ANNÉE 1601.
[Héroard est nommé premier médecin du futur Dauphin]; [paroles que lui adresse Henri IV].—[Naissance du Dauphin à Fontainebleau].—[Témoins de l'accouchement].—[Description du corps de l'enfant]; [remarque de la duchesse de Bar].—[Le Roi annonce lui-même l'événement].—[Départ des courriers].—[Paris de Zamet avec le Roi et la Reine].—[Première nourrice].—[Le Roi manque de laisser tomber son fils].—[Visites de grands personnages].—[Première chemise]; [mot de la duchesse de Bar].—[Avidité de l'enfant].—[Seconde nourrice].—[Le Dauphin transporté de Fontainebleau à Saint-Germain en Laye]; [son passage et sa réception à Melun et à Paris].—[Visites à Saint-Germain]; [la Reine y vient avec Mme de Guise et la Concini].—[Arrivée du Roi]; [il se joue avec son fils].—[Premier mot de l'enfant à sa nourrice].—[Arrivée des gardes du corps].—[La marquise de Verneuil à Saint-Germain].—[Jargon du Dauphin]; [il aime la musique].—[Visite des nonces du Pape].—[Remplacement de la première nourrice].
Le 15e jour de septembre 1601 je reçus lettre de Mme de Guiercheville[2], le 17e, celle de M. de la Rivière, premier médecin du Roi. Le 20e, dimanche, j'allai coucher à Fontainebleau.
Le 21e, sur les quatre heures du soir, à l'entrée du jardin des canaux, je rencontrai le Roi qui revenoit de la chasse, et m'appelant, me fit l'honneur de me dire: Sept
1601 «Je vous ai choisi pour vous mettre près de mon fils le Dauphin; servez-le bien.»
En l'année 1601, le 26e jour de septembre, Marie de Médicis, reine de France et de Navarre, se trouvant à Fontainebleau sur la fin du neuvième mois de sa grossesse, environ les onze heures du soir, commença de sentir quelques douleurs que l'on jugea pouvoir être d'enfantement. Toute la nuit elles furent lentes, la reprenant de loin à loin sans point de violence; continuèrent en la même façon jusques sur les deux heures après midi du jour suivant qu'il lui survint une colique venteuse qui la traita bien fort cruellement l'espace de deux heures et enfin s'apaisa par l'aide des remèdes qui furent faits; et fut après cela une bonne heure sans douleur aucune. Les premières la reprirent comme devant, mais aussi avec plus de rigueur et moins de repos; passa jusques à huit heures en cette sorte. Alors on la leva de son lit, où elle avoit été toujours couchée, pour la mettre sur une chaise faite exprès pour accoucher, estimant qu'elle y pourroit être plus aisément délivrée. Au même temps les douleurs la saisirent si vives et si pressantes que, sans aucun ou fort peu de relâche, elles continuèrent jusques à l'entier accouchement, qui fut d'un Dauphin, le 27e du mois susdit, quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix heures et demie et demi quart, selon ma montre faite à Abbeville par M. Plantard. L'enfant fut reçu par dame Louise Bourgeois, dite Mme Boursier[3], sage-femme à Paris, qui fut longtemps à couper le nombril de peur de le blesser, d'autant qu'à tout propos il y entortilloit ses mains et le tenoit de telle force qu'elle avoit peine de l'en retirer. Et sur ces entrefaites la Reine demanda par deux fois en ces termes: E maschio? A quoi ne lui étant point répondu se leva en pied de la chaise où elle venoit Sept
1601 d'accoucher pour voir ce qui en étoit. Le Roi ne l'en sut empêcher, qui étoit tout debout derrière la chaise et d'où il n'étoit parti depuis l'heure qu'elle y fut mise. François de Bourbon, prince de Conty[4], Charles de Bourbon, comte de Soissons[5], et Henri de Bourbon, duc de Montpensier[6], furent présents à cet accouchement, auxquels fut commandé par Sa Majesté de s'approcher de la sage-femme et de se baisser pour voir l'enfant tenant à l'arrière-faix, avant qu'elle en fît la séparation. Catherine de Bourbon, duchesse de Bar[7], sœur du Roi, Anne d'Este, duchesse de Nemours[8], et Antoinette de Pons, marquise de Guiercheville[9], dame