L'AVÈNEMENT AU POUVOIR
La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle eût pris une décision, le gouvernement était constitué. François II, alors âgé de quinze ans et majeur d'après les lois du royaume, délégua la direction des affaires militaires et des finances, c'est-à-dire le pouvoir, au duc de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que recommandaient, l'un ses succès sur les Impériaux et les Anglais, l'autre la négociation de la paix du Cateau-Cambrésis. La Reine-mère agréa ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens d'empêcher. Elle n'avait ni parti ni crédit. L'opinion était faite à l'idée de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de régence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers indices de son ambition, n'étaient connues que de quelques hommes d'État français ou étrangers. À l'Hôtel de Ville, en 1557, elle avait fait impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable ou même ne la soupçonnait de vouloir jouer un rôle politique. Mais on se trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitôt le palais des Tournelles, où elle laissa le corps de son mari, et contrairement à la coutume des reines-veuves en France de rester quarante jours dans le même logis que le mort, elle alla s'installer auprès de François II, au Louvre. C'était signifier qu'elle ne se laisserait pas tenir à l'écart, comme pendant le dernier règne.
Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait élus à défaut d'elle-même. Ils étaient riches et puissants, apparentés à la maison royale[174], et cependant, malgré leurs charges, leurs alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans la noblesse et l'aristocratie de vieille race française. Leurs ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les considérer comme des étrangers, la Lorraine étant alors un membre du Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligés de lui faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement.
[Note 174: ][(retour) ] Ils étaient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de Bourbon, sœur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. François lui-même avait épousé Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de Ferrare, et de Renée de France, et petite-fille de Louis XII. Histoire de France de Lavisse, t. VI, i, p. 3-4.
Elle était d'accord avec eux pour éloigner au plus vite le tout-puissant favori du feu roi, le Connétable de Montmorency, «qu'elle hayssoit à mort», dit un contemporain en général bien informé[175], assurément par rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. François II, à qui il alla offrir ses services, lui déclara que, pour soulager sa vieillesse, il le dispensait des «peines et travaux de sa suite». Quand il quitta la Cour et fit à la Reine-mère sa visite d'adieu, elle lui aurait reproché aigrement d'avoir osé dire que, de tous les enfants d'Henri II, c'était la bâtarde Diane de France, mariée à François de Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de trouver injurieux pour son honneur de femme[176].
[Note 175: ][(retour) ] Louis Regnier de La Planche, ou l'éditeur de l'Histoire publiée sous son nom. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli, dans sa Relation, de 1561 dit aussi qu'à cause de son accord avec Diane de Poitiers et d'une parole de mépris pour cette «fille de marchand» le Connétable était «non solo poco amato, ma intrinsecamente odiato». Alberi, Relazioni, t. III, p. 438.
[Note 176: ][(retour) ] Regnier de la Planche, Histoire de l'Estat de France tant de la République que de la religion sous le règne de François II. Choix de chroniques et mémoires sur l'Histoire de France, éd. Buchon, p. 204 et 207. Le même ambassadeur vénitien (voie note précédente) dans une dépêche du 21 août 1559 (citée par Armand Baschet, La diplomatie vénitienne, p. 495) dit que la Reine-mère reçut au contraire le Connétable avec d'affectueuses paroles et lui promit de prendre en protection les intérêts de sa maison. Michieli disait vrai en 1559 comme en 1561. Les violences de paroles ne sont pas de la façon de Catherine et, si vive que fût sa rancune, il n'était pas de son intérêt de s'aliéner, en l'affichant, un si puissant personnage.
En tout cas, un mois après, la Reine-mère annonçait à Montmorency qu'elle avait fait accorder à sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson, Lettres, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui écrivit après l'affaire de la grande maîtrise, Lettres, t. I, p. 128-129 (fin novembre 1559).
Même après le congé sans terme que le jeune Roi lui avait imposé, Montmorency était redoutable. Il occupait deux des grands offices de la Couronne, la Connétablie et la Grande Maîtrise, le commandement en chef de l'armée et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs militaires étaient suspendus en temps de paix; son éloignement l'empêchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le droit de garder les clefs des résidences royales. Mais on ne pouvait l'en priver pour toujours sans lui faire son procès, et il n'eût pas été prudent de lui donner des juges. Montmorency était le parent ou l'allié des plus anciennes familles de l'aristocratie française, les Levis, les Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Rohan, etc. Son fils aîné, François de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Un des fils de sa sœur, Coligny, était amiral de France; un autre, d'Andelot, colonel général de l'infanterie française. Il possédait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus riche propriétaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, à l'extrémité du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royauté sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, et de la Provence à la Guyenne. Ce n'était pas un adversaire qu'il eût fallu pousser à bout. Catherine, après son algarade, si algarade il y eut, mit sa diplomatie à l'affaiblir par persuasion.
Elle le décida un peu malgré lui à céder la grande maîtrise au duc de Guise contre une charge de maréchal qui fut donnée à François de Montmorency.
Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'appréhender d'autres compétiteurs possibles au gouvernement de l'État: les princes du sang[177]. Ils descendaient tous du sixième fils du saint Louis et formaient la maison de Bourbon, alors divisée en quatre branches: Vendôme, Condé, La Roche-sur-Yon, Montpensier.
Depuis la trahison du connétable de Bourbon, François Ier et Henri II, à son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrâce et affectaient de leur préférer des cadets de familles princières étrangères: les La Mark, les Clèves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les princes du sang qui ne l'étaient pas, et même quand ils l'étaient, ils réglaient la préséance sur l'ancienneté de la création des pairies, comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (François de Clèves) et de Guise (Claude de Lorraine) marchèrent comme pairs de plus vieille date avant Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La déclaration du Roi du 25 juillet 1547, portant que ce précédent ne ferait préjudice au duc de Montpensier, soit «pour semblable acte ou autre», était une satisfaction platonique. Au sacre de François II, Nevers passa encore avant Montpensier[178].
Mais la nation continuait à révérer ces descendants de saint Louis, souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans héritier mâle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect, résistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il donnait la préférence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle que fût la date de leur pairie, sur les pairs qui n'étaient pas princes du sang. En juin 1541, par dérogation à l'ordre d'ancienneté qui désignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui bailler les roses, que quatre fois par an les pairs offraient en signe d'hommage à la Cour suprême. Le greffier en chef du parlement de Paris, Jean du Tillet, ferme défenseur du droit privilégié des reines-mères à la régence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-nés de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et administration du royaume pendant les minorités. Il professe une sorte de vénération religieuse pour ces grands personnages «issus de la plus noble et ancienne maison du monde»[179].
[Note 177: ][(retour) ] Les raisons contre les princes du sang très bien vues par Regnier de la Planche p. 218.
[Note 178: ][(retour) ] Le comté de Nevers avait été érigé en duché-pairie en janvier 1538; et le duché de Montpensier un mois seulement après (février 1538).
[Note 179: ][(retour) ] Il convient d'insister sur cette question des princes du sang, qui est si étroitement mêlée à l'histoire de Catherine de Médicis et des derniers Valois, et dont l'intelligence éclaire tant de points obscurs des guerres de religion. Voir Jean du Tillet, Les princes du sang dans son Recueil des Roys de France, leur Couronne et maison, Ensemble le rang des grands de France, Paris, 1618, p. 95 sqq. et surtout p. 313-317.
De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorité, prétendu et quelquefois réussi à être les tuteurs des rois. Leur droit n'était ni légalement ni historiquement établi, et même il se heurtait à celui que les reines-mères tiraient de la nature; mais la vénération des peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de titres. François II, faible d'intelligence et de corps, n'était-il pas, malgré ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'étaient d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'élevaient aucune prétention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque velléité de disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y était poussé par un de ses frères[180], le prince de Condé, jeune, pauvre et remuant. S'il parvenait à se faire attribuer la régence comme étant plus apte à l'exercer à titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'était majeur que d'âge, son droit se trouverait par là même établi contre celui des reines-mères. C'en était fait des ambitions de Catherine dans le présent et l'avenir.
[Note 180: ][(retour) ] Il en avait un autre, Charles, qui était cardinal et archevêque de Rouen, mauvais théologien, bon amateur d'art et ami personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.
Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins à la contenter. Ils obligèrent Diane de Poitiers, bien que leur frère, le duc d'Aumale, eût épousé une de ses filles, à restituer les joyaux de la Couronne qu'elle avait en sa possession et à céder à Catherine Chenonceaux en échange de Chaumont, qui était d'un bien moindre prix. Ils ôtèrent les sceaux au cardinal Bertrandi, créature de la favorite, et rappelèrent le chancelier Olivier, un honnête homme qu'elle avait fait disgracier. Mais ils n'étaient pas disposés à partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal était orgueilleux et jaloux de son autorité; le Duc était un homme de guerre habitué à commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et qui n'admettaient point de réplique: «Et faut qu'il soit ainsi, et ainsi.» La Reine-mère s'aperçut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux que des égards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot à dire. Mère du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits à établir[181], elle pensait avoir plus d'intérêt que les ministres à gouverner habilement.
[Note 181: ][(retour) ] Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559, d'après une note officielle rédigée entre 1561 et 1563 (Louis Paris, Négociations, etc., 1841, p. 892):
François, né le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II (août 1559), mort le 3 décembre 1560.
Élisabeth, née le 2 avril 1546, mariée en 1559 à Philippe II.
Claude, née le 12 novembre 1547, mariée à Charles III, duc de Lorraine, le 5 février 1558.
Charles-Maximilien, né le 27 juin 1550, duc d'Angoulême, puis d'Orléans, puis roi à la mort de François II, son frère. Mort le 30 mai 1574.
Édouard-Alexandre, né le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de Poitiers, puis duc d'Angoulême, puis duc d'Orléans, et qui reçut à sa confirmation le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi à la mort de Charles IX, son frère.
Marguerite, née le 14 mai 1553, et qui épousa en 1572 le roi de Navarre, Henri de Bourbon.
Hercules, né le 18 mars 1555, et qui reçut à la confirmation le nom de François, duc d'Anjou, puis d'Alençon, et enfin de nouveau duc d'Anjou.
Catherine avait à l'avènement de François II perdu trois enfants: un fils, Louis d'Orléans né le 3 février 1549, mort le 24 octobre 1550, et deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nées le 24 juin 1556, vécurent, l'une quelques jours, et l'autre deux mois.
La politique religieuse était le grave problème du moment. Comment traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgré les persécutions? François Ier avait, au début de son règne, protégé autant qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes «mal sentants de la foi» et l'Église de Meaux, comme on appelle le groupe de réformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre était la protectrice, Lefèvre d'Etaples le théologien, Briçonnet l'évêque, et qui voulait, sans violences, supprimer l'abus des œuvres et l'idolâtrie des images et rétablir le culte en esprit et en vérité[182]. Il avait même longtemps ménagé, par politique ou par humanité, les ennemis déclarés de l'unité et de la foi catholique, les luthériens et les sacramentaires, dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et les autres, plus hardis encore, la présence réelle. Même après l'affichage de placards contre la messe à la porte de sa chambre à Amboise, il n'avait sévi que par à-coups, passant de sursauts de rigueur--mais quels sursauts!--à des relâches de tolérance.
[Note 182: ][(retour) ] Imbart de la Tour, Les Origines de la Réforme. T. III: L'Évangélisme. Paris, 1914. Sur, l'Église de Meaux, voir le chap. III: Lefèvre d'Étaples, p. 110-153, et sur le mysticisme de Marguerite de Navarre, p. 290-293, avec les références, p. 290.
Mais Henri II, poussé par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait organisé la persécution, érigé la terreur en système, rêvé d'extermination. D'ailleurs les novateurs à qui il eut affaire, ce n'étaient plus les quiétistes de Meaux, ennemis du désordre et respectueux des pouvoirs établis, ni des luthériens et des sacramentaires épars et divisés par leur querelle sur l'Eucharistie, ni quelques anabaptistes, révolutionnaires sociaux, odieux à tout le monde, mais des milliers de fidèles, groupés par la même foi en une communion dont le nom, Église réformée, montrait qu'elle pensait être l'image de la primitive Église retrouvée et ressuscitée. Elle avait pour fondateur un Picard, Jean Calvin, humaniste et théologien, qui avait quitté la France pour échapper à la persécution.
Après beaucoup de traverses, il s'était fixé à Genève, une petite république de langue française (alliée aux cantons suisses), qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition des ducs de Savoie. Appelé à réformer l'État et l'Église, il imposa la pratique du pur Évangile pour règle de la vie politique et religieuse. Président du conseil des pasteurs, sorte de théologien consultant de la Cité, il en fut, de 1541 à sa mort, l'inspirateur et le maître.
Ce n'est pas par l'originalité de la doctrine que se distingue Calvin, bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu après Zwingle, Bucer, Œcolampade, et tant d'autres réformateurs qui avaient dépassé Luther et tiré les conséquences de ses principes, il ne faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les pratiques et les croyances que les Écritures n'autorisaient pas expressément. Par même respect scrupuleux du texte sacré, il continuait à voir dans la Cène un repas spirituel où Jésus-Christ nourrit nos âmes de sa substance--un sacrement[183]--alors que Zwingle la considérait déjà comme une simple commémoration de la dernière Pâque, célébrée par le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innové, il a ramassé ou retrouvé et lié en système les raisons et les preuves pour la réformation et contre le catholicisme qui sont éparses dans les écrits et les prédications de ses devanciers. Son «Institution de la religion chrestienne» est la première et la plus forte synthèse d'un Évangélisme plus radical que celui de Luther; et il est sorti de là une nouvelle forme d'Église.
[Note 183: ][(retour) ] L'Histoire ecclésiastique, dit: «Qu'encores que le corps de Jésus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son sang par une manière spirituelle et moyennant la foy». Ed. Baum et Cunitz, t. I, p. 582-583.
Le modèle qu'à Genève il en a donné est marqué de son empreinte austère. La hiérarchie que Luther maintenait a disparu: point d'évêques; des pasteurs tous égaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans images, est fait pour un culte dont les cérémonies ordinaires sont le chant des psaumes et le prêche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse solliciter les yeux et distraire l'âme de son véritable objet, l'adoration intérieure. La musique seule est admise pour donner plus de force et d'ardeur aux élans d'amour et aux supplications des fidèles. Le point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le péché originel, l'impuissance de l'homme déchu à faire son salut. Même le sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanité tout entière à la miséricorde divine, ne suffit pas à effacer la souillure de la première faute. Les œuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bonté de Dieu; elles n'ont de mérite que par sa grâce, et celle-ci ne peut être qu'arbitraire, élisant de toute éternité les uns et réprouvant les autres. Mais ce cruel dogme de la prédestination--où Calvin se complaît,--et qui semblerait devoir décourager l'effort échauffa le zèle et trempa les énergies. Les fidèles firent par amour de Dieu plus qu'ils n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre même, accepté, non comme un titre de la créature à la faveur du Créateur, mais comme le prix de sa reconnaissance, fut pour des âmes passionnées la plus puissante des séductions et le mobile le plus ardent de prosélytisme[184].
[Note 184: ][(retour) ] Lemonnier, Histoire de France de Lavisse, t. V, 2, p. 183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet, Seizième siècle. Études littéraires, Paris, 1891, p. 151-188.
La doctrine de Calvin se répandit en Allemagne, en Angleterre et dans les Pays-Bas. Elle conquit l'Écosse. En France, elle absorba les dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'Église de Genève fut la mère des Églises réformées, et son enseignement reçu comme l'interprétation la plus pure de la parole divine. Capitale religieuse du protestantisme français, son foyer de rayonnement et de propagande, le séminaire de ses ministres et le point de départ de ses apôtres, la petite république du lac Léman eut, grâce à la forte discipline de Calvin, une très grande place dans le monde.
L'effort d'Henri II s'était brisé contre ce bloc compact de fidèles unis par la communauté de croyance et la passion de la vérité. Au cours du règne, malgré tous les supplices et peut-être à cause d'eux, le nombre des réformés alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze églises, grandes ou petites, se constituèrent dans les diverses parties du royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, réunis à Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient arrêté une «confession de foi»[185].
La «Réforme» avait des adhérents dans toutes les classes. Elle tentait les hommes que les abus et les superstitions de l'Église établie dégoûtaient, ceux que la logique convainc, ceux que les épreuves attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve de la vérité. Même des grands seigneurs avaient été ou émus de pitié ou gagnés par l'attrait du pur Évangile, ou bien encore séduits par les espérances d'avenir d'une Église dont ils constataient les progrès. Un neveu du Connétable, d'Andelot, avait cessé d'aller à la messe; et, comme Henri II lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était une abomination sacrilège de vouloir renouveler tous les jours «pour les péchés des morts et des vivants» l'immolation du Christ sur la croix[186]. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au château de Melun et ne l'avait remis en liberté que par égard pour son oncle et après une sorte de rétractation[187]. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas après la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivité (1557-1559) lu la Sainte Écriture et un autre «livre plein de consolation» et pris goût à la vérité. Le premier prince du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'était lui-même enhardi jusqu'à se mêler aux réformés qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)[188].
[Note 185: ][(retour) ] Lemonnier, Histoire de France, Lavisse, t. V, 2, p. 230-237.
[Note 186: ][(retour) ] Le ministre Macar à Calvin, 22 mai 1558, Opera Omnia, XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. Hist. ecclés., I, p. 168-169.
[Note 187: ][(retour) ] Lemonnier, Histoire de France, t. V, 2, p. 240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286, d'après Alvarotti, agent du duc de Ferrare.
[Note 188: ][(retour) ] Romier, t. II, p. 272-278.
Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrénéen. Irrité, dit-on, de ce pullulement d'hérétiques, il se serait hâté de signer la paix du Cateau-Cambrésis pour se consacrer tout entier à l'œuvre d'épuration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la ferveur d'intolérance qu'il eût voulu. La chambre criminelle du Parlement ou Tournelle acquitta deux réformés[189]: ce fut un scandale. Les zélés demandèrent que le Parlement délibérât en corps sur l'application des ordonnances contre les hérétiques et interdît à ses membres une jurisprudence de douceur. Dans les séances du mercredi, ou mercuriales, où se débattaient les questions de discipline, quelques conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fumée, Eustache de La Porte, remontrant que les novateurs se défendaient d'être des hérétiques, demandèrent la suspension «de la persécution et jugements capitaux» jusqu'à ce qu'un concile général, librement consulté, se fût prononcé sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa présence. Du Faur «dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui troubloient l'Église, de peur qu'il n'advint ce qu'Élie dit à Achab: C'est toi qui troubles Israël»[190]. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg, rendit «graces à Dieu de ce qu'il avoit là amené le Roy pour estre présent à la décision d'une telle cause et ayant exhorté le Roy d'y entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jésus Christ, qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute hardiesse comme Dieu luy avoit donné. Ce n'est pas, disoit-il, chose de petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes, invoquent le nom de Jésus Christ»[191]. Le Roi, qui se crut visé, fit conduire à la Bastille ces officiers infidèles et nomma des commissaires pour les juger.
[Note 189: ][(retour) ] Mémoires de Condé, I, p. 217.
[Note 190: ][(retour) ] Ibid., p. 220-221.
[Note 191: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique des églises réformées, t. I, 223-224. De La Place, De l'estat de la religion et république (éd. Buchon), p. 12-14.
Deux mois après, il était mort, et François II lui succédait. Les réformés comptaient que le changement de règne amènerait un changement de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volonté d'arrêter la persécution. Ils étaient zélés pour la cause catholique et intéressés à la défendre. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, abbé de Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fécamp, etc., et qui tirait de tous ses bénéfices 300 000 livres de revenu, devait détester une secte qui voulait abolir la hiérarchie ecclésiastique, organiser démocratiquement l'Église et l'appauvrir pour la régénérer. Les réformés avaient d'ailleurs des relations inquiétantes avec le premier prince du sang, Antoine de Bourbon, le héros du Pré-aux-Clercs, de qui ils attendaient le triomphe de l'Évangile. Dès le premier jour ils opposèrent les droits qu'il tenait de sa naissance à ceux que conférait aux oncles de Marie Stuart la désignation royale. Les jurisconsultes de l'Église réformée--et il en était d'éminents, comme François Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les précédents qui assignaient aux princes du sang un rang privilégié dans l'État, bien au-dessus des sujets et tout à côté des rois. Sous prétexte que François II était incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y avait lieu de constituer une régence dont le titulaire ne pouvait être qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que plus ardents à appliquer les édits. Ils pressèrent le jugement des quatre conseillers arrêtés le jour de la fameuse mercuriale, et en particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir bravé Henri II en face[192].
[Note 192: ][(retour) ] Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers, Mémoires de Condé, t. I, p. 224-246.
C'est alors qu'en leur désespoir, les réformés, sur le conseil de Condé, de sa belle-mère, Mme de Roye, et de l'Amiral, écrivirent à la Reine-mère pour la prier de s'opposer à la fureur des Guise.
Le bruit courait qu'elle n'était pas «ennemie de la religion». Elle aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie, une catholique si tiède que Calvin l'exhortait un peu plus tard à faire défection. Elle avait vécu dans l'intimité de Marguerite d'Angoulême, le poète de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux gentilhomme lui rappela (lettre du 26 août), qu'au temps où elle désespérait d'avoir des enfants, il lui avait conseillé de recourir à Dieu et que l'ayant fait, elle avait été exaucée. Elle gardait alors dans son coffre une Bible,--la traduction peut-être de Lefèvre d'Etaples ou d'Olivetan[193]--où elle lisait quelquefois ou laissait lire ses serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la musique sacrée, chanté, et certainement de tout cœur, le psaume 141, qui exprimait mieux que les autres la souffrance d'une épouse stérile et délaissée.
[Note 193: ][(retour) ]193: La traduction en français du Nouveau Testament, par Lefèvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trésor des Saints Livres, d'Olivétan, ou, comme on dit, la Bible de Serrières, du lieu où elle fut imprimée (près de Neuchâtel, en Suisse), parut en 1535.
Cette crise de religiosité avait été courte, mais on voulait croire à un sentiment profond, refoulé par les attraits du monde, et qui, à la première occasion favorable, reparaîtrait. Un indice, pensait-on, c'est que la Reine, si timide et si déférente aux volontés de son mari, eût pendant les dernières années du règne montré une fois quelque regret de la persécution. Un mois environ après la défaite de Saint-Quentin (5 septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue Saint-Jacques, en face du collège du Plessis, près de cent cinquante réformés, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, réunis là pour prier ensemble et célébrer la Cène. Écoliers, prêtres et gens du quartier, qui rendaient l'hérésie responsable des malheurs du royaume, leur firent escorte jusqu'aux prisons du Châtelet, où le guet les conduisait, en les invectivant et les frappant, au désespoir de ne pouvoir faire pis[194]. Les juges en condamnèrent quelques-uns au feu, et parmi eux un vieux maître d'école, un avocat au parlement de Paris et une jeune femme de vingt-trois ans, «Damoiselle Philippe de Luns», veuve du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brûlés vifs; leur compagne, flamboyée aux pieds et au visage avant d'être étranglée et jetée au feu[195]. Tous trois moururent avec une «constance» admirable. Le récit de ce supplice, et peut-être du courage de la jeune femme, émut Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus, à ce qu'il semble. Une de ses dames, Françoise de La Bretonnière ou de Warty, veuve de Charles d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mère de Marguerite d'Ailly, qui épousa en 1581 François de Châtillon, comte de Coligny[196], assistait à l'assemblée de la rue Saint-Jacques, et elle avait été, elle aussi, emprisonnée. Comme le président La Place, un contemporain, dit qu'elle «fut renvoyée à la Reine», il n'est pas exagéré de croire que Catherine demanda sa mise en liberté[197].
[Note 194: ][(retour) ] Les références dans Calvin, Opera Omnia, t. XVI, col. 602 et 603, note. Ajouter La Place, Commentaires, p. 4.--Romier, t. II, p. 254, note 1, a publié la liste des prisonniers.
[Note 195: ][(retour) ] [Jean Crespin], Histoire des martyrs persecutez et mis à mort pour la vérité de l'Évangile depuis le temps des Apostres jusques à l'an 1574, revue et augmentée d'un tiers en ceste dernière édition, 1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, B. S. H. P. F., 1916, p. 195-235.
[Note 196: ][(retour) ] Lettres de Catherine, X, 509, note 9, et 510, note 8.
[Note 197: ][(retour) ] Les ministres Farel, Bèze et Carmel, sollicitant le Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprès d'Henri II en faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, citée par Romier, Les Origines politiques des guerres de religion, t. II, 1914, p. 263, note 3), lui rappellent «qu'il y a des plus gros de la Court [de France] qui favorisent à nostre cause, mays sont timides», et immédiatement le supplient d'«escripre à la Royne (Catherine), à Madame Marguerite [de France], au roy de Navarre et à Monseigneur de Nevers (François de Clèves) qu'ils prennent couraige pour parler au Roy....». Cette lettre prouve tout au moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux réformés.
Les réformés interprétaient ce mouvement de compassion comme une marque de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans leur recours à Catherine, ils ne lui aient pas écrit comme à une inconnue. «Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils avoyent beaucoup espéré de sa douceur et bénignité, en sorte qu'oultre les prières qui se faisoyent ordinairement pour la prospérité du roy, ils prioient Dieu particulièrement qu'il luy pleust la fortifier tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther». Ils la suppliaient de «ne permetre ce nouveau règne estre souillé de sang innocent», ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entière: «lequel [sang] avoit tant crié devant Dieu qu'on s'estoit bien peu appercevoir son ire avoir esté embrasée». Catherine avait le droit de s'irriter que, deux ou trois semaines après la perte d'un mari très cher, sa mort lui fut présentée comme un juste châtiment du ciel, mais il n'était pas de son intérêt de repousser les avances. La prévision, par où la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la persécution continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle répondit, écrit le ministre Morel à Calvin (1er août), «avec assez de bonté (satis humaniter)»[198].
Les réformés insistèrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres conseillers dont le cardinal de Lorraine hâtait la condamnation. Quelques jours après, ils lui écrivirent encore qu'elle ne permît pas, en dissimulant toujours, de verser à flots le sang des fidèles. Elle fit une réponse assez bienveillante (satis comiter), promettant de faire améliorer leur sort «pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut secrètement et sans scandale»[199].
[Note 198: ][(retour) ] Regnier de La Planche, Histoire de l'estat de France... sous le règne de François II, éd. Buchon (Panthéon littéraire), p. 211. Cette supplique est antérieure au 1er août, date d'une lettre de Morel à Calvin où il en est question. Calvini Opera, t. XVII, col. 590.
[Note 199: ][(retour) ] Seconde lettre des fidèles: Morel à Calvin, 3 août 1559. Calvini Opera Omnia, XVII, col. 591. Réponse de la Reine: Morel à Calvin, 15 août. Ibid., col. 597. Voir aussi Regnier de La Planche, p. 211, dont les lettres de Morel permettent ici et ailleurs de préciser et de rectifier la chronologie.
Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son intervention. Les suppliants apprirent avec colère qu'elle avait d'autres affaires que de sauver les «pieux».... Comme, en sa présence, le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bête féroce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le Consistoire de l'Église de Paris, ou, comme s'exprime Morel, «notre Sénat[200]», lui écrivit en des termes que probablement les politiques de la secte conseillèrent sans succès d'adoucir: «Que sur son asseurance de faire cesser la persécution, ils s'estoyent de leur part contenus selon son désir et avoyent faict leurs assemblées si petites que l'on ne s'en estoit comme point apperceu, de peur qu'à ceste occasion elle ne fust importunée par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains (mais) sentoyent leur condition estre plus misérable que par le passé, et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que Dieu ne laisseroyt une telle iniquité impunie, veu qu'elle cognoissoit l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commencé à chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore levé pour parachever sa vengeance sur elle et ses enfans...» Catherine fut, comme de raison, outrée de ce langage. «Eh bien! dit-elle, on me menace, cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore où ils pensent»[201]. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui fût sienne; mais, déclarait-elle à l'Amiral, à Condé, à Mme de Roye, qui cherchaient à l'apaiser, elle n'entendait rien à leur religion «et ce qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit plustost une pitié et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que pour estre autrement instruite et informée si leur doctrine estoit vraie ou fausse»[202].
[Note 200: ][(retour) ] Calvini Opera Omnia, t. XVII, col. 597, 15 août.
[Note 201: ][(retour) ] Cette lettre est antérieure au 15 août, comme on peut le voir d'après la lettre de Morel à Calvin où il en est fait mention. Elle est rapportée tout au long par Regnier de La Planche, mais pas à sa date (p. 219-220).--Morel à Calvin, Calvini Opera Omnia, XVII, col. 597: «Quibus perfectis, hem, inquit, etiam mihi minantur».
[Note 202: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 220.
Ainsi commençaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les réformés. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline à la douceur; eux, convaincus que la timidité seule ou quelque calcul l'empêchait de se déclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils appelaient sa dissimulation. Dans leur première lettre, ils la priaient; dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisième--une quinzaine de jours après--ils la sommaient de sauver leurs frères prisonniers, la menaçant, si elle n'agissait pas, de nouvelles représailles célestes. C'était lui demander de se déclarer contre les ministres du Roy son fils. Mais elle n'était pas disposée à se compromettre pour des clients si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait attendre.
À ce moment les Guise frappèrent un grand coup. Instruits par des apostats du nom et des lieux de réunion des religionnaires, ils mobilisèrent commissaires et sergents et cernèrent le faubourg Saint-Germain, surnommé «la petite Genève», et les rues avoisinantes. Un conseiller au Châtelet assaillit avec cinquante archers la maison du nommé Le Vicomte, dans la rue au Marais, où descendaient beaucoup de gens suspects, mais il fut chaudement reçu. Les hommes qui s'y trouvaient s'ouvrirent un chemin à la pointe de l'épée. La police n'arrêta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine de personnes. Mais elle saisit «certains escripts en rime françoise faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxée de trop déférer au Cardinal»[203]. Il y eut d'autres perquisitions dans les divers quartiers de Paris (25-26 août). Les curés au prône sommèrent les fidèles, sous peine d'excommunication, de dénoncer tous les «mal sentants» de la foi[204]. Pour exciter le fanatisme populaire, on faisait courir le bruit que les hérétiques s'assemblaient pour paillarder à chandelles éteintes. Le Cardinal, qui savait bien le contraire, mais qui cherchait à détourner la Reine-mère de ses velléités de modération, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien stylés. Ils récitèrent la leçon apprise: qu'en la place Maubert, dans la maison d'un avocat, le jeudi avant Pâques, en une réunion nombreuse, on avait mangé le cochon, et puis après on s'était mêlé au hasard dans les ténèbres. Catherine était si ignorante de l'esprit d'austérité de la nouvelle Église qu'elle fut «merveilleusement aigrie et étonnée». Elle déclara à quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la religion, que «si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle les feroit mourir, quelque amitié ou faveur qu'elle leur portast». Mais celles-ci obtinrent qu'on interrogeât les apprentis, et l'imposture fut découverte[205]. En cette circonstance, Mme de Roye, une «héroïne», écrivait le ministre Morel à Calvin, se porta garante de la vertu des réformés. «Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de gens.» À quoi la dame de Roye répondit qu'il était facile de nous charger, «puisque personne n'ose nous défendre et que si elle nous connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.» L'entretien continuant, Catherine exprima le désir de voir quelqu'un des ministres de la nouvelle secte, et plus particulièrement un d'entre eux, Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui était gentilhomme. Elle assura qu'il n'aurait rien à craindre et qu'elle disposerait tout pour que l'entrevue eût lieu dans le plus grand secret[206].
[Note 203: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 222-223.
[Note 204: ][(retour) ] Une déclaration datée de Villers-Cotterets, 4 septembre 1559, et enregistrée au Parlement le 23 décembre, ordonna de raser les maisons où se tiendraient des conventicules; un édit du 9 novembre, enregistré le 23, prononça la peine de mort contre les auteurs d'assemblées illicites (Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, XIV, p. 9 et 11).
[Note 205: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 223-225.
[Note 206: ][(retour) ] Lettre de Morel à Calvin du 11 septembre, (Calvini Opera Omnia, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur de la Roche-Chandieu, né au château de Chabot, dans le Mâconnais, vers 1534, fut d'abord pasteur à Paris, et enfin à Genève, où il mourut en 1591. Haag, La France protestante, 2e éd., t. III, col. 1049-1058.
Mme de Roye expédia immédiatement un courrier aux fidèles de Paris, les exhortant à ne pas laisser échapper cette occasion d'entrer en relations avec la Reine-mère.» C'était à tort, leur disait-elle,--et ce témoignage est important à retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine avait lu des livres de piété (pios libros) ou entendu des hommes doctes ou vraiment chrétiens» et elle exprimait l'espoir que si la Reine rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable à leur cause[207]. Après beaucoup d'hésitation, le Consistoire donna son consentement.
Ce n'était pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine désirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la sympathie des réformés pour les princes du sang et tenait à se renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Béarn à petites journées pour assister au sacre. Peut-être avait-elle appris qu'il avait été, dans toutes les villes où il passait, visité par les ministres, et qu'à Vendôme, en sa présence, s'était tenue une assemblée mi-politique, mi-religieuse, de réformés et de ses partisans, qui l'avait exhorté à revendiquer son droit au gouvernement de l'État. Villemadon, l'ancien serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement comme un moyen de mériter la bénédiction divine le chant «des beaux Psalmes Davidiques», ainsi qu'elle avait fait autrefois, et «la quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu», il la pressait aussi d'éloigner les Guise, «monstres étranges», «qui ne sont de la maison» [royale], «occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous», et qui vont «récultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous le pied les Princes et le Sang de ceste couronne»--«Les princes du sang», insistait-il «vous soyent en honneur[208]» (26 août). La lettre de Villemadon, dit Regnier de La Planche, émut la Reine-mère «à penser à ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres»[209]. Les autres, c'étaient les ennemis des Guise et entre autres les réformés, dont il lui importait tant de connaître les intentions. Que gagnerait-elle ou que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'éclairerait sur ce point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La Roche-Chandieu attendrait bien caché, aux environs de Reims, qu'elle le fît secrètement appeler.
[Note 207: ][(retour) ] Morel, 11 septembre, Calvini Opera, XVII, col. 635.
[Note 208: ][(retour) ] Calvini, XVII, col. 618.
[Note 209: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 212.
Mais, après réflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire signe[210]. Écouter un représentant des doctrines nouvelles, c'était prendre parti contre les Guise qui les persécutaient. Et puis le changement d'attitude des réformés l'inquiétait. Sous Henri II, ils souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des moindres, «se faschoyent de la patience chrestienne et évangélique». Des alliés s'offraient à les aider à rendre coup pour coup: soldats et capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient obligé les Guise à licencier[211], gentilshommes pauvres et batailleurs, amis d'Antoine de Bourbon et du Connétable, tous ceux enfin que sollicitait le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveautés. La Réforme allait servir de mot d'ordre à tous les opposants. Mais ces fidèles d'occasion, plus sensibles à la tyrannie des Lorrains qu'aux «abus du pape», poussaient les vrais fidèles à la rébellion. L'histoire du parti protestant commençait.
[Note 210: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce jour-là elle en fut empêchée par la visite de plusieurs cardinaux et autres seigneurs venus au sacre.
[Note 211: ][(retour) ] Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, p. 127. Brantôme t. IV, p. 224.
