SUPPLÉMENT AUX VARIANTES.


Le texte que nous publions ci-après comme supplément aux variantes de ce volume, est fourni par les mss. A ou mss. de la première rédaction proprement dite[302]; il correspond à cette partie des mss. B ou mss. de la première rédaction revisée où Froissart raconte les événements compris entre les années 1350 et 1356, c’est-à-dire aux paragraphes [321] à [370] inclusivement. Ce texte n’est que la reproduction, parfois abrégée[303], le plus souvent littérale[304], des Grandes Chroniques de France, à tel point que le savant qui voudra donner un jour une édition critique de ce dernier ouvrage, devra comprendre cette partie des mss. A dans son travail de classification et de collation. Toutefois, comme le fragment emprunté aux Grandes Chroniques par les mss. A, qui sont au nombre de 40, est devenu en quelque sorte partie intégrante de ces manuscrits, comme il figure à ce titre dans les éditions de Vérard, de Sauvage, de Dacier, et même dans la première édition de Buchon, il a semblé indispensable de le reproduire, au moins comme supplément, dans une édition complète des Chroniques de Froissart.

§§ [321] à [370].—Mss. A[305]: En l’an mil trois cens cinquante, en l’entrée du mois d’aoust, se combati monseigneur Raoul de Caours et plusieurs autres chevaliers et escuiers jusques au nombre de six vingt hommes d’armes ou environ, contre le capitaine du roy d’Engleterre en Bretaigne appellé messire Thomas d’Augorne, anglois, devant un chastel appelé Auroy. Et fu le dit messire Thomas mort, et toutes ses gens jusques au nombre de cent hommes d’armes ou environ.

Item, au dit an trois cens cinquante, le dymenche vingt deuxième jour du dit mois d’aoust, le dit roy de France mourut à Nogent le Roy près de Coulons; et fu apporté à Nostre Dame de Paris. Le jeudi ensievant, fut enterré le corps à Saint Denis, au costé senestre du grant autel; et les entrailles en furent enterrées aus Jacobins de Paris; et le cuer fu enterré à Bourfontaine en Valois.

Item, ou dit an, le vingt sixième jour de septembre, un jour de dimenche, fu sacré à Reins le roy Jehan, ainsné filz du dit roy Phelippe. Et aussi fu couronnée le dit jour la royne Jehanne, femme au dit roy Jehan. Et là fist le dit roy chevaliers, c’est assavoir Charles son ainsné, dalphin de Vienne, Loys, son second filz, le conte d’Alençon, le comte d’Estampes, monseigneur Jehan d’Artoys, messire Phelippe, duc d’Orliens, frère du dit roy Jehan et duc de Bourgoingne, filz de la dite royne Jehanne de son premier mari, c’est assavoir de monseigneur Phelippe de Bourgoingne, le comte de Dampmartin et plusieurs autres. Et puis se parti le dit roy de la dite ville de Reins le lundi au soir et s’en retourna à Paris par Laon, par Soissons et par Senlis. Et entrèrent les diz roy et royne à Paris à très belle feste le dimanche dix septième jour d’octobre après ensievant après vespres; et dura la feste toute celle sepmaine. Et puis demora le roy à Paris à Neelle au Palais jusques près de la Saint Martin ensievant, et fist l’ordenance de son parlement.

Item, le mardi seizième jour de novembre après ensievant, Raoul, conte d’Eu et de Guines, conestable de France, qui nouvellement estoit venu d’Engleterre, de sa prison en laquelle il avoit esté depuis l’an quarante six qu’il avoit esté pris à Caen, fors tant qu’il avoit esté eslargi pour venir en France par plusieurs fois, fu pris en l’ostel de Neelle à Paris, là où le dit roy Jehan estoit, par le prevost de Paris, du commandement du roy; et ou dit hostel de Neelle fu tenu prisonnier jusques au jeudi ensievant dix huitième jour du dit mois de novembre. Et là, à heures de matines dont le vendredi adjourna, en la prison là où il estoit, fu decapité, presens le duc de Bourbon, le conte d’Armignac, le conte de Monfort, monseigneur Jehan de Boulongne, le seigneur de Revel et plusieurs autres chevaliers et autres qui, du commandement du roy, estoient là: lequel estoit au Palais. Et fu le dit connestable decapité pour très grans et mauvaises traisons qu’il avoit faites et commises contre le dit roy de France Jehan, lesquelles il confessa en la presence du duc d’Athènes et de plusieurs autres de son lignage. Et en fu le corps enterré aus Augustins de Paris hors du moustier, du commandement du dit roy, pour l’onneur des amis du dit connestable.

Item, ou mois de janvier après ensuiant, Charles de Espaigne, à qui le dit roy Jehan avoit donné la conté d’Angolesme, fu fait par celui roy connestable de France.

Item, le premier jour d’avril après ensuiant, se combati monseigneur Guy de Neelle, mareschal de France, en Xantonge à plusieurs Anglois et Gascons; et [fu[306]] le dit mareschal et sa compaignie desconfiz. Et y fu pris le dit mareschal, messire Guillaume son frère, messire Ernoul [d’Audrehen[307]] et plusieurs autres.

Item, le jour de Pasques flouries qui furent le dixième jour d’avril l’an mil trois cens cinquante, fu presenté à Gille Rigaut de Roici, qui avoit esté abbé de Saint Denis, et de nouvel avoit esté fait cardinal, le chappeau rouge, au Palais, à Paris, en la presence du dit roy Jehan, par les evesques de Laon et de Paris, et par mandement du pape fait à eulz par bulle: ce qui n’avoit point acoustumé à estre faiz autres foiz, mais fu par la prière du dit roy Jehan.

