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CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME DEUXIÈME
1340-1342
A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, No 6
M DCCC LXX
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'Éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome II de l'Édition des Chroniques de J. Froissart, préparée par M. Siméon Luce, lui a paru digne d'être publié par la Société de l'Histoire de France.
Fait à Paris, le 1er mai 1870.
Signé L. DELISLE.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société
de l'Histoire de France,
J. DESNOYERS.
SOMMAIRE.
SOMMAIRE.
CHAPITRE XXXIV.
1340. OUVERTURE DES HOSTILITÉS ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE (§§ 99 à 101).
Irrité de la destruction d'Aubenton et du ravage de la Thiérache, Philippe de Valois charge Jean son fils, duc de Normandie, d'envahir le Hainaut à la tête d'une puissante armée. [1], [185], [187].
En Gascogne, le comte de l'Isle reçoit l'ordre d'envahir le Bordelais et en général toutes les terres et seigneuries des Anglais et de leurs adhérents.—Noms des principaux seigneurs qui prennent part à cette campagne.—Les Français ravagent les terres d'Albret[ [1] et de Pommiers[ [2], et en général les possessions des seigneurs de Lesparre, de Cars[ [3] et de Mussidan[ [4]. P. [1], [2], [187] et [188].
En même temps, le roi de France renforce la grosse flotte des écumeurs, commandée par Hue Quieret et Barbavara qui se tient en face des côtes de Flandre pour empêcher Édouard III de repasser sur le continent. P. [2] et [188].
Louis de Nevers, comte de Flandre, et la comtesse Marguerite sa femme, vivent à Paris à la charge du roi de France, car ils ne reçoivent rien des rentes et revenus de leur comté. Les collecteurs de ces revenus n'en rendent compte qu'à Jacques d'Arteveld et à certains bourgeois de Gand, de Bruges, d'Ypres et de Courtrai, à ce députés; on les met en réserve afin que le pays y puisse recourir en cas de besoin et aussi en prévision d'une réconciliation avec le comte de Flandre. Les dépenses de Jacques d'Arteveld sont imputées sur des tailles spéciales levées toutes les semaines. Louis de Flandre engage le roi de France à contraindre les Flamands à l'obéissance en les menaçant de les faire excommunier par le pape. P. [185].
Philippe de Valois, qui voit les Flamands disposés à entrer dans la ligue formée contre lui par les Allemands, les Brabançons, les Hainuyers et les Anglais, essaye de les gagner par la persuasion avant d'en venir aux mesures de rigueur. Le comte Raoul d'Eu et de Guines, connétable de France, les seigneurs de Montmorency et de Saint-Venant, les évêques de Paris et de Chartres, sont envoyés à Tournay et reçoivent mission de s'aboucher et de traiter avec les députés des villes de Flandre. Ceux-ci déclarent qu'ils n'entendront à rien tant que le roi de France n'aura pas rendu Lille, Douai, Béthune et les dépendances de ces villes. Les commissaires de Philippe de Valois jugent qu'une entente est impossible dans ces conditions, et l'on se sépare sans avoir rien fait. P. [185] et [186].
A l'instigation du roi de France, le pape (Benoit XII) lance une bulle d'excommunication contre les Flamands et l'envoie aux évêques de Cambrai, de Tournay et de Thérouanne. Il est défendu aux prêtres de chanter la messe sous peine d'encourir l'excommunication et de perdre leurs bénéfices. Informé de cette situation, Édouard III promet aux Flamands de leur amener, à son prochain retour sur le continent, des prêtres de son pays pour chanter la messe, que le pape le veuille on non, car comme roi d'Angleterre il a parfaitement le droit de le faire. Grand mécontentement des prêtres de Flandre privés de leur casuel par la défense du pape. P. [2], [3], [186] et [187].
Philippe de Valois donne l'ordre aux gens d'armes de ses garnisons de Tournay, de Lille, de Douai et des châteaux voisins de faire la guerre aux Flamands et de porter le ravage dans leur pays. Chevauchée des Français jusqu'aux portes de Courtrai, incendie des faubourgs de cette ville et de tout le pays environnant, notamment de Dottignies[ [5]; retour par la rivière du Lis et par Warnêton[ [6]; capture de plus de dix mille blanches bêtes, de trois mille porcs, de deux mille grosses bêtes, sans compter cinq cents personnes, hommes, femmes et enfants, emmenés pour être mis à rançon. P. [3] et [4], [188] et [189].
Expédition de Jacques d'Arteveld contre Tournay à la tête d'une puissante armée de Flamands. Arrivé au Pont de Fer[ [7], entre Audenarde et Tournay, le chef des Flamands attend que les comtes de Salisbury et de Suffolk, qui se tiennent en garnison à Ypres, et le contingent du Franc de Bruges, viennent le rejoindre. P. [4], [5], [189].
Les Flamands occupent Poperinghe, Messines[ [8], Bergues[ [9], Cassel[ [10], Bourbourg[ [11], Furnes, Nieuport[ [12], Dunkerque, Gravelines[ [13]. Les Français ont mis garnison à Saint-Omer, à Thérouanne, à Aire[ [14] et à Saint-Venant[ [15]. Le roi de France envoie deux cents lances de Savoie et de Bourgogne à Lille sous les ordres d'Amé de Genève[ [16], de [Hue] de Châlon[ [17], des seigneurs de Villars[ [18] et de Groslée[ [19]. P. [5] et [191].
Pendant le trajet d'Ypres au Pont de Fer, les comtes de Salisbury et de Suffolk tombent, malgré les avis de Waflard de la Croix, dans une embuscade dressée contre eux près de Lille et sont faits prisonniers par les habitants de cette ville qui les livrent à Philippe de Valois. Jacques d'Arteveld, découragé, congédie ses gens d'armes et retourne à Gand. P. [5] à [8], [189] à [193].
CHAPITRE XXXV.
1340. INCURSIONS DES FRANÇAIS EN HAINAUT, NOTAMMENT AUX ENVIRONS DE VALENCIENNES (§§ 102 à 107).
Jean, duc de Normandie, réunit à Saint-Quentin une puissante armée pour envahir le Hainaut.—Noms des principaux seigneurs qui font partie de l'expédition.—De Saint-Quentin, l'armée du duc de Normandie se dirige en passant par Bohain[ [20] vers le Cateau-Cambrésis[ [21] et vient loger près de cette ville en un lieu appelé Montay[ [22], à l'entrée du Hainaut, sur la Selle[ [23]. P. [8] et [9], [193] à [195].
Gérard de Verchin, sénéchal de Hainaut, se met à la tête de soixante lances, passe à Forest[ [24] sur la frontière du Hainaut, et va réveiller au milieu de la nuit les Français qui se tiennent à Montay, à une petite lieue de Forest. Deux puissants chevaliers de Normandie, les seigneurs de Bailleul et de Bréauté[ [25], sont assaillis les premiers: le seigneur de Bailleul est tué et les seigneurs de Bréauté et de Brimeux sont emmenés prisonniers à Valenciennes. P. [9] à [11], [195] à [197].
Le lendemain matin, le duc de Normandie, furieux de cette attaque nocturne, donne l'ordre d'entrer en Hainaut et d'y porter partout l'incendie et le ravage. Les Français, divisés en plusieurs corps d'armée et courant dans toutes les directions, dévastent et brûlent Forest, Vertain[ [26], Vertigneul[ [27], Escarmain[ [28], Vendegies-au-Bois[ [29], Vendegies-sur-Écaillon[ [30], Bermerain[ [31], Calaumes[ [32], Salesches[ [33], Orsinval[ [34], Villers-en-Cauchie[ [35], Gommegnies[ [36], Maresches[ [37], Villers-Pol[ [38], Poix[ [39], Préseau[ [40], Amfroipret[ [41], Preux[ [42], Frasnoy[ [43], Obies[ [44], Wargnies-le-Grand[ [45], Wargnies-le-Petit[ [46], Saint-Vaast[ [47] en Bavaisis, Louvignies[ [48], Mecquignies[ [49]; ils brûlent les moulins et rompent les écluses du vivier de Quélipont[ [50]. Tous les villages compris entre les rivières de Selle et de Honneau[ [51] deviennent la proie des flammes[ [52]. Les habitants du pays se sont réfugiés, emportant ce qu'ils ont de plus précieux, à Bouchain[ [53], à Valenciennes, à Bavai, au Quesnoy, à Landrecies[ [54], à Maubeuge[ [55] et dans les autres forteresses des environs qui sont tenables. Les Français mettent le feu aux faubourgs du Quesnoy et de Bavai. Le sénéchal de Hainaut, craignant pour son château de Verchin[ [56], est allé s'y enfermer avec trente lances, laissant Valenciennes sous la garde du seigneur d'Antoing. La nuit d'après cette première journée d'invasion, le duc de Normandie vient camper dans les belles prairies de Haussy[ [57] et de Saulzoir[ [58], sur les bords de la rivière de Selle, depuis Haspres[ [59] jusqu'à Solesmes[ [60]. P. [11] et [12], [197] à [199]. Valerand, seigneur de Fauquemont (Valkenburg), capitaine de Maubeuge, laisse cette ville sous la garde des seigneurs de Beaurieu et de Montegny, et après avoir chevauché tout un jour en longeant la forêt de Mormal[ [61], passe à gué la Selle et vient vers minuit réveiller le duc de Normandie et son armée. Du côté des Français, le seigneur de Picquigny[ [62] est tué, le vicomte des Quesnes[ [63] et le Borgne de Rivery[ [64] sont faits prisonniers dans cette alerte. Puis le seigneur de Fauquemont court se réfugier sous Thierry de Valcourt, maréchal de Hainaut, au Quesnoy[ [65], qui n'était point alors aussi bien fortifié qu'il fut soixante ans plus tard. P. [12], [13], [199], [200], [204].
Les Français brûlent Felaines,[ [66] Famars[ [67], Sepmeries[ [68], Baudignies[ [69], Artres[ [70], Artriel[ [71], Saultain[ [72], Curgies[ [73], Estreux[ [74], Aulnoy[ [75], Jenlain[ [76], Beauvoir[ [77], Rombies[ [78] et viennent camper sur la rivière d'Uintiel[ [79] (la Rhonelle), aux alentours de Querenaing[ [80]. Quarante hommes d'armes hainuyers des garnisons de Condé[ [81], de Montroeul-sur-Haine[ [82], de Quiévrain[ [83] et de Quiévrechain[ [84] se mettent en embuscade dans les bois de Roisin[ [85], mais ils n'osent attaquer les coureurs français qui chevauchent au nombre de plus de quatre cents lances. [13], [14] et [201].
Le lendemain, par une belle matinée du mois de mai[ [86], le duc de Normandie vient camper à Famars sur une colline appelée le Mont de Castres[ [87]. Quelques-uns de ses gens d'armes descendent du Mont de Castres, mettent le feu à Marly[ [88] et aux faubourgs de la porte de Cambrai. Grand émoi à Valenciennes; on sonne les cloches et le beffroi à toute volée. La rue de Cambrai se remplit de bourgeois en armes qui veulent marcher contre l'ennemi. Henri d'Antoing, qui garde les clefs de la porte de Cambrai, et Jean de Baissi, prévôt de la ville, s'efforcent de contenir les impatients. P. [202].
Une troupe de coureurs français livre un assaut infructueux à la tour carrée de Maing[ [89], qui était alors à Jean Bernier de Valenciennes et qui fut depuis à Jean de Neuville. Ces coureurs, n'ayant pu traverser l'Escaut à Trith[ [90] parce que le pont a été coupé par les habitants, passent le fleuve aux Planches à Prouvy[ [91], mettent le feu aux maisons et aux moulins de Prouvy et de Rouvignies[ [92], et, après avoir refait le pont[ [93] de Trith, brûlent Wercinniel, Bourlain[ [94] et Infier[ [95], d'où les flammèches volent jusqu'à Valenciennes. P. [15], [204] et [205].
D'autres coureurs, ayant à leur tête trois chevaliers poitevins, Boucicaut[ [96], Guillaume Blondel[ [97] et le seigneur de Surgères[ [98], passent l'Escaut assez près de Valenciennes, au pont qu'on dit à la Tourelle à Goguel, brûlent Heurtebise[ [99], et s'avancent vers Bellaing[ [100] et Hérin[ [101]. Un certain nombre de gens d'armes de Valenciennes[ [102] sortent de la ville par les deux portes d'Anzin[ [103], la grande et la petite, et marchent à la rencontre de ces pillards. Un combat s'engage au-dessus d'une église qu'on dit de Saint-Vaast[ [104]. Déroute des Français. [Gui] de Surgères se sauve du côté du village de Hérin et court se jeter dans les bois d'Aubry[ [105], d'où, le soir venu, par le pont de Heurtebise et le pont de Trith, il regagne le camp du Mont de Castres. Boucicaut veut résister; il est fait prisonnier et amené à Valenciennes. P. [15], [16], [202] et [203], [205] et [206].
Le duc de Normandie, voyant que les habitants de Valenciennes ne sont pas disposés à accepter la bataille et n'espérant pas prendre leur ville d'assaut, se décide à revenir vers Cambrai. Au retour, ses gens d'armes incendient Maing, l'abbaye de Fontenelle[ [106], Trith, Prouvy, Rouvignies, Douchy[ [107], Thiant[ [108], Monchaux[ [109], et en général tout le pays qui s'étend entre Valenciennes et Cambrai. P. [17], [18], [208] et [209].
Après le départ des Français, les Valenciennois viennent mettre le feu au camp du Mont de Castres; ils y trouvent quelques brigands et Génois qui, plongés dans un sommeil alourdi par l'ivresse, ne sont pas partis avec le gros de l'armée; ils les brûlent tout vivants. P. [19].
Le duc de Normandie met le siége devant le château d'Escaudœuvres[ [110]. Gérard de Sassegnies, capitaine de ce château pour le comte de Hainaut, le livre par trahison aux assiégeants. Les habitants de Cambrai abattent les remparts d'Escaudœuvres; ils emploient les matériaux provenant de cette démolition à fortifier la porte Robert qui regarde le Hainaut. Gérard de Sassegnies devait expier bientôt sa trahison en subissant à Mons la peine capitale[ [111]. P. [19], [20], [209] à [211].
Les garnisons françaises de Douai et de Lille ravagent l'Ostrevant; elles pillent et brûlent Aniche[ [112], la moitié d'Abscon[ [113], Escaudain[ [114], Erre[ [115], Fenain[ [116], Denain[ [117], Montigny[ [118], Warlaing[ [119], Masny[ [120], Auberchicourt[ [121], Lourches[ [122], Saulx[ [123], Roeulx[ [124], Neuville[ [125], Lieu-Saint-Amand[ [126], Bugnicourt[ [127], Monchecourt[ [128]. En revanche, les gens d'armes hainuyers en garnison à Bouchain mettent le feu à la moitié d'Abscon qui se tient française et dévastent tous les villages et hameaux jusqu'aux portes de Douai, notamment les villages d'Esquerchin[ [129] et de Lambres[ [130].
Escarmouche entre la garnison française de la Malmaison, composée d'Allemands dont Albrecht de Cologne est le chef pour l'évêque de Cambrai[ [131] et la garnison de Landrecies dont le seigneur de Potelles est capitaine pour le comte de Hainaut. Le seigneur de Potelles est tué par Albrecht de Cologne, mais les compagnons de celui-ci sont mis en déroute, tués ou faits prisonniers par les Hainuyers. P. [21] à [23], [211] et [212].
Le seigneur de Floyon succède au seigneur de Potelles comme gardien de Landrecies et chevauche souvent contre les garnisons françaises de Bohain, de la Malmaison, du Cateau-Cambrésis[ [132], de Beauvois[ [133] et de Serain[ [134]. Pendant ce temps, le comte de Hainaut, de retour d'Angleterre, s'est rendu en Allemagne auprès de l'empereur Louis de Bavière; et Jean de Hainaut est allé en Brabant et en Flandre implorer le secours du duc de Brabant, de Jacques d'Arteveld et des Flamands. P. [23], [24], [212], [213].
CHAPITRE XXXVI.
1340. SIÉGE ET PRISE DE THUN-L'ÉVÊQUE PAR LES FRANÇAIS.—OFFRES DE COMBAT FAITES PAR LE COMTE DE HAINAUT; REFUS DU DUC DE NORMANDIE[ [135] (§§ 108 à 112).
Le duc de Normandie vient, sur les instances des Cambrésiens, mettre le siége devant la forteresse de Thun-l'Évêque[ [136] dont les Hainuyers se sont emparés et d'où ils portent le ravage aux environs de la cité de Cambrai. La garnison a pour chefs un chevalier du parti anglais nommé Richard de Limozin et deux écuyers du Hainaut, frères de Gautier de Mauny, Jean et Thierry de Mauny. Craignant d'être empestés par les bêtes mortes et puantes que jettent les engins des assiégeants, les assiégés demandent et obtiennent une trêve de quinze jours; ils promettent de se rendre au duc de Normandie s'ils ne sont pas secourus par Jean de Hainaut dans cet intervalle. Catherine de Wargnies, chanoinesse de l'abbaye de Denain, qui s'est enfermée dans Thun par amour pour Jean de Mauny dont elle est la maîtresse, et que le fracas du siége incommode beaucoup à cause de son état de grossesse avancée, profite de la trêve pour se retirer à Bouchain. P. [24] à [26], [212] à [214].
Sur ces entrefaites, le comte de Hainaut revient dans son pays. Il réunit en toute hâte une puissante armée pour marcher au secours de la garnison de Thun-l'Évêque et vient camper à Naves et à Iwuy sur la rive droite de l'Escaut; il est bientôt rejoint par le comte de Namur, le duc de Brabant et les grands seigneurs des marches d'Allemagne alliés du roi d'Angleterre. P. [27] et [28], [215] et [216].
L'armée du duc de Normandie est campée de l'autre côté de la rivière, sur la rive gauche de l'Escaut. A la nouvelle de l'arrivée du comte de Hainaut, Philippe de Valois, qui se tenait depuis six semaines à Péronne, accourt rejoindre Jean son fils à la tête de douze cents lances; mais comme le roi de France a fait serment de ne pas pénétrer à main armée sur le territoire de l'Empire, le duc de Normandie conserve le commandement nominal, tout en n'agissant que d'après le conseil de son père. P. [28], [216].
Quatre jours après son arrivée devant Thun-l'Évêque, l'armée du comte de Hainaut se renforce d'une troupe de Valenciennois que commande Jean de Baissi, prévôt de la ville. Richard de Limozin et les autres gens d'armes de la garnison de Thun-l'Évêque profitent d'une escarmouche entre Français et Valenciennois pour se sauver dans une barque et aller rejoindre le comte de Hainaut qui les remercie et les félicite de leur belle défense. P. [29], [216] et [217].
Les Français ravagent l'Ostrevant et les Hainuyers le Cambrésis. Le comte de Hainaut reçoit un renfort de soixante mille Flamands amenés par Jacques d'Arteveld; il offre la bataille au duc de Normandie qui la refuse. Le comte de Hainaut réunit alors les plus grands barons de l'armée pour leur communiquer la réponse du duc de Normandie et leur demander conseil; il veut faire un pont sur l'Escaut afin d'aller livrer bataille aux Français. Le duc de Brabant combat ce projet; il est d'avis qu'on se sépare sans avoir rien fait et qu'on attende l'arrivée prochaine du roi d'Angleterre qui doit se joindre à ses alliés pour mettre le siége devant Tournay. Malgré l'opposition du duc de Brabant dont les gens d'armes, surtout ceux de Bruxelles et de Louvain, sont impatients de retourner dans leurs foyers, le comte de Hainaut n'en persiste pas moins dans son projet de livrer bataille aux Français. P. [29] à [31], [217], [218].
Le comte de Hainaut charge Jean de Hainaut, seigneur de Beaumont, son oncle, de demander trois jours de répit aux Français, le temps de construire un pont sur l'Escaut afin que les deux armées puissent se joindre et en venir aux mains. Au moment où Jean de Hainaut chevauche sur la rive droite de l'Escaut et se dispose à accomplir son message, il aperçoit sur la rive opposée un chevalier de Normandie de sa connaissance, le seigneur de Maubuisson[ [137]; il prie ce chevalier de transmettre au roi de France ou au duc de Normandie la proposition du comte de Hainaut. Le conseil du roi de France répond au seigneur de Maubuisson que l'on est résolu à ne pas changer de tactique vis-à-vis du comte de Hainaut, qu'on veut d'abord le ruiner en traînant la guerre en longueur, que cela fait, on envahira son pays pour y porter le ravage. Jean de Hainaut, à qui le seigneur de Maubuisson vient rapporter cette réponse, la transmet au comte de Hainaut, son neveu, qui la reçoit avec un profond déplaisir. P. [32] à [34], [218].
CHAPITRE XXXVII.
1340. DÉFAITE DE LA FLOTTE FRANÇAISE PAR LA FLOTTE ANGLAISE DEVANT L'ÉCLUSE; ARRIVÉE D'ÉDOUARD III ET DE SON ARMÉE EN FLANDRE[ [138] (§§ 113 à 117).
La veille de la fête de saint Jean-Baptiste (23 juin), Édouard III s'embarque sur la Tamise et cingle vers l'Écluse[ [139] (Sluis), en Flandre. La flotte anglaise, composée de plus de cent vaisseaux, porte quatre mille hommes d'armes et douze mille archers. La flotte française est encore supérieure en nombre à la flotte anglaise. Montée par des marins normands, picards et génois, sous les ordres du Normand [Nicolas] Behuchet, du Picard Hue Quieret et du Génois Barbavara, cette flotte stationne près de Blankenberghe[ [140], entre Kadzand[ [141] et l'Écluse, pour arrêter au passage le roi d'Angleterre. La bataille s'engage devant l'Écluse le 24 juin[ [142] entre les deux flottes ennemies et dure tout un jour. Les Anglais ont soin de prendre des dispositions plus habiles que leurs adversaires. Le grand vaisseau le Christophe, conquis peu de temps auparavant par les Normands et monté par les Génois, est repris dès le commencement de l'action, grâce aux archers à main d'Angleterre, auxquels un tir plus rapide assure l'avantage sur les arbalétriers génois. P. [34] à [37], [218] à [221].
Édouard III monte un grand vaisseau construit à Sandwich[ [143], sur lequel flotte une bannière mi-partie aux armes de France et d'Angleterre. Le roi anglais, alors en la fleur de sa jeunesse, fait des prodiges de valeur; les marins normands et picards déploient, de leur côté, un grand courage. Dans l'après-midi, un gros renfort de navires montés par des hommes frais et nouveaux, amené par les Flamands de l'Écluse, de Blankenberghe, d'Aardenburg[ [144], d'Oostburg[ [145], de Bruges, du Damme[ [146], de Nieuport[ [147] et des villes voisines, décide la victoire en faveur des Anglais. Cette affaire coûte la vie à Hue Quieret et à (Nicolas) Behuchet; Pietro Barbavara se sauve à grand peine[ [148]. P. [37] et [38], [221] à [225].
Après la victoire de l'Écluse, le roi d'Angleterre fait un pèlerinage à Notre-Dame[ [149] d'Aardenburg, puis il se rend à Gand. A la nouvelle de l'arrivée et de la victoire d'Édouard III, les allies campés devant Thun-l'Évêque lèvent le siége de cette forteresse et viennent à Gand auprès du roi anglais; là ils prennent l'engagement de se réunir un certain jour en parlement à Vilvorde. P. [38] à [40], [225] à [229].
Le roi de France retourne à Arras et le duc de Normandie à Cambrai. Les Français prennent aisément leur parti de la déconfiture des Normands à l'Écluse et disent: «On n'a rien perdu en perdant ces écumeurs de mer. Ils étaient tous des brigands; ils ne laissaient point venir de poisson sur le continent, et ils étaient cause qu'on n'en pouvait avoir. Le roi de France d'ailleurs a gagné deux cent mille florins à leur mort, car on leur devait leurs gages de quatre mois.» Toutefois, Philippe de Valois et son fils donnent l'ordre de renforcer les garnisons de Tournay, de Lille[ [150], de Douai[ [151], de Mortagne, de Saint-Amand, de Saint-Omer, d'Aire[ [152] et de Saint-Venant[ [153]. Informé qu'Édouard III et ses alliés doivent venir assiéger Tournay, le duc de Normandie envoie dans cette place Godemar du Fay[ [154]. Le seigneur de Beaujeu est mis dans Mortagne[ [155], et Pierre de Carcassonne est chargé de défendre Saint-Amand[ [156] en Puelle. P. [40] et [41], [227].
Robert, roi de Sicile, très-versé dans l'astrologie, prédit les succès d'Édouard III: «Le sanglier de Windsor viendra, dit-il, enfoncer ses défenses jusque dans les portes de Paris.» Inspiré par son dévouement à la couronne de France, le roi Robert vient à Avignon prier le pape (Benoît XII)[ [157] d'user de son intervention pour faire la paix entre les rois de France et d'Angleterre. P. [41], [226].
CHAPITRE XXXVIII.
1340. ASSEMBLÉE DE VILVORDE SUIVIE DU SIÉGE DE TOURNAY PAR ÉDOUARD III ET SES ALLIÉS[ [158] (§§ 118 à 122).
Assemblée de Vilvorde. Les principaux personnages qui assistent à cette assemblée, sont Édouard III roi d'Angleterre, Jean III duc de Brabant, Guillaume II comte de Hainaut, Jean de Hainaut, oncle du comte, Renaud II duc de Gueldre, Guillaume V marquis de Juliers, Louis Ier de Bavière, marquis de Brandebourg, Frédéric II, marquis de Meissen et d'Osterland, Adolphe VIII, comte de Berg, Robert d'Artois, Thierry III, seigneur de Fauquemont (Valkenburg), Guillaume de Duvenvoorde, Guillaume Ier, marquis de Namur. A ces princes sont venus se joindre Jacques d'Arteveld et les députés de Flandre, de Brabant et de Hainaut, au nombre de trois ou quatre pour chaque bonne ville. Une alliance offensive et défensive est conclue entre Flandre, Hainaut et Brabant; en cas de différend, c'est le roi d'Angleterre qui jouera le rôle d'arbitre entre ces trois pays. En signe de cette alliance, il sera frappé une monnaie dont les pièces s'appelleront compagnons ou alliés. Les alliés conviennent d'aller mettre le siége devant Tournay aux environs de la Madeleine (22 juillet), puis ils se séparent et chacun retourne chez soi pour faire ses préparatifs. P. [41] à [43], [229] et [230].
Philippe de Valois envoie tenir garnison à Tournay l'élite de sa chevalerie, notamment Raoul, comte d'Eu, connétable de France[ [159], le jeune comte de Guines son fils[ [160], le comte de Foix[ [161] et ses frères, Aymeri VIII (vicomte) de Narbonne, Amé de Poitiers[ [162], Geoffroy de Charny[ [163], Girard de Montfaucon[ [164], Robert Bertran et Mathieu de Trie, maréchaux de France[ [165], Jean de Landas[ [166], le sénéchal de Poitou[ [167], les seigneurs de Cayeux[ [168], de Châtillon[ [169], de Renneval, de Mello[ [170], d'Offémont[ [171], de Saint-Venant[ [172] et de Creseques[ [173]. Les fortifications de la cité sont réparées, les engins, canons et espingalles sont mis en état, et l'on se pourvoit d'approvisionnements de toute sorte. P. [43], [44], [230].
Siége de Tournay par Édouard III et ses alliés. Le roi d'Angleterre prend position à la porte dite de Saint-Martin[ [174] sur le chemin de Lille et de Douai, le duc entre le Pont-à-Rieux[ [175], le long de l'Escaut, le Pire[ [176] et la porte de Valenciennes[ [177], le comte de Hainaut entre le roi d'Angleterre et le duc de Brabant[ [178]. Jacques d'Arteveld, à la tête de soixante mille Flamands, vient se loger à la porte de Sainte-Fontaine[ [179], sur les deux rives de l'Escaut. Les princes allemands, campés près des Marvis[ [180] du côté du Hainaut, ont fait un pont sur l'Escaut en amont de Tournay pour aller et venir d'une rive à l'autre. La cité de Tournay est ainsi investie de tous les côtés à la fois, et les habitants, pour mieux assurer la défense, ont enterré sept de leurs portes. P. [44] et [45], [230] à [232].
Le siége durant devant Tournay, le comte de Hainaut ravage et brûle Orchies[ [181] et plus de quarante villages ou hameaux des environs, Landas[ [182], Lecelles[ [183], Haubourdin[ [184], Seclin[ [185], Ronchin[ [186], la ville et l'abbaye de Cysoing[ [187], Bachy[ [188], Marchiennes[ [189], les bords de la rivière de Scarp jusqu'au château de Rieulay[ [190], en Hainaut; il pousse ses incursions jusqu'au Pont-à-Raches[ [191] à une lieue de Douai et jusqu'aux faubourgs de Lens[ [192] en Artois. P. [46], [232] et [233].
Combat sur l'Escaut entre les Flamands et les Français montés les uns et les autres sur des barques; les Flamands sont repoussés par les assiégés. P. [46], [47], [233], [234].
Durant ce même siége de Tournay, les Français de la garnison de Saint-Amand pillent et brûlent le village et l'abbaye d'Hasnon[ [193]; ils traversent les bois de Raismes, mettent le feu à l'hôtel du Pourcelet et attaquent l'abbaye de Vicoigne[ [194], dont l'abbé nommé Godefroi[ [195] parvient à repousser les agresseurs. Pour remercier les arbalétriers de Valenciennes qui sont accourus à son secours sous les ordres de Jean de Baissi, prévôt de la ville, l'abbé de Vicoigne leur fait boire un tonneau de vin; et dans la crainte d'une nouvelle surprise, il fait couper les bois qui entourent son abbaye et creuser de profonds et larges fossés. P. [47], [48], [234], [235].
«Pendant le siége de Tournay, dit Froissart, il survint plusieurs grands faits d'armes, non-seulement en France, mais encore en Gascogne et en Écosse, qui ne doivent pas être mis en oubli, car selon la promesse que j'ai faite à mon seigneur et maître en commençant cet ouvrage, je consignerai toutes les belles actions qui viendront à ma connaissance, quoique Jean le Bel ne les ait pas mentionnées dans ses Chroniques. Mais un homme ne peut tout savoir, et ces guerres étaient si grandes, si dures et si enracinées de tous côtés, qu'il est facile d'en oublier quelque chose si l'on n'y prend bien garde.» P. [235], [236].
Le comte de l'Isle[ [196] est en Gascogne comme un petit roi de France et fait une guerre acharnée aux Gascons du parti anglais. Les principaux chevaliers du parti français sont avec le comte de l'Isle, les comtes de Comminges[ [197] et de Périgord[ [198], les vicomtes de Villemur[ [199], de Tallard[ [200], de Bruniquel, de Caraman[ [201] et de Murendon[ [202]; l'effectif de leurs forces s'élève à six mille chevaux et dix mille fantassins. Les Français prennent Bergerac, Condom, Sainte-Bazeille[ [203], Penne[ [204], Langon[ [205], Prudaire, Civrac[ [206]; ils assiégent la Réole. Après une belle défense, Jean le Bouteiller, capitaine de la ville pour le roi d'Angleterre, rend la Réole[ [207] au comte de l'Isle qui confie la garde de cette place à un chevalier gascon nommé Raymond Segui. Une fois maîtres de la Réole, les Français mettent le siége devant Auberoche[ [208], dont la garnison a pour chef Hélie de Pommiers. P. [48], [236] et [237].
CHAPITRE XXXIX.
1340. GUERRE EN ÉCOSSE (§ 123).
Les Écossais prennent les armes sous les ordres de Guillaume de Douglas, des comtes de Murray, Patrick et de Sutherland, de Robert de Vescy, de Simon Fraser et d'Alexandre de Ramsay.—Pendant que le roi d'Angleterre assiége Tournay, et à l'instigation du roi de France, les Écossais portent le ravage dans le Northumberland et l'évêché de Durham; ils reconquièrent toutes les forteresses occupées par les Anglais, à l'exception de Bervick, de Stirling, de Roxburgh et d'Édimbourg. P. [49], [50], [237] à [239].
Guillaume de Douglas s'empare du château d'Edimbourg par surprise. P. [51] à [54].
Reddition aux Écossais de Dalkeith, de Dumbar, de Dundee, de Dumfermline; siége de Stirling. P. [54], [239] à [241].
CHAPITRE XL.
1340. ARRIVÉE DU ROI DE FRANCE ET DE SON ARMÉE AU PONT DE BOUVINES CONTRE ÉDOUARD III ET SES ALLIÉS[ [209] (§§ 124 à 126).
Le roi d'Angleterre assiége toujours Tournay avec une armée de plus de cent mille hommes, y compris les Flamands. Les assiégés, menacés de famine, font sortir les plus pauvres habitants de la ville, hommes et femmes. P. [54] et [241].
Philippe de Valois convoque à Arras une grande armée pour marcher au secours des habitants de Tournay.—Noms des principaux princes et seigneurs, tant français qu'étrangers[ [210], qui se rendent à l'appel du roi de France. P. [55], [241] et [242].
Arrivée du roi de France[ [211] et de son armée sur les bords d'une petite rivière (la Marcq)[ [212], située à peu de distance de Tournay, entre les ponts de Bouvines[ [213] et de Tressin[ [214]. P. [56] et [242].
Rencontre près de Notre-Dame-aux-Bois[ [215] entre des gens d'armes de la garnison de Bouchain, commandés par trois chevaliers allemands au service du comte de Hainaut et un détachement de la garnison française de Mortagne, qui a pour chef un chevalier bourguignon de la suite du seigneur de Beaujeu, nommé Jean de Frolois[ [216]. Les Français sont mis en déroute, et Jean de Frolois est fait prisonnier. P. [56] à [58], [242] à [244].
Un jour, un détachement de Hainuyers, dont Guillaume de Baileu est le chef, passe le Pont-à-Tressin[ [217], et va, sous la conduite de Waflard de la Croix, réveiller les Français. Ce même jour, une troupe de Liégeois venus avec leur évêque servir le roi de France, sous les ordres de Robert de Baileu[ [218], frère de Guillaume, passe aussi en sens inverse le Pont-à-Tressin, pour aller fourrager dans les belles plaines qui s'étendent entre Tressin et Baisieux[ [219]. Les Hainuyers de Guillaume de Baileu sont repoussés et mis en fuite. Au moment où ils repassent le pont, ils vont se jeter dans les rangs des Liégeois de Robert de Baileu, qui reviennent de leur excursion, et dont ils prennent la bannière, portée par Jacques de Forvie[ [220], pour la leur propre, à cause de la ressemblance extrême des armes de Robert et de Guillaume de Baileu. La plupart des Hainuyers sont tués ou faits prisonniers. Guillaume de Baileu se sauve à grand peine. Waflard de la Croix, pris dans cette rencontre et livré au roi de France, fut donné bientôt après, en échange du comte de Salisbury, aux habitants de Lille, qui le firent mettre à mort. P. [58] à [62], [244] à [246].
CHAPITRE XLI.
1340. SIÉGE DE MORTAGNE ET PRISE DE SAINT-AMAND ET DE MARCHIENNES PAR LE COMTE DE HAINAUT.—DÉFAITE D'UNE TROUPE DE FRANÇAIS ET DU SEIGNEUR DE MONTMORENCY AU PONT-A-TRESSIN (§§ 127 à 132).
Le comte de Hainaut, pour se venger de la mésaventure de Guillaume de Baileu et de ses gens d'armes, quitte le siége de Tournay et vient avec six ou sept cents lances assiéger Mortagne par la rive droite de l'Escaut. En même temps, les habitants de Valenciennes ayant reçu l'ordre d'assaillir cette place en s'avançant entre la Scarpe et l'Escaut, douze cents hommes, commandés par Jean de Baissi, prévôt de la ville, et Gille le Ramonnier, passent les deux rivières de Haine et d'Escaut à Condé, et arrivent sous les murs de Mortagne. P. [62], [246] et [247].
Édouard de Beaujeu, capitaine de Mortagne[ [221], en prévision d'un siége, a fait enfoncer dans le lit de l'Escaut une quantité innombrable de pieux pour rendre la navigation impossible. Ce que voyant les arbalétriers de Valenciennes, qui ne peuvent approcher assez près des barrières à cause de la largeur des fossés, prennent le parti de passer la Scarpe au-dessous de Château-l'Abbaye[ [222] afin d'attaquer Mortagne du côté de Saint-Amand[ [223] et de donner l'assaut à la porte devers Maulde[ [224]. Cette porte, qui donne sur la Scarpe, est défendue par Édouard de Beaujeu en personne, tandis que le seigneur de Saint-Georges[ [225], son cousin, se tient à la porte d'Escaut par où l'on va à Antoing[ [226], faisant face au comte de Hainaut, campé le long de l'Escaut du côté de Briffœuil[ [227]. Le seigneur de Beaujeu est armé d'une longue lance, et, au moyen d'un croc de fer attaché à l'extrémité de cette lance qui s'enfonce dans les plates et le hauberjon, il parvient à harponner une douzaine d'assaillants, les attirant à lui ou les précipitant au fond des fossés pleins d'eau. P. [63] et [247].
Les assiégeants donnent l'ordre d'installer sur un bateau un appareil destiné à arracher les pieux qui barrent le passage de l'Escaut. Quant on vient à essayer cet appareil, il fonctionne si mal qu'on doit renoncer à s'en servir. Les Valenciennois ont pendant ce temps dressé une très-belle machine qui lance des pierres énormes contre le château et la ville de Mortagne; mais un maître ingénieur de la garnison construit une machine plus petite et l'ajuste si bien qu'à la troisième pierre qu'elle lance, elle brise par le milieu le pierrier des assiégeants. Après deux nuits et trois jours d'assaut, le comte de Hainaut et Jean de Hainaut, son oncle, se décident à retourner au siége de Tournay, et les Valenciennois reprennent le chemin de leur ville après avoir ravagé l'abbaye du Château. P. [64], [65], [248].
Informé que la garnison française de Saint-Amand a brûlé l'abbaye d'Hasnon et essayé de brûler celle de Vicoigne, le comte de Hainaut part de Tournay et vient avec trois mille combattants assiéger Saint-Amand, qui n'était alors entouré que d'une enceinte de palissades. Le capitaine de la garnison[ [228] est un bon chevalier de la langue d'oc, nommé le sénéchal de Carcassonne[ [229]; prévoyant l'attaque du comte de Hainaut et sachant que la place n'est pas tenable, il a fait transporter les plus riches joyaux de l'abbaye à Mortagne, P. [65], [66], [248].
Douze mille Valenciennois attaquent Saint-Amand par le pont jeté sur la Scarpe. Les bidauds et les Génois de la garnison, pour se moquer des arbalétriers de Valenciennes, essuient avec leurs chaperons sur les murs la place des traits et crient aux assiégeants: «Allez boire votre goudale, allez!» Découragés et ne recevant aucunes nouvelles du comte leur seigneur, les Valenciennois regagnent leur ville le soir même. P. [66], [67], [248], [249].
Le lendemain, le comte de Hainaut arrive devant Saint-Amand et donne l'assaut à la porte du côté de Mortagne. Une brèche est ouverte dans le mur de l'abbaye que l'on enfonce au moyen d'énormes pieux en chêne; le comte s'élance par cette brèche et pénètre sur la place du marché devant l'église. Il y trouve le sénéchal de Carcassonne qui l'attend de pied ferme avec une poignée de compagnons de son pays serrés autour de sa bannière. Un moine nommé Froissart défend l'entrée de l'abbaye et tue plus de dix-huit assaillants. Le comte fait passer la garnison au fil de l'épée et mettre le feu à la ville, à l'église et aux bâtiments de l'abbaye. Le sénéchal de Carcassonne est tué sous sa bannière. P. [67] à [69], [249].
Après la destruction de Saint-Amand, le comte de Hainaut incendie Orchies, Landas, Lecelles, passe la Scarpe au-dessous d'Hasnon et, entrant en France, s'empare de la grosse et riche abbaye de Marchiennes[ [230] défendue par Amé de Warnant[ [231]. Incendie et pillage de la ville et de l'abbaye. P. [69], [70], [249], [250].
Le roi d'Angleterre se tient toujours devant Tournay qu'il espère réduire bientôt par la famine; mais le duc de Brabant laisse plus d'une fois passer à travers son armée des vivres destinés aux assiégés, et les gens d'armes de ses bonnes villes de Bruxelles, de Louvain, de Malines, d'Anvers, de Nivelles, de Jodoigne[ [232], de Lierre[ [233], commencent à s'impatienter de la longueur du siége. P. [70], [71], [250], [251].
Un certain nombre de gens d'armes allemands des duchés de Gueldre et de Juliers s'entendent avec plusieurs chevaliers du Hainaut pour prendre une revanche de la victoire remportée à Pont-à-Tressin par Robert de Baileu et les Liégeois sur les Hainuyers: ils se divisent en deux détachements, dont l'un reste à Pont-à-Tressin pour garder le passage, tandis que l'autre court réveiller les Français. Deux grands barons de France, les seigneurs de Montmorency[ [234] et de Saint-Sauflieu[ [235], qui font le guet la nuit où se passe cette escarmouche, repoussent ces agresseurs et se mettent à leur poursuite jusqu'à Pont-à-Tressin. Voyant que les ennemis sont là en force pour défendre le passage, le seigneur de Saint-Sauflieu prend le parti de se retirer avec les siens. Le seigneur de Montmorency, qui veut continuer la lutte, est fait prisonnier ainsi que toute son escorte par Renaud de Sconnevort; et les Allemands ou Hainuyers restent maîtres du pont. P. [71] à [76], [251] à [253].
CHAPITRE XLII.
1340. DÉFAITE PRÈS DE SAINT-OMER, PANIQUE ET RETRAITE DES FLAMANDS DANS LEUR PAYS.—LEVÉE DU SIÉGE DE TOURNAY; TRÊVE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE[ [236] (§§ 133 à 137).
Après l'arrivée du roi de France et de son armée à Bouvines, le bruit se répand que les garnisons françaises de Saint-Omer, d'Aire et de Thérouanne doivent pénétrer dans la vallée de Cassel et ravager le pays, notamment les villes de Bergues[ [237], Bourbourg[ [238], Messines[ [239], Wervicq[ [240], Poperinghe[ [241]. Pour conjurer ce danger, Robert d'Artois et Henri de Flandre vont se poster avec vingt mille Flamands à l'entrée de la vallée de Cassel. P. [76], [77], [253].
Environ trois mille de ces Flamands quittent un jour leur campement pour aller ravager et piller, à l'insu de leurs chefs, le pays situé entre Aire, Thérouanne et Saint-Omer, ils mettent le feu aux faubourgs et abattent les moulins de Saint-Omer; à une demi-lieue de cette ville, ils pillent et brûlent aussi le gros village d'Arques[ [242] où ils font un riche butin; mais au moment où ils se reposent dans un village appelé la Cauchie[ [243], un certain nombre de gens d'armes français des garnisons de Saint-Omer et de Thérouanne viennent, sous les ordres de (Jean), comte dauphin d'Auvergne[ [244], fondre à l'improviste sur ces pillards, en tuent dix-huit cents et en font quatre cents prisonniers[ [245]. P. [76] à [78], [253] à [255].
Une trêve d'un an est conclue à Esplechin[ [246] entre les rois de France et d'Angleterre par l'entremise de Jeanne de Valois, sœur de Philippe de Valois, mère du comte Guillaume de Hainaut, aidée de Louis d'Agimont[ [247]. P. [79] à [82], [256] à [262].
Édouard III lève le siége de Tournay, qui dure depuis onze semaines trois jours moins, et retourne en Angleterre; Philippe de Valois, de son côté, licencie son armée campée à Bouvines[ [248].—Les conférences tenues à Arras entre les envoyés des deux rois en vue de la conclusion d'un traité de paix, restent sans résultat. P. [82] à [86], [262] à [265].
CHAPITRE XLIII.
1341. GUERRE DE LA SUCCESSION DE BRETAGNE: SUCCÈS DU COMTE DE MONTFORT[ [249] (§§ 138 à 143).
«Plusieurs jongleurs et chanteurs sur les places, dit Froissart, en prenant les guerres de Bretagne pour sujet de chansons de geste fabuleuses et de poëmes mensongers, ont altéré la vérité historique au grand déplaisir de Jean le Bel, qui a raconté le premier ces guerres dans ses Chroniques et à mon grand déplaisir aussi à moi Froissart qui ai loyalement, impartialement continué et complété l'œuvre de mon prédécesseur. Ces poëmes et ces chansons ne donnent nullement les faits réels: ces faits, on ne les trouvera qu'ici, grâce au soin extrême que nous y avons mis, car on n'a rien sans frais et sans peine. Moi, Jean Froissart, venu le dernier depuis Jean le Bel pour traiter ce sujet, j'ai visité et parcouru la plus grande partie de la Bretagne, j'ai fait une enquête auprès des seigneurs et des hérauts sur les guerres, les prises, les assauts, les incursions, les batailles, les rescousses et tous les beaux faits d'armes arrivés depuis 1340 jusqu'à la fin de ce livre; je me suis imposé cette tâche tant à la requête de mon seigneur et maître et à ses frais que pour me satisfaire moi-même, pour donner de l'authenticité et des bases solides à mon travail: en quoi mes efforts ont été grandement récompensés.» P. [265] et [266].
Mort de Jean III, dit le Bon, duc de Bretagne (30 avril 1341). Jean, comte de Montfort, frère de père de Jean III, est reçu comme duc à Nantes au mépris des prétentions de Jeanne, nièce du roi de France par son mariage avec Charles de Blois et dont le père Gui, comte de Penthièvre, était frère de Jean III de père et de mère. P. [86] à [88], [265] à [269].
Jean de Montfort, après s'être emparé de Limoges et des trésors de Jean III, revient à Nantes où il convoque à une grande fête les nobles et prélats de Bretagne. Les bourgeois et conseillers des bonnes villes se rendent à cet appel, mais non les grands barons qui, sauf Hervé de Léon[ [250], sont à peu près tous partisans de Charles de Blois. Jean de Montfort distribue à ses fidèles le trésor trouvé à Limoges. P. [89] et [90], [269] à [271].
Prise du fort château de Brest par Jean de Montfort après une héroïque défense de (Gautier[ [251]) de Clisson. P. [90] à [93], [271] à [275].
Siége de Rennes par Jean de Montfort. Henri de Spinefort[ [252], capitaine de la ville, est fait prisonnier dans une sortie. Le comte de Montfort menace de faire pendre ce chevalier si Rennes ne lui ouvre ses portes. Lutte entre les grands bourgeois qui sont d'avis de résister et les gens du commun qui veulent faire leur soumission. La ville finit par se rendre, et Henri de Spinefort se range parmi les partisans de Jean de Montfort. P. [93] à [96], [275] à [280].
Prise d'Hennebont[ [253], fort château et bon port de mer, due à une surprise faite à Olivier de Spinefort, capitaine de cette place, par son frère Henri de Spinefort.—Reddition de Vannes.—Levée du siége mis pendant dix jours devant la Roche-Piriou[ [254].—Reddition de Suscinio[ [255].—Reddition du château d'Auray[ [256] par Geffroi de Malestroit et Yvon de Trésiguidy qui prêtent serment de fidélité au comte de Montfort.—Reddition de la Forest[ [257] dont le capitaine est un ancien compagnon d'armes d'Hervé de Léon en Grenade et en Prusse.—Reddition de Carhaix[ [258] où s'était enfermé un évêque qui en était seigneur[ [259]. Cet évêque, oncle d'Hervé de Léon, se décide, sur les instances de son neveu, à faire sa soumission au comte de Montfort. P. [97] à [100], [280] à [285].
Siége de Jugon[ [260] par le comte de Montfort. Amauri de Clisson, capitaine de la garnison, et plus de cent vingt bourgeois de la ville, sont faits prisonniers dans une sortie par Olivier et Henri de Spinefort accourus au secours d'Yvon de Trésiguidy. La ville de Jugon, contre laquelle le comte de Montfort a fait dresser quatre engins amenés de Rennes, est obligée de se rendre; Amauri de Clisson prête serment de fidélité au comte de Montfort, qui assigne à ce chevalier cinq cents livres de terre et le retient de son conseil. Le vainqueur laisse comme châtelain à Jugon Garnier de Trésiguidy, cousin d'Yvon.—Reddition de Dinan.—Siége infructueux de Josselin[ [261].—Reddition du château de Ploërmel.—Reddition sous condition de Mauron[ [262] après douze jours de siége. P. [285] à [291].
CHAPITRE XLIV.
1341. VOYAGES DU COMTE DE MONTFORT EN ANGLETERRE, PUIS A PARIS[ [263] (§§ 144 à 146).
Le comte de Montfort se fait partout reconnaître comme duc de Bretagne. Cependant les seigneurs de Clisson[ [264], de Tournemine, de Quintin[ [265], de Beaumanoir[ [266], de Laval, de Gargoule, de Lohéac[ [267], d'Ancenis, de Retz, de Rieux[ [268], d'Avaugour[ [269], refusent d'obéir au nouveau duc; quelques-uns de ces seigneurs quittent la Bretagne, soit pour guerroyer à Grenade et en Prusse, soit pour entreprendre le pèlerinage d'outre-mer. P. [291].
Jean de Montfort comprend la nécessité de se faire un allié puissant qu'il puisse opposer au roi de France, oncle et allié naturel de Charles de Blois. C'est pourquoi il s'embarque à Gredo[ [270] (Redon) en basse Bretagne pour l'Angleterre, arrive en Cornouaille et débarque au port de Cepsée; de là, il se rend à Windsor auprès d'Édouard III. Le comte de Montfort fait hommage lige pour le duché de Bretagne au roi d'Angleterre qui promet en retour d'aider et de défendre son vassal contre tous, spécialement contre le roi de France; puis il retourne à Nantes, comblé des présents et des faveurs d'Édouard III[ [271]. P. [100] à [102], [291] à [298].
Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Avaugour et de Beaumanoir se rendent en France et informent Charles de Blois des succès de Jean de Montfort. Charles de Blois implore contre son compétiteur l'appui du roi de France son oncle. Philippe de Valois, de l'avis des pairs et grands barons de son royaume, prend le parti de mander à Paris l'adversaire de son neveu; les seigneurs de Mathefelon, de Gaussan et Grimouton de Chambly[ [272], vont à Nantes notifier au comte de Montfort la volonté du roi de France. Jeanne de Montfort conseille à son mari de ne pas répondre à l'appel de Philippe de Valois. Cependant, le comte de Montfort, après avoir hésité quelque temps, vient à Paris où il fait son entrée en somptueux équipage et avec une suite de plus de trois cents chevaux. P. [102], [103], [298] à [300], [302], [303].