L'alliance des mécontents politiques et des novateurs religieux se fit sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise prétendaient qu'en raison de la mauvaise santé du Roi et de la faiblesse de son entendement, il y avait lieu, malgré sa majorité, de réunir les États généraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de son sang, à l'exclusion de tous autres, conformément à leur degré de parenté. Un peu plus d'un mois seulement après la mort d'Henri II, le ministre de l'Église de Paris, Morel, avait exposé à Calvin cette théorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti allaient encore plus loin, comme l'écrivit plus tard Calvin à Coligny[212]. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne permettent pas de préciser davantage la date de la consultation, «quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desjà piusieurs s'estoyent abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donné response absolue qu'il s'en faloit déporter, je m'efforçay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que legereté et presomption qui n'auroit point bonne issue.» «Il n'y eut pas, continue Calvin, faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son authorité, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais attendu le bas aage du Roy.» Et puis, «d'heure en heure on attendoit une horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles». Mais Calvin répondit «simplement» que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les rivières en découlleroyent par toute l'Europe» et qu'il valait mieux périr «tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestienté et l'Évangile fust exposé à tel opprobre». Toutefois, il concéda «que si les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent à leur querele, qu'il serait licite à tous bons sujects de leur prester main forte». L'homme alors demanda: «Quand on auroi induit l'un des princes du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré, s'il ne serait point permis». Mais, ajoute Calvin, «il eut encore response négative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le pied»[213].
[Note 212: ][(retour) ] 16 avril (?) 1561, Opera Omnia, XVIII, col. 425-431. Ce «quelqu'un» n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps après, alla voir Calvin et fut d'ailleurs mal reçu. Ibid., col. 427 et 429.
[Note 213: ][(retour) ] Calvini Opera Omnia, XVIII, col. 425-426.--Sur l'opinion de Calvin, voir Mignet, Journal des savants, 1857, p. 95.
Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte François Hotman, estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se dérobait, ou, comme on disait par euphémisme, «en son absence», son frère le prince de Condé pouvait, selon la tradition et la loi écrite, réclamer la charge de suprême conseil du Roi[214].
[Note 214: ][(retour) ] Calvin à Pierre Martyr, mai 1560, Opera Omnia, XVIII, col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.
C'était en effet à l'intention de ce Bourbon, énergique, pauvre et ambitieux, qu'avait été imaginée la théorie de l'unique prince du sang.
L'opposition désespérait d'Antoine de Bourbon. Après l'assemblée de Vendôme, il n'avait paru à la Cour que pour s'y faire bafouer. À Saint-Germain, où il était allé trouver le Roi, les Guise ne lui assignèrent pas de logement et il en fut réduit à se contenter de l'hospitalité que le maréchal de Saint-André lui donna par pitié. Il n'avait pas été convoqué aux séances du Conseil. À Reims, lors du sacre, il souffrit qu'on arrêtât en sa présence un de ses gentilshommes, Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffamé les ministres dirigeants. Prétendant honteux, il n'eut pas le courage de déclarer son droit et accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de conduire en Espagne Élisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe II[215].
[Note 215: ][(retour) ] De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, p. 41-45 et p. 58.
Mais Condé agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire mystérieusement le procès des Guise, et, comme bien l'on pense, «l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le témoignage de gens notables et qualifiés, iceux (les Guise) estre chargés de plusieurs crimes de lèze-majesté ensemble d'une infinité de pilleries, larrecins et concussions». «Ces informations veues et rapportées au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune aage, ne pouvoit cognoistre le tort à luy faict et à toute la France, et encore moins y donner ordre, estant enveloppé de ses ennemis (les Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la personne de François, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine, son frère, pour puis après leur faire procès par les Estats»[216]. Cependant l'entreprise était si hasardeuse que Condé n'osa s'y risquer. Il en laissa la conduite à un certain La Renaudie, gentilhomme périgourdin, qui, ayant eu des démêlés avec la justice, en rendait les Guise responsables. La Renaudie enrôla en France et à l'étranger des soldats et des capitaines et réunit secrètement à Nantes (1er février 1560) les principaux conjurés. Il fut autorisé par cette assemblée, qui était censée tenir lieu d'États généraux, à se saisir des ministres et à les mettre dans l'impossibilité de nuire. Les fauteurs du complot voulaient, par tout cet appareil de procédure: enquête, procès, consultation d'États, apaiser les scrupules de chrétiens comme Calvin et donner à un coup de main le caractère d'une action légale. Ils résolurent d'envahir en forces le château d'Amboise, où était la Cour, et de demander à François II humblement, l'épée en main, le renvoi et la mise en jugement de ses ministres. L'exécution, fixée d'abord au 10 mars 1560, fut définitivement ajournée au 16.
[Note 216: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard, Additions critiques à l'histoire de la Conjuration d'Amboise, Revue historique, t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la correspondance de Chantonnay, frère du cardinal Granvelle et ambassadeur d'Espagne en France).
Le secret du complot, si bien gardé qu'il fût, transpira. Le 12 février les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donné par un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours après, la dénonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait logé La Renaudie à son passage et avait reçu ses confidences[217]. Catherine s'émut de ce danger de guerre civile. Elle commençait à trouver que les ministres de son fils étaient trop violents. Ne s'étaient-ils pas avisés d'ailleurs de contrecarrer ses volontés? Elle n'avait rien tenté, peut-être par affectation de piété conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut exécuté le 23 décembre 1559. Mais elle s'intéressait à Fumée, à cause de Jean de Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, à qui «elle portoit de longue main faveur». Or le cardinal de Lorraine éludait ses bonnes intentions et l'amusait de promesses. A la fin elle lui déclara «que ces façons de faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit mescontentement». Le Cardinal, dépité, offrit de se retirer en sa maison. Mais son départ, suivi naturellement de celui de son frère, l'aurait laissée seule en face des réformés, sans qu'elle fût sûre des catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite, raconte l'Histoire des Églises réformées, sur le procureur général, Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Châtelet et sur l'inquisiteur de la Foi, Démocharès, et quelques Sorbonistes, qu'il disait «estre les plus méchants garnemens du monde et dignes de mille gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux puisqu'il les connoissoit tels»[218]. Fumée fut absous à pur et à plein (février 1560).
[Note 217: ][(retour) ] La chronologie des révélations est difficile à établir. Voir Paillard, Additions critiques à l'histoire de la conjuration d'Amboise, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et passim.
[Note 218: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique des Églises réformées du royaume de France, éd. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p. 294-298.
Les Guise, pensant avec raison que les «belîtres», dont on leur dénonçait l'entreprise, ne pouvaient être que les prête-noms de tout autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la Reine-mère. En leur inquiétude, ils la prièrent d'appeler à la Cour l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, les neveux du Connétable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait «confiance» dans «les vertus de ces personnages» et «portoit» «amitié à l'Admiral»[219]. Coligny, bien qu'il inclinât décidément à la Réforme, n'avait pas paru à l'assemblée de Vendôme[220]. Il estimait probablement que la nouvelle Église risquait de s'aliéner la Reine-mère, en montrant un zèle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-être aussi jugeait-il Antoine de Bourbon à sa valeur. Il arriva le 24 février à la Cour, et, prié par Catherine de dire son avis, «il luy déclara le grand mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que l'on avoit mal à gré et du tout à contre-cœur que les affaires du royaume fussent maniées par gens qu'on tenoit comme étrangers, en eslongnant les princes et ceux qui avoient bien déservy de la chose publique»[221], il voulait dire le Connétable. Alors elle fit un premier pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient désormais en bons catholiques, exception faite des prédicants et de tous ceux qui, sous prétexte de religion, avaient conspiré contre la Reine-mère, nommée, remarquons-le, la première, le Roi, la Reine, les frères du Roi, et les principaux ministres (mars). L'Édit, pour couvrir les Guise, imaginait que leurs ennemis avaient projeté de détruire avec eux la famille royale et même les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands coupables, ainsi que les prêcheurs des doctrines nouvelles suspects de propager l'esprit de révolte[222]. Mais cette simple distinction entre les réformés paisibles et les fauteurs de désordre était de grande conséquence. La pratique de l'hérésie n'était donc pas aussi criminelle qu'un complot, puisque celle-là était pardonnable et que celui-ci restait punissable? L'État prenait donc moins à cœur les affaires de Dieu que les siennes? Aussi l'Édit fut-il trouvé «fort estrange» par plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brûlart, chanoine de Notre-Dame de Paris[223]. Pour bien marquer que Catherine en était l'inspiratrice, le conseiller et secrétaire des finances du roi, Jacques de Moroges, chargé de le porter au Parlement, déclara «qu'il a eu commandement exprès de la Reine-mère pour dire à la Cour de sa part qu'elle procède le plus promptement qu'elle pourra à la vérification des dites lettres». Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement enregistra le 11 mars.
[Note 219: ][(retour) ] Regnier de La Planche p. 247.
[Note 220: ][(retour) ] Erichs Marcks, Gaspard von Coligny, I, 1893, p. 350.
[Note 221: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 247.
[Note 222: ][(retour) ] Fontanon, Les Edicts et Ordonnances des roys de France, 1611, t. IV, p. 263-264.
[Note 223: ][(retour) ] Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans Mémoires de Condé, I, p. 9.
C'était l'entrée en scène de Catherine et la première manifestation publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop tard; les bandes de La Renaudie étaient aux portes d'Amboise. Les Guise, qui n'avaient pas cessé d'armer, dispersèrent, massacrèrent ou livrèrent au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens «mécaniques» qui marchaient à l'attaque du château. Catherine n'osa pas s'opposer aux exécutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne. Elle estimait certainement criminelle cette façon d'adresser requête au Roi par soulèvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu pardonner à un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires où elle assista, fit «à demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cène». Mais on se hâta de le dépêcher, pendant qu'elle était occupée ailleurs, «de quoy elle fut aulcunement faschée, se disoit-elle, car elle l'avoit jugé innocent». Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot représentaient les «grands services faicts par ses prédécesseurs et par luy à la Couronne et maison de France», «elle fit tout ce qu'elle peut (put) disoit-elle, jusques à aller chercher et caresser en leurs chambres ces nouveaux rois». Le mot doit être d'elle, car elle l'a employé plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils «se montrerent invincibles et de fureur irréconciliables». La duchesse de Guise elle-même allait pleurer chez la Reine-mère sur les «cruautés et inhumanités qui s'exercent», car «elles deux ensemble avoient fort privéement devisé de l'innocence de ceux de la religion»[224].
[Note 224: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La Planche ou plutôt l'Histoire publiée sous son nom ne veut pas que la Reine ait été sincère. C'est un parti pris chez les ennemis de Catherine qui lui dénie tout bon sentiment.
Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquêter sur la cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre où l'Amiral les imputait à la violence de leur politique. Elle les força, conformément aux Édits, de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion.
L'Édit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspiré, remettait le jugement du crime d'hérésie aux évêques, et la punition des assemblées et des conventicules aux juges présidiaux[225]. C'était une nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'être au lendemain du complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la religion de la police du royaume.
[Note 225: ][(retour) ] Fontanon, Les Edits et Ordonnances des roys de France, éd. 1611, t. IV, p. 229-230.
Elle cherchait en même temps à renouer avec les réformés, qui, depuis le «Tumulte», avaient laissé tomber les relations. Elle dépêcha donc à Tours deux de ses serviteurs favorables à leur cause: Chastelus, abbé de La Roche, son maître des requêtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme servant, chargés de «faire parler à elle» La Roche-Chandieu, de qui elle voulait savoir «la vraye source et origine des troubles» et le «moyen de donner estat paisible» à ceux de la religion, sans provoquer toutefois les catholiques. Mais les fidèles de Tours répondirent «que le ministre que la Roine demandoit n'estoit pas à Tours ny mesmes au royaume». Et comme les messagers les pressaient d'envoyer à sa place le ministre du lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, «ils refusèrent», l'Église de Tours «ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi». Ils ajoutèrent que «la dicte dame avoit donné peu de témoignage de son bon vouloir envers eux par les actions passées, aussi que ce qu'elle désiroit sçavoir se pourroit bien escrire par lettres». Elle ne parut pas s'offenser de leur méfiance, «promettant qu'elle monstreroit par effect n'avoir dédaigné leur conseil». Et cependant elle les priait de «se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus». Par-dessus tout elle leur recommandait «de tenir secret tout ce qu'ils voudroient lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur pensant aider»[226].
Ils dressèrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom emprunté de Théophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension[227].
[Note 226: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 298-299.
[Note 227: ][(retour) ] Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprimé de Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui permettent de rectifier cette fausse indication.
C'était, affirmait Théophile, une vérité établie que les «forces... apparues près Amboyse n'estoyent contre la majesté du Roy ny contre elle ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui les voudroyent empescher de se présenter à Leurs Majestés pour leur remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation du royaume». Il allait de soi «qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui permette aux subjects d'aller en armes faire doléance à leurs princes, ains seulement avec humbles prières». Aussi combien de fois--la Reine-mère pouvait s'en souvenir--les réformés, ayant les moyens de se défendre, avaient-ils mieux aimé «mettre les armes bas» et «encourir la note de cueur lasche que de faire acte approchant de rébellion et de désobéissance contre leur prince et naturel seigneur». Mais ces preuves de leur fidélité ayant uniquement servi d'occasion «aux meschans d'estre tant plus audacieux jusques à faire acte de tyrans, usurpateurs du roy et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observés en France, il a été finalement licite de repoulser ceste violence par aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy pour les destruire.» «Et ce qui les esmouvoit davantage,» c'est que les édits faits «durant les dangers» n'étaient pas appliqués, et que l'on avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise seraient près de Sa Majesté. En effet, ils «poursuivoyent», pour les faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui s'étaient retirés de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi. Aussi ceux-là et même «ceux qui n'estoyent encore bougés de leurs maisons... se préparoyent à marcher comme désespérés, jugeant qu'il leur convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en leurs maisons l'un après l'autre tendre le col à un bourreau.»
C'est ce que la Reine-mère «devoit bien considérer et penser en elle-mesme à la conséquence où pourroyent tomber ces désespérées entreprinses, où l'on jouoit à quitte ou à double. Car encores que ce fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait plutost y remédier promptement que l'effect advenu procéder à la destruction entière de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs subjects». Le remède, c'était en premier lieu de «pourveoir au gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non à l'appétit de ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de France»; en second lieu, de tenir un «Concile sainct et libre, sinon général, à tout le moins national», où toutes choses étant «décidées par la parolle de Dieu,» «ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys s'attendaient de gaigner leur cause». Et jusque-là Théophile requérait pour les fidèles le droit de demeurer «en la simplicité des Escriptures» et «de vivre selon le contenu d'une confession de foy accordée et receue en toutes les églises réformées de France»[228].
[Note 228: ][(retour) ] Analyse du Théophile, dans Regnier de La Planche, p. 299-302.
La Reine mère venait de lire cette consultation politico-religieuse quand Marie-Stuart, «qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes ses actions», entra et la surprit le mémoire en main. Elle lui demanda ce que c'était, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur du paquet. Les Guise firent arrêter Le Camus.
Catherine n'était pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la compromettaient. D'ailleurs l'insistance des réformés à mettre en avant les droits des princes du sang, qui étaient destructifs des siens, ne pouvait que lui déplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant elle, le 5 juin, à Villesavin (près de Romorantin), elle lui reprocha, en présence des Guise, ces remontrances «pleines d'injures et animosité contre le Roy son fils et elle». Et comme Le Camus répondit que «sous sa correction les dites remontrances n'estoient telles», elle répliqua que «c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy». Le Camus protesta qu'elles ne tendaient «qu'à induire le Roy et ladicte Dame à faire assembler les Estats du royaume pour remédier aux confusions» du pays «et au mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient emparés de la personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des princes du sang et des Estats». On l'envoya prisonnier au château de Loches[229].
[Note 229: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 304.
Il importait beaucoup à Catherine de savoir si les «connétablistes» s'accordaient avec les réformés sur cette question des princes du sang. À Saint-Léger[230], où la Cour alla en ce même mois de juin (1560), elle manda «un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche», «qu'on estimoit dès lors servir de conseil bien avant au mareschal de Montmorency », fils du Connétable. L'histoire publiée sous son nom[231], De l'Estat de France sous François II, précieuse par les documents qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle rapporte, est le récit le plus complet et le plus vivant, quoique partial et passionné, des débuts politiques de Catherine. La Planche, qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put de dire son avis; mais, sommé de parler, il expliqua que les troubles avaient à la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait «deux diverses sortes» de «huguenauds». Les uns, qui «ne regardent qu'à leur conscience» avaient été «esmeus» par La Renaudie à prendre les armes, «ne pouvant plus à la vérité supporter la rigueur, laquelle on a si longtemps continuée contre eux»; les autres, qui «regardent à l'estat public», sont irrités de voir l'estat du royaume estrangement conduit par estrangers, les princes du sang estant forclos».
[Note 230 ][(retour) ] Saint-Léger (Seine-et-Oise), est à 12 kilomètres de Rambouillet; les rois de France y avaient une résidence, au milieu de la forêt.
[Note 231: ][(retour) ] Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier. Il ne s'appellerait pas lui-même (éd. Buchon, p. 316) «un certain Louis Regnier», et ne donnerait pas comme une opinion qu'il fût le confident du maréchal de Montmorency. Après avoir dit à la Reine-mère, dans l'entretien analysé ici, que La Renaudie voulait, «soubs prétexte de présenter une requeste, venger la mort» d'un sien beau-frère, il ne se serait pas démenti en ces termes (éd. Buchon, p. 318). «Tel fust le pourparler de La Planche, homme politique plustost que religieux, s'abusant en ce qu'il mict en avant des différends de la religion, non moins qu'en ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie». La critique de beaucoup de documents du xvie siècle reste à faire.