Item, en ycelui an mil trois cens cinquante un, ou moys de septembre, fu recouvrée des François la ville de Saint Jehan d’Angeli que les Anglois avoient tenue cinq ans ou environ; et fu rendue par les gens du roy anglois, pour ce qu’ilz n’avoient nulz vivres, et sans bataille aucune.

Item, en ycelui an mil trois cens cinquante un, ou mois d’octobre, fu publiée la confrairie de la Noble Maison de Saint Oin près de Paris par le dit roy Jehan. Et portoient ceulz qui en estoient chascun une estoille en son chaperon par devant [ou[308]] en son mantel.

Item, en ycelui an cinquante un, fu la plus grant chierté de toutes choses que homme qui vesquist lors eust onques veue, par tout le royaume de France, et par especial de grains; car un sextier de froment valoit à Paris par aucun temps en la dite année huit livres parisis, un sextier d’avoine soixante sous parisis, un sextier de pois huit, et les autres grains à la value.

Item, en ycelui an, ou dit mois d’octobre, le jour que la dite confrarie seist à Saint Oin, comme dit est, fu prise la ville de Guines des Anglois durans les trèves.

Item, en ycelui an, fu fait le mariage de monseigneur Charles d’Espaigne, lors connestable de France, auquel le dit roy Jehan avoit donné la conté d’Angolesme, et de la fille de monseigneur Charles de Blois duc de Bretaigne.

En l’an mil trois cens cinquante deux, la veille de la Nostre Dame en aoust, se combati monseigneur Guy de Neelle, seigneur d’Offemont, lors mareschal de France, en Bretaigne. Et fu le dit mareschal occis en la dite bataille, le sire de Briquebec, le chastellain de Beauvais et plusieurs autres nobles, tant du dit pais de Bretaigne comme d’autres marches du royaume de France.

Item, en ycelui an trois cens [cinquante deux[309]], le mardi quatrième jour de decembre, se dot combatre à Paris un duc d’Alemaigne appellé le duc de Bresvic contre le duc de Lencastre, pour paroles que le dit duc de Lencastre devoit avoir dittes du dit duc de Bresvic: dont il appella en la court du roy de France. Et vindrent le dit jour les deux ducs dessus nommez en champ touz armés pour combatre en unes lices qui pour celle cause furent faites ou Pré aus Clers, l’Alemant demandeur et l’Anglois deffendeur. Et jà soit ce que le dit Anglois fust ennemi du dit roy Jehan de France, et que par sauf conduit il fust venu soy combatre pour garder son honneur, toutesvoies le dit roy de France ne souffri pas qu’i[l] se combatissent. Mais depuis qu’ilz orent fait les seremens, et qu’ilz furent montés à cheval pour assembler, les glaives ès poings, le roy prist la besoingne sur lui et les mist à acort.

Item, en icelui an trois cens cinquante deux, le jeudi sixième jour de decembre, mourut le pape Clement VIe à Avignon, lequel estoit en l’onzième an de son pontificat.

Item, le mardi du dit mois de decembre, fu esleu en pape, environ heure de tierce, un cardinal limosin que l’on appeloit par son tiltre [de cardinal[310]] le cardinal d’Ostie; mais pour ce qu’il avoit esté evesque de Cleremont, l’en appelloit plus communement le cardinal de Clermont. Et fu appellé Innocent; et par son propre nom estoit appelé messire Estienne Aubert.

Item, l’an mil trois cens cinquante trois, le huitième jour de janvier, assés tost après le point du jour, monseigneur Charles, roy de Navarre, et conte d’Evreux, fist tuer en la ville de l’Aigle en Normendie, en une hostellerie, monseigneur Charles d’Espaigne, [lors[311]] connestable de France. Et fu le dit connestable tué en son lit par plusieurs gens d’armes que le dit roy de Navarre y envoia: lequel demora en une granche au dehors de la dite ville de l’Aigle jusques à ce que ceulz qui firent le dit fait retournèrent par devers lui. Et en sa compaignie estoient, si comme l’en disoit, messire Phelippe de Navarre son frère, messire Jehan conte de Harecourt, son frère messire Loys de Harecourt, messire Godeffroy de Harecourt leur oncle, et pluseurs chevaliers et autres de Normendie comme Navarrois et autres.

Et après se retraist le roy de Navarre et sa compaignie en la cité d’Evreux dont il estoit conte, et là se garni et enforça. Et avec lui se alièrent pluseurs nobles, par especial de Normendie, c’est assavoir les dessus nommés de Harecourt, le seigneur de Hambuie, messire Jehan Malet seigneur de Graavile, messire Amalry de Meulent et pluseurs autres.

Et assés tost après se transporta le dit roy de Navarre en sa ville de Mante, qui jà paravant avoit envoié lettres closes à pluseurs des bonnes villes du royaume de France et aussi à grant conseil du roy, par lesquelles il escripvoit qu’il avoit fait mettre à mort le dit connestable pour pluseurs grans meffais que le dit connestable lui avoit fais, et envoia le conte de Namur par devers le roy de France à Paris.

