suis libre! et par vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous récompenser jamais? Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige. Cachez-leur que c'est vous qui m'avez délivré.» Ils lui promettent le silence; et, à la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à la tente de Palmore.
Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de l'inquiétude, en revoyant son maître, se jette à ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. «Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le retour de son père,» dit Palmore; et l'instant d'après arrive, dans l'égarement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chéri. Les transports mutuels du jeune Inca et de son père furent interrompus, au réveil de l'armée, par les cris d'une multitude empressée à revoir son roi. Il parut; les cris redoublèrent: «Le voilà, c'est lui, c'est lui-même. Il est libre. Il nous est rendu.
Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a trompé la vigilance de mes ennemis. Il m'a fait échapper des murs qui m'enfermaient. Ma délivrance est son ouvrage.»
A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à exagérer l'objet de son étonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été changé en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit, et on le publie comme un signe éclatant de la faveur du ciel.
[129] Ce trait-là est d'après l'histoire.
«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de surprendre mes ennemis, et de réparer ma disgrâce.»
«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est assez des frayeurs que cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez Corambé.» Le roi céda à ses instances; et il fit appeler son fils.
«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur prudence, ou plutôt consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilité pour les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre âge. Mes amis, dit-il à Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un père. Adieu, mon fils; reviens digne de toute ma tendresse.» A ces mots, pressant dans ses bras ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, et fière avec douceur, était l'image de la vertu dans l'ingénue adolescence, le roi laissa échapper quelques larmes; et fixant sur Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'émotion de son cœur paternel, il leur remit son fils, et détourna les yeux.