CHAPITRE XXXVI.
C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa tête; et d'un œil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?»
A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba vient de perdre son fils.—Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux qu'il m'a faits.»
Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur un siége pareil, jouissait au fond de son cœur, de la calamité publique.
Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'œil morne, le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé.
«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?»
«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais, au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant que le bruit de cette mort soit répandu.»
Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé. Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif, on te l'amène.»
A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève, l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les vœux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?—Ton fils… il a vu des dangers dont le plus courageux s'étonne.—Et sans doute il les a bravés? Réponds. Ce silence est terrible.—Que te dirai-je, hélas! pour la première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des mouvements que la vertu ne peut dompter.—Ciel! qu'entends-je? Il a fui! il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!—Eût-il mieux valu qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?—Plût au ciel!—Eh bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de toi.—Il est mort!—Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant de valeur.»
Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle épreuve, disait-il, vous avez préparé mon cœur à la constance! Vous avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant! pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste! ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les confond.»
Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire. Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier. Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses lèvres éteintes, et de son sein pressant ce cœur qui ne bat plus contre le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même. Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa douleur.
Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon cœur.»
On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante? Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui, je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que lui.»
Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.—Il te sied bien, répond le farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure ton fils, si tu l'oses.»
Ces terribles mots étouffèrent dans le cœur d'Ataliba le sentiment de son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans ton cœur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»
«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la discorde et la guerre ont rompu les nœuds les plus saints, et chassé des cœurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements. Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.»
Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille, va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié; garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que, pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés à t'obéir.»
«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable, humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout te sera rendu.»