Et depuis le roy de France envoia en la dicte ville de Mante par devers le roy de Navarre pluseurs grans hommes, c’est assavoir messire Guy de Bouloingne cardinal, monseigneur Robert Le Coq evesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et pluseurs autres: lesquielx traitièrent avec le dit roy de Navarre [et] son conseil. Car jà soit ce que icelui roy eust fait mettre à mort le dit connestable, si comme dessus est dit, il ne lui souffisoit pas que le roy de France de qui il avoit espousé la fille lui pardonnast le dit fait, mais faisoit pluseurs requestes au dit roy de France son seigneur.

Et cuida l’en bien ou royaume de France que entre les deux rois dessus dis deust avoir grant guerre; car le dit roy de Navarre avoit fait grans aliances et grans semonces en diverses regions, et si garnissoit et enforçoit ses villes et chasteaulz. Finablement, après pluseurs traittiez, fu fait accort entre les deux roys dessus dis par certainnes manières dont aucuns des poins s’ensuient. C’est assavoir que le dit roy de France bailleroit au dit de Navarre vingt huit [mil] livres à tournois de terre, tant pour cause de certainne rente que ledit de Navarre prenoit sur le tresor à Paris comme pour autre terre que le dit roy de France lui devoit asseoir par certains traittiez faiz lonc temps avoit entre les deux predecesseurs des deux roys dessus dis pour cause de la conté de Champaigne, tant aussi pour cause de mariage du dit roy de Navarre qui avoit espousée la fille du dit roy de France: par lequel mariage lui avoit esté promise certainne quantité de terre, c’est assavoir douze mil livres à tournois. Pour lesquelles trente huit mille livres de terre le dit roy de Navarre veult avoir la conté de Beaumont le Rogier, la terre de Breteul en Normendie, de Conches et d’Orbec, la vicomté de Pont Audemer et le balliage de Costantin. Lesquelles choses lui furent accordées par le roy de France, jà soit ce que la dicte conté de Beaumont et les terres de Conches, de Bretueil et d’Orbec fussent à monseigneur Phelippe, frère du dit roy de France, qui estoit duc d’Orleans: auquel duc le dit roy bailla autres terres en recompensacion de ce.

Oultre couvint accorder au dit roy de Navarre, pour paix avoir, que les dessus dis de Harecourt et tous ses autres aliez entreroient en sa foy, se il leur plaisoit, de toutes leurs terres de Navarre, quelque part qu’elles fussent ou royaume de France; et en aroit le dit roy de Navarre les hommages, se ilz vouloient, autrement non. Oultre lui fu accordé que il tendroit toutes les dictes terres avec celles qu’il tenoit paravant en partie, et pourroit tenir eschiquier deux fois l’an, se il vouloit, aussi noblement comme le duc de Normendie. Encore lui fu accordé que le roy de France pardonrroit à tous ceulz qui avoient esté à mettre à mort le dit connestable, la mort d’icelui. Et ainsi le fist, et promist par son serement que jamais, pour occasion de ce, ne leur feroit ou feroit faire vilenie ou dommage. Et avec toutes ces choses ot encores le dit roy de Navarre une grant somme d’escus d’or du dit roy de France. Et avant ce que le dit roy de Navarre voulsist venir par devers le roy de France, il couvint que l’en lui envoiast par manière d’ostage le conte d’Anjou, second filz du dit roy de France.

Et après ce vint à Paris à grant foison de gens d’armes, le mardi quatrième jour de mars ou dit an trois cens cinquante trois, vint le dit de Navarre en parlement pour la mort du dit connestable, comme dit est, environ heure de prime, et descendi ou Palais. Et puis vint en la dicte chambre de parlement, en laquèle estoit le roy en siège et pluseurs de ses pers de France avec ses gens de parlement et pluseurs autres de son conseil, et si y estoit le dit cardinal de Bouloingne. Et en la presence de tous pria le dit roy de Navarre au roy que il lui voulsist pardonner le dit fait du dit connestable; car il avoit eue bonne cause et juste d’avoir fait ce qu’il avoit fait: laquelle il estoit prest de dire au roy lors ou autres fois, si comme il disoit. Et oultre dist lors et jura que il ne l’avoit fait en [contempt[312]] du roy ne de son office, et qu’il ne seroit de riens si courroucié comme d’estre en l’indignacion du roy.

Et ce fait monseigneur Jacques de Bourbon, connestables de France, du commandement du roy, mist la main au dit roy de Navarre; et puis si le fist l’en traire arrière. Et assés tost après Jehanne, ante, et la royne Blanche, seur du dit roy de Navarre, laquelle Jehanne avoit esté femme du roy Charles, et la dicte Blanche avoit esté femme du roy Phelippe derrenier trespassés, vindrent en la presence du roy, et lui firent la reverence, en eulz enclinant devant lui. Et adonc monseigneur Regnaut de Trie, dit Patroulart, se agenoulla devant le roy et lui dist tèles paroles en substance: «Mon très redoubté seigneur, veez cy mes dames la royne Jehanne, Blanche, qui ont entendu que monseigneur de Navarre est en vostre male grace, dont elles sont forment courrouciées. Et pour ce sont venues par devers vous et vous supplient que vous lui vueilliez pardonner vostre mautalent; et, se Dieu plaist, il se portera si bien envers vous que vous et tout le pueple de France vous en tenrés bien contens.»