Il serait aisé--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots de religion «par une assemblée de quelques suffisans personnages, lesquels, soubs couleur de traduire fidèlement la Bible, cotteroyent les différends (les points de désaccord entre les réformés et les catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande discorde qu'il semble entre les parties». Mais les huguenots d'État «ne s'apaiseroyent aiséement, sinon mettant les princes du sang en leur degré et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemblée des Estats». La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de Lorraine, de prétendre au gouvernement de l'État et même au titre de princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. «Sa conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit éviter un remuement bien dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le moins leur bailler comme une bride et contrepoix de François naturels et tenir les uns et les autres en raison.» Elle répondit qu'en employant les Guise, elle n'avait fait que suivre «les traces du feu roy son mary» et «qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Condé se fussent rangés à la Cour, à l'exemple de messieurs de Montpensier et de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traictés et honorés.» Mais... «c'estoit mesmes contre la personne du Roy» que l'entreprise d'Amboise avait été dressée. La Planche répliqua que «ceux qui occupoyent la place des princes du sang, sçachant iceux ne pouvoir estre déboutés, selon leurs anciens privilèges, que par le seul premier chef du crime lèze-majesté, avoyent plustost forcé (? forgé) ceste accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.»
Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison, «caché derrière la tapisserie». La Planche fut «renvoyé disner», puis rappelé l'après-midi. La Reine-mère alors lui déclara «qu'elle ne se pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs prétendus par ceux de Guyse» et qu'en tout cas «il se trouveroit bon remède, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second à ceux de Guyse, de sorte qu'après le premier prince du sang marcherait le premier prince de Lorraine; après le second prince du sang, le second prince de Lorraine, et ainsi consécutivement; mais qu'il sçavoit bien d'autres choses s'il les vouloit dire.» Par promesses claires, par menaces vagues, elle essaya de le faire parler et même elle le pria de l'aider à prendre «certains principaux rebelles sans luy nommer de près ny de loing la maison de Montmorency». Mais La Planche courageusement remontra «que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier avec les princes du sang, ains (mais) leur céder et faire place». «Et quant à la capture de ces prétendus rebelles, il trancha le mot, qu'il n'estoit ni prévost des mareschaulx ni espion.» Elle le fit arrêter, mais «il se purgea si évidemment d'avoir eu intelligence avec La Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relâché[232].
[Note 232: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 316-318.
De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait à tout prix rompre la coalition des huguenots d'État et des huguenots de religion. Peut-être pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus aisé de satisfaire ceux-ci que ceux-là et en tout cas c'étaient les concessions qui devaient le moins lui coûter. L'état du royaume demandait qu'on se hâtât. L'Édit de Romorantin n'avait pas calmé les passions; les réformés tenaient des prêches et s'assemblaient en armes; ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui était le prélude de l'autre. Déjà des bandes couraient la Provence, le Dauphiné, la Guyenne et saccageaient les églises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mère fit décider la réunion à Fontainebleau des plus grands personnages pour aviser aux nécessités du royaume. Ce fut une sorte de Conseil élargi, où le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang, les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de Saint-Michel]. Le Connétable y vint accompagné de huit cents ou mille chevaux. Mais, malgré ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frère restèrent en Béarn et laissèrent passer l'occasion d'exposer solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ôter à leur cause l'allure d'un complot.
L'assemblée s'ouvrit le 21 août, «en la chambre de la Reine-mère», sous la présidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages «que le Roy son fils» avait convoqués de le «vouloir conseiller.... en sorte que son sceptre fust conservé et ses subjects soulagés et les malcontents contentés s'il estoit possible»[233].
Le nouveau chancelier, Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au Parlement de Paris et ancien Président de la Chambre des comptes, était une créature des Guise, mais «sitost qu'il eust été estably en sa charge», il se proposa «de cheminer droict en homme politique et de ne favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et à sa patrie»[234].
[Note 233: ][(retour) ] Pierre de La Place, Commentaires de l'estat de la religion et république sous les roys Henri et François seconds et Charles neuviesme, éd. Buchon, p. 53-54.
[Note 234: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 305.
Mais il cheminait prudemment. C'était l'homme qu'il fallait à Catherine. Il prit la parole après elle pour développer sa pensée. Il compara le royaume où «tous estats» étaient «troublés» et corrompus «avec un très grand mécontentement d'un chascun» à un malade et il invita l'assemblée à rechercher la cause du mal. Si on pouvait la «découvrir, le remède seroit aisé.... Hoc opus, hic labor est.» Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges: gendarmerie et finances.
Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés, l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus secrètes et suspectes»[235]. Mais la requête à la Reine demandait bien davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse, ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»[236].
[Note 235: ][(retour) ] P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans les distinguer.
[Note 236: ][(retour) ] L'adresse à la Reine est dans les Mémoires de Condé, II p. 647-648.
C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais l'avènement du règne de Dieu.
Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut, cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement» du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient assemblés»[237].
[Note 237: ][(retour) ] Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.
L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine.
Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et] comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs services n'étaient pas indispensables[239]?
[Note 238: ][(retour) ] Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, Charles de Marillac, ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier, Henri II et François II, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.
[Note 239: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 357.
L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le moins qu'il l'approuveroit»[240].
[Note 240: ][(retour) ] [De Mayer], Des États généraux et autres Assemblées nationales, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.
Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car «ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560).
La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais elle les «cognoissoit de si grand cœur que malaisement» endureraient-ils de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et «disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce «seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»[241]. Il lui faudrait rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle était sûre de n'avoir pas la première place.
[Note 241: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 313-314.
Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La Briesve Exposition, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la Response chrestienne et défensive, qui est du même temps que le «Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient du gouvernement les étrangers[243].
Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait, les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète, écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées contre la tyrannie des Guise[244].
[Note 242: ][(retour) ] Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion de Vendôme, Erichs Marcks, Gaspard von Coligny, 1893, t. I, p. 350.
[Note 243: ][(retour) ] Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet, greffier en chef du Parlement de Paris, Pour la majorité du roy tres chrestien contre les escrits des rebelles, Paris, 1560, in-4º (B. N., Lb. 32). Les protestants répondirent par un Légitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime gouvernement de ceux de Guise, soubz le titre la majorité du roy, ci-devant publié (Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet répliqua: Pour l'entière majorité du roi tres chrestien contre le Légitime conseil, Paris, 1560 (dans Dupuy, Traité de la majorité de nos rois et des régences du royaume, Paris, 1655. Preuves, p. 329 sqq.,) où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze ans, qu'ils règlent, comme ils l'entendent, par testament les régences; que les reines-mères sont, par lois et coutumes, préférées aux princes du sang en cas de mort ab intestat; qu'il n'y a pas de régents nés, qu'on ne saurait sans «impugner» l'autorité de François II et de sa mère blâmer le choix qu'ils ont fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la Reine-mère, vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par vous, et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime conseil.» Dupuy, Preuves, p. 333.
[Note 244: ][(retour) ] Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (Calvini Opera Omnia, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de juillet (ibid., col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après lui. Les conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit plutôt au commencement d'août. La consultation est dans La Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t. II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'Essai sur François Hotman, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses deux articles de la Revue historique, t. II, 1876, p. 1 et p. 367.
En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245]. Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»[246] Les Guise enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août).
[Note 245: ][(retour) ] De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son énergie.
[Note 246: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 345-346.
La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement agréable[247], approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes, dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait, «vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort bien faire congnoistre que je suis roy»[248], et elle, dans une lettre au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et du Vidame»[249]. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de démentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lancée à tout hasard pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons.
[Note 247: ][(retour) ] Voir ci-dessous, p. 207-208.
[Note 248: ][(retour) ] De Ruble, t. II, p. 361 et 363.
[Note 249: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 347.
[Note 250: ][(retour) ] 250: Louis Paris, Négociations...relatives au règne de François II, p. 577.
Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs ennemis.
Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou, Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce langage»[252], ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut emprisonné.
[Note 251: ][(retour) ] Comte J. Delaborde, Éléonore de Roye, p. 68; De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, 1882, p. 370.
[Note 252: ][(retour) ] Lettres, I, p. 150 (17 octobre 1560).
Catherine avait aidé à la capture des Bourbons pour enlever à la révolte ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'était pas assez et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de Condé dont ils avaient senti la main dans tous les remuements.
La santé de François II, qui n'avait jamais été bonne, était à ce moment encore plus mauvaise; de là leurs inquiétudes et leur passion contre le plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osèrent le traduire devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal légitime, de peur d'un acquittement, et ils lui donnèrent pour juges, par autorité absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'État, chevaliers de l'Ordre[253]. Catherine répugnait aux cruautés superflues. D'ailleurs elle réfléchissait que les Guise, débarrassés de l'esprit agissant de l'opposition, n'auraient plus les mêmes raisons de la contenter et la relégueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le connétable de Montmorency, qui, sous prétexte de maladie, s'était excusé de venir à Orléans. Le jour même où commença l'instruction contre Condé (13 novembre), elle lui écrivait: «Je voldrès que vostre santé peut (pût) permettre que feusiés avecques nous, car je cré fermement que l'on seroyt plus sage et, ne l'étant, vous ayderié à sortir le roy aur (hors) de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubéi partout»[254]. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens qui n'étaient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle, ce ne peut être que les ministres dirigeants. Pour s'opposer à leurs violences, elle appelait à l'aide son vieil ennemi.
[Note 253: ][(retour) ] Le procès de Condé dans le Comte Delaborde, Éléonore de Roye, p. 81-92.
[Note 254: ][(retour) ] Lettres de Catherine, t. I, p. 153.
Elle se ménageait même un recours du côté du roi de Navarre. Un jour qu'Antoine de Bourbon, ému du danger de son frère, rappelait dans une séance du Conseil privé les services rendus par les princes de sa maison et s'écriait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons...., elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait des hésitations de son fils[255]. Plusieurs fois elle l'aurait fait prévenir de desseins tramés contre lui: coup maladroit dans une partie de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main même du Roi[256]. Mais est-il sûr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mère a discrètement enrayé la poursuite contre son frère. Après la condamnation pour crime de lèse-majesté (26 novembre), deux des commissaires, le chancelier de L'Hôpital et le conseiller d'État Du Mortier, «reculoyent tousjours» de signer la sentence, «en donnant toutefois bonne espérance»[257]. Or, c'étaient deux hommes à Catherine; ils réussirent à gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent débile que son mariage précoce avec Marie Stuart avait achevé d'affaiblir, eut le 9 novembre et le 16 des syncopes alarmantes. Son état s'aggrava subitement et fut bientôt désespéré. Dans l'appréhension de cette fin, les Guise proposèrent, dit-on, à Catherine de hâter l'exécution du prince[258]. C'était, s'ils le firent, avoir une très médiocre idée et très fausse de son intelligence. Alors que l'avènement de son fils Charles, un enfant de dix ans, lui offrait l'occasion inespérée de se saisir du pouvoir, pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait à leur merci et s'aliénerait à jamais les huguenots, en sacrifiant Condé? Mais elle était fermement résolue à priver Antoine de Bourbon de la régence. Il n'y avait pas de loi expresse qui réglât la transmission du pouvoir en cas de minorité. Le précédent de Blanche de Castille était favorable aux reines-mères, mais la loi salique, en excluant les femmes du trône, semblait par analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang. Demander aux États généraux ou au Parlement de trancher ce grand débat, c'était provoquer une décision qui pourrait être contraire à ses droits, et qui, si elle ne l'était pas, risquait d'être contestée par son concurrent, les armes à la main. Le mieux était de s'assurer la direction paisible de l'État par un accord à l'amiable avec le premier prince du sang. Mais il fallait l'y amener.
[Note 255: ][(retour) ] De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, 1882, p. 417-418.
[Note 256: ][(retour) ] Ibid., p. 419.
[Note 257: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 401.
[Note 258: ][(retour) ] C'est ce que raconte de Thon, Histoire, Londres, 1734, liv. XXVI, t. III, p. 373-374.
Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle déclara de façon à être entendue qu'elle se procurerait le pouvoir à tout prix. Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeuré, elle le manda dans son cabinet[259]. Il croyait marcher à la mort (2 décembre). Au passage, une dame, peut-être la duchesse de Montpensier, sa cousine et la confidente de la Reine, lui dit à l'oreille de tout accepter, sinon qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de Lorraine étaient présents. Après qu'un secrétaire eut donné lecture d'un mémoire établissant, par les précédents historiques, le droit des reines-mères à la régence, Catherine, sévèrement, rappela tous les complots des Bourbons. Les dénégations étaient inutiles. Antoine avait perdu par sa conduite les prétentions qu'il aurait pu élever comme premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et lui «promit à (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et que rien ne seroit ordonné sinon par son advis et des autres princes du sang». Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avènement par la réconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer à Antoine que le Roi avait de sa propre autorité décidé seul l'arrestation et le jugement de Condé et que les Guise n'en étaient pas responsables. Antoine admit encore cette explication et consentit à «embrasser» les deux frères, les pires ennemis de sa maison[260]. Trois jours après, François II mourut (5 décembre), et Charles d'Orléans lui succéda sous le nom de Charles IX. Le règne de Catherine commençait. Elle s'était élevée au premier rang à pas si comptés et d'un mouvement si doux qu'elle avançait sans avoir l'air de cheminer.
[Note 259: ][(retour) ]: De Ruble, t. II, p. 434 ne soupçonne pas le jeu.
[Note 260: ][(retour) ] Regnier de La Planche, p. 415-417. D'après cet historien (p. 416), le Roi lui-même, trois jours avant sa mort, aurait déclaré au roi de Navarre qu'il avait «de son propre mouvement et contre leur advis» (des Guise) fait emprisonner le prince de Condé.
CHAPITRE IV
LA RÉGENTE[261] ET LES RÉFORMÉS
Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi enfant, des États généraux réunis (après environ quatre-vingts ans d'interruption)[262], les partis et les religions en lutte, les Guise jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il avait cédé; elle, l'étrangère, «n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun seul [homme] à qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion partycoulyère». Mais elle avait confiance, comme elle l'écrivait à sa fille le surlendemain de l'avènement de Charles IX: «...Vous diré (je vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne feré pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon authorité, non pour moy, més pour servir à la conservation de set (ce) royaume et pour le byen de tous vos frères»[263].
[Note 261: ][(retour) ] Catherine de Médicis n'a pas eu en titre la régence que les États généraux, comme on le verra plus loin, auraient été plutôt portés à décerner au roi de Navarre. Dans une note sur les dates de la naissance de ses enfants, écrite entre la mort de François II (5 déc. 1560) et la majorité de Charles IX (17 août 1563), le secrétaire d'État, Claude de l'Aubespine, la qualifie de «Gouvernante de France» (Louis Paris, Négociations, etc. p. 892). C'est le pouvoir de régente sans le nom. Aussi ne me suis-je pas fait scrupule de l'appeler Régente au lieu de «Gouvernante de France».
[Note 262: ][(retour) ] Les États de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri II ne sont pas de véritables États généraux. En 1506 les députés des villes étaient seuls; en 1558 les représentants du clergé, de la noblesse, de la justice et du tiers état avaient été désignés par le roi. Mais les États de 1560 furent une vraie Assemblée générale élue des trois ordres de la Nation.
[Note 263: ][(retour) ] 2 décembre 1560. Lettres de Catherine, I, p. 568, ou I. p. 158.
Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484 que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs griefs et sur leurs vœux. La bataille électorale avait été très disputée et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe, les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus, les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles IX.
[Note 264: ][(retour) ] On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval], Recueils des cahiers généraux des trois ordres, t. I, p. 176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu l'intention de diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.
Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté, elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies de la tolérance.
Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13 décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde[265]. «Ne soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne; lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20 novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire assembleraient un Concile national.
[Note 265: ][(retour) ] Le discours dans Duféy, Œuvres complètes de l'Hôpital, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval], Recueil de pièces originales et authentiques, t. I, p. 42-66.
Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes mœurs, et puis les assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe, persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus que la rigueur.»
Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées, ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de nostre temps en pareils troubles et séditions»[266]. C'était l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit, réprimerait sans pitié les désordres.
Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant l'Histoire ecclésiastique, qui reflète si fidèlement leurs idées, reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa subjection...»[267]. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres, ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement, s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance.
[Note 266: ][(retour) ] Œuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de France, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.
[Note 267: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, I, p. 426.
Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des Églises, à disputer à Catherine la première place. C'est à lui et non à elle que les ordres laïques habilement travaillés allèrent, le 14 décembre, porter leurs cahiers de doléances et demander l'autorisation de siéger jusqu'à ce qu'ils eussent reçu mandat de leurs électeurs sur l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole et le Conseil privé régla, sans consulter les États généraux, le partage des pouvoirs entre la Reine-mère et le premier prince de sang (21 décembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en dispenserait, se ferait faire rapport sur les délibérations. Elle recevrait les dépêches de France et de l'étranger et ouvrirait les paquets pour en prendre connaissance la première. Les lettres du Roi ne seraient expédiées qu'après qu'elle les aurait lues et elles partiraient accompagnées toujours d'une lettre d'elle[268]. Présidence des conseils, droit d'initiative et droit de contrôle, direction de la politique extérieure et intérieure et, comme il va de soi, sans que le règlement le dît, nomination aux offices et bénéfices, c'était le pouvoir souverain que l'arrêt du Conseil conférait à la Reine-mère. Le roi de Navarre resterait auprès d'elle, «d'aultant que les louys (lois) de set royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn» et il avait «le premier lieu» après elle, mais c'était un surveillant honoraire. Sa principale fonction était de recevoir les gouverneurs et les capitaines des places frontières ou d'ouvrir leurs dépêches et d'en faire rapport à la Reine-mère, qui déciderait les mesures à prendre et les réponses à faire. La part du premier prince du sang était bien petite et Catherine pouvait écrire à sa fille, la reine d'Espagne, qu'il était tout à fait «aubéysant et n'a neul comendement que seluy que je luy permés»[269]. Les États, n'étant pas soutenus, reconnurent à leur tour à la Reine-mère «le gouvernement et administration du royaume».