L'entrevue du comte avec le roi de France a lieu dans une grande chambre du palais décorée de magnifiques tapisseries. Aux côtés du roi siégent le comte d'Alençon son frère, le duc de Normandie son fils, Eude, duc de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, fils du duc, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon alors comte de Ponthieu, les comtes de Blois, de Forez, de Vendôme et de Guines, les seigneurs de Coucy, de Sully, de Craon, de Roye, de Saint-Venant, de Renneval et de Fiennes. Philippe de Valois reproche à Jean de Montfort d'avoir fait hommage du duché de Bretagne à Édouard III. Le comte répond que ce reproche n'est nullement fondé, mais en même temps il maintient la légitimité de ses prétentions à l'héritage de Bretagne. Le roi enjoint à Jean de Montfort de ne pas quitter Paris avant quinze jours et d'attendre que les pairs, chargés d'examiner la question pendante entre lui et Charles de Blois, aient décidé de quel côté est le bon droit. Découragé par un accueil aussi défavorable, le comte de Montfort estime prudent de ne pas attendre le jugement des pairs. Un soir, il prend l'habit d'un de ses ménestrels, monte à cheval sans autre suite qu'un valet de ménestrel, et à la faveur de ce déguisement, s'échappe à la dérobée de Paris dont on ne fermait point alors les portes; pendant que ses chambellants font courir le bruit que leur maître est couché malade dans son lit, il regagne en toute hâte la Bretagne et va rejoindre à Nantes la comtesse sa femme. P. [103] à [105], [300] à [302], [303] à [306].
Le roi de France et Charles de Blois sont furieux quand ils apprennent que le comte de Montfort vient de s'échapper de leurs mains. Les pairs et grands barons, réunis en conseil pour statuer sur les prétentions respectives de Charles de Blois et de Jean de Montfort à l'héritage de Bretagne, se prononcent tout d'une voix en faveur de Charles de Blois; ils fondent leur jugement sur deux considérants principaux. 1o Jeanne, femme de Charles de Blois, à titre de fille unique de Gui, comte de Penthièvre, frère de père et de mère de Jean III, duc de Bretagne, dernièrement mort, a plus de parenté avec le dit duc que Jean de Montfort, qui est seulement frère de père de Jean III[ [273]; 2o d'ailleurs le comte de Montfort, même en supposant qu'il y ait quelque chose de fondé dans ses prétentions, est atteint de forfaiture, d'abord pour avoir relevé le duché d'un seigneur autre que le roi de France de qui on le doit tenir en fief, ensuite pour avoir transgressé les ordres et cassé l'arrêt de son suzerain en quittant Paris sans congé[ [274]. P. [105] et [106].
Charles de Blois, confiant en son droit après le jugement prononcé en sa faveur, assuré en outre de l'appui du roi de France, entreprend de reconquérir à main armée son duché de Bretagne. Le duc de Normandie est adjoint à son cousin comme chef de l'expédition projetée. Les principaux barons qui s'engagent à faire partie de cette expédition, sont le comte d'Alençon, oncle de Charles de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Blois, frère de Charles, le duc de Bourbon, Louis d'Espagne, Jacques de Bourbon, le comte d'Eu, connétable de France et le comte de Guines, son fils, le vicomte de Rohan, les comtes de Forez, de Vendôme et de Dammartin, les seigneurs de Coucy, de Craon, de Beaujeu, de Sully et de Châtillon. On fixe à Angers le rassemblement général. P. [106] et [107], [306] et [307].
CHAPITRE XLV.
1341. EXPÉDITION DU DUC DE NORMANDIE ET DE CHARLES DE BLOIS EN BRETAGNE[ [275] (§§ 147 à 150).
Le duc de Normandie, le comte d'Alençon, les ducs de Bourgogne, de Bourbon et les autres barons et chevaliers dont Charles de Blois s'est assuré le concours, se rendent à Angers, où rendez-vous général a été donné à tous les gens d'armes qui doivent faire partie de l'expédition de Bretagne. Toutes ces forces réunies s'élèvent à cinq mille armures de fer, sans compter trois mille Génois sous les ordres d'Ayton Doria et de Charles Grimaldi. Le Galois de la Baume commande aussi une nombreuse troupe de bidaus et d'arbalétriers. Cette armée chevauche en trois batailles. La première, composée de cinq cents lances, marche sous les bannières de Louis d'Espagne, du vicomte de Rohan, des seigneurs d'Avaugour, de Clisson et de Beaumanoir. La plus forte bataille est celle du duc de Normandie[ [276], où se trouvent les plus puissants seigneurs de l'armée, notamment les comtes d'Alençon et de Blois, Charles de Blois lui-même qui prend le titre et les armes de duc de Bretagne, et a fait hommage et féauté pour ce duché au roi de France. Raoul, comte d'Eu, connétable de France, est à la tête de la troisième bataille ou arrière-garde avec le comte de Guines[ [277], son fils, les seigneurs de Coucy, de Montmorency, de Quintin et de Tournemine. P. [107], [108], [307], [308].
Les Français passent par Ancenis et viennent mettre le siége devant Champtoceaux, qui est de ce côté la clef et l'entrée de Bretagne. Cette forteresse, assise sur un monticule au pied duquel coule une grosse rivière (la Loire), a pour capitaines et gardiens deux chevaliers de Lorraine, nommés Mile et Valerand[ [278]. Le duc de Normandie fait combler les fossés par les paysans des environs, tandis qu'on construit un château de bois monté sur douze roues qui peut bien contenir deux cents hommes d'armes et cent arbalétriers. Ce château de bois, tout pourvu d'assaillants, est amené à force de bras jusque contre les remparts de Champtoceaux. L'énorme machine se compose de trois étages: à l'étage le plus élevé se tiennent les gens d'armes, au second les arbalétriers, et tout en bas les sapeurs qui démolissent les murs par la base. Les assiégeants livrent, avec l'aide de cet engin, un assaut terrible qui coûte beaucoup de monde aux assiégés et leur fait dépenser toute leur artillerie. Les gens d'armes de la garnison, découragés, rendent Champtoceaux, sauve leur vie et leurs biens[ [279]. P. [108], [100], [309] à [310].
Le duc de Normandie, chef suprême de l'expédition, livre Champtoceaux à Charles de Blois, son cousin, qui laisse dans cette forteresse comme châtelain un chevalier nommé Rasse de Guingamp. Puis les Français prennent le chemin de Nantes, où le comte de Montfort s'est enfermé. Sur la route, ils s'emparent de Carquefou[ [280], place située près de Nantes, entourée de fossés et de palissades, mais dont la garnison, qui ne se compose que de vilains, ne peut tenir tête aux arbalétriers génois; la ville est prise et pillée; beaucoup des gens qu'on y trouve sont passés au fil de l'épée; on met le feu aux maisons, dont la moitié est la proie des flammes. P. [110], [310], [311], [313].
L'armée du duc de Normandie vient camper devant Nantes et investit cette grande cité que traverse la Loire, très large en cet endroit. Jean de Montfort a laissé à Rennes la comtesse sa femme et s'est enfermé dans Nantes avec Hervé de Léon, Henri et Olivier de Spinefort, Yvon de Trésiguidy et plusieurs autres chevaliers et écuyers qui l'ont reconnu comme duc de Bretagne. La cité est forte, bien fermée, abondamment pourvue de vivres et d'artillerie; en outre, le comte est très-aimé des bourgeois de Nantes. Pleinement rassuré sur l'issue d'un siége soutenu dans ces conditions, Jean de Montfort invite les habitants à se tenir sur la défensive: la saison est trop avancée pour que le siége puisse durer longtemps. Malgré cette injonction, Hervé de Léon, à la tête d'une troupe de deux cents armures de fer, la plupart jeunes bourgeois de Nantes, fait un jour, de grand matin, une sortie par la poterne de Richebourg[ [281], pour surprendre un convoi de vivres destiné aux assiégeants; il s'empare d'environ trente sommiers, mulets et roncins, et de quinze charrettes remplies de vin et de farine. Une troupe de cinq cents gens d'armes français commandés par Louis d'Espagne accourt pour reprendre ce butin; et Hervé de Léon ne parvient à garder sa proie qu'en fermant précipitamment les portes en dehors desquelles il laisse deux cents de ses compagnons qui sont tués ou faits prisonniers. Les parents de ces malheureux sont transportés de fureur, et Hervé de Léon encourt pour ce fait la disgrâce du comte de Montfort. P. [110] à [112], [311] à [315].
Un certain nombre de bourgeois de Nantes, parents et amis des gens d'armes faits prisonniers par Louis d'Espagne, entrent en pourparlers avec les assiégeants à l'insu de Jean de Montfort, et conviennent de laisser la poterne de Sauve[ [282] ouverte aux Français qui pénètrent ainsi dans la ville un matin sans coup férir. Ils vont droit au château de Nantes où ils trouvent le comte de Montfort encore endormi et le font prisonnier. Henri et Olivier de Spinefort, Yvon de Trésiguidy parviennent à s'échapper. La rumeur publique voit dans la trahison dont le comte de Montfort est victime en cette circonstance la main de Hervé de Léon qui se serait vengé ainsi du blâme sévère que le comte lui avait infligé quelques jours auparavant. Ce qui est certain, c'est que Hervé est épargné lui et les siens par Charles de Blois, auquel il fait féauté et hommage comme à son seigneur, et qu'il reconnut depuis lors comme duc de Bretagne. P. [112], [113], [315] à [319].
Les Français se rendent ainsi maîtres de Nantes aux environs de la Toussaint[ [283] l'an 1341. A l'occasion de cette solennité, le duc de Normandie et Charles de Blois tiennent cour plénière au château de Nantes, où ils donnent des fêtes qui durent quatre jours. Là, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Ancenis, de Beaumanoir, de Malestroit, d'Avaugour, de Gargoule, de Quintin, de Léon, de Dinan, de Retz, de Rieux et bien quarante chevaliers bretons des environs de Nantes font féauté et hommage au mari de Jeanne de Penthièvre et le reconnaissent comme leur duc. Charles de Blois reste à Nantes pour y passer l'hiver avec plusieurs vaillants chevaliers de son lignage. Le reste de l'armée se disperse après avoir promis au nouveau duc de revenir en Bretagne l'été prochain, si besoin est. Le duc de Normandie retourne à Paris, emmenant avec lui[ [284] le comte de Montfort qu'il remet entre les mains du roi de France. Philippe de Valois fait enfermer son prisonnier au château du Louvre; on dit même qu'il l'aurait fait mourir, si Louis de Nevers, comte de Flandre, n'avait intercédé pour son beau-frère. P. [114], [318], [320] à [322].
Charles de Blois écrit aux habitants de Rennes, de Vannes, de Quimperlé, de Quimper-Corentin, d'Hennebont, de Lamballe[ [285], de Guingamp, de Dinan, de Dol[ [286], de Saint-Mathieu[ [287], de Saint-Malo, de venir à Nantes lui prêter serment de fidélité comme à leur duc; mais la plupart de ces villes prennent parti pour la comtesse de Montfort qui apprend à Rennes[ [288] que son mari est tombé aux mains de ses ennemis. A cette nouvelle, la comtesse, femme au cœur d'homme et de lion, rassemble ses partisans, leur présente son jeune fils Jean âgé de sept ans, et se met à chevaucher de forteresse en forteresse à la tête de cinq cents lances, renforçant partout les garnisons, payant très-largement les gages de ses gens d'armes et réchauffant par tous les moyens le zèle des Bretons restés fidèles à sa cause. Elle renforce surtout la garnison de Rennes, car elle prévoit que ce sera la première ville que viendra assiéger Charles de Blois; et elle met dans cette place comme capitaine un vaillant chevalier et de bon conseil, très-attaché à elle et à son mari, nommé Guillaume de Cadoudal, Breton bretonnant. Puis elle va, en compagnie de son fidèle Amauri de Clisson, qui ne la quitte pas, s'enfermer dans Hennebont, fort château et bon port de mer, afin d'assurer en cas de besoin ses communications avec l'Angleterre. P. [114], [115], [320] à [324].
CHAPITRE XLVI.
1341 et 1342. GUERRE EN ÉCOSSE[ [289] (§§ 151 à 161).
1341. Continuation des hostilités entre l'Angleterre et l'Écosse: prise de Stirling par les Écossais.—Trêve entre l'Angleterre et l'Écosse.—Retour de David Bruce dans son royaume[ [290]. P. [116] à [120], [324] à [329].
Incursions de David Bruce et des Écossais dans le Northumberland et l'évêché de Durham: siége de Newcastle.—Prise de Durham. P. [120] à [124], [329] à [335].
Édouard III fait ses préparatifs[ [291] pour marcher contre les Écossais qui, tout en effectuant leur retraite le long de la Tyne dans la direction de Carlisle, mettent le siége devant un château où la comtesse de Salisbury se tient enfermée[ [292].—Les Écossais livrent un assaut infructueux, mais la garnison du château est bientôt réduite à la dernière extrémité.—Le capitaine de cette garnison, Guillaume de Montagu, réussit à traverser pendant la nuit les lignes ennemies pour aller à York demander du secours à Édouard III.—Aussitôt qu'ils apprennent que le roi d'Angleterre marche contre eux à la tête d'une puissante armée, les Écossais lèvent le siége du château de la comtesse de Salisbury et se retirent dans les forêts de Jedburgh. P. [124] à [131], [335] à [338].
1342. Édouard III au château de la comtesse de Salisbury.—Passion du roi d'Angleterre pour la belle comtesse. P. [131] à [135], [339] à [340].
Récit d'une partie d'échecs entre le roi et la comtesse. P. [340] à [342].
Édouard III poursuit les Écossais jusque au delà de Berwick.—Nouvelle trêve entre les Anglais et les Écossais[ [293].—Le roi d'Angleterre renvoie le comte de Murray son prisonnier au roi d'Écosse en échange du comte de Salisbury mis en liberté par le roi de France[ [294]. P. [135] à [137], [342] à [347].
CHAPITRE XLVII.
1342. SIÉGE ET PRISE DE RENNES PAR CHARLES DE BLOIS.—SIÉGE D'HENNEBONT: DÉFENSE HÉROÏQUE DE JEANNE DE MONTFORT; LEVÉE DU SIÉGE PAR LES FRANÇAIS A LA SUITE DE L'ARRIVÉE DE GAUTIER DE MAUNY ET DES ANGLAIS[ [295] (§§ 162 à 169).
Au printemps de 1342, les seigneurs français qui ont fait partie de l'expédition de Bretagne l'année précédente, reviennent à Nantes où Charles de Blois a passé l'hiver. La lutte est plus vive que jamais entre les deux partis qui se disputent la Bretagne. La comtesse de Montfort tient, comme on l'a dit plus haut, garnison dans Hennebont, mais elle a eu soin d'établir Guillaume de Cadoudal comme capitaine à Rennes et de pourvoir cette place d'artillerie et d'approvisionnements de toute sorte. L'armée de Charles de Blois, forte de six mille hommes d'armes et de douze mille soudoyers à lances et à pavois, met le siége devant Rennes. Ayton Doria et Charles Grimaldi commandent les arbalétriers génois. Rennes avait alors de grands faubourgs auxquels le capitaine de la ville est obligé de faire mettre le feu pour pourvoir aux nécessités de la défense. Les efforts des assiégeants, surtout des Génois et des Espagnols, très-nombreux dans l'armée de Charles de Blois, réduisent bientôt la garnison de Rennes à la situation la plus critique. P. [137] à [139], [347] à [349], [351], [352].
La comtesse de Montfort, qui se tient enfermée dans Hennebont, envoie son fidèle Amauri de Clisson[ [296] demander du secours à Édouard III. Le roi anglais fait bon accueil au messager de Jeanne de Montfort et charge Gautier de Mauny de se rendre en Bretagne à la tête de trois cents lances et de deux mille archers d'élite pour porter secours à la comtesse. Amauri de Clisson, Gautier de Mauny et le corps d'auxiliaires anglais se mettent en mer et cinglent vers Hennebont; mais la flotte qui les porte, assaillie par les vents contraires, erre au gré des vents pendant plus de soixante jours avant de pouvoir aborder en Bretagne, et ce retard plonge Jeanne de Montfort dans une angoisse mortelle. P. [139] à [141], [350] à [354].
Les bourgeois de Rennes, réduits au dernier degré de dénûment, manifestent l'intention de traiter avec les assiégeants; et comme Guillaume de Cadoudal, capitaine de la garnison, ne veut entendre parler d'aucun arrangement, ils le font mettre en prison. Ils traitent ensuite avec Charles de Blois et conviennent de lui rendre la ville à la condition que les partisans de Montfort auront la vie sauve et pourront aller où ils voudront. Cette reddition de Rennes a lieu au commencement de mai 1342. Guillaume de Cadoudal, à peine mis en liberté, accourt à Hennebont auprès de la comtesse de Montfort. P. [141], [142], [355], [356].
Une fois maître de Rennes, Charles de Blois assiége Hennebont[ [297] où Jeanne de Montfort s'est enfermée avec ses principaux partisans, Gui, évêque de Léon, oncle de Hervé de Léon, Yvon de Trésiguidy, le seigneur de Landerneau, le châtelain de Guingamp, Henri et Olivier de Spinefort. Jeanne de Montfort, armée de pied en cap, chevauche de rue en rue et exhorte ses gens à se bien défendre; à la voix de la comtesse, les dames de la ville elles-mêmes travaillent à défaire les chaussées et du haut des créneaux font pleuvoir des pierres ou versent des pots pleins de chaux vive sur les assiégeants. P. [142] à [144], [356] à [359].
Pendant un assaut, Jeanne de Montfort, qui observe l'action du haut d'une tour, s'aperçoit que l'ennemi est sorti en masse de ses campements et que presque tous les Français sont occupés à attaquer la ville. Aussitôt elle monte à cheval, se met à la tête de trois cents cavaliers, sort d'Hennebont par une fausse poterne et court mettre le feu aux tentes et logis des Français. Ceux-ci, à la vue de leur camp en flammes, quittent précipitamment l'assaut et tombent sur Jeanne de Montfort après avoir eu soin de lui couper la retraite. Se voyant poursuivie par Louis d'Espagne et ne pouvant rentrer dans Hennebont, la comtesse va se jeter à trois ou quatre lieues de là dans le château de Brech[ [298], mais les plus mal montés de ses hommes sont faits prisonniers par les Français. Cinq jours après cette affaire, Jeanne de Montfort part vers minuit de Brech avec cinq cents compagnons et rentre au lever du soleil dans sa bonne ville d'Hennebont, dont les habitants l'accueillent à son de trompe et avec des transports de joie. Les assiégeants livrent alors un nouvel assaut qui n'est pas plus heureux que les précédents. Ce que voyant, les Français prennent le parti de se diviser en deux corps d'armée. Charles de Blois, le comte Louis de Blois, son frère, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon, Robert Bertran, maréchal de France, les comtes d'Eu, de Guines et d'Auxerre, Charles de Montmorency, Gui de Chantemerle, Hervé de Léon, le seigneur d'Avaugour et partie des Génois et des Espagnols vont assiéger le château d'Auray, tandis que Louis d'Espagne, Ayton Doria, Charles Grimaldi et le restant des Espagnols et des Génois, le vicomte de Rohan, le comte de Joigny, les seigneurs d'Ancenis, de Tournemine, de Retz, de Rieux, de Gargoule et le Galois de la Baume maintiennent le siége devant Hennebont avec l'aide de douze grands engins que l'on fait venir de Rennes. P. [144] à [147], [359] à [365].
La garnison du château d'Auray[ [299] compte deux cents hommes en état de porter les armes sous les ordres de Henri et d'Olivier de Spinefort. A quatre lieues d'Auray, Vannes, qui tient aussi pour la comtesse de Montfort, a pour capitaine Geffroi de Malestroit. Dinan, situé d'un autre côté et fermé seulement de fossés et de palissades, en l'absence du châtelain de Guingamp, enfermé dans Hennebont avec Jeanne de Montfort, est confié à la garde de son fils Renaud de Guingamp. Le château de la Roche-Piriou[ [300] entre Vannes et Dinan est au comte de Blois, et la garnison qui se compose de Bourguignons a pour chefs Gérard de Mâlain[ [301] et Pierre Portebœuf. Cette garnison ravage et pille tout le pays des environs et fait des incursions tantôt du côté de Vannes, tantôt du côté de Dinan. Un jour que Gérard de Mâlain et vingt-cinq de ses compagnons ont fait main basse sur quatorze ou quinze marchands et se sont emparés de leurs marchandises, ils tombent à leur tour entre les mains de Renaud de Guingamp qui les fait prisonniers et les amène à Dinan. Cependant Louis d'Espagne redouble ses efforts pour emporter d'assaut Hennebont, et la détresse des assiégés, qui attendent en vain le retour d'Amauri de Clisson et l'arrivée des Anglais, est à son comble. A l'instigation de Gui, évêque de Léon, les défenseurs d'Hennebont consentent à traiter de la reddition de cette place moyennant certaines conditions stipulées entre l'évêque Gui[ [302] de Léon et son neveu Hervé de Léon rallié à Charles de Blois. Au moment où Hervé de Léon s'approche de la ville pour entrer en pourparlers avec les assiégés, la comtesse de Montfort regarde du côté de la mer par une petite lucarne du château; tout à coup elle voit flamboyer des voiles à l'horizon. Elle s'écrie alors à deux reprises avec des transports de joie: «Voici venir, Beau Dieu! le secours que j'ai tant désiré!» A ce cri, chacun se précipite aux fenêtres et aux créneaux; toute une flotte apparaît qui cingle à pleines voiles vers Hennebont: c'est Amauri de Clisson qui arrive enfin avec Gautier de Mauny et les Anglais au secours de la ville assiégée. P. [147] à [150], [365] à [372].
Rassurés par ce renfort, les défenseurs d'Hennebont s'empressent de désavouer les démarches faites par Gui de Léon. Cet évêque, qui se sent compromis vis-à-vis de la comtesse, quitte la ville pour se rendre au camp de Louis d'Espagne et se rallier comme son neveu Hervé au parti de Charles de Blois. Le jour même de son arrivée à Hennebont, Gautier de Mauny fait une sortie contre les Français et parvient à détruire une machine qui faisait beaucoup de mal aux assiégés. Louis d'Espagne, voyant la ville d'Hennebont ainsi secourue et ravitaillée par les Anglais, désespère de prendre cette place et va rejoindre Charles de Blois devant Auray. P. [150] à [154], [372] à [378].
CHAPITRE XLVIII.
1342. SIÉGE ET PRISE DE CONQUEST, DE DINAN, DE GUÉRANDE PAR LOUIS D'ESPAGNE, D'AURAY ET DE VANNES PAR CHARLES DE BLOIS[ [303] (§§ 170 et 171).
Après la levée du siége d'Hennebont, Charles de Blois envoie Louis d'Espagne et ses gens assiéger la bonne ville de Dinan[ [304] qui n'avait alors pour enceinte que de l'eau et des palissades. Sur la route, Louis d'Espagne met le siége devant un petit et vieux château nommé Conquest[ [305] qui tient pour la comtesse de Montfort. Le capitaine est un chevalier de Lombardie[ [306] et la garnison se compose de Lombards et de Génois. Le château est emporté d'assaut et la garnison est massacrée excepté le capitaine qui est pris à rançon. Louis d'Espagne laisse Conquest sous la garde d'un châtelain et de soixante hommes d'armes et continue sa route vers Dinan. P. [154], [155], [378] à [381].
Informée que Louis d'Espagne s'est arrêté devant Conquest, la comtesse de Montfort charge Gautier de Mauny de délivrer ce château et d'en faire lever le siége aux Français. Partis d'Hennebont le matin, Gautier de Mauny et les siens arrivent vers le soir[ [307] devant Conquest; ils reprennent le château pris la veille par les Français, le laissent vide et sans garde, car il n'est pas tenable, et retournent à Hennebont. P. [155], [156], [379] à [383].
Louis d'Espagne investit Dinan et fait faire bateaux et nacelles pour assaillir cette place de toutes parts, par terre et par eau. Les bourgeois de Dinan prennent peur, car la place n'est pas forte et n'est fermée que de palissades; leur capitaine, Renaud de Guingamp, fils du châtelain de Guingamp, s'efforce en vain de les rassurer. Après quatre jours de siége, les assiégés se rendent aux Français et mettent à mort sur la place du marché Renaud de Guingamp qui s'oppose à cette reddition; Louis d'Espagne leur donne pour capitaines Gérard de Mâlain et Pierre Portebœuf trouvés prisonniers à Dinan. P. [156] et [157], [383] et [384], [386] et [387].
Louis d'Espagne, une fois maître de Dinan, se dirige vers une très-grosse ville située sur le flux de la mer qu'on appelle Guérande[ [308] et l'assiége par terre. Il trouve assez près de là, dans un havre[ [309] qui est un des plus fréquentés de Bretagne, un certain nombre de navires chargés de vins que des marchands de Poitou, de Saintonge et de la Rochelle, ont amenés pour les vendre. Louis d'Espagne fait main basse sur les cargaisons; il embarque sur les navires ses gens d'armes et partie des Espagnols et des Génois. Assaillie par terre et par mer, la ville de Guérande est emportée d'assaut, les habitants sont passés au fil de l'épée; cinq églises sont brûlées, mais Louis d'Espagne fait pendre vingt-quatre de ceux qui y ont mis le feu. Tout est livré au pillage, et l'on recueille un butin considérable, car Guérande est une ville grande, riche et marchande. P. [156] et [157], [384], [387] et [388].
Tandis que Louis d'Espagne et Ayton Doria s'embarquent avec les Espagnols et les Génois sur les navires pris à Guérande, le vicomte de Rohan, l'évêque de Léon, Hervé de Léon son neveu vont rejoindre Charles de Blois devant Auray. A la nouvelle de l'arrivée de Gautier de Mauny et des Anglais, le roi de France a envoyé une foule de seigneurs grossir les rangs de l'armée de Bretagne, notamment Louis de Poitiers, comte de Valentinois, les comtes d'Auxerre, de Joigny, de Porcien, de Boulogne, les seigneurs de Beaujeu, de Châteauvillain, de Noyers, d'Anglure, de Catillon, d'Offémont, de Roye, d'Aubigny et Moreau de Fiennes. Malgré ce renfort, le château d'Auray n'est pas encore pris, mais ceux de dedans souffrent tellement de la famine, qu'à défaut d'autre nourriture, ils mangent en huit jours tous leurs chevaux. La plupart des gens d'armes de la garnison sont tués une nuit qu'ils tentent de se sauver à la dérobée en traversant les lignes des assiégeants. Toutefois, Henri et Olivier de Spinefort parviennent à s'échapper et vont droit à Hennebont. C'est ainsi que le château d'Auray est pris après dix semaines de siége. P. [158], [385], [388].
Charles de Blois va assiéger la cité de Vannes dont Geffroi de Malestroit est capitaine pour la comtesse de Montfort. Le second jour du siége, des Bretons et autres soudoyers du parti de Montfort qui tiennent garnison au fort de Ploërmel viennent réveiller les Français. Deux chevaliers de Picardie qui font le guet cette nuit là, les seigneurs de Catillon et d'Aubigny, donnent l'éveil; les agresseurs sont enveloppés et tués ou mis en fuite. Ce même jour, les assiégeants s'emparent du bourg[ [310] situé au pied de la cité et du fort jusqu'aux barrières. Les bourgeois de Vannes prennent le parti de se rendre malgré les efforts de Geffroi de Malestroit qui s'enfuit Hennebont sous un déguisement. Charles de Blois passe cinq jours à Vannes, y laisse comme capitaines Hervé de Léon, Olivier de Clisson, et va assiéger Carhaix. P. [159], [160], [385] et [386].
CHAPITRE XLIX.
1342. DÉFAITE DE LOUIS D'ESPAGNE PRÈS DE QUIMPERLÉ; SIÉGE DE LA ROCHE-PIRIOU, DU FAOUËT, ET PRISE DE LA FOREST PAR GAUTIER DE MAUNY[ [311] (§§ 172 à 174).
Louis d'Espagne et Ayton Doria s'embarquent avec un certain nombre de gens d'armes sur les navires pris à Guérande et vont ravager la Bretagne bretonnante, notamment les environs de Quimperlé, de Quimper-Corentin et de Saint-Mathieu[ [312]; ils font des descentes sur les côtes et courent tout ce pays dont ils entassent les dépouilles sur leurs navires. A cette nouvelle, Gautier de Mauny, qui se tient à Hennebont auprès de la comtesse de Montfort, prend la mer avec une flotte montée par cinq cents hommes d'armes et deux mille archers. Cette flotte parvient à joindre celle de Louis d'Espagne et d'Ayton Doria dans le havre de Quimperlé. Gautier de Mauny saisit l'instant où les Français sont descendus à terre pour piller le littoral, il fond à l'improviste sur leurs navires sans défense et les capture; puis il laisse sa flotte sous la garde de cent hommes d'armes et de trois cents archers, met pied à terre et marche à la rencontre de Louis d'Espagne. P. [160], [161], [392], [393], [388], [389].
Gautier de Mauny et Louis d'Espagne se livrant un combat acharné aux environs de Quimperlé[ [313]. Gautier de Mauny a réparti ses gens en trois batailles. Louis d'Espagne met en déroute la première bataille dans un engagement où il fait chevalier son neveu Alphonse d'Espagne, mais il ne peut tenir tête malgré son courage aux deux autres batailles accourues au secours de la première et auxquelles les paysans des environs viennent prêter main forte; il est forcé de prendre la fuite après avoir perdu presque tous les siens, entre autres Alphonse son cher neveu: il se jette dans une grosse barque et se sauve à force de voiles avec quelques-uns de ses compagnons. Gautier de Mauny fait appareiller sa flotte en toute hâte et se met à la poursuite des fugitifs. Louis d'Espagne aborde à Redon au moment où ses ennemis sont sur le point de le ratteindre; il réussit à leur échapper en montant sur de petits chevaux qu'il emprunte et à l'aide desquels il gagne précipitamment la cité de Rennes voisine de Redon. Gautier de Mauny et les siens font voile de Redon pour revenir par mer à Hennebont, mais les vents contraires les forcent à prendre terre à trois lieues de Dinan[ [314] d'où ils vont assiéger la Roche-Piriou. Gérard de Mâlain, autrefois capitaine de ce château, est revenu depuis six jours y tenir garnison par l'ordre de Charles de Blois. Gautier de Mauny commande l'assaut, mais ceux de dedans repoussent les assaillants par le jet de pierres et de poutres, par le tir de leurs canons et de leurs arcs à tour. Deux chevaliers, Jean le Bouteiller et Hubert de Frenay, sont blessés en montant à l'assaut; on les porte dans un pré situé au pied du château et où sont déjà gisants un certain nombre d'autres blessés. P. [161] à [164], [393] à [396], [389] à [391].
Renier de Mâlain, frère de Gérard, châtelain d'un autre petit fort appelé le Faouët[ [315] situé à moins d'une lieue de la Roche-Piriou, accourt avec quarante de ses compagnons pour porter secours à son frère; il trouve au pied du château assiégé Jean le Bouteiller, Hubert de Frenay et les autres hommes d'armes blessés du côté des assaillants étendus au milieu d'un pré; il n'a pas de peine à les faire prisonniers et revient les mettre sous bonne garde dans sa forteresse du Faouët. Indignés d'une si lâche surprise, Gautier de Mauny et Amauri de Clisson abandonnent la Roche-Piriou et viennent assiéger le Faouët pour délivrer leurs compagnons. Gérard de Mâlain veut alors rendre à son frère Renier service pour service; il monte à cheval, part une nuit de la Roche-Piriou et arrive un peu devant le jour à Dinan[ [316] où il implore le secours de Pierre Portebœuf, son bon compagnon, en faveur de son frère Renier. Il réussit à faire accueillir favorablement sa demande et ne tarde pas à revenir vers le Faouët avec un corps de six mille auxiliaires fournis par les bourgeois de Dinan. Gautier de Mauny, craignant de se trouver pris entre les gens d'armes amenés par Gérard de Mâlain, d'une part, et l'armée de Charles de Blois, de l'autre, lève le siége du Faouët. P. [164] à [166], [397] à [399], [401].
Avant de rentrer dans Hennebont, Gautier de Mauny met le siége devant le château de Ghoy le Forest[ [317]. Charles de Blois, à qui ce château s'est rendu quinze jours auparavant, y a maintenu comme capitaine Gui de Ghoy, auquel il a adjoint Hervé de Léon; mais ces deux chevaliers sont absents au moment où Gautier de Mauny se présente devant la forteresse confiée à leur garde: ils sont allés se joindre au gros de l'armée française qui assiége Carhaix. Gautier de Mauny profite de leur absence pour emporter d'assaut Ghoy le Forest, qui est un château merveilleusement fort; il passe la garnison au fil de l'épée, et revient après ce beau fait d'armes à Hennebont. P. [167], [168], [400] à [402].
CHAPITRE L.
1342. SIÉGE ET OCCUPATION DE CARHAIX PAR CHARLES DE BLOIS.—SECOND SIÉGE D'HENNEBONT PAR LES FRANÇAIS, SIGNALÉ PAR UN MERVEILLEUX EXPLOIT DE GAUTIER DE MAUNY ET LEVÉE DE CE SIÉGE.—REDDITION DE JUGON A CHARLES DE BLOIS.—TRÊVE ENTRE LES BELLIGÉRANTS SUIVIE DU DÉPART DE JEANNE DE MONTFORT POUR L'ANGLETERRE[ [318] (§§ 175 à 180).
La comtesse de Montfort donne un grand dîner pour fêter le retour de Gautier de Mauny et de ses compagnons; elle prend plaisir à leur faire conter leurs exploits et leurs aventures.—Gérard de Mâlain, informé que les Anglais ont pris Ghoy le Forest et l'ont laissé sans garde, fait réparer ce château par les paysans des environs, a soin de le pourvoir de vivres ainsi que d'artillerie et y met bonne garnison. P. [168], [169], [402].
Pendant ce temps, Charles de Blois maintient toujours le siége devant Carhaix[ [319]. Les assiégés appellent en vain à deux ou trois reprises Jeanne de Montfort à leur aide. Désespérée de son impuissance, la comtesse envoie des messagers en Angleterre et les charge d'informer Édouard III, son allié, de la détresse où elle se trouve réduite après la prise de Rennes, de Vannes et de plusieurs autres places par Charles de Blois; elle conjure le roi d'Angleterre d'expédier en Bretagne de nouveaux secours, sans quoi elle ne répond pas de l'avenir.—Sur ces entrefaites, les habitants de Carhaix, pressés par la famine et se voyant abandonnés à leurs seules forces par la comtesse de Montfort, prennent le parti de se rendre et font leur soumission à Charles de Blois. P. [169], [170], [402], [403].
Après la reddition de Carhaix, Charles de Blois va mettre une seconde fois le siége devant Hennebont, il investit la ville et le château défendu par l'élite de la chevalerie bretonne et anglaise. Le quatrième jour du siége, Louis d'Espagne vient se joindre aux assiégeants après être resté six semaines à Rennes pour la guérison de ses blessures. Du reste, ce n'est pas le seul renfort que reçoit Charles de Blois. Tous les jours il voit arriver à son camp des chevaliers de France qui, revenant de guerroyer avec le roi Alphonse d'Espagne contre les Sarrasins de Grenade et apprenant à leur passage en Poitou qu'il y a guerre en Bretagne, accourent y prendre part. Charles de Blois fait dresser seize grandes machines qui lancent d'énormes pierres contre les murailles d'Hennebont et dans l'intérieur de la ville. Les assiégés n'en ont cure; du haut des remparts ils essuient par bravade la face extérieure des créneaux avec leurs chaperons. «Allez donc, crient-ils aux assiégeants, allez donc chercher vos compagnons qui se reposent au camp de Quimperlé!» P. [170], [171], [403], [404].
Louis d'Espagne, qui veut tirer vengeance de la mort de son neveu Alphonse tué à Quimperlé, se fait délivrer par Charles de Blois, Jean le Bouteiller et Hubert de Frenay, deux des compagnons de Gautier de Mauny, qui au retour de l'expédition de Quimperlé ont été faits prisonniers devant la Roche-Piriou par Renier de Mâlain et enfermés au Faouët; puis, malgré les instances de Charles et des autres seigneurs français, il déclare, une fois que les deux prisonniers sont entre ses mains, qu'il les va mettre à mort. Gautier de Mauny, informé par ses espions du sort cruel réservé à ses deux compagnons d'armes, entreprend de les arracher au péril qui les menace. Tandis qu'Amauri de Clisson, en s'avançant vers l'heure du dîner jusque sur le bord des fossés avec trois cents armures de fer et mille archers, fait sortir les assiégeants en masse de leurs campements et les occupe à des escarmouches, Gautier de Mauny sort d'Hennebont par une poterne avec cent ou deux cents compagnons d'élite et cinq cents archers à cheval, gagne par un chemin détourné le camp français où il n'est resté que des valets, se fait conduire par ses espions droit à la tente où l'on garde les deux prisonniers, les délivre et rentre avec eux dans Hennebont. En revanche, deux chevaliers de la garnison, le seigneur de Landerneau et le châtelain de Guingamp sont pris dans une sortie par les assiégeants et se soumettent le soir même à Charles de Blois. P. [171] à [177], [404] à [409], [411].
Cependant le siége d'Hennebont ne fait aucun progrès. Le château est très-fort, et la garnison, aussi nombreuse qu'aguerrie, peut se ravitailler tous les jours par mer. D'un autre côté, l'hiver approche: on est entre la Saint-Remy (1er octobre) et la Toussaint (1er novembre); et le pays des environs a été tellement ravagé que les assiégeants ne savent plus où trouver vivres ni fourrages. Toutes ces raisons déterminent Charles de Blois à donner congé au gros de son armée, et le siége d'Hennebont est levé vers la Saint-Luc (18 octobre). La plupart des seigneurs de France retournent chez eux, et Charles de Blois avec les gens d'armes qui lui restent prend ses quartiers[ [320] d'hiver à Carhaix. P. [176] à [178], [409] à [412].
Sur ces entrefaites, un riche bourgeois et un grand marchand de Jugon[ [321], qui fait tous les approvisionnements de la comtesse de Montfort, tombe entre les mains de Robert de Beaumanoir, maréchal de l'armée de Charles de Blois. Ce bourgeois, pour sauver sa vie et recouvrer sa liberté, s'engage à livrer Jugon aux Français. Charles de Blois laisse une partie de ses gens à Carhaix sous les ordres de Louis d'Espagne, et vient en personne avec cinq cents lances à Jugon, dont le bourgeois qui est de sa connivence lui ouvre à minuit les portes. La ville une fois prise, le château lui-même finit, après quelque résistance, par se rendre au vainqueur. Gérard de Rochefort est maintenu comme capitaine de la garnison par Charles de Blois qui retourne à Carhaix. Bientôt, par les soins d'Yvon de Trésiguidy, au nom de la comtesse de Montfort, et de Robert de Beaumanoir, au nom de Charles de Blois, une trêve est conclue entre les belligérants qui doit durer jusqu'à la mi-mai[ [322] 1343. Aussitôt après la conclusion de cette trêve, la comtesse de Montfort s'embarque à Hennebont et se rend en Angleterre auprès d'Édouard III, tandis que Charles de Blois vient à Paris faire visite au roi Philippe de Valois, son oncle. P. [178] à [181], [412] à [417].
CHRONIQUES
DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER
§ 99. Quant li rois de France eut oy recorder comment
li Haynuier avoient ars ens ou pays de Tierasse,
pris et occis ses chevaliers, et destruit le bonne ville
de Aubenton, saciés que il ne prist mies ceste cose
en gré, mais commanda à son fil le duch de Normendie 5
que il mesist une grosse chevaucie sus, et
s'en venist en Haynau, et sans deport atournast tel
le pays que jamais ne fust recouvret. Et li dus respondi
qu'il le feroit volentiers. Encores ordonna li
rois de France le conte de [Lille[ [323]], gascon qui se tenoit 10
adonc à Paris dalés lui et que moult amoit, que il
mesist sus une grosse chevaucie de gens d'armes, et
s'en alast en Gascongne et y chevauçast, comme lieutenans
dou roy de France, et guerriast durement et
radement Bourdiaus et Bourdelois et toutes les forterèces
qui là se tenoient pour le roi d'Engleterre. Li
contes dessus dis obey au commandement dou roy
et se parti de Paris, et fist son mandement à Thoulouse 5
à estre à closes Paskes, li quelz mandemens fu
tenus, ensi que vous orés chà en apriès, quant tamps
et lieus sera. Encores renforça grandement li rois de
France l'armée qu'il tenoit sus mer et le grosse armée
des escumeurs. Et manda à monsigneur Hue
Kieret et à Barbevaires, et as aultres chapitainnes, 10
qu'il fuissent songneus de yaus tenir sus les mètes
de Flandres, et que nullement il ne laiassent le roy
d'Engleterre rapasser ne prendre port en Flandres;
et se par leur coupe en demoroit, il les feroit morir
de male mort. 15
Avoech tout ce, vous avés bien oy recorder comment
de nouviel li Flamench s'estoient alloiiet, par
saiellet, avoecques le roi d'Engleterre, et li avoient
juret à lui aidier à poursievir sa guerre, et li avoient
fait encargier les armes de France, et li avoient fait 20
hommage de tout ce dont tenu estoient au roy de
France, et li fisent encores prendre title et nom de
roy de France; et cils rois les avoit absols et quittés
de une grande somme de florins dont obligiet il estoient
de jadis et loiiet au roy de France. Dont il 25
avint que, quant li rois Phelippes oy ces nouvelles,
se ne li pleurent mies bien, tant pour ce qu'il avoient
fait hommage à son adversaire, que pour ce que li
rois englès, comme rois de France, les avoit quittés
de le somme et de l'obligation, ce que nullement il 30
ne pooit faire. De quoi encores, pour yaus retraire,
il leur manda par un prelat, sus l'ombre dou pape,
qu'il tenissent ferme et estable leur sierement; autrement,
il jetteroit une sentense entre yaus; non obstant
ce et le petite et foible information qu'il avoient
eu, se il se voloient recognoistre et retourner à lui et à
le couronne de France, et relenquir le roi d'Engleterre 5
qui enchanté les avoit, il leur pardonroit son
mautalent et leur quitteroit la ditte somme, et leur
donroit et saieleroit pluiseurs belles francises en son
royaume. Li Flamench n'eurent mies adonc conseil
ne acord de ce faire, et respondirent qu'il se tenoient 10
bien pour absols et pour quittes de tout ce où obligiet
estoient, tant c'au roi de France. Et quant li rois
de France vei qu'il n'en aroit aultre cose, si s'en
complaindi au pape Clement VIe qui regnoit pour le
temps, li quelz papes jetta une sentense et un escumeniement 15
en Flandres si horrible et si grant que il
n'estoit nulz prestres qui y volsist celebrer ne faire
le divin offisce. De quoi li Flamench furent moult
courouchiet; et en envoiièrent complaintes grandes
et grosses au roi englès, li quelz, pour yaus apaisier, 20
leur manda que de ce il ne fuissent noient effraet.
Car, la première fois qu'il rapasseroit, il lor menroit
des prestres de son pays qui chanteroient messe en
Flandres, volsist li papes ou non, car il est bien privilegiiés
de ce faire. Parmi tant s'apaisièrent li Flamench. 25
§ 100. Quant li rois de France vei que, par nulle
voie ne pourkas qu'il [sceust[ [324]] faire ne moustrer, il
ne poroit ratraire les Flamens ne oster de leur oppinion,
si commanda à chiaus qu'il tenoit en garnison,
de Tournay, de Lille, de Douay et des chastiaus voisins,
que il fesissent guerre as Flamens, et courussent
en leur pays et sans deport. Dont il avint que
messires Mahieus de Roie, qui pour le temps se tenoit 5
dedens Tournay, et messires Mahieus de Trie,
mareschaus de France, avoech monsigneur Godemar
dou Fay et pluiseur aultre, misent une chevaucie sus
de mille armeures de fier, tous bien montés, et trois
cens arbalestriers, tant de Tournay, de Lille que de 10
Douay, et se partirent de le cité de Tournay un soir
apriès souper, et chevaucièrent tant que sus le point
dou jour il vinrent devant Courtrai, et accueillièrent,
devant soleil levant, toute le proie de là environ.
Et coururent li coureur jusques as portes, et occirent 15
et mehagnièrent aucuns hommes qu'il trouvèrent
ens ès fourbours, et puis s'en retournèrent arrière
sans damage. Et prisent ces gens d'armes leur tour
deviers le rivière dou Lis et devers le Warneston, en
accueillant et en menant devant yaus toute le proie 20
qu'il trouvèrent et encontrèrent; et ramenèrent ce
jour en le cité de Tournay plus de dix mille blanches
bestes, et bien otant que pors, que bues, que
vaches, dont il eurent grant pourfit et grant butin.
Et en fu la ditte cités bien pourveue et rafreschie un 25
grant temps et largement avitaillie.
Ces nouvelles, qui ne furent mies trop plaisans
pour les Flamens, s'espandirent parmi Flandres. Si
en fu durement li pays esmeus et tourblés. Et en 30
vinrent les complaintes à Jakemon d'Artevelle qui se
tenoit à Gand. Pour quoi li dis d'Artevelles fu durement
courouciés, et dist et jura que ceste fourfaiture
seroit amendée ou pays de Tournesis. Si fist son
mandement par tout, et commanda parmi les bonnes
villes de Flandres que tout vuidassent et fuissent,
à un certain jour qu'il y assigna, avoecques lui, devant
le cité de Tournay; et escrisi au conte de Sallebrin 5
et au conte de Sufforch, qui se tenoient en
garnison en le ville de Ippre, qu'il se traissent de
celle part. Et encores pour mieus moustrer que la
besongne estoit sienne et qu'elle li touchoit, il se
parti de Gand moult estoffeement, et s'en vint entre 10
le ville d'Audenarde et de Tournay, sus un certain
pas que on dist au Pont de Fier; et se loga là, attendans
les dessus dis contes d'Engleterre et ossi
chiaus dou Franch de Bruges.
§ 101. Quant li doi conte d'Engleterre dessus 15
nommet entendirent ces nouvelles, si ne veurent
mies pour leur honneur delaiier; ains renvoiièrent
tantost devers d'Artevelle, en disant que il seroient
là au jour qui assignés y estoit. Sur ce il se partirent
assés briefment de le ville d'Ippre, environ cinquante 20
lances et quarante arbalestriers, et se misent au chemin
pour venir là où d'Artevelles les attendoit. Ensi
qu'il chevauçoient et qu'il leur couvenoit passer au
dehors de le ville de Lille, leur venue fu seue en la
ditte ville. Dont s'armèrent secretement cil de le ville 25
de Lille, et se partirent de lor ville bien quinze cens,
à piet, à cheval, et se misent et establirent en trois
agais, afin que cil ne les peuissent mies escaper. Et
vinrent li pluiseur et li plus certain sus un pas, entre
haies et buissons, et là s'embuschièrent. 30
Or chevauçoient adonc cil doi conte englès et
leur route, sus le guiement monsigneur Wafflart de
le Crois, qui un grant temps avoit guerriiet chiaus
de Lille, et encores guerrioit, quant il pooit; et s'estoit
tenus celle saison à Ippre, pour yaulz mieus
guerriier, et se faisoit fors que d'yaus mener sans peril, 5
car il savoit toutes les adrèces et les torses voies.
Et encores en fust il bien venus à chief, se cil de
Lille n'euissent fait au dehors de leur ville un grant
trencheis nouvellement, qui n'estoit mies acoustumés
d'estre. Et quant cilz messires Wafflars les eut 10
amenés jusques à là, et il vei que on leur avoit
copet le voie, si fu tous esbahis et dist as contes
d'Engleterre: «Mi signeur, nous ne poons nullement
passer le chemin que nous alons, sans nous
mettre en grant dangier et ou peril de chiaus de Lille. 15
Pour quoi, je conseille que nous retournons et prendons
ailleurs nostre chemin.» Adonc respondirent
li baron d'Engleterre: «Messire Wafflart, jà n'avenra
que nous issons de nostre chemin pour chiaus
de Lille. Chevauciés toutdis avant, car nous avons 20
acertefiiet d'Artevelle que nous serons ce jour, à
quèle heure que soit, là où il est.» Lors chevaucièrent
li Englès sans nul esmay. Et quant messires Wafflars
vei que c'estoit acertes, et que il ne pooit estre creus
ne oys, si fist son marchiet tout avant et dist: «Biau 25
signeur, voirs est que pour gide et conduiseur en ce
voiage vous m'avés pris, et que tout cel yvier je me
sui tenus avoecques vous en Ippre, et me loe de
vostre compagnie et de vous grandement. Mais toutes
fois, se il avient que cil de Lille sallent ne issent 30
hors contre nous ne sur nous, n'aiiés nulle fiance
que je les doie attendre, mès me sauverai au plus
tost que je porai. Car se j'estoie pris ne arrestés par
aucun kas de fortune, ce seroit sus ma tieste que j'ai
plus chier que vostre compagnie.»
Adonc commenchièrent li chevalier à rire, et disent
à monsigneur Wafflart qu'il le tenoient bien 5
pour escuset. Tout ensi qu'il l'imagina en avint, car
il ne se donnèrent de garde; si se boutèrent en l'embusce,
qui estoit grande et forte, et bien pourveue
de gens d'armes et d'arbalestriers, qui les escriièrent
tantost: «Avant, avant, par chi ne poés vous passer 10
sans no congiet.» Lors commencièrent il à traire
et à lancier sus les Englès et leur route. Et si tretost
que messires Waufflars en vei la manière, il n'eut
cure de chevaucier plus avant, mès retourna au plus
tost qu'il peut, et se bouta hors de le presse et se 15
sauva, et ne fu mies pris à celle fois. Et li doi signeur
d'Engleterre, messires Guillaumes de Montagut,
contes de Sallebrin, et li contes de Sufforch escheirent
en le main de leurs ennemis, et furent
mieulz pris c'à le roit, car il furent embuschiet en 20
un chemin estroit, entre haies et espines et fossés à
tous lés, si fort et par tel manière qu'il ne se pooient
ravoir ne retourner, ne monter, ne prendre les camps.