Les dictes paroles dictes, les dis connestable et mareschalx alèrent querre le dit roy de Navarre et le firent venir de rechief devant le roy, lequel se mist ou milieu des dictes roynes. Et adonc le dit cardinal dist les paroles qui ensuient en substance: «Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveillier se le roy monseigneur s’est tenu pour mal content de vous pour le fait qui est avenu, lequel il ne convient jà que je le die; car vous l’avez si publié par vos lettres et autrement partout que chascun le scet. Car vous estes tant tenu à lui que vous ne le deussiés avoir fait: vous estes de son sanc si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et se avez espousée madame sa fille, et de tant avés plus mespris. Toutesvoies, pour l’amour de mes dames les roynes qui cy sont, qui moult affectueusement l’ent ont prié, et aussi pour ce qu’il tient que vous l’avés fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et de bonne voulenté.» Et lors les dictes roynes et le dit roy de Navarre, qui mist le genoul à terre, en [mercièrent[313]] le roy. Et encore dist lors le dit cardinal que aucun du lignage du roy ou autre ne se aventurast d’ores en avant de faire telz fais comme le dit roy de Navarre avoit fait; car vraiement s’il avenoit, et feust le filz du roy qui le feist du plus petit officier que le roy eust, si en feroit il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court se departi.

Item, le vendredi devant la mi quaresme après ensuivant vingt unième jour de mars, un chevalier banneret de basses marches, appellé messire Regnaut de Prissegny, seigneur de Marant près de la Rochelle, fu trainé et puis pendu ou gibet de Paris par le jugement de parlement et de pluseurs du grant conseil du roy.

Item, l’an mil trois cens cinquante quatre, environ le mois d’aoust, se reconsilièrent au roy de France les dis conte de Harecourt et monseigneur Loys son frère, et lui deurent moult reveler de choses, si comme l’en disoit; et par especial luy devoient reveler tout le traittié de la mort du dit monseigneur Charles d’Espaingne, jadis connestable de France, et par qui ce avoit esté.

Et assés tost après, c’est assavoir ou mois de septembre, se parti de Paris le dit cardinal de Bouloingne et s’en ala à Avignon. Et disoit l’en communement qu’il n’estoit point en la grace du roy, jà soit ce que paravant, bien par l’espace d’un an qu’il avoit demouré en France, il eust esté tous jours avec le roy si privé comme povoit estre d’autre.

Et en ce temps se departi messire Robert de Lorris, chambellan du roy, et se absenta tant hors du royaume de France comme autre part. Et disoit l’en communement que, se il ne se feust absenté, il eust villenie et dommage du corps; car le roy estoit courroucié et moult esmeu contre luy, mais la cause fu tenue si secrète que pou de gens la sceurent. Toutesvoies disoit l’en qu’il devoit avoir sceu la mort du dit connestable avant qu’il feust mis à mort, et qu’il devoit avoir revelé au dit roy de Navarre aucuns consaulz secrès du roy, et que toutes ces choses furent revelées au roy par les dis conte de Harecourt et messire Loys son frère.

Item, assés tost après, c’est assavoir environ le moys de novembre, l’an cinquante quatre dessus dit, le dit roy de Navarre se parti de Normendie et se ala latitant en divers lieus jusques en Avignon.

Item, en ycelui moys de novembre, partirent de Paris l’arcevesque de Rouen, chancellier de France, le duc de Bourbonnès et pluseurs autres, pour aler en Avignon. Et y alèrent le duc de Lencastre et pluseurs autres Anglois, pour traittier de paix devant le pape entre les roys de France et d’Engleterre.

Item, en ycelui mois de novembre, l’an dessus dit, parti le roy de Paris et ala en Normandie et fu jusques à Caen et fist prendre et mettre toutes les terres du dit roy de Navarre en sa main et instituer officiers de par luy et mettre gardes ès chasteaulz du dit roy de Navarre, excepté en six, c’est assavoir Evreux, le Pont Audemer, Cherebourc, Gavray, Avranches et Mortaing: lesquels ne lui furent pas rendus; car il avoit dedens Navarrois qui respondirent à ceulz que le roy y envoia que ilz ne les rendroient, fors au roy de Navarre leur seigneur qui les leur avoit bailliés en garde.

Item, ou moys de janvier ensuivant, vint à Paris le dit messire Robert de Lorris par sauf conduit qu’il ot du roy et demoura bien quinze jours à Paris avant qu’il eust assés de parler au roy. Et après y parla il, mais il ne fu pas reconsilié à plain; mais s’en retourna en Avignon par l’ordenance du conseil du roy pour estre aus traittiez avec les gens du roy. Et assés tost après, c’est assavoir vers la fin de fevrier ou dit an, vindrent nouvelles que les trèves, qui avoient esté prises entre les deux roys jusques en avril ensuivant, estoient esloingniées par le pape jusques à la Nativité Saint Jehan Baptiste, pour ce que le dit pape n’avoit peu trouver voie de paix à laquelle les dis tracteurs qui estoient en Avignon, tant pour l’un roy que pour l’autre, s’i voulsissent consentir. Et envoia le pape messages par devers les dis roys sur une autre voie de traittié que celle qui avoit esté pourpalée autres fois entre les dis tractteurs.

Item, en cel an mil trois cens cinquante quatre, ou moys de janvier, fist faire le roy de France florins de fin or appellés florins à l’aignel, pour ce que en la palle avoit un aignel, et estoient de cinquante deux ou marc. Et le roy en donnoit lors qui furent fais quarante huit pour un marc de fin or, et deffendi l’en le cours de tous autres florins.

Item, en ycelui an, du dit moys de janvier, vint à Paris messire Gauchier de Lor, chevalier, comme messoge du dit roy de Navare, car devers le roy et parla à luy, et finablement s’en retourna ou moys de fevrier ensuivant par devers le dit roy de Navarre et emporta lettres de saufconduit pour le dit roy de Navarre jusques en avril ensuivant.

