CHAPITRE XCVII.

1370, mai. LE DUC D’ANJOU A PARIS; PRÉPARATIFS DE GUERRE DES ROIS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE.—1372, du 15 au 22 août. DÉLIVRANCE DE LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE DE BOURBON PRISE A BELLEPERCHE.—1371, du 25 au 29 mars. ENTREVUE DE VERNON; TRAITÉ DE PAIX ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE NAVARRE.—1370, vers le 15 juillet. ARRIVÉE DE BERTRAND DU GUESCLIN, RAPPELÉ D’ESPAGNE, EN LANGUEDOC.—Du 15 juillet au 15 août. CAMPAGNE DU DUC D’ANJOU ET DE DU GUESCLIN EN GUYENNE; OCCUPATION DE MOISSAC, D’AGEN, DE TONNEINS, DU PORT-SAINTE-MARIE, DE MONTPAZIER ET D’AIGUILLON; SIÉGE DE BERGERAC ET DE LALINDE PAR LES FRANÇAIS.—De la fin de juillet à la mi-septembre. CHEVAUCHÉE DE ROBERT KNOLLES A TRAVERS L’ARTOIS, LA PICARDIE ET L’ILE DE FRANCE.—Du 16 au 24 août. LE DUC DE BERRY ET DU GUESCLIN EN LIMOUSIN; REDDITION DE LIMOGES AU DUC DE BERRY.—Du 14 au 19 septembre. SIÉGE, REPRISE ET SAC DE LIMOGES PAR LE PRINCE DE GALLES.—24 septembre. ROBERT KNOLLES DEVANT PARIS.—2 octobre. DU GUESCLIN A PARIS; SA NOMINATION A L’OFFICE DE CONNÉTABLE DE FRANCE (§§ [653] à [668]).

Louis, duc d’Anjou, lieutenant en Languedoc, fait un voyage à Paris[277] où il arrête, de concert avec le roi de France et ses deux frères, les ducs de Bourgogne et de Berry, le plan de la prochaine campagne contre les Anglais. Deux corps d’armée devront envahir la principauté d’Aquitaine, le premier sous les ordres du duc d’Anjou, du côté de Bergerac et de la Réole, le second, sous la conduite du duc de Berry, du côté du Limousin et du Quercy. L’objectif de l’expédition sera Angoulême où ces deux corps d’armée, après avoir opéré leur jonction, iront assiéger le prince d’Aquitaine. En même temps, on décide de rappeler d’Espagne Bertrand du Guesclin et de le nommer connétable de France.

A l’entrée du mois de mai[278], Louis, duc d’Anjou, prend congé de ses frères pour retourner dans son gouvernement; il s’arrête un mois à Montpellier[279], et se rend ensuite à Toulouse où il rassemble ses gens d’armes. Le petit Meschin, Ernaudon de Pau, Perrot de Savoie[280], le bour Camus et les autres chefs des Compagnies françaises n’ont pas cessé de guerroyer, pendant l’absence du duc, sur les frontières du Quercy et du Rouergue. Le duc de Berry[281], à Bourges, le duc de Bourbon, à Moulins[282], le comte Pierre d’Alençon[283] font aussi des levées de troupes et se préparent à entrer en campagne.—Gui de Blois[284], de retour d’une croisade en Prusse où il a été fait chevalier et où il a levé bannière, vient du Hainaut à Paris offrir ses services au roi de France qui l’envoie rejoindre le corps d’armée commandé par le duc de Berry. P. [220] à [223], [403] à [405].

Le roi d’Angleterre met sur pied, de son côté, deux corps d’armée. Le premier doit opérer en Guyenne sous les ordres du duc de Lancastre, envoyé au secours de ses frères. Le second, sous la conduite de Robert Knolles[285], doit débarquer à Calais et traverser la France de part en part.—Par l’entremise d’Eustache d’Auberchicourt, la duchesse douairière de Bourbon est échangée contre Simon Burleigh[286].—Des négociations s’ouvrent à Vernon entre les envoyés[287] du roi de France et du roi de Navarre, qui se tient alors en Normandie; à la faveur de ces négociations, un traité de paix est conclu entre les deux rois. Charles le Mauvais renonce à l’alliance d’Édouard III et promet de le faire défier, aussitôt après son retour en Navarre; il s’engage, en outre, à laisser ses deux fils, Charles et Pierre, comme otages entre les mains de Charles V. Il se rend auprès du roi de France à Rouen, puis à Paris[288], d’où il regagne, en prenant le chemin de Montpellier et du comté de Foix, son royaume de Navarre[289]. P. [223] à [225], [405] à [408].

Bertrand du Guesclin reçoit dans la ville de Léon, en Castille, des lettres et de nombreux messages[290], tant du roi Charles V que du duc d’Anjou, qui l’invitent à rentrer en France. Le chevalier breton prend aussitôt congé de don Enrique et va avec tous ses gens rejoindre à Toulouse le duc d’Anjou.—Dans le même temps, le duc de Lancastre s’embarque à Southampton et cingle vers Bordeaux; il emmène avec lui quatre cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers. P. [225], [226], [408], [409].