Toutes fois, quant il veirent le mesaventure, il descendirent
tout à piet et se deffendirent ce qu'il peurent, 25
et en navrèrent et mehagnièrent assés de chiaus
de le ville. Mais finablement leur deffense ne vali
noient, car gens d'armes frès et nouviaus croissoient
toutdis sus yaus. Là furent il pris et rançonné de
force, et uns escuiers jones, de Limozin, neveus dou 30
pape Clement, qui s'appelloit Raymons; mais depuis
qu'il fu creantés prisons, fu il occis pour le couvoitise
de ses belles armeures, dont moult de bonnes
gens en furent courouciet.
Ensi furent pris et retenu li doi conte d'Engleterre
et mis en la halle de Lille en prison, et depuis
envoiiet en France par devers le roy Phelippe, qui 5
en eut grant joie et en seut grant gret à chiaus de
Lille. Et dist adonc li dis rois et prommist à chiaus
de le ville de Lille qu'il leur seroit guerredonné
grandement, car il li avoient fait un biau service. Et
quant Jakemars d'Artevelle, qui se tenoit au Pont de 10
Fier, en seut nouvelles, si en fu durement courouciés,
et brisa pour ceste avenue son pourpos et sen
emprise, et donna ses Flamens congiet, et s'en retourna
en le ville de Gand.
§ 102. Nous retourrons, car la matère le requiert, 15
as guerres de Haynau et à le contrevengance que li
rois de France y fist prendre par le duch Jehan
de Normendie, son ainsnet fil. Li dus, au commandement
et ordenance dou roy son père, fist son especial
mandement à estre à Saint Quentin et là environ, 20
et se parti de Paris environ Paskes, l'an mil
trois cens et quarante, et vint à Saint Quentin. Là
estoient avoech lui li dus d'Athènes, li contes de
Flandres, li contes d'Auçoirre, li contes de Sansoirre,
li contes Raoulz d'Eu connestables de France, 25
li contes de Porsiien, li contes de Roussi, li contes
de Brainne, li contes de Grantpret, li sires de Couci
et grant fuison de noble chevalerie de Normendie et
des basses marces. Quant il furent tout assamblé à
Saint Quentin ou là environ, si fu regardé par le 30
connestable, le conte de Ghines et les mareschaus
de France, monsigneur Robert Bertran et monsigneur
Mahieu de Trie, quel nombre de gens d'armes
il pooient estre; si trouvèrent qu'i(l) estoient bien
six mille armeures de fier, chevaliers et escuiers, et
bien huit mille, que brigans, que bidaus, que aultres 5
gens poursievant l'ost. C'estoit assés, si com il
disoient entre yaus, pour combatre le conte de Haynau
et toute se poissance. Si se misent as camps par
l'ordenance des mareschaus, et se partirent tout de
Saint Quentin, et s'arroutèrent devers le Chastiel en 10
Chambresis, et passèrent dehors Bohain, et chevaucièrent
tant qu'il passèrent le Chastiel en Chambresis.
Et s'en vinrent logier li dus de Normendie et
toute son host en le ville de Montais sus le rivière
de Selles. Or vous dirai une grant apertise d'armes 15
que messires Gerars de Werchin, seneschaus de Haynau
pour le temps, fist et entreprist, laquèle doit
bien estre recordée et tenue à grant proèce.
§ 103. Li seneschaus de Haynau dessus nommés
sceut bien par ses espies que li dus de Normendie 20
estoit logiés à Saint Quentin, et que ses gens manechoient
durement le pays de Haynau. Avoech tout
ce, il sceut l'eure et le venue dou dit duch, qui estoit
arrestés à Montais, dehors le forterèce dou Chastiel
en Chambresis. Si s'avisa en soi meismes, comme 25
preus chevaliers et entreprendans, qu'il iroit le duch
escarmuchier et resvillier. Si pria aucuns chevaliers
et escuiers, ce qu'il en peut trouver dalés lui, que il
volsissent aler où il les menroit, et il li eurent en
couvent. Si se parti de son chastiel de Wercin, environ 30
soixante lances en se compagnie tant seulement.
Et chevaucièrent depuis soleil esconsant, et fisent
tant que il vinrent à Forès, à l'issue de Haynau,
et à une petite liewe de Montais; et pooit estre environ
jour falli. Si tretost qu'il eurent chevauciet
oultre le ville de Forès, il fist toutes ses gens arrester 5
en mi uns camps, et leur fist restraindre leurs armeures
et recengler leurs chevaus, et puis leur dist
se pensée et che qu'il voloit faire. Et il en furent
tout joiant, et li disent qu'il s'enventuroient volentiers
avoecques lui, et ne le faurroient jusques au 10
morir, et il leur dist grant mercis. Avoecques lui estoient:
des chevaliers, messires Jakemes dou Sart,
messires Henris de Husphalize, messires Oliphars de
Ghistelles, messires Jehan dou Chastelet, li sires de
Vertain, li sires de Fontenoit et li sires de Wargni; 15
et des escuiers, Gilles et Thieris de Sommaing, Bauduins
de Biaufort, Colebiers de Braille, Moriaus de
Lestines, Sandrars d'Esquarmain, Jehans de Robersart,
Bridoulz de Thians et pluiseur aultre. Puis chevaucièrent
tout quoiement, et vinrent à Montais et 20
se boutèrent en le ville. Et ne faisoient li François
point de gait.
Et descendirent premierement li seneschaus et tout
li compagnon devant un grant hostel où il cuidoient
certainnement que li dus de Normendie fust, mais il 25
estoit un aultre hostel avant. Et laiens estoient logiet
doi grant signeur de Normendie, li sires de Bailluel
et li sires de (Briauté[ [325]). Si furent assalli vistement,
et li porte de leur hostel boutée oultre. Quant li doi
chevalier se veirent ensi souspris et oïrent crier: 30
«Haynau au senescal!», si furent moult esbahi.
Nompourquant il se misent à deffense, ce qu'il peurent;
mès li sires de Bailluel fu là occis, dont ce fu
damages, et li sires de (Briauté) fianciés prisons dou
dit seneschal, et eut couvent sus se loyauté de venir 5
dedens trois jours tenir prison en Valenchiènes. Dont
se commenchièrent François à estourmir et à widier
leurs hostels, et à alumer grans feus et tortis, et à
resvillier l'un l'autre. Meismement on resvilla le dit
duch de Normendie, et le fist on armer en grant 10
haste, et aporter sa banière devant son hostel et desveloper.
Là se traioient toutes gens d'armes de leur
costé. Quant li Haynuier perchurent les François ensi
estourmis, si ne veurent plus demorer, mais se retrairent
bellement et sagement devers leurs chevaus; 15
et montèrent sus et se partirent, quant il se furent
remis ensamble; et en menèrent jusques à dix ou
douze bons prisonniers; et retournèrent sans damage,
car point ne furent poursievi, pour tant qu'il faisoit
brun et tart; et vinrent, environ l'aube crevant, 20
au Kesnoi. Là se reposèrent il et rafreschirent, et
puis vinrent à Valenchiennes.
Or parlerons dou duch de Normendie, qui moult
courouchiés estoit dou despit que li Haynuier li
avoient fait. Si commanda au matin à deslogier et à 25
entrer en Haynau, pour tout ardoir sans deport.
Dont s'arroutèrent li charoi, et chevaucièrent li signeur,
li coureur premiers qui estoient bien deux
cens lances. Et en estoient chapitainne messires Thiebaus
de Moruel, li Gallois de le Baume, li sires de
Mirepois, li sires de Rainneval, li sires de Saint Pi,
messires Jehans de Landas, li sires d'Astices, li sires 30
de Hangès et li sires de Cramelles. Apriès chevauçoient
li doi mareschal de France en grant route,
messires Robers Bertrans et messires Mahieus de
Trie; et estoient bien cinq cens lances; et puis li
dus de Normendie avoech grant fuison de contes, de 5
barons et de tous aultres chevaliers. Si entrèrent li
dit coureur en Haynau et ardirent Forest, Vertain,
Vertigneul, Esquarmain, Vendegies ou Bos, Vendegies
sus Escallon, Bermerain, Calaumes, Senlèces et
les fourbours dou Kesnoi, et se logièrent sus le rivière 10
d'Uintiel. A l'endemain, il passèrent oultre et
ardirent Oursineval, Villers en le Cauchie, Gommegnies,
Marech, Pois, Presiel, Anfroipret, Preus, Le
Frasnoit, Obies et le bonne ville de Bavai et tout le
pays jusques à le rivière de Honniel. Et eut ce second 15
jour grant assaut et escarmuce au chastiel de
Werchin de le bataille des mareschaus, mès noient n'i
fisent, car il fu bien gardés et bien deffendus. Et s'en
vint li dus de Normendie logier sus le rivière de
Selles entre Haussi et Sausoir. Or vous parlerons dou 20
signeur de Faukemont, qui fu uns moult rades chevaliers,
d'une grant apertise d'armes qu'il fist.
§ 104. Messires Walerans, sires de Fauquemont,
estoit chapitainne et gardiiens de le ville de Maubuege,
et bien cent lances d'Alemans et de Haynuiers 25
avoecques lui. Quant il sceut que li François chevauçoient,
qui ardoient le pays, et ooit les povres
gens criier et plorer et plaindre le leur, si en eut
grant pité, si s'arma et fist ses gens armer, et recommanda
le ville de Maubuege au signeur de Biaurieu 30
et au signeur de Montegni, et dist à ses gens qu'il
avoit très grant desir de trouver les François. Si chevauça
ce jour, toutdis costiant les bois et le forest de
Mourmail. Quant ce vint sus le soir, il aprist et entendi
que li dus de Normendie et toute sen host estoient
logiet sus le rivière de Selles, assés priès de 5
Haussi. De che fu il tous joians et dist briefment qu'il
les iroit resvillier. Si chevauça ceste vesprée tout sagement,
et environ mienuit il passa le ditte rivière à
gués, et toute se route. Quant il furent oultre, ilz rechenglèrent
leurs chevaus et se remisent à point, et 10
puis chevaucièrent tout souef jusques adonc qu'il
vinrent au logeis dou duch. Quant il deurent approcier,
ilz ferirent chevaus des esporons tout d'un randon,
et se plantèrent en l'ost le duch en escriant:
«Faukemont! Faukemont!», et commencièrent à 15
coper cordes, et à ruer jus et à abatre tentes et pavillons
par terre, et à occire et à decoper gens, et
d'yaus mettre en grant meschief. Li hos se commença
à estourmir, et toutes gens à armer et à traire
celle part là où la noise et li hustins estoit. Quant li 20
sires de Faukemont vei que poins fu, il se retray arrière.
Et en retraiant ses gens tout sagement fu mors,
de François, li sires de Pikegni pikart, et fianciés
prisons li viscontes de Kesnes et li Borgnes de Rouvroi,
et durement blechiés messires Antones de 25
Kodun. Quant li sires de Faukemont eut fait sen emprise,
et il vei que temps fu, et que li hos s'estourmissoit,
il se parti et toutes ses gens; et rapassèrent
le rivière de Selles sans damage, car point ne furent
poursievi. Et chevaucièrent depuis tout bellement, 30
et vinrent d'environ soleil levant au Kesnoi où li
mareschaus de Haynau se tenoit, messires Thieris de
Walecourt, qui leur ouvri le porte et les rechut liement.
Et li dus de Normendie fu moult courouciés de
ses gens que on avoit occis et blechiés et fianchiés
prisons et dist: «Agar comment cil Haynuier nous 5
resveillent!» A l'endemain, au point dou jour, fist
on sonner les trompètes en l'ost le duc de Normendie.
Si se armèrent et ordonnèrent toutes manières
de gens, et misent à cheval, et arroutèrent le charoi,
et passèrent le ditte rivière de Selles, et entrèrent de 10
rechief en Haynau, car li dus voloit venir vers Valenchiènes
et aviser comment il le poroit assegier.
Chil qui chevauçoient devant, li mareschaus de Mirepois,
li sires de Noiiers, li Gallois de le Baume et
messires Thiebaus de Moruel, à bien quatre cens lances 15
sans les bidaus, s'en vinrent devant le Kesnoy
et approchièrent le ville jusques as barrières, et fisent
samblant qu'il le vorroient assallir; mès elle estoit
si bien pourveue de bonnes gens d'armes et de
grant artillerie qu'il y euissent perdu leur painne. 20
Nompourquant il escarmucièrent un petit devant les
bailles, mais on les fist tantost retraire, car cil dou
Kesnoi descliquièrent canons et bombardes qui jettoient
grans quariaus. Si se doubtoient li François de
leurs chevaus, et se retraisent par devers Wargni et 25
ardirent Wargni le Grant et Wargni le Petit, Fielainnes,
Faumars, Semeries, Artre, Artriel, Sautain, Curgies,
Estruen, Ausnoy et Villers monsigneur Polle.
Et en voloient les flamesces et li fascon en le ville
de Valenchiènes. Et vinrent cil coureur courir par 30
devant Valenchiènes. Et entrues ordonnoient li François
leurs batailles sus le mont de Chastres priès de
Valenchiènes, et se tenoient là en grant estoffe et
moult richement. Dont il avint que environ deux
cens lances des leurs, dont li sires de Craon et li sires
de Maulevrier et li sires de Matefelon et li sires
d'Avoir estoient conduiseur, s'avalèrent devers Maing, 5
et vinrent assallir une forte tour quarée, qui pour le
temps estoit Jehan Bernir de Valenchiènes. Depuis
fu elle à Jehan de Nuefville. Là eut grant assaut, dur
et fort, et dura priès que tout le jour, ne on n'en
pooit les François partir; si en y eut il mors ne sai 10
cinq ou six. Et si bien se tinrent et deffendirent cil
qui le gardoient qu'il n'i prisent point de damage.
Si s'en vinrent li plus de ces François à Trit, et cuidièrent
de premières venues là passer l'Escaut; mais
cil de le ville avoient deffait le pont et deffendoient 15
le passage roidement et fierement. Et jamais à cel
endroit ne l'euissent li François conquis, mais il en
y eut entre yaus de chiaus qui cognissoient le passage
et le rivière et le pays; si en menèrent bien
deux cens de piet passer as plankes à Prouvi. Quant 20
cil furent oultre, il vinrent tantos baudement sus
chiaus de Trit qui n'estoient c'un petit ens ou regard
d'yaus, et ne peurent durer; si tournèrent en fuite.
Si en y eut des mors et des navrés et des noiiés pluiseur.
25
Ce meismes jour, estoit partis de Valenchiènes li
seneschaus de Haynau à cent armeures de fier, et issus
de le ville par le porte d'Anzaing; et pensoit bien
que cil de Trit aroient à faire; si les voloit secourir.
Dont il avint que, deseure Saint Vaast, il trouva de 30
rencontre environ vint cinq coureurs françois que
troi chevalier de Poito menoient, messires Bouchicaus
li uns, li sires de Surgières li aultres, et messires
Guillaumes Blondiaus li tiers; et avoient passet
l'Escaut assés priès de Valenchiènes, au pont c'on
dist à le Tourielle; et avoient courut par droite bachelerie
deseure Saint Vaast. Si tretost que li senescaus 5
de Haynau les perchut, si fu moult liés, car
bien perchut et vit que c'estoient si ennemit, et feri
apriès yaus et toute se route ossi. Là eut bonne
jouste des uns as aultres. Et me samble que li seneschaus
de Haynau porta jus de cop de lance monsigneur 10
Bouchicau, qui estoit adonc moult apers chevaliers,
et fu plus encores depuis et marescaus de
France, si com vous orés avant en l'ystore; et le fist
fiancier prison et l'envoia en Valenchiènes; mais je
ne sçai comment ce poet estre, car li sires de Surgières 15
escapa et se sauva, et ne fu point pris. Mès il fu
pris messires Guillaumes Blondiel et fiança prison à
monsigneur Henri de Husphalise, et furent priès tout
li aultre mort et pris. Cilz rencontres detria grandement
le senescal de Haynau qu'il ne peut venir à 20
temps au pont à Trit; mais l'avoient jà conquis li
François, quant il y vint; et mettoient grant painne
à abatre les moulins et un petit chastelet qui là estoit.
Mès si tretost que li senescaus vint en le ville,
il n'eurent point de loisir, car il furent reboutet et 25
reculet villainnement, occis, decopé et mis en cache.
Et les fist on sallir en le rivière d'Escaut, dont il en
y eut aucuns noiiés, et en fu li ville de Trit adonc
toute delivrée. Et vint li senescaus de Haynau passer
l'Escaut à Denaing, et puis chevauça et toute se route 30
vers son chastiel de Werchin, et se bouta dedens
pour le garder et deffendre, se mestier faisoit. Et encores
se tenoit li dus de Normendie et ses batailles
sus le mont de Castres, et se tint en bonne ordenance
le plus grant partie dou jour, car il cuidoit
que cil de Valenciènes deuissent widier et lui venir
combatre. Ossi fuissent il très volentiers. Mès messires 5
Henris d'Antoing, qui avoit la ville en garde, leur
deveoit et deffendoit, et estoit à le porte [cambresienne]
moult ensonniiés et en grant painne de yaus
destourner de non vuidier, et li prevos de le ville
pour le temps, (avoecques lui,) Jehans de Baissi, qui 10
les affrenoit ce qu'il pooit, et leur moustra adonc
tant de belles raisons qu'il s'en souffrirent.
§ 105. Quant li dus de Normendie et ses batailles,
qui très belles estoient à regarder, ensi que ci dessus
est deviset, se furent tenu un grant temps sus le 15
mont de Castres, et il veirent que nulz ne venroit
ne isteroit hors de Valenchiènes pour yaus combatre,
adonc furent envoiiet li dus d'Athènes et li sires de
Chastellon, et bien trois cens lances de fortes gens
et bien montés, pour courir jusques à Valenciènes. 20
Chil chevaucièrent en très bonne ordenance, et vinrent
au lés devers le Tourielle à Goguel, et chevaucièrent
moult arreement jusques as bailles de le ville;
mais il n'i demorèrent point plenté, car il ressongnièrent
le tret pour leurs chevaus. Et toutes fois li 25
sires de Chastillon chevauça si avant que ses coursiers
fu trais et chei desous lui, et le couvint monter
sus un aultre. Ceste chevaucie prist son tour devers
les Marlis et les ardirent, et abatirent tous les moulins
qui là estoient sus le rivière de Wintiel, et puis 30
prisent leur tour par derrière les Chartrois et revinrent
à leur bataille. Or vous di qu'il estoient demoret
aucun compagnon françois derrière en le ville
des Marlis, pour mieus fourer à leur aise. Dont il
avint que cil qui gardoient une tour, qui là est as
hoirs de Haynau, et fu jadis à monsigneur Robert de 5
Namur de par ma dame Yzabiel de Haynau sa femme,
perchurent ces François qui là estoient, et si veirent
bien que li grosse chevaucie estoit retraite: si issirent
baudement hors, et les assallirent de grant corage:
et les menèrent telz qu'il en tuèrent bien la 10
moitiet, et leur tollirent tout leur pillage, et puis retournèrent
en leur tour.
Encores se tenoient les batailles sus le mont de
Castres, et tinrent tout le jour jusques apriès nonne,
que li coureur revinrent de tous costés. Dont eurent 15
conseil là entre yaus moult grant et disoient li signeur
que, tout consideret, il n'estoient mies gens
assés pour assegier une si grande ville que Valenchiènes
est. Si eurent finablement conseil de departir
d'illuech, et de yaus retraire deviers Cambray. Si 20
s'en vinrent ce soir logier à Maing et à Fontenielles,
et furent là toute la nuit, et fisent bon gait et grant.
A l'endemain, il s'en partirent, mais il ardirent Maing
et Fontenielles et toute l'abbeye, qui estoit à ma
dame Jehane de Valois, ante dou dit duch et soer 25
germainne au roy son père. De quoi li dus fu moult
courouciés, et fist pendre chiaus qui le feu y avoient
mis et bouté. A ce departement, fu pararse li ville de
Trit, et li chastiaus et li moulin abatu, et Prouvi,
Rouvegni, Thians, Monciaus, et tous li plas pays 30
entre Cambrai et Valenciènes.
Ce jour, au matin, issirent de Valenchiènes aucun
compagnon legier, quant il seurent le departement
des François, et s'en vinrent sus les camps, entour
le mont de Castres, ù li François avoient esté logiet,
et y trouvèrent encores des vivres et des pourveances
que li François y avoient laissies, et pluiseur logeis 5
où il avoit encores aucuns brigans et Geneuois
qui tant avoient beu dou soir qu'il s'estoient enivré
et dormoient encores. Si boutèrent cil dit compagnon
de Valenciènes le feu en ces logis, et ardirent
là dedens le dis brigans. Car quant il sentoient le 10
feu, il s'esvilloient et cuidoient sallir hors; mais il estoient
decaciet ens de leurs ennemis à plançons et à
goudendars. Toutes fois, il en y eut un qui salli hors,
mais il fu pris par piés et par gambes et par bras,
et jettés en un grant feu qui estoit fais devant le dit 15
logis, et là fu tous ars. Si est grans meschiés de ce
que chrestiien destruisent ensi li uns l'autre sans
pité.
Che jour chevauça tant li dus de Normendie qu'il
vint devant Escauduevre, un bon chastiel et fort dou 20
conte de Haynau, seant sus le rivière d'Escaut, et
qui moult grevoit chiaus de Cambrai, avoecques
chiaus de le garnison de Thun l'Evesque. Dou chastiel
d'Escauduevre estoit chapitainne et souverains
messires Gerars de Sassegnies, qui devant ce n'avoit 25
eu nulle reproce de diffame. Or ne sçai je que ce fu
ne qui l'enchanta, mès li dus n'ot pas sis devant le
forterèce six jours quant elle li fu rendue sainne et
entière, dont tous li pays fu esmerveilliés. Et en furent
souspeçonnet de trahison messires Gerars de 30
Sassegnies, et uns siens escuiers, qui s'appelloit Robers
Mariniaus. Chil doi en furent pris et encoupet,
et en morurent villainnement à Mons en Haynau. Et
chil de Cambrai abatirent le chastiel d'Escauduevre,
et en portèrent le pière à Cambray, et en fisent remparer
et refortefiier leur ville.
§ 106. Apriès le prise et le destruction d'Escauduevre, 5
se retray li dus Jehans de Normendie en le
cité de Cambray, et donna une grant partie de ses
gens d'armes congiet, et les aultres envoia ens ès
garnisons de Lille et de Douay et des forterèces voisines.
Et avint en celle meismes sepmainne que Escauduevre 10
fu pris, que li François qui en Douay estoient
issirent hors, et chil de Lille avoech yaus, et
pooient estre environ trois cens lances. Et les conduisoient
messires Loeis de Savoie et messires Aymars
de Poitiers, li contes de Genève, li sires de Villars, 15
et li Gallois de le Bausme avoecques le signeur de
Wavrain et le signeur de Wasiers, et vinrent en celle
chevaucie ardoir en Haynau ce biau plain pays d'Ostrevan.
Et ne demora riens dehors (les fortrèches[ [326]),
dont cil de Bouçain furent moult courouciet, car il 20
veoient les feus et les fumières au tour d'yaus, et se
n'i pooient mettre remède. Si envoiièrent il en Valenchiènes
en disant que, (se) de nuit il (vouloient[ [327]) issir
hors environ cinq cens ou six cens armeures de fier, il
porteroient grant damage as François qui estoient 25
encores tout quoi et logiet ou plain pays; mais cil de
Valenciènes n'en eurent point conseil de partir, ne de
vuidier leur ville. Par ensi n'eurent li François point
d'encontre; si ardirent il Anich et le moitiet d'Ascons,
Escaudain, Here, Fenain, Denain, Montegni, Warlain,
Mauni, Aubrecicourt, l'Ourch, Sauch, Ruet, (Nuefville[ [328]),
le Lieu Saint Amant et tous les villages qui en ce
pays estoient, et en remenèrent grant pillage et grant 5
proie en leurs garnisons. Et quant cil de Douay furent
retrait, li saudoiier de Bouçain issirent hors et
chevaucièrent et ardirent l'autre partie de le ville
d'Ascons, qui se tenoit françoise, et tous les villiaus
françois jusques ens ès portes de Douay, et le ville 10
d'Eskierchin.
Ensi que je vous ay dit, les garnisons sus les frontières
estoient pourveues et garnies de gens d'armes,
et souvent y avoit des chevaucies et des rencontres
et des fais d'armes des uns as aultres, ensi que en 15
telz besongnes appertient. Si avint, en celle meisme
saison, que saudoiier alemant se tenoient[ [329] de par
l'evesque de Cambray en le Malemaison, à deux
liewes dou Chastiel Cambrisien, et marchissant d'autre
part plus priès de Landrecies, dont li sires de Potelles, 20
uns appers chevaliers haynuiers, estoit chapitainne
et gardiiens, car li contes Loeis de Blois, quoi
qu'il en fust sires, avoit rendu son hommage au
conte de Haynau, pour tant qu'il estoit françois, et
li contes le tenoit en se main et le faisoit garder pour 25
les François. Si avoient souvent le hustin cil de le
Malemaison et cil de Landrecies ensamble. Dont un
jour sallirent hors de le Malemaison li dessus dit
Alemant bien armé et bien monté, et vinrent courir
devant le ville de Landrechies, et acueillièrent le
proie, et l'en menoient devant yaus, quant la nouvelle
et li haros en vint en Landrechies entre les Haynuiers
qui là se tenoient. Donc s'arma li sires de
Potielles et fist armer les compagnons, et montèrent 5
à cheval et se partirent pour rescourre as Alemans
le proie qu'il en menoient. Si estoit adonc li sires de
Potielles tout devant, et le sievoient ses gens, cescuns
qui mieus mieus. Ils, qui estoit de grant volenté
et plains de hardement, abaissa son glave et escria as 10
François qu'il retournaissent, car c'estoit hontes de
fuir.
Là avoit un escuier alemant que on appelloit Albrest
de Coulongne, apert homme d'armes durement,
qui fu tous honteus quant il vey que on le cachoit 15
ensi; si retourna franchement et abaissa son glave,
et feri cheval des esporons, et s'adreça sus le signeur
de Potielles, et li chevaliers sur lui, telement qu'il le
feri sus sa targe un si grant horion que la glave vola
en tronchons. Et li Alemans le consievi par tel manière, 20
de son glave roide et enfumée, que onques ne
brisa ne ne ploia, mès percha la targe, les plates et
l'auqueton, et li entra dedens le corps, et le poindi
droit au coer, et l'abati jus dou cheval navré à mort.
Donc vinrent li compagnon haynuier, li sires de 25
Bousies, Gerars de Mastain et Jehans de Mastain et
li aultre qui de priès le sievoient, qui s'arrestèrent
sur lui, quant en ce parti le veirent, et le regretèrent
durement; et puis requisent les François fierement
et asprement, en contrevengant le signeur de Potielles 30
qui là gisoit navrés à mort. Et combatirent et
assalirent si dur Albrest et se route qu'il furent desconfi,
mort et pris. Peu en escapèrent, et la proie
(fu) rescousse et ramenée, et li prisonnier ossi en
Landrecies, et li sires de Potièles mors, dont tout
li compagnon furent cou(rou)ciet[ [330].
§ 107. Apriès le signeur de Potielles, li sires de 5
Floion fu un grant temps gardiiens de le ville et dou
chastiel de Landrechies, et couroit souvent sus chiaus
de Bohain, de le Malemaison et dou Chastiel en Cambresis
et des forterèces voisines, qui ennemies leur
estoient. Ensi couroient un jour li Haynuier et l'autre 10
li François. Si y avoit souvent des rencontres et
des escarmuces et des rués jus des uns et des aultres,
car au voir dire telz besongnes le requièrent. Si estoit
li pays de Haynau en grant tribulacion et en grant
esmay, car une partie de leur pays estoit ars et essilliés; 15
et si sentoient encores le duch de Normendie
sus les frontières, et ne savoient qu'il avoit empenset,
et si n'ooient nulles (nouvelles[ [331]) de leur signeur
le conte. Bien est voirs qu'il avoit estet en Engleterre
où li rois et li baron dou pays l'avoient grandement 20
honnouré et festiiet; et avoit fait et juret
grans alliances au roy englès, et s'en estoit partis et
alés en Alemaigne devers l'empereour Loeis de Baivière:
c'estoit la cause pour quoi il sejournoit tant.
D'autre part, messires Jehans de Haynau, ses oncles, 25
estoit alés en Braibant et en Flandres, et avoit remoustré
au dit duch de Braibant et à Jakemon d'Arteveille
le desolation dou pays de Haynau, et comment
li Haynuier leur prioient qu'il y volsissent entendre
et pourveir de conseil. Li dessus dit l'en
avoient respondut que li contes ne pooit longement
demorer; et, lui revenu, il estoient tout appareilliet
d'aler à tout leur pooir là où il les vorroit mener. 5
Or revenrons nous au duch de Normendie, et recorderons
comment il assega chiaus de Thun l'Evesque.
§ 108. Entrues que li dus de Normendie se tenoit
en le cité de Cambray, li dis evesques et li bourgois
dou lieu li remoustroient comment li Haynuier 10
avoient pris et emblet le fort chastiel de Thun, et
que, par amours et pour se honneur et le pourfit del
commun pays, il vosist mettre conseil et entente au
ravoir, car chil de le garnison constraindoient durement
le pays de là environ. Li dis dus y entendi 15
volentiers, et fist de recief semonre ses hos, et mist
ensamble grant fuison de signeurs et de gens d'armes,
qui se tenoient en Artois et en Vermendois, les
quelz il avoit eus en se première chevaucie; et se
parti de Cambray et s'en vint à toutes ses gens logier 20
devant Thun, sus le rivière d'Escaut, en ces biaus
plains au lés deviers Ostrevant. Et fist li dus là amener
et achariier six grans engiens de Cambray et de
Douay, et les fist drecier et asseoir fortement devant
le forterèce. Chil engien y gettoient nuit et jour pières 25
et mangonniaus à grant fuison, qui effondroient
et abatoient les combles et les tois des tours, des
cambres et des salles, et constraindirent par ce dit
assaut durement chiaus dou chastiel. Et n'osoient li
compagnon qui le gardoient demorer en cambre ne 30
en salle qu'il euissent, fors en caves et en celiers.
Onques gens d'armes ne souffrirent, pour lor honneur,
en forterèce, tant de painne ne de meschief
que cil fisent. Des quelz estoit souverains et chapitains
uns chevaliers englès qui s'appelloit messires
Richars de Limozin, et ossi doi escuier de Haynau, 5
frères au signeur de Mauni, Jehans et Thieris. Chil
troi dessus tous les aultres en avoient toute le carge,
le painne et le fais, et tenoient les aultres compagnons
en vertu et en force, et leur disoient: «Biau
signeur, nos sires li gentilz contes de Haynau venra 10
un de ces jours à si grant ost contre les François,
qu'il nous delivera à toute honneur de ce peril, et
nous sara grant gré de ce que si francement nous
serons tenu.»
Ensi reconfortoient li troi dessus dit les compagnons 15
qui n'estoient mies à leur aise, car pour yaus
plus grever et plus tost amener à merci, cil de l'host
leur jettoient et envoioient par leurs engiens chevaus
mors et bestes mortes et puans, pour yaulz empunaisier,
dont il estoient là dedens en grant destrèce. 20
Car li airs estoit fors et chaus ensi qu'en plain esté,
et furent plus adit et constraint par cel estat que par
aultre cose. Finablement, il regardèrent et considerèrent
entre yaus que celle mesaise il ne pooient longement
souffrir ne porter, tant leur estoit la punaisie 25
abhominable. Si eurent conseil et avis de trettier
unes triewes à durer quinze jours, et là en dedens
segnefiier leur povreté à monsigneur Jehan de Haynau,
qui est regars et gardiiens de tout le pays, à fin
qu'il en fuissent conforté; et se il ne l'estoient, il 30
renderoient le forterèce au dit duch de Normendie.
Chilz trettiés fu entamés et mis avant. Li dus leur
acorda et mist en souffrance tous assaus et leur donna
triewes quinze jours, qui fisent moult de biens as
compagnons dou dit fort, car aultrement il euissent
esté tout mort et empunaisiet sans merci, tant leur
envoioit (on[ [332]) de charongnes pouries et d'aultres ordures 5
par les engiens. Si fisent tantost partir Ostelart
de Sommaing par le trettiet devisant, qui s'en vint
à Mons en Haynau, et trouva là le signeur de Byaumont
qui avoit oy nouvelles de son neveu le conte
de Haynau qui revenoit en son pays, et avoit estet 10
devers l'Empereur et fait grans alliances à lui et as
signeurs de l'Empire, le duch de Gerles, le conte de
Jullers, le markis de Blankebourch et tous les aultres.
Si en enfourma li sires de Byaumont le dit escuier
Ostelart de Sommaing, et li dist bien que chil 15
de Thun l'Evesque seroient temprement conforté,
mès que ses cousins fust revenus ou pays.
§ 109. Le triewe durant, qui fu prise entre le duch
de Normendie et les saudoiiers de Thun, si com vous
avés oy, revint li contes de Haynau en son pays, 20
dont toutes manières de gens furent resjoy, car moult
l'avoient desiret. Se li recorda li sires de Byaumont,
ses oncles, comment les coses avoient alet depuis
son departement, et à quel poissance li dus de Normendie
avoit entré ne sejourné en son pays, et ars 25
et destruit tout par delà Valenciènes, excepté les forterèces.
S'en respondi li contes qu'il seroit bien amendet,
et que li royaumes de France estoit grans assés
pour avoir ent satisfation de toutes ces fourfaitures;
mès briefment il voloit aler devant Thun l'Evesque
et conforter ses bonnes gens qui gisoient là si honnourablement,
et qui si loyaument s'i estoient tenu
et deffendu. Si fist li contes ses mandemens et ses
priières en Braibant, en Guerles, en Jullers et en Alemaigne 5
et ossi en Flandres devers son bon ami d'Artevelle.
Et s'en vint li dis contes à Valenciènes, à
grant fuison de gens d'armes, chevaliers et escuiers
de son pays et des pays dessus nommés, et toutdis
li croissoient gens. Et se parti de Valenciènes en 10
grant arroy de gens d'armes, de charoi, de tentes,
de trés, de pavillons et de toutes aultres pourveances,
et s'en vint logier à Nave sur ces biaus plains et
ces grans prés, tout contreval le rivière d'Eschaut.
Là estoient des signeurs de Haynau avoec le dit 15
conte et en bon arroy: premierement messires Jehans
de Haynau, ses oncles, li sires d'Enghien, li sires
de Wercin, seneschaus de Haynau, li sires d'Antoing,
li sires de Ligne, li sires de Barbençon, li
sires de Lens, messires Guillaumes de Bailluel, li sires 20
de Haverech, chastellains de Mons, li sires de Montegni,
li sires de Marbais, messires Thieris de Wallecourt,
mareschaus de Haynau, li sires de le Hamède,
li sires de Gommegnies, li sires de Roisin, li sires de
Trasegnies, li sires de Briffuel, li sires de Lalain, li 25
sires de Mastain, li sires de Sars, li sires de Wargni,
li sires de Biauriu et pluiseur aultre chevalier et escuier,
qui tout se logoient dalés leur signeur. Assés
tost apriès, y revint li jones contes Guillaumes de
Namur moult estoffeement à deux cens lances, et se 30
loga ossi sus le rivière d'Escaut en l'ost le conte.
Apriès revinrent li dus de Braibant à bien sis cens
lances, li dus de Guerles, li contes de Jullers, li markis
de Misse et d'Eurient, li markis de Blankebourch,
li contes des Mons, li sires de Faukemont, messires
Ernoulz de Bakehen, et grant fuison d'autres signeurs
et gens d'armes d'Alemagne et de Witephale. Si se 5
logièrent tout li un apriès l'autre, sus le rivière d'Escaut,
à l'encontre de l'ost françoise; et estoient plentiveusement
(pourveu[ [333]) de tous vivres, qui leur venoient
tous les jours de Valenchiènes et dou pays de
Haynau voisin à yaus. 10
§ 110. Quant cil signeur se furent logiet, ensi que
vous avés entendu, sus le rivière d'Escaut, et mis
entre Nave et Yvuis, li dus Jehans de Normendie,
qui estoit d'autre part le rivière avoecques lui moult
belle gent, vey que li hos son cousin le conte de 15
Haynau croissoit durement; si segnefia tout l'estat au
roy de France, son père, qui se tenoit à Peronne en
Vermendois, et estoit tenus plus de six sepmainnes
à grant gent. Lors fist li rois de recief une semonse
très especial, et envoia jusques à douze cens lances de 20
bonnes gens d'armes en l'ost son fil. Et assés tos
apriès, il y vint comme saudoiiers au duch son fil,
car il ne pooit nullement venir à main armée sus
l'Empire, se il voloit tenir son sierement, ensi qu'il
fist. Et fu tout dis li dis dus chiés et souverains de 25
ceste armée, mais il s'ordonnoit par le conseil dou
roy son père.
Quant cil de Thun l'Evesque veirent lor signeur
le conte de Haynau venu si poissamment, si en furent
moult joiant, che fu bien raisons, car moult
l'avoient desiret, et bien en pensoient à estre delivret.
Le quatrime jour apriès qu'il furent là venu et
(hostilliet[ [334]) à host, vinrent cil de Valenciènes en grant
arroy, des quelz Jehans de Baissi, qui prevos estoit 5
pour le temps, se faisoit mestres et gouvrenères. Si
tretost que cil de Valenciènes furent venu, on les
envoia escarmucier as François sus le rivage de l'Escaut,
pour ensonniier chiaus de l'host, et pour faire
chiaus de le garnison de Thun l'Evesque voie. Là 10
eut grant escarmuce des uns as aultres, et pluiseur
quariel tret et lanciet, et tamaint homme navret et
bleciet. Entrues qu'il entendoient au paleter, li compagnon
de Thun l'Evesque, messires Richars de Limozin
et li aultre se partirent dou chastiel et se misent 15
en l'Escaut. On leur ot appareilliet batiaus et
nacelles, en quoi on les ala querir d'autre part le
rivage; si furent amenet en l'ost et devers le conte
de Haynau, qui liement et doucement les rechut et
les honnoura moult dou bon service qu'il li avoient 20
fait, quant si longement et à tel meschief il s'estoient
tenu en Thun l'Evesque.
§ 111. En dementrues que ces deux hos estoient
ensi assamblées pour le fait de Thun l'Evesque et logies
sus le rivière d'Escaut, li François devers France 25
et li Haynuier sus leur pays, couroient li fourier fourer
là où par tout trouver il le pooient de l'un lés et
de l'autre, mès point ne se trouvoient ne encontroient,
car la rivière d'Escaut estoit entre deus. Mais
li François parardirent et coururent tout le pays
d'Ostrevant, che qui demoret y estoit, et li Haynuier
tout le pays de Cambresis. Et là vint en l'ayde dou
conte de Haynau et à se priière, Jakemes d'Artevelle
à plus de soixante mille Flamens tous bien armés, et 5
se logièrent poissamment à l'encontre des François.
Quant il furent venu, moult en fu li contes de Haynau
liés, car son host en fu grandement renforcie; si
manda par ses hiraus au duch de Normendie, son
cousin, que bataille se peust faire entre yaus, et que 10
ce seroit blasmes pour toutes les parties, se si grant
gent d'armes qui là estoient se departoient sans bataille.
Li dus de Normendie respondi, à ceste fois,
qu'il en aroit avis. Chil avis et consaulz fu si lons
que li hiraut s'en partirent adonc sans avoir certainnes 15
responses. Dont il avint que, le tierch jour
apriès, li contes de rechief y renvoia, pour mieus
savoir l'intension dou dit duch et des François. Li
dus en respondi qu'il n'estoit mies encores bien consilliés
de combatre ne de mettre y journée, et dist encores 20
ensi que li contes de Haynau estoit trop hastieus.
Quant li contes oy ces parolles, se li sambla uns
detriemens; si manda tous les plus grans barons de
l'host et premierement le duch de Braibant, son
grant signeur, et tous les aultres ensiewant, et puis 25
leur remoustra sen intention et le response dou duc
de Normendie; si en demanda à avoir conseil. Adonc
regardèrent il cescuns l'un l'autre, et ne veult nulz
respondre premiers. Toutes fois li dus de Braibant
parla, pour tant que c'estoit li plus grans de toute 30
l'ost et tenus li plus sages; si dist que de faire un
pont ne de combatre as François il n'estoit mies d'acort,
car il savoient de certain que li rois englès devoit
proçainnement passer le mer et venir assegier le
cité de Tournay: «Se li avons, ce dist li dus, prommis
et juret foy, amour et ayde de nous et des nostres;
dont se nous nos combatons maintenant, et li 5
fortune fust contre nous, il perderoit son voiage, ne
nul confort il n'aroit de nous. Et se li journée estoit
pour nous, il ne nous en saroit gré, car c'est se intention
que jà sans lui, qui chiés est de ceste guerre,
nous ne nos combatons au pooir de France. Mais 10
quant nous serons devant Tournay, il avoecques
nous et nous avoecques lui, et li rois de France sera
d'autre part, à envis se departiroient si grans gens
sans bataille. Si vous conseille, biaus filz, que vous
vos partés de chi, car vous y sejournés à grant frait, 15
et donnés congiet toutes manières de gens d'armes;
si s'en revoist cescuns en son lieu, car dedens dix
jours vous orés nouvelles dou roy d'Engleterre.» A
ce conseil se tinrent li plus grant partie des signeurs
qui là estoient; mais il ne pleut mies encores trop 20
bien au conte de Haynau, et pria as signeurs et as
barons tous en general qui là estoient qu'il ne se
volsissent mies encores partir, car ce seroit trop grandement,
ce li sambloit, contre se honneur, se li
François n'estoient combatu; et il li eurent tout en 25
couvent. A ces parolles issirent il hors de parlement,
et se retrest cescuns à son logeis. Trop volentiers se
fuissent departi chil de Brousselles et de Louvaing,
car il estoient si tané que plus ne pooient. Et en parlèrent
pluiseurs fois au duch, leur signeur, et li remoustrèrent 30
qu'il gisoient là à grant frait, et riens
n'i faisoient.
§ 112. Quant li contes de Haynau vey son conseil
variier, et qu'il n'estoient mies bien d'acort de passer
le rivière d'Escaut, et de combatre les François,
si en fu durement courouciés. Si appella un jour son
oncle, monsigneur Jehan de Haynau, et li dist: 5
«Biaus oncles, montés à cheval, et chevaucherés selonch
ceste rivière, et appellerés qui que soit homme
d'onneur en l'ost françoise, et dirés de par moy que
je leur liverai pont pour passer, mès que nous aions
trois jours de respit ensamble tant seulement pour le 10
faire, et que je les voel combatre, comment que soit.»
Li sires de Byaumont, qui veoit son neveut en grant
desir de combatre ses ennemis, li acorda volentiers,
et dist qu'il iroit et feroit le message. Si vint à son
logeis et s'apparilla bien et frichement, lui troisime 15
de chevaliers tant seulement, li sires de Fagnuelles
et messires Florens de Biaurieu, et son pennon devant
lui, montés sus bons coursiers, et chevaucièrent
ensi sus le rivage d'Escaut.
Et avint que, de l'autre part, li sires de Byaumont 20
aperçut un chevalier de Normendie, le quel il recogneut
par ses parures; si l'appella et dist: «Sire de
Maubuisson, sire de Maubuisson, parlés à moy!» Li
chevaliers qui se oy nommer, et qui ossi recogneut
monsigneur Jehan de Haynau, par le pennon de ses 25
armes qui estoit devant lui, s'arresta et dist: «Sire,
que plaist vous?»—«Je vous pri, dist li sires de
Byaumont, que vous voelliés aler devers le roy de
France et son conseil, et leur dittes que li contes de
Haynau m'envoie chi pour prendre une triewe tant 30
seulement qu'uns pons soit fais sus ceste rivière, par
quoi vos gens ou li nostre le puissent passer. Et ce
que li rois ou li dus de Normendie en responderont,
si le me venés dire, car je vous attenderai tant que
vous serés revenus.»—«Par ma foy, dist li chevaliers,
monsigneur, volentiers.»
Atant se depa(r)ti li sires de Maubuisson, et feri 5
cheval des esporons, et vint jusques en la tente dou
roy de France, où li dus de Normendie estoit adonc
personelment, et grant fuison d'autres signeurs. Li
sires de Maubuisson salua le roy, le duch et tous les
signeurs, et relata son message bien et deuement, 10
ensi qu'il apertenoit, et que cargiés en estoit. Quant
il fu oys et entendus, on l'en respondi moult briefment
et li dist on: «Sire de Maubuisson, vous dirés
de par nous à celui qui chi vous envoie, que en
tel estat où nous avons tenu le conte de Haynau 15
jusques à ores, nous le tenrons en avant, et li ferons
despendre et engagier sa terre: ensi sera il guerriiés
de deux costés. Et quant bon nous samblera, nous
enterons en sa terre si à point que nous li pararderons
tout son pays.» 20
Ces parolles ne plus ne mains raporta li sires de
Maubuisson à monsigneur Jehan de Haynau, qui là
l'attendoit sus le rivage. Et quant la relation l'en fu
faite, si dist au chevalier: «Grant mercis!» Lors s'en
parti et s'en revint arrière à leur logeis, et trouva le 25
conte de Haynau, son (neveu), qui jeuoit as eschés
au conte de Namur. Li contes se leva si tost qu'il
vey son oncle, et li demanda nouvelles. «Sire, dist
messires Jehans de Haynau, à ce que je puis veoir et
considerer, li rois de France et ses consaulz prendent 30
grant plaisance en ce que vous sejournés chi à grant
frait, et dient ensi qu'il vous feront despendre et engagier
toute vo terre. Et quant bon leur samblera, il
vous combateront, non à vostre volenté ne aise,
mais à le leur.» De ces responses fu li contes de Haynau
tous grigneus, et dist qu'il n'iroit mies ensi.
§ 113. Nous nos tairons un petit à parler dou 5
duch de Normendie et dou conte de Haynau, et parlerons
dou roy Edouwart d'Engleterre, qui estoit
mis sus mer pour venir et arriver, selonch se intention,
en Flandres, et puis venir en Haynau aidier à
guerriier le conte, son serourge, contre les François. 10
Ce fu le jour devant le vegille Saint Jehan Baptiste,
l'an mil trois cens et quarante, qu'il nagoit par mer
à belle carge de naves et de vaissiaus. Et estoit toute
sa navie partie dou havene de Tamise, et s'en venoit
droitement pour arriver à l'Escluse. 15
Et adonc se tenoient entre Blankeberghe et l'Escluse
et sus le mer messires Hues Kierés, messires
Pières Bahucés et Barbevaire, à plus de sept vint
gros vaissiaus sans les hokebos. Et estoient bien Normans,
Bidaus, Geneuois et Pikars quarante mille. Et 20
estoient là ancré et arresté, au commandement dou
roy de France, pour attendre le revenue dou roy
d'Engleterre, car bien savoient qu'il devoit rapasser;
se li voloient veer et deffendre le passage, ensi qu'il
fisent bien et hardiement, tant qu'il peurent, si com 25
vous orés recorder. Li rois d'Engleterre et li sien,
qui s'en venoient tout singlant, regardent et voient
devers l'Escluse si grant quantité de vaissiaus que des
mas ce sambloient droitement uns bos; si en fu forment
esmervilliés, et demanda au patron de se navie 30
quelz gens ce pooient estre. Il respondi qu'il cuidoit
bien que ce fust li armée des Normans que li rois de
France tenoit sus mer, et qui pluiseurs fois li avoient
fait grant damage, et tant que ars et robet le bonne
ville de Hantonne, et conquis Christofle, son grant
vaissiel, et occis chiaus qui le gardoient et conduisoient. 5
Dont respondi li rois englès: «J'ay de lonch
temps desiré que je les peuisse combatre; si les combaterons,
s'il plaist à Dieu et à saint Jorge, car voirement
m'ont il fais tant de contraires que j'en voel
prendre le vengance, se g'i puis avenir.» 10
Lors fist li rois ordonner tous ses vaissiaus et mettre
les plus fors devant, et fist frontière à tous costés
de ses archiers; et entre deux nefs d'arciers, en y
avoit une de gens d'armes. Et encores fist il une bataille
sus costière, toute purainne d'arciers, pour reconforter, 15
se mestier faisoit, les plus lassés. Là y
avoit grant fuison de dames d'Engleterre, contesses,
baronnesses, chevalereuses et bourgoises de Londres,
qui venoient veoir le royne d'Engleterre à Gand, que
veue n'avoient un grant temps. Et ces dames fist li 20
rois englès bien garder et songneusement de trois cens
armeures de fier et de cinq cens arciers. Et puis pria
li rois à tous que il volsissent penser dou bien faire
et garder sen honneur; et cescuns li eut en couvent.
§ 114. Quant li rois d'Engleterre et si mareschal 25
eurent ordené leurs batailles et leurs navies bellement
et sagement, il fisent tendre et traire les voiles
contremont, et vinrent au vent, de quartier, sus destre,
pour avoir l'avantage dou soleil, qui en venant
lor estoit ou visage. Si s'avisèrent et regardèrent que 30
ce les pooit trop nuire, et detriièrent un petit, et
tourniièrent tant qu'i(l) l'eurent à leur volenté. Li
Normant, qui les veoient tourniier, s'esmervilloient
trop pour quoi il le faisoient et disoient: «Il ressongnent
et reculent, car il ne sont pas gens pour
combatre à nous.» Bien veoient entre yaus li Normant,5
par les banières, que li rois d'Engleterre y estoit
personelment; si en estoient moult joiant, car
trop le desiroient à combatre. Si misent leurs vaissiaus
en bon estat, car il estoient sage de mer et bon
combatant. Et ordonnèrent Christofle, le grant vaissiel 10
que conquis avoient sus les Englès en celle meisme
anée, tout devant, et grant fuison d'arbalestriers
geneuois dedens, pour le garder et traire et escarmucier
as Englès. Et puis s'arroutèrent, à grant fuison
de trompes et de trompètes et de pluiseurs aultres 15
instrumens, et s'en vinrent requerre leurs ennemis.