Item, en ycelui an, le soir de karesme prenant qui fu le dix septième jour de fevrier, vindrent pluseurs Anglois près de la ville de Nantes en Bretaingne, et en entra par eschielles environ cinquante deux dedens le chastel et le pristrent. Mais messire Guy de Rochefort, qui en estoit capitainne et estoit en la dicte ville hors du dit chastel, fist tant par assault et effort que il le recouvra en la nuit meismes; et furent tous les dis cinquante deux Anglois que mors que pris.

Item, à Pasques ensuivant qui furent l’an mil trois cens cinquante cinq, le dit roy de France Jehan envoia en Normandie Charles dalphin de Viennès, son ainsné filz, son lieutenant, et y demoura tout l’esté. Et luy ottroièrent les gens du pais de Normandie deux mil hommes d’armes pour trois mois. Et ou mois d’aoust ensuivant ou dit [an] cinquante cinq, le dit roy de Navarre vint de Navarre et descendi ou chastiel de Cherebourc en Coustentin, et avec luy environ deux mil hommes, que uns que autres. Et furent pluseurs traittiés entre les gens du roy de France, duquel le dit roy de Navarre avoit espousé la fille, et le dit roy de Navarre. Et envoièrent par pluseurs fois de leurs gens l’un des dis roys par devers l’autre.

Et cuida [l’en[314]], telle fois fu, vers la fin du dit mois d’aoust, qu’ilz deussent avoir grant guerre l’un contre l’autre. Et les gens du dit roy de Navarre, qui estoient ou chasteau d’Evreux, du Pont Audemer, en faisoient bien semblant, car ilz tenoient et gardoient moult diligemment les dis chasteaulx, et pilloient le pais d’environ comme ennemis. Et en vint aucun ou chastel de Conches qui estoit en la main du roy, et le pristrent et garnirent de vivres et de gens. Et pluseurs autres choses firent les gens du dit roy de Navarre contre le roy de France et contre ses gens. Et finablement fu fait acort entre eulz. Et ala le dit roy de Navarre par devers le dit daulphin ou chastel du Val de Reul là où il estoit, environ le seizième ou dix huitième jour de septembre ensuivant; et de là le dit daulphin le mena à Paris devers le roy. Et le jeudi vingt quatrième jour du dit mois de septembre, vindrent à Paris devers le roy ou chastel du Louvre. Et là, en la presence de moult grant quantité de gens et des roynes Jehanne, ante, et Blanche, seur, du roy de Navarre, fist ycelui roy de Navarre la reverence au dit roy de France, et s’escusa par devers le roy de ce qu’il s’estoit parti du royaume de France. Et avec ce dit l’en lui avoit rapporté que aucuns le devoient avoir blasmé par devers le roy: si requist au roy qu’il luy voulsist nommer ceulz qui ce avoient fait. Et après jura moult forment que il n’avoit onques fait chose, après la mort du connestable, contre le roy que loyaulx homs ne peust et deust faire. Et noient moins requist au roy qu’i[l] luy voulsist tout pardonner, et le voulsist tenir en sa grace, et luy promist que il luy seroit bons et loyaulx, si comme filz doit estre à père et vassal à son seigneur. Et lors luy fist dire le roy par le duc d’Athènes que il luy pardonnoit tout de bon cuer.

Item, en ycelui an mil trois cens cinquante cinq, ala le prince de Galles, ainsné filz du roy d’Engleterre, en Gascoingne, ou moys d’octembre, et chevaucha jusques près de Thoulouse et puis passa la rivière de Garonne et ala à Carcassonne, et ardi le bourc; mais il ne pot forfaire à la cité, car elle fu deffendue. Et de là ala à Nerbonne, ardant et pillant le pais.

Item, ycelui an cinquante cinq, descendi le roy [d’Engleterre[315]] à Calais en la fin du mois d’octembre, et chevaucha jusques à Hedin, et rompi le parc et ardi les maisons qui estoient ou dit parc; mais il n’entra point ou chastel ne en la ville. Et le roy de France, qui avoit fait son mandement à Amiens, tantost qu’il ot oy nouvelles de la venue du dit Anglois, se parti de la dicte ville d’Amiens où il estoit, et les gens qui y estoient avec luy, pour aler contre les Anglois. Mais il ne l’osa attendre et s’en retourna à Calaiz, tantost qu’il oy nouvelles que le roy de France aloit vers luy, en ardant et pillant le pais par lequel il passoit. Si ala le roy de France après jusques à Saint Omer et luy manda par le mareschal [d’Odeneham[316]] et par pluseurs autres chevaliers, que il se combatroit au dit Anglois, se il vouloit, corps à corps ou pooir contre pooir, à quelque jour que il voudroit. Mais le dit Anglois refusa la bataille et s’en repassa la mer en Angleterre sans plus faire à celle fois, et le roy s’en retorna à Paris.

Item, en ycelui an cinquante cinq, ou mois de novembre, le prince de Gales, après ce qu’il ot couru le pais de Bordeaux jusques près de Thoulouse et de là jusques à Nerbonne, et ars, gasté et pillié tout environ, s’en retorna à Bordeaux à toute la pille et grant foison de prisonniers, sans ce qu’il trouvast qui aucune chose luy donnast à faire. Et toutes voies estoient ou paiz pour le roy de France le conte d’Armignac, lieutenant du roy en la Langue d’oc pour le temps, le conte de Foix, messire Jaques de Bourbon, conte de Pontieu et connestable de France et messire Jehan de Clermont, mareschal de France, à plus grant compaignie la moitié, si comme l’en disoit, que n’estoit le dit prince de Galles: si en parla l’en forment contre aucuns des dessus nommés qui là estoient pour le roy de France.