d'honneur de la Reine, la servirent à cet accouchement. Durant cette longueur de mal, et âpreté de tant de sortes de douleurs, la constance et fermeté de la Reine fut merveilleuse et incroyable, voire à ceux même qui ont eu l'honneur de la servir en cette occasion, n'ayant en ses plus grandes douleurs, sinon sur les dernières, haussé plus haut sa voix et son Oimè je morio, qu'il se pût qu'à peine entendre d'un bout de chambre à l'autre; et, la douleur passée, faisant paroître sa face autant joyeuse comme en pleine santé. Lors mêmement que le Roi (qui tout le long de son travail alloit et venoit), arrivoit auprès d'elle, on la voyoit revenir toute à soi, le recevant et l'entretenant de Sept
1601 propos de personne contente, lâchant ce néanmoins parmi ces gaietés des grosses larmes. Pendant le cours de ces assauts, comme elle avoit un peu plus de repos, demandoit quelquefois combien on tenoit de la lune, craignant d'accoucher d'une fille, sur l'opinion vulgaire que les femelles naissent sur le décours, et les mâles sur la nouvelle lune. Étant donc entièrement délivrée et l'enfant se trouvant foible, pour avoir longtemps séjourné en attendant l'arrière-faix, il lui fut donné un peu de vin par M. Guillemeau, chirurgien ordinaire du Roi; puis étant élevé par la sage-femme, pris par Mlle de la Renoulière, première femme de chambre de la Reine, à laquelle le Roi lui commanda, disant: «Baillez-le à Mme de Montglat[10],» qui le prit enveloppé et le porta devant le feu, où il fut assez longtemps, pendant que la sage-femme pansoit la Reine, qui alla sur ses pieds, depuis sa chaise d'où elle venoit d'accoucher jusques dedans son lit, sans l'aide de presque de personne. Cependant je lui donnai (à l'enfant), dans sa cuiller, un peu de mithridate détrempé avec du vin blanc, qu'il avala fort bien et en suça ses lèvres comme si ç'eût été du lait. Puis elle vint à monseigneur le Dauphin, où l'on put voir alors un enfant grand de corps, gros d'ossements, fort musculeux, bien nourri, fort poli, de couleur rougeâtre et vigoureux tout ce que l'on peut penser pour cette petite âge. Il avoit la tête bien formée, de bonne grosseur, couverte de poil noirâtre, les yeux tannés, le nez un peu enfoncé vers sa racine, épaté et relevé par le bout, les oreilles de moyenne grandeur et bordées, la bouche Sept
1601 très-belle, petite et fort relevée, ayant le dessus du milieu de la lèvre haute par le dehors fort canelé, et le milieu de la basse aussi; le menton fourchu, le tout fait comme d'un trait, et le bas du visage fort arrondi; le col gros et fort, et les épaules larges; la poitrine bien relevée, les bras grands, les mains aussi et d'une blancheur naïve (sic) par dessus l'ordinaire; les parties génitales à l'avenant du corps; les jambes droites et les pieds grands, fort larges par le bout, se rétrécissant en un talon fort pointu, les orteils presque de pareille longueur, les serrant en dedans, du gros au petit, comme on feroit du bout de la main. Il porta sur lui ces marques: entre les deux sourcils, mais plus proche du droit, se trouva une tache rougeâtre ronde, de la grandeur d'un petit denier; une autre au-dessus de la nuque, sous la racine des cheveux, de pareille couleur et de même figure, mais de grandeur semblable à un rouge double, et une autre petite de la même couleur à l'entrée de la narine gauche; et la dernière ce furent trois poils noirs sur le sommet du cartilage de l'oreille gauche, et le croupion tout velu. Les poils de l'oreille et la forme du pied se trouvent être de même au Roi son père. Je lui fis laver tout le corps de vin vermeil mêlé avec de l'huile, et la tête de pareil vin et de l'huile rosat. Pendant tout cela il cria fort peu, mais par son cri fit bien paroître la force de ses poumons, ne criant point en enfant, qui est une des choses plus remarquables en lui.
Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, qui considéroit les parties si bien formées de ce beau corps, ayant jeté sa vue sur celles qui le faisoient être Dauphin, se retournant vers Mme de Panjas, sa dame d'honneur, lui dit qu'il en étoit bien parti[11]. Ces mots furent reçus avec risée qui les porta aux oreilles du Roi, qui étoit près de la Reine.
Étant emmaillotté il fut porté sur le lit de la Reine et Sept
1601 couché à sa main droite, où elle lâchoit parfois quelques œillades. Un quart d'heure après il fut emporté par Mme de Montglat dedans sa chambre et mis dans son berceau entre minuit et une heure.
Aussitôt que Monseigneur le Dauphin fut né, le Roi apporta lui-même la nouvelle à la noblesse qui l'attendoit en son antichambre, laquelle fut si bien reçue qu'ils se jetoient tous en foule à ses jambes, avec telle ardeur qu'il ne pouvoit passer et faillit à être renversé. Ayant reçu Sa Majesté ce témoignage d'allégresse pour la bonne nouvelle: «Allons, dit-elle, rendre grâces à Dieu, et que chacun de vous se y prépare.» La Reine ayant été pansée et Monseigneur le Dauphin couché, il se y achemina. A son retour toute la cour flamboit des feux de joie et tout tonnoit des salves des arquebusades qui furent faites par les soldats des gardes; le Sr de Mansan, capitaine au régiment des gardes, étoit en garde.
A l'heure même de sa naissance, les courriers qui avoient demeuré bottés depuis que la Reine commença de se plaindre, montèrent à cheval pour France, Florence et Mantoue, sachant que c'étoit un Dauphin, «n'étant bottés, ce disoient-ils, pour une fille;» et de fait M. de Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État, avoit fait préparer double dépêche. Avant de partir, on fit voir la marque de Dauphin à ceux qui furent dépêchés pour l'Italie et quelques autres pour France. Le Sr de la Varenne[12] porta cette nouvelle à Paris, alla descendre chez le Sr Zamet qui y gagna mille écus, pour gageure faite d'un mâle contre le Roi, et de deux mille écus contre la Reine qu'elle accoucheroit dans le jeudi[13].
Le 28 septembre, vendredi, à Fontainebleau.—Sa nourrice Sept
1601 fut damoiselle Marguerite Hotman[14], et reconnoissant qu'il avoit peine à teter, il lui fut regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui en étoit cause; sur les cinq heures du soir il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi.
Le 30 septembre, dimanche, à Fontainebleau.—Messire Achille de Harlay, premier président à Paris, arrive de sa maison de Beaumont pour le voir.
Le lundi 1er octobre.—Porté à la chambre de la Reine; M. le cardinal de Gondi le vient voir.
Le 5, vendredi.—Porté chez la Reine; le Roi se y trouva, et le voulant rendre à la nourrice, couché sur un oreiller de velours ras, il l'a soulevé pour le baiser; l'enfant coule, et le Roi baise l'oreiller. Le Dauphin fût tombé sur les pieds à terre s'il n'eût été reçu par sa nourrice, qui l'empoigna. Dès lors on ajouta une pièce de velours audit oreiller, où l'on le mettoit quand on le vouloit porter hors de sa chambre, et depuis le Roi ne le porta plus et ne le prit entre ses bras.
Le 6, samedi.—Messire Jean de Nicolaï, premier président des Comptes à Paris, arrive pour le voir comme particulier.
Le 8, lundi.—M. Guyet, sieur de Charmeaux, président des Comptes et prévôt des marchands, arrive comme particulier et le vit remuer.
Le 9, mardi.—Porté chez la Reine.