Le duc d’Anjou entre en campagne à la tête de deux mille hommes et de six mille soudoyers à pied, commandés par Bertrand du Guesclin[291], auxquels viennent bientôt s’ajouter un millier de combattants des Compagnies françaises cantonnées en Quercy; il s’avance dans la direction d’Agen. Les Français, après s’être fait rendre successivement Moissac[292], Agen[293], le Port-Sainte-Marie[294], Aiguillon[295], Tonneins[296] et Montpazier[297], mettent le siége devant Bergerac[298] défendu par une garnison de cent lances dont Thomas Felton et le captal de Buch sont capitaines.—Le duc de Berry, de son côté, ayant sous ses ordres douze cents lances et trois mille brigands, envahit le Limousin et assiége Limoges[299], ville soumise à l’influence toute-puissante de son évêque[300], malgré la garnison anglaise qui l’occupe[301]. Noms des principaux seigneurs qui prennent part à l’expédition du duc de Berry. P. [226] à [229], [409] à [412].

Le prince de Galles se prépare à marcher à la rencontre du duc d’Anjou; il quitte Angoulême et établit son quartier général à Cognac où il donne rendez-vous à tous ses gens d’armes.—Pendant le siége de Bergerac[302], les Français traitent de la reddition de Lalinde[303], moyennant une certaine somme de florins, avec Tonnet[304] de Badefol, capitaine de cette dernière place; mais le captal de Buch, informé à temps de ce projet, accourt avec cent lances de Bergerac et tue Tonnet au moment où celui-ci s’apprête à exécuter le marché et à ouvrir les portes de Lalinde aux assiégeants. P. [229] à [232], [412] à [415].

Le roi d’Angleterre conclut avec l’Écosse une trêve de neuf ans[305]. Robert Knolles débarque à Calais à la tête de quinze cents[306] hommes d’armes, dont cent Écossais, et de quatre mille archers, qu’il a enrôlés pour envahir la France. Les Anglais passent à Fiennes[307], à Thérouanne[308], au Mont-Saint-Éloi[309], mettent le feu aux faubourgs d’Arras, poursuivent leur marche par Bapaume[310], Roye[311] et Ham[312] en Vermandois. Ils ne chevauchent que deux ou trois lieues par jour, car ils vivent sur le pays et, comme on vient de faire la moisson, ils trouvent partout les granges pleines de blés[313]. Partout aussi, les habitants du plat pays se sont mis en sûreté dans les forteresses. Loin de s’attarder à faire le siége de ces forteresses, Robert Knolles se contente d’exiger de grosses rançons, à titre de rachat du pays environnant, de ceux qui y sont enfermés et gagne ainsi cent mille francs; il n’épargne que les possessions du seigneur de Coucy[314]. P. [232] à [235], [415] à [418].

Robert Knolles, logé à l’abbaye d’Ourscamps[315], offre en vain la bataille aux habitants de Noyon[316] qui ont remis les remparts de leur ville en bon état de défense. Un chevalier écossais, nommé Jean Asneton, vient seul avec son page devant les barrières jouter pendant une heure contre Lancelot de Lorris[317], Jean de Roye, Dreux de Roye[318] et dix ou douze autres gentilshommes en garnison à Noyon. P. [235] à [237], [418], [419].

Robert Knolles, à son départ de la marche de Noyon, brûle Pont-l’Évêque[319], sur l’Oise. Soixante lances de la garnison de Noyon font une sortie et mettent en déroute l’arrière-garde anglaise qui a allumé cet incendie. Knolles se dirige vers le Laonnois, traverse l’Oise, l’Aisne et épargne le comté de Soissons qui appartient au seigneur de Coucy. Poursuivi par le comte de Saint-Pol, le vicomte de Meaux, le seigneur de Canny, Raoul de Coucy, Jean de Melun et autres chevaliers de France, il passe la Marne, entre en Champagne[320], franchit l’Aube[321] et gagne la marche de Provins[322]. Après avoir passé et repassé plusieurs fois la Seine, il se dirige vers Paris dans l’espoir que le comte de Saint-Pol et le seigneur de Clisson, mis à la tête des forces françaises, lui offriront la bataille. Charles V invite Bertrand du Guesclin, qui se tient en Guyenne avec le duc d’Anjou, à se rendre en toute hâte à Paris.—Urbain V, qui depuis quatre ans a reporté le saint-siége à Rome, revient à Avignon[323] pour s’employer de tout son pouvoir à faire la paix entre les deux rois de France et d’Angleterre. P. [237] à [239], [419], [420].

Jean, duc de Lancastre, débarque à Bordeaux et vient, après avoir fait sa jonction en route avec le comte de Pembroke, rejoindre à Cognac le prince d’Aquitaine et le comte de Cambridge ses frères.—A cette nouvelle, le duc d’Anjou, qui a conquis plus de quarante forteresses et s’est avancé jusqu’à cinq lieues de Bordeaux, voyant que Bertrand du Guesclin est mandé à la fois à Paris par le roi de France et devant Limoges par le duc de Berry, prend le parti d’interrompre sa chevauchée et de licencier ses gens. Tandis que les comtes d’Armagnac, de Périgord et le seigneur d’Albret vont pourvoir à la sûreté de leurs possessions et que le duc d’Anjou établit son quartier général à Cahors[324], du Guesclin accourt[325] au siége de Limoges auprès des ducs de Berry et de Bourbon. P. [239] à [241], [420], [421].