Là se commença bataille dure et forte, de tous
costés. Et arcier et arbalestrier commencièrent à
traire l'un contre l'autre diversement et roidement,
et gens d'armes à approcier et à combatre main à 20
main asprement et hardiement. Et par quoi il peuissent
mieus avenir li un à l'autre, il avoient grans cros
et havés de fier tenans à chainnes; si les jettoient
ens ès nefs li un de l'autre, et les atachoient ensamble,
à fin qu'il se peuissent mieulz aherdre et plus 25
fierement combatre. Là eut une très dure et forte
bataille, et mainte apertise d'armes faite, mainte
luite, mainte prise et mainte rescousse. Là fu Christofles,
cilz grans vaissiaus, auques de commencement
reconquis des Englès, et tout chil mort et peri 30
qui le gardoient et deffendoient. Et adonc y eut grant
huée et grant noise; et approcièrent durement li Englès
et pourveirent incontinent Christofle, ce biel et
grant vaissiel, de purs arciers qu'il fisent passer tout
devant et combatre as Geneuois.
§ 115. Ceste bataille dont je vous parolle fu moult
felenesse et très horrible, car batailles et assaus sus 5
mer sont plus dur et plus fort que sus terre; car là
ne poet on reculer ne fuir, mais se fault vendre et
combatre, et attendre l'aventure, et cescun endroit
de lui moustrer son hardement et se proèce. Bien
est verités que messires Hues Kierés estoit bons chevaliers 10
et hardis, et ossi messires Pières Bahucés et
Barbevaires, qui dou temps passet avoient fait maint
meschief sus mer, et mis à fin tamaint Englès. Si
dura la bataille et la pestilense, de l'eure de prime
jusques à haute nonne. Si poés bien croire que, ce 15
terme durant, il y eut mainte apertise d'armes faite.
Et couvint là les Englès souffrir et endurer grant
painne, car leur ennemit estoient quatre contre un,
et toute gent de fait et de mer. De quoi li Englès,
pour tant qu'il besongnoit, se prendoient moult 20
priès de bien faire.
Là fu li rois d'Engleterre, de sa main très bons
chevaliers, car il estoit adonc en le fleur de se jonèce.
Et ossi furent li contes Derbi, li contes de Pennebruch,
li contes de Herfort, li contes de Hostidonne, 25
(ly contes de Kent, ly contes de Norhantonne[ [335])
et de Clocestre, messires Renaulz de Gobehen, messires
Richars de Stanfort, li sires de Persi, messires
Gautiers de Mauni, messires Henris de Flandres,
messires Jehans de Biaucamp, li sires de Felleton, li
sires de Brasseton, messires Jehans Chandos, li sires
de le Ware, li sires de Muleton et messires Robers
d'Artois, qui s'appelloit contes de Ricemont, et estoit
dalés le roy en grant arroi et en bonne estoffe, et 5
pluiseur aultre baron et chevalier, plain d'onneur et
de proèce, des quelz je ne puis mie de tous parler,
ne leurs bien fais ramentevoir. Mais il s'i esprouvèrent
si bien et si vassaument, par mi un secours de
Bruges et dou pays voisin qui leur vint, qu'il obtinrent 10
le place et l'yawe. Et furent li Normant et tout
cil qui là estoient encontre yaus mort et desconfi, peri
et noiiet, ne onques piés n'en escapa que tout ne
fuissent mis à (mort[ [336]). Ceste avenue fu moult tost
sceue par mi Flandres et puis en Haynau. Et en vinrent 15
les certainnes nouvelles ens ès deux hos, à
heure de mienuit, devant Thun l'Evesque. Si en furent
Haynuier, Flamench, Alemant et Braibençon
moult resjoy, et li François très courouciet. Or vous
conterons dou roy englès comment il persevera 20
apriès la bataille faite.
§ 116. Quant ceste victore, ensi que dessus est
dit, fu avenue au roy englès, il demora toute celle
nuit, qui fu la vigile Saint Jehan Baptiste, sus mer
en ses naves devant l'Escluse, en grant bruit et en 25
grant noise de trompes et de nakaires et de toutes
manières de menestraudies. Et là le vinrent veoir
chil de Flandres, qui estoient enfourmé de se venue.
Si demanda li dis rois nouvelles as bourgois de Bruges,
de Jakemon d'Artevelle; et cil respondirent qu'il
estoit à une semonse dou conte de Haynau contre le
duch de Normendie, à plus de soixante mille Flamens.
Ces parolles furent assés plaisans au roy englès.
Quant ce vint à l'endemain, le jour Saint Jehan, 5
li rois et toutes ses gens prisent port et terre. Et se
mist li rois tout à piet, et grant fuison de se chevalerie;
et s'en vinrent en cel estat en pelerinage à
Nostre Dame d'Ardenbourch. Là oy messe li rois et
disna, et puis monta; et vint celi jour, sus le soir, à 10
Gand, où ma dame la royne sa femme estoit, qui le
rechut à grant joie. Et toutes les gens le roy et tous
leurs harnois vinrent celle part depuis petit à petit.
Li rois d'Engleterre avoit escript et segnefiiet sa
venue as signeurs qui encores estoient à Thun l'Evesque, 15
devant les François: si ques, si tretost qu'il
sceurent qu'il estoit arrivés, et qu'il avoit desconfis
les Normans, il se deslogièrent. Et donna li dis contes
de Haynau, à quel priière et mandement il estoient
là venu, toutes manières de gens congiet, exceptet 20
les corps des grans signeurs. Mais chiaus là
amena il en Valenchiènes, et les festia et honnoura
grandement, par especial le duch de Braibant et Jakemon
d'Artevelle. Et là preeça li dis d'Artevelle, en
mi le marchiet, present tous les signeurs et chiaus 25
qui le peurent oïr. Et remoustra quelz drois li rois
d'Engleterre avoit à le calenge de France, et ossi quel
poissance li troi pays avoient, Flandres, Haynau et
Braibant, quant il estoient d'un accord et d'une alliance
ensamble. Et fist tant adonc, par ses paroles 30
et par son grant sens, que toutes manières de gens
qui l'oïrent et entendirent, disent qu'il avoit durement
bien parlet et par grant experiense, et en fu de
tous moult loés et prisiés; et disent qu'il estoit bien
dignes de gouvrener et excerser le conté de Flandres.
Apriès ces coses faites et devisées, li signeur se
partirent li un de l'autre, et prisent un brief jour de 5
estre ensamble à Gand dalés le roy d'Engleterre. Si
y furent le sizime jour apriès, et vinrent veoir le roy,
qui les rechut à grant chière, et les conjoy et festia
moult liement. Et ossi fist la royne d'Engleterre,
Phelippe de Haynau, qui assés nouvellement estoit 10
relevée d'un fil qui s'appelloit Jehans, et fu depuis
dus de Lancastre de par ma dame, sa femme, fille
au duch Henri de Lancastre, si com vous orés recorder
avant en l'ystore. Adonc fu pris et assignés
uns certains jours de parlement, à estre à Villevort15
tous les signeurs et leurs consaulz, et li consaulz des
bonnes villes de leurs pays. Si se partirent dou roy
d'Engleterre, et s'en rala cescuns en son lieu, attendans
que li termes devoit venir pour estre à Vilvort,
si com dessus est dit. Or vous compterons un petit 20
dou roy de France, et de aucunes de ses ordenances,
(qu'il fist depuis[ [337]) qu'il sceut que li rois englès fu
arivés en Flandres.
§ 117. Quant li rois Phelippes de France sceut le
verité de sen armée sus mer, comment il avoient 25
esté desconfi, et que li rois englès, ses adversaires,
estoit arrivés paisievlement en Flandres, si en fu durement
courouciés, mès amender ne le peut; si se
desloga et se retray viers Arras, et donna une partie
de ses gens d'armes congiet, jusques à tant qu'il oroit 30
aultres nouvelles. Mais il envoia monsigneur Godemar
dou Fay en Tournay, pour là aviser des besongnes,
et penser que la cité fust bien pourveue, car il
se doubtoit plus des Flamens que d'autrui. Et mist
le signeur de Biaugeu en Mortagne, pour faire frontière 5
contre les Haynuiers; et envoia grant fuison de
gens d'armes à Saint Omer, à Aire et à Saint Venant;
et pourvei souffissamment tout le pays, sus les frontières
de Flandres.
En ce temps, regnoit uns rois en Sesille, qui s'appelloit 10
Robers, qui avoit le fame et le renommée de
estre très grans astro(no)miens, et deffendoit, ce qu'il
pooit, au roy de France et à son conseil que point
ne se combatesist au roy englès, car li dis rois englès
devoit estre trop fortunés en toutes ses besongnes. 15
Et euist volentiers veu li dis rois Robers que on euist
les dessus dis rois mis à acord et à fin de leur guerre,
car il amoit tant la couronne de France que à envis
veist se desolation. Si estoit li dessus dis rois en ce
temps venus en Avignon devers le pape Clement et 20
le Collège, et leur avoit remoustré les perilz qui
pooient estre en France, par le fait des guerres des
deux rois, et encores avoech ce priiet et requis qu'il
se volsissent ensonniier d'yaus apaisenter, pour tant
qu'il les veoit si esmeus en grant guerre où nulz 25
n'aloit au devant. De quoi li papes Clemens VIe et
li cardinal l'en avoient respondu tout à point et dit
qu'il y entenderoient volentiers, mès que li doi roy
en volsissent oïr.
§ 118[ [338]. Or retourrons nous au parlement qui fu à 30
Vilvort, si com dessus est dit. A ce parlement qui
fu à Vilvort, furent tout cil signeur après denommet:
premierement li rois d'Engleterre, li dus Jehans de
Braibant, li contes de Haynau, messires Jehans de
Haynau, ses oncles, li dus de Guerles, li contes de 5
Jullers, li markis de Blankebourch, li markis de Misse
et d'Eurient, li contes des Mons, messires Robers
d'Artois, li sires de Faukemont, messires Guillaumes
de Duvort, li contes de Namur, Jakemes d'Artevelle,
et grant fuison d'aultres signeurs; et de toutes les 10
bonnes villes de Flandres, de Braibant et de Haynau,
deux ou quatre hommes, par manière de conseil. Là
furent parlementé et consilliet pluiseur avis et estatut
entre les signeurs et leurs pays. Et acordèrent et
seelèrent li troy pays, loist assavoir Flandres, Haynau 15
et Braibant, qu'il seroient, de ce jour en avant,
aidant et confortant l'un l'autre, en tous cas et en
tous afaires. Et se alloiièrent par certainnes couvenences
que, se li uns des trois pays avoit à faire contre
qui que ce fust, li doi autre le devoient aidier. Et 20
se il avenoit qu'il fuissent en discort dou temps à venir
li doi ensamble, li tiers y devoit mettre bon acord.
Et se il n'estoit fors pour ce faire, il s'en devoit traire
au roy d'Engleterre, en qui main ces couvenences et
alliances estoient dittes et jurées à tenir fermes et 25
estables, qui comme ressors les devoit apaisenter.
Et furent pluiseur estatut là juret, escript et seelet,
qui depuis se tinrent trop mal. Mais toutes fois,
par confirmation d'amour et d'unité, il ordonnèrent
à faire forgier une monnoie coursable ens ès trois 30
pays, que on appelleroit compagnons ou alloiiés. Sus
le fin des parlemens, il fu dit et arresté et regardé
pour le milleur que, environ le Magdelainne, li rois
englès s'esmouveroit et venroit efforciement mettre
le siège devant le bonne cité de Tournay. Et là y 5
devoient estre avoecques lui tout li signeur dessus
nommet, avoech leur mandement de chevaliers et
d'escuiers, et li pooirs des bonnes villes. Si se partirent
sus tel estat que pour yaus retraire en leurs
pays, et appareillier souffisanment, cescun selonch 10
che qu'il apertenoit, pour estre mieus pourveu, quant
li jours et li termes venroit qu'il devoi(en)t estre devant
le cité de Tournay, et cescuns selonch son estat.
§ 119. Or sceut li rois Phelippes, assés tost apriès
le departement de ces signeurs qui à Vilvort avoient 15
esté, le plus grant partie de l'ordenance de ce parlement
et tout l'estat, et comment li rois englès devoit
venir assegier le cité de Tournay; si s'avisa qu'il le
conforteroit telement et y envoieroit si bonne chevalerie,
que la cité seroit toute seure et bien consillie. 20
Si y envoia droitement fleur de chevalerie, le conte
Raoul d'Eu, connestable de France, et le jone conte
de Ghines, son fil, le conte de Fois et ses frères, le
conte Aimeri de Nerbonne, monsigneur Aymart de
Poitiers, monsigneur Joffroi de Chargni, monsigneur 25
Gerart de Montfaucon, ses deux mareschaus monsigneur
Robert Bertran et monsigneur Mahieu de Trie,
le signeur de Kaieus, le senescal de Poito, le signeur
de Chastillon et monsigneur Jehan de Landas. Chil
avoient avoech yaus chevaliers et escuiers, preus as 30
armes, et très bonnes gens. Si leur pria li dis rois
chierement qu'il vosissent si bien penser et songnier
de Tournay que nulz damages ne s'en presist; et il
li eurent en couvent. Adonc se partirent il d'Arras,
et chevaucièrent tant par leurs journées qu'il vinrent
à Tournay. Si y trouvèrent monsigneur Godemar 5
dou Fay, qui en devant y avoit esté envoiiés, qui
les rechut liement; et ossi fisent tout li homme de le
ville. Assés tost apriès che qu'il furent venu, il regardèrent
et fisent regarder as pourveances de le
cité, tant en vivres comme en artillerie, et ordonnèrent 10
bien et à point, selonch che qu'il besongnoit;
et y fisent amener et achariier, dou pays voisin,
grant fuison de blés et d'avainnes et de toutes aultres
pourveances, tant que la chité fu en bon point,
pour lui tenir un grant temps. 15
§ 120[ [339]. Or retourrons au roy d'Engleterre, qui se
tenoit à Gand, dalés la royne sa femme, et entendoit
à ordener ses besongnes. Quant li termes deubt
approcier que li signeur dessus nommet se devoient
trouver devant Tournay, et que li bled commençoient 20
à meurir, li rois englès se parti de Gand à
moult belle gent d'armes de son pays, sept contes,
deux prelas, vingt huit banerès et bien deux cens
chevaliers. Et estoient Englès quatre mille hommes
d'armes et neuf mille archiers, sans le pietaille. Si 30
s'en vint et passa et toute sen host parmi le ville de
Audenarde; et puis passa le rivière d'Escaut, et s'en
vint logier devant Tournay, à le porte c'on dist
Saint Martin, ou chemin de Lille et de Douay. Assés
tost après, vint ses cousins li dus de Braibant, à plus
de vingt mille hommes, chevaliers et escuiers, et les
communautés de ses bonnes villes. Et se loga li dis
dus devant Tournay; et comprendoit sen host grant
quantité de terre. Et estoient Braibençon logiet au 5
Pont à Riès, contreval l'Escaut, mouvant de l'abbeye
Saint Nicolay, revenans vers le Pire et le porte Vale(n)cenoise.
Apriès estoit li contes Guillaumes de
Haynau avoech belle bachelerie de son pays; et avoit
grant fuison de Hollandois et de Zellandois, qui le 10
gardoient de priès, et le servoient ensi que leur signeur.
Et estoit li contes de Haynau logiés entre le
duch de Braibant et le roi d'Engleterre. Apriès estoit
Jakemes d'Artevelle à plus (de) soixante mil Flamens
sans chiaus de Ippre, de Popringhe et de Cassiel et 15
de le chastelerie de Berghes, qui estoient envoiiet
d'autre part, ensi que vous orés chi après. Et estoit
Jakemes d'Artevelle logiés à le porte Sainte Fontainne,
d'une part de l'Escaut et d'aultre. Et avoient
li Flamench fait un pont de nefs sus l'Escaut, pour 20
aler et venir à lor aise. Li dus de Guerles, li contes
de Jullers, li markis de Blankebourch, li markis de
Misse et d'Eurient, li contes des Mons, li contes de
Saumes, li sires de Faukemont, li sires de Bakehen
et tout li Alemant estoient logiet d'autre part devers 25
Haynau, et avoient fait ossi un pont sus l'Escaut, au
dessus de Tournay, et pooient aler et chevaucier de
l'une host en l'autre. Ensi estoit la cité de Tournay
assise et environnée de tous lés et de tous costés, ne
nulz n'en pooit partir, entrer ne aler, que ce ne fust
par congiet, et qu'il ne fust veus et aperceus de 30
chiaus de l'ost, sus le quel costet que che fust.
§ 121. Chilz sièges fais et arrestés devant le cité de
Tournay, si com vous avés oy, dura longement. Et
estoit li hos de chiaus de dehors bien pourveue et
avitaillie de tous vivres, et à bon marchiet, car il
lor venoit de tous lés, par terre et par yawe. Si 5
y eut, le siège durant, là environ pluiseurs belles
apertises d'armes faites et pluiseurs chevaucies, des
quèles nous ferons en sievant mention. Car li
jones contes de Haynau, qui estoit hardis et entreprendans,
avoit si pris en coer ceste guerre, comment 10
que de premiers il en fu moult frois, que c'estoit
cilz par qui toutes se mettoient sus les envaies
et les chevaucies. Et se parti de l'host à une matinée,
à bien cinq cens lances, et s'en vint passer desous
Lille, et ardi le bonne ville de Seclin et grant fuison 15
de villiaus là environ. Et coururent si coureur jusques
ens ès fourbours de Lens en Artois. Tout ce fu
recordé au roy Phelippe, son oncle, qui se tenoit en
Arras; si en fu moult courouciés, mès amender ne
le peut tant c'à ceste fois. Encores apriès ceste chevaucie, 20
en remist li contes une sus, et chevauça
adonc devers le bonne ville d'Orcies; si fu prise et
arse, car elle n'estoit point fremée, et Landas et li
Celle, et pluiseur bon village qui sont là en ce contour.
Et coururent tout le pays où il eurent très grant 25
pillage, et puis s'en revinrent au siège de Tournay.
D'autre part, li Flamench assalloient souvent chiaus
de Tournay, et avoient fait en nefs sus l'Escaut bierfrois
et atournemens d'assaus; et venoient hurter et
escarmucier, priés que tous les jours, à chiaus de 30
Tournay. S'en y avoit souvent des navrés, des uns
et des aultres. Et se mettoient en grant painne li
Flamench de conquerre et de damagier Tournay,
tant avoient pris le guerre en coer. Et on dist et
voirs est qu'il n'est si felle guerre que de voisins et
d'amis. Et entre les assaus que li Flamench fisent, il en
y eut un qui dura un jour tout entier. Là eut tamainte 5
grant apertise d'armes faite, car tout li signeur et li
chevalier qui en Tournay estoient furent à cel assaut.
Et estoit li dis assaus fais en nefs et en vaissiaus, à
ce appareilliés de lonch temps, pour ouvrir et pour
rompre les barrières à le posterne de l'arce; mais 10
elles furent si bien deffendues que li Flamench n'i
conquisent riens; ançois perdirent une nef toute cargie
de gens, dont il en y eut plus de six vingt noiiés;
et retournèrent au soir tout lasset et tout travilliet.
§ 122. Le siège durant et tenant devant Tournay, 15
issirent hors une matinée li saudoiier de Saint Amand,
dont il en y avoit grant fuison, et vinrent à Hanon
qui se tient de Haynau, et ardirent le ville et violèrent
l'abbeye et destruisirent le moustier; et en menèrent
et en portèrent devant yaus tout che que mener 20
et emporter en peurent, et puis retournèrent en
Saint Amand. Assés tost après, se partirent li saudoiier
dessus dit, et passèrent le bos de Saint Amand,
et vinrent jusques à l'abbeye de Vicogne, pour le
ardoir et essillier; et en fuissent venu à leur entente, 25
car il avoient fait un grant feu contre le porte, pour
le ardoir et abatre à force; mais uns gentilz abbes,
qui laiens estoit pour le temps, y pourvei de grant
remède. Car, quant il eut consideré le peril, il monta
à cheval et parti par derrière, et chevauça tous les 30
bos, à le couverte, et fist tant que moult quoiteusement
il vint à Valenchiènes. Si requist au prevost de
le ville et as jurés que on li volsist prester les arbalestriers
de le ville, pour aidier à deffendre sa maison;
et cil li acordèrent volentiers. Si les en mena
dans abbes avoech lui; et passèrent derrière Raimes, 5
et les mist en ce bois, qui regarde vers le Pourcelet,
et sus le caucie. Là commencièrent il à traire et à
berser sur ces bidaus et Geneuois, qui estoient devant
le porte de Vicongne. Si tretost qu'il sentirent
ces saiettes qui leur venoient de dedens le bos, si furent 10
tout effraé, et se misent au retour, cescuns qui
mieulz mieulz. Ensi fu li abbeye de Vicongne sauvée.
En ce temps, estoit li contes de (Lille), en Gascongne,
de par le roy de France, qui y faisoit la guerre,
et avoit priès repris et conquis tout le pays d'Acquitainne; 15
et y tenoit les champs, à plus de six mille
chevaus; et avoit assis Bourdiaus, par terre et par
aigue. Si estoient avoecques le dit conte toute li fleur
de chevalerie des marches de Gascongne, li contes
de Pieregorth, li contes de Commignes, (ly vicontes 20
de Carmaing[ [340]), li viscontes de Villemur, li viscontes
de Brunikiel, li sires de la Barde et pluiseur aultre
baron et chevalier. Et n'estoit nulz, de par le roy
englès, qui leur veast leurs chevaucies, fors tant que
les forterèces englesces se tenoient et gardoient à leur 25
pooir. Et là en ce pays avinrent moult de biaus fais
d'armes, des quelz nous vous parlerons chà en apriès,
quant temps et lieus sera. Mès nous retourrons encores
un petit as besongnes qui avinrent en Escoce,
le siège durant et tenant devant le cité de Tournay. 30
§ 123. Vous devés savoir que messires Guillaumes
de Douglas, filz dou frère à monsigneur Guillaume
de Douglas qui demora en Espagne, si com chi dessus
est contenu, li jones contes de Mouret, li contes
Patris, li contes de Surlant, messires Robers de Versi, 5
messires Symons Fresel, Alixandres de Ramesay estoient
demoret chapitainne del remanant d'Escoce,
et se tenoient et tinrent longement en celle forest de
Gedours, par yvier temps et par esté, par l'espasse
de sept ans et plus, comme très vaillans gens; et guerrioient 10
toutdis les villes et les forterèces, là où li rois
Edowars avoit mis ses gens et ses garnisons; et souvent
leur avenoit des belles aventures et perilleuses,
des quèles il se partoient à grant honneur, par quoi
on les doit conter entre les preus, ossi fait on. 15
Si avint ens ou temps que li rois englès estoit par
deçà, et guerrioit le royaume de France, et seoit
devant Tournay, que li rois Phelippes envoia en Escoce
gens, qui arrivèrent en le ville de Saint Jehan.
Et prioit adonc li rois de France à ces dessus nommés 20
signeurs d'Escoce qu'il volsissent esmouvoir et
faire si grant guerre sus le royaume d'Engleterre,
qu'il couvenist que li rois englès s'en ralast oultre,
et deffesist son siège de devant Tournay, et leur promist
à aidier et conforter de poissance, de gens et 25
d'avoir: si ques, en ce temps que li sièges fu devant
Tournay, cil signeur d'Escoce se pourveirent, à
le requeste dou roy de France, pour faire une grande
chevaucie sus les Englès. Quant ilz furent bien pourveu
de grans gens, ensi qu'il leur besongnoit, il se 30
partirent de le forest de Gedours, et alèrent par toute
Escoce reconquerre des forterèces celles qu'il peurent
ravoir; et passèrent oultre le bonne cité de Bervich
et le rivière de Thin, et entrèrent ens ou pays de
Northombreland, qui jadis fu royaumes. Là trouvèrent
ilz bestes grasses à grant fuison. Si gastèrent
tout le pays et ardirent jusques à le cité de Duremme 5
et assés oultre; puis s'en retournèrent arrière par
un aultre chemin, gastant et ardant le pays, si qu'il
destruisirent bien en celle chevaucie trois journées
long del pays le roy englès; et puis rentrèrent ens
ou pays d'Escoce, et reconquisent toutes les forterèces 10
que li Englès tenoient, hors mis le bonne cité de
Bervich, et trois aultres fors chastiaus qui leur faisoient
trop grant anoy et souvent, pour le(s) vaillans
gens qui les gardoient, et le pays d'entours ossi. Et
estoient et sont encores chil troi chastiel si fort que 15
à painnes poroit on trouver si fors en nul pays. Si
appell' on l'un Struvelin, l'autre Rosebourch, et le
tierch et le souverain de tout le royaume d'Escoce
Haindebourch. Li chastians de Haindebourch siet
sus une haute roce, par quoi on voit tout le pays 20
d'environ. Et est la montagne si roste et si malaisie
que à grant painne y poet uns homs monter, sans
reposer deux fois ou trois, et ensi uns chevaus à demie
charge. Et estoit cilz adonc qui faisoit plus de
contraires à ces signeurs d'Escoce et à leurs gens. Et 25
en estoit chastellains et gardiiens, pour le temps de
lors, uns vaillans chevaliers englès, qui s'appelloit
messires Gautiers de Limoges, frères germains à monsigneur
Richart de Limosin, qui si vaillamment se
tint et deffendi à Thun l'Evesque contre les François. 30
Or avint, en ce temps que li sièges se tenoit devant
Tournay, et que cil signeur d'Escoce, si com
dessus est dit, chevauçoient parmi le pays d'Escoce,
reconquerant les forterèces à leur loyal pooir, messires
Guillaumes Douglas s'avisa d'un grant fait et
perilleus et d'une grant subtileté, et le descouvri à
aucuns de ses compagnons, au conte Patris, à monsigneur 5
Symon Fresiel, qui avoit estet mestres et
gardiiens dou roy David d'Escoce, et à Alixandre de
Ramesai, qui tout s'i accordèrent et se misent en
celle perilleuse aventure avoecques le bon chevalier
dessus dit; et prisent bien jusques à deux cens compagnons 10
de ces (Escos[ [341]) sauvages, pour faire une
embusche, ensi com vous orés. Chil quatre signeur
et gouvreneur de tous les Escos, qui savoient le pensée
li uns de l'autre, entrèrent en mer à toute leur
compagnie, et fisent pourveance d'avainne, de blanche 15
farine, et de carbon de fèvres; puis arrivèrent
paisievlement à un port qui estoit à trois liewes
priès de ce fort chastiel de Haindebourch, qui lor
destraindoit plus que tout li aultre. Quant il furent
arrivet, il issirent hors par nuit, et prisent dix ou 20
douze des compagnons ens ès quelz ilz se confioient
le plus, et se vestirent de povres cotes deschirées et
de povres capiaus, à guise de povres marcheans, et
chargièrent douze petis chevalés de douze sas, les uns
emplis d'avainne, les aultres de farine, et le(s) aultres 25
de charbon de fèvres. Et envoiièrent les aultres compagnons
embuschier en une deschirée abbeye et gastée
là où nulz ne demoroit; et estoit assés priès dou
piet de le montagne sour quoi li chastiaus seoit.
Quant jours fu, cil marchant, qui estoient couvertement 30
armet, s'esmurent et se misent au chemin viers
le chastiel à tout les chevaus chargiés, ensi que vous
avés oy. Quant il vinrent au piet de le montagne,
qui estoit si roste et si malaisie à monter, il menèrent
les chevalés chargiés amont, ensi qu'il peurent.
Quant il vinrent en le moiiené de le montagne, li 5
dis messires Guillaumes Douglas et messires Symons
Fresiel alèrent devant (et firent les autres venir[ [342]
tout bellement), et fisent tant qu'il vinrent au
portier, et li disent qu'il avoient amenet, en grant
paour, bled, farine et avainne; s'il leur besongnoit,10
il leur venderoient volentiers, et à bon marchié. Li
portiers respondi que voirement besongneroient il bien
en le forterèce, mais il estoit si matin qu'il n'oseroit
esvillier le signeur de le forterèce ne le mestre d'ostel;
mais il fesissent venir avant le pourveance, et il 15
leur ouveroit le première porte des bailles. Cil le
oïrent volentiers, et fisent passer avant tout bellement
les aultres avoech leur charge, et entrèrent tout
en le porte des bailles, qui leur fu ouverte. Messires
Guillaumes Douglas avoit bien veu que li portiers 20
avoit toutes les clés de le grant porte dou chastiel,
et avoit couvertement demandet au portier le quèle
deffremoit le porte, et la quèle le guicet. Quant la
porte des bailles fu ouverte, si com vous avés oy, il
misent ens les chevalés, et en deschargièrent deux, 25
qui portoient les sas plains de charbon, droitement
sus le suel de le porte, à fin que on ne le peuist reclore;
puis prisent le portier et le tuèrent si paisievlement
que onques ne dist mot; et prisent les clés,
et deffremèrent le porte dou chastiel. Puis corna li 30
dis messires Guillaumes Douglas un cor, et jettèrent
il et si treize compagnon les cotes deschirées tantost
jus, et reversèrent les aultres sas plains de charbon
au travers de le porte, par quoi on ne le peuist clore.
Quant li aultre compagnon, qui estoient embuschiet
assés priès dou chastiel, ensi que vous avés oy, 5
oïrent le cor sonner, il sallirent hors de l'embuschement
et coururent contremont le voie del chastiel,
tant qu'il peurent. Li gaitte, qui dormoit adonc, se
esvilla au son del cor, et vey gens monter hasteement
contremont le chastiel, tous armés. Si commença 10
à corner et à criier tant qu'il peut: «Trahi!
Trahi!» Adonc se esvilla li chastelains, et tout chil
de laiens ossi s'armèrent, si tost qu'il peurent, et
vinrent tout acourant à le porte, qui plus tost peurent,
pour le refremer, mais on leur devea, car messires 15
Guillaumes et si douze compagnon leur deffendirent.
Adonc monteplia grans hustins entre yaus,
car chil dou chastiel ewissent volentiers le porte refremée
pour leurs vies sauver, car il perchevoient
bien qu'il estoient trahi. Et cil qui bien avoient 20
acompli leur emprise et leur desirier se penoient
tant qu'il pooient del detenir; et tant fisent par leur
proèce qu'il detinrent l'entrée, tant que cil de l'embuschement
furent parvenu à yaus. Lors se commencièrent
à esbahir cil dou chastiel, car il veirent 25
bien qu'il estoient souspris. Si s'efforcièrent de deffendre
le chastiel, et de leurs ennemis remettre hors,
se ilz peuissent, et fisent tant d'armes que merveilles
estoit à regarder, et par especial messires Gautiers
de Limozin, car il besongnoit. Mais darrain lor deffense 30
ne les peut sauver, comment qu'il en tuèrent
et navrèrent aucuns de chiaus dehors, que li dis
messires Guillaumes Douglas et si compagnon ne gaegnassent
le fort chastiel par force, et occirent le plus
grant partie de chiaus qui le gardoient, excepté le
chastellain et six escuiers qu'il prisent à merci. Si
demorèrent laiens tout le jour; puis y establirent 5
chastellain (ung[ [343]) gentilhomme dou pays, un escuier
qui s'appelloit Symons de Weseby, et avoech lui grant
fuison de bons compagnons et hommes de fief d'Escoce.
Ensi fu repris li fors chastiaus de Haindebourch
en Escoce. Et en vinrent les certainnes nouvelles au 10
roy englès, entrues qu'il seoit devant Tournay, au
quel siège nous retourrons à parler, car il est heure.
§ 124. Vous avés bien chi dessus oy recorder comment
li rois englès avoit assegiet le bonne cité de
Tournay, et moult le constraindoit, car il avoit en 15
son host plus de six vingt mille hommes as armes,
parmi les Flamens, li quel s'acquittoient bien de l'assallir.
Et l'avoient li assegeur telement environné de
tous costés, que riens ne leur pooit venir, entrer
ne issir, qu'il ne fust tantost hapés et perceus. Et 20
pour tant que les pourveances de le cité commencièrent
à amenrir, li signeur de France, qui là estoient,
fisent widier toutes manières de povres gens, qui
pourveu n'estoient pour attendre l'aventure, et les
misent hors à plain jour, hommes et femmes; et 25
passèrent parmi l'ost dou duch de Braibant qui leur
fist grasce, car il les fist conduire sauvement tout
oultre l'ost. Li rois englès entendi bien par chiaus et
par aultres que la cité estoit durement astrainte; si en
fu plus joieus, et pensa que bien il le conquerroit,
com longement ne quel fret que il y mesist.
D'autre part, li rois de France, qui se tenoit à Arras,
et estoit tenus toute le saison, entendi que cil de
Tournay estoient moult constraint, et qu'il avoient 5
grant mestier d'estre conforté. Si s'ordena à ce qu'il
les conforteroit, à quel mescief que ce fust, car il
ne voloit mies perdre une tèle cité que Tournay estoit.
Si fist un très grant mandement par tout son
royaume, et ossi une grant priière en l'Empire, tant 10
qu'il eut le roy Charlon de Behagne, le duch de
Loeraingne, le conte de Bar, (l'evesque de Liège, l'evesque
de Miés[ [344]), l'evesque de Vredun, le conte de
Montbliar, messire Jehan de Chalon, le conte de Genève,
et ossi le conte de Savoie et monsigneur Loeis 15
de Savoie son frère. Tout cil signeur vinrent servir
le roy de France, à ce qu'il peurent avoir de gens.
D'autre part, revinrent li dus de Bretagne, li dus de
Bourgongne, li dus de Bourbon, li contes d'Alençon,
li contes de Forès, li contes d'Ermignach, li contes 20
de Flandres, li contes de Blois, messires Charles de
Blois, li contes de Harcourt, li contes de Dammartin,
li sires de Couci, et si grant fuison de barons et
de signeurs, que le nommer par nom et par sournom
seroit uns grans detriemens. Après revint li rois de 25
Navare, à tout grant fuison de gens d'armes de Navare
et de le terre qu'il tenoit en France, dont il
estoit homs au roy. Et si y estoit li rois David d'Escoce,
à le delivrance dou roy de France, à belle
route de gens d'armes. 30
§ 125. Quant tout cil signeur dessus nommet et
plus encores furent venus à Arras devers le roy, il
eut conseil de chevaucier et de traire par devers ses
ennemis; si s'esmeut, et cescuns le sievi, ensi que
ordonné estoit. Et fisent tant par leurs petites journées 5
qu'il vinrent jusques à une petite rivière, qui
est à trois liewes priès de Tournay, la quèle est moult
parfonde et environnée de si grans c(r)olières et marès,
que nulz ne le pooit passer fors parmi un petit
pont si estroit que uns seulz homs à cheval seroit 10
assés ensonniiés dou passer oultre; doi homme ne s'i
poroient combiner. Et loga trestous li hos sus les
camps sans passer le rivière, car il ne peuissent.
L'endemain, li hos demora tous quois. Li signeur,
qui estoient dalés le roy, eurent conseil comment il 15
peuissent faire pons, pour passer le rivière dessus
ditte et les crolières plus aise et plus seurement. Si
furent envoiiet aucun chevalier et ouvrier, pour regarder
le passage; mais quant il eurent tout consideré
et avisé, il regardèrent qu'il perdoient le temps; 20
si raportèrent au roy qu'il n'i avoit point de passage,
fors par le pont à Tressin tant seulement. Si demora
la cose en cel estat, et se logièrent li signeur, cescuns
sires par lui et entre ses gens. Les nouvelles
s'espardirent par tout que li rois de France estoit 25
logiés au pont à Tressin, et entre le pont de Bouvines,
en entente de combatre ses ennemis: si ques
toutes manières de gens d'onneur, qui desiroient à
acquerre grasce par fait d'armes, se traioient celle
part, tant d'un lés comme de l'autre. 30
Or avint que troi chevalier alemant, qui se tenoient
en le garnison de Bouchain, furent informet que li
doi roy s'approçoient durement, et que on supposoit
bien qu'il se combateroient. De quoi, li doi
priièrent tant à leur compagnon qu'il s'acorda à ce
qu'il demorroit, et li aultre iroient devant Tournay
querre les aventures; et garderoit le forterèce bien et 5
songneusement jusques à leur retour. Si se partirent
li doi chevalier, dont on clamoit l'un monsigneur
Conrart de Leusennich, et l'autre monsigneur Conrart
d'Asko; et chevaucièrent tant qu'il vinrent vers
Escaupons, deseure Valenciènes, car il voloient passer 10
l'Escaut à Condet. Si oïrent, entre Frasne et Escaupons,
grant effroi de gens, et en veirent pluiseurs
fuians. Dont brocièrent il celle part et leur route, et
pooient estre environ vingt cinq lances; si encontrèrent
les premiers qui fuioient, et leur demandèrent 15
qu'il leur falloit ne estoit avenu. «En non Dieu, signeur,
ce respondirent li fuiant, li saudoiier de Mortagne
sont issu et ont accueilliet grant proie chi entours,
et l'enmainnent et cacent devers leur forterèce,
et avoech çou pluiseurs prisonniers de che pays.» 20
Donc respondirent li chevalier alemant: «Et nous
sariés vous mener celle part où il vont?»—«En
nom Dieu, signeur, oil.» Adonc se sont li Alemant
mis en cace apriès les François de Mortagne, et ont
sievis les bonhommes dou pays qui les avoiièrent 25
parmi le bois; et adevancièrent les dessus dis assés
priès de Nostre Dame ou Bois et dou Crousage.
Et estoient bien li François six vingt saudoiiers;
et enmenoient devant yaus bien deux cens grosses
bestes et aucuns prisonniers paysans dou pays. Et 30
estoit adonc leur chapitainne, de par le signeur de
Biaugeu, uns chevaliers de Bourgongne qui s'appelloit
messires Jehans de Frelais. Sitost que li Alemant
les veirent, il les escriièrent fierement et se boutèrent
de grant randon en yaus. Et là eut bon hustin et
dur, car li chevaliers bourghignons se mist à deffense
bien et hardiement, et li aucun de se route, et 5
non pas tout, car il y eut pluiseurs bidaus qui fuirent;
mais il furent de si priès encauciet des Alemans
et des villains dou pays, qui les sievoient, as plançons
et as bourlés, que petit en escapèrent qu'il ne
fuissent mort et atieret. Et y fu messires Jehans de 10
Frelais pris, et toute la proie (rescousse[ [345]) et rendue
as hommes dou pays, qui grant gret en sceurent as
Alemans. Depuis ceste avenue, s'en vinrent li chevalier
devant Tournay, où il furent li bien venu.
§ 126. Assés tost apriès chou que li rois de France 15
s'en fu venus logier à host au pont à Tressin, se mist
une compagnie de Haynuiers sus, par l'enhort monsigneur
Wauflart de le Crois, qui leur dist qu'il cognissoit
tout le pays, et qu'il les menroit bien en tel
lieu sus l'ost de France où il gaegneroient. Si se partirent 20
à son enhort, et pour faire aucun biau fait
d'armes, une ajournée, environ six vingt compagnons,
chevaliers et escuiers, tout pour l'amour li
uns de l'autre, et chevaucièrent devers le pont à
Tressin, et fisent de monsigneur Guillaume de Bailluel 25leur chief, et à se banière se devoient tout ralloiier.
Ceste meisme matinée, chevauçoient li Liegois,
dont messires Robers de Bailluel, frères germains au
dessus dit monsigneur Guillaume, estoit chiés, de
par les Liegois; car adonc il estoit, et faire le devoit,
avoecques l'evesque de Liège. Si avoient li Liegois
passet le pont à Tressin, et estoient espars en ces
biaus plains, entre Tressin et Baisieu, et estoient en
fourage pour leurs chevaus, et ossi pour veoir se il 5
trouveroient nulle aventure où il peuissent pourfiter.
Li Haynuier chevaucièrent celle matinée, qui d'encontre
nul n'en trouvèrent, car il faisoit si grant
bruine que on ne pooit veoir un demi bonnier de
terre loing; et passèrent le pont baudement et sans 10
encontre, et messires Wauflars de le Crois (devant[ [346])
qui les menoit. Quant il furent tout oultre, il ordonnèrent
que messires Guillaumes de Bailluel et se
banière demorroient au pont, et messires Wauflars
de le Crois, et messires Rasses de Monciaus, et messires 15
Jehans de Sorres, et messires Jehans de Wargni
courroient devant.
Si se departirent li coureur et chevaucièrent si
avant que il s'embatirent en l'ost le roy de Behagne
et de l'evesque de Liège, qui assés priès dou pont 20
estoient logiet. Et avoit la nuit fait le gait en l'ost le
roy de Behagne li sires de Rodemach; et jà estoit
sus son departement, quant li coureur haynuier vinrent;
si leur sallirent au devant hardiement, quant il
les veirent venir. Et ossi Liegois s'estourmirent; si 25
reboutèrent ces coureurs moult asprement. Et y eut
là adonc moult bon puigneis, car Haynuier vassaument
s'i esprouvèrent. Toutes fois, pour revenir à
leur banière, il se misent devers le pont. E vous Liegois
et Lussemboursins apriès venus au pont à leur 30
banière. Là y eut grant bataille. Et fu consilliet à monsigneur
Guillaume de Bailluel qu'il rapassast le pont,
et se banière, car il avoient encores de leurs compagnons
oultre. Si rapassèrent Haynuier au mieus qu'il
peurent. Et y eut au passer mainte belle apertise d'armes 5
faite, mainte prise et mainte rescousse. Et avint
que messires Waufflars de le Crois fu si quoitiés que
il ne peut rapasser le pont; si doubta le peril et qu'il
ne fust pris; si s'avisa qu'il se sauveroit. Si issi hors
de le presse, au mieulz qu'il peut, et prist un chemin 10
qu'il cognissoit assés, et se vint bouter en uns marès,
entre rosiaus et crolières, et se tint là un grant temps.
Et li aultre toutdis se combatoient. Les quelz Liegois
et Lussemboursins avoient jà rués jus et abatu le
banière monsigneur Guillaume de Bailluel. 15
A ces cops vinrent cil de le route monsigneur Robert
de Bailluel, qui venoient de courir, et entendirent
le hustin; si chevaucièrent celle part. Et fist passer
messires Robers de Bailluel sa banière devant,
que uns siens escuiers portoit, qui s'appelloit Jakemes 20
de Forsvie, en escriant: «Moriaumés!» Li Haynuier,
qui jà estoient tout escauffé, perchurent le
banière de Moriaumés qui estoit toute droite; si cuidièrent
que ce fust li leurs où il se devoient radrecier;
car moult petit de differense y avoit de l'un à 25
l'autre, car les armes de Moriaumés sont vairiet contre
vairiet, à deux kievirons de geules; et sus le kieviron
messires Robers portoit une petite croisète d'or:
si ne l'avisèrent mies bien, pour tant en furent il
deceu; et se vinrent de fait bouter desous le banière 30
monsigneur Robert. Là y eut dur hustin. Et furent
li Haynuier fierement rebouté et tout desconfi. Et y
furent mort troy bon chevalier de leur costé, messires
Jehans de Wargni, messires Gontiers de Pontelarce,
messires Guillaumes de Pipempois, et pluiseur
aultre bon escuier et homme d'armes, dont ce fu
damages, et pris messires Jehans de Sorre, messires 5
Daniaus Bleze, messires Rasses de Monchiaus, messires
Loeis de Jupeleu et pluiseur aultre. Et retourna
au mieus qu'il peut messires Guillaumes de Bailluel,
qui se sauva, quoi qu'il y perdesist assés des siens.
D'autre part, messires Wauflars de le Crois, qui 10
s'estoit boutés et repus entre marès et rosiaus, et se
cuidoit là tenir jusques à le nuit, fu perceus d'aucuns
compagnons qui chevauçoient sus ces marès et
voloient de leurs oisiaus, et estoient au signeur de
Saint Venant; si fisent si grant noise et si grant bruit 15
que messires Wauflars issi hors, tous desconfis, et se
vint rendre à yaus. Il le prisent et le ramenèrent en
l'ost, et le delivrèrent à leur mestre, qui le tint un
jour tout entier en son logeis, et l'euist volentiers
sauvé, se il peuist, par cause de pité, car bien sçavoit 20
qu'il estoit pris sus le teste. Mès il fu accusés,
car les nouvelles vinrent au roy de France de le besongne,
comment elle avoit alé, et de monsigneur
Robert de Bailluel, qui avoit ruet jus son frère et les
Haynuiers, et ossi de monsigneur Waufflart de le 25
Crois, qui avoit esté pris, où et comment. Pour quoi
li rois en volt avoir le cognissance. Se li fu rendus
li dis messires Wauflars, qui eut moult mal finet;
car li dis rois, (pour complaire à ceulx de Lille[ [347]),
pour tant qu'il li avoient delivret le conte de Sallebrin 30
et le conte de Sufforch, leur rendi monsigneur
Waufflart, qui grant temps les avoit guerriiés. Dont
cil de Lille furent moult joiant, pour tant qu'il leur
avoit esté grans ennemis; et le fisent depuis morir en
leur ville; onques n'en veurent prendre nulle raençon. 5
§ 127. De l'avenue monsigneur Robert de Bailluel
et des Liegois qui avoient ruet jus les Haynuiers,
fu li rois Phelippes tous joians, et en loa grandement
tous chiaus qui y avoient estet. D'autre part, li contes
de Haynau et chil qui leurs amis avoient perdus, 10
en furent tout courouciet, et ce fu bien raisons. Or
avint, assés tost apriès que ceste chevaucie dessus
ditte fu avenue, li contes de Haynau, messires Jehans
de Haynau, ses oncles, messires Gerars de Wercin,
seneschaus de Haynau, et bien six cens lances de 15
Haynuiers et d'Alemans se departirent dou siège de
Tournay, et s'en vinrent devant Mortagne. Et manda
li dis contes à chiaus de Valenchiènes qu'il venissent
d'aultre part, et se mesissent entre le Scarp et l'Escaut,
pour assallir le ville; li quel y vinrent en grant 20
estoffe, et fisent achariier et amener grans engiens,
pour jetter à le ville.
Or vous di que li sires de Biauge(u), qui estoit dedens
et chapitainne de Mortagne, et uns moult sages
guerroiières, s'estoit bien doubtés de ces assaus, pour 25
tant que Mortagne siet si priès de l'Escaut et de Haynau,
et de tous costés. Et avoit fait piloter le ditte
rivière d'Escaut, à fin que on n'i peuist naviier; et y
pooit avoir, par droit compte, plus de douze cens
pilos. Pour ce ne demora mies que li contes de Haynau 30
et li Haynuier n'i venissent de l'un des costés,
et cil de Valenciènes de l'autre. Si se ordonnèrent
et appareillièrent et sans delay pour assallir. Et fisent
li Valenciennois tous leurs arbalestriers traire avant
et approcier les barrières; mais il y avoit si grant
trenceis de fossés qu'il n'i pooient avenir. Lors s'avisèrent 5
li aucun qu'il passeroient oultre le Scarp,
comment qu'il fust, au desous de Chastiaus l'Abbeye,
et venroient au lés devers Saint Amand, et feroient
assaut à le porte qui oevre devers Maude. Si
passèrent aucun compagnon volentrieu et armerés, et 10
fisent tant qu'il furent oultre le rivière, ensi que proposet
avoient; et furent bien quatre cens tout able
et legier et en grant volenté de bien faire le besongne.
Ensi fu Mortagne environnée, à trois portes, des
Haynuiers, et tous prês de l'assallir. Mais au plus 15
foible des costés, c'estoit devers Maude, si y faisoit
il fort assés. Toutes fois, li sires de Biaugeu vint celle
part, trop bien pourveus dou deffendre, car bien savoit
que d'autre part il n'avoit que faire; et tenoit
un glave roit et fort à un lonch fer bien aceret, et 20
desous ce fier avoit un havet agut et prendant: si
ques, quant il avoit lanciet et il pooit sachier, en fichant
le havet en plates ou en haubregon dont on
estoit armet, il couvenoit c'on en venist ou c'on fust
reversé en l'aigue. Par ceste manière, en atrapa il et 25
noia ce jour plus de une dousainne. Et fu à celle
porte li assaus plus grans que nulle part. Et riens
n'en savoit li contes de Haynau, qui estoit au lés devers
Brifuel, tout rengiet sus le rivage de l'Escaut.
Et avisèrent là li signeur entre yaus voie et engien 30
comment on poroit tous les pilos, dont on avoit piloté
l'Escaut, oster et traire hors par force ou par
soubtilité, par quoi on peuist nagier jusques as murs.
Si avisèrent et ordonnèrent à faire en une grosse nef
un engien, qui tous les attrairoit hors l'un apriès
l'autre. Dont furent carpentier mandet et mis en oeuvre,
et li dis engiens fais en une nef. Ossi ce meisme 5
jour, levèrent cil de Valenciènes à leur costet un
très biel engien et bien gettant, qui portoit grosses
pières jusques dedens le ville et au chastiel, et travilloit
durement chiaus de Mortagne. Ensi passèrent
ce premier jour et le nuit ensiewant, en assallant, 10
avisant et devisant comment il poroient grever Mortagne;
et l'endemain se traisent à l'assaut de tous
costés. Encores n'estoit point le second jour fais li
engiens qui devoit traire les pillos hors. Mais li engiens
de chiaus de Valenciènes jettoit (uniement[ [348]) à 15
chiaus de Mortagne.
§ 128. Le tierch jour apriès, fu la nef toute ordonnée
et abillie, et li engiens dedens assis et apparilliés,
pour traire hors les pillos. Lors commencièrent
à aler cil qui s'en ensonnioient au dessus dou 20
pilotis, et emprisent à ouvrer, si com commandé leur
fu. Si s'afficièrent à oster et à traire hors les pilos,
dont il y avoit semés en l'Escaut grant fuison; mais
tant de painne et de labeur eurent, anchois qu'il en
peuissent avoir un, que merveilles fu à penser. Si 25
regardèrent et considerèrent li signeur que jamais il
n'aroient fait; si commandèrent à cesser cest ouvrage.