Item, en la Saint Andri, en ycelui an, furent assemblés à Paris, par le mandement du roy, les prelas, les chapitres, les barons et les bonnes villes du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa presence l’estat des guerres, le mercredi après la dicte Saint Andri, en la chambre de parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de Rouen et chancellier de France. Et leur requist le dit chancellier pour le roy qu’ilz eussent advis ensemble quel aide ilz pourroient faire au roy qui feust souffisant pour faire le fait de la guerre. Et pour ce qu’il avoit entendu que les subgiés du royaume se tenoient forment à grevez de la mutacion des monnoies, il offri à faire fort monnoye et durable, mais que l’en luy feist autre aide qui fust suffisant pour faire sa guerre. Lesquelz respondirent, c’est assavoir le clergié par la bouche de monseigneur Jehan de Craon, lors arcevesque de Reins, les nobles par la bouche du duc d’Athènes, et les bonnes villes par la bouche de Estienne Marcel, lors prevost des marchans à Paris, qu’ilz estoient tous prests de vivre, de mourir avec le roy et de mettre corps et avoir en son service, et [requistrent[317]] deliberacion de parler ensamble, laquelle leur fu octroyée.

Item, en ycelui an, le lundi veille de la Concepcion Nostre Dame, donna le roy la duchié de Normandie à Charles, son ainsné filz, daulphin de Viennes et conte de Poitiers. Et le lendemain jour de mardi et jour de la dicte feste, luy en fist le dit Charles homage en l’ostel maistre Martin de Merlo, chanoine de Paris, ou cloistre Nostre Dame.

Item, après la deliberacion eue des trois estas dessus dis, ilz respondirent au roy, en la dicte chambre de parlement, par les bouches des dessus nommés, que ilz luy feroient trente mil hommes d’armes par un an à leurs fraiz et despens: dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance pour paier les dis trente mil hommes d’armes, laquelle fu estimée à cinquante cens mille livres parisis, les trois estas dessus dis ordenèrent que l’en [leveroit[318]] sur toutes gens, de quelque estat qu’ilz fussent, gens d’eglise, nobles ou autres, imposicion de huit deniers parisis pour livre de toutes denrées, et que gabelle de sel courroit par le royaume de France. Mais pour ce que l’en ne povoit lors savoir se les dictes imposicions et gabelle souffisoient, il fu lors ordené que les trois estas dessus dis [retourneroient[319]] à Paris le premier jour de mars ensuivant pour [veoir[320]] l’estat des dictes imposicion et gabelle et sur ce ordonner, ou de autre aide faire pour avoir les dictes cinquante cens mille livres, ou de laissier courir les dictes imposicion et gabelle. Auquel premier jour de mars, les trois estas dessus dis retournèrent à Paris, exceptées pluseurs grosses villes de Picardie, les nobles et pluseurs autres villes de Normandie. Et virent ceulz qui y furent l’estat des dictes imposicion et gabelle; et tant pour ce qu’elles ne souffisoient pas pour avoir les dictes cinquante cens mille livres tournois, comme pour ce que pluseurs du royaume ne s’i vouloient accorder que les dittes imposicion et gabelle courussent en leur pais et ès villes là où ilz demouroient, [ordenèrent[321]] nouviau subside sur chascune personne en la manière qui s’ensuit: c’est assavoir que tout homme et personne, fust du sanc et lignage du roy, et autre clerc ou lay, religieux ou religieuse, exempt et non exempt, hospitaliers, chiefs d’eglises ou autres, eussent rentes ou revenues, office ou administracion; femmes vesves ou celles qui faisoient chiefs, enfans mariés et non mariés qui eussent aucune chose de par eulz, fussent en garde, bail, tutelle, cure, mainburnie ou administracion quelconques; monnoiers et tous autres, de quelque estat, auctorité ou privilège que ilz usassent ou eussent usé ou temps passé,—qui auroit vaillant cent livres de revenue et au[dessus], feust à vie ou à heritage, en gages à cause d’office, en pensions à vie ou à voulenté, feroit aide ou subside de quatre livres pour le fait des dictes guerres: de quarante livres de revenue et au dessus, quarante sous: de dix livres de revenue et au dessus, vingt sous. Et au dessoubs de dix livres, soient [enfans[322]] en mainburnie au dessus de quinze ans, laboureurs et ouvriers gaaingnans, qui n’eussent autre chose que de leur labourage, feroient aide de dix sous. Et se ilz avoient autre chose du leur, ilz feroient aide comme les autres serviteurs mercenaires ou alloiiés qui ne vivoient que de leur service; et qui gaaingnast cent sous par an ou plus [feroit] semblable aide et subside de dix sous, à prendre les sommes dessus dictes à parisis, ou pais de parisis, et à tournois, ou pais de tournois. Et se les dis serviteurs ne gaaingnoient cent sous ou au dessus, ilz n’aideroient de riens, se ilz n’avoient aucuns biens equippolens, ouquel cas ilz aideroient comme dessus. Et aussi n’aideroient de rien mendians ne moines ne cloistriers sans office ou administracion, ne enfans en mainburnie soubs l’aage de quinze ans qui n’eussent aucune chose comme dessus, ne nonnains qui n’eussent en revenue au dessus de dix livres, ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit et seroit compté ce que elles aroient de par elles avec ce que leurs maris avoient.