L’entremise de Bertrand[326] fait aboutir les négociations entamées entre l’évêque de Limoges et le duc de Berry. Ce dernier, accompagné du duc de Bourbon et de Gui de Blois, fait son entrée dans la ville assiégée; il en confie la garde à une garnison de cent lances commandée par Jean de Villemur, Hugues de la Roche et Roger de Beaufort et s’y repose trois jours[327]. Après la reddition de Limoges, les deux ducs de Berry et de Bourbon licencient leurs gens et retournent dans leurs duchés menacés par la chevauchée de Robert Knolles. Resté en Limousin avec deux cents lances, Bertrand du Guesclin s’enferme dans les châteaux du seigneur de Malval. P. [241], [242], [421], [422].

A la nouvelle de la reddition de Limoges, le prince d’Aquitaine jure sur l’âme de son père de se venger de cette trahison[328]; il est d’autant plus irrité contre l’évêque, qui a livré la ville aux Français, que cet évêque est son compère[329]. Il part de Cognac avec douze cents lances, mille archers, trois mille hommes de pied, et vient mettre le siége devant Limoges. Noms des principaux seigneurs anglais et poitevins, qui prennent part à cette expédition. La garnison de Limoges oppose aux Anglais la résistance la plus opiniâtre. Le prince, n’espérant pas emporter de vive force une ville si bien défendue, prend le parti de faire miner les remparts. P. [243] à [245], [422] à [424].

Robert Knolles, s’avançant à travers la Brie, vient camper devant Paris[330] un jour et deux nuits. De son hôtel de Saint-Pol, Charles V peut apercevoir la fumée des incendies allumés par les Anglais du côté du Gâtinais. Le roi est entouré de l’élite de ses chevaliers; mais, par le conseil du sire de Clisson, il leur a fait défense de s’aventurer en rase campagne contre l’ennemi. A la porte Saint-Jacque notamment, se tiennent le comte de Saint-Pol, le vicomte de Rohan, les principaux seigneurs de la Picardie et de l’Artois. Le mardi, jour où les Anglais lèvent leur camp après avoir mis le feu aux villages où ils étaient logés, un de leurs chevaliers, qui a voulu par bravade frapper du fer de sa lance les barrières de cette porte Saint-Jacque, est tué au retour par un boucher de Paris. P. [245] à [248], [424], [425].

Pendant le siége de Limoges par le prince de Galles, Bertrand du Guesclin, prenant pour base d’opérations les forteresses françaises de Louis de Malval et de Raymond de Mareuil, fait la guerre aux Anglais en Limousin au nom de la veuve de Charles de Blois[331] à qui ce pays a jadis appartenu; il se fait rendre Saint-Yrieix[332] et met dans cette place une garnison bretonne[333]. P. [248], [249], [425], [426].

Ce siége de Limoges dure environ un mois[334]. Les mineurs du prince de Galles parviennent à faire tomber un pan du mur d’enceinte dans les fossés, et les Anglais entrent aussitôt dans la ville par cette brèche. Ils passent au fil de l’épée plus de trois mille habitants de Limoges; ils saisissent l’évêque lui-même dans son palais et l’emmènent devant le prince qui le menace de lui faire trancher la tête. Seuls, les hommes d’armes de la garnison, au nombre de quatre-vingts, s’adossant contre une muraille, déploient au vent leurs bannières et refusent de se rendre. Des combats corps à corps s’engagent entre le duc de Lancastre et Jean de Villemur, entre le comte de Cambridge et Hugues de la Roche[335], entre le comte de Pembroke et Roger de Beaufort[336]; les trois chevaliers français sont réduits à rendre leurs épées. P. [249] à [252], [426] à [428].

Les Anglais brûlent la ville de Limoges[337], la mettent au pillage et retournent chargés de butin[338] à Cognac. Le duc de Lancastre prie le prince son frère de lui livrer l’évêque auquel il fait grâce[339], à la prière du pape Urbain V. P. [252], [253], [428], [429].

La nouvelle de la reprise de Limoges, du massacre des habitants et de la destruction de la ville, porte un coup sensible à Charles[340] V. Sur ces entrefaites, Moreau de Fiennes ayant voulu se démettre de l’office de connétable de France, la voix publique désigne Bertrand du Guesclin pour le remplacer. Le chevalier breton est mandé à Paris par messages, et les courriers porteurs de ces messages le trouvent dans la vicomté de Limoges où il vient de s’emparer de Brantôme. Bertrand confie la garde des places conquises à son neveu Olivier de Mauny et se rend aussitôt auprès du roi de France. Il est investi, malgré ses objections, de l’office de connétable; le roi le fait asseoir à sa table et lui assigne quatre mille francs de revenu par an[341]. P. [253] à [255], [429], [430].


CHRONIQUES
DE J. FROISSART.