[Note 268: ][(retour) ] Dupuy, Traité de la majorité des rois, 1655, Preuves, p. 353-354.
[Note 269: ][(retour) ] Lettres de Catherine, t. I, p. 569, 19 déc. 1560.
La Régente avait hâte de se débarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle mena Charles IX et la Cour entendre leurs réponses au programme exposé par le Chancelier dans la séance solennelle d'ouverture. Ce fut la manifestation éclatante des divisions du pays. Les trois ordres, contrairement au précédent des derniers États généraux tenus à Tours en 1484, ne siégeaient ni ne délibéraient ensemble; répartis en trois chambres, ils ne s'assemblaient que pour les séances solennelles. Ils ne s'étaient même pas entendus pour désigner un orateur commun. Le Tiers ne voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clergé proposait; les sentiments de la Noblesse étaient si connus que les Guise n'osèrent pas même la solliciter. De dépit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler pour l'Église seule. L'orateur du Clergé, Quintin, docteur régent en droit canon de l'Université de Paris, rappela que Dieu avait dans l'Ancien Testament interdit à son peuple de lier amitié, de contracter mariage avec les idolâtres et les gentils, à qui les hérétiques devaient être assimilés. «Garde-toi bien, faisait-il dire à ce maître impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion d'eux, frappe-les jusqu'à internecion, qui est la mort»[270]. Les ordres laïques attaquèrent violemment l'ordre ecclésiastique. L'orateur du Tiers état, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'éleva contre l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi à supprimer les justices ecclésiastiques et à réformer «l'estat de prebstrise», si le prêtre, au lieu de prier, prêcher, et administrer les sacrements, «s'entremesle et embrouille des affaires temporelles et du monde»[271].
[Note 270: ][(retour) ] Lalourcé et Duval, Recueil de pièces, I. p. 220-221.
[Note 271: ][(retour) ] Pierre de La Place, Commentaires de l'estat de la religion et république soubs les roys Henry et François seconds et Charles neufviesme, éd. Buchon, p. 91.
Les trois ordres n'étaient d'accord que pour refuser au gouvernement les moyens de gouverner. La dette publique était de 43 millions de livres, le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'eût pu dire le Chancelier de la détresse de l'enfant-roi «engagé, endebté, empesché», il ne décida point les députés aux sacrifices nécessaires. Le Tiers se déclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impôts; la Noblesse et le Clergé repoussèrent une demande de subsides. La Régente, n'en pouvant rien tirer, les congédia (31 janvier 1561), et ordonna la réunion à Melun, au mois de mai, d'une autre assemblée d'États, «pour donner advis des moyens d'acquitter le roy», mais qui serait composée seulement de deux députés, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun des treize gouvernements de France, «tant pour éviter aux frais que à la confusion d'une par trop grande multitude de personnes». Quant au Clergé, il tiendrait ses séances à part.
De l'hostilité des ordres laïques contre l'ordre ecclésiastique, le gouvernement profita pour adoucir le sort des réformés. Des lettres de cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 février enjoignirent aux parlements de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion, avec obligation pour les amnistiés de vivre catholiquement à l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni séditieux[272]. C'était le début d'une politique nouvelle. Catherine en exposa les motifs à son ambassadeur en Espagne, l'évêque de Limoges, chargé de faire agréer cet essai de tolérance au plus intolérant des souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les remèdes ordinaires fussent efficaces. «Nous avons, écrit-elle, durant vingt ou trente ans, essayé le cautère pour cuyder arracher la contagion de ce mal (l'hérésie) d'entre nous et nous avons veu par expérience que ceste violence n'a servy qu'à le croistre et multiplier, d'aultant que par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce royaume une infinité de petit peuple s'est confirmé en ceste oppinion jusques à avoir été dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles opinions) estoyent fortiffiez». La rigueur serait plus dangereuse en ce moment que jamais. «Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la minorité qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre scintille (étincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays esté», elle avait été «conseillée par tous les princes du sang et aultres princes et seigneurs du Conseil du Roy»,... ayant «esgard à la saison où nous sommes», «d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et prédications de réduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la foy», et d'autre part «de pugnir sévèrement ceulx qui feront scandales ou séditions, affin que la sévérité en l'ung et la douceur en l'aultre nous puissent préserver des inconvéniens d'où nous ne faisons que sortir»[273].
[Note 272: ][(retour) ] Mémoires de Condé, II, p. 268 et 271. Cf. Joannis Calvini Opera omnia, t. xviii, col. 360 et les notes 8 et 9.
[Note 273: ][(retour) ] Lettres, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.
Sous les raisons d'opportunité, les seules que Philippe II fût capable de comprendre, le dégoût de la violence et l'esprit de charité se devinent. Mais c'étaient de dangereuses illusions. Pour imposer la tolérance aux intolérants, c'est-à-dire à presque tout le monde, il aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le pouvoir de Catherine, bien qu'il fût en principe la délégation de celui du Roi, était en réalité beaucoup plus faible, n'ayant guère d'autre force propre qu'une tradition d'obéissance et de respect. Les princes du sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces, chargés d'exécuter les ordres de la Régente, étaient pour la plupart des chefs de partis, passionnés, ambitieux, indociles et qui, selon les idées du temps, trouvaient bien moins criminel de désobéir au représentant du roi qu'à un roi majeur, et commandant en personne.
Catherine comptait surtout sur son habileté. Elle se flattait d'obliger les catholiques à quelques sacrifices et de satisfaire les protestants par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et le Connétable sans désespérer les Guise, et les tenir tous unis sous sa main. A défaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid. Femme, et à l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur l'un des plateaux, de rompre l'équilibre?
Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de ménager les Lorrains, dont il n'avait pas encore oublié la conduite. A Fontainebleau, où la Cour s'était installée le 5 février (1561), il réclama le renvoi du duc de Guise, qui, en sa qualité de grand maître, avait les clefs du château. Catherine, sentant que, si elle cédait cette fois, elle se donnait un maître, refusa. Antoine annonça qu'il s'en irait lui-même et décida le Connétable et les Châtillon à le suivre. Cette sécession était une menace de guerre civile. La Reine-mère fit la leçon au petit Roi qui pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut touché et promit d'obéir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se résigna lui aussi à rester (27 février). Mais Catherine ne cachait pas à son ambassadeur en Espagne que «l'alarme» avait été «grande»[274]. Pour adoucir le roi de Navarre, elle permit à Condé, qui depuis sa sortie de prison vivait en Picardie, de reparaître à la Cour[275]. Le Conseil privé le déclara innocent, et comme Condé n'acceptait pas cette absolution politique, il fallut que le Parlement admît son instance en revision[276]. Mais les fils de la politique étaient tellement embrouillés qu'elle avait beaucoup de peine à en dévider les «fusées» (fuseaux). Les électeurs de la prévôté de Paris, convoqués le 18 février pour élire leurs députés aux États généraux, posaient comme mandat impératif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un Conseil de Régence, d'où les Guise étaient exclus. La Noblesse désignait comme régent le roi de Navarre.
[Note 274: ][(retour) ] 3 mars 1561, Lettres, I, 586. De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. III, p. 55-56.
[Note 275: ][(retour) ] Lettres, t.I, p. 171, mars 1561.
[Note 276: ][(retour) ] De Ruble, ibid., t. III, p. 61. L'instruction dura plusieurs mois et le Prince fut déclaré innocent (13 juin).
Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait cette agitation. «Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien ayse de ce qu'il voyoit, car par là je congnoistrois ce qui lui appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant». Elle répliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse de Montpensier, Jacqueline de Longwy, négocia et fit accepter un compromis. Antoine fut nommé lieutenant général du royaume (27 mars) avec le commandement suprême des armées, mais il abandonna ses droits à tout ce qui pouvait lui être attribué par les États de puissance et d'autorité: renonciation que tous les princes du sang contresignèrent. «Je retiens toujours, écrit Catherine à sa fille, la reine d'Espagne, la principalle authorité comme de disposer de tous les estats (charges) de ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les depesches et le commandement des finances». Les opérations électorales furent annulées, et, pour donner aux esprits le temps de se calmer, on remit à la fin de juillet, après le sacre, la réunion des États.
L'élévation du chef des réformés à la lieutenance générale indisposa les Guise qui, en attendant le sacre, se retirèrent en leurs maisons. Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, appréhendait qu'ils ne lui fissent accroire «qu'i (ils) feusent aylongné ou pour l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion»[278]. Le Connétable, que sa femme, ardente catholique, travaillait à détacher du roi de Navarre et des Châtillon, était lui aussi mécontent et il le fit bien voir[279]. Catherine avait choisi pour prêcher le carême à la Cour l'évêque de Valence, Jean de Monluc, ce prélat selon son cœur, qui se montrait aussi facile aux nouveautés qu'il l'avait été aux séductions du siècle. Montmorency trouva à dire à l'orthodoxie de ses sermons et il s'en fut entendre dans les communs du château un moine jacobin, qui endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de Guise et, après l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se réconcilièrent. Unis avec le maréchal de Saint-André, ancien favori d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formèrent pour la défense du catholicisme un triumvirat, dont ils déclarèrent la nature et l'objet, en communiant ensemble le lundi de Pâques (7 avril). L'alliance des chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa Catherine à se rapprocher un peu plus qu'il n'eût fallu, et peut-être qu'elle n'eût voulu, des chefs réformés. Mais l'appui qu'elle leur demandait l'obligeait à des concessions. Coligny avait fait venir de Genève un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prêchait dans ses appartements, où étaient admis à l'entendre des gentilshommes et des gens du commun. La duchesse douairière de Ferrare, Renée de France, et la princesse de Condé, Éléonore de Roye, tenaient aussi des réunions de prières. Monroy s'enhardit jusqu'à parler en public devant un nombreux auditoire, non loin du château. Les catholiques se plaignirent de cette violation des édits. Catherine invita doucement (blande) le ministre à cesser ses prédications en plein air, mais ce fut sans succès. «Il est décidé, écrit Calvin, à tout risquer plutôt que de reculer»[280].
[Note 278: ][(retour) ] Lettre à la reine d'Espagne (avril 1561), Lettres, I, p. 593.
[Note 279: ][(retour) ] Sur les causes du revirement du Connétable, voir La Place Commentaires de l'estat de la religion et république, liv. V, éd. Buchon, p. 122-124.
[Note 280: ][(retour) ] Comte J. Delaborde, Gaspard de Coligny, amiral de France, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561, dans Calvini Opera Omnia, t. XVIII, col. 466-467.
À ces première essais de tolérance, les catholiques répondirent par des menaces et des agressions. Le 24 avril, les étudiants de l'Université chassèrent à coups de bâton une bande de réformés qui se promenait dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours après, ils revinrent en nombre assiéger la maison du sieur de Longjumeau, où les battus s'étaient réfugiés. À Beauvais, la populace envahit le palais épiscopal, où l'évêque--c'était le cardinal de Châtillon, frère de Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pâques, 6 avril, célébré la Cène à la mode de Genève. Au Mans, le jour de la fête de l'Annonciation, les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui tenaient des assemblées, et dans la bagarre en tuèrent un. À Angers, et dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de Provence s'entêtaient, malgré Catherine, à persécuter.
Le gouvernement crut couper court aux violences par l'édit du 19 avril qui défendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de papistes, réservait aux gens de justice le droit de pénétrer dans les maisons pour découvrir les «assemblées illicites», et réitérait l'ordre de mettre en liberté les personnes détenues pour le fait de la religion. Michel de l'Hôpital, un modéré autoritaire, envoya l'Édit aux baillis et sénéchaux et même au prévôt de Paris sans le soumettre à la vérification du Parlement. Les magistrats protestèrent contre cette façon nouvelle de promulguer les lois et parlèrent même d'ajourner le Chancelier[281].
[Note 281: ][(retour) ] L'Édit dans Mémoires de Condé, t. II, p. 334 sqq; les remontrances du Parlement, ibid., t. II, p. 352 et La Place, p. 124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris et conseiller-clerc au Parlement de Paris, Mémoires de Condé, t. I, p. 27.
L'Édit du 19 avril n'autorisait pas les prêches en privé, mais Catherine invitait le procureur général Bourdin à «ne pas trop curieusement resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement s'enquérir de ce qu'ilz y feront», et, au contraire, elle lui commandait de faire «roide punition» des émeutiers du Pré-aux-Clercs, de quelque «qualité, estat, condition et religion» qu'ils fussent[282]. Le roi de Navarre, qu'elle avait dépêché à Paris, réunit au Louvre les curés des paroisses, les délégués des ordres religieux, le recteur de l'Université, les régents et théologiens de Sorbonne. Après qu'il eut fait lire des lettres du Roi assez sévères pour les catholiques séditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les désordres des écoliers, aux curés de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux de tolérer l'émeute. L'assemblée se retira, confondue de cette leçon.
Mais les chefs catholiques répliquèrent. Lors de la cérémonie du sacre (15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, déclara au jeune Roi que «quiconque lui conseillerait de changer de religion lui arracherait en même temps la couronne de la tête». Il remontra, au nom de tout le Clergé, à la Reine-mère, «que les édicts donnés pour le faict de la religion n'estoyent aucunement gardés»,... les juges s'excusant de ne pas les appliquer «sur maintes lettres qui leur estoyent envoyées»[283]. A Nanteuil, où elle s'arrêta au retour de Reims, le duc de Guise, son hôte, lui dit en face qu'il obéirait à son fils et à elle tant qu'ils resteraient catholiques.
[Note 282: ][(retour) ] Lettre du 27 avril 1561, Lettres, I, p. 193.
[Note 283: ][(retour) ]: La Place, De l'estat de la religion, etc., éd. Buchon, p. 127.
D'Espagne lui venaient de sévères avertissements. Un envoyé extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait apporté, avec les compliments de condoléances sur la mort de François II, le conseil impératif de «ne permettre jamais aux nouveautés qui ont pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrès», de ne favoriser en aucune manière et de n'admettre jamais «dans sa familiarité aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'être, dans leur religion»[284]. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frère du cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de reproches. Elle s'excusait sur la nécessité, qui l'avait «conduite» à s'accommoder «à quelque doulceur et démonstration de clémence pour les choses passées, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et mieulx establir l'advenir»[285]. Mais dans ses lettres à sa fille, femme de Philippe II, elle qualifiait hardiment de «menteries» les bruits qui couraient en Espagne sur ses complaisances envers les réformés, et elle en accusait les Guise. «Vous pouvés panser que sous qui soulet aystre roy... (ceux qui étaient habitués à être rois) meteron toujours pouyne (peine) de faire trouver mauvese mes actyons.» C'est leur faute si elle ne peut pas faire «tout soudeyn ce que désirés», car ils «nous aunt ten embroullé nous afayres (ils nous ont tant embrouillé nos affaires)». Philippe II aurait bien tort de les croire. «Quant yl avest (ils avaient) le moyen qu'il etet (ils étaient) comme roys», ils excitaient François II contre lui et cela, pour la brouiller elle-même avec son fils à qui elle conseillait de vivre en bonne amitié avec le roi d'Espagne[286]. Elle ne réfléchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris d'hostilité contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans les récriminations que de répondre aux reproches. Elle les accuse encore d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus perfide, car «se je falle (si je manque) à ma propre fille, quelle seureté l'on pourré avoyr en moi?» «Mès, conclut-elle, je prans tout en pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j'é tout le comendement...»[287]. C'est le cri du cœur.
[Note 284: ][(retour) ] Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier 1561, dans Lettres, I, p. 168, note.
[Note 285: ][(retour) ] 3 mars 1561, Lettres, I, p. 587.
[Note 286: ][(retour) ] Mars 1561, Lettres, I, p. 581.
[Note 287: ][(retour) ] Mai 1561, Lettres, I, p. 597.
Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prétendaient-ils pas marier leur nièce, Marie Stuart, une veuve, à Don Carlos, fils unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-même une fille à marier, la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre à tout prix ce projet, car si l'infant épousait Marie Stuart et que Philippe II vînt à mourir, elle serait, reine douairière sous cette reine régnante, la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie en mariant sa sœur, une autre elle-même[288], à l'héritier de son mari. Catherine indiquait à sa fille un plan de sa façon pour écarter Marie Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engageât tout d'abord la sœur de Philippe II, doña Juana, reine douairière du Portugal, à prétendre pour elle-même à la main de son neveu. Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus âgée que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de même flattée et, reconnaissante à sa belle-sœur de vouloir la marier au souverain en expectative, elle travaillerait à faire de Marguerite la femme de Don Carlos. «Et me sanble que y devés mestre tous vos sin san (cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage»[289].
[Note 288: ][(retour) ] «Qui fust heun vous mesme», Lettres, I, p. 576, fin janvier 1561.
[Note 289: ][(retour) ] Fin janvier 1561, Lettres, I, p. 576.
Comme les affaires de France seraient faciles à régler si Philippe II se prêtait aux convenances de sa belle-mère! Ne devrait-il pas satisfaire Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise? S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand le Catholique s'était emparé en 1513, il pourrait lui donner une compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait à cet arrangement, même la religion catholique y trouverait son profit. Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'était une de ces promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tâcher d'obtenir des avantages certains.
Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre. Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue immédiatement après le sacre[290]. De Reims elle reviendrait à Paris et partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de «cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation.
[Note 290: ][(retour) ] Catherine à Élisabeth du 21 avril, Lettres, I, p. 189.
Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.
La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique, l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291].