Le 10, mercredi.—Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, lui donne sa première chemise. La remueuse lui dit qu'il falloit faire le signe de la croix. «Faites-le donc pour moi, dit-elle en souriant, je ne le sais pas faire[15]». Elle ne laisse pas pourtant de la lui donner.—Depuis le lendemain de sa nativité, il avoit le cri fort et puissant, ne ressentant aucunement le cri et le vagissement des Oct
1601 enfants, ce qu'il n'a jamais fait; et quand il tetoit c'étoit à si grandes gorgées, élevant sa mâchoire si haut, qu'il en tiroit plus à une fois que les autres ne font en trois; aussi sa nourrice étoit à toute heure presque à sec.
Le 11, jeudi, à Fontainebleau.—Porté chez la Reine; rapporté. La nourrice, au retour de la chambre de la Reine, a vomi tout son dîner; elle mangeoit beaucoup et plus qu'elle ne pouvoit, reconnoissant le défaut de son lait.
Le 12, vendredi.—Remué devant Messire Pomponne de Bellièvre, chancelier de France.
Le 13, samedi.—Manifeste défaut de lait en sa nourrice, qui avoit la mamelle petite et le lait clair et chaud.
Le 14, dimanche.—Porté chez la Reine; rapporté. Allouvi[16], point assouvi. On lui donne de la bouillie, ayant mis à sec les deux mamelles; il en prend et avidement.
Le 17, mercredi.—A cause de cette grande avidité, l'importunité des femmes lui fit donner du lard frais[17], bouilli, à frotter ses gencives; il en tronçonna un morceau qu'il faillit à avaler. Porté chez la Reine; teté avidement; rapporté.
Le 18, jeudi.—Remué, le Roi présent. Allouvi; mis à sec sa nourrice; bouillie.
Le 19, vendredi.—Sur le défaut de lait reconnu par plusieurs fois en sa nourrice par MM. de la Rivière, du Laurens, Vido et moi, assemblés par le commandement de LL. MM., il fut résolu que Mlle Hélin, femme Lemaire, seconde nourrice, donneroit le lait à Mgr le Dauphin pour secourir la première[18].
Oct
1601
Le 20, samedi, à Fontainebleau.—Allouvi à l'accoutumée; la nourrice à sec; la seconde nourrice, Mlle Hélin, lui a donné le lait; la Reine y est venue, puis le Roi.
Le 22, lundi.—M. de Mayenne[19] le vient visiter.
Le 23, mardi.—Remué en présence de la Reine.
Le 24, mercredi.—Peu de lait en la nourrice qui, de son collet, couvroit ses mamelles pour en cacher le défaut; il rit à la sage-femme.
Le 25, jeudi.—Porté chez la Reine; M. Groulard, premier président de Rouen, y arriva pour saluer la Reine et Mgr le Dauphin; il le voit remuer. Le Dauphin part de Fontainebleau à deux heures dans la litière de la Reine, dans un panier d'osier fait exprès[20]; il a dormi sans s'éveiller jusques à Melun. Arrivé à cinq heures à Melun, le lieutenant général, accompagné de six conseillers, lui viennent au-devant et font offre de leur service, parlant à Mme de Montglat, sa gouvernante; les quatre échevins portant un poêle de taffetas blanc en firent de même, et après mirent mondit Seigneur sous le poêle, et en cette façon fut conduit dans la ville, par la porte de Gâtinois, les rues tendues de blanc, jusques à la maison de M. de la Grange, où il coucha la nuit. M. de Mansan, gentilhomme gascon et capitaine aux gardes du Roi, et qui étoit en garde à Fontainebleau à sa naissance, fit la garde devant son logis. Il y eut beaucoup de personnes qui le virent remuer, et une femme d'assez moyenne qualité, qui, entre les autres, transportée d'affection, se jette à genoux à mon côté: «Mon Dieu, dit-elle, y auroit-il danger de le baiser», et ce disant fait contenance de le vouloir faire si je ne l'eusse retenue.
Le 26, vendredi.—Parti à huit heures de Melun pour aller à Lourcine; arrivé à onze heures à Lourcine. Parti Oct
1601 de Lourcine à deux heures et demie, il arrive à six heures à Villeneuve-Saint-Georges. M. Gobelin, trésorier de l'Épargne, sa femme, M. et Mlle du Mesnil le vinrent voir, ainsi que M. et Mme de Mareuil du Val. Je le portai de la litière en sa chambre.