D'autre part, il y avoit dedens Mortagne un mestre
engigneour qui avisa et considera l'engien de chiaus
de Valenchiennes, et comment il grevoit leur forterèce. 30
Si en leva un ou chastiel, qui n'estoit mies trop
grans, et l'attempra bien et à point, et ne le fist jetter
que trois fois, dont la première (pierre[ [349]) chei à
douze apas priès de l'engien de Valenciennes, la seconde
au piet de le huge, et la tierce pière fu si bien 5
apointie que elle feri l'engien parmi le flèche et le
rompi en deux moitiés. Adonc fu grande li huée des
saudoiiers de Mortagne. Et chil de Valenchiènes furent
tout esbahi de leur engien qui estoit rompus
ou moilon, et le alèrent regarder à grant merveilles. 10
§ 129. Ensi furent li Haynuier devant Mortagne
deux nuis et trois jours que riens n'i conquisent. Si
eut li dis contes de Haynau et messires Jehans ses
oncles avis et volenté de retraire au siège de Tournay;
et donnèrent congiet à chiaus de Valenchiennes 15
de retourner en leur ville. Ensi se departi ceste
assamblée. Li Valencienois se retraisent arrière en
Valenciènes, et li contes et li chevalier s'en revinrent
en l'ost devant Tournay, et se tinrent là environ
trois jours. Et puis fist li contes une priière as compagnons 20
pour amener devant Saint Amand, car les
plaintes estoient venues à lui que li saudoiier de
Saint Amand avoient arse l'abbeye de Hanon, et s'estoient
mis en painne d'ardoir Vicongne, et avoient
fait pluiseurs despis as frontières de Haynau, pour 25
quoi li dis contes voloit contrevengier ces fourfaitures.
Si se parti dou dit siège de Tournay à bien trois
mille combatans, et s'en vint à Saint Amand, qui
adonc n'estoit fremée que de palis. Bien avoient li
saudoiier, qui estoient dedens, entendu que li contes 30
de Haynau les venroit veoir, mès il s'estoient si
glorefiiet en leur orguel qu'il n'en faisoient nul
conte. A ce donc estoit gardiiens et chapitainne de
Saint Amand uns bons chevaliers de le langue d'och,
nommés li seneschaus de Carcassonne, li quelz avoit 5
bien imaginet et consideret le force de le ville. Si en
avoit dit son avis as monnes, et à chiaus qui estoient
demoret pour garder l'abbeye et le ville. Et disoit
bien que ce n'estoit pas une forterèce tenable contre
une host, non qu'il s'en volsist partir, mès demorer 10
et garder à son loyal pooir; mais il le disoit par manière
de conseil. Li parole dou chevalier ne fu mies
oye ne creue bien à point, dont il leur mesvint, si
com vous orés chi après. Toutes fois, par son enhort,
il avoit fait de lonch temps les plus riches jeuiaus de 15
l'abbeye et de le ville widier et porter à Mortagne à
sauveté, et là aler l'abbet et tous les monnes, qui
n'estoient tailliet de yaus deffendre.
Cil de Valenchiènes, qui avoient estet mandé dou
conte leur signeur qu'il fuissent à un certain jour 20
devant le ville de Saint Amand, et il seroit à l'autre
lés, vinrent, ensi que commandé leur fu, en très bon
couvenant, et estoient bien douze mille combatans.
Sitost qu'il furent venu devant Saint Amant, il s'i
logièrent et misent en bonne ordenance, et puis eurent 25
conseil d'aler assallir. Si fisent armer tous leurs
arbalestriers, et puis traire vers le pont de Scarp. Là
commença li assaus durs et fiers et perilleus durement,
et en y eut pluiseurs bleciés et navrés, d'un
lés et d'aultre. Et dura cilz assaulz tout le jour, que 30
onques cil de Valenciennes n'i peurent riens fourfaire;
mais en y eut des mors et des navrés grant
fuison des leurs. Et leur disoient li saudoiier et li
bidau qui laiens estoient, par manière de reproce:
«Alés boire vostre goudale, alés!» Quant ce vint au
soir, cil de Valenciènes se retraisent tout lasset, et
furent moult esmervilliet de ce qu'il n'avoient oy 5
nulle nouvelle dou conte leur signeur; si eurent avis
qu'i(l) se deslogeroient et retourroient viers Valenciennes;
si fisent tout tourser, et se retraiirent, che
meisme soir, en leur ville.
A l'endemain au matin que cil de Valenciènes se 10
furent retret, li contes de Haynau se parti dou siège
de Tournay, si com dessus est dit, à grant compagnie
de gens d'armes, de banières et de pennons, et
s'en vint devant Saint Amand, au lés par devers Mortagne.
Si tost qu'il furent venu, il se traisent à l'assaut, 15
et là eut moult fort assaut et moult dur. Et gaegnièrent
li Haynuier, de venue, les premières bailles,
et vinrent jusques à le porte qui oevre devers Mortagne.
Là estoient tout premier et devant à l'assaut
li contes de Haynau et li sires de Byaumont ses oncles, 20
et assalloient de grant corage et sans yaus espargnier;
de quoi il leur en fu priès mesavenu, car
il furent tout doi si dur rencontré de deux pières
jettées d'amont qu'il en eurent leurs bachinés effondrés
et les tiestes toutes estonnées. 25
Adonc fu là qui dist: «Sire, sire, à cel endroit chi
ne les arions nous jamès, car la porte est forte et la
voie estroite; si cousteroit trop des vostres au conquerre.
Mais faites aporter des grans mairiens, ouvrés
à manière de pillos, et hurter as murs de 30
l'abbeye; nous vous certefions que de force on le
pertuisera en pluiseurs lieus. Et se nous sommes en
l'abbeye, la ville est nostre, car il n'i a nul entredeus
entre (la ville[ [350]) et l'abbeye.» Dont commanda li dis
contes que on fesist ensi que pour le mieulz on li
consilloit, et pour le plus tost prendre. Si quist on
grans baus de chesnes, et puis furent tantost ouvré 5
et aguisié devant; et si s'acompagnoient à un pillot
yaus vint ou yaus trente, et s'escueilloient et puis
boutoient de grant randon contre le mur; et tant boutèrent
et si vertueusement qu'il pertuisièrent le mur
de l'abbeye et rompirent en pluiseurs lieus, et entrèrent 10
ens abandonneement, et passèrent une petite
rivière qui là est, et s'en vinrent sans contredit jusques
à une place, qui est devant le moustier, où li
marchiés est de pluiseurs coses.
Et là estoit li dis seneschaus de Carcassonne en 15
bon couvenant, sa banière devant lui, qui estoit de
geules à un chief d'argent, à deux demi kievirons ou
chief, et estoit à une bordure d'asur endentée. Là
dalés lui s'estoient recueilliet pluiseur compagnon de
son pays, qui assés hardiement rechurent les Haynuiers, 20
et se combatirent vaillamment, tant qu'il peurent.
Mès leur deffense ne leur valli noient, car Haynuier
y sourvinrent à trop grant fuison. Et vous di
encores, pour tout ramentevoir, à entrer de premiers
dedens l'abbeye, il y avoit un monne que on appelloit 25
dan Froissart. Chilz y fist merveilles, et en occist
que mehagna, au devant d'un pertuis où il se tenoit,
plus de dix huit; et n'osoit nulz entrer par le lieu qu'il
gardoit. Mais finablement il le couvint partir, que
Haynuier entroient en l'abbeye, et avoient pertuisiet 30
le mur en pluiseurs lieus. Si se sauva li dis monnes,
au mieus qu'il peut, et fist tant qu'il vint à Mortagne.
§ 130. Quant li contes de Haynau et messires Jehans
de Haynau, ses oncles, et li chevalerie de Haynau
furent entré en l'abbeye, ensi que vous avés oy, si 5
commanda li dis contes que on mesist tout à l'espée,
sans nullui prendre à merci, tant estoit il courouciés
sus chiaus de Saint Amand, pour les despis qu'il
avoient fais à son pays. Si fu la ditte ville moult tost
emplie de gens d'armes; et bidau(s) et Geneuois, qui 10
là estoient, encauciet et quis de rue en rue, et d'ostel
en hostel. Peu en escapèrent qu'il ne fuissent
mort et occis, car nuls n'estoit pris à merci. Meismes,
li senescaus de Carcassonne y fu occis desous
sa banière, et plus de deux cens hommes, environ 15
lui que assés priès. Ensi fu Saint Amand destruite.
Et retourna li contes, ce propre soir, devant Tournay.
Et l'endemain, les gens d'armes de Valenciènes
et la communautés vinrent à Saint Amand, et parardirent
le ville et toute l'abbeye et le grant moustier, 20
et brisièrent toutes les cloches, dont ce fu damages,
car il en y avoit moult de bonnes et de melodieuses,
et si ne lor vint à nul profit qui à compter face.
Apriès le destruction de Saint Amand, li contes de
Haynau, qui trop durement avoit pris ceste guerre 25
à coer, et qui estoit plus aigres que nulz des aultres,
se departi dou siège de Tournay, en se route environ
six cens armeures de fier, et s'en vint ardoir Orchies
et Landas et le Celle, et grant fuison de villages là
environ; et puis passa et toute se route la rivière de 30
Scarp au desous de Hanon, et entrèrent en France, et
vinrent à Marchiennes, une grosse et riche abbeye,
dont messires Amés de Warnans estoit chapitainne,
et avoit avoecques lui une partie des arbalestriers
de Douay. Là eut grant assaut, car li dis chevaliers
avoit durement fortefiiet le (première[ [351]) porte de l'abbeye, 5
qui estoit toute enclose et environnée de fossés
grans et parfons. Et se deffendirent li François et li
monne qui dedens estoient moult vassaument; mais
finablement il ne peurent durer contre tant de gent
d'armes, car il quisent et fissent tant qu'il eurent des 10
batiaus et les misent en l'aigue, et entrèrent par celle
manière en l'abbeye. Mais il y eut mort et noiiet un
chevalier alemant, compagnon au signeur de Faukemont,
qui s'appelloit messires Bacho de le Wière,
dont li sires de Faukemont fu moult courouciés, 15
mais amender ne le peut. A l'assaut de le porte où
messires Amés de Warnans se tenoit, furent moult
bon chevalier li contes de Haynau et messires de
Byaumont, ses oncles, et li seneschaus de Haynau;
et fisent tant finable(ment) que la porte fu conquise, 20
et li chevaliers qui le gardoit pris, et mort et occis
li plus grant partie des aultres. Et furent pris ossi
pluiseur des monnes, qui laiens furent trouvet, et
toute la ditte abbeye robée et pillie, et puis arse et
destruite, et la ville ossi. Et quant il eurent fait leur 25
emprise, li contes et toutes ces gens d'armes, qui furent
à le destruction de Marciènes et en ceste chevaucie,
s'en retournèrent au siège devant Tournay.
§ 131. Li sièges qui fu devant Tournay fu grans et
lons et bien tenus; et moult y eut li rois englès grant 30
fuison de bonnes gens d'armes. Et se s'i tenoit li dis
rois volentiers, car bien le pensoit à conquerre, pour
tant qu'il savoit bien qu'il y avoit dedens grant fuison
de gens d'armes et assés escarcement de vivres;
si les supposoit bien à afamer et avoir par force de 5
famine. Mais li aucun dient et maintiènent qu'il
trouvèrent moult de courtoisies en chiaus de Braibant,
et qu'il souffrirent par pluiseurs fois à laissier
passer parmi leur host vivre assés largement pour
mener dedens Tournay, dont il furent bien conforté. 10
Avoech tout ce, cil de Brousselles et cil de Louvaing,
qui estoient tout tanet de là tant seoir et demorer,
fisent une requeste au mareschal de l'host que il se
peuissent partir et retraire en Braibant, car trop
avoient là demoret à peu de fait. Li mareschaus qui 15
vey bien que la requeste n'estoit point honnourable
ne raisonnable, leur respondi que c'estoit bien ses
grés, mais il leur couvenoit mettre jus leurs armeures.
Li dessus dit furent tout honteus; si se souffrirent
atant et n'en parlèrent onques depuis. 20
Or vous recorderons d'une chevaucie des Alemans,
qui fu faite devant Tournay, à ce meisme pont de
Tressin où messires Robers de Bailluel et li Liegois
avoient desconfit les Haynuiers. Li sires de Randerodène
et messires Ernoulz de Randerodène, ses filz, 25
adonc escuiers, et messires Jehans de Hodebourch
ossi adonc escuiers et mestres dou fil au signeur de
Randerodène, messires Ernoulz de Bakehen, messires
Renauls de Sconnevort, messires Conrars de Leusennich,
messires Conrars d'Asko, messires Bastiiens de 30
Barsies et Caudreliers ses frères et messires Stramen
de Venoue et pluiseur aultre de le ducé de Jullers et
de Guerles avoient pris en grant virgongne che que
li Haynuier avoient esté ensi rencontret; si parlementèrent
dou soir et s'acordèrent à chevaucier le
matin au pont à Tressin. Si se armèrent et ordonnèrent
de le nuit bien et faiticement, et se partirent 5
sus l'ajournée. Et ossi se misent avoech yaus en leur
chevaucie aucun baceler de Haynau, qui point n'avoient
esté à l'autre dessus ditte, telz que messires
Florens de Biaurieu, messires Baras de le Haie, marescal
de l'host, monsigneur Jehan de Haynau, messires 10
Oulphars de Gistelles, messires Robers de Glennes
de le conté de Los, adonc escuier et au corps
monsigneur Jehan de Haynau, et pluiseur aultre. Si
chevaucièrent chil chevalier et chil compagnon dessus
nommé bellement et sagement; et estoient bien 15
trois cens ou plus, toutes bonnes armeures de fier;
et vinrent droit au pont à Tressin, droit au point
dou jour, et le passèrent oultre sans damage. Et
quant il furent par de delà, ilz se avisèrent et consillièrent
ensamble comment il s'ordonneroient, pour 20
le mieulz, et à leur honneur, resvillier et escarmucier
l'ost de France. Là furent ordonné li sires de Randerodène
et Ernouls ses filz et messires Henris de Keukeren,
uns chevaliers miesenaires, et messires Thielemans
de Sansi, messires Oulphars de Ghistelles, et 25
messires li Alemans, bastars de Haynau, et messires
Robers de Glennes, adonc escuier, et Jakelos de
Thians, à estre coureur et chevauceur jusques as tentes
et logeis des François. Et tout li aultre chevalier
et escuier, qui bien estoient trois cens, devoient demorer 30
au pont et garder le passage, pour le deffendre
as aventures des sourvenans. Ensi et sus cel estat,
se partirent li coureur, qui pooient estre quarante
lances, très bien monté sus fleurs de roncins et de
gros coursiers, et chevaucièrent de premiers tout bellement
tant qu'il vinrent en l'ost le roy de France.
Dont se boutèrent il ens de plains eslais, et commenchièrent 5
à decoper cordes et paissons, et à abatre
et reverser tentes et trés, et à faire un très grant
desroy, et François à yaus estourmir.
Celle nuit avoient fait le gait doi grant baron de
France, li sires de Montmorensi et li sires de Saint 10
Saufliu; et estoient, à ceste heure que li Alemant
vinrent, encores à leur garde. Quant il oïrent le noise
et entendirent l'effroi, si tournèrent celle part leurs
banières et leurs gens, et chevaucièrent fort et roit
sus les coureurs qui leur host avoient estourmi. Et 15
quant li sires de Randerodène les vei venir, il tourna
sus frain tout sagement, et fist chevaucier son pennon
et ses compagnons, pour revenir au pont à leur
grosse route, et li François apriès. En celle cace là
eut bon coureis, car li Alemant se hastoient pour revenir 20
au dit pont, et li François ossi pour yaus retenir.
En celle cace fu pris et retenus des François
messires Oulphars de Ghistelles, qui ne se sceut ne
peut garder à point, car li chevaliers avoit court vue;
si fu enclos de ses ennemis, par trop demorer derrière, 25
et fianciés prisons; et ossi doi escuier, dont on
nommoit l'un Jehan de Mondorp, et l'autre Jakelot
de Thians. Li François et leur route chevauçoient
d'un lés, et li coureur alemant d'autre; et estoient
environ demi bonnier priès li un de l'autre, et tant 30
qu'il se pooient bien recognoistre et entendre de
leurs langages. Et disoient li François as Alemans:
«Ha! ha! signeur, vous n'en irés pas ensi!» Si se
hastoient pour prendre le pont, et pas ne savoient
de le grosse embusce qui estoit au pont, de monsigneur
Renault de Sconnevort et des aultres: si ques
il fu dit au signeur de Randerodène: «Sire, sire, 5
avisés vous, car il nous samble que chil François
nous torront le pont.» Donc respondi li sires de
Randerodène et dist: «Se il scèvent un chemin, j'en
sçai un aultre.» Adonc se retourna sus destre et se
route, et prisent un chemin assés froiiet qui les mena 10
droit à celle petite rivière dessus ditte, qui est si
noire et si parfonde et si environnée de grans marès.
Et quant il furent là venu, se ne peurent il passer,
mès les couvint retourner devers le pont. Et
toutdis chevauçoient li François le(s) grans galos devers 15
le pont, qui cuidoient ces coureurs alemans enclore
et prendre, ensi qu'il avoient jà pris de leurs
compagnons. Et par especial moult y metoit li sires
de Montmorensi grant entente.
§ 132. Quant li François eurent tant chevauciet 20
qu'il furent priès au pont, et il veirent le grosse embusche,
qui là estoit au devant dou pont, toute armée
et ordonnée, et qui les attendoit en très bon
couvenant, si furent tout esmervilliet. Et disent entre
yaus li aucun qui regardèrent le manière: «Nous 25
caçons trop folement; de legier porons plus perdre
que gaegnier.» Dont retournèrent li pluiseur et par
especial li banière le signeur de Saint Saufliu et li
sires ossi. Et messires Charles de Montmorensi et se
banière chevauça toutdis avant et ne volt onques reculer, 30
mès s'en vint de grant corage assambler as Alemans,
et li Alemant à lui et à ses gens. Là y eut, de
premières venues, durs encontres et fortes joustes,
et tamaint homme reversé d'un lés et d'autre. Ensi
qu'il assambloient, li coureur dessus nommet, qui
costiiet les avoient, s'en vinrent ferir sus èle, et se 5
boutèrent ens de plains eslais et de grant volenté. Et
ossi li François les rechurent moult bien.
Or vous dirai de une grant apertise d'armes et
d'un grant avis, dont messires Renaulz de Sconnevort
usa à l'assambler, et c'on doit bien tenir et recommender 10
à sage fait d'armes. Ilz qui estoit adonc
en le fleur de se jonèce, fors chevaliers et rades durement,
bien armés et bien montés pour le journée,
s'en vint assambler à le banière le signeur de Montmorensi
qu'il recogneut assés bien; et s'avisa qu'il 15
s'en venroit esprouver à celui qui estoit li plus proçains
de le banière, car il pensoit bien que c'estoit
li sires. Ensi qu'il jetta son avis il le fist, et feri son
coursier des esporons, et passa par force le route, et
s'en vint au signeur de Montmorensi, qui estoit desous 20
sa banière, bien montés sus bon coursier; et le
trouva en bon couvenant, l'espée ou poing, et combatant
à tous lés, car il estoit ossi fors chevaliers et
grans durement. Et li vint li sires de Sconnevort sus
destre, et bouta son brach senestre ou fraîn de son 25
coursier, et puis feri le sien des esporons, en lui tirant
hors de le bataille, comme vistes et fors chevaliers.
Li sires de Montmorensi, qui bien se donna à
garde de ce tour, se prist à deffendre vassaument, comme
fors et hardis chevaliers, pour lui delivrer de ce 30
peril et des mains le signeur de Sconnevort; et feroit
à main tas de sen espée sus le bacinet et sus le dos
le signeur de Sconnevort. Mais li sires de Sconnevort,
qui bien estoit (armés[ [352]) et montés, brisoit à le
fois les cops, à le fois et le(s) recevoit moult vassaument;
et tant fist par son effort, vosist ou non li sires
de Montmorensi, que il le creanta à prisonnier, 5
et demora ses prisons.
Et li aultre se combatoient de toutes pars. Et là
furent bon chevalier messires Ernoulz de Randerodène,
messires de Keukeren, messires Thielemans
de Sansi, messires Bastiiens de Barsies et Caudreliers 10
ses frères, messires Robers de Glennes, et prist un
homme d'armes en bon couvenant, qui s'armoit de
geules à trois fauls d'or. Et fisent adonc tant li Alemant
et leur route que il obtinrent le place, et prisent
bien quatre vingt prisonniers, tous gentilz 15
hommes, desous le banière monsigneur Charle de
Montmorensi; et rapassèrent le pont sans damage, et
vinrent en l'ost devant Tournay; et rala cescuns devers
se partie; et se desarmèrent et puis alèrent veoir
les signeurs, dont il furent bien conjoy, le conte de 20
Haynau et monsigneur son oncle.
§ 133. De le prise monsigneur Charle de Montmorensi
furent li François moult courouciet, mès amender
ne le peurent. Tant comme adonc, ceste cose
passa, li sièges se tint; li prisonnier se ranchonnèrent 25
et se delivrèrent au plus tost qu'il peurent. Or
vous conterons de une aventure qu'il avint as Flamens
que messires Robers d'Artois et messires Henris
de Flandres gouvrenoient, dont il en y avoit plus
de soixante mille de le ville d'Ippre, de Popringhe, 30
de Messines, de Cassiel et de le chastelerie de Berghes.
Et se tenoient tout cil Flamench, dont li dessus
dit estoient chief, ou val de Cassiel, logiés as tentes
et as trés, et à grant arroi, pour contrester contre les
garnisons françoises que li rois Phelippes avoit envoiies 5
à Saint Omer, à Aire, à Saint Venant, et ens
ès villes et forterèces voisines. Et se tenoient dedens
Saint Omer, de par le roy de France, li contes, daufins
d'Auvergne, li sires de Merquel, li sires de Calençon,
li sires de Montagut, li sires de Rocefort, li 10
viscontes de Touwars, et pluiseur aultre chevalier
d'Auvergne et de Limozin. Et dedens Aire et dedens
Saint Venant en y avoit ossi grant fuison. Et issoient
souvent hors et venoient escarmucier as Flamens; si
gaegnoient à le fois, et à le fois y perdoient. 15
Or avint un jour à ces Flamens que il s'en vinrent
environ troi mille, tout legier et able compagnon, et
s'avalèrent et issirent hors de leurs logeis pour venir
hustiner devant Saint Omer, et se boutèrent ens ès
fourbours et brisièrent pluiseurs maisons, et entendirent 20
telement au pillage qu'il desrobèrent tout ce
qu'il trouvèrent. La noise et li effrois monta en le
ville de Saint Omer. Dont s'armèrent moult vistement
li signeur qui laiens estoient. Et ossi fisent
toutes leurs gens, et se partirent par une aultre porte 25
que par celle devant qui li Flamench estoient. Et
pooient estre entours six banières et deux cens bacinès,
et environ cinq cens bidaus tout à piet. Et chevaucièrent
tout au tour de le ville de Saint Omer,
ensi qu'il avoient guides qui bien les savoient mener. 30
Et vinrent tout à temps à ces Flamens qui s'ensonnioient
de pillier et de rober tout ce qu'il trouvèrent
en le ville de Arkes, qui est assés priès de le ville de
Saint Omer; et estoient laiens espars sans chapitainne
et sans arroi. E vous les François soudainnement
venus sus yaus, lances abaissies, banières desploiies,
et en bon couvenant de bataille, et en criant: 5
«Clermont au dauffin d'Auvergne!» Lors entrèrent
en ces Flamens qui furent tout esbahi, quant si priès
d'yaus il les veirent, et ne tinrent ordenance ne conroy
nul; mais fuirent cescuns qui mieus mieus, et
jettèrent tout jus ce que pilliet et cargiet avoient, et 10
prisent les camps; et François apriès yaus, tuant et
abatant par monciaus et par tropiaus. Et dura ceste
cace bien deux liewes. Et en y eut bien mors des
trois mille dix huit cens, et retenu quatre cens qui
furent amenet en Saint Omer en prison. 15
§ 134. Quant li demorant qui escaper peurent,
furent revenu devers leurs compagnons, si contèrent
leur aventure as uns et as aultres. Et vinrent les nouvelles
à leurs chapitainnes monsigneur Robert d'Artois
et monsigneur Henri de Flandres, qui petit les 20
en plaindirent, mais disent que c'estoit bien emploiiet,
car sans conseil et sans commandement il
y estoient alet.
Or avint celle meisme nuit à toute leur host generalment
une mervilleuse aventure; on n'oy onques, 25
je croy, à parler ne recorder de si sauvage. Car, environ
heure de mienuit que cil Flamench gisoient en
leurs tentes et dormoient, uns si grans effrois et telz
paours et hideurs les prist generalment en dormant,
que tout se levèrent en si grant haste et en tel 30
painne qu'il ne cuidièrent jamais à temps estre deslogiet;
et abatirent tantost tentes, trés et pavillons,
et toursèrent tout sus leurs chars, en si grant haste
que li uns n'attendoit point l'autre, et s'en fuioient
tout, sans voie tenir et sans conroy. Et fu ensi dit à
monsigneur Robert d'Artois et à monsigneur Henri 5
de Flandres, qui dormoient en leurs logeis: «Chier
signeur, levés vous sus bien tos et vous appareilliés, car
vos gens s'en fuient et nulz ne les cace; et ne scèvent
à dire quel cose leur fault, ne qui les muet à fuir.»
Adonc se levèrent li doi signeur en grant haste, et 10
fisent alumer feus et grant plenté de tortis, et montèrent
sus leurs chevaus, et s'en vinrent au devant
d'yaus, et leur disent: «Biau signeur, dittes nous
quel cose il vous fault, qui ensi fuiiés? N'estes vous
mies bien asseguret? Retournés, retournés, ou nom 15
de Dieu! Vous avés grant tort, quant ensi fuiiés, et
nulz ne vous cace.» Mès quoi que ensi fuissent
priiet ne requis d'arrester et de retourner, il n'en fisent
compte, mais toutdis fuirent; et prist çascuns le
chemin vers sa maison, au plus droit qu'il peut. Et 20
quant messires Robers d'Artois et messires Henris de
Flandres veirent qu'il n'en aroient aultre cose, si
fisent tourser tout leur harnois et mettre à voiture, et
s'en vinrent au siège devant Tournay, et recordèrent
as signeurs l'aventure des Flamens, dont on fu durement 25
esmervilliet. Et disent li pluiseur qu'il avoient
estet enfantosmet.
§ 135. Chilz sièges devant le cité de Tournay dura
assés longement, onze sepmainnes trois jours mains.
Si poés bien croire et savoir qu'il y eut fais pluiseurs 30
escarmuces et paletis, tant à assallir le cité, comme
des chevaucies des compagnons bacelereus l'un sus
l'autre. Mais dedens le cité de Tournay avoit très
bonne et sage chevalerie (envoiée en[ [353]) garnison de
par le roy de France, si com dessus est dit, qui telement
en songnièrent et en pensèrent que nulz damages 5
ne s'i prist.
Or n'est riens, si com on dist, qui ne prende fin.
On doit savoir que, ce siège pendant, ma dame
Jehane de Valois, serour au roy de France et mère
au conte Guillaume de Haynau, travilloit durement 10
de l'une host en l'autre, à fin que pais ou respis fust
entre ces parties, par quoi on se departesist sans bataille,
car la bonne dame veoit là de deux costés
toute le fleur et l'onneur de le chevalerie dou monde;
se veist trop à envis, pour les grans perilz qui en 15
pooient avenir, que nulle bataille fust adrecie entre
yaus. Et par pluiseurs fois la bonne dame en estoit
cheue as piés le roy de France son frère, et li priiet
que respis ou trettiés d'acort fust pris entre lui et
le roy englès. Et quant la ditte dame avoit travilliet 20
entre les signeurs de France, elle s'en revenoit
à chiaus de l'Empire, especialment au duch de Braibant,
au duc de Jullers, son fil, qui avoit sa fille, à
monsigneur Jehan de Haynau; et leur prioit que,
pour Dieu et par pité, il volsissent entendre à aucun 25
trettiet d'acort, et avoiier le roy d'Engleterre à çou
qu'il y volsist descendre.
Tant ala et tant procura la bonne dame entre ces
signeurs, avoech l'ayde et le conseil d'un gentil et sage
chevalier, qui estoit moult bien de toutes les parties, 30
messires Loeis d'Augimont, que une journée de traittement
fu acordée à l'endemain, là où çascune des
parties devoit envoiier quatre personnes souffissans,
pour trettier toutes bonnes voies pour acorder les dittes
parties, se il plaisoit à Dieu, et souffrance de trois 5
jours que li uns ne pooit ne devoit fourfaire sour
l'autre. Et si se devoient assambler cil trettieur à une
capelle, et la dessus ditte bonne dame avoecques.
De le partie dou roy de France, y fu envoiiés Charles
li roys de Behagne, Charles li contes d'Alençon, frères 10
au dit roy, li evesques de Liège, li contes de
Flandres et li contes d'Ermignach. De le partie le roy
d'Engleterre, y furent envoiiet li dus de Braibant, li
evesques de Lincolle, li dus de Guerles, li dus de
Julers et messires Jehans de Haynau. 15
Quant il furent tout venu à la ditte capelle, il se
saluèrent moult amiablement et festiièrent grandement,
et apriès il entrèrent en leur trettiement. Toute
celle première journée, cil trettieur trettièrent sour
pluiseurs voies d'acort. Et toutdis estoit la bonne 20
dame ma dame Jehane de Valois en mi yaus, qui
moult humlement et de grant coer leur prioit que
çascune partie se volsist priès prendre de l'acorder.
Toutes voies celle journée passa sans nul certain
acord; cescuns en rala en son lieu, sour couvent de 25
revenir. L'endemain, il revinrent tout à le capelle
en tel point, et commencièrent à trettier com en devant,
et cheirent sus aucunes voies assés acordables;
mès ce fu si tart que on ne les peut escrire de jour.
Si se parti li parlemens adonc, et creanta cescuns de 30
revenir là endroit à l'endemain, pour parfaire et
acorder le remanant. Au tierch jour, cil signeur revinrent
à plus grant conseil. Là fu acordée une
triewe à durer une anée entierement, et devoit entrer
tantost entre ces signeurs et ces gens qui là estoient
d'une part et d'autre; et entre chiaus qui guerrioient
en Escoce, en Gascogne, en Poito et en Saintonge, 5
elle ne devoit entrer jusques à quarante jours.
Dedens lesquelz quarante jours, cescune des parties
le devoit faire savoir as siens, sans mal engien: s'il
les voloient tenir, se les tenissent; et se tenir ne les
voloient, si guerriaissent li uns l'autre. Mais France, 10
Pikardie, Bourgongne, Bretagne et Normendie le
tenoient sans nulle exception. Et devoient li doi
roy dessus dit, cescuns pour lui et en bon couvenant,
envoiier quatre ou cinq nobles personnes,
et li papes deux cardinaulz en legation en le cité 15
d'Arras. Et ce que ces parties ordonneroient, li doi
roi le tenroient et confremeroient sans nul moiien.
Et fu encores celle triewe presente acordée sus tèle
condition que cescuns devoit tenir paisieuvlement ce
dont il estoit saisis. 20
Quant celle triewe fu acordée et saielée d'une part
et d'aultre, cescuns s'en retourna en son host. Si le
fisent tantost criier par tout l'ost d'une part et d'autre,
dont li Braibençon eurent grant joie, car il eurent
là logiet et esté un grant temps moult à envis. 25
Qui l'endemain, si tost que jours fu, peuist veoir
tentes abatre, chars chargier, gens fourhaster, emblaver
et toueillier, bien peuist dire: «Je voi un
nouvel siècle.»
§ 136. Ensi com vous avés oy, se departirent ces 30
deux grans hos, par le traveil et le pourcach de celle
bonne dame, qui Diex face pardon, qui y rendi grant
painne. Et demora la bonne cité de Tournay francement
et entière, qui avoit esté en très grant peril,
car toutes leurs pourveances falloient, et n'en avoient
mies pour trois jours ou pour quatre à vivre. Li 5
Braibençon se prisent au raler hasteement, car grant
desir en avoient. Li rois englès s'en departi moult à
envis, s'il peuist et à se volenté en fust; mais il li
couvenoit sievir partie de le volenté les aultres signeurs
et croire leur conseil. Li jones contes de Haynau 10
et messires Jehans de Haynau, ses oncles, se
fuissent ossi bien à envis acordés à celle departie,
s'il seuissent ossi bien le couvenant de chiaus qui
estoient dedens Tournay que li rois de France faisoit,
et se ne fust ce que li dus de Braibant leur 15
avoit dit en secret qu'il detenoit à grant mesaise ses
Braibençons, et comment que fust, il ne les pooit
tenir qu'il ne se deuissent partir le jour ou l'endemain,
se acors ne se faisoit.
Li rois de France et tous ses hos se departirent 20
assés liement, car il ne pooient bonnement plus demorer
là endroit, pour le puasine des biestes que on
tuoit si priès de leurs logeis, et pour le chaut qu'il
faisoit; et si pensoient en leur part à avoir l'onneur
de celle partie, si com il disoient, pour le raison de 25
ce que il avoient rescousse et gardée d'estre perdue le
bonne cité de Tournay, et avoient fait departir celle
grande assamblée qui assegiet l'avoit, et nient n'i
avoient fait, comment qu'il y euissent grans frais mis
et despendus. Li aultre signeur et cil de leur partie 30
pensoient ossi bien à avoir l'onneur de celle partie,
pour le raison de ce qu'il avoient si longement demoret
ens ou royaume et assegié une des bonnes cités
que li rois ewist, et ars et gasté son pays cescun
jour, lui saçant et voiant; et point ne l'avoit secouru
de temps ne d'eure, ensi qu'il deuist; et au daarrain
il avoit acordé une triewe, ses ennemis seans devant 5
se cité et ardant et gastant son pays.
Ensi en voloit cescune des parties avoir à soy et
attribuer l'onneur. Si en poés determiner entre vous,
qui oy les fais avés et qui les sentés, ce qu'il vous
en samble, car de moy je n'en pense à nullui donner 10
l'onneur plus l'un que l'autre, ne faire ent partie,
car je ne me cognois mie en si grans afaires
qu'en fais et en maniemens d'armes.
§ 137. Or se departirent cil signeur dou siège de
Tournay, et en rala cescuns en son lieu. Li rois englès 15
s'en revint à Gand dalés ma dame sa femme, et
assés tost apriès il rapassa le mer et toutes ses gens,
excepté chiaus qu'il laissa pour estre au parlement à
Arras. Li contes de Haynau s'en revint en son pays;
et eut adonc une moult noble feste à Mons en Haynau 20
et jouste de chevaliers, à la quèle messires Gerars
de Wercin, seneschaus de Haynau, fu et jousta;
et y fu telement bleciés qu'il en morut, dont ce fu
damages. Se demora de li uns biaus filz, qui fu appellés
Jehans, et puissedi bons chevaliers et hardis; 25
mais petit dura et regna en santé, dont ce fu damages.
Li rois de France donna à toutes ses gens congiet,
et puis s'en vint jewer et rafreschir en le ville
de Lille. Et là le vinrent veoir cil de Tournay, les
quelz li rois reçut liement et vei très volentiers, et 30
leur fist grasce, pour tant que si bellement et si vallamment
il s'estoient tenu et deffendu contre leurs
ennemis, et que riens on n'avoit pris ne conquesté
sus yaus. Le grasce qu'il leur fist elle fu tèle qu'il
leur rendi leur loy que perdu avoient de grant temps,
dont il furent moult joiant, car messires Godemars 5
don Fay et aultre pluiseur chevalier estragne, devant
lui, en avoient esté gouvreneur; si refisent entre
yaus prevos et jurés, selonch leurs usages anciiens.
Quant li rois eut ordonné à son plaisir une partie
de ses besongnes, il se departi de Lille et se mist au 10
chemin devers France, pour revenir à Paris.
Or vint li saisons que li parlement ordonnet et
insinuet en le cité d'Arras approcièrent. Si y envoia
li papes Clemens VIe en legation deux cardinaulz,
cesti de Naples et cesti de Clermont, qui de premiers 15
vinrent à Paris, où il furent moult honnouré dou
roy et des François; et puis s'avalèrent devers Artois
et jusques en le cité d'Arras. A ce parlement, de par
le roy de France, furent li contes d'Alençon, li dus
de Bourbon, li contes de Flandres et li contes de 20
Blois, et des prelas li archevesques de Sens, li evesques
de Biauvais et li evesques d'Auçoirre; de par le
roy d'Engleterre, li evesques de Lincolle, li evesques
de Duremmes, li contes de Warvich, messires Robers
d'Artois, messires Jehans de Haynau et messires 25
Henris de Flandres. Au quel parlement, il y eut pluiseurs
trettiés et langages mis avant, et parlementèrent
plus de quinze jours. Mais riens n'i fu acordé
ne afiné, car li Englès demandoient et li François
ne voloient riens donner, fors tant seulement rendre 30
le conté de Pontieu, qui fu donnée à le royne Ysabiel
en mariage avoech le roy d'Engleterre. Ceste
cose ne veurent point li Englès accepter. Si se departirent
cil signeur et cil parlement sans riens faire,
fors tant seulement que la triewe fu ralongie deux
ans; che fu tout ce que li cardinal y peurent impetrer.
Apriès ce, cescuns s'en rala en son lieu. Et revinrent 5
adonc li doi cardinal parmi Haynau, à le
priière dou conte, qui grandement le(s) festia en le
ville de Valenciènes.
Or nous deporterons nous à parler des deux rois,
tant que les triewes durront, qui furent assés bien 10
tenues, excepté les marces lontainnes; et enterons
en le grant matère et hystore de Bretagne, qui grandement
renlumine ce livre, pour les biaus fais d'armes
et grandes aventures qui y sont avenues, si com
vous porés ensiewant oïr. Et pour ce que vous saciés 15
veritablement le commencement et le racine de ceste
guerre et dont elle se meut, je le vous declarrai de
point en point. Si en dirés vostre entente, et quel
cause et droit messires Charles de Blois eut au grant
hiretage de Bretagne, et d'autre part li contes de 20
Montfort qui en fist fait et partie contre lui, dont
tant de rencontres, de batailles et d'autres grans fais
d'armes sont avenu en la ditte ducé de Bretagne et
ens ès marces voisines.
§ 138. A savoir est que, quant les triewes furent 25
acordées et seellées devant le cité de Tournay, tout
li signeur et toutes manières de gens se deslogièrent
de une part et d'autre. Si s'en rala cescuns en sa
contrée. Li dus de Bretagne, qui avoit esté à host
droit là devant Tournay avoec le roy de France plus 30
grossement et plus estoffeement que nulz des autres
princes, s'en retourna vers son pays en l'entente
d'y revenir, mais il ne peut, car une maladie le prist
sus le chemin, dont il le couvint aliter et morir.
Dont ce fu damages, car grans guerres et grans
destructions de villes et de chastiaus en avinrent 5
entre les gens nobles et non nobles de son pays.
Et pour cescun mieulz infourmer pour quoi tout
cil grant mal avinrent, jou en conterai aucune partie
ensi que je le sçai et que jou en ay enquis ou
pays meismement, où j'ay esté et conversé, pour 10
mieulz savoir ent le verité, et à chiaus ossi qui ont
là esté où je n'ai mies (este[ [354]) et qui en ont veu et
sceu ce que je n'ai mies tout pout veoir et concevoir.
Cilz dus de Bretagne, quant il trespassa de ce siècle,
n'avoit nul enfant ne n'eut onques de la duçoise sa 15
femme ne n'avoit eu nulle esperance de l'avoir. Si
avoit un frère, de par se mère qui avoit estet remariée,
que on appelloit le conte de Montfort, qui vivoit
adonc, et avoit chilz à femme le sereur le conte Loeis
de Flandres. Cilz dus de Bretagne avoit eut un aultre 20
frère germain de père et de mère, qui trespassés estoit;
s'en estoit demorée une jone fillète, la quèle li
dis dus ses oncles avoit mariée à monsigneur Charle
de Blois (mains net fil au conte Guy de Blois[ [355]) de le
sereur le roy Phelippe de France qui adonc regnoit; 25
et li avoit prommis en mariage la ducé de Bretagne
apriès son dechiès, pour tant qu'il se doubtoit que
li contes de Montfort n'i vosist clamer droit par
proismeté apriès son dechiès, comment qu'il ne fust
mies ses frères germains. Et il sambloit au dit duch 30
que li fille de sen frère germain devoit estre par raison
plus proçaine de avoir le ducée apriès son deciès,
que li contes de Montfort, ses frères, qui n'estoit point
estrais de l'estok de Bretagne. Et par tant qu'il avoit
toutdis doubtet que ses frères li coens de Montfort 5
n'enforçast, apriès son deciès, le droit de sa jone nièce,
par se poissance, le maria il au dit monsigneur Carle
de Blois, à celle entente que li rois Phelippes, qui
estoit ses oncles, li aidast mieus et plus volentiers à
garder son droit encontre le dit conte de Montfort, 10
s'il le vosist entreprendre.
Si avint tout ce que li dis dus avoit toutdis doubtet.
Car, sitost que li contes de Montfort peut savoir
que li dis dus ses frères fu trespassés sus le
chemin de Bretagne, il se traist tantost à Nantes, 15
qui est li chiés et li souverainne cités de Bretagne;
et fist tant as bourgois et à chiaus dou pays entour,
qu'il fu receus à signeur comme li plus proisme del
duch son frère qui trespassés estoit; et li fisent tout
feaulté et hommage comme au duch de Bretagne et 20
au signeur. Quant il eut pris le feauté des bourgois
de Nantes et dou pays d'entour Nantes, ils et la
contesse sa femme, qui bien avoit coer d'omme
et de lyon, eurent conseil ensamble qu'il tenroient
une grant court et feste solennèle à Nantes, et manderoient 25
tous les barons et les nobles del pays de
Bretagne et les consaulz des bonnes villes et de
toutes les cités, qu'il volsissent estre et venir à celle
court, pour faire feaulté à lui comme à leur droit
signeur. Quant cilz consaulz fu acordés, il envoiièrent
grans messages par tous les signeurs, les cités et 30
les bonnes villes del pays.
§ 139. Chou pendant et le feste attendant, il se
parti de Nantes à grant fuison de gens d'armes et s'en
ala vers la bonne cité de Limoges, car il sçavoit et
estoit infourmés que li grans tresors, que li dus ses
frères avoit amasset de lonch temps, estoit là enfremés. 5
Quant il vint là, il entra en le cité à grant beubant
et fu noblement recheus des bourgois et de
tout le clergié et le communauté de le cité; (si ly
firent tous feaulté, comme à leur droit seigneur. Et
ly fu tous cils grans tresors delivrés, par le grant acord 10
qu'il acquist as bourgois de le cité[ [356]), par grans dons
et prommesses qu'il leur fist. Et quant il eut là tant
festiiet et sejourné qu'il li pleut, il s'en parti à tout
le grant tresor et s'en revint droit à Nantes, là où
madame sa femme estoit, qui eut grant joie del grant 15
tresor que ses sires avoit trouvet. Si demorèrent à
Nantes tout quoi, grant feste demenant, jusques au
jour que la feste devoit estre, et li grans cours tenue;
et faisoient très grans pourveances pour celle grant
feste parfurnir. 20
Quant li jours de celle feste fu venus, et nulz
n'i venoit pour mandement qui fais leur fust, fors
uns seulz chevaliers que on clamoit monsigneur
Hervi de Lyon, noble homme et poissant, li dis
contes de Montfort et la contesse sa femme en furent 25
durement courouciet et abaubit. Il fisent leur
feste par trois jours des bourgois de Nantes et des
bonnes gens de là au tour, au mieus qu'il peurent;
si eurent grant despit des aultres qui n'avoient dagniet
venir à leur mandement. Et eurent conseil 30
entre yaus de retenir saudoiiers à cheval et à piet,
tous ceulz qui venir vorroient, et de departir ce grant
tresor que trouvet avoient, pour mieus venir le dit
conte à son pourpos de la ditte ducé de Bretagne, et
pour constraindre tous rebelles de venir à merchi. 5
A ce conseil se tinrent tout cil qui là furent, chevalier,
clerch et bourgois. Et furent retenu saudoiier
venans de tous costés, et larghement paiiés, tant qu'il
en eurent grant plenté, à cheval et à piet, nobles et
non nobles, de pluiseurs pays. 10
§ 140. Quant li contes de Montfort perchut qu'il
avoit gens à plentet, il eut conseil de aler conquerre,
par force ou par amours, tout le pays, et de destruire
tous rebelles à son pooir. Puis, issi hors de le cité
de Nantes à grant host; si se trest par devers un 15
moult fort chastiel qui siet d'un costet sus mer, que
on appelle (Brait. Et en estoit gardiiens et chastellains
uns gentilz chevaliers qu'on appelloit[ [357]) monsigneur
Garnier de Cliçon, cousins au duch qui
mors estoit, et cousins à monsigneur Olivier de 20
Cliçon, un noble chevalier et un des plus haus barons
de Bretagne. Ançois que li dis coens de Montfort
parvenist à Brait, il avoit si constraint tous
chiaus del commun pays, fors de forterèces, que cescuns
le sievoit à cheval ou à piet, car nulz ne l'osoit 25
laissier, si qu'il avoit si grant host que merveilles
estoit. Quant il fu parvenus devant le chastiel de
Brait à tout son host, il fist appeller le chevalier deseure
dit monsigneur Garnier (de Clichon par monsigneur
Hervy de Lyon qui là estoit venus avoech lui,
et requist au dit monsigneur Garnier[ [358]) qu'il vosist
obeir à lui et rendre le ville et le chastiel comme au
duch de Bretagne et à signeur. Li chevaliers respondi
qu'il n'estoit point consilliés de çou faire, ne riens 5
n'en feroit, ne ne le tenroit à signeur, s'il n'en avoit
mandement et ensengnes dou signeur à qui il devoit
estre par droit. Adonc retray li dis coens arrière et
deffia le chevalier et chiaus dou chastiel et de le
ville. A l'endemain, quant il eut oy messe, il commanda 10
que tout fuissent armet et fist le chastiel assallir,
qui moult fors estoit et bien pourveus et appareilliés
pour le deffendre. Et li chevaliers messires
Garniers de Cliçon, qui preus estoit, sages et hardis,
fist ossi toutes ses gens armer, qui bien estoient trois 15
cens arme(u)res et combatans, et fist çascun aler à
se deffense là où il les avoit ordonnés et establis, et
en prist environ quarante des plus hardis: si s'en
vint hors dou chastiel jusques as bailles pour deffendre,
se il peuist, quant il vei les assallans venir tous 20
batilliés.
A ce premierain assaut, eut grant hustin et très
durement trait et lanciet, et fuison de mors et de
navrés de chiaus de dehors. Et y fist li dis chevaliers
tant de biaus fais d'armes et souffri tant de cops 25
durs et perilleus que on le devoit bien tenir pour
preu. Mès au daarrain il y sourvint si grant fuisson
des assallans, et se les semonnoit li contes si asprement,
que cescuns s'esprouvoit, efforçoit et penoit
de l'assallir et se mettoit en aventure: si ques, au 30
daarrain, les bailles furent gaegnies, et convint les
daarrains retraire vers le forterèce à grant meschief,
car li assallant se ferirent entre yaus et en tuèrent
aucuns. Et li chevaliers, qui y faisoit merveilles d'armes,
les rescouoit et les metoit ce qu'il pooit à sauveté 5
dedens la mestre porte. Quant cil qui estoient
sus le port(e) veirent le grant meschief, il eurent paour
de perdre le chastiel; si laissièrent avaler le grant
restiel et encloirent le chevalier dehors et aucuns de
leurs compagnons qui se combatoient fortement à 10
chiaus de dehors. Là fu li bons chevaliers à grant
meschief et durement navrés en pluiseurs lius, et si
compagnon, qui hors estoient fourclos, priès que tout
mort; ne onques ne se volt rendre prisons pour requeste
que on li fesist. Quant cil del chastiel veirent 15
le grant meschief là où li chevaliers estoit et comment
il se deffendoit, il s'efforcièrent de traire et de
getter grosses pières à fais, tant qu'il fisent les assallans
traire arrière, et ressachièrent sus un petit les
restiaus; par quoi li chevaliers entra en le porte durement 20
bleciés et navrés en pluiseurs heus, et aucuns
de ses compagnons, qui demoret li estoient, tout navret
ossi. Et li assallant retraiirent arrière à leurs logeis,
durement travilliés, et li aucun blechiés et navrés,
et li coens de Montfort durement courouciés de çou 25
que li chevaliers li estoit escapés. A l'endemain, il fist
faire et apparillier instrumens et engiens pour plus
fortement assallir le chastiel, et bien dist qu'il ne s'en
partiroit, pour bien ne pour mal, si l'aroit à se volenté.
Au tierc jour apriès, il entendi par une espie 30
que li bons chevaliers messires Garniers de Cliçon
estoit trespassés des plaies et des bleceures qu'il
avoit receutes en lui deffendant, si comme voirs
estoit, dont ce fu pités et damages. Si commanda
tantost que cescuns se alast armer pour recommencier
l'assaut moult vighereusement. Et adonc fist li
coens traire avant aucuns estrumens qui fais estoient, 5
et grans mairiens pour getter oultre les fossés pour
venir as murs dou chastiel. Chil de dedens se deffendirent
longement, de traire et de getter pières et feu
et pos plains de cauch, jusques environ le heure de
miedi. Adonc les fist requerre li contes qu'il se volsissent 10
rendre et lui tenir à signeur, et il lor pardonroit
son mautalent. Il eurent conseil entre yaus longement,
tant que li contes fist cesser l'assaut. Au
daarrains, quant il se furent longuement consilliet,
il se rendirent de plain acord au dit conte, salve 15
leurs corps, leurs membres et leur avoir. Si entra
adonc li dis contes ens ou chastiel de Brait à peu de
gens, et rechut le feauté de tous les hommes de le
chastelerie, et y establi un chevalier pour chastelain en
qui moult se fioit, puis revint à ses tentes tous joians. 20
§ 141. Quant li contes de Montfort fu revenus
entre ses gens, et il eut establi ses gardes ens ou chastiel
de Brait, il eut conseil qu'il se trairoit par devers
le cité de Rennes qui estoit assés priès de là. Si fist
deslogier ses gens et traire le chemin devers Rennes. 25
Et par tout là où il venoit, il faisoit toutes manières
de gens rendre et faire feaulté à lui comme à leur
droit signeur. Et enmenoit tous chiaus qui se pooient
aidier, avoecques lui, pour efforcier son host; et il ne
l'osoient refuser ne laiier, pour doubtance de leurs 30
corps. Et en ala tant ensi qu'il vint devant le cité de
Rennes; si fist tendre ses tentes et ses gens logier entours
(le ville et entours[ [359]) les fourbours. Quant cil
de le cité de Rennes veirent ceste host logie entours
leur ville et entours les fourbours, il fisent grant
samblant d'yaus deffendre. Et avoient avoecques yaus 5
un gentil homme, chevalier preu et hardi durement,
qui manoit assés priès de là, et l'amoient entre yaus
trop durement pour le loyauté de lui. Si l'avoient
esleu et pris pour leur gouvrenement et chapitainne,
et avoit nom messires Henris de Pennefort. 10
Si avint un jour que cilz eut volenté qu'il destourberoit
les gens de l'host, s'il avoit compagnie.