[Note 291: ][(retour) ] La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, Histoire du Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de Henri IV, t. II, 1914, p. 29.
Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats (23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées avec armes ou sans armes».
Conformément au vœu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie» aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et catholiquement et selon l'Église catholique et observation accoutumée»[292].
[Note 292: ][(retour) ] Édit du 30 juillet dans Fontanon, Edicts et Ordonnances des rois de France, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.
D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser «les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du gouvernement était toujours plus libérale que la loi.
[Note 293: ][(retour) ] Comte J. Delaborde, Les protestans à la Cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy, 1874, p. 79.
[Note 294: ][(retour) ] Mémoires de Condé, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.
[Note 295: ][(retour) ] 2 septembre 1561, Lettres, I, p. 233-234.
La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem[296]. Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne, repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David, Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église romaine»[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce vœu. Le cahier du Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui «surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21 septembre 1561[299].
[Note 296: ][(retour) ] Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, Opera Calvini, XX, col. 271.
[Note 297: ][(retour) ] La Place, p. 146.
[Note 298: ][(retour) ] La ville de Paris faisait office de banque d'émission et recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la disposition de certaines taxes.
[Note 299: ][(retour) ] Louis Serbat, Les assemblées du clergé de France, Paris, 1906, p. 36.
Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de diverses religions»[300]. Aussi la tolérance, dans les idées du temps, n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision religieuse que par la division politique; l'accroissement de la souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune son territoire: Cujus regio hujus religio.
[Note 300: ][(retour) ] Lalourcé et Duval, Recueil de pièces..., t. I, p. 58-59.
Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par des concessions réciproques.
Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour l'époux divin qui l'en avait tirée[301]; elle n'a pas le sens religieux. Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince, je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.» (24 août)[302]. La trêve des partis était au moins assurée pendant le colloque de Poissy.
[Note 301: ][(retour) ] «Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts par Jesuchrist son epoux». Alençon, 1531; et dans l'édition de Paris, 1533: «auquel elle voit son néant et son tout».
[Note 302: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique des Églises réformées, I, p. 522-523.
Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être «rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame, dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation, quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine, attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation. «Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions parviendraient à s'entendre.
[Note 303: ][(retour) ] Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, Calvini Opera Omnia, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très humainement».
[Note 304: ][(retour) ] Lettre de Bèze dans les Calvini Opera Omnia, XVIII, col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette langue.
Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en cette partie»[306].
Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient, chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère, Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa sœur et le roi et la reine de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).
Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie. Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur, resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon «pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique, en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310].
[Note 305: ][(retour) ] Bèze à Calvin, 25 août 1561, Calvini Opera omnia, t. XVIII, col. 631.
[Note 306: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, t. I, p. 553-555.
[Note 307: ][(retour) ] Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par La Ferrière, Lettres de Catherine, I, 238, De Ruble, Le Colloque de Poissy septembre-octobre 1561, dans Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, XVI, 1889.
[Note 308: ][(retour) ] Le discours de Bèze dans Calvini Opera omnia, XVIII, col. 688-702.
[Note 309: ][(retour) ] Ibid., col. 699.
[Note 310: ][(retour) ] Relation de Claude Despence, un des docteurs catholiques insérée par De Ruble dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. XVI, 1889, p. 29. C. Histoire ecclésiastique, I, p. 578.
Le lendemain Bèze lui écrivit pour s'expliquer. On accusait à tort les réformés de vouloir «forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene, [ce] qui seroit une impiété toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur».... «Mais il y a grande différence de dire que Iesus Christ est présent en la Saincte Cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le vin»[311]. Catherine aurait mieux aimé qu'il ne distinguât point. Bèze, écrivait-elle à son ambassadeur à Vienne, «s'oublia en une comparaison si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous sans les laisser passer plus avant»[312]. Le cardinal de Lorraine se prévalut de la «comparaison». Dans sa réplique du 16 septembre, au nom du Clergé, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui divisaient le plus: l'autorité doctrinale de l'Église et des Conciles et le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort à établir contre l'opinion de ces nouveaux hérétiques la présence réelle, substantielle et charnelle du corps et du sang de Jésus-Christ. «... A tout le moins, s'écria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce différent ne refusés l'Église Grecque pour juge si tant vous abhorrés la Latine, c'est-à-dire Romaine, recourant à une particulière puisque l'universelle vous deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la confession d'Augsbourg)[313] et les Églises qui l'ont receue. De toutes incontinent vous vous trouverez convaincus»[314].
Bèze aurait voulu répondre, mais on ne le lui permit pas. C'en était fait des tentatives d'union. L'arrivée d'un légat, le cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, chargé d'annoncer la réunion prochaine d'un Concile général, aurait empêché toute transaction, même si l'Église gallicane y eût été disposée. Catherine réduisit le Colloque à un débat obscur entre théologiens à portes closes. Lainez, second général des Jésuites, qui avait accompagné le légat, lui dit en face «que si elle ne chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils gasteroient le royaume de France». Il parlait avec tant de «vehemence à la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mère, à ce qu'on dit»[315].
[Note 311: ][(retour) ] Calvini Opera omnia, t. XVIII, col. 703.
[Note 312: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 608, 14 septembre.
[Note 313: ][(retour) ] Luther, en effet, admettait comme les catholiques la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous les espèces du pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le dogme catholique du changement du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ (trans-substantiation).
[Note 314: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, T. I, p. 160.--La Place, p. 176.
[Note 315: ][(retour) ] Relation de Claude Despence, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, XVI, p. 39.
Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolérance qui était son œuvre et qu'elle se flattait de mener à bien. Elle mettait son orgueil à résister à la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte, écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Légat, c'est de paraître «gouvernée». L'Amiral lui savait gré de ses bonnes intentions. Condé s'effaçait derrière son frère aîné et celui-ci, uniquement préoccupé de ses ambitions navarraises, se désintéressait des affaires de France. Elle n'en était que plus disposée à favoriser les chefs protestants.
Peut-être aussi a-t-elle pu croire que l'avenir était à la cause de la Réforme et a-t-elle voulu s'y ménager la première place. Les progrès de la jeune Église étaient prodigieux. Les masses restaient fidèles au catholicisme, mais une partie de la bourgeoisie et de la noblesse faisait défection. La politique avait autant de part à ces conversions que les raisons de conscience; la haine des Guise avait fait autant de huguenots d'État que le pur Évangile de huguenots de religion. La mode aussi s'en mêlait. Il n'était, dit Blaise de Monluc, fils de bonne mère qui ne voulût en être. Le curé de Provins, Claude Haton, exagère quand il évalue les protestants au quart de la population, mais il est vrai qu'ils étaient nombreux dans toutes les provinces et dans toutes les classes. Au premier synode national de Paris en 1558, onze églises seulement étaient représentées; deux ans après, la Provence seule en comptait soixante. Coligny avait présenté requête à l'Assemblée de Fontainebleau pour 50 000 fidèles de Normandie; à Poissy, 2 500 églises réclamaient le droit de bâtir des temples. Le Colloque, cette sorte de reconnaissance officielle de la nouvelle religion, accrut encore l'audace et les espérances des réformés[316]. Catherine avait à son service des dames et des hommes qui étaient des adversaires plus ou moins déclarés de la vieille Église: Claude de Beaune, mariée au seigneur du Goguier, commise à la recette et distribution de ses deniers; Chastelus, abbé de La Roche, son maître des requêtes; Feuquières, son écuyer; Hermand Taffin, un de ses gentilshommes servants. Elle avait pour intime amie Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, qui ne voulut pas mourir (août 1561) sans avoir conféré avec un ministre «du faist de sa conscience». Une de ses favorites, la spirituelle et galante Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol, n'était pas contraire aux nouveautés, et Soubise, avec qui elle aimait à se moquer du culte des images, y était tout à fait favorable. Le prélat dont elle appréciait le plus l'intelligence, Jean de Monluc, ce frère si dissemblable du rude soldat qui a écrit les Commentaires, longeait les limites de l'orthodoxie que le cardinal de Châtillon avait, sans le dire, déjà franchies. Les événements de ces derniers mois avaient approché ou rapproché d'elle les grandes dames et les princesses protestantes: Renée de France, duchesse douairière de Ferrare, Mme de Roye et sa fille, la princesse de Condé, Mme l'Amirale, la marquise de Rothelin, mère du jeune duc de Longueville, et enfin la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, arrivée le 29 août 1561 à Saint-Germain pour surveiller les infidélités de son mari et les intérêts de la Réforme[317]. Est-il excessif de croire que, vivant en ce milieu ardent, Catherine ne s'en soit pas quelque peu ressentie.
[Note 316: ][(retour) ] Lettres de Catherine, t. I, Introd., p. cviii et cix.
[Note 317: ][(retour) ] Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu'à la Cène de Noël 1561, à Pau; mais déjà en avril 1561 elle envoyait un ministre à Tournon pour y organiser l'Église réformée (Calvini Opera omnnia, XVIII, col. 433.)
Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bèze, on l'a vu, était un prêcheur éloquent. Son exposition débarrassée du fatras scolastique, alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions théologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa «langue diserte et bien affillée», de son «beau et propre vulgaire françoys» et reconnaît, tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il «triompha, dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les cœurs et vouloirs de ses auditeurs»[318]. Les princes et les seigneurs, raconte un témoin, couraient à ses prêches; les courtisans l'escortaient comme un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La Reine elle-même avait voulu l'entendre et y avait pris «grand goust»[319]. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine, peut-être pour apaiser Bèze, à qui on refusait le droit de répliquer, elle lui parla très familièrement»--c'est lui-même qui l'écrit à Calvin--et lui donna de grandes espérances (spem mihi magnam fecit)[320]. Le jour d'après, elle le fit venir encore chez elle avec Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour arriver à un accord[321]. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de Calvin qu'il laissât en France quelque temps encore ce personnage si en faveur. Catherine l'avait prié de rester. «La Reine, je ne sais comment, me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirmé à beaucoup de personnes et, au vrai, j'en ai la preuve»[322]. L'Édit de juillet n'avait pas été plus appliqué que les édits précédents. «Enfin j'ai obtenu grâce à Dieu, écrivait Bèze à Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis à nos frères de tenir leurs réunions en toute sécurité, mais seulement par autorisation tacite jusqu'à ce qu'un édit solennel nous fasse des conditions meilleures et plus assurées»[323]. Mais au lieu de s'assembler 2 à 300, chiffre qu'ils ne devaient pas dépasser, ils affluaient en nombre de 2 à 3000 et quelquefois 10000. Le prince de La Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prétexte qu'il n'avait d'ordre que pour réprimer les émeutiers, protégeait ces conventicules et ses soldats arrêtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les troubler[324]. «Grâces à Dieu, remarquait Bèze, les choses sont bien changées en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des assemblées ceux la mesme qui nous menoyent en prison». Mais il craignait qu'il n'y eût des fidèles dont l'impatience détruirait «plus en un jour» qu'il n'avait bâti «en un moys»[325]. Et en effet le Conseil du roi, pour arrêter cette licence, prépara un édit qui n'autorisait les réunions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de fête. Bèze, prévenu un peu tard, au retour d'une course à Paris, déclarait à Calvin que s'il avait été à Saint-Germain, il aurait peut-être empêché cette mesure[326]. Quand il sut que les restrictions étaient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les faubourgs, mais à deux cents pas des murailles des villes, il protesta qu'il ferait supprimer cet article[327]. À qui pouvait-il demander pareille concession? Est-ce à L'Hôpital, dont il parlait avec tant de mépris en août: «Le chancelier que vous savez» et qu'il avait l'air de considérer comme un faux frère?[328] Était-ce au lieutenant-général si versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle autre personne que la Reine était capable d'imposer à un Conseil en grande majorité catholique l'amendement d'un édit défavorable aux réformés?
[Note 318: ][(retour) ] Claude Haton, curé de Provins, Mémoires (1553-1582), publiés par Félix Bourquelot (Coll. des Doc. inédits), 1857, t. I, p. 156.
[Note 319: ][(retour) ] De Ruble, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. XVI, p. 8.
[Note 320: ][(retour) ] Calvini Opera omnnia, t. XVIII, col. 722.
[Note 321: ][(retour) ] Ibid., col. 725.
[Note 322: ][(retour) ] À Calvin, ibid., t. XIX, col 97.
[Note 323: ][(retour) ] Ibid., col. 88.
[Note 324: ][(retour) ] Languet, Arcana, liv. II, p. 155. Journal de Bruslart, Mémoires de Condé, I, p. 59.
[Note 325: ][(retour) ] Bèze à Calvin, 4 nov., Calvini Opera omnnia, t. XIX, col. 96-98.
[Note 326: ][(retour) ] 9 novembre, ibid., col. 109.
[Note 327: ][(retour) ] Ibid., col. 141, 29 novembre 1561.
[Note 328: ][(retour) ] Calvin qualifie le début du discours de L'Hôpital à l'assemblée de Fontainebleau de «Præfatio adulationis putidæ» (Préface d'adulation fétide); Calvin à Bullinger, 1er octobre 1560, Calvini Opera omnia, t. XVIII. col. 206. Bèze, lors du Colloque de Poissy, écrivait à Calvin, 25 août 1561: «Le chancelier que savez... vouloit avoir l'honneur de m'avoir introduict. Force me fut de le suyvre, mais ce fut avec un tel visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys», Calvini Opera omnia, t. XVIII, col. 630.
Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuadé qu'une mutation de religion en France tendait «à la destruction et brouillerie de ses États»[329]. «.... Il luy touche autant qu'à personne, écrivait Élisabeth à sa mère, car stant France lutérien (entendez calviniste), Flandres et Espagne ne sont point loin.» Aussi lui mettait-elle le marché à la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques français[330]. Chantonnay faisait même déclaration à Charles IX. Les Guise, pour marquer leur mécontentement, quittèrent la Cour (fin octobre). Ils avaient, dit-on, projeté pis. Quelques jours avant leur départ, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour, croyait-on, de la duchesse de Guise, était tout dévoué à son mari, proposa, au frère puîné du jeune roi, Édouard-Alexandre, de l'emmener en Lorraine ou en Savoie[331]. C'était pour l'opposer à la Reine-mère si elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc d'Orléans (plus tard Henri III) était celui de tous ses enfants que Catherine aimait le plus. Tout émue, elle dénonça cette tentative de rapt à Philippe II[332]. Elle demanda des explications à Guise, qui froidement répondit qu'il ne savait rien.
[Note 329: ][(retour) ] Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne à Catherine du 30 octobre 1561, Lettres, t. I, p. 601, note.
[Note 330: ][(retour) ] Réponse de la reine d'Espagne à une lettre de Catherine de juillet 1561, Lettres, t. I, p. 600 note.
[Note 331: ][(retour) ] Voir les réserves que fait Noël Valois dans le Projet d'enlèvement d'un enfant de France, (Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.
[Note 332: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'évêque de Limoges, ibid., p. 250.
En même temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome, annonçaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine était affolée[333]. Serait-il possible que son gendre eût pareil dessein, demandait-elle à son ambassadeur à Madrid? «Toutefois, je ne veulx riens croire, tant je l'estime prince de vérité, de vertu et de parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre sans juste occasion»[334]. Avec sa fatuité de femme, Catherine, convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait à sa politique, remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne l'avait d'abord accusée que d'imprudence, commençait à douter de sa bonne foi.
[Note 333: ][(retour) ] A l'évêque de Limoges, Lettres, t. I, p. 253 et surtout p. 267 (4 janvier 1562).
[Note 334: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 252, novembre 1561.
Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en demandait, c'était en faisant ses conditions. «Cella s'entend autre advis que la force, écrit-elle à son ambassadeur à Madrid, car je ne veulx pas empirer le marché, ne moings avoir affaire des estrangiers, mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster irremediablement attendant l'aage (la majorité) de mon fils». Et elle ajoute de sa main: «... Je ne veos (veux) ni ne suys conselleyé de venir aus arme» [contre les réformés][335]. Elle inclinait plus que jamais du côté des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Condé, la reine de Navarre; elle permettait que les édits fussent violés sous ses yeux. Bèze annonçait à Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain où était la Cour, qu'ils avaient commencé à y établir une église et que le dimanche suivant, Dieu aidant, ils célébreraient la Cène. Il lui parlait avec enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont «d'un naturel admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur âge, sans en excepter même le puîné (Henri) à qui la tentative [de rapt] a admirablement profité»[336]. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le résultat inattendu de dégoûter ce petit prince de dix ans du catholicisme. Il «criait» «sans cesse» à sa jeune sœur Marguerite, qui le raconte dans ses Mémoires, de changer de religion: il lui prenait ses Heures pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prières huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal de Tournon, qui remplaçait les Heures et y ajoutait des chapelets. Alors, dit-elle, «mon frère et ces autres particulières ames, qui avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me le faisoit faire.. Et mon frère y adjoustant les menaces disoit que la Royne ma mère me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la Royne ma mère ne sçavoit point l'erreur où il estoit tombé»[337]. Il est peu croyable que Catherine fût si mal instruite des actions de son fils le plus cher; elle a probablement fermé les yeux sur cet accès de «huguenoterie», qui était une sauvegarde de plus contre une nouvelle velléité d'enlèvement. Ce prosélytisme d'enfants donne l'idée d'une «Cour infectée d'hérésie». Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait à la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi avait paru déguisé avec une mitre sur la tête pour se moquer de l'ordre du clergé[338].
[Note 335: ][(retour) ] Lettre du 28 novembre 1561, Lettres, I, p. 612.
[Note 336: ][(retour) ] Calvini Opera omnia, XIX, col. 131.
[Note 337: ][(retour) ] Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, publiées par Guessard, Paris, 1842, p. 6.
[Note 338: ][(retour) ] Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561, dans Aymon, Tous les synodes, I, p. 15.
Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la très huguenote Jeanne d'Albret, s'étonna que le roi de Navarre le suivît à la messe et, sur la réponse que c'était par marque de déférence, il déclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant à lui, il y allait pour faire plaisir à sa mère[339]. Catherine tenait la main à l'observation des pratiques, mais Bèze devait croire que c'était sans bonne foi. «Je t'assure, écrivait-il à Calvin le 16 décembre, que cette Reine, notre Reine, est mieux disposée pour nous qu'elle ne le fut jamais auparavant». Et il ajoutait: «Plût à Dieu que je pusse sous le sceau du secret t'écrire de ses trois fils nombre de choses que j'entends dire d'eux par des témoins sûrs. Assurément ils sont tels pour leur âge que tu ne pourrais même le souhaiter»[340].
Catherine allait emportée par son élan, mais elle commençait à s'effrayer de son audace. Dans une lettre écrite à sa fille, la reine d'Espagne, au moment où elle se compromettait le plus avec les protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales à l'instabilité du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les «plésir», «ayse» et «jeoye» qu'il donne. «... Retournés tousjour à lui, reconesés [vous] de luy et que san luy vous ne seriés ne (ni) pouriés rien, afin qu'i (de peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre comme il a faist ha (à) vostre bonne mère»[341]. Il fallait un danger bien pressant pour incliner son orgueil devant ce maître tout-puissant et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de défense.
[Note 339: ][(retour) ] Conversation racontée par Jeanne d'Albret à Throcmorton, ambassadeur d'Angleterre en France et rapportée par celui-ci à sa souveraine, Élisabeth d'Angleterre, dans une dépêche du 26 novembre 1561 (Calendar of state papers, foreign series, of the reign of Elizabeth, 1561-1652, p. 415, publié par Joseph Stevenson, Londres, 1866).
[Note 340: ][(retour) ] Calvini Opera omnia, t. XIX, col. 178, 16 décembre 1561.
[Note 341: ][(retour) ] Lettres, I, p. 612.
Inquiète de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne, elle voulut savoir de quelles forces militaires les réformés pourraient l'assister, le cas échéant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zèle. On constata qu'il y avait plus de «deux mille cent cinquante églises» établies, et en leur nom les députés et les ministres présents à Paris adressèrent une requête au Roi pour avoir des temples, offrant «tous services... de leurs biens et personnes à leurs propres despens, s'il en avoit besoin». Mais cette promesse générale de dévouement ne suffisait pas à la Reine. Coligny, pour la contenter, fit décider, dans une réunion des chefs du parti et des ministres, que chaque église serait invitée à dresser à l'heure du prêche la liste des hommes de pied et de cheval prêts à défendre le royaume contre les étrangers, au cas où il serait attaqué pour le motif de la religion.
Bèze, qui s'était prononcé contre ce projet de dénombrement pour des raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les calomnies n'étaient pas à craindre, car rien n'était fait en cachette ni sans patronage (sine auspiciis), bien que la Reine ne voulût pas être nommée[342]. Mais beaucoup d'églises, surprises ou même alarmées de cette invitation, ne répondirent pas ou firent des objections. Quelques-unes et même des provinces entières s'organisèrent ou, comme la Haute-Guyenne et le Limousin, étaient déjà organisées pour la défense ou pour l'attaque--et ce n'était pas seulement contre l'Espagnol.
[Note 342: ][(retour) ] Lettre de Bèze à Calvin du 6 janvier 1562, Calvini Opera omnia, XIX, col. 238-239.--Histoire ecclésiastique, I, p. 168. Les indications de Bèze et de l'Histoire ecclésiastique, sans concorder absolument, ne se contredisent pas.
Cet appel à l'aide était grave; il encourageait la minorité dissidente à s'armer, il surexcitait les craintes de la majorité catholique. Dans le Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images; leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassiné par ses paysans, qui étaient de la religion (24 novembre 1561)[343]. Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors avait assailli, enfumé et égorgé une trentaine de réformés qui célébraient le culte dans un de leurs logis. Mêmes violences menaçaient le reste du royaume. À Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le consentement tacite de la Régente, les protestants s'assemblaient, malgré les édits, au quartier de l'Université, hors de la porte Saint-Marcel, tout près de l'église Saint-Médard, «en une maison appelée le Patriarche». Le lendemain de la Noël (26 décembre), le clergé de la paroisse, pour empêcher le prêche du ministre, fit sonner les cloches à toute volée. Un réformé alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant; il fut tué; ses compagnons forcèrent l'entrée de l'église, battirent et blessèrent des fidèles et des prêtres. Le guet survenant arrêta les provocateurs, laïques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux prisons du Châtelet. Cet emprisonnement de prêtres fit scandale parmi la population parisienne furieusement catholique. Le Parlement évoqua l'affaire, relâcha immédiatement les ecclésiastiques et, quelques mois plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de réparation (21 août 1562).
[Note 343: ][(retour) ] Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, Blaise de Monluc, historien, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de Cahors le 16.
La Reine-mère était bien obligée de reconnaître que «les troubles et séditions» s'étaient, «au lieu de s'apaiser, de beaucoup augmentés en divers endroits de ce royaume», mais elle ne se demandait pas si le droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier n'en était pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet adoucissant d'un nouvel édit. Elle fit venir à Saint-Germain les «principaulx et plus notables présidens et conseillers des Cours souveraines» pour y délibérer avec le Conseil privé sur les moyens de pacification. Le Roi en personne ouvrit les délibérations. Le chancelier de L'Hôpital, avec un optimisme déconcertant, affirma que, depuis le début des troubles, la situation du royaume n'avait jamais été meilleure[344]. Généreusement il repoussa l'idée que le Roi dût se déclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire à la «profession» de chrétien et à l'humanité, et comme irréalisable dans l'état de division du pays et des familles. Les remèdes employés jusqu'ici contre le mal étant restés sans effet, il demandait à la compagnie de déclarer si, oui ou non, elle était d'avis d'en essayer un nouveau, qui était la liberté pour les prédicants de tenir des assemblées. Qu'elle ne se méprît point d'ailleurs sur son rôle. «Le Roy, dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la meilleure: car il n'est pas ici question de constituenda religione sed de constituenda republica; et plusieurs peuvent estre Cives qui non erunt christiani; mesmes un excommunié ne laisse pas d'estre citoyen»[345].
[Note 344: ][(retour) ] Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon, Tous les synodes nationaux des églises réformées de France, La Haye, 1710, t. I, p. 49-65, l'autre dans Mémoires de Condé, t. II, p. 606-612. Le premier est en italien, accompagné d'une traduction française, et il est, en certaines parties, complété par le second.
[Note 345: ][(retour) ] Mémoires de Condé, II, p. 612.
Les débats furent vifs et parfois même violents (7-15 janvier 1562). Au vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux réformés, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on l'avait toléré dans les tout derniers mois, de se réunir pour célébrer leur culte[346]. Avant de clore l'assemblée, la Reine-mère[347] fit une déclaration. Elle parla «de telle manière qu'on dit, rapporte le nonce Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se soit exprimé avec plus d'éloquence, ni avec plus de succès. Sa Majesté a dit elle-même qu'il lui semblait que dans cet instant-là Dieu lui mît les paroles à la bouche.» Elle pria les députés de répéter qu'elle et ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vécût dans la religion catholique et sous l'obéissance de la sainte Église romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au contraire obligés de rendre ceux dont ils s'étaient emparés; qu'il leur serait défendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemblée dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait qu'ils se réunissent secrètement en quelque maison. C'était d'ailleurs pour empêcher le désordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette concession, mais provisoirement, en attendant les décisions du Concile de Trente, qu'elle s'engageait dès maintenant à suivre et à faire suivre en tous points[348]. Conformément à l'avis de la majorité, l'Édit de janvier (17 janvier 1562) défendit aux réformés «presches et prédications, soit en public ou en privé ny de jour ny de nuict», dans les villes, mais il les autorisa «par provision et jusques à la détermination du dict Concile général» à s'assembler de jour, hors des villes, «pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur religion»[349].
[Note 346: ][(retour) ] Languet, Arcana, liv. II, p. 195.
[Note 347: ][(retour) ] Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).
[Note 348: ][(retour) ] Lettre du 5 février 1562, Aymon, Tous les synodes, I, p. 43.
[Note 349: ][(retour) ] Mémoires de Condé, t. III, p. 10-11.
Elle avait proclamé son orthodoxie, au risque d'inquiéter les dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce régime de demi-tolérance. Mais le nonce était seul à croire ce qu'il écrivait à Rome, qu'à mesure des progrès de son pouvoir, elle ferait toujours plus ouvertement paraître sa bonne volonté. A Paris, où depuis l'affaire Saint-Médard la population était très excitée, les huguenots furent insultés. Le Parlement refusa d'enregistrer l'Édit. L'ambassadeur d'Espagne alla se plaindre à la Reine-mère du discours du Chancelier «tendant à mestre une forme d'interim et laisser vivre tout le monde à sa discrétion». Il la pressa d'expulser les prédicants, lui offrant pour cet effet les forces de son souverain, mais elle répondit «qu'elle ne vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer une guerre qui la contraignist de les y appeller». «De là il est entré, continue la relation française de l'audience[350], sur la nourriture (éducation) du Roy et de messeigneurs ses frères», prétendant que devant eux «chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist». Catherine répliqua en colère «que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas véritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revèremment et véritablement d'elle» «.... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si obéissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par où il (l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle sçavoit tous les lengages qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle façon qu'elle s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un jour grande obligation»[351]. Dans une lettre à Philippe II de ce même mois de janvier, elle certifiait à son gendre, «monsieur mon fils», comme elle l'appelle, qu'elle ferait «tousjour grande diférance entre seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent», mais l'âge de son fils et les troubles du royaume «ne m'ont permis, dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre à tout le monde set (ce) que je an né (en ai) dans le cour (cœur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup) de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist»[352].
[Note 350: ][(retour) ] Ce récit de l'entrevue de la Reine-mère et de Chantonnay (Mémoires de Condé, t. II p. 601), n'a pas été vraisemblablement expédié à son destinataire, l'ambassadeur de France en Espagne. La minute de la dépêche porte des corrections et des additions d'une autre main. Elle est datée du 8 ou 9 janvier, au moment où se tenaient les réunions préparatoires à l'Édit de janvier.
[Note 351: ][(retour) ] Mémoires de Condé, t. II, p. 603.
[Note 352: ][(retour) ] Lettres, I, p. 265.
Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était, expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter leurs arguments[353]. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants, qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le vœu commun des deux Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir, comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le vœu «que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»; qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir, couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir vœux, les porter par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.
[Note 353: ][(retour) ] Baronii, Raynaldi et Laderchi, Annales ecclesiastici, éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.
[Note 354: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, I, p. 692.--Lettre de Bèze à Calvin, 1er février 1562, Calvini Opera omnia, XIX, col. 273-275.
Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps, comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561, allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le cœur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit, définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux, écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder l'Amiral à qui il doit tout»[356]. Bèze ne veut plus désormais l'appeler que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»[357]. Quant à la Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» Áυτοκράτορα, il reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement offensée de ce qui se passe (istis maxime offendi)»[358]. Dans le premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles si aigres que le Connétable s'en est allé»[359]. Le moment était critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et, dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple, si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4 février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans. Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais departie»[361]. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il l'a veu à la mese» (messe)[362].
[Note 355: ][(retour) ] La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi l'Édit de janvier, Histoire ecclésiastique, I, p. 688.
[Note 356: ][(retour) ] Calvini Opera Omnia, XIX, col. 275.
[Note 357: ][(retour) ] Ibid., col. 299.
[Note 358: ][(retour) ] Ibid., col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent pas les passages où il est question de la bonne volonté de la Reine-mère (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les renvois aux documents). Mais les consciencieux érudits Baum Cunitz et Reuss, qui ont publié les Œuvres complètes de Calvin, ont rétabli tous les endroits supprimés et inédits, et, ce faisant, ils ont rendu aux historiens de Catherine un inappréciable service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les éditeurs de la correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé sur le caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178, notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet essai d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment, c'est qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut, sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.
[Note 359: ][(retour) ] Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France, du 3 février 1562, Mémoires de Condé, II, p. 21-22.
[Note 360: ][(retour) ]: Lettre du nonce du 5 février, Aymon, Tous les synodes, I, p. 65.
[Note 361: ][(retour) ] Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, publiées par Guessart, Paris, 1842, p. 7.
[Note 362: ][(retour) ] Louis Paris, Négociations sous François II (Coll. Doc. inédits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris, de Charles IX qui vivait avec sa mère, mais d'Henri d'Orléans qui avait sa «maison» à part et qu'elle avait moins d'occasions de voir. Rapprocher d'ailleurs cette indication de ce que dit plus haut Marguerite de son frère et du cardinal de Tournon.
Surtout elle s'attachait à convaincre le nonce, son garant auprès de la Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix étant allé lui demander de faire quelques modifications à l'Édit de janvier, que le parlement de Paris s'entêtait à ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il était bien difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consultée à Saint-Germain, mais elle promit toutefois, après en avoir parlé au Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort (se duole grandemente) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie fût de telle nature qu'elle ne pouvait être guérie autrement, c'est-à-dire que par des remèdes doux. Chasser les prédicants et, comme d'un coup, était chose impossible, mais elle avait l'espérance de pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En témoignage de sa bonne volonté, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vécût comme il vivait. Elle lui annonça aussi qu'elle venait d'écrire aux prélats de son royaume et à Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sûreté et y être entendus. Elle parla si bien mêlant le faux et le vrai, adoucissant les refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome du «désir très grand» de la Reine de mettre fin «à toutes diversités de religion»[363].
Comme il n'était pas aussi facile de convaincre le Parlement, le même jour où elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vérifier l'Édit, elle en faisait publier une interprétation restrictive (14 février). Étaient autorisés à prendre part aux assemblées de ceux de la religion les «officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc.», mais défense était faite d'y paraître aux officiers des «Cours souveraines» ni autres «de judicatures», «que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au Roy en cette déclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos prédécesseurs»[364]. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22 février).
Mais elle renonçait de très mauvaise grâce à sa politique et le montrait bien à l'occasion. Les huguenots continuaient à prêcher à Paris, écrivait le nonce le 28 février, et s'assemblaient par troupes de dix ou douze mille personnes[365]. Les catholiques injurièrent les allants et venants, et ceux-ci menacèrent de s'armer. Les deux partis recoururent à la Reine, qui invita les réformés à se contenter de la liberté que le Roi leur avait octroyée et promit aux catholiques de leur faire réponse le lundi prochain. Elle ne se décidait pas à éloigner le cardinal de Châtillon. Elle ne souffrait plus de prêche dans le château, mais elle gardait comme prédicateur et premier aumônier Louis Bouteiller, un théologien, si ami des concessions que son orthodoxie en était suspecte (poco sincero, dit Prosper de Sainte-Croix).
[Note 363: ][(retour) ] Lettre du 5 février, Aymon, Tous les synodes, I, p. 66.
[Note 364: ][(retour) ] Condé, Mémoires, t. III, p. 16.
[Note 365: ][(retour) ] Aymon, Synodes, I, p. 77-79.
Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hôpital que l'ambassadeur d'Espagne dénonçait comme hérétique. C'est de lui certainement qu'il est question dans une lettre très vive à sa fille, la reine d'Espagne: «...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous en naseure, (en assure), més pour se qu'i(il) ne reconé que moy et ne dépend de personne, yl (ils) le aïse (haïssent), mais s'et de quoy je l'ayme»[366].
[Note 366: ][(retour) ] Février 1562, Lettres, I, p. 614; Louis Paris, Négociations, p. 849.
Pour détourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait ses intérêts à l'ambassadeur de France à Madrid et sollicitait de Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue où elle se croyait sûre de le convaincre. Irritée de l'opposition où s'acharnait le Parlement contre l'Édit de janvier, elle galopa jusqu'à Paris et força l'enregistrement (6 mars). C'était six jours après le massacre de Vassy.
Les triumvirs s'étaient donné rendez-vous à Paris pour décider ou obliger la Régente à revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti de son château de Joinville, s'arrêta le dimanche 1er mars à Vassy pour y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle avec les réformés de la ville et des environs, qui tenaient leur prêche dans une grange près de l'église. Ils appelèrent à l'aide leurs compagnons, assaillirent en armes l'assemblée des fidèles, frappèrent et tuèrent[367]. Cette échauffourée sanglante fut célébrée par les catholiques à l'égal d'une victoire. Le Connétable alla au-devant de Guise jusqu'à Nanteuil[368]. Paris, où il entra le 16 mars, le salua de ses acclamations[369]. Le prévôt des marchands lui offrit, au nom de la ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rétablir la paix religieuse, c'est-à-dire l'unité. Le Duc répondit modestement que c'était l'affaire de la Reine-mère et du roi de Navarre, lieutenant général du royaume, et «qu'en sa qualité de sujet du roi, il mettait son honneur à leur obéir»[370]. Les protestants armèrent pour se défendre et se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent à Paris le prince de Condé, qui, depuis la défection de son frère, était regardé comme le chef du parti. Bèze courut à Saint-Germain demander justice des massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un néophyte, imputa le fait de Vassy à l'insolence des religionnaires, mais la Reine «fit gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et que pourvu qu'on se contînt on pourvoiroit à tout»[371]. Elle nomma gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frère du roi de Navarre et du prince de Condé, devait inspirer confiance aux deux partis. Le Cardinal réunit les présidents au Parlement et, sur leur avis, décida que Guise et Condé seraient priés de s'éloigner. Mais «les habitans, mesmement (surtout) les marchands» requirent les triumvirs «de n'abandonner la dite ville», et Guise et Montmorency restèrent[372]. Quelques jours après, Condé, qui appréhendait de livrer bataille dans les rues à cette population fanatique, partit avec ses troupes.