Le 27 octobre, samedi, voyage.—M. le grand prévôt du Val, M. de Mareuil, son frère, sont partis avec le Dauphin à neuf heures. Arrivé à onze heures à Maisons, parti à deux heures et demie. En chemin, Messire Guyet, président des Comptes et prévôt des marchands à Paris, accompagné des échevins et autres officiers de la Ville, vêtus de leurs habits de magistrats, ayant avec eux tous les archers de la dite Ville, sortent au-devant de lui sur le chemin de Charenton, mille pas hors la porte. Étant arrivés près de la litière, ils mirent pied à terre, et le prévôt des marchands parla à Mme de Montglat qui étoit dedans, tenant sur les genoux Monseigneur le Dauphin dormant. Elle lui répondit, et les discours de l'un et de l'autre durèrent environ demi-heure, lesquels finis l'on commença à marcher, M. de Montglat d'un côté de la litière et moi de l'autre, et les archers aussi, pour empêcher que la grande multitude de peuple de tous âges et sexes, à pied, à cheval et en carrosse, ne se jetât sur la litière, comme il est vraisemblable qu'il fût advenu, pour le désir ardent que chacun avoit de le voir. Étant arrivé à la porte Saint-Antoine, le Dauphin fut reçu par les hautbois, cornets à bouquin et trompettes, qui étoient sur le bastion de main droite, et conduit enfin à la maison du sieur Sébastien Zamet, où il logea en la chambre du Roi, à quatre heures et demie.
Le 28, dimanche, à Paris.—Le Roi, la Reine, M. de Mayenne et tout ce qui étoit des princes et princesses à la Cour, le sont venus voir, à part ou avec la Reine.
Le 29, lundi.—Sur les six heures, parti de chez M. Zamet, porté au Louvre, où le Roi et la Reine l'ont vu et tenu bien une heure; de là aux Tuileries où le Oct
1601 Roi, qui y étoit venu, le fit passer pour le voir derechef et le montrer à plusieurs qui ne l'avoient encore vu; et de là, partant entre midi et une heure, il alla à Saint-Cloud, logea au petit logis de M. de Gondi, chevalier d'honneur de la Reine. Parti de Saint-Cloud à trois heures il arrive à six heures à Saint-Germain en Laye, lieu choisi par le Roi pour y être nourri, accompagné de messire [Robert] de Harlay, sieur de Montglat, de Françoise de Longuejoue, dame de Montglat, sa gouvernante; de moi Héroard, médecin ordinaire du Roi et premier de Monseigneur le Dauphin; de Georges Birat, premier huissier de sa chambre, et du sieur François de Marviller, écuyer, sieur de Meninville en Beauce, capitaine exempt des gardes du corps du Roi, sous la charge de M. de Praslin; du sieur Daniel Prévost, sieur de Bragelongne en Champagne; du sieur Jehan Dugué, Parisien; du sieur Jacques de Lancelin, sieur de la Rouillère, de Valence en Dauphiné; du sieur Guillaume de la Palisse, de Messe en Gâtinois; du sieur Charles du Til, de Préaux en Normandie; du sieur Isaac de Rives, sieur de la Rivière, d'Aspreville en Normandie; du sieur Jacques du Glasc, Écossois, tous archers des gardes du corps du Roi, et de quatre Suisses de la garde. A bonne heure nous prit la pluie qui arriva aussitôt comme il fut en sa chambre. Il fut mis en celle de la Reine en attendant que la sienne fût accommodée; le soin que l'on avoit eu d'un si précieux trésor fut tel que l'on ne y avoit trouvé aucune chose de prêt pour le recevoir. Il est à présumer que l'on en doit blâmer ceux qui tiennent les charges pour telles affaires. Peu de lait à la nourrice.
Le 3 novembre, samedi, à Saint-Germain en Laye.—Le comte de Lindre, prince d'Espinoy, Flamand, ambassadeur extraordinaire de la part de l'Archiduc devers le Roi pour se réjouir de la naissance de Mgr le Dauphin, le vient voir ce disoit-il, par commandement du Roi. [Louis de Lorraine], abbé de Saint-Denis, et le chevalier Nov
1601 de Lorraine, son frère, le sont venus visiter[21].