Si pourcaça tant qu'il eut compagnie de deus cens
hommes de bonne volenté, et issi hors de le cité
paisievlement à l'aube dou jour, et se feri à l'un 15
des costés de l'host à toute se compagnie. Si abati
tentes et logeis et en tua aucuns, par quoi li cris
et li hahais mon(ta) tantost en l'ost, et cria cescuns
as armes, et se commencièrent à deffendre. Droit
à ce point se repairoit uns chevaliers, qui avoit fait 20
le gait celle nuit, par devers l'ost, à toute se compagnie.
Si oy le cri et le hahay et se trest celle part,
au ferir des esporons, et encontra le chevalier et toute
se compagnie qui s'en repairoit vers le cité. Si lor
coururent sus vighereusement, et eurent bon puigneis 25
et fort. Apriès yaus venoient courant cil de
l'host qui estoient armet. Quant cil de le cité veirent
le fais qui leur croissoit, il se desconfirent et s'en
fuirent vers le cité ce qu'il peurent, mais il en domora
grant fuison de mors et de pris. Et si y fu pris li chevaliers 30
que tant amoient, messires Henris de Pennefort
(et amenés devant le conte[ [360]) qui volentiers le vey.
Quant tout furent repairiet à leur host, li contes
eut conseil qu'il envoieroit le chevalier prison par
devant le cité, et feroit requerre les bourgois qu'il 5
li volsissent rendre le cité et faire feaulté à lui comme
à leur signeur, ou il feroit pendre le chevalier devant
le porte, par tant qu'il avoit entendu que li
chevaliers estoit très durement amés de toute le communauté
de Rennes. Ensi fu fait que consilliet fu. 10
Quant cil de le cité oïrent celle requeste et veirent
le chevalier qu'il amoient tant à tel meschief, il en
eurent grant pité. Si se traisent en le cité pour yaus
consillier sour celle requeste que on leur avoit faite.
Si se consillièrent moult longuement, car grans dissentions 15
estoit entre yaus, car li communs avoit
grant pitié dou chevalier qu'il amoient durement,
et si avoient petit de pourveances pour le siège longement
soustenir. Si se acordèrent finablement tuit
à le pais. Et li grant bourgois, qui estoient bien 20
pourveu, ne s'i voloient acorder.
Si monteplia li dissentions si durement que li
grant bourgois, qui estoient tout d'un linage, se traisent
d'une part et disent tout hault que tout cil qui
estoient de leur accord se traisissent d'une part et devers 25
yaus. Il s'en traii tant de chiaus qui estoient de
leur linage, qu'il furent bien doi mille, tout d'un
acord. Quant li aultre commun veirent che, il se
commencièrent à esmouvoir et à criier durement sus
les grans bourgois, disant sur yaus laides parolles et 30
villainnes. Et au daarrain il les coururent sus, et en
tuèrent grant fuison. Quant li bourgois se veirent à
tel dangier, (il) priièrent merci, et disent qu'il s'acorderoient
à le volenté dou commun et dou pays.
Adonc cessa li hustins, et coururent tous li communs
ouvrir les portes, et rendirent le ditte cité au conte 5
de Montfort; et li fisent feaulté et hommage, grans
et petis, et le cogneurent à signeur. Ossi fist li chevaliers,
messires Henris de Pennefort, et fu retenus
de son conseil. 10
§ 142. Adonc entra li contes de Montfort en le
cité de Rennes à grant feste, et fist son host tout quoi
logier as camps. Et fist le pais et l'acord entre les
grans bourgois et les communs; puis establi baillieu,
prevost, eskievins, sergans et tous aultres officiiers. 15
Et sejourna en le cité trois jours, pour li reposer et
son host ossi, et pour avoir avis comment il feroit de
donc en avant. Au quart jour, il fist son hoost deslogier,
et eut conseil de traire devers uns des plus fors
chastiaus et forte ville sans comparison de toute Bretagne, 20
que on claime Haimbon, et siet droitement sus
un bon port de mer, et en va li fluns tout au tour
par grans fossés. Quant messires Henris de Pennefort,
qui estoit rendus (au conte[ [361]) et avoit juret son conseil,
vei que li contes se trairoit par devers Haimbon, 25
dont Oliviers de Pennefort ses frères avoit estet
gouvrenères un grant temps et encores estoit, il eut
paour qu'il ne mescheist à son frère par aucune
aventure; si traist le conte d'une part à conseil et li
dist: «Sire, je sui de vostre conseil, si vous doi
feauté. Je voi que vous volés traire par devers Haimbon.
Sachiés que li chastiaus et la ville sont si fort
qu'il ne font mies à gaegnier, ensi que vous poriiés
penser. Vous y poriés seoir et perdre le temps d'un 5
an, ançois que vous le peuissiés avoir par force. Mais
je vous dirai, se croire me volés, comment vous le
porés avoir. Il fait boin ouvrer par engien, quant on
ne poet avant aler par force. Vous me deliverés, se
il vous plaist, jusques à six cens hommes à faire me 10
volenté, et je les menrai devant vostre host par l'espasse
de quatre liewes de terre, et porterai le banière
de Bretagne devant mi. Jou ay dedens Haimbon un
frère qui est gouvrenères dou chastiel et de le ville.
Tantost qu'il vera le banière de Bretagne et il me cognistera, 15
il me fera ouvrir le porte, et je enterai dedens
à toutes gens, et me saisirai de le ville et des
portes, et prenderai mon frère, et le vous renderai
pris et à vostre volenté, se tantost il n'obeist à moy,
mès que vous me prommetés que dou corps nul mal 20
ne li ferés.»—«Par mon chief, dist li contes, nennil.
Et vous estes bien avisés, et vous amerai mieus
que devant à tous jours mès, se par ensi faites que je
soie sires de Haimbon, de le ville et dou chastiel.»
§ 143. Adonc se parti messires Henris de Pennefort 25
de le route dou conte, en se compagnie bien six
cens armeures de fier, et chevauça le jour tout entier,
et sus le soir il vint en Haimbon. Quant Oliviers de
Pennefort ses frères sceut que messires Henris venoit
là, si en eut grant joie et cuida tout certainnement 30
que ce fust pour lui aidier à garder le ville; si le
laissa ens et ses gens d'armes, et vint contre lui sus
le rue. Si tost que messires Henris le vei, il s'approça
de lui et le prist et li dist: «Olivier, vous estes mon
prisonnier.»—«Comment ce, respondi Oliviers!
Je me sui confiiés en vous et cuidoie que vous venissiés 5
chi pour moy aidier à garder et à deffendre
ceste ville et ce chastiel.»—«Biaus frères, dist
messires Henris, il ne va point ensi. Je m'en mach
en possession et saisine de par le conte de Montfort,
qui presentement est dus de Bretagne, et à qui j'ay 10
fait feauté et hommage, et tous li plus grant partie
dou pays ossi. Si y obeirés ossi. Et encores vault
mieulz que ce soit par amours que par force, et vous
en sara messires grignour gré.» Tant fu Oliviers de
Pennefort preeciés et amonnestés de monsigneur 15
Henri son frère, qu'il s'acorda à lui et au conte de
Montfort ossi, qui entra dedens Haimbon à grant joie;
et fu plus liés de le prise et saisine de Haimbon que
de telz quarante castiaus (qui[ [362]) sont en Bretagne, car
il y a bonne ville et grosse et bon port de mer. Si se 20
saisi tantost dou fort chastiel et de le ville, et y mist
dedens ses gens et ses garnisons.
Et puis si se traist à toute son host par devant le
cité de Vennes; et fist tant parler et trettier as bourgois
et à chiaus de Vennes, qu'il se rendirent à lui 25
et li fisent feaulté et hommage comme à leur signeur.
Il establi en le cité toutes manières d'officiiers et y
sejourna deus jours.
Au tierc jour, il s'en parti et ala assegier un trop
fort chastiel, seant sus un hault tertre qui s'estent 30
droit sus le mer, que on claime le Roceperiot. Si en
estoit chastellains uns vaillans chevaliers et moult
gentils homs que on clamoit monsigneur Olivier de
Cliçon, cousins germains au signeur de Cliçon. Et
sejourna par devant, à siège fait, plus de dix jours que 5
onques ne peut trouver voie par quoi il peuist le
chastiel gaagnier, si fors estoit il. Et si ne pooit
trouver accord au gentil chevalier, par quoi il peuist
obeir à lui, par promesses ne par manaces qu'il li
peuist faire. 10
Si s'en parti atant et laissa le siège jusques à tant
que plus grans pooirs li venroit, et ala assegier un
aultre chastiel, à dix liewes priès de là, que on clamoit
chastiel d'Auroy. Et en estoit chastellains uns
gentilz chevaliers que on clamoit monsigneur Joffroi 15
de Malatrait, et avoit à compagnon monsigneur Yvon
de Tigri. Li dis coens fist assallir deus fois à celui
castiel, mais il vey bien qu'il y poroit plus perdre
que gaegnier. Si s'acorda à une triewe et à jour de
parlement, par le pourcach monsigneur Hervi de 20
Lyon, qui adonc estoit avoech lui. Li parlemens se
porta si bien que au pardaarrain il furent bon ami.
Et fisent li doi chevalier feaulté au dit conte, et demorèrent
gardiien dou dit chastiel et de celui pays,
de par le dit conte. 25
Atant se parti li contes de là et mena son host par
devant un aultre fort chastiel, assés priès de là, que
on claime Goy le Foriest. Chils qui chastelains en
estoit veoit que li contes avoit grant host et que
tous li pays se rendoit à lui: si ques, par l'enhort et 30
le conseil monsigneur Hervi de Lyon, avoech qui il
avoit estet grans compains en Grenate, en Prusce et
en aultres estragnes contrées, il s'acorda au dit conte
et li fist feaulté, et demora gardiiens del dit chastiel
de par le conte.
Tantost apriès, li contes se parti de là et s'en ala
par devers Craais, bonne ville et fort chastiel, et 5
avoit dedens un evesque qui sires en estoit. Chilz
evesques estoit oncles au dit monsigneur Hervi de
Lyon: si ques, par le conseil et l'amour del dit
monsigneur Hervi de Lyon, il s'acorda au dit conte
et le recogneut à signeur jusques adonc que venroit 10
avant, qui plus grant droit mousteroit pour avoir la
ducée de Bretagne.
§ 144. Pourquoi vous feroi je lonc compte? En
tel manière conquist li dis contes de Montfort tout
cel pays que vous avés oy, et fist par tout obeir à lui 15
et appeller duc de Bretagne. Puis s'en ala à un port
de mer que on claime Gredo, et departi toutes ses
gens. Si les envoia par ses cités et forterèces, pour
elles aidier à garder, puis se mist en mer à tout
vingt chevaliers et naga tant qu'il vint en Cornuaille 20
et arriva à un port c'on dist Cepsée. Si enquist dou
roy englès où il le trouveroit. Il li fu dit que le plus
dou tamps il se tenoit à Windesore. Dont chevauça
celle part et toute se route; et fist tant par ses journées
qu'il vint à Windesore, où il fu receus à grant 25
joie dou roy, de ma dame le royne et de tous les
barons qui là estoient. Et fu grandement festiiés et
honnourés, quant on sceut pour coi il estoit là venus.
Premierement (il[ [363]) remoustra ses besongnes au roy
englès, à monsigneur Robert d'Artois et à tout le conseil
le roy, et dist comment il s'estoit mis en saisine
et en possession de la ducée de Bretagne, qui escheue
li estoit par le succession dou duc son frère daarrainnement
trespassé de ce siècle. Or faisoit il 5
doubte que messires Charles de Blois ne li empeeçast,
et li rois de France ses oncles ne li volsist oster par
poissance; pour quoi il s'estoit là trais pour relever
la ditte ducée et tenir en foy et en hommage dou
roy d'Engleterre à tous jours, mès qu'il l'en fesist 10
seur contre le roy de France et contre tous aultres
qui empeecier li vorroient.
Quant li rois englès eut oy ces parolles, il y entendi
volentiers, car il regarda et ymagina que se
guerre au roy de France en seroit grandement embellie, 15
et qu'il ne pooit avoir plus belle entrée ou
royaume ne plus pourfitable que par Bretagne, et
que, de tant qu'il avoit guerriiet par les Alemans et
les Braibençons, il n'avoit riens fait, fors que frettiiet
et despendut grandement et grossement. Et 20
l'avoient mené et demené li signeur de l'Empire,
qui avoient pris son or et son argent, ensi qu'il
avoient volu, et riens fait. Si descendi à le requeste
dou conte de Montfort liement et legierement, et
prist le hommage de la ditte ducé de Bretagne, par 25
la main dou conte de Montfort, qui se tenoit et appelloit
dus de Bretagne. Et là li eut li rois englès en
couvent, present les barons et les chevaliers qui
d'Engleterre estoient et qu'il avoit là amenés de Bretagne,
qu'il l'aideroit et deffenderoit et garderoit 30
comme son homme contre tous hommes, fust rois de
France ou aultres, selonch son loyal pooir. De ces parolles
et de ces hommages furent escriptes et (leues[ [364])
lettres et seelées, dont cescune des parties eut les
copies. Avoec tout ce, li rois et ma dame la royne
donnèrent au conte de Montfort et à ses gens grans
dons et biaus jeuiaus, car bien le savoient faire; et 5
tant qu'il en furent tout content et qu'il disent que
c'estoit uns nobles rois et vaillans et une noble
royne, et qu'il estoient bien tailliet de regner encores
en grant prosperité.
Apriès toutes ces coses faites et acomplies, li contes 10
de Montfort prist congiet et se parti d'yaus, et
passa Engleterre. Et rentra en mer à ce meisme port
où il estoit arivés, et naga tant qu'il arriva à Gredo
en le Basse Bretagne. Et puis s'en vint en le cité de
Nantes, où il trouva la contesse sa femme, à qui il 15
recorda comment il avoit esploitiet. De ce fu elle
toute joians, et li dist qu'il avoit très bien ouvré et
par bon conseil. Si me tairai un petit d'yaus et
parlerai de monsigneur Charlon de Blois, qui devoit
avoir la ducée de Bretagne de par sa femme, ensi 20
que vous avés oy determiner par devant.
§ 145. Quant messires Charles de Blois, qui tenoit
à avoir à femme le droit hoir de Bretagne, entendi
que li contes de Montfort conqueroit ensi par force
le pays et les forterèces, qui estre devoient siennes 25
par droit, il s'en vint à Paris complaindre au roy
Phelippe son oncle. Li rois Phelippes ot conseil à
ses douze pers quel cose il en feroit. Si douze per li
consillièrent qu'il apertenoit bien que li dis coens
de Montfort fust mandés et ajournés par souffissans
messages à estre à un certain jour à Paris, pour oïr
ce qu'il en vorroit respondre. Ensi fu fait. Li dis
contes fu mandés et ajournés souffissamment; et fu
trouvés en le cité de Nantes, grant feste demenant. Il 5
fist grant chière et grant feste as messages, mais il
eut pluiseurs diverses pensées ançois qu'il otriast le
voie de l'aler au mandement dou roy à Paris. Toutes
voies au darrain, il leur respondi qu'il voloit estre
obeyssans au roy et qu'il iroit volentiers à son mandement. 10
Si s'ordonna et apparilla moult richement
et grandement, et se departi de Nantes en grant arroi
et bien acompagniés de chevaliers et d'escuiers, et
fist tant par ses journées qu'il entra en Paris à plus
de trois cens chevaus, et se trest as hostelz moult ordeneement,15
et fu là tout le jour et le nuit ossi.
A l'endemain, à heure de tierce, il monta à cheval,
et chevalier et escuier grant fuison avoecques lui, et
chevauça vers le palais et fist tant qu'il y vint. Là
l'attendoit li rois Phelippes, et tout li douze per et 20
grant plenté des barons de France avoecques monsigneur
Charlon de Blois. Quant li contes de Montfort
sceut quel part il trouveroit le roy et les barons,
il s'est trais viers yaus en une cambre où il estoient
tout assamblé. Si fu moult durement regardés et salués 25
de tous les barons, puis s'en vint encliner le
roy moult humlement et li dist: «Sire, je sui chi
venus à vostre mandement et à vostre plaisir.» Li
rois li respondi et li dist: «Contes de Montfort, de
ce vous sai je bon gré. Mais je m'esmerveille durement 30
pour quoi ne comment vous avés osé entreprendre,
de vostre volenté, le duchée de Bretagne où
vous n'avés nul droit, car il y a plus proisme de
vous, cui vous volés deshireter. Et pour vous mieus
efforcier, vous estes alés à mon adversaire le roy
d'Engleterre, et le avés de lui relevet et à lui fait
feaulté et hommage, ensi que on le m'a compté.» Li 5
contes respondi et dist: «Ha! sire, ne le creés pas,
car vraiement vous estes de chou mal infourmés, je
le feroie moult à envis. Mais de la proismeté dont
vous me parlés m'est avis, sire, sauve vostre grasce,
que vous en mesprendés, car je ne sçai nul si proçain 10
del duch de Bretagne, mon frère daarrainnement
mort, que moy. Et se jugiet et declaret estoit
par droit que aultres y fust plus proismes de moy,
je ne seroie point honteus ne rebelles del deporter.»
Quant li roys entendi chou, il respondi et dist: 15
«Sire coens, vous en dites assés, mès je vous commande,
sur quanques vous tenés de moy et que
tenir en devés, que vous ne vous partés de le cité
de Paris jusques à quinze jours que li baron et li per
jugeront de celle proismeté. Si sarés adonc quel 20
droit vous y avés; et se vous le faites autrement, saciés
que vous me couroucerés.» Li coens respondi
et dist: «Sire, à vostre volenté.»
Si se parti atant dou roy et vint à son hostel:
venus, il entra en sa cambre et se commença à aviser 25
et penser que, s'il attendoit le jugement des barons
et des pers de France, que li jugemens poroit
bien tourner contre lui, car bien li sambloit que
li rois feroit plus volentiers partie pour monsigneur
Charlon de Blois son neveu que pour lui. 30
Et veoit bien que, se il avoit jugement contre
lui, que li rois le feroit arrester jusques à tant
qu'il aroit tout rendu, cités, villes et chastiaus
dont il tenoit ores le saisine et le possession, et
avoech chou tout le grant tresor qu'il avoit trouvet
et despendut. Se li fu avis pour le mains
mauvais qu'il li valoit mieulz qu'il courouchast le 5
roy et s'en ralast paisievlement par devers Bretagne,
que il demorast en Paris en ce dangier et en si perilleuse
aventure. Ensi qu'il pensa, ensi fut fait. Si
monta si paisievlement et si couvertement, et se parti
à si peu de compagnie qu'il fu ançois en Bretagne 10
revenus que li rois ne aultres, fors cil de son conseil,
sceuissent riens de son departement; ains pensoit
cescuns qu'il fust dehetiés à son hostel. Quant il fu
revenus dalés le contesse sa femme qui estoit à
Nantes, il li compta toute sen aventure, puis ala par 15
le conseil de sa femme, qui avoit bien coer d'omme
et de lyon, par toutes les cités, les chastiaus et les
bonnes villes qui estoient à lui rendues, et establi
par tout bons capitainnes et si grant plenté de saudoiiers
à piet et à cheval qu'il y couvenoit, et grans 20
pourveances de vivres à l'avenant. Et paia si bien
tous saudoiiers à piet et à cheval que cescuns le servoit
volentiers. Quant il eut (tout) ordonné ensi qu'il
appertenoit, il s'en revint à Nantes dalés ma dame sa
femme et dalés les bourgois de le cité, qui durement 25
l'amoient par samblant, pour les grans courtoisies
qu'il leur faisoit. Or me tairai un petit de lui et retourneray
au roy de France et à son neveu monsigneur
Charlon de Blois.
§ 146. Cescuns doit sçavoir que li rois de France 30
fu durement courouciés, ossi fu messires Charles de
Blois, quant il sceurent que li contes de Montfort
leur fu ensi escapés et en estoit alés, ensi que vous
avés oy. Toutes voies, il attendirent jusques à le quinsainne
que li per et li dit baron de France devoient
rendre leur jugement de la ducé de Bretagne. Si le 5
jugièrent del tout à monsigneur Charlon de Blois et
en ostèrent le conte de Montfort, par deus raisons:
l'une, par tant que la dame, la femme monsigneur
Charlon de Blois, qui estoit fille dou frère germain le
duch qui mors estoit, de par le père dont la ducée 10
lor venoit, estoit plus proçaine que li contes de
Montfort, qui estoit d'un aultre père qui onques n'avoit
estet dus de Bretagne. L'autre raisons si estoit
que, s'il fust ensi que li contes de Montfort y ewist
aucun droit, si l'avoit il fourfait par deus raisons: 15
l'une, par tant qu'il l'avoit relevet d'aultre signeur
que dou roy de France, de cui on le devoit tenir en
fief; l'autre raison, pour tant qu'il avoit fourpasset
le commandement son signeur le roy et brisiet son
arrest et se prison, et s'en estoit partis sans congiet. 20
Quant cilz jugemens fu rendus par plainne sieute de
tous les barons, li rois en appella monsigneur Charlon
de Blois et li dist: «Biaus niés, vous avés jugement
pour vous de bel hiretage et grant. Or vous
hastés et vous penés del reconquerre sour celi qui le 25
tient à tort, et priiés tous vos amis qu'il vous voellent
aidier à cest besoing, et je ne vous y faurrai mies; ains
vous presterai or et argent assés. Et dirai à mon fil
le duch de Normendie qu'il (se[ [365]) face chief avoecques
vous. Et vous pri et commande que vous vos hastés. 30
Car, se li rois englès nos adversaires, de cui li contes
de Montfort a relevet le ducée, venoit en Bretagne, il
nous poroit trop durement porter grant damage, et
ne poroit avoir plus belle entrée pour venir par deçà,
meismement quant il aroit le pays et les forterèces 5
de Bretagne de son acord.» Adonc messires Charles
de Blois enclina son oncle, en merciant durement
de ce qu'il li disoit et prommetoit. Si pria tantost là
endroit le duch de Normendie son cousin, le conte
d'Alençon son oncle, le duch de Bourgongne, le 10
conte de Blois son frère, le duch de Bourbon, messire
Loeis d'Espagne, monsigneur Jakeme de Bourbon,
le conte d'Eu connestable de France et le conte
de Ghines son fil, le visconte de Roem, et en apriès
tous les contes, les princes et les barons qui là estoient, 15
qui tout li eurent en couvent que il iroient
volentiers avoech lui et avoecques leur signeur le
duch de Normendie, cescuns à tout tant de gens et
de compagnie qu'il poroit avoir. Puis se departirent
tout li prince et li baron deçà et delà. Si envoiièrent 20
leurs messages par tout pour yaus appareillier et pour
faire pourveances, ensi qu'il leur besongnoit pour
aler en si lontain voiage et si diverses marces et
pays. Et bien pensoient qu'il ne poroient avenir à
lor entente sans avoir grant contraire. 25
§ 147. Quant tout cil signeur, li dus de Normendie,
li contes d'Alençon, li dus de Bourgongne, li
dus de Bourbon et li aultre signeur, baron et chevalier
qui devoient aler avoech monsigneur Charlon
de Blois, pour lui aidier à reconquerre la ducée de 30
Bretagne, ensi que vous avés oy, furent prest et leurs
gens apparilliet, il se partirent de Paris li aucun, et
li aultre de leur lieu. Si en alèrent li uns après les
aultres, et se assamblèrent en le cité de Angiers;
puis s'en alèrent jusques à Ancheni, qui est li fins del
royaume à cestui costé delà, et sejournèrent là endroit 5
trois jours, pour mieus ordonner leur conroy et
leur charoi. Quant il eurent chou fait, il issirent hors
pour entrer ens ou pays de Bretagne. Quant il furent
as camps, il considerèrent leur pooir et estimèrent
leur host à cinq mille armeures de fer, sans les Geneuois 10
qui estoient là trois mille, si com jou ay oy
depuis recorder. Et les conduisoient doi chevalier
de (Gennes[ [366]): si avoit nom li uns messires Othes
Doriie, et li aultres messires Charles Grimaus. Et si
y avoit grant plenté (de bidaus[ [367] et) d'arbalestriers 15
que conduisoit messires li Galois de le Baume.
Quant toutes ces gens furent issu de Ancheni, il se
traisent par devant un très fort chastiel seant hault
sus une montagne par dessus une rivière: si l'appelle
on Chastouseal, et est li clés et li entrée de Bretagne. 20
Et estoit bien garnis et bien furnis de gens d'armes où
que il y avoit deus moult vaillans chevaliers, qui en estoient
chapitain, dont li uns avoit nom messire Milles
et li aultres messire Walerans, et estoient de Loeraingne.
Quant li dus de Normendie et li aultre signeur 25
que vous avés oy nommer veirent le chastiel si fort,
il eurent conseil qu'il les assegeroient. Car, s'il passoient
avant et laissoient une tèle garnison derrière
yaus, ce leur poroit tourner à grant damage et à anoy.
Si le assegièrent tout au tour et y fisent pluiseurs
assaus, meismement li Geneuois qui s'abandonnoient
durement et follement, pour yaus mieus moustrer à
cest commencement, si qu'il y perdirent de leurs
compagnons par pluiseurs fois, car cil dou chastiel 5
se deffendirent durement et sagement: si ques li signeur
demorèrent grant pièce devant, ançois qu'il le
peuissent (avoir[ [368]). Mais au daarrain il fisent si grant
attrait de mairiens et de velourdes, et les fisent mener
par force de gens jusques as fossés dou chastiel, 10
et puis fisent assallir très fortement: si ques, tout en
assallant, il fisent emplir ces fossés de ces mairiens
et velourdes, tant que qui estoit couvers il pooit bien
aler jusques as murs, combien que cil dou chastiel
se deffendesissent si bien et si vassaument que on ne 15
poroit mieus deviser, tant que de traire, de getter
pières, cauch et feu ardant à grant fuison. Et cil de
dehors avoient fait chas et instrumens, par quoi on
pikoit les murs, tous couvers. Que vous feroi je lonch
compte? Cil del chastiel veirent bien qu'il ne se poroient 20
longuement tenir, puis que on pertruisoit les
murs. Et si savoient bien qu'il n'aroient point de secours
ne point de merci, se il estoient pris par force.
Si eurent conseil entre yaus qu'il se renderoient,
sauves leurs vies et leurs membres, si qu'il fisent. Et 25
les prisent li signeur à merci. Ensi fu gaagniés par
ces signeurs de France cilz premiers chastiaus que on
claime Chastouseaulz, dont il orent moult grant joie,
car il lor sambla que ce fust bons commencemens
de leur emprise. 30
§ 148. Quant li dus de Normendie et li aultre signeur
eurent conquis Chastouseaulz, si com vous
avés oy, li dus de Normendie, qui estoit souverains
de tous, le livra tantost à monsigneur Charlon de
Blois comme sien, et il mist dedens bon chastelain 5
et grant fuison de gens d'armes, pour garder l'entrée
dou pays, et pour conduire chiaus qui venroient
apriès yaus. Puis se deslogièrent li signeur et se traisent
par devers Nantes, là où il tenoient que li contes
de Montfort leurs ennemis estoit. Si lor avint que li 10
mareschal de l'host et li coureur trouvèrent entre
voies une bonne ville et grosse, bien fremée de fossés
et de palis; si l'assallirent fortement. Ichil dedens
estoient peu de gens et petitement armé; si ne se
peurent deffendre contre les assallans, meismement 15
contre les arbalestriers des Geneuois. Si fu la ville
tantost gaagnie, toute robée, et bien li moitiés arse,
et toutes gens mis à l'espée, dont ce fu pités. Et appelle
on le ville Quarquefoure, et siet à quatre liewes
ou à cinq priès de Nantes. Li signeur logièrent celle 20
nuit là entour.
L'endemain, il se deslogièrent et se traisent par
devers le cité de Nantes; si le assegièrent tout au tour.
Et fisent tendre tentes et pavillons si bellement et si
ordonneement que vous savés que François scèvent 25
bien faire. Et cil qui estoient dedens le cité pour le
garder, dont il y avoit grant fuison de gens d'armes
avoecques les bourgois, se alèrent tout armer et se
maintinrent celui jour moult bellement, cescuns à sa
deffense, ensi qu'il estoit ordonnés. Celui jour entendirent 30
cil de l'host à yaus logier et aler fourer. Et aucun
bidau et Geneuois alèrent priès des bailles pour
escarmucier et paleter. Et aucun des saudoiers et des
jones bourgois issirent hors encontre yaus: si qu'il
y ot trait et lanciet, et des mors et des navrés d'un
costet et d'autre, si com il a souvent en si faites besongnes.
Ensi y eut là des escarmuces par deus ou 5
par trois fois, tant que li hos demora là.
Au pardarrain, il y avint une aventure assés sauvage,
ensi que jou oy recorder ceulz qui y furent.
Car aucun des saudoiiers de le cité et des bourgois
issirent hors une matinée à l'aventure, et trouvèrent 10
jusques à quinze chars chargiés de vivres et de
pourveances qui en aloient vers l'ost, et gens qui
les conduisoient jusques à soissante, et cil de le
cité estoient bien deus cens. Si les coururent sus et
les desconfirent, et en tuèrent les aucuns, et fisent les 15
chars chariier par devers le cité. Li cris et li hus en
vint jusques en l'ost. Si s'ala cescuns armer au plus
tost qu'il peut, et courut cescuns apriès les chars
pour rescourre le proie; et les raconsievirent assés
priès des bailles de le cité. Là monteplia très durement 20
li hustins, car cil de l'host y vinrent à si grant
fuison que li saudoiier en orent trop grant fais. Toutes
voies, il fisent desteler les chevaus et les cachièrent
dedens le porte, à fin que, s'il avenoit que cil
de l'host obtenissent le place, que il ne peuissent 25
remener les chars ne les pourveances si legierement.
Quant li aultre saudoiier de le cité veirent le hustin,
et que leur compagnon avoient trop grant fais, aucun
issirent hors pour yaus aidier. Ossi fisent des aultres
bourgois, pour aidier leurs parens. Ensi monteplia 30
très durement li hustins, et y eut tout plain de mors
et de navrés d'un costet et d'aultre, et grant fuison
de bien deffendans et d'assallans. Et dura cils hustins
moult longement, car toutdis croissoit li force de
chiaus de l'host. Et sourvenoient toutdis nouvelles
gens reposés.
Tant avint que, au pardarrain, messires Hervis de 5
Lyon, qui estoit li uns des mestres consillières le
conte de Montfort et ossi de toute le cité, et qui
moult bien s'estoit maintenus et moult vassaument
à ce hustin, et moult avoit reconforté ses gens, quant
il vei qu'il estoit poins de retraire et qu'il pooient 10
plus perdre au demorer que gaegnier, il fist ses gens
retraire au mieulz qu'il peut, et les deffendoit en retraiant
et garandissoit au mieulz qu'il pooit. Si leur
avint qu'il furent si priès sievi au retraire qu'il y eut
grant fuison de mors, et pris bien deus cens et plus 15
des bourgois de le cité, dont leur père, leur frère et
leur ami furent durement dolent et courouciet. Ossi
fu li contes de Montfort qui en blasma durement
monsigneur Hervi de Lyon, par courouch de chou
qu'il les avoit si tost fait retraire. Et li sambloit que 20
par le retraite ses gens estoient perdu. De quoi messires
Hervis fu durement merancolieus. Et ne volt
onques, puissedi, venir au conseil le conte, se petit
non. Si s'en esmervilloient durement les gens pour
quoi il le faisoit. 25
§ 149. Or avint, ensi que jou ay oy recorder, que
aucun des bourgois de le cité, qui veoient leurs biens
destruire dedens le cité et dehors, et avoient leurs
amis et leurs hoirs et enfans en prison et doubtoient
encores pis à venir, se avisèrent et parlèrent ensamble 30
tant qu'il eurent entre yaus acord de trettier à
ces signeurs de France couvertement, par quoi il
peuissent venir à pais et ravoir leurs enfans et amis
quittes qui estoient en prison. Si trettièrent tant paisievlement
et couvertement que acordé fu que il raroient
les prisons tous quittes; et il devoient livrer 5
l'une des portes ouvertes pour les signeurs entrer en
le cité et pour aler prendre le conte de Montfort
dedens le chastiel, sans riens fourfaire ailleurs en le
cité, ne à corps, ne à biens. Ensi que acordé (et
traictié[ [369] fu) fu fait. Et entrèrent li signeur et ceulz 10
qu'il veurent avoir avoech yaus, en une matinée, en
le cité de Nantes, par l'acord des bourgois, et alèrent
droit au chastiel ou au palais. Si brisièrent les huis
et prisent le conte de Montfort et l'en menèrent hors
de le cité, à leurs tentes, si paisievlement qu'il ne 15
fourfisent riens ne as corps ne as biens de le cité. Et
vorrent bien aucunes gens dire que ce fu fait assés de
l'accord et pourcach ou consentement monsigneur
Hervi de Lyon, pour tant que li coens l'avoit rampronnet,
si com vous avés oy. Or ne sçai je pas, quoi 20
qu'il en fust d'aucunes gens soupeçonnés, se ce fu
voirs ou non, car bien ap(pa)rut en ce que, apriès
che fait, il fu toutdis de l'accord et conseil del dit
monsigneur Charle. Ensi que vous avés oy, et que
jou ay oy recorder, fu pris li contes de Montfort en 25
le cité de Nantes, l'an de grasce mil trois cens et quarante
un, entour le feste de le Toussains.
Tantost apriès chou que li contes de Montfort fu
pris et menés as tentes, li signeur de France entrèrent
en le cité, tout desarmet, à moult grant feste. 30
Et fisent li bourgois et tout cil del pays au tour
feaulté et hommage à monsigneur Charle de Blois,
comme à leur droit signeur. Si demorèrent li signeur
en le cité par l'espasse de trois jours, à grant feste,
pour yaus aaisier et pour avoir conseil entre yaus 5
qu'il poroient faire de donc en avant. Si se acordèrent
à çou, pour le milleur, qu'il s'en retourneroient
par devers France et par devers le roy et li liveroient
le conte de Montfort pour prison, car il avoient
moult grandement bien esploitiet, ce lor sambloit, 10
et par tant ossi qu'il ne pooient bonnement plus
avant hostoiier ne guerriier, pour l'ivier temps qui
entrés estoit, fors par garnisons et forterèces, ce leur
sambloit. Si consillièrent à monsigneur Charle de
Blois qu'il se tenist en le cité de Nantes et là entour 15
jusques au nouviel temps d'esté, et fesist ce qu'il
peuist par ses saudoiiers et par ses forterèces qu'il
avoit reconquises. Puis se partirent tout li signeur
sour ce pourpos, et fisent tant par leurs journées
qu'il revinrent à Paris là où li rois estoit; se li livrèrent 20
le conte de Montfort pour son prison. Li rois le
rechut à grant joie, et le fist emprisonner en le tour
dou Louvre dalés Paris, là où il demora longement.
Au pardarrain, y morut il, ensi que jou ay oy recorder,
et qu'il fu verités. 25
§ 150. Or voel jou retourner à le contesse de
Montfort, qui bien avoit corage d'omme et coer de
lyon. Elle estoit en le cité de Rennes, quant elle entendi
que ses sires estoit pris, en le manière que vous
avés oy. Se elle en fu dolente et couroucie, ce puet 30
cescuns et doit penser et savoir, car elle pensa mieus
que on deuist mettre son signeur à mort qu'en prison.
Et comment que elle ewist grant doel au coer,
si ne fist elle mies comme femme desconfortée,
mès comme (homs[ [370]) fiers et hardis, en reconfortant
vaillamment tous ses amis et ses saudoiiers. Et leur 5
moustroit un petit fil que elle avoit, que on appelloit
Jehan ensi que le père, et disoit: «Ha! signeur,
ne vous desconfortés mies ne esbahissiés pour monsigneur
que nous avons perdu: ce n'estoit que uns
seulz homs. Veés ci mon petit enfant qui sera, s'il 10
plaist à Dieu, ses restoriers, et qui vous fera des
biens assés. Et vous pourcacerai tèle chapitainne et
tel mainbour par cui vous serés tous reconfortés.»
Quant la dessus ditte dame et contesse eut ensi
reconforté ses amis et ses saudoiiers qui estoient à 15
Rennes, elle ala par toutes ses bonnes villes et ses
forterèces, et menoit son jone fil avoecques lui; et les
sermonnoit et reconfortoit en tèle manière que elle
avoit fait chiaus de Rennes, et renforçoit les garnisons
de gens et de quanques fallir leur pooit. Et 20
paia largement par tout, et donna assés d'abondance
là où elle pensoit que bien emploiiet estoit. Puis
s'en vint en Hembon sus la mer, qui est forte ville
et grosse et fors chastiaus. Là se tint elle et son fil
avoecques lui, tout cel ivier. Souvent envoioit viseter 25
ses garnisons et reconfortoit ses gens, et paioit moult
largement leurs gages. Si me tairai atant de ceste
matère et retournerai au roy Edouwart d'Engleterre,
et conterai quelz coses li avinrent apriès le departement
dou siège de Tournay.30
§ 151. Vous avés bien chi dessus oy recorder
comment, le siège durant devant Tournay, li signeur
d'Escoce avoient repris pluiseurs villes et forterèces
sus les Englès qu'il tenoient ou royaume d'Escoce,
et par especial Haindebourch, qui plus les avoit 5
heriiés et cuvriiés que nulz des aultres, par l'avis et
le soutilleté de monsigneur Guillaume de Douglas.
Et encores estoient Struvelin, qui sciet à vint liewes
d'Aindebourch, la cités de Bervich et Rosebourc,
englès; et plus n'en y avoit demoret que tout ne 10
fuissent reconquis. Et seoient li dit Escot à siège fait,
et aucun signeur de France avoech yaus, que li rois
Phelippes y avoit envoiiet pour parfaire leur guerre,
devant le chastiel de Struvelin. Et l'avoient telement
astraint et constraint et travilliet que li Englès, qui 15
dedens (estoient[ [371]) et qui le gardoient, ne le pooient
longuement tenir.
Dont il avint que, quant li Englès se furent parti
de Tournay et retourné en leur pays, li rois Edowars
leur sires fu enfourmés des Escos comment il avoient 20
chevauciet et reconquis les villes et les chastiaus
d'Escoce, qui de jadis li avoient tant cousté au prendre,
et seoient encores li dit Escot devant Struvelin. Si
eut li rois englès conseil et (volenté[ [372] de) chevaucier vers
Escoce, si com il fist, et se mist au chemin entre le 25
Saint Mikiel et le Toussains; et fist un très grant mandement
et très fort que toutes gens d'armes et arciers
le sievissent et venissent à lui vers Evruich, car là
s'en aloit il et y faisoit sen assemblée. Dont s'esmurent
toutes manières de gens parmi Engleterre, et s'en vinrent
celle part là où il estoient semons et mandé. Et
meismement li rois tout devant s'en vint à Evruich et
là s'arresta, en sourattendant ses gens qui venoient à
grant effort li uns apriès l'autre. Li signeur d'Escoce, 5
qui furent enfourmé de le venue dou roy englès qui
venoit sus yaus, et qui le dit chastiel de Struvelin
avoient assegiet, se hastèrent telement et si constraindirent
chiaus de le ditte garnison, par assaus
d'engiens et de kanons, que par force il les couvint 10
rendre as Escos. Et leur delivrèrent le forterèce par
tel manière qu'il s'en partoient, salve leurs corps et
leurs membres, mais riens dou leur n'en portoient.
Ensi recouvrèrent li dit Escot le chastiel de Struvelin.
15
Ces nouvelles vinrent au roy englès qui encores
se tenoit en Evruich: se ne li furent mies trop plaisans.
Et se parti de le ditte cité et se trest par devers
Duremme et passa oultre, et puis vint au Noef
Chastiel sur Thin. Et se logièrent ses gens en le ditte 20
ville ou ens ès villages d'environ. Et là sejournèrent
plus d'un mois, en attendant leurs pourveances
que on avoit mis sus mer et qui leur devoient venir,
mais petit leur en vinrent. Car leurs vassiaus eurent
si grant fortune sus mer, entre le Toussains et le 25
Saint Andrieu, que pluiseurs de leurs nefs furent peries;
et s'en alèrent arriver par vent contraire, volsissent
ou non, en Hollandes et en Frise. Dont li Englès,
qui se tenoient au Noef Chastiel et là entour,
eurent moult de disètes et de chier temps. Et ne 30
pooient aler avant, car se il fuissent passet, il ne
sceuissent où fourer ne recouvrer de vivres, car li
yviers estoit entrés, et si avoient li Escoçois tous
leurs biens, bleds et avainnes, mis et bouté en leurs
forterèces. Et si avoit li rois englès grant gent avoecques
lui, bien six mille hommes à chevaus et quarante
mille hommes de piet; si leur falloit fuison 5
de pourveances.
Li signeur d'Escoce, qui s'estoient retrait devers
le forest de Gedours apriès le prise de Struvelin,
entendirent bien que li rois d'Engleterre sejournoit
au Noef Chastiel sur Thin à grant gent, encoragiés 10
durement d'ardoir et exillier leur pays,
ensi qu'il avoit fait aultre fois. Si eurent conseil
entre yaus et avis, par grant deliberation, quel cose
il poroient faire et comment il s'en maintenroient,
car il estoient peu de gens, et avoient longement 15
guerriiet par l'espasse de sept ans et plus sans signeur,
et jut as camps et ès foriès à grant mesaise.
Et encores n'avoient il point (le[ [373]) roy leur
signeur; si en estoient tout anoieus et naisis. Si
se acordèrent à ce que il envoieroient devers le 20
roy englès un evesque et un abbé, pour requerre
aucune triewe. Li quel message se partirent des
Escos, et chevaucièrent tant qu'il vinrent en le ville
dou Noef Chastiel sur Thin, et trouvèrent là le roy
englès et grant fuison de baronnie dalés lui. Cil 25
doi prelat d'Escoce, qui là avoient esté envoiiet sus
saufconduit, se traisent devers le roy englès et son
conseil et remoustrèrent leur besongne si bellement
et si sagement que une triewe fu acordée à durer
quatre mois tant seulement, par tèle condition que 30
cil d'Escoce devoient envoiier en France après le roy
David messages souffissans; et li segnefieroient que,
s'il ne venoit dedens le jour de may ensiewant si
poissamment que pour resister as Englès et deffendre
son pays, il se renderoient au roy englès, ne jamais 5
ne le tenroient à signeur. Ensi furent les triewes
acordées et affremées, et retournèrent li message deviers
leurs gens en Escoce, et recordèrent comment
il avoient exploitié. Che pleut moult bien as Escos; et
ordonnèrent tantost gens pour envoiier en France, 10
monsigneur Robert de Versi et monsigneur Symon
Fresiel et deus aultres chevaliers, qui s'en devoient
aler en France par devers le roy leur signeur et
conter ces nouvelles. Et li dis rois englès, qui au
Noef Chastiel sejournoit à grant mesaise et ossi toutes 15
ses gens par deffaute de pourveances et de vivres,
et pour ce s'estoit il plus priès pris d'acorder à le
triewe, se parti de là et s'en revint arrière en Engleterre
et donna toutes ses gens congiet; si s'en rala
cescuns en son lieu. 20
Or avint ensi que, quant ces triewes furent acordées
et li message d'Escoce qui furent envoiiet en
France apriès le roy David, il passèrent à Douvres
le mer. Et li rois David, qui par le terme de sept
ans et plus avoit demoret en France et savoit que 25
ses pays estoit si foulés et si gastés que vous avés
oy et savoit ses gens en grant meschief pour les
Englès, eut conseil qu'il prenderoit congiet au roy
Phelippe de France et s'en revenroit en son royaume,
pour ses gens viseter et reconforter. Si le fist et se 30
mist à voie entre lui et ma dame sa femme, anchois
que li message d'Escoce, qui à lui avoient estet envoiiet,
parvenissent à lui. Et s'estoit mis en mer à
un aultre port, en le gouvrenance d'un maronnier
que on clamoit monsigneur Richart le Flamench, si
qu'il ariva au port de Morois en Escoce, ançois que
cil signeur d'Escoce qui remandé l'avoient le sceuissent. 5
Et quant il le sceurent, il en eurent grant joie.
Si s'esmurent tuit et vinrent à grant solennité et à
grant feste là où il estoit. Et le amenèrent très noblement
et solennelment à un(e) cité que on claime
Saint Jehan (en[ [374]) Escoce, où on prent le bon saumon 10
et grant fuison.
§ 152. Quant li jones rois David d'Escoce et ma
dame la royne Ysabiel sa femme furent venu en
le cité dessus ditte, on le sceut tantost parmi le pays.
Si vinrent là gens de toutes pars pour lui veoir et 15
festiier, car on ne l'avoit veu, grant temps avoit;
cescuns doit savoir que on li fist grant feste. Quant
toutes ces festes et ces bien venues furent passées,
cescuns li ala remoustrer et complaindre ses damages
et ses mescheances, au mieulz qu'il peut, et toute 20
le destruction que li rois Edowars et li Englès avoient
fais en son pays. Li jones rois David eut grant doel
et grant pitié quant il vei ensi son pays destruit et
ses gens ossi complaindre, ossi ma dame la royne sa
femme qui en plora assés. Quant li rois eut oy toutes 25
les complaintes des uns et des aultres, il les reconforta
au mieuls qu'il peut, et dist qu'il s'en vengeroit, ou il
perderoit le remanant, ou il morroit en le painne.
Puis eut conseil tel qu'il envoia grans messages par
tout ses amis lonc et priès, en priant et requerant
humlement que cescuns fust appareilliés pour lui aidier
à cest besoing. A celui mandement vint li contes
d'Orkenay, uns grans princes et poissans, et avoit à
femme (la seur[ [375]) le signeur le roy. Chilz y vint à grant 5
poissance de gens d'armes, et pluiseur aultre grant
baron et chevalier de Souède, de Norvèghe et de
Danemarce, li un par amour et li autre par saudées.
Tant en y vint d'un costé et d'aultre qu'il furent bien,
quant tout furent venu entour le cité de Saint Jehan 10
en Escoce, au jour que li dis rois les avoit mandés,
soixante mille hommes à piet et sour hagenées, et
bien trois mille armeures de fier, chevaliers et escuiers,
parmi les signeurs et chiaus dou pays d'Escoce.
15
Quant tout furent assamblet et appareilliet, il s'esmurent
pour aler exillier chou qu'il poroient dou
royaume, car la triewe estoit (espirée[ [376]) et li quatre
mois acompli et plus où il disoient ensi qu'il se combateroient
au roy, qui tant d'anois leur avoit fais et 20
de damages. Si se partirent de le ville de Saint Jehan
en Scoce moult ordeneement et vinrent ce premier
jour jesir à Donfremelin, et puis passèrent à l'endemain
un brac de mer entre Donfremelin et Struvelin.
Quant il furent tout oultre, il cheminèrent à 25
grant esploit et passèrent desous Haindebourch, et
puis toute l'Escoce, et par dalés le fort chastiel de Rosebourch
qui se tenoit englès, mais point n'i assallirent,
car il ne voloient mies faire blecier leurs gens et
aleuer leur artillerie, car il ne savoient quel besoing
il en aroient, pour tant qu'il esperoient à faire un
grant fait ains leur retour. Apriès passèrent il assés
priès de le cité de Bervich dont messires Edouwars
de Bailluel estoit chapitainne et souverains, et puis 5
cheminèrent oultre sans point assallir, et entrèrent
ou royaume de Northombrelant et vinrent sus le rivière
de Thin, ardant et destruisant tout le pays; et
fisent tant par leurs journées qu'il vinrent par devant
le Noef Chastiel qui siet sus le rivière de Thin. Là se 10
loga li rois David et toutes ses hos celle nuit, pour savoir
et veoir se il y poroit de riens esploitier. Quant
ce vint à le matinée ensi que droit au point dou jour,
aucun compagnon gentil homme de là environ, qui
estoient dedens le ville, se partirent par une porte 15
paisievlement pour esmouvoir l'ost. Et estoient bien
deus cens et plus, hardis et entreprendans. Puis se
ferirent à l'un des costés de l'host droitement as logeis
le conte de Moret, qui s'armoit d'argent à trois
orilliers de geules. Si le trouvèrent en son lit; si le 20
prisent, et tuèrent grant (plenté[ [377]) de ses gens, ançois
que li host fust esvilliés ne estourmis, et gaegnièrent
grant plenté d'avoir. Puis s'en retournèrent en le
ville baudement et à grant joie, et livrèrent le conte
de Mouret au chastelain monsigneur Jehan de Noefville 25
qui en fist grant feste. Quant cil de l'host furent
estourmi et armé et il sceurent l'aventure, il coururent
comme tout foursené jusques as bailles de le
ville, et fisent un grant assaut qui dura moult longement;
mais petit lor valu, ains perdirent assés de 30
leurs gens. Car en le ville avoit grant fuison de
bonnes gens d'armes qui bien et sagement le deffendirent;
par quoi il couvint les assallans retraire à
leur grant perte.
§ 153. Quant li rois David et si consilleur veirent 5
bien que li demorers là endroit ne leur pooit porter
pourfit ne honneur, il se partirent de là et entrèrent
ens ou pays de l'evesquiet de Durem. Si l'ardirent et
gastèrent tout, puis se traisent par devant le cité de
Duremmes. Et le assegièrent et y fisent pluiseurs grans 10
assaus comme gens foursenés, pour tant qu'il avoient
perdu le conte de Mouret. Et il savoient bien qu'il
avoit en le cité très grant avoir assamblet, car tous
li pays d'entours y estoit afuiois; si se penoient d'assallir
cescun jour plus aigrement. Et faisoit li dis 15
rois d'Escoce faire estrumens et engiens, pour venir
à segur jusques as murs. Quant il se furent departi
de devant le Noef Chastiel, messires Jehans de Nuefville,
chastelains pour le temps et souverains dou Noef
Chastiel, se parti de nuit, montés sus fleur de coursier, 20
et eslonga les Escos, car il savoit toutes les
adrèces et les refuites dou pays, pour tant que il en
estoit; et fist tant que, dedens cinq jours, il vint à
Chartesée où li rois englès estoit adonc. Et li conta
et remoustra comment li rois d'Escoce, à grant poissance, 25
estoit entrés en son pays et ardoit et exilloit
tout devant lui, et l'avoit laissiet devant le cité de
Durem.
