CHAPITRE XXXV.

Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, traversait les champs de Loxa, la révolte des Cannarins venait d'éclater. Tout un peuple environnait la citadelle, et menaçait de couper les canaux des fontaines qui l'abreuvaient. L'extrémité était pressante. Pour forcer ce peuple aguerri à lever le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au risque d'être enveloppé et d'être accablé sous le nombre.

Alors parut le plus étonnant des phénomènes de la nature. L'astre adoré dans ces climats s'obscurcit tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage. Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, subitement privés de la chaleur qui les anime, de la lumière qui les conduit, dans une immobilité morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopinée. Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les vallons, ils se rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les ténèbres, ne savent où voler.

La tourterelle se précipite au-devant du vautour, qui s'épouvante à sa rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux eux-mêmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame du monde va se dissiper ou s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours.

Et l'homme!… ah! c'est pour lui que la réflexion ajoute aux frayeurs de l'instinct le trouble et les perplexités d'une prévoyance impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de tout ce qu'il ne conçoit pas, et se remplit de noirs présages, aimant mieux craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples à qui des sages ont révélé les mystères de la nature! Ils ont vu sans inquiétude l'astre du jour, à son midi, dérober sa lumière au monde; sans inquiétude ils attendent l'instant marqué où notre globe sortira de l'obscurité. Mais comment exprimer la terreur, l'épouvante dont ce phénomène a frappé les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité, au moment où leur dieu, dans toute sa splendeur, s'élève au plus haut de sa sphère, il s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, ils l'ignorent profondément. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco, les camps des deux Incas, tout gémit, tout est consterné.

A Cannare, une horreur subite avait glacé tous les esprits. Les assiégés, les assiégeants avaient le front dans la poussière. Alonzo, tranquille au milieu de ces Indiens éperdus, observait avec un étonnement mêlé de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et la peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les plus intrépides. «Amis, dit-il, écoutez-moi. Le temps presse; il est important que votre erreur soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous allez cesser de le craindre.» Les Indiens, que ce langage commence à rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. «Lorsqu'à l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en effrayer, vous dites: La montagne me le dérobe; ce n'est pas lui, c'est moi qui suis dans l'ombre; il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu d'une montagne, c'est un globe épais et solide, un monde semblable à la terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le soleil va reparaître plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une ombre passagère, et profitez de l'épouvante dont vos ennemis sont frappés.»

Le caractère de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise sans examen, ils l'abandonnent sans résistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image claire et sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé tous les cœurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au bord de l'ombre, commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc ni défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. A ces mots, Corambé achevant de dissiper leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé que nous. Hâtez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que la frayeur a déja vaincus.»

Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule du jour renaissant, s'élançaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins s'abandonnèrent à une terreur insensée. On fit main basse sur leur camp; un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant ces campagnes, les vit jonchées de mourants et de morts.

Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté Capana; et à la tête des sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. «Voilà, je crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se vengent. Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine avec la rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon de poussière marque la trace de leurs pas. Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca lui-même, qu'une vaillante escorte environnait, et défendait contre une foule d'ennemis.

Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de son bouclier, et plus encore à son courage, Alonzo reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le nuage avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre l'épais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, repoussent, renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups.

Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, ont pris la fuite, Ataliba, se jetant dans les bras d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis blessé. Je te laisse le soin de rallier mes troupes. Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces mots, pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort.

Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme du mulli, ce baume précieux, dont la nature a fait présent à ces climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce baume, versé dans la plaie, en fut la guérison, et rendit ce malheureux prince à la vie et à la douleur.

Corambé porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle fût répandue dans le camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. Alors il s'y rendit lui-même; et parlant au roi de Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a demandé la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu au-devant de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui t'a donné sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix, uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos lances sont baissées, nos arcs sont détendus, la flèche de la mort repose dans le carquois; songe, avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un mot de ta bouche peut prévenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est meurtrière, et que la langue d'un roi est un dard à cent mille pointes. Tu réponds au soleil ton père du sang de ses enfants et de celui de tes sujets. L'égalité, l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà ce que le roi ton frère me charge de t'offrir et de te demander.»