Et quant aus clercs et gens d’eglise, prelas, abbés, prieurs, chanoines, curez et autres comme dessus, qui avoient vaillant au dessus de cent livres en revenue, fuissent benefices de sainte eglise, en patrimoine ou en l’un avec l’autre, jusques à cinq mille livres, feraient aide de quatre livres pour le premiers cent livres, et pour chascunes autres cent livres jusques aus dictes cinq mille livres, quarante sous; et ne feroient de riens aide au dessus des dictes cinq mille livres ne aussi de leurs meubles; et les revenues de leurs benefices seroient prisés et estimés selonc le taux du disiesme, ne ne s’en pourraient franchir ne exempter par quelconques privilèges, ne que ilz feissent de leurs disiesmes, quant les disiesmes estoient ottroiés.

Et quant aus nobles et gens [des[323]] bonnes villes qui auroient vaillant au dessus de cent livres de revenue, les dis nobles feroient ayde jusques à cinq mille livres de revenue et noient oultre, pour chascun cent quarante [sous[324]], oultre les quatre livres pour les premiers cent livres; et les gens des bonnes villes, par semblable manière, jusques à mille livres de revenue tant seulement. Et quant aus meubles des nobles qui n’avoient pas cent livres de revenue, l’en extimeroit leurs meubles que ilz auraient jusques à la valeur de mille livres et non plus. Et des gens non nobles qui n’avoient pas quatre cens [livres[325]] de revenue, l’en extimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre mille livres, c’est assavoir cent livres de meubles pour dix livres de revenue; et de tant feroient ayde par la manière cy dessus devisée. Et se il avenoit que aucun noble n’eust vaillant tant seulement jusques à cent livres de revenue, ne en meuble purement jusques à mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement de revenue quatre cens livres, ne en meubles purement quatre mille livres, et ilz [eust] partie en revenue et partie en meubles, l’en regarderoit et extimeroit sa revenue et son meuble ensemble jusques à la somme de mille livres, quant aus nobles, et de quatre mille livres quant aus non nobles, et non plus.

Item, le samedi cinquième jour de mars, l’an mil trois cens cinquante cinq dessus dit, s’esmut une discencion en la ville d’Arras des menus contre les gros. Et tuèrent les menus le dit jour dix sept des plus nobles de la dicte ville, et le lundi ensuivant en tuèrent autres quatre, et pluseurs en bannirent qui n’estoient pas en la dicte ville. Et ainsi demourèrent les dis menus seigneurs et maistres d’icelle ville.

Item, le mardi cinquième jour d’avril ensuivant, fust le mardi après la miquaresme, le roy de France se parti à matin avant le jour de Meneville tout armé, accompaignié environ de cent lances, entre lesquelz estoient le conte d’Anjou son filz, le duc d’Orliens son frère, messire Jehan d’Artois conte d’Eu, messire Charles son frère, cousins germains du dit roy, le conte de Tanquarville, messire Ernoul [d’Odeneham[326]] mareschal de France et pluseurs autres jusques au nombre dessus dit. Et vint droit au chastel de Rouen par l’uis derrière, sans entrer en la ville, et trouva en la salle du dit chastel assiz au disner Charles son ainsné [fils[327]], duc de Normandie, Charles roy de Navarre, Jehan conte de Harecourt, les seigneurs de Preaux, de Graville et de Clère et de pluseurs autres. Et là fist le roy de France Jehan prendre les diz roy de Navarre, le conte de Harecourt, les seigneurs de Preaux, de Graville et de Clere, messire Lois et messire Guillaume de Harecourt, frères du dit conte, messire Forquet de Friquant, le seigneur de Tournebu, messire Maubue de Mainesmares, tous chevaliers, Colinet Doublet et Jehan de Bantalu, escuiers, et aucuns autres.

Et les fist mettre en prison en diverses chambres du dit chastel, pour ce que, depuis leur reconciliacion faite par le roy de la mort du dit connestable de France, le dit roy de Navarre avoit machiné et traittié pluseurs choses ou dommage, deshonneur et mal du roy et de son dit ainsné filz et de tout le roiaume. Et aussi le conte de Harecourt avoit dit au chastel du Val de Reul, où estoit faite assemblée pour ottroier estre faite aide au roy pour sa guerre en la duchié de Normandie, pluseurs injurieuses et orguilleuses paroles contre le roy, en destourbant de son pooir icelle aide estre acordée et mise à execucion, combien que le dit ainsné filz du roy, duc de Normandie, et le dit roy de Navarre l’eussent acordée au roy.