De ces nouvelles fu li rois englès moult irés et
courouciés. Si mist tantost messagiers en oevre et 30
les envoia par tout et manda à toutes manières de
gens, chevaliers et escuiers, et autres gens dont on
se pooit aidier, deseure l'eage de quinze ans et desous
soixante ans, que nulz ne s'escusast, mès venissent,
ses lettres veues et ses mandemens oys, tantost
devers lui sus les marces dou north, pour aidier à 5
deffendre son royaume que li Escot destruisoient.
Adonc s'avancièrent conte, baron, chevalier et escuier
et communautés des bonnes villes, et se hastèrent
durement pour obeir au mandement dou roy
leur signeur, et se misent tout à voie et de grant volenté 10
par devers Evruich. Et meismement li rois se
parti tout premierement et n'attendi nullui, tant
avoit grant haste; mais tout dis li croissoient et venoient
gens de tous costés.
Endementrues que cilz rois se traioit par devers le 15
cité d'Evruich, et que cescuns le sievoit qui mieus
pooit, li roys d'Escoce fist si fortement assallir à le
cité de Duremme par estrumens et engiens qu'il avoit
fais, que cil de le cité ne le peurent garandir ne deffendre
que elle ne fust prise par force et toute robée 20
et arse, et toutes gens mis à mort sans merci. Femmes
et hommes, prestres, monnes, chanonnes et petis
enfans, qui estoient fuis à le grande eglise, furent tout
ars et peri dedens l'eglise, car li feus y fu boutés, de
quoi ce fu horrible pités. Car en le cité de Durem ne 25
demora adonc homs ne femme, ne petis enfans, ne
maison ne eglise, que tout ne fuissent mis à destruction.
Dont ce fu grans pités et cruèle foursenerie et
est, quant on destruit ensi sainte chrestieneté et les
eglises où Diex est servis et honnerés. 30
§ 154. Quant chou fu avenu, li rois David eut
conseil qu'il se retrairoit arrière selonch le rivière
de Thin, et se trairoit par devers le ville de Cardueil,
qui est à l'entrée de Galles. Ensi qu'il aloit celle part,
il se loga une nuit et toute sen host assés priès dou
fort chastiel de Salebrin, qui estoit au conte de Salebrin, 5
qui fu pris avoec le conte de Sufforch en le
marce de Pikardie par devant Lille en Flandres et estoit
encores en prison par dedens Chastelet à Paris.
En ce fort chastiel sejournoit adonc la noble dame la
contesse de Sallebrin, qui on tenoit pour la plus belle 10
dame et le plus noble d'Engleterre. Et estoit cilz fors
chastiaus bien garnis de gens d'armes. Si en estoit
gardiiens et souverains uns gentilz bachelers preus et
hardis, filz de le sereur le conte de Sallebrin. Et avoit
cilz nom messires Guillaumes de Montagut apriès son 15
oncle qui ensi eut nom, car li rois le maria et li donna
le conté de Sallebrin pour se proèce et pour le bon
service qu'il avoit toutdis en lui trouvet. Quant celle
nuit fu passée, li hos le roy d'Escoce se desloga pour
traire avant par devers Carduel, ensi que proposé 20
estoit. Et passèrent li Escot par routes assés priès de
ce fort chastiel, durement chargiet d'avoir qu'il avoient
gaegniet à Duremmes et ou pays environ Durem.
Quant li bacelers messires Guillaumes de Montagut
vey del chastiel qu'il estoient tout passet, et qu'il ne 25
arresteroient point pour assallir au chastiel, il issi hors,
tous armés, à tout quarante compagnons d'armes, et
sievi apertement après le daarrain trahin qui avoient
chevaus si chargiés d'avoir que à grant mesaise pooient
il aler avant. Si les raconsievirent à l'entrée d'un bois 30
et leur coururent seure. Et en tuèrent et en blechièrent
il et si compagnon plus de deus cens; et prisent
bien sis vingt chevaus chargiés de jeuiaulz et d'avoir,
et les amenèrent par devers le chastiel. Li cris et li
hus et li fuiant s'en vinrent jusques à monsigneur
Guillaume de Douglas qui faisoit l'arrieregarde et
avoit jà passet le bois; et apriès en vinrent les nouvelles 5
en l'ost. Qui donc (veist[ [378]) les Eskos retourner à
cours de chevaus parmi les camps, par montagnes et
par vallées, et monsigneur Guillaume Douglas tout devant,
il en peuist avoir grant hide. Tant coururent
qui mieus mieus, qu'il vinrent au piet dou chastiel 10
et montèrent le montagne en grant haste. Mès ançois
qu'il parvenissent as bailles, chil de dedens les avoient
refremées, et le proie et l'avoir mis laiens à sauveté:
de quoi li Escot eurent grant doel. Si commencièrent
à assallir moult fortement, et cil de dedens à deffendre 15
de lanchier et d'estechier, de traire et de jetter tant
que on pooit, d'une part et d'aultre. Là s'efforçoient
durement li doy Guillaume de grever li uns l'autre.
Et tant dura cilz assaulz que tous li hos des Escos y
fu venus et li rois meismes. Quant li rois et ses consaulz 20
eurent veu les gens mors gisans sus les camps,
et veirent les assallans blecier et navrer à cel assaut
sans riens conquester, il en furent durement courouciet.
Si commanda li rois que on laissast l'assallir et
que cescuns se alast logier, car il ne trairoit plus avant, 25
et ne se partiroit de là si aroit veu comment il poroit
ses gens vengier. Qui adonc veist gens fremir et appeller
li uns l'autre et querre pièce de terre pour
mieulz logier les assallans, retraire les navrés, raporter
ou rapoiier, les mors ratrainer et rassambler, veoir y 30
peuist grant triboulement. Celle nuit fu li hos des dis
Escos logie par desous le chastel. Et la frice dame,
contesse de Sallebrin, festia très durement et conforta
tous les compagnons de laiens, tant que elle pot aler,
à lie cière. 5
§ 155. A l'endemain, li rois d'Escoce, qui durement
courouciés estoit, commanda que cescuns se
apparillast pour assallir, car il feroit ses engiens
et estrumens traire à mont, pour savoir se il poroient
de riens entamer le fort chastiel. Cescuns 10
s'apparilla; et montèrent contremont pour assallir,
et cil de dedens pour yaus deffendre. Là eut un fort
assaut et perilleus, et moult de bien faisans d'un lés
et d'aultre. Là estoit la contesse de Sallebrin qui
très durement les reconfortoit; et par le regard de 15
une tèle dame et son douch amonnestement, uns
homs doit bien valoir deus au besoing. Cilz assaus
dura moult longement. Et y perdirent li Escot grant
fuison de leurs gens, car ilz s'abandonnoient durement
et portoient arbres et mairiens à grant fuison 20
pour emplir les fossés et pour amener les estrumens
jusques as murs, se il peuissent. Mais cil del chastiel
se deffendoient si vassaument que li assallant y perdirent
grant fuison de leurs gens; si les couvint retraire
arrière. Li rois commanda que li estrument 25
fuissent bien gardé pour renforcier l'assaut à l'endemain.
Ensi se departi li assaus, et s'en rala cescuns
en se loge, horsmis chiaus qui devoient ces estrumens
garder. Li un plorèrent les mors, et li aultre
confortèrent les navrés. 30
Chil del chastiel qui durement estoient travilliet,
et si y avoit grant fuison de bleciés, veirent bien que
li fais leur estoit grans; et se li rois David maintenoit
son pourpos, il aroient fort temps. Si eurent
entre yaus conseil qu'il envoieroient certain message
par devers le roy Edouwart qui estoit à Evruich 5
là venus, ce savoient il de verité par les prisonniers
d'Escoce qu'il avoient pris. Si regardèrent entre
yaus qui feroit ceste besongne, mais il ne (peurent[ [379])
trouver qui volsist laissier le chastiel à deffendre, ne
la belle dame ossi pour porter cel message. Si en 10
ot entre yaus grant estrit. Quant li gentilz bacelers
messires Guillaumes de Montagut vei le bonne volenté
de ses compagnons et vei d'autre part le meschief
qui leur poroit avenir, se il n'estoient secouru,
si lor dist: «Signeur, je voy bien vostre loyauté et 15
vostre bonne volenté: si ques, pour l'amour de ma
dame et de vous, je metterai mon corps en aventure
pour faire cesti message, car jou ay tel fiance en
vous, selonch chou que j'ai veu, que vous detenrés
bien le chastiel jusques à me revenue. Et ay d'autre 20
part si grant esperance el noble roy nostre signeur,
que je vous amenrai temprement si grant secours
que vous en arés joie, et vous seront bien meri li
bien fait que fait arés.» De ceste parolle furent ma
dame li contesse et li compagnon tout joiant. 25
Quant la nuis fu venue, li dis messires Guillaumes
se apparilla dou mieulz qu'il peut, pour plus paisivlement
issir de laiens qu'il ne fust perceus de chiaus
de l'host. Se li avint si bien qu'il pleut toute la nuit
si fort que nulz des Escos n'osoit issir de se loge. 30
Si passa à mienuit tout parmi l'ost, que onques ne fu
perceus. Quant il fu passés, il fu grans jours; si
chevauça avant tant qu'il encontra deus hommes
d'Escoce, à demi liewe priès de l'host, qui amenoient
deus bues et une vache par devers l'ost. Messires 5
Guillaumes cogneut qu'il estoient Escot; si les navra
tous deus durement et tua leurs bestes, par quoi li
Escot ne cil de l'host n'en euissent aise, puis dist as
deus navrés: «Alés, dittes à vostre roy que Guillaumes
de Montagut vous a mis en tel point en son 10
despit. Et li dittes que je vois querre le gentil roy
Edowart qui li fera temprement vuidier ceste place
maugré lui.» Cil li prommisent qu'il feroient volentiers
ce message, mais qu'il les laissast atant à
pais. Lors se parti li dis messires Guillaumes d'yaus, 15
et s'en ala tant qu'il peut par devers le roy son signeur
qui estoit à Evruich à tout grant fuison de gens
d'armes, et en attendoit encores plus. Si fist li dis
messires Guillaumes son salu au roy de par ma dame
sen ante, contesse de Salebrin, et li conta le meschief 20
où elle et ses gens estoient. Li rois respondi
apertement et liement qu'il ne laisseroit nullement
qu'il ne secourust la dame et ses gens; et se plus
tost euist sceu là où li Escot estoient, et le meschief
del chastiel et de la dame, plus tost fust alés celle 25
part. Si commanda tantost li dis rois que cescuns
fust appareilliés à mouvoir l'endemain, et que on
fesist toutdis les venans traire avant apriès son host
qu'il avoit grant.
§ 156. Li rois englès se parti à l'endemain de le 30
cité de Evruich moult liement, pour les nouvelles
que messires Guillaumes li avoit aportées. Et avoit
avoech lui sis mille armeures de fier, dis mille arciers
et bien quatre vingt mille hommes de piet, qui tout
le sievoient, et toutdis li venoient gens. Quant li
baron d'Escoce et li mestre del conseil le roy sceurent 5
que li dis messires Guillaumes de Montagut
avoit ensi passet parmi leur host, et qu'il s'en aloit
querre secours au roy englès, et savoient bien que li
rois Edouwars estoit à Evruich à grant gent, et le tenoient
de si grant corage et si gentil, que il ne lairoit 10
nullement que il ne venist tantost sus yaus pour secourre
la dame et chiaus del chastiel, il parlèrent
ensamble, endementrues que li rois faisoit souvent et
ardamment assallir. Et veirent bien que li rois faisoit
ses gens navrer et martiriier sans raison. Et veoient 15
bien que li rois englès venroit bien ançois combatre
à yaus que leurs rois peuist avoir conquis che chastiel,
ensi qu'il cuidoit. Si parlèrent tout ensamble au
roy David d'un accord, et li disent que li demorers
là n'estoit point ses pourfis ne sen honneur, car il 20
leur estoit moult honnourablement avenu de leur
emprise. Et avoient fait grant despit as Englès, quant
il avoient jeut en leur pays par douze jours, et ars et
exilliet tout au tour. Après il avoient pris par force
le cité de Duremmes et mis toute à grant destruction: 25
si ques, tout consideret, c'estoit bon qu'il se
partesist et se retraisist vers son royaume; et y menassent
à sauveté ce que conquis avoient, et que
une aultre fois il retourroit en Engleterre quant il li
plairoit. Li rois, qui ne volt mies issir dou conseil de 30
ses hommes, s'i acorda, quoi que il le fesist moult à
envis, car volentiers ewist attendu à bataille le roy
d'Engleterre, se on ne li ewist desconsillié. Toutes
fois il se desloga au matin et toute se host ossi. Et
s'en alèrent li dit Escot droit par devers le grant
forest de Gedours, où li sauvage Escot se tiennent
tout bellement et à leur aise, car il voloient savoir 5
que li rois englès feroit en avant, ou se il retrairoit
arrière ou se il iroit avant et trairoit en leur pays.
§ 157. Ce jour meismes que li rois David et li
Escot se departirent au matin de devant le chastiel
de Salebrin, vint li rois Edouwars à toute son host, 10
à heure de miedi, en le place là où li rois des Escos
avoit logiet. Si fu moult courouciés quant il ne le
trouva, car volentiers se fust combatus à lui. Il
estoit venus en si grant haste que ses gens et ses
chevaus estoient durement travilliet. Si commanda 15
que cescuns se logast là endroit, car il voloit aler
veoir le chastiel et la gentilz dame qui laiens estoit,
car il ne l'avoit veu puis les noces dont elle fu mariée.
Ensi fu fait que commandé fu. Cescuns s'ala
logier, ensi qu'il peut, et reposer qui volt. Sitos que 20
li rois Edowars fu desarmés, il prist jusques à dix
ou douze chevaliers, et s'en ala vers le chastiel pour
saluer la contesse de Salebrin, et pour veoir le manière
des assaus que li Escot avoient fais, et des deffenses
que cil dou chastiel avoient faites à l'encontre. 25
Sitos que la dame de Salebrin sceut le roy venant,
elle fist ouvrir toutes les portes, et vint hors si richement
vestie et atournée que cescuns s'en esmervilloit.
Et ne se pooit on cesser de li regarder et de remirer
le grant noblèce de le dame, avoech le grant biauté 30
et le gracieus maintien que elle avoit. Quant elle fu
venue jusques au roy, elle s'enclina jusques à terre
encontre lui, en regratiant de le grace et del secours
que fait li avoit, et l'en mena ens ou chastiel pour
lui festiier et honnourer, comme celle qui très bien
le savoit faire. Cescuns le regardoit à merveilles, et 5
li rois meismes ne se pooit tenir de lui regarder. Et
bien lui estoit avis que onques n'avoit veu si noble,
si friche, ne nulle si belle de li. Se li feri tantost une
estincelle de fine amour ens el coer qui li dura par
lonch temps, car bien li sambloit que ou monde n'i 10
avoit dame qui tant fesist à amer comme celle. Si
entrèrent ens ou chastiel main à main. Et le mena
la dame premiers en le sale, et puis en sa cambre, qui
estoit si noblement parée qu'il affreoit à tel dame.
Et toutdis regardoit li rois le gentilz dame si ardamment 15
que elle en devenoit toute honteuse et abaubie.
Quant il l'ot grant pièce assés regardé(e), il ala à une
fenestre pour apoiier, et commença fortement à penser.
La dame, qui à ce point ne pensoit, ala les aultres
signeurs et chevaliers festiier et saluer moult grandement 20
et à point, ensi que elle savoit bien faire,
cescun selonch son estat. Et puis commanda à appareillier
le disner, et quant temps seroit, à mettre les
tables et le sale parer.
§ 158. Quant la dame eut tout deviset et commandet 25
à ses gens chou que bon li sambloit, elle
s'en revint à chière lie par devers le roy, qui encores
pensoit et musoit fortement, et li dist: «Chiers sires,
pour quoi pensés vous si fort? Tant pensers n'affiert
pas à vous, ce m'est avis, sauve vostre grace. Ains 30
deuissiés faire feste et joie à bonne cière, quant vous
avés encaciet vos ennemis qui ne vous ont osé attendre;
et deuissiés les aultres laissier penser del remanant.»
Li rois respondi et dist: «Ha! ma chière
dame, sachiés que puis que jou entrai ceens, m'est
une songne sourvenue, de quoi je ne me prendoie 5
garde: se m'i couvient penser. Et se ne sçai que
avenir en pora, mais je n'en puis mon coer oster.»—«Ha!
chiers sires, dist la dame, vous deuissiés
tous jours faire bonne cière, pour vos gens mieulz
conforter, et laissier (le)[ [380] penser et le muser. Diex vous 10
a si bien aidiet jusques à ores en toutes vos besongnes
et donnet si grant grasce, que vous estes li plus
doubtés et honnourés princes des Chrestiens. Et se
li rois d'Escoce vous a fait despit et damage, vous
le porés bien amender, quant vous vorrés, ensi que 15
aultre fois avés fait. Si laissiés le muser et venés en
le sale, se il vous plaist, dalés vos chevaliers: tantost
sera appareilliet pour disner.»—«Ha! ma
chière dame, dist li rois, aultre cose me touche et
gist en mon coer que vous ne pensés. Car certainnement 20
li doulz maintiens, li parfais sens, la grant
noblèce et la fine biauté que jou ay veu et trouvet
en vous m'ont si souspris et entrepris qu'il covient
que je soie vos amans. Si vous pri que ce soit vos
grés, et que je soie de vous amés, car nulz escondis 25
ne m'en poroit oster.» La gentilz dame fu adonc
durement esbahie et dist: «Très chiers sires, ne me
voelliés mokier, ne assaiier, ne tempter. Je ne poroie
cuidier ne penser que ce fust acertes que vous dittes,
ne que si nobles ne si gentils princes que vous estes 30
deuist querre tour ne penser pour deshonnerer moy
et mon marit, qui est si vaillans chevaliers, et qui
tant vous a servi que vous savés, et encores gist pour
vous emprisonnés. Certes, vous seriés del cas petit
prisiés et amendés. Certes, onques tel pensée ne me 5
vint en coer ne jà ne venra, se Dieu plaist, pour
homme qui soit nés; (et se je le faisoie, vous m'en
devriez[ [381]), non pas blasmer seulement, mais mon corps
justicier et desmembrer.»
§ 159. Atant se parti la vaillans dame, et laissa le 10
roy durement esbahi; et s'en revint en le sale pour
faire haster le disner. Et puis s'en retourna au roy
et en mena de ses chevaliers, et li dist: «Sire,
venés en la sale. Li chevalier vous attendent pour
laver, car il ont trop junet, ossi avés vous.» Li 15
rois se parti de la cambre et s'en ala en la sale, à ce
mot, et lava, et puis s'assist entre ses chevaliers au
disner, et la dame ossi. Mais li roys y disna petit,
car aultre cose li touçoit que boire et mengier; et
ne fist onques à ce disner fors que penser. Et à le 20
fois, quant il osoit la dame et son maintien regarder,
il gettoit ses yex celle part. De quoi toutes ses
gens avoient grant merveille, car il n'en estoient
point acoustumés, ne onques en tel point ne l'avoient
veu. Ains cuidoient li aucun que ce fust pour les Escos 25
qui li estoient escapés. Mais aultre cose li touchoit,
et li estoit si fermement entrée ou coer, que
onques n'en peut issir en grant temps, pour escondire
(que la dame[ [382]) en seuist ne peuist faire. Mais
il en fu toutdis depuis plus liés, plus gais et plus
jolis; et en fist pluiseurs belles festes et joustes, et
grans assamblées de signeurs, de dames et de damoiselles,
tout pour l'amour de la ditte contesse de
Salbrin, si com vous orés chi après. 5
§ 160. Toutes voies, li rois englès demora tout celi
jour ens ou chastiel, en grans pensées et à grant mesaise
de coer, car il ne savoit que faire. Aucune fois
il se ravisoit, car honneurs et loyautés le reprendoit
de mettre son coer en tèle fausseté, pour deshonnerer 10
si vaillant dame, et si loyal chevalier comme ses
maris estoit, qui si loyaument l'avoit toutdis servi.
D'autre part, amours le constraindoit si fort que elle
vaincoit et sourmontoit honneur et loyauté. Ensi se
debatoit li rois en lui, tout le jour et toute le nuit. 15
Au matin, il se leva et fist toute son host deslogier
et traire apriès les Eskos, et pour yaus sievir et cachier
hors de son royaume; puis prist congiet à la
dame, en disant: «Ma chière dame, à Dieu vous
commant jusques au revenir. Si vous pri que vous 20
vos voelliés aviser, et aultrement estre consillie que
vous ne m'aiiés dit.»—«Chiers sires, respondi la
dame, li Pères glorieus vous voelle conduire et oster
de villainne pensée et de deshonnourable, car je sui
et serai toutdis consillie et apparillie de vous servir 25
à vostre honneur et à le miène.»
Atant se parti li rois trestous confus et abaubis. Si
s'en ala à tout son host apriès les Escos, et les sievi
jusques oultre le bonne cité de Bervich, et se loga
à quatre liewes priès de le forest de Gedours, là où 30
li rois David et toutes ses gens estoient entrés, pour
les grans forterèces qu'il y a. Là endroit demora li
dis rois englès par l'espasse de trois jours, pour
savoir se li Escot vorroient hors issir pour combatre
à lui. Et saciés que tous les trois jours y avoit tant
d'escarmuces et de paletis entre les deus hos, que 5
cescuns estoit anoieus del regarder; et y avoit souvent
des mors et des pris, d'une part et d'aultre. Et
sur tous les aultres y estoit souvent veus en bon
couvenant messires Guillaumes Douglas, qui s'arme
d'azur à comble (d'argent[ [383]), et dedens le comble 10
trois estoilles de geules. Et estoit cilz qui y faisoit
plus de biaus fais, de belles rescousses et de hautes
emprises; et fist en l'ost des Englès moult de destourbiers.
§ 161. Tous ces trois jours, parlementèrent aucun 15
preudomme de triewes et d'acort entre ces deus
rois. Et tant trettièrent que une triewe fu acordée à
durer deus ans, voires se li rois Phelippes de France
s'i assentoit, car li rois d'Escoce estoit si fort alloiiés
à lui qu'il ne pooit donner triewes ne faire pais sans 20
lui. Et se li rois Phelippes ne s'i voloit acorder, si
devoient les triewes durer entre Engleterre et Escoce
jusques au premier jour d'aoust. Et devoit estre
quittes li contes de Mouret de se prison, se li rois
d'Escoce pooit tant pourcacier au roy de France que 25
li contes de Salebrin fust quittes ossi de se prison.
La quèle cose devoit estre pourcacie au roy de
France dedens le Saint Jehan Baptiste. Li rois d'Engleterre
se acorda plus legierement à celle triewe,
pour tant que cilz fait grant sens, qui a trois guerres
ou quatre, s'il en poet atriewer ou apaisier les deus
ou les trois qu'il le face. Et cilz rois avoit bien à
penser sur telz coses, car il avoit guerre en France,
en Gascongne, en Poito, en Saintonge et en Bretagne, 5
et par tout ses gens et ses saudoiiers.
Celle triewe as Escos fu ensi affremée et acordée
que vous avés oy. Si departi li rois d'Escoce ses gens,
et s'en rala cescuns en se contrée; puis envoia grans
messages au roy Phelippe de France, pour acorder 10
chou que trettiet estoit, se il li plaisoit. Il pleut assés
bien au roy de France pour mieus complaire au roy
d'Escoce; (et) ne desdist de riens au trettiet, mais
renvoia le conte de Salbrin en Engleterre. Dont, si
tost qu'il y fu revenus, li rois englès renvoia arrière 15
le conte de Mouret d'Escoce, ossi devers le roy David
qui en eut grant joie. Ensi fu fais cilz escanges de
ces deus signeurs, si com vous avés oy. Et se departirent
ces deus grosses chevaucies, sans plus riens
faire, et se retrest cescuns en son lieu. Or retournerons 20
nous à parler des aventures et des guerres de
Bretagne.
§ 162. Vous devés savoir que, quant li dus de
Normendie, li dus de Bourgongne, li contes d'Alençon,
li dus de Bourbon, li contes de Blois, li connestables 25
de France, li contes de Ghines ses filz, messires
Jakemes de Bourbon, messires Loeis d'Espagne
et li conte et li baron de France se furent parti de
Bretagne, qu'il eurent conquis le fort chastiel de
Chastouseaus, et puis apriès le cité de Nantes, et pris 30
le conte de Montfort, et livret au roy Phelippe, et il
l'eut fait mettre en prison ou Louvre dalés Paris,
si com vous avés oy; et comment messires Charles
de Blois estoit demorés tous quois en le cité de
Nantes et ou pays d'entour qui obeissoit à lui, pour
attendre le saison d'esté en la quèle il fait milleur 5
hostoiier qu'il ne fait en le saison d'ivier, et celle
douce saison fu revenue, tout cil signeur de France
dessus nommet et grant fuison d'aultres gens avoech
yaus s'en ralèrent devers Bretagne à grant poissance,
pour aidier monsigneur Charle à reconquerre le remanant 10
de le ducé de Bretagne, dont il avinrent des
grans et mervilleus fais d'armes, ensi com vous porés
oïr. Quant il furent venu à Nantes, là où il trouvèrent
monsigneur Charle de Blois, il eurent conseil
qu'il assegeroient le cité de Rennes. Si issirent de 15
Nantes et alèrent assegier Rennes tout au tour. La
contesse de Monfort en devant l'avoit si bien garni(e)
et pourveue de gens d'armes et de tout ce qu'il affreoit,
que riens n'i falloit. Et y avoit establi un
vaillant chevalier et hardi pour chapitainne, que on 20
clamoit monsigneur Guillaume de Quadudal, gentil
homme durement dou pays de Bretagne.
Aussi avoit la ditte contesse mis grans garnisons
par toutes les aultres cités, chastiaus et bonnes villes
qui à lui obeissoient; et par tout bonnes chapitainnes, 25
des gentilz hommes dou pays qui à lui obeissoient
et se tenoient, les quels elle avoit acquis par
biau parler, par prommettre et par donner, car elle
n'i voloit point espargnier: des quelz li evesques de
Lyon, messires Amauris de Cliçon, messires Yewains 30
de Tigri, li sires de Landreniaus, li chastelains de
Ghingant, messires Henris et messires Oliviers de
Pennefort, messires Joffrois de Malatrait, messires
Guillaumes de Quadudal, li doi frère de Quirich y
estoient, et pluiseur aultre noble chevalier et escuier
que je ne sai mies nommer. Ossi en y avoit de l'accord
monsigneur Charle de Blois grant fuison, qui à 5
lui se tenoient, avoecques monsigneur Hervi de Lyon,
qui fu de premiers de l'accord le conte de Montfort
et mestres de son conseil, jusques à tant que la cités
de Nantes fu rendue, et li contes de Montfort fu rendus
pris, ensi que vous avés oy. De quoi li dis messires 10
(Hervis[ [384]) fu durement blasmés, car on voloit dire
que il l'avoit pourcaciet et les bourgois enhortés.
Chou apparoit en ce que, puis ce fait, ce fu cilz qui
plus se penoit de grever la contesse de Montfort et
ses aidans. 15
§ 163. Messires Charles de Blois et li signeur dessus
nommet sisent assés longement devant le cité de
Rennes, et y fisent grans damages et pluiseurs grans
assaus et fors par les Espagnolz et par les Geneuois;
et cil de dedens se deffendirent ossi fortement et vassaument, 20
par le conseil le signeur de Quadudal, et
si sagement que cil de dehors y perdirent plus souvent
qu'il n'i gaegnièrent.
En celui temps, si tost que la dessus ditte contesse
sceut que cil signeur de France estoient venu en Bretagne, 25
à si grant poissance, elle envoia monsigneur
Amauri de Cliçon en Engleterre parler au roy Edowart,
et pour priier et requerre secours et ayde, par tèle
condition que li jones enfes, filz au conte de Montfort
et de la ditte contesse, prenderoit à femme l'une
des jones filles au roy d'Engleterre, et s'appelleroit
duçoise de Bretagne. Li rois Edowars estoit adonc à
Londres, et festioit tant qu'il pooit le conte de Salbrin, 5
qui tantost estoit revenus de se prison. Si fist
moult grant feste et honneur à monsigneur Amauri
de Cliçon, quant il fu à lui venus, car il estoit moult
gentilz homs; et li ottria toute sa requeste assés briefment,
car il y veoit son avantage en deus manières. 10
Car il li fu avis que c'estoit grant cose et noble de
la ducé de Bretagne, se il le pooit conquerre; et si
estoit la plus belle entrée qu'il pooit avoir pour conquerre
le royaume de France, à quoi il tendoit. Si
commanda à monsigneur Gautier de Mauni qu'il 15
amoit moult, car moult l'avoit bien servi et loyaument
en pluiseurs besongnes perilleuses, qu'il presist
tant de gens d'armes que li dis messires Amauris li
deviseroit et qu'il li souffiroit, et se apparillast au
plus tost qu'il poroit pour aler aidier la contesse de 20
Montfort, et presist avoecques lui jusques à deus
mille ou trois mille arciers des milleurs d'Engleterre.
Li dis messires Gautiers fist moult volentiers le
commandement son signeur; si se apparilla au plus
tost qu'il peut, et se mist en mer avoecques le dit 25
monsigneur Amauri, à tèle compagnie de gens d'armes
et d'arciers qu'il souffi au dit monsigneur Amauri.
Avoec lui en alèrent li doy frère de Neynendale, messires
Loeis et messires Jehans, li Haze de Braibant,
messires Hubiers de Frenay, messires Alains de Sirehonde, 30
et pluiseur aultre que je ne puis ne sai tous
nommer, et avoech yaus sis mille arciers. Mais uns
grans tourmens les prist sour mer et vens contraires,
par quoi il les couvint demorer sour le mer par le
terme de soissante jours, ançois qu'il peuissent parvenir
à Hembon, là où li contesse de Montfort les
attendoit de jour en jour, à grant mesaise de coer, 5
pour le grant meschief que elle sentoit que ses gens
soustenoient, qui estoient dedens le cité de Rennes.
§ 164. Or est à savoir que messires Charles de
Blois et cil signeur de France sisent longuement devant
le cité de Rennes, et tant qu'il y fisent très grant 10
damage, par quoi li bourgois en furent durement
anoiiés; et volentiers se fuissent souvent acordé à
rendre le cité, se il osassent, mais messires Guillaumes
de Quadudal ne s'i voloit acorder nullement.
Quant li bourgois et li commun de le cité eurent assés 15
souffert, et qu'il ne veoient nul secours de nulle part
venir, il se vorrent rendre; mais li dis messires Guillaumes
ne s'i volt accorder. Au daarrain, il prisent le
dit monsigneur Guillaume et le misent en prison; et
eurent en couvent à monsigneur Charlon de Blois 20
qu'il se renderoient à l'endemain par tèle condition
que tout cil de le partie le contesse de Monfort s'en
pooient aler sauvement, quel part qu'il voloient. Li
dis messires Charles de Blois leur acorda. Ensi fu li
cités de Rennes rendue à monsigneur Charle de Blois, 25
l'an de grasce mil trois cens quarante et deus, à l'entrée
de may. Et messires Guillaumes de Quadudal
ne volt point demorer de l'acord monsigneur Charle
de Blois, ains s'en ala tantost par devers Hembon, là
où la contesse de Monfort estoit, qui fu moult dolente 30
quant elle seut que la cité de Rennes estoit rendue;
et si n'ooit nulles nouvelles de monsigneur Amauri de
Cliçon ne de se compagnie.
§ 165. Quant la cité de Rennes se fu rendue, ensi
que vous avés oy, et li bourgois eurent fait feauté
à monsigneur Charles de Blois, messires Charle eut 5
conseil quèle part il se poroit traire à toute son host,
pour mieulz avant esploitier de reconquerre le remanant.
Li consaulz se tourna à çou que il se traisist
par devers Hembon, là où la contesse de Montfort
estoit; car, puis que li sires estoit en prison, s'il pooit 10
prendre le ville, le chastiel et le contesse, il aroit tost
sa guerre afinée. Ensi fu fait. Si se traisent tuit vers
Hembon et assegièrent le ville et le chastiel tout au
tour, tant qu'il peurent, par terre. La contesse estoit
si bien pourveue de bons chevaliers et d'autres souffissans 15
gens d'armes qu'il couvenait pour deffendre le
ville et le chastiel, et tout dis estoit en grant soupeçon
del secours d'Engleterre que elle attendoit, et se n'en
ooit nulles nouvelles. Ains avoit doubtance que grans
meschiés ne leur fust avenus, ou par fortune de le mer, 20
ou par rencontre d'ennemis. Avoecques li estoit en
Hembon li evesques de Lyon en Bretagne, dont messires
Hervis de Lyon estoit (neveus[ [385]), qui estoit de le
partie monsigneur Charles. Et si y estoient messires
Yves de Tigri, li sires de Landreniaus, li chastelains 25
de Ginghant, li doi frère de Quirich, messires Henris
et messires Oliviers de Pennefort et pluiseur aultre.
Quant la contesse et cil chevalier entendirent que cil
signeur de France venoient pour yaus assegier, et qu'il
estoient assés priès de là, il fisent commander que on
sonnast le ban cloche, et que çascuns s'alast armer et
alast à sa deffense, ensi qu'il estoit ordonnés. Ensi
fu fait sans contredit.
Quant messires Charles de Blois et li signeur françois 5
furent approciet de le ville de Hembon et il
le veirent forte, il fisent leurs gens logier, ensi que
pour faire siège. Aucun jone compagnon geneuois,
espagnol et françois alèrent jusques as bailles pour
paleter et escarmucier; et aucun de chiaus de dedens 10
issirent encontre yaus, ensi que on fait souvent
en telz besongnes. Là eut pluiseurs hustins.
Et perdirent plus li Geneuois qu'il n'i gaegnassent,
ensi qu'il avient souvent par trop folement abandonner.
Quant li vespres approça, cescuns se retraii 15
à se loge. L'endemain, li signeur eurent conseil
qu'il feroient à l'endemain assallir les bailles
fortement, pour veoir le contenance de chiaus
de dedens, et pour veoir se il y poroient riens
conquester, ensi qu'il fisent. Car au tierc jour il 20
assallirent au matin, entours heure de prime, as
bailles très fortement. Et chil de dedens issirent hors
li aucun des plus souffissans, et se deffendirent si vassaument
qu'il fisent l'assaut durer jusques à heure de
nonne que li assallant se retraisent un petit arrière. 25
Et y laissièrent fuison de mors, et en remenèrent
plenté de bleciés. Quant li signeur veirent leurs gens
retraire, il en furent durement courouciés. Si fisent
recommencier l'assaut plus fort que devant. Et cil de
Hembon s'efforcièrent ossi d'yaus très bien deffendre. 30
Et la contesse, qui estoit armée de corps et estoit
montée sus un bon coursier, chevauçoit de rue en
rue par le ville, et semonnoit ses gens de bien deffendre.
Et faisoit les femmes de le ville, dames et
aultres, deffaire les caucies et porter les pières as
crestiaus pour getter as ennemis. Et faisoit aporter
bombardes et pos plains de cauch vive, pour getter 5
sus les assallans.
§ 166. Encores fist ceste ditte contesse de Montfort
une très hardie emprise qui ne fait mies (à[ [386]) oubliier,
et c'on doit bien recorder à hardit et outrageus fait
d'armes. La contesse montoit en une tour, pour 10
mieulz veoir comment ses gens se maintenoient. Si
regarda et vei que tout cil de l'host, signeur et aultre,
avoient laissiet leurs logeis, et estoient priès que tout
alé veoir l'assaut. Elle s'avisa d'un grant fait et remonta
sus son coursier, ensi armée comme elle estoit. 15
Et fist monter environ trois cens hommes à cheval
avoecques lui, qui gardoient une aultre porte là où on
n'assalloit point. Si issi de celle porte o toute se compagnie,
et se feri très vassaument en ces tentes et en ces
logeis des signeurs de France, qui tantos furent toutes 20
arses, tentes et toutes loges, qui n'estoient gardées fors
de garçons et de varlès qui s'en fuirent, si tos comme
il y veirent le feu bouter et la contesse et ses gens entrer.
Quant li signeur de France veirent leurs logeis
ardoir et oïrent le hu et le cri qui en venoit, il furent 25
tout esbahi et coururent tout vers lor logeis,
criant: «Trahi! Trahi!», et ne demora adonc nulz
à l'assaut.
Quant la contesse vei l'ost estourmir et de toutes
pars acourir, elle rassambla ses gens et vei bien que
elle ne poroit rentrer en le ville sans trop grant perte;
si s'en ala le droit chemin par devers le chastiel de
Brait qui siet à trois liewes priès de là. Quant messires
Loeis d'Espagne, qui estoit mareschaus de toute 5
l'ost, fu venus as logeis qui ardoient, et vei la contesse
et ses gens qui s'en aloient tant qu'il pooient, il se
mist à aler après pour raconsievir se il peuist, et grant
fuison de gens d'armes avoecques lui. Si les encauça
et caça tant qu'il en tua et mehagna aucuns qui estoient 10
mal montet, et qui ne pooient sievir les bien
montés. Toutes fois, la ditte contesse chevauça tant
et si bien que elle et li plus grant partie de ses gens
vinrent assés à point au bon chastiel de Brait, là où
elle fu receute et festiie à grant joie de chiaus de le 15
ville et dou chastiel. Quant messires Loeis d'Espagne
sceut, par les prisons que pris avoit, que c'estoit la
contesse qui tel fait avoit fait et qui escapée li estoit,
il s'en retourna en l'ost et conta sen aventure as signeurs
et as aultres qui grant merveille en eurent. 20
Ossi eurent cil qui estoient dedens Haimbon, et ne
pooient apenser ne trop imaginer comment leur dame
avoit che aviset ne oset entreprendre. Mais il furent
toute le nuit en grant quisençon de çou que la
dame ne nulz de ses compagnons ne revenoit; si n'en 25
savoient que penser ne que aviser, et ce n'estoit point
trop grant merveille.
§ 167. A l'endemain, li signeur de France, qui
avoient perdu leurs tentes et leurs pourveances,
orent conseil qu'il se logeroient d'arbres et de foellies 30
plus priès de le ville, et qu'il se maintenroient plus
sagement. Si se alèrent logier à grant painne plus
priès de le ville, et disoient souvent ensi à chiaus de
le ville: «Alés, signeur, alés requerre vostre contesse.
Certes elle est perdue, vous ne le trouverés en
pièce.» Quant cil de le ville, gens d'armes et aultres, 5
oïrent telz parolles, il furent esbahi et eurent grant
paour que grans meschiés ne fust avenus à leur dame.
Si n'en savoient que croire, par tant que elle point
ne revenoit, ne n'en ooient nulles nouvelles. Si demorèrent
en tel paour par l'espasse de cinq jours. 10
Et la contesse, qui bien pensoit que ses gens estoient
à grant mesaise pour lui et en grant doubtance, se
pourcaça tant que elle eut bien cinq cens compagnons
(armés[ [387]) et bien montés. Puis se parti de Brait
entour le mienuit et se vint, droit au point que li solaus 15
se liève, à chevauçant à l'un des costés de l'host, et
fist ouvrir le porte et entra ens à grant joie et à grant
son de trompes et de nakaires: de quoi li hos des
François fu durement estourmie. Si se fissent tout
armer et coururent par devers le ville pour assallir, 20
et cil de dedens as fenestres pour le deffendre. Là
commença grans assaus et fors, qui dura jusques à
haute nonne. Et plus y perdirent li assallant que li
deffendant.
Environ heure de nonne, fisent li signeur cesser 25
d'assallir, car leurs gens se faisoient tuer et navrer
sans raison, et retraisent à leurs logeis. Si eurent
conseil et acord que messires Charles de Blois iroit
assegier (le) chastiel d'Auroy que li rois Artus fist
faire et fremer. Et iroient avoecques lui li dus de 30
Bourbon, li contes de Blois ses frères, et li mareschaus
de France messires Robers Bertrans, et messires
Hervis de Lyon et partie des Geneuois. Et messires
Loeis d'Espagne, li viscontes de Rohen et tous
li remanans des Geneuois et Espagnolz demorroient 5
devant Hembon. Et mandèrent douze grans engiens
qu'il avoient laissiés à Rennes, pour getter à le ville
et au chastiel de Hembon, car il veoient bien qu'il
ne le pooient gaegnier ne riens pourfiter à l'assallir;
si qu'il fisent deus hos: s'en demora li uns devant 10
Hembon, et li aultres en ala assegier chastiel d'Auroy
qui estoit assés priès de là; des quels nous parlerons
et nous soufferons un petit des aultres.
§ 168. Messires Charles de Blois se trest par devant
le chastiel d'Auroy, qui estoit assés priès de là, à tout 15
se compagnie, et se loga et toute son host environ.
Et y fist assallir et escarmucier, car chil del chastiel
estoient bien pourveu et bien garni de bonnes gens
d'armes, pour tel siège soustenir. Si ne se vorrent rendre,
ne laissier le service de la contesse, qui grans 20
biens leur avoit fais, pour obeir au dit monsigneur
Charle, pour ses prommesses. Dedens le forterèce avoit
deus cens compagnons aidables, uns et aultres, des
quelz estoient mestres et chapitainnes doi chevalier
dou pays, vaillant homme et hardi durement, messires 25
Henris de Pennefort et Oliviers de Pennefort
ses frères. A quatre liewes priès de ce chastiel siet la
bonne cité de Vennes, qui fermement se tenoit à le
contesse. Et en estoit messires Joffrois de Malatrait
chapitainne, gentilz homs et vaillans durement. D'autre 30
part sciet la bonne ville de Dignant en Bretagne,
qui adonc n'estoit fremée, fors de fossés et de palis.
Si en estoit chapitains de par le contesse uns durement
vaillans homs que on clamoit le chastellain de
Gingant, mais il estoit adonc assis dedens Hembon
avoech la contesse. Mais il avoit laissiet à Dignant 5
son hostel, ma dame sa femme et ses filles, et avoit
laissiet à chapitainne, en lieu de li, monsigneur Renault
son fil, vaillant baceler et hardi durement.
Entre ces deus bonnes villes siet uns très fors chastiaus
qui se tenoit adonc à monsigneur Charle de 10
Blois, et l'avoit fait garnir de gens d'armes et de saudoiiers,
qui tout estoient Bourgignon. Si en estoit
souverains et mestres uns bons escuiers assés jones
que on clamoit Gerart de Malain; et avoit avoecques
lui un hardi chevalier que on clamoit monsigneur 15
Pière Portebuef. Cil doi avoecques leurs compagnons
honnissoient et gastoient tout le pays de là entour,
et destraindoient si ouniement le cité de Vennes et
le bonne ville de Dinant, que nulles pourveances ne
marchandises ne pooient entrer ne venir, fors en 20
grant peril et sous grant aventure, car il chevauçoient
l'un jour par devers Vennes, et l'autre jour
par devers Dinant. Tant chevaucièrent ensi li dessus
dit Bourgegnon et leurs routes, que li jones bacelers
messires Renaulz de Gingant prist, par un embuscement 25
qu'il avoit establi, le dit Gerart de Malain à
toute se compagnie, qui estoient yaus vingt et cinq
compagnon, et rescoui jusques à quinze marcheans à
tout leur avoir qu'il avoient pris, et les emmenoient
par devers leur garnison que on claime Rocheperiot.
Mais li jones bacelers messires Renaulz de Gingant les 30
conquist tous, par son sens et par sa proèce, et les
en mena tous (en Dynant[ [388]) en prison, dont tous li
pays d'entour eut grant joie. Et en fu durement li
dis messires Renaulz loés et prisiés.
Si me tairai un petit à parler de ces gens de Vennes,
de Dinant et de Roceperiot, et revenrai à la 5
contesse de Montfort, qui estoit assise dedens Haimbon,
et à monsigneur Loeis d'Espagne qui tenoit
le siège par devant et avoit si debrisié et defroissié
le ville et le fremeté, par les engiens, que cil de
dedens se commencièrent à esmaiier et avoir volenté 10
de faire acord, car il ne veoient nul secours venir,
ne n'en entendoient nouvelles. Dont il avint que
li evesques messires Guis de Lyon, qui estoit (oncles[ [389])
monsigneur Hervi de Lyon, par qui pourcach et conseil
li contes de Montfort avoit estet pris, si com 15
on disoit, dedens le cité de Nantes, parla un jour au
dit monsigneur Hervi son (neveu,) sus assegurance, et
par lonch temps ensamble, d'unes coses et d'aultres;
et tant que li dis evesques devoit pourcacier acord à
ses compagnons, par quoi li ville de Hembon seroit 20
rendue à monsigneur Charle de Blois. Et li dis messires
Hervis, d'autre part, devoit pourcacier que cil
de dedens seroient apaisiés envers monsigneur Charle,
quittes et lieges, et ne perderoient riens dou
leur. Ensi se departi cilz parlemens. Li dis evesques 25
rentra en le ville pour parler as aultres signeurs. La
contesse se doubta tantost de mauvais pourcach; si
pria à ces signeurs de Bretagne, pour l'amour de
Dieu, qu'il ne fesissent nulle defaute, car elle avoit
esperance en Nostre Signeur que elle aroit grant secours
dedens trois jours. Mais li dis evesques parla
tant et moustra tant de raisons à ces signeurs de
Bretagne qu'i(l) les mist en grant effroi celle nuit. A
l'endemain, il recommença et dist tant de raisons, 5
d'unes et d'autres, qu'il estoient tout de son acord
ou assés priès. Et jà estoit li dis messires Hervis venus
assés priès de le ville pour (la) prendre et par
leur acord, quant la contesse qui regardoit aval le mer,
par une fenestre del chastiel, commença à criier et à 10
faire grant joie; et disoit tant comme elle pooit: «Je
voi venir le secours que j'ai tant desiré!» deus fois
le dist. Cescuns de le ville courut tantost, qui mieulz
pot, as fenestres et as crestiaus des murs pour veoir
que c'estoit. Et veirent clerement grant fuison de 15
naves, petites et grandes, bien batillies, venir par
devers Hembon. Dont cescuns fu durement reconfortés,
car bien tenoient que c'estoit messires Amauris
de Cliçon qui amenoit ce secours d'Engleterre,
dont vous avés par chà devant oy parler, qui par 20
soixante jours avoient eu vent contraire sur le
mer.
§ 169. Quant li chastellains de Gingant messires
Yves de Tigueri, messires Gallerans de Landreniaulz
et li aultre chevalier veirent ce secours venir, 25
il disent à l'evesque qu'il pooit bien contremender
son parlement, car point consilliet n'estoient de
faire ce qu'il leur exhortoit. Li dis evesques messires
Guis de Lyon en fu durement courouciés et
dist: «Signeur, dont se departira nostre compagnie, 30
car vous demorrés deça par devers ma dame, et je
m'en irai par delà par devers celui qui plus grant
droit y a, ce me samble.» Lors se parti li dis evesques
de Hembon, et deffia la dame et tous ses aidans,
et s'en ala renoncier au dit monsigneur Hervi et dist
la besongne ensi comme elle se portoit. Li dis messires 5
Hervis fu durement courouciés. Si fist tantost
drecier les plus grans engiens qu'il avoient, au plus
priès del chastiel que on peut, et commanda que
on ne cessast de getter par jours ne par nuis;
puis se parti de là. Si en mena son (oncle[ [390]) le dit 10
evesque à monsigneur Loeis d'Espagne qui le rechut
à bon gré et liement. Ossi fist messires Charles de
Blois, quant il fu à lui venus. La comtesse fist à lie
chière apparillier salles, cambres et hostelz, pour herbergier
aisiement ces signeurs d'Engleterre qui là venoient, 15
et envoia encontre yaus moult noblement.
Quant il furent venus et descendus, elle meismes
vint contre yaus à grant reverense. Et se elle les
festia et regratia grandement, che ne fait point à
esmervillier, car elle avoit bien mestier de leur 20
venue, si com vous avés oy. Si en fist adonc et de
puis ossi tout quanque elle en peut faire. Et les en
mena tous, chevaliers et escuiers, ens ou chastiel
herbergier, jusques adonc qu'il seroient herbegiet en
le ville à leur aise; et leur donna l'endemain à disner 25
moult grandement. Toute la nuit ne cessèrent li
engien de getter, ne l'endemain ossi.
Quant ce vint après disner que la dame eut festiiet
ces signeurs, messires Gautiers de Mauni, qui estoit
mestres et souverains des Englès venus avoec lui, appella 30
d'une part monsigneur Yvon de Tigueri et li
demanda de l'estat de chiaus de le ville et de leurs
couvenans et de chiaus de l'host ossi. Puis regarda
et dist qu'il avoit grant volenté d'aler abatre ce grant
engien, qui si priès leur estoit assis et qui si grant anoi 5
leur faisoit, mès que on le volsist sievir. Messires Yves
de Tigueri dist que il ne l'en faurroit mies à ce(ste)
première envaye. Ensi dist li sires de Landreniaus.
Adonc s'ala tantost armer li gentilz sires de Mauni.
Ossi fisent tout si compagnon quant il le sceurent, et 10
ossi tout li chevalier breton et li escuier qui laiens
estoient. Puis issirent hors paisievlement par le porte,
et fisent aler avoech yaus trois cens archiers. Tant
alèrent traiant li arcier qu'il fisent fuir en voies ceulz
qui gardoient ce grant engien. Et les gens d'armes qui 15
venoient après ces arciers en occisent aucuns, et abatirent
ce grant engien, et le detaillièrent tout par
pièces. Puis coururent de randon jusques as tentes
et as logeis, et boutèrent le feu dedens. Si tuèrent et
navrèrent pluiseurs de leurs ennemis, ançois que li 20
host fust estourmis; et puis se retraisent bellement
arrière. Quant li hos fu estourmis et armés, il vinrent
acourant apriès yaus, comme gens tous foursenés.