Le monarque lui répondit, que les Incas ses aïeux n'avaient jamais reçu la loi. Palmore, en gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!… A demain.» Et il retourna dans son camp.

L'aube du jour vit les deux armées se déployer dans la campagne. C'était la première fois, depuis onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les deux camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le centre, où il est placé, est le point le plus important de l'attaque et de la défense.

Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, du côté de Cusco, étincelle, aux rayons du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt caciques, et ombragé d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar, du haut de ce trône, domine sur la campagne, et semble présider au sort du combat qui va se donner.

Les deux armées, d'un pas égal, marchent l'une à l'autre; et soudain le cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, Illapa[130], répété par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri redoublé se joint le sifflement des flèches qui vont se tremper dans le sang.

[130] On a déja dit que ce mot signifiait l'éclair, le tonnerre, et la foudre.

Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, dès ce moment, fait place au javelot, qui, lancé de plus près, porte des coups plus assurés. Bientôt on voit les bataillons flottants s'éclaircir et se resserrer pour remplir et cacher leurs vides. La douleur étouffe ses cris, la mort est farouche et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la joie d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-même jusques à ses derniers soupirs.

Au javelot succèdent la hache et la massue: armes terribles chez des peuples à qui le fer et le salpêtre, ces présents des furies, sont encore inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait rendu le combat douteux: la victoire, incertaine entre les deux armées, planant sur le champ de bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans le sang. Mais le moment de la mêlée fit voir quel avantage avaient des peuples aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de Cusco avait de plus vaillant défendait la colline. Le reste, composé de pasteurs amollis dans une douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux bataillons se présentaient en foule à la place de ceux qui, rompus et défaits, tournaient le dos à l'ennemi; mais ils succombaient à leur tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le corps qui défend l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le centre de son armée; il détache de la colline l'élite des peuples guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Corambé; et tandis que ce corps détaché vole au centre, lui-même, avec des bataillons qu'il a choisis et réservés, il marche droit à la colline, enfonce l'enceinte affaiblie du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre vivant, le fait charger de liens, et l'entraîne.

Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en répand dans l'armée, et y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se disperse. On ne voit que des peuples désolés, éperdus, jeter leurs armes et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit même la fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus d'espoir qu'en la clémence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils l'implorent. Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba. Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser, d'épargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils ne croiront avoir assez vengé la perte qui les rend furieux et barbares. Leur prince, le fils de leur roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! que tu vas pleurer ta victoire!

A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la tête des siens, qu'il animait par son exemple. A sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son courage, tous les cœurs se sentaient émus. L'ennemi, le voyant s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des féroces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée, venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche homicide. Le caillou dont elle est armée lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens s'empressent de le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de ses regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, le frisson de la mort commence à se répandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, ne fait que se pencher sur les cèdres voisins, qui le soutiennent dans sa chûte. On le croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pâleur de son feuillage annoncent qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. Tel, appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement blessé. «O mon père! dit-il d'une voix défaillante, ô quelle sera ta douleur! Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a coûté la vie, pour dérober aux yeux d'un père une image trop affligeante, et pour le consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.»

Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du jeune prince. «Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point être vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte loin du combat, dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants après, soulevant sa paupière vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le nom, le tendre nom de père, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce moment même que des cris lamentables annoncent à ceux de Cusco que leur roi vient d'être enlevé.

D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, ne présentent dès-lors, dans les champs de Tumibamba, que la déroute et le carnage. Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de son roi, le vaillant et sage Mango, qui la défendait, vit enfin qu'il fallait périr, ou céder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes. A peine la fière Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant précieux[131] que sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le temps de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, après des efforts inouis pour faire cesser le ravage, rallièrent enfin leurs troupes sur le bord de l'Apurimac.

[131] Xaïra.