Et tantost après ala disner le dit roy de France. Et quant il ot disné, il et tous ses enfans son frère et ses diz cousins d’Artois et pluseurs des autres qui estoient venuz avec li, montèrent à cheval et alèrent en un champ derrière le dit chastel appellé le Champ du Pardon. Et là furent menez en deux charrètes par le commandement du roy les diz conte de Harecourt, le seigneur de Graville, monseigneur Maubue et Colinet Doublet; et là leur furent le dit jour les testes copées. Et puis furent tous quatre trainez jusques au gibet de Rouen et là furent pendus, et leurs testes mises sur le dit gibet. Et fu le dit roy de France present et aussi ses diz enfans et son frère à coper les dictes testes, et non pas au prendre. Et ce jour et lendemain jour de mercredi delivra le roy pluseurs autres qui avoient esté pris; et finablement ne demorèrent que trois: c’est assavoir le dit roy de Navarre, le dit Friquet et le dit Bantalu, lesquelz furent menez à Paris, c’est assavoir le dit roy de Navarre au Louvre, et les autres deux en Chastellet. Et depuis fut le dit roy de Navarre mis en Chastellet, et li furent bailliez aucuns du conseil du roy pour le garder. Et pour ce messire Phelippe de Navarre, frère du dit roy de Navarre, [fist garnir de gens et de vivres pluseurs des chasteaux que le dit roy de Navarre[328]] avoit en Normandie. Et jà soit ce que le roy de France mandast au dit messire Phelippe qu’i[l] li rendist les dis chasteaux, toutesvoies ne le vouloit il pas faire. Mais assemblèrent ilz et messire Godefroy de Harecourt, oncle du dit conte de Harecourt, pluseurs ennemis du roy; et les firent venir ou paiz de Costentin, lequel pais ilz tindrent contre le dit roy de France et ses gens.

Item, le mercredi vingt septième jour du dit moys d’avril, et fu le mercredi après Pasques qui furent l’an mil trois cens cinquante six, car Pasques furent lors le vingt quatrième jour d’avril, messire Ernoul [d’Odeneham], lors mareschal de France, ala en la ville d’Arras, et là, sagement et sans effort de gens d’armes, fist prendre pluseurs personnes jusques au nombre de cent et de plus de ceulz qui avoient mise la dicte ville en rebellion et murdri pluseurs des gros bourgois d’icelle ville, dont dessus est faite mencion. Et l’andemain jour de jeudi fist le dit mareschal copper les testes à vingt des dessus diz qu’il avoit fait prendre, ou marchié de la dicte ville, et les autres fist tenir en prison fermée jusques [ad ce que[329]] le roy ou li en eussent [ordené[330]] autrement. Et par ce fu mise la dicte ville en vraie obeissance du roy; et demorèrent paisiblement les bonnes gens en icelle, si comme ilz faisoient avant la dicte rebellion.

Item ou dit an cinquante six, en la fin du mois de juing, descendi le duc de Lencastre en Costantin et s’assembla avecques messire Phelippe de Navarre, qui s’estoit rendu ennemi du roy pour cause de la prise du roy de Navarre son frère qui encore estoit en prison. Et avecques le dit duc et messire Phelippe estoit messire Godefroy de Harecourt dessus nommé, oncle du conte de Harecourt qui avoit eue la teste copée à Rouen. Et se mistrent à chevauchier, et estoient environ quatre mille combatans; et chevauchièrent à Lisieux, au Bec, au Ponteaudemer, et raffreschirent le chastiel qui avoit esté assegié par l’espace de huit ou neuf sepmaines. Mais messire Robert de Hodetot, lors maistre des arbalestriers, qui avoit tenu le siège devant le chastel dessus dit, et en sa compaingnie pluseurs nobles et autres se partirent du dit siège, quant ilz sceurent la venue des dis duc messire Phelippe et messire Godefroy, et laissièrent les engins et l’artillerie qu’i[l] avoient; et ceulz du dit chastel pristrent tout et mistrent tout dedens le dit chastel. Et après chevauchièrent les diz duc et messire Phelippe et leur compaingnie jusques à Breteul, en pillant et robant les villes et le pais par ou ilz passoient, et raffreschirent le chastel. Et pour ce qu’ilz trouvèrent que la cité et le chastel d’Evreux avoient esté de nouvel renduz aus gens du roy, qui longuement [avoit[331]] esté assiegé devant, et avoit esté la dicte cité toute arse et l’eglise cathedral aussi pilliée et robée tant par les Navarrois qui rendirent le dit chastel, lequel fu rendu par composicion, comme par aucuns des gens du roy qui estoient au siège, les dis duc et messire Phelippe et leur compaignie alèrent à Vemeul ou Perche, et pristrent la ville et le chastel, et pillèrent et robèrent tout, [et] ardirent partie de la dicte ville.

Et le roy de France qui avoit fait sa semonce, tantost qu’il oy nouvelles du dit duc de Lencastre, aloit après à mout grant compaignie de gens d’armes et de gens de pié, et les suy jusques à Condé en alant droit vers la dicte ville de Verneul là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu au dit Condé, il oy nouvelles que les dis duc et messire Phelippe s’estoient partis celuy jour de la dicte ville de Verneul et s’en aloient vers la ville de l’Egle. Et les suivy le roy jusques à Tuefbuef à deux lieues ou environ de la dicte ville de l’Egle. Et là fut dit au roy qu’i[l] ne les pourroit aconsuivir, car il y avoit grans forests là où ils se boutèrent sans ce qu’i[l] les peust avoir. Et pour ce s’en retourna le roy à tout son host. Et vindrent devant un chastel appellé Tyllères, que l’en disoit estre en la main des Navarrois; et le prist le roy et y mist gardes. Et après ala devant le dit chastel de Breteul, ouquel avoit gens de par le roy de Navarre. Mais pour ce qu’ilz ne [le[332]] vouldrent rendre, le roy et tout son ost y mistrent siège et y demeurèrent environ huit sepmaines. Et finablement fut rendu le dit chastel au roy par composicion; et s’en alèrent ceuls qui estoient dedens le chastel là où ilz voudrent, et emportèrent leurs biens.

FIN DES VARIANTES DU TOME QUATRIÈME.