Et quant messires Gautiers de Mauni vey ces
gens acourir et estourmir en demenant grans hus et 25
grant cris, il dist tout haut: «Jamais ne soie jou
salués de ma chière amie, se je rentre en chastiel ne
en forterèce, jusques adonc que jou arai l'un de ces
venans versé à terre, ou jou y serai versés!» Lors se
retourna il, le glave ou poing, par devers les ennemis. 30
Ossi fisent li doi frère de Leindehale, li Haze de
Braibant, messires Yves de Tigueri, messires Galerans
de Landreniaus et pluiseur aultre compagnon,
et brocièrent à premiers venans. Si en fisent pluiseurs
verser, les gambes contremont. Ossi en y eut
des leurs versés.
Là commença uns très fors hustins, car tout dis 5
venoient avant cil de l'host. Si monteplioit leurs
effors, par quoi il convenoit les Englès et les Bretons
retraire tout bellement par devers leur forterèce.
Là peuist on veoir d'une part et d'autre belles
envayes, belles rescousses, biaus fais d'armes et des 10
belles proèces grant fuison. Sour tous les aultres
le faisoit bien et en avoit le los et le huée li gentilz
chevaliers, messires Gautiers de Mauni. Et ossi
moult vassaument s'i maintinrent tout si compagnon,
et s'i combatirent très bien. Quant il veirent 15
que tamps fu de retraire, si se retraisent bellement et
sagement jusques à leurs fossés, et là rendirent il estal
jusques à tant que leurs gens furent entret à sauveté.
Mais saciés que li aultre arcier, qui point n'avoient
esté à abatre les engiens, estoient issu de le ville et 20
rengiés sus les fossés, et traioient si fortement qu'il
fisent tous chiaus de l'host reculer, qui eurent grant
fuison d'ommes et de chevaus mors et navrés. Quant
cil de l'host veirent que leurs gens estoient au bersail
et qu'il perdoient sans riens conquester, il fisent 25
leur gens retraire à leurs logeis. Et quant il furent tout
retrait, cil de le ville se retraisent ossi, cescuns à son
hostel. Qui adonc veist la contesse descendre dou
chastiel à grant chière, et baisier monsigneur Gautier
de Mauni et ses compagnons, les uns apriès les aultres, 30
deus fois ou trois, bien peuist dire que c'estoit
une vaillans dame.
§ 170. A l'endemain, messires Loeis d'Espagne appella
le visconte de Rohem, l'evesque de Lyon, monsigneur
Hervi de Lyon et le mestre des Geneuois, pour
avoir avis et conseil qu'il feroient et comment il se
maintenroient, car il veoient le ville de Hembon si 5
forte et le secours qui venus y estoit, meismement
les arciés qui tous les desconfisoient. Par quoi, il
perdoient le tamps pour noient, et aleuoient à
demorer là, et ne veoient tour ne voie par quoi il
y peuissent riens conquester. Si se accordèrent tout à 10
çou que il se deslogeroient à l'endemain et se trairoient
par devers le chastiel d'Auroy, là où messires
Charles de Blois estoit à siège fait, et li aultre signeur
de France. L'endemain, bien matin, il deffisent leurs
logeis et se traisent celle part, si com ordonné l'avoient. 15
Chil de le ville fisent grans hus apriès yaus,
quant il les veirent deslogiet. Et aucun issirent après
yaus pour aventurer, mais il furent racaciet arrière,
et perdirent de leurs compagnons, ançois qu'il peuissent
estre retrait à le ville. 20
Quant messires Loeis d'Espagne et toute sa carge
de gens d'armes furent venu en l'ost monsigneur
Charles de Blois, il li conta le raison pour quoi il
avoit laissiet le siège de devant Hembon. Adonc ordonnèrent
il entre yaus, par grant deliberation, que 25
li dis messires Loeis et cil qui estoient venu avoech
li iroient assegier le bonne ville de Dinant qui n'estoit
fremée fors que d'yawe et de palis. Ensi demora
la ville de Hembon en pais une grant pièce,
et fu reforcie et rafrescie moult durement. Li dis 30
messires Loeis s'en ala adonc à tout son host assegier
Dinant. Ensi qu'il s'en aloit, il passa assés
priès d'un viés chastiel que on clamoit Conquest. Et
en estoit chastellains, de par le contesse, uns chevaliers
de Lombardie, bons guerriières et hardis, qui
s'appeloit messires Mansion, et avoit pluiseurs saudoiiers
avoech li. Quant li dis messires Loeis entendi 5
que li chastiaus estoit de l'accord le contesse, il fist
traire son host celle part et assallir le chastiel fortement.
Chil dedens se deffendirent si bien que li assaus
dura jusques à le nuit, et se loga li hos là endroit.
L'endemain, il fist l'assaut recommencier. Li assallant 10
approcièrent si priès des murs qu'il y fissent un
grant trau, car li fosset n'estoient mies moult parfont.
Si entrèrent ens par force et misent à mort tous
chiaus dou chastiel, exceptet le chevalier qu'il prisent
à prisonnier; et y establirent un aultre chastelain 15
bon et seur et soixante compagnons avoec li, pour
garder le chastiel. Puis s'en parti li dis messires Loeis
et s'en ala assegier le bonne ville de Dinant.
La contesse de Monfort et messires Gautiers de
Mauni entendirent ces nouvelles que messires Loeis 20
d'Espagne et toute son host estoit arrestés par devant
le chastiel de Conquest. Si appella messires
Gautiers tous les compagnons saudoiiers, et leur dist
que ce seroit trop noble aventure pour yaus tous,
se il pooient deslogier le dit chastiel et desconfire le 25
dit monsigneur Loeis et toute son host, et que onques
si grant honneur n'avint à gens d'armes qu'il
leur avenroient. Tout li compagnon s'i acordèrent et
se partirent l'endemain au matin de Haimbon, et s'en
alèrent celle part de si grant volenté que petit en demora 30
en le ville. Tant chevaucièrent qu'il vinrent environ
nonne au chastiel de Conquest, et trouvèrent
qu'il avoit esté conquis par force le jour devant, et
cil de dedens tout occis, excepté le chevalier monsigneur
Mansion qui le gardoit. Et l'avoient li François
repourveu et rafresci de nouvelle gent. Quant messires
Gautiers entendi çou, et que messires Loeis estoit 5
alés assegier le ville de Dinant, il en eut grant
doel, pour tant qu'il ne se pooit combatre à lui. Si
dist à ses compagnons qu'il ne se partiroit de là, si
saroit quelz gens il avoit ou chastiel, et comment il
avoit estet perdus. Si se apparillièrent il et si compagnon, 10
pour assallir le chastiel, et montèrent tout
targiet contremont. Quant li Espagnol qui dedens estoient
les veirent en tel manière venir, il se deffendirent
tant qu'il peurent. Et cil de dehors les assallirent
si fortement et les tinrent si priès de traire qu'il 15
approcièrent les murs, maugré chiaus dou chastiel,
et trouvèrent le trau del mur, par quoi il avoient le
jour devant gaegniet le chastiel. Si entrèrent ens par
ce trau meismes, et tuèrent tous les Espagnolz, excepté
dix que aucun chevalier prisent à merci. Puis 20
se retraisent li Englès et li Breton par devers Hembon,
car il ne l'osoient durement eslongier; et laissièrent le
chastiel de Conquest tout seul et sans garde, car il
veirent bien que il ne faisoit mies à tenir.
§ 171. Or revenrai à monsigneur Loeis d'Espagne 25
qui fist logier son host tout au tour de la ville de
Dinant en Bretagne, et fist tantost faire petits batiaus
et nacelles, pour assallir le ville de toutes pars, par
terre et par yawe. Quant li bourgois de le ville veirent
chou, et bien savoient que lor ville n'estoit fremée 30
fors que de palis, il eurent paour, grans et petis,
de perdre corps et avoir. Si se accordèrent communement
qu'il se renderoient, salves leurs corps et leur
avoir, si qu'il fisent au quart jour que li hos fu venus
là, maugré leur chapitainne monsigneur Renault de
Ginghant et le tuèrent (tout en my le marchiet[ [391]), pour 5
tant qu'il ne s'i voloit acorder. Quant messires Loeis
d'Espagne eut esté en le ville de Dignant par deux
jours, et ot pris le feaulté des bourgois, il leur donna
pour chapitainne celui Gerard de Malain, escuier, que
il trouva laiens prisonnier, et monsigneur Pière Portebuef 10
avoech lui. Puis s'en ala à tout son host par devers
une grosse ville seans sus le flun de le mer, que
on claime Garlande, et le assega par terre. Et trouva
assés priès grant fuison de naves et de vaissiaus plainnes
de vins que marcheant avoient là amenet de 15
Poito et de Le Rocelle pour vendre. Si euren tantost
vendut li marchant leurs vins, et furent mal paiiet.
Et puis fist li dis messires Loeis prendre toutes ces
naves, et ens monter gens d'armes et partie des Espagnols
et des Geneuois. Puis fist l'endemain assallir le 20
ville par terre et par mer, qui ne se pot longement
deffendre; ains fu assés tost gaegnie par force, et
tantost toute robée, et tout mis à l'espée, femmes et
hommes et enfans, et cinq eglises arses et violées:
dont messires Loeis fu durement courouciés. Si fist 25
tantost pour chou pendre vingt et quatre de chiaus
qui chou avoient fait. Là eut gaegniet très grant tresor,
si ques cescuns en eut tant qu'il en peut porter, car
la ville estoit durement grande et rice et marceande.
Quant celle grosse ville, qui Garlande estoit appellée, 30
fu ensi gaegnie et robée et essillie, il ne sceurent
où aler plus avant pour gaegnier. Si se mist li dis
messires Loeis en ces vaissiaus qu'il avait trouvés, sus
mer, en le compagnie de monsigneur Othon Doriie
et de Toudou et de aucuns Geneuois et Espagnolz, 5
pour aler aucune part, pour aventurer sus le marine.
Et li viscontes de Roem, li evesques de Lyon, messires
Hervis, ses niés, et tout li aultre s'en revinrent
en l'ost monsigneur Charle de Blois, qui encores seoit
devant le chastiel d'Auroy. Et trouvèrent grant fuison 10
de signeurs et de chevaliers de France, qui nouvellement
estoient là venus, telz que monsigneur Loeis
de Poitiers conte de Valence, le conte d'Auçoirre,
le conte de Portiien, le conte de Joni, le conte de
Boulongne et pluiseurs aultres, dont li rois Phelippes 15
les y avoit envoiiés pour reconforter son neveu; et
aucun y estoient venu de leur volenté, pour venir
veoir et servir monsigneur Charle de Blois. Et encores
n'estoit li fors chastiaus d'Auroy gaegniés. Mais
chil de dedens estoient si près menet et apresset de 20
famine qu'il avoient mengiet par huit jours tous
leurs chevaus; et ne les voloit on prendre à merci,
s'il ne se rendoient simplement. Quant il veirent
que morir les couvenoit, il issirent hors couvertement
par nuit, et se misent en le volenté de Dieu, 25
et passèrent tout parmi l'ost, à l'un des costés. Aucun
en furent perceu et tuet. Mais messires Henris de
Pennefort et messires Oliviers ses frères et pluiseur
aultre se sauvèrent par un bosket qui là estoit, et en
alèrent droit à Hembon devers le contesse et les 30
compagnons, chevaliers englès et bretons, qui les
rechurent liement.
Ensi reconquist messires Charles de Blois le fort
chastiel d'Auroi, et par affamer ceulx qui le gardoient,
là où il avoit sis par l'espasse de dix sepmainnes
et plus. Si le fist reffaire et rappareillier
et bien garnir de gens d'armes et de toutes pourveances; 5
et puis s'en ala à tout son ost assegier
le cité de Vennes, dont messires Joffrois de Malatrait
estoit chapitains, et se loga tout au tour. A
l'endemain, aucun compagnon breton et saudoiier,
qui gisoient en une ville que on claime Plaremiel, 10
issirent hors et se misent en aventure de gaegnier.
Si vinrent estourmir l'ost monsigneur Charle, et se
ferirent à l'un des corons secretement; mais il furent
enclos quant li hos fu estourmis, et perdirent de
leurs gens grossement. Li aultre s'en fuirent et furent 15
sievi jusques assés priès de Plaremiel, qui estoit
assés priès de Vennes. Quant cil de l'host qui estoient
armet furent revenu de le cace, il alèrent de ce
retour meismes assallir le ville de Vennes fortement
et radement, et gaegnièrent par force les bailles jusques 20
à le porte de le cité. Là eut très fort assaut, et
pluiseurs mors et navrés d'une part et d'autre, et
dura jusques à le nuit. Adonc fu acordé uns respis
qui devoit durer l'endemain tout le jour, pour les
bourgois consillier, s'il se vorroient rendre ou non. 25
A lendemain, il furent si consilliet qu'il se rendirent,
maugret monsigneur Joffroi de Malatret leur chapitainne.
Et quant il vei chou, il se mist hors de le
cité desconnuement, endementrues que on parlementoit,
et s'en ala par devers Hembon. Et li parlemens 30
se fist ensi, que messires Charles de Blois et
tout li signeur entrèrent en le cité, et prisent le
feaulté des bourgois, et se reposèrent en le cité par
cinq jours. Puis s'en partirent et alèrent assegier une
aultre forterèce et bonne cité que on claime Craais.
Or lairai à parler un petit d'yaus, et retourrai à
monsigneur Loeis d'Espagne qui s'estoit mis en mer, 5
ensi que vous avés oy ci dessus.
§ 172. Saciés que, quant messires Loeis d'Espagne
fu montés, au port de Garlande, sus mer, il et se
compagnie alèrent tant nagant par mer qu'il arrivèrent
en le Bretagne bretonnant, au port de Camperli 10
et assés priès de Camper Corentin et de Saint Mahieu
de Fine Poterne; et issirent des naves, et alèrent ardoir
et rober tout le pays. Et trouvèrent si grant
avoir que merveilles seroit dou raconter; si le raportoient
tout en leurs naves, et puis aloient d'autre 15
part rober, et ne trouvoient qui leur deffendesist.
Quant messires Gautiers de Mauni et messires Amauris
de Cliçon sceurent les nouvelles de monsigneur
Loeis d'Espagne et de ses compagnons, il eurent conseil
qu'il iroient celle part. Puis le descouvrirent à 20
monsigneur Yvon de Trigri, au chastelain de Gingant,
au signeur de Landreniaus, à monsigneur Guillaume
de Quadudal, as deus frères de Pennefort, et à tous
les chevaliers qui là estoient dedens Hembon, qui
tout s'i acordèrent de bonne volenté. Lors se misent 25
tout en leurs vaissiaus, et prisent trois mille arciers
avoecques yaus, et ne cessèrent de nagier jusques à
tant qu'il vinrent droit au port, là où les naves monsigneur
Loeis estoient ancrées. Si entrèrent dedans,
et tuèrent tous chiaus qui les naves gardoient. Et 30
trouvèrent ens si grant avoir qu'il s'en esmervillièrent
durement, que li Geneuois et li Espagnol avoient
là dedens aportet. Puis se misent à terre, et veirent
en pluiseurs lieus villes et maisons ardoir. Si se partirent
en trois batailles, par grant sens, pour plus tost
trouver leurs ennemis, et laissièrent trois cens arciers 5
pour garder leur navie et l'avoir qu'il avoient gaegniet;
puis se misent à le voie par devers les fumières
par pluiseurs chemins.
Ces nouvelles vinrent à monsigneur Loeis d'Espagne
que li Englès estoient arrivet efforciement et le queroient. 10
Si rassambla toutes ses gens, et se mist au retour
par devers ses naves, pour entrer dedens. Ensi
qu'il s'en revenoit, tout cil dou pays le poursievoient,
hommes et femmes qui avoient perdu lor avoir; et il
se hastoit tant qu'il pooit. Si encontra l'une des trois 15
batailles, et vey bien que combatre le couvenoit. Se
se mist tantost en bon couvenant, car il estoit hardis
chevaliers et confortés durement. Et fist là aucuns
chevaliers nouviaus, et especialment un sien neveut
que on appelloit Aufons. Si se ferirent li dis messires 20
Loeis d'Espagne et ses gens en ceste première bataille
si radement qu'il en ruèrent tamaint par terre;
et euist esté tantost toute nettement desconfite et
sans remède, se n'euissent esté les aultres deus batailles
qui y sourvinrent, par le cri et le hu qu'il 25
avoient oy des gens dou pays. Lors commença li
hustins à renforcer, et li arcier si fort à traire que
Geneuois et Espagnol furent desconfit et priès que
tout mort et tuet à grant meschief, car cil dou
pays qui les sievoient à bourlès et à pikes y sourvinrent, 30
qui les partuèrent tous, et rescouoient ce qu'il
pooient de leur perte: si ques à grant meschief li
dis messires Loeis se parti de le bataille, durement
navrés en pluiseurs lius, et s'en afui par devers ses
naves, tous desconfis. Et ne ramena de bien sis mille
hommes qu'il avoit avoech lui plus hault de trois
cens; et y laissa mort son neveu que moult amoit, 5
monsigneur Aufons d'Espagne, dont il estoit en coer
et fu puissedi moult destrois, mais amender ne le peut.
Quant il fu venus à ses naves, il cuida ens entrer,
mais il les trouva si bien gardées qu'il ne
peut ens entrer. Si se mist en un vaissiel que on 10
claime lique, à grant meschief et à grant haste, à tout
ce de gens qu'il avoit d'escapés, et se mist à nagier
fortement en voies. Quant cil chevalier d'Engleterre
et de Bretagne dessus nommet eurent desconfis leurs
ennemis, et il perçurent que li dis messires Loeis 15
s'en estoit partis et alés par devers les vaissiaus, il se
misent tout à aler après lui tant qu'il purent, et
laissièrent les gens del pays couvenir del remanant
et yaus vengier, et reprendre partie de chou que on
leur avoit robet. Quant il furent venu à leurs vaissiaus, 20
il trouvèrent que li dis messires Loeis estoit
entrés en une lique qu'il avoit trouvet, et s'en aloit
fuiant tant qu'il pooit. Il entrèrent tantost ens ès
plus appareilliés vaissiaus qu'il trouvèrent là, et nagièrent
tant qu'il purent apriès le dit monsigneur 25
Loeis, car il leur estoit avis qu'il n'avoient riens fait,
se li dis messires Loeis leur escapoit. Il eurent bon
vent si com à souhet, et le veoient toutdis nagier
devant yaus si fortement qu'il ne le pooient raconsievir.
Tant nagièrent à force de bras li maronnier 30
monsigneur Loys qu'il parvinrent à un port que on
claime le port de Gredo. Là descendi li dis messires
Loeis et cil qui escapet estoient avoecques lui, et entrèrent
en le ville de Gredo. Il ne furent mies gramment
arresté en le ditte ville, quant il oïrent dire que li
Englès estoient arrivé, et qu'il descendoient pour yaus
combatre. Adonc se hasta li dis messires Loeis, qui 5
ne se vei meis à pareçon contre yaus; et monta sour
petis chevaus qu'il emprunta en le ville, et s'en ala
droit par devers le cité de Rennes qui estoit assés
priès de là. Et montèrent ossi ses gens, qui peurent
recouvrer de chevaus; et qui ne peurent, il se partirent 10
tout à pied, sievans leurs mestres. Si en y eut
pluiseurs des lassés et des mal montés ratains et raconsievis,
qui eurent mal finet quant il cheirent ens
ès mains de leurs ennemis. Toutes fois, li dis messires
Loeis d'Espagne se sauva, et ne le peurent li 15
Englès raconsievir, et s'en vint à petite compagnie
en le cité de Rennes.
Et li Englès et li Breton s'en retournèrent et vinrent
à Gredo, et là se reposèrent celle nuit. L'endemain,
il se remisent en chemin par mer, pour revenir 20
à Hembon par devers le contesse leur dame,
mais il eurent vent contraire. Si leur couvint prendre
terre à trois liewes priès de le ville de Dinant;
puis se misent au chemin par terre, ensi qu'il peurent,
et gastèrent le pays entours Dinant. Et prendoient 25
chevaus telz que cescuns pooit trouver, li
uns à selle, li aultres sans selle, et alèrent tant
qu'il vinrent une nuit assés priès de Roceperiot.
Quant il furent là venu, messires Gautiers de Mauni
dist certainement à ses compagnons: «Signeur, jou 30
iroie volentiers assallir à ce fort chastiel, se jou
avoie compagnie, com travilliés que je soie, pour
assaiier se nous y porions riens conquester.» Li
aultre chevalier respondirent tuit: «Sire, alés y
hardiement, nous vous sievrons jusques à le mort.»
Adonc se misent tout à monter contremont le montagne,
tous apparilliés d'assallir. A ce point estoit laiens 5
ycilz escuiers que on clamoit Gerard de Malain, com
chastelains, qui avoit esté prisonniers à Dignant, si
com vous avés oy, li quelz fist armer apertement toutes
ses gens et traire as garites et as deffenses; et ne se
mist point derrière, mais vint o toutes ses gens pour 10
deffendre le chastiel. Là ot un fort assaut, dur et perilleus,
et y eut pluiseurs chevaliers et escuiers navrés,
entre les quelz messires Jehans li Boutilliers et
messires Mahieus de Frenai furent durement bleciet;
et tant qu'il les couvint raporter aval et mettre 15
gesir en un pré avoecques les autres navrés.
§ 173. Cilz Gerars de Malain avoit un frère, hardi
escuier et conforté durement, que on clamoit Renier
de Malain, et estoit chastelains d'un aultre petit fort
que on appelloit Fauet, qui siet à mains d'une liewe 20
priès de Roceperiot. Quant cilz Reniers entendi que
Breton et Englès assalloient son frère, il fist armer
de ses compagnons jusques à quarante. Si issi hors
et chevauça devers Roceperiot, pour aventurer et
pour veoir se il poroit en aucune manière son frère 25
valoir ne aidier. Se li avint si bien qu'il sourvint
sour ces chevaliers et escuiers navrés et sour leur
mesnie, qui gisoient desous le chastiel en un pré. Si
leur courut seure et prist les deux chevaliers et les
escuiers navrés, et les en fist porter et emmener par 30
devers Fauet sa garnison en prison, ensi bleciet qu'il
estoient. Aucun de leur mesnie s'en afuirent à monsigneur
Gautier de Mauni, à monsigneur Amauri de
Cliçon et as autres chevaliers qui estoient durement
ententieu d'assallir, et leur disent l'aventure comment
on emmenoit ces chevaliers et escuiers par devers 5
Fauet en prison, et comment il avoient estet pris.
Quant li chevalier entendirent ces nouvelles, il furent
trop durement courouciet, et fisent cesser l'assaut,
et se misent à l'aler, tant qu'il peurent, qui
mieulz mieulz, par devers Fauet, pour raconsievir, se 10
ilz peuissent, chiaus qui emmenoient ces prisons. Mais
il ne se peurent tant haster que li dis Reniers de Malain
ne fust ançois rentrés en son chastiel à tout ses
prisons, qu'il peuissent venir là. Quant il furent là
venu, li uns devant, li aultres après, il commencièrent 15
à assallir, si travilliet qu'il estoient; mais petit y fisent
adonc, car li dis Reniers et si compagnon se deffendoient
vassaument. Et jà estoit tart, et tuit estoient
travilliet durement. Si eurent conseil qu'il se logeroient
et se reposeroient celle nuit, pour mieus assallir 20
à l'endemain.
§ 174. Gerars de Malain sceut, tantost que cil signeur
se furent parti de là, le biau fet d'armes que
ses frères Reniers avoit fait pour lui secourre; si en
eut grant joie. Et sceut que cil signeur estoient pour 25
çou trais par devant Fauet et le conquerroient, s'il
pooient. Si se apensa que il feroit ossi biel service à
son frère, se il pooit, que ses frères li avoit fait. Si
monta tout par nuit sour son cheval et vint, un petit
devant le jour, à Dinant, et fist tant qu'il parla tantost 30
à monsigneur Pière Portebuef, son bon compagnon,
qui estoit chapitainne et souverains de Dinant avoech
lui, si com vous avés oy, et li conta l'aventure et
pour quoi il estoit là venus. Si eurent conseil que,
sitos que jours seroit, il assambleroit tous les bourgois
de le ville, et leur demoustreroit le besongne, et 5
les feroit armer, s'il pooit, pour aler dessegier le
chastiel de Fauet. Quant grans jours fu, et tout li
bourgois furent assamblé en le halle de le ville, Gerars
de Malain leur remoustra le besongne si bellement
que li bourgois et li saudoiier furent d'acord 10
d'yaus armer, et de partir tantost, et d'aler là où on
les vorroit mener; et fisent sonner la bancloke, et
s'armèrent toutes gens. Puis issirent hors et se misent
à le voie, tant qu'il peurent, par devers Fauet,
et estoient bien sis mille hommes, uns et autres. 15
Messires Gautiers de Mauni et li aultre signeur le
sceurent tantos par une espie. Si eurent conseil ensamble
pour regarder et aviser quel cose leur seroit
bon à faire: si ques, tout consideret le bien et le
mal, il se acordèrent à che que il se partiroient de 20
là et s'en retrairoient, ensi qu'il poroient, par devers
Hembon, car grans meschiés leur poroit avenir, s'il
demoroient longement là. Car, se cil de Dinant leur
venoient d'une part, et li hos monsigneur Charle et
des signeurs de France d'autre, il seroient enclos. Si 25
seroient tout pris ou mors, à le volenté de leurs ennemis.
Si se acordèrent à che que leurs milleurs poins
estoit de laissier leurs compagnons en prison, que
tout perdre, jusques adonc qu'il le poroient amender.
Lors se partirent de là, et se misent à le voie pour 30
revenir à Hembon.
Ensi qu'il revenoient vers Hembon, il vinrent passant
par devant un chastiel que on claime Ghoy le
Forest, qui quinze jours devant estoit rendus à monsigneur
Charle de Blois. Et l'avoit li dis monsigneur
Charle livret pour garder à monsigneur Hervi
de Lyon et à monsigneur Gui de Ghoy, qui en devant 5
le tenoit. Li quel doy chevalier n'estoient point
laiens, quant cil signeur englès et breton vinrent
là passant; ains estoient en l'ost monsigneur Charle,
avoecques les signeurs de France, par devant le
ville de Craais qu'il avoient assegiet. Quant messires 10
Gautiers de Mauni vei le chastiel de Ghoy le
Forest qui estoit merveilleusement fors, il dist à ces
signeurs et chevaliers de Bretagne, qui estoient avoecques
lui, qu'il n'iroit plus avant ne se partiroit de là,
com travilliés qu'il fust, se aroit assallit à ce fort 15
chastiel, et aroit veu le couvenant de chiaus qui estoient
dedens. Si commanda tantost as arciers que
cescuns le sievist, et à ses compagnons ossi. Puis
prist se targe à son col et monta contremont jusques
as bailles et as fossés dou chastiel, et tout li aultre 20
Breton et Englès le sievirent. Lors commencièrent
fortement à assallir, et cil de dedens fortement à
yaus deffendre, comment qu'il n'euissent point leur
chapitainne. Là eut très fort assaut et grant fuison
de bien faisans dedens et dehors, et dura longement 25
jusques à basses vespres. Et cilz bons chevaliers messires
Gautiers de Mauni semonnoit fortement les assallans,
et se mettoit toutdis au devant des aultres
ou plus grant peril. Et li arcier traioient si (ouniement[ [392])
que cil dou chastiel ne s'osoient moustrer se 30
petit non. Si fisent li dis messires Gautiers et si compagnon,
que li fosset furent rempli, à l'un des costés,
d'estrain et de bois, par quoi il parvinrent jusques
as murs, et pikièrent tant de grans maulz de fer, de
pik et de martiaus, que li murs fu trawés une toise 5
de large. Si entrèrent li dit Englès et Breton dedens
che chastiel par force, et tuèrent tous chiaus qu'il y
trouvèrent, et se logièrent là endroit. L'endemain, il
se misent au chemin, et alèrent tant en tel manière
qu'il vinrent à Hembon. Et d'autre part Gerars de 10
Malain, qui estoit à Dinant venus querre le secours,
et qui l'en menoit par devers Fauet, esploita tant
avoecques chiaus qu'il en menoit, qu'il parvinrent à
Fauet, et trouvèrent que li Englès et li Breton s'en
estoient parti. Si issi Reniers de Malain contre yaus 15
et les rechut liement; et se logièrent là ens ès prés
tant qu'il eurent disnet, et puis s'en retournèrent à
Dinant.
§ 175. Quant la contesse de Montfort sceut nouvelles
de le revenue des dessus dis Englès et Bretons, 20
si en fu grandement resjoie. Si ala contre yaus et les
festia liement, et baisa et acola cescun de grant coer.
Et avoit fait apparillier ens ou chastiel pour yaus
mieulz festiier, et donna à disner moult noblement à
tous les chevaliers et escuiers de renom; et leur demanda 25
moult ententievement de leurs aventures,
comment que elle en seuist jà grant partie. Cescuns
compta che qu'il en savoit, et des bienfaisans che
que cescuns en avoit veu. Là endroit furent ramenteues
maintes proèces, pluiseurs travaus, maint grant
fait d'armes et perilleus, et maintes hardies emprises 30
faites par chiaus qui là furent; (ce pèvent et doivent
savoir ceulx qui ont[ [393]) esté souvent en armes, et les
doit on tenir et reputer pour preus. Mais sus tous
en portoit le huée et le chapelet messires Gautiers
de Mauni. 5
A ce point que cil signeur englès et breton furent
revenu à Hembon y messires Charles de Blois avoit
reconquis le bonne cité de Vennes, et avoit assegiet
le bonne (ville[ [394]) que on claime Craais. Et
l'avoit durement astrainte, par quoi elle ne se pooit 10
longement tenir sans avoir secours. Par coi la contesse
de Montfort et messires Gautiers de Mauni envoiièrent
tantost au roy Edowart pour segnefiier à
lui comment messires Charles de Blois et li aultre
signeur de France et leurs aidans avoient reconquis 15
les cités, Rennes, Vennes et les aultres bonnes villes
et chastiaus de Bretagne, et qu'il conquerroient tout
le remanant, s'il ne les venoit secourir temprement.
Chil message se departirent de Hembon, et s'en alèrent
en Engleterre, tant qu'il peurent. Et arivèrent en 20
Cornuaille, et enquisent et demandèrent là dou roy
où il le trouveroient. Il leur fu dit qu'il estoit à Windesore.
Si chevaucièrent celle part à grant esploit.
Or nous soufferons nous un petit à parler de ces
messagiers, et retournerons à monsigneur Charle de 25
Blois et à chiaus de son costé qui avoient assegiet le
ville de Craais; et tant le constraindirent, par assaus
et par engiens, qu'il ne se peurent plus tenir et se
rendirent à monsigneur Charle, salve leurs biens et
leur avoir, li quelz dis messires Charles les prist à
merci. Et cil de Craais li jurèrent feaulté et hommage,
et le recogneurent à signeur. Si y mist li dis
messires Charles nouviaus officiers qui li jurèrent
loyaulté à tenir, et leur delivra un bon chevalier à 5
chapitainne en qui moult il se confioit. Et sejournèrent
là li dit signeur pour yaus et leurs gens rafreschir,
bien quinze jours. Là en dedens eurent il
conseil et avis qu'il se trairoient par devant le ville
de Hembon. 10
§ 176. Adonc se departirent li dessus dit signeur,
baron et chevalier de France, de Craais, et se traisent
moult arreement devant le forte ville de Hembon,
qui durement estoit renforcie et bien ravitaillie et
pourveue de toute artillerie. Et si le assegièrent tout 15
au tour, si avant comme assegier le peurent.
Le quatrime jour apriès que cil signeur s'i furent
mis et trait à siège, y vint messires Loeis d'Espagne qui
s'estoit tenus en le cité de Rennes bien six sepmainnes,
et là fait curer et medeciner de ses plaies. Si le 20
veirent tout li signeur moult volentiers et le reçurent
à grant joie, car il estoit moult honnerés et amés
entre yaus, et tenus pour très bon homme d'armes
et vaillant chevalier. Et telz estoit il vraiement. Et
ossi il y avoit bien cause qu'il le festiaissent, car il 25
ne l'avoient veu puis la bataille dessus ditte. La
compagnie des signeurs de France estoit grandement
montepliie, et acroissoit tous les jours. Car grant
fuison de signeurs de France et de chevaliers revenoient
de jour en jour dou roy d'Espagne, qui guerrioit 30
adonc au roy de Grenate et as Sarrasins: si
ques, quant il passoient par Poito et il ooient nouvelles
des guerres qui estoient en Bretagne, il s'en
aloient celle part.
Li dis messires Charles avoit fait drecier quinze
ou seize grans engiens qui gettoient grandes pières 5
as murs de Hembon et à le ville. Mais cil de dedens
n'i acontoient nient gramment, car il estoient fort
paveschiet et garitet à l'encontre. Et venoient à chiés
de fois as murs et as crestiaus, et les frotoient et
passoient de leurs caperons par despit. Et puis 10
crioient, quanqu'il pooient, en disant: «Alés, alés
requerre et raporter vos compagnons qui se reposent
au camp de Camperli!» De quoi, pour ces
parolles, messires Loeis d'Espagne et li Geneuois
avoient grant ireur et grant despit. 15
§ 177. Un jour vint li dis messires Loeis d'Espagne
en l'entente monsigneur Charle de Blois et li
demanda un don, present fuison de grans signeurs
de France qui là estoient, en guerredon de tous les
services que fais li avoit. Li dis messires Charles ne 20
savoit mies quel don il voloit demander, car, se il
le seuist, jamais ne li euist acordé; se li ottria legierement,
pour tant que il se sentoit moult tenus à
lui. Quant li dons fu ottriiés, messires Loeis dist:
«Monsigneur, grant mercis. Je vous pri donc et requier 25
que vous faites ci venir tantost les deus chevaliers
qui sont en vostre prison en Fauet, monsigneur
Jehan le Boutillier et monsigneur Mahieu de Frenai,
et le(s) me donnés pour faire me volentet: c'est li
dons que je vous demande. Il m'ont cachiet, desconfit 30
et navret et ont tuet monsigneur Aufons, mon
neveut, que je tant amoie. Si ne m'en sçai aultrement
vengier que je leur ferai les testes coper, par devant
leurs compagnons qui laiens sont enfremet.» Li dis
messires Charles fu tous esbahis, quant il oy monsigneur
Loeis ensi parler. Si li dist courtoisement: 5
«Certes, sire, les prisons vous deliverai je moult volentiers,
puisque demandés les avés. Mais ce seroit
cruautés et peu d'onneur pour vous et grans blasmes
pour nous tous, se vous faisiés de deus si vaillans
hommes que cil sont, che que dit avés, et nous seroit 10
à tous jours reprouvet. Et aroient nostre ennemi
bien cause des nostres faire ensi, quant tenir les poront,
et nous ne savons que à venir nous est de jour
en jour. Pour quoi, chiers sires et biaus cousins, si
vous voelliés mieulz aviser.» Messires Loeis d'Espagne 15
respondi et dist briefment qu'il n'en feroit
aultrement, se tout li signeur del monde en prioient:
«Et se vous ne me tenés couvent, saciés que je me
partirai de ci, et ne vous servirai ne amerai tant que
je vive.» 20
Messires Charles vei bien et perçut que c'estoit
acertes: si n'osa couroucier plus avant le dit monsigneur
Loeis; ains envoia tantos certains messages
au chastellain de Fauet, pour les dessus dis
chevaliers amener en son host. Ensi que commandé 25
fu, ensi fu fait. Li doi chevalier furent amenet un
jour assés matin en le tente monsigneur Charle de
Blois. Quant messires Loeis d'Espagne les sceut
venus, il les ala tantost ve(o)ir. Ossi fisent pluiseur des
signeurs et des chevaliers qui les seurent venus. 30
Quant li dis messires Loeis les vit, il leur dist:
«Ha! signeur chevalier, vous m'avés bleciet del
corps et ostet de vie mon chier neveu que je tant
amoie. Si convient que vostre vie vous soit ossi
(ostée[ [395]). De chou ne vous poet nuls garandir. Si
vous poés confesser, s'il vous plest, et priier merci à
Nostre Signeur, car vos daarrains jours est venus.» Li 5
doi chevalier furent durement abaubit de ces parolles,
ce fu bien raisons, et disent qu'il ne pooient
croire que vaillans hommes ne gens d'armes deuissent
faire ne consentir tèle cruaulté que de mettre à
mort chevaliers (pris[ [396]) en fais d'armes, pour guerres 10
de signeurs; et se fait estoit par oultrage, aultre gent
pluiseur, chevalier et escuier, le poront bien comparer
en semblable cas. Li aultre signeur, qui là estoient
et ooient ces parolles, en avoient grant pité.
Mais, pour priière ne pour pluiseurs bonnes raisons 15
que il peuissent faire ne moustrer au dit monsigneur
Loeis, il ne le peurent oster de son pourpos qu'il ne
convenist que li doi dessus dit chevalier ne fuissent
decolet apriès disner, tant estoit li dis messires Loeis
courouciés et aïrés sur yaus. 20
§ 178. Toutes les parolles, demandes et responses,
qui premiers furent dittes entre monsigneur Charle
et le dit monsigneur Loeis à l'ocquison de ces deus
chevaliers, furent tantost sceues à monsigneur Gautier
de Mauni et à monsigneur Amauri de Cliçon, par 25
espies qui toutdis aloient couvertement de l'une
host en l'autre. Ossi furent toutes ces parolles daarrainnement
dittes, quant li doi chevalier furent amenet
en le tente monsigneur Charle. Et quant messires
Gautiers de Mauni et messires Amauris de
Cliçon oïrent ces nouvelles et entendirent que c'estoit
acertes, il en eurent grant pité. Si appellèrent
aucuns de leurs compagnons et leur remoustrèrent 5
le meschief des deux chevaliers leurs compagnons,
pour avoir conseil qu'il en poroient faire. Puis commencièrent
à penser, li uns (chà[ [397]) et li aultres là, et n'en
savoient qu'aviser. Au daarrain, commença à parler li
preus chevaliers messires Gautiers de Mauni et dist: 10
«Signeur compagnon, ce seroit grans honneurs pour
nous, se nous poyons ces deus chevaliers sauver.
Et, se nous nos metons en aventure dou faire, et se
falissiens, si nous en saroit li rois Edowars, nos sires,
grant gré. Ossi feroient tout preudomme qui en 15
oroient parler, quant nous en arions fait nostre
pooir. Si vous en dirai mon avis, se vous avés talent
de l'entreprendre. Car il me samble que on doit
bien le corps aventurer, pour les vies de deus vaillans
chevaliers sauver. Jou ay visé, se il vous plaist, 20
que nous nos irons armer, et nous partirons en deus
pars, dont li une des pars istera maintenant, ensi
que on disnera, par ceste porte; et si en iront li
compagnon rengier et moustrer sus ces fossés, pour
estourmir l'ost et pour escarmucier. Bien croi que 25
tout cil de l'host acourront tantost celle part. Vous,
messires Amauris, en serés chapitainne, s'il vous
plest, et arés avoecques vous mille bons arciers,
pour les sourvenans detriier et faire reculer. Et je
prenderai cent de nos campagnons et cinq cens arciers, 30
et isterons par celle posterne d'autre part couvertement,
et venrons par derrière ferir en lors logeis
que nous trouverons vuides. Jou ay moult bien
avoecques mi tèle gent, qui scèvent bien le voie as
tentes monsigneur Charle, là où li doi chevalier sont. 5
Si me trairai celle part, et je vous creanch que jou
et mi compagnon ferons nostre pooir dou delivrer,
et les ramenrons à sauveté, s'il plest à Dieu.»
Cilz consaulz et avis plaisi à tous; et se alèrent armer
et apparillier incontinent. Et se parti droit sus 10
l'eure dou disner messires Amauris de Cliçon à trois
cens armeures de fier et mille arciers, (et fist ouvrir[ [398])
le souverainne porte de le ville de Hembon, dont li
chemins aloit droit en l'ost. Si coururent li Englès
et li Breton, qui à cheval estoient, jusques en l'ost, 15
en demenant grans cris et grans hus. Et commencièrent
à reverser et à abatre tentes et trés, et à tuer
et decoper gens où il les trouvoient. Li hos qui fu
toute effraée se commença à estourmir. Et se armèrent
toutes manières de gens au plus tost qu'il peurent, 20
et se traisent devers les Englès et Bretons qui
les recueilloient vistement. Là eut dure escarmuce et
forte, et maint homme reversé d'un lés et d'autre.
Quant messires Amauris de Cliçon vei que li hos
s'estourmissoit, et que priès estoient tout armé et 25
trait sus les camps, il retraist ses gens tout bellement,
et tout en combatant, jusques devant les bailles de le
ville. Adonc s'arrestèrent il là tout quoi. Et li arcier
estoient tout rengié sus le chemin, d'un lés et d'autre,
qui traioient saiettes à pooir; et Geneuois retraioient 30
ossi efforciement contre yaus. Là commença
li hustins grans et fors; et y acoururent cil de l'host
que onques nulz n'i demora, fors li varlet.
Endementrues, messires Gautiers de Mauni et se
route issirent par une posterne couvertement, et vinrent 5
par derrière l'ost ens ès tentez et ens ès logeis des
signeurs de France. Onques ne trouvèrent homme qui
leur veast, car tout estoient à l'escarmuce devant les
fossés. Et s'en vint li dis messires Gautiers de Mauni
tout droit, car bien avoit qui le menoit en le tente 10
monsigneur Charle de Blois. Et trouva les deus chevaliers,
monsigneur Hubert de Frenai et monsigneur
Jehan le Boutillier, qui n'estoient mies à leur aise;
mais il le furent si tost qu'il veirent monsigneur
Gautier et se route, ce fu bien raisons. Si furent 15
tantost montés sus bons coursiers que on leur avoit
amenés. Si se partirent et furent ensi rescous, et
rentrèrent dedens Hembon par le posterne meismes
par où il estoient issu. Et vint la contesse de Montfort
contre yaus, qui les rechut à grant joie. 20
§ 179. Encores se combatoient li Englès et li Breton
qui estoient devant les barrières et ensonnioient,
de fait avisé, chiaus de l'host tant que li doy chevalier
fuissent rescous, qui jà l'estoient. Et en vinrent
les nouvelles as signeurs de France qui se tenoient à 25
l'escarmuce. Et leur fu dit: «Signeur, signeur, vous
gardés mal vos prisonniers; jà les ont rescous cil de
Hembon et remis dedens leur forterèce.» Quant
messires Loeis d'Espagne, qui là estoit à l'assaut, entendi
chou, si fu durement courouciés, et se tint 30
ensi que pour tous deceus. Et demanda quel part li
Englès et li Breton estoient, qui rescous les avoient.
On li respondi qu'il estoient jà ou priès retrait en
leur garnison. Dont se retrest messires Loeis d'Espagne
vers les logeis tous mautalentis, et laissa la
bataille, si com par anoy. Ossi se commencièrent 5
à retraire toutes aultres manières de gens. En che
retret furent pris doi chevalier breton de le partie le
contesse, qui trop s'avancièrent: che furent li sires
de Landreniaus et li chastellains de Ginghant, dont
messires Charles de Blois eut grant joie. Depuis que 10
cil de Hembon furent retrait, et cil de l'host ossi,
menèrent li Englès grant joie et grant reviel de leurs
deux chevaliers qu'il ravoient, et en loèrent grandement
monseigneur Gautier de Mauni; et disent bien
que par son sens et se hardie entrepresure il avoient 20
été rescous. Ensi se portèrent il d'une part et d'autre.
Celle meisme nuit, furent en le tente monsigneur
Charle de Blois tant preeciet et si bien li chevalier
breton dessus nommet, qu'il se tournèrent de le partie
monsigneur Charle, et li fisent feaulté et hommage,
et relenquirent la contesse qui maint bien lor
avoit fait et pluiseurs dons donnés. De quoi on parla
moult et murmura sus leur afaire dedens le ville de
Hembon.
Trois jours apriès ceste avenue, tout cil signeur de 25
France, qui là estoient au siège par devant Hembon,
se assemblèrent en le tente monsigneur Charle de
Blois, pour avoir conseil qu'il feroient, et comment il
se maintenroient de ce jour en avant. Et bien lor
besongnoit d'avoir bon conseil, car il veoient bien que 30
li ville et li chastiaus de Hembon estoient si fort
qu'il n'estoient mies pour gaegnier, tant avoit dedens
de bonnes gens d'armes qui moult petit les doubtoient,
ensi qu'il estoit apparut; et leur venoient tous
les jours pourveances et vitailles par le mer. D'autre
part, li pays d'entour estoient si gastet qu'il ne savoient
mies où aler fourer. Et si leur estoit li yvier 5
proçains, par quoi il ne pooient là longement demorer:
si ques, tous ces poins considerés, il s'acordèrent
tout communalment qu'il se partiroient de là.
Et consillièrent en bonne foy à monseigneur Charle
de Blois qu'il mesist par toutes les cités, les bonnes 10
villes et les forterèces qu'il avoit conquises, bonnes
garnisons et fortes, et si vaillans chapitains qu'il se
peuist affiier en leur garde; par quoi li ennemi ne les
peuissent reconquerre; et se ossi aucuns vaillans homs
se voloit entremettre de prendre et de donner une 15
triewe jusques à la Pentecouste, il s'i acordast legierement.
§ 180. A ce conseil se tinrent tout cil qui là estoient,
car c'estoit entre le Saint Remi et le Toussains,
l'an de grasce mil trois cens quarante deux, que li 20
yviers approçoit. Si se partirent tout cil de l'host,
signeur et aultre; si s'en rala cescuns en se contrée.
Et li dis messires Charle de Blois s'en ala droit par
devers le ville de Craais à tout ces barons et nobles
signeurs de Bretagne, qu'il avoit là endroit de se 25
partie; si retint avoech li pluiseurs signeurs et chevaliers
de France pour lui aidier à consillier. Quant
il fu venus à Craais, entrues qu'il entendoit à ordener
de ses besongnes et de ses garnisons, il avint que
uns riches bourgois et grans marcheans, qui estoit 30
de le ville que on claime Jugon, fu encontrés de son
mareschal monseigneur Robert de Biaumanoir, et fu
pris et amenés à Craais par devant monsigneur
Charle de Blois. Chilz bourgois faisoit toutes les
pourveances madame la contesse de Montfort à Jugon
et aultre part, et estoit moult amés et creus en le 5
ville de Jugon qui est moult fortement fremée et sciet
très noblement. Ossi fait li chastiaus, qui est biaus et
fors, et de le partie le contesse dessus ditte. Et en
estoit chastelains adonc, de par la dame, uns chevaliers
moult gentilz homs que on clamoit monseigneur 10
Gerard de Rocefort.
Chilz bourgois, qui ensi fut pris, eult moult grant
paour de morir; si pria que on le laissast passer par
raençon. Messires Charles, briefment à parler, le fist
tant examiner et enquerre de unes causes et d'autres, 15
qu'il encouvenença de rendre et trahir le forte ville
de Jugon. Et se fist fors de livrer l'une des portes par
nuit à certainne heure, car il estoit tant creus en le
ville qu'il en gardoit les clés; et pour chou mieulz
assegurer, il en mist son fil en hostage. Et li dis messires 20
Charles l'en devoit et avoit prommis à donner
cinq cens livrées de terre hiretablement. Cilz jours
vint; les portes furent ouvertes à mienuit. Messires
Charles et ses gens entrèrent en le ville de Jugon à
celle heure, à grant poissance. Li gette dou chastiel 25
s'en perchut; si commença à criier: «As armes, (as)
armes! Trahi! Trahi!» Li bourgois, qui de ce ne se
donnoient garde, se commencièrent à estourmir. Et
quant il veirent leur ville perdue, il se mirent au
fuir par devers le chastiel par tropiaus. Et li bourgois, 30
qui trahis les avoit, se mist à fui(r), par couvreture,
avoecques yaus. Quant li jours fu venus, messires
Charles et ses gens entrèrent ens ès maisons des
bourgois pour herbergier, et prisent ce qu'il trouvèrent.
Et quant messires Charles de Blois vei le chastiel
si fort et si emplit de bourgois, il dist qu'il ne s'en
partiroit de là jusques adonc qu'il aroit le chastiel à 5
se volenté. Li chastelains et li bourgois de le ville
perçurent bien tantost que cilz bourgois les avoit
trahis; si le prisent et le pendirent tantost as crestiaus
et as murs dou chastiel.
Et pour ce ne s'en partirent mies messires Charles 10
et ses gens, mais s'ordonnèrent et appareillièrent pour
assallir fortement et durement. Quant cil qui dedens
le chastiel se tenoient, veirent que messires Charles
ne se partiroit point ensi jusques adonc qu'il aroit le
chastiel, ensi qu'il avoit dit, et sentoient qu'il n'avoient 15
mies pourveances assés pour yaus tenir plus
hault de dix jours, il s'acordèrent à ce qu'il se renderoient.
Si en commencièrent à trettier; et se porta
trettiés entre yaus et monsigneur Charle qu'il se rendirent
quittement et purement, salve leurs corps et 20
leurs biens qui demoret leur estoient. Et fisent feauté
et hommage à monsigneur Charle de Blois, et le recogneurent
à signeur, et devinrent tout si homme.
Ensi eut messires Charles le bonne ville et le fort
chastiel de Jugon, et en fist une bonne garnison, et 25
y laissa monsigneur Gerard de Rocefort à chapitainne,
et le rafreschi d'autres gens d'armes et de
pourveances. De ces nouvelles furent la contesse de
Montfort et cil de sa partie tout courouciet, mais
amender ne le porent; se leur couvint porter leur 30
anoi.
Endementrues que ces coses avinrent, s'ensonniièrent
aucun preudomme de Bretagne de parlementer
une triewe entre le dit monsigneur Charle et
la contesse, la quèle s'i acorda legierement. Et ossi
fisent tout si aidant, car li rois d'Engleterre leur
avoit ensi mandet par les messages que la ditte contesse 5
et messires Gautiers de Mauni y avoient envoiiés.
Et tantost que ces triewes furent affremées, la
contesse se mist en mer en instance de ce que pour
arriver en Engleterre, ensi que elle fist, et pour parler
au roy englès et li remoustrer toutes ses besongnes. 10
Or me tairai atant de le contesse de Montfort,
si parleray dou roy Edowart.
FIN DU SECOND VOLUME.
VARIANTES.