[Note 367: ][(retour) ] Sur le massacre, voir Histoire de France de Lavisse, t. VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, Le massacre fait à Vassy dans les Grandes Scènes historiques du xvie siècle... de Tortorel et Perrissin, publiées par Franklin, Paris, 1886.
[Note 368: ][(retour) ] Mémoires du duc de Guise, Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 489.
[Note 369: ][(retour) ] Journal de l'année 1562, Revue rétrospective ou Bibliothèque historique, 1re série, t. V (1834), p. 86-87.
[Note 370: ][(retour) ] De Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. IV, p. 119.
[Note 371: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, II, p. 3.
[Note 372: ][(retour) ] Mémoires du duc de Guise, Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 489.
Il aurait dû marcher sur Fontainebleau, où se trouvait la Cour, enlever le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la légalité. Il ne lui vint même pas à l'esprit de rester dans le voisinage pour les défendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres que Catherine lui écrivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez clairement[373]. «Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que ferez pour le Roy mon filz et moy»[374]. «Je voy tant de choses qui me déplaisent, écrit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez à conserver ce royaume et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout perdre, je seroys encore plus faschée, mais j'espère que nous remédirons bien à tout avec vostre bon conseil et ayde...»[375] Et dans une troisième: «Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme j'en ay la voulonté, j'en lairray une instruction à mes enffans»[376]. Plus tard elle avouait que lorsque le Prince, à son départ de Paris, lui avait, de La Ferté, demandé la permission «pour sa seureté», de rester en armes, elle lui avait répondu qu'elle ne le trouvait «mauvés pourveu qu'y (il) ne fallit à set (se) desarmer» quand elle le lui manderait[377]. Condé manqua de décision ou voulut éviter jusqu'à l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme dit Tavannes, la moitié de la victoire.
Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allèrent droit à Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitèrent la Reine à rentrer avec son fils à Paris. Elle refusa, pria, supplia. Restée seule avec Antoine de Bourbon, elle réussit à l'attendrir. Mais Guise survint. Antoine se ressaisit, et ordonna les apprêts du départ, menaçant de coups de bâton «ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par crainte de la Reyne»[378]. La Cour prisonnière s'achemina vers la capitale (31 mars). Catherine pleurait de dépit. Mais Guise goguenard remarquait qu'un «bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas d'être toujours un bien».
[Note 373: ][(retour) ] Lettres, I, p. 281-284.
[Note 374: ][(retour) ] Ibid., p. 282.
[Note 375: ][(retour) ] Ibid., p. 283.
[Note 376: ][(retour) ] Ibid., p. 284.
[Note 377: ][(retour) ] Ibid., p. 291, 10 avril.
[Note 378: ][(retour) ] De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une résidence à l'autre, emportait sa literie.
Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolérance lui avait été inspirée non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle connaissait mal, mais par le dégoût des persécutions et la constatation de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu le dessus, elle eût, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot qu'on lui prête, à entendre la messe en français. Mais elle n'avait plus à choisir; l'énergie de Guise avait décidé en faveur du catholicisme. Elle n'était pas femme à se sacrifier pour une minorité qui n'avait su ni se défendre ni la défendre. Elle s'accorda sans peine avec les vainqueurs. Ils ne lui imposèrent d'autre condition, comme on peut en juger d'après ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de l'Édit de Janvier. Ils avaient intérêt à la ménager et à la maintenir à sa place et à son rang, pour ôter à leurs adversaires l'occasion de se poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt qu'il n'eut pas l'air d'être forcé. Elle recommença ou plutôt continua de gouverner l'État et elle prit avec aisance la direction du parti catholique. Les lettres qu'elle venait d'écrire au prince de Condé étaient claires, mais elle prétendit prouver à ses ambassadeurs, à Philippe II, au cardinal de Châtillon et au destinataire lui-même qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Condé, fort de ses déclarations, soutenait qu'elle était, avec son fils, prisonnière des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots en armes: «lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gré mon cousin le prince de Condé... pour donner plus d'auctorité à leur faict». Mais «si prisonniers [il] y a» du côté catholique, «ce sont les dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectées au bien de ceste couronne que je les veoy prestz à les sacrifier pour la conservation d'icelle et le service du Roy...»[379].
[Note 379: ][(retour) ] Lettres, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.
Elle s'inquiétait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes protestants d'Allemagne. Condé leur en avait envoyé copie ainsi qu'à la Diète germanique pour justifier sa prise d'armes et réclamer des secours d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg, un luthérien, qui ne savait pas son évolution, lui avait écrit, le 15 avril 1562, de bien prendre garde aux «moyens persuasions menaces et tous autres empêchements.... possibles» aux ennemis de la parole de Dieu pour la «faire trébucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du saint Évangile que notre Seigneur par sa sainte grâce» lui avait «esclairci»[380]. Il lui parlait comme à une convertie, tant il est vrai qu'à cette époque la tolérance d'une doctrine passait pour une adhésion. Mais, avant d'avoir reçu cette exhortation, Catherine qui appréhendait pour la sûreté du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de l'enlèvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary, interprète d'allemand, chargé d'assurer de vive voix au pieux souverain qu'elle demeurait «permanente» en la Confession chrestienne de la Saincte Doctrine de l'Évangile»[381]. Elle trouvait légitime de mentir pour éviter une invasion.
[Note 380: ][(retour) ] 15 avril 1562, Bulletin de la Société du Protestantisme français, XXIV, 1875, p. 507.
[Note 381: ][(retour) ] Le duc de Wurtemberg à la Reine-mère, 16 mai, Mémoires de Condé, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril à laquelle il répond ne dit rien de semblable (ibid. 283). Catherine vient d'apprendre à ses dépens le danger des écritures et elle se garderait bien de se compromettre à nouveau. Mais il n'est pas douteux qu'elle a fait donner au Duc oralement les assurances qu'il répète et probablement dans les mêmes termes où Courtelary les lui a transmises.
La réaction s'annonça par un privilège octroyé à la ville de Paris. Le 11 avril, le Roi, tout en confirmant l'Édit de janvier, interdit par une dérogation formelle les prêches, assemblées publiques ou privées, et administration des sacrements, si ce n'est à la mode catholique, dans les faubourgs et la banlieue de la capitale. Après que Catherine eut fait ce premier pas en arrière, les triumvirs lui délivrèrent un certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expédier à Philippe II (16 avril)[382]. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'établir en son château de Monceaux.
[Note 382: ][(retour) ] Lettres, I, p. 296-297.
Libre de ses mouvements, elle ne désespérait pas de maintenir la paix. C'était avoir une foi robuste en ses moyens. À Sens, à Angers, à Tours et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvelé l'exploit de Vassy; la «grande lèvrière», comme on disait, donnait la chasse aux hérétiques avec un entrain furieux[383]. De leur côté, les bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois rendaient violence pour violence. Condé, avec quelques centaines de gentilshommes, avait enlevé Orléans, pour ainsi dire au galop (2 avril). Ses lieutenants occupèrent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de la Loire. Dans la vallée du Rhône, le baron des Adrets surprit Valence le 27 avril et, trois jours après, Lyon, la seconde ville du royaume. Le prestige des triumvirs était atteint par ces échecs. Catherine n'en était que plus à l'aise pour négocier. Elle n'aimait pas la guerre qui donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expédia à Orléans, devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout état: gens de robe, gens d'épée, gens d'Église, Arthus de Cossé, sieur de Gonnor, l'abbé de Saint Jehan de Laon, le maréchal de Vieilleville, le sieur de Villars--et son fidèle Monluc, l'évêque de Valence, qui, pour rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le bruit courut qu'il était mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine voulait supprimer partout le libre exercice du culte réformé que Condé voulait maintenir là où il était autorisé par l'Édit de janvier. C'étaient des exigences inconciliables.
[Note 383: ][(retour) ] Mariéjol, Histoire de France de Lavisse, t. VI, 1, p. 63-64.
Elle se mit elle-même en campagne et donna rendez-vous au Prince à Toury (9 juin)[384]. Gênée peut-être par la présence du roi de Navarre, en qui elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son naturel, violente et agressive. Elle parla même d'excepter de l'amnistie les magistrats rebelles. Comme Condé témoignait une grande confiance en ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: «Puisque vous vous fiez à vos forces, nous vous montrerons les nôtres». On se sépara sans avoir rien fait. Cependant l'opinion s'établissait que la présence des triumvirs à la tête de l'armée catholique était le grand obstacle à la paix. Condé offrit à son frère, s'ils s'éloignaient, de se livrer lui-même en otage à la Reine: condition qui fut de part et d'autre exécutée. Mais quand, à Talcy, où les chefs protestants allèrent la trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer à l'Édit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir trompée sur les dispositions de ses partisans. «Ha! mon cousin, vous m'affolez, vous me ruinez»[385]. Avait-elle pu croire que les huguenots se livreraient à merci? Même s'ils avaient eu pleine confiance en son bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se défier de la pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait probablement que la capitulation sans réserves d'un parti serait glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis à l'autre. C'était toujours au rôle de médiatrice et d'arbitre qu'elle en revenait. Mais était-il possible de faire la loi aux belligérants avant qu'ils fussent épuisés par la lutte? Le passé ne permettait pas de le croire. Toutefois il est certain que la Régente, comme on le vit après ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de désarmer les protestants pour les donner en proie aux catholiques.
[Note 384: ][(retour) ] Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. IV, p. 244, ou Edmond Cabié, Ambassade en Espagne de Jean Ébrard, seigneur de Saint-Sulpice, de 1562 à 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note 1.
[Note 385: ][(retour) ] De Ruble, t. IV, p. 263.
Alors, dans son grand désir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui n'était pas ordinaire. Sachant la répugnance de Condé à «entrer en guerre contre sa propre nation», elle lui fit suggérer par Monluc de faire paraître ses sentiments «par toutes belles offres et beaux effets», comme de déclarer, à la première entrevue qu'elle aurait avec lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume «avec ses amis» que de le «voir.... exposé au feu et au sang». Monluc laissait entendre que la Reine, surprise de cette générosité, «ne sauroit que respondre» et se montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi, quand Condé revit Catherine, il se dit résigné à l'exil, s'il le fallait absolument pour épargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit au mot et sur-le-champ lui donna congé de vivre hors de France jusqu'à la majorité du roi. Mais l'Amiral, que son expérience et son caractère égalaient presque à Louis de Bourbon, ne crut pas que l'armée fût liée par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une voix, répondirent «que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle leur serviroit de sépulture»[386]. Ainsi finit cette comédie à l'italienne.
La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire et les étrangers s'y mêlèrent. Catherine avait demandé des secours à Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Condé et Coligny à l'Allemagne protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au traité du Cateau-Cambrésis (1559), abandonné à Henri II, pour huit ans, la ville de Calais, cette glorieuse conquête de Guise, à charge pour le roi de France, s'il tardait à la rendre au terme fixé, de leur payer une indemnité de huit cent mille couronnes, sans préjudice de leurs droits. C'était une formule diplomatique pour ménager leur amour-propre et masquer la cession définitive. La reine d'Angleterre, Élisabeth, qui avait, à son avènement, ratifié à contre-cœur cette clause onéreuse, voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer «son bien». Les négociateurs huguenots la suppliant «à grosses larmes» de prendre en mains la défense des Églises, elle y mit pour condition que Condé et Coligny s'engageraient à lui faire restituer Calais, le plus tôt possible, sans attendre ni prétexter le délai de huit ans prévu au Cateau-Cambrésis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient immédiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre 1562)[387].
[Note 386: ][(retour) ] F. de La Noue, Mémoires, ch. iv, éd. Buchon, p. 282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.
[Note 387: ][(retour) ] Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les Mémoires de Condé, t. III, p. 689.
L'armée royale, après s'être emparée de Poitiers (31 mai) et de Bourges (31 août), marcha droit à Rouen, qu'il importait de reprendre aux huguenots avant le débarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine alla s'établir devant la place avec les assiégeants. Pour les encourager, elle «ne failloit tous les jours, raconte Brantôme, à venir au fort Sainte-Catherine», qui dominait la ville, «tenir conseil et voir faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y épargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi bon»[388]. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut accru ainsi qu'elle y comptait.
[Note 388: ][(retour) ] Brantôme, VII, p. 365.
Mais elle aspirait à la paix et le hasard la servit bien. Antoine de Bourbon mourut quelques jours après la prise de Rouen d'un coup d'arquebuse reçu au siège (17 novembre). Les chefs des deux armées, Condé et le Connétable, furent faits prisonniers et Saint-André tué à la bataille de Dreux, l'action la plus mémorable de cette première guerre civile (19 décembre). Guise fut assassiné par Poltrot de Méré devant Orléans qu'il assiégeait (24 février 1563). Elle se trouva débarrassée momentanément ou pour toujours des principaux chefs des deux partis. Mais Coligny continuait à tenir la campagne et les Anglais étaient au Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait envoyé pacifier le Languedoc, réussissait si bien à s'entendre avec les huguenots de la province qu'il en devenait inquiétant. Il fallait faire la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considérer comme un accord entre les catholiques et les protestants, où la royauté n'interviendrait à la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen d'opposer à leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le Connétable et Condé furent de part et d'autre relâchés pour discuter les clauses du traité. Catherine était sûre que les négociateurs ne se sépareraient pas sans conclure. C'était à Montmorency, l'un des auteurs responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint à honneur de ne pas se dédire. À sa première rencontre avec Condé, il lui refusa si net le rétablissement de l'Édit de janvier que le jeune Prince, impatient de sa captivité, consentit à débattre et finit par accepter des clauses moins avantageuses[389]. L'Édit de pacification d'Amboise (19 mars 1563) octroya la liberté de conscience aux réformés dans tout le royaume, mais restreignit la liberté de culte à certains lieux ou à certaines personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidèles, dans une ville par bailliage, où il leur serait loisible d'avoir des temples dans les faubourgs. Et même dans la vicomté et prévôté de Paris, il n'y aurait d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matière religieuse étaient localisés et hiérarchisés. Les hauts justiciers pouvaient admettre leurs sujets à leurs cérémonies domestiques, ce que les simples fieffés ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les gens des villes et les paysans, à moins que ceux-ci ne fussent sujets d'un haut justicier, étaient obligés d'aller chercher souvent très loin un temple ou une assemblée de prière. Les gentilshommes qui défendaient Orléans acceptèrent, par lassitude et préjugé de distinction sociale, ce compromis que les ministres réfugiés dans la place avaient unanimement condamné[390]. Les chefs spirituels prévoyaient sans doute que la Réforme, cantonnée et, pour ainsi dire, parquée, n'aurait plus de pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers étant isolément trop faible. Coligny, arrivé aussitôt après la conclusion de la paix, blâma Condé d'avoir fait «la part à Dieu», une petite part et d'avoir ruiné plus d'églises «par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en eussent pu abattre en dix ans»[391]. Calvin le traitait de «misérable» qui avait trahi «Dieu en sa vanité»[392]. La faute était en effet de conséquence dans le présent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti semblait s'être désintéressée de la cause commune. Se réserver la pleine jouissance du culte, continuer à occuper les plus hautes charges et les premières dignités de l'État et consentir qu'une grande partie des habitants des villes et des campagnes fût privée de la liberté la plus chère, c'était montrer peu de zèle pour les humbles et les petits et proclamer dans l'unité de foi l'inégalité des conditions. Le protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la haute noblesse, un nouveau privilège. Le recrutement par en bas se ralentit[393].
[Note 389: ][(retour) ] Mémoires de Condé, IV, p. 311.
[Note 390: ][(retour) ] Calvini Opera omnia, XIX, col. 681 et la note 2.
[Note 391: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, II, p. 335.
[Note 392: ][(retour) ] Calvin à Soubise, 5 avril 1563. Calvini Opera omnia, t. XIX, col. 686.--Cf. le même à Bullinger, col. 690.
[Note 393: ][(retour) ]: Mariéjol, Histoire de France de Lavisse, t. VI. i, p. 74-75.
Catherine sortait indemne d'une expérience où sa fortune avait couru tant de risques. Femme et étrangère, elle avait, sous un roi enfant, entrepris d'inaugurer la tolérance dans un pays où les prisons regorgeaient d'hérétiques et en un temps où persécuteurs et persécutés, s'accusant mutuellement d'hérésie, professaient tous qu'elle était punissable, même de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas lui dénier--d'avoir conçu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgré les menaces et les dangers. Mais elle n'avait prévu ni les effets ni les réactions de sa politique généreuse. Aussi fut-elle surprise par l'explosion des haines et des exigences. Confiante à l'excès dans ses moyens et persuadée qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle pensait diriger les événements, et ce fut les événements qui la menèrent. De son propre aveu fait en une heure de sincérité, elle y pourvoyait au jour la journée. C'était encore trop dire; en réalité elle ne savait qu'ajouter une nouvelle concession à la concession déjà faite, sans pouvoir, ou, peut-être même, en un très court moment, sans vouloir dire aux réformés: «Vous n'irez pas plus loin». Les chefs catholiques, prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux religions. Que fût-il advenu d'elle, si Condé, accourant à son appel, l'avait conduite dans son camp et placée à la tête des troupes protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forcé de Fontainebleau à Paris fut son chemin de Damas; il lui révéla l'avenir du catholicisme. C'était la fin, sans retour possible, des colloques qu'elle présidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux prêches, des entretiens familiers avec Bèze et Pierre Martyr, des mascarades mitrées de Charles IX et des démonstrations iconoclastes du duc d'Orléans. Elle avait éprouvé la force des masses et des grands corps de l'État et leur attachement passionné à l'Église traditionnelle. Mais si elle traita désormais les protestants en minorité dissidente et renonça aux complaisances, elle continua longtemps encore à pratiquer ses principes de modération et de tolérance.