Le 4 novembre, à Saint-Germain.—Dormi, réveillé, etc.; frotté le ventre d'huile d'absinthe et le nombril de civette. M. Brulard, abbé de Léon, le vient visiter.
Le 5, lundi.—La Reine arriva à midi et demi à Saint-Germain, ayant en sa compagnie Mme de Guise et Mlle sa fille[22], Mme de Guiercheville, et la signora Conchino[23]. La Reine reçoit par Petit des lettres du Roi écrites à Verneuil[24]; elle fait réponse. La Reine part pour s'en retourner à Paris.
Le 6, mardi.—Mme de Villars, femme du sieur de Villars, gouverneur du Havre, le vient voir.
Le 7, mercredi.—Sa nourrice avoit peu de lait; mis de l'or battu au bout de sa mamelle pour les tranchées.
Le 8, jeudi.—Le clarissime Contareno, ambassadeur de Venise, le vient visiter, et ce même jour aussi M. de la Force, capitaine des gardes du corps du Roi.
Le 11, dimanche.—On lui a frotté la tête la première fois avec plaisir.
Le 12, lundi.—Le Roi et la Reine sont arrivés; il les a considérés.
Le 13, mardi.—Dormi, réveillé, rendormi au tétin, faute de lait. La Reine ne veut point que Mlle Lemaire donne le lait comme Mme de Montglat me le dît. Mlle la nourrice a la fièvre du poil. Mlle Lemaire donne le lait.
Le 17, samedi.—La Reine l'est venue voir; M. d'Andelot, Mme de Gesvres le sont venus voir. On lui a frotté le front et le visage avec du beurre frais et huile d'amandes Nov
1601 douces, pour la crasse qui paroissoit y vouloir venir.
Le 18 novembre, dimanche, à Saint-Germain.—Le Roi le fait porter en son cabinet, où il lui fait savourer deux gouttes de vin qu'il ne refusa point.
Le 19, lundi.—Amusé, le Roi et la Reine présents.
Le 20, mardi.—M. le connétable[25] le vient saluer, M. de Rohan aussi.
Le 21, mercredi.—M. Séguier, ambassadeur pour le Roi à Venise et président en la cour de Parlement à Paris, M. de Thémines, sénéchal de Quercy, le viennent saluer. Amusé et fort caressé du Roi.
Le 22, jeudi.—Amusé par le Roi.
Le 23, vendredi.—La Reine dit que la marque rouge qu'il a sur la nuque, à la racine des cheveux, pouvoit provenir d'une envie qu'elle eut de manger des betteraves, lesquelles on lui ôta et n'en voulut point demander. Le Roi et la Reine présents au remuer.
Le 24, samedi.—Le fils du marquis de Brandebourg le vient voir, la Reine aussi.
Le 25, dimanche.—La duchesse de Bar le vient voir avec la Reine.
Le 26, lundi.—Il lui a été mis un collier de grains de corail au col. Le Roi et la Reine le sont venus voir.
Le 27, mardi.—J'ai pris congé de la Reine, qui m'a recommandé el delphino e la norrizza. Le Roi et la Reine partent à une heure et demie pour s'en retourner à Paris.
Le 5 décembre, mercredi, à Saint-Germain.—Il écoute fort attentivement à l'âtre, comme je lui disois qu'il falloit être bon et juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un bon roi; s'il le étoit que Dieu l'aimeroit; il sourioit à ces paroles. Mlle sa nourrice Déc
1601 le tenoit en son giron; lui ayant donné à teter aussitôt qu'il fut remué et se jouant à lui, elle lui dit ces mots: «Eh bien, Monsieur, quand je serai bien vieille et que je irai avec un bâton, m'aimerez-vous plus?» Il la regarde droit en la face et puis, comme y ayant pensé, répondit: Non. J'étois tout contre qui le considérois pendant qu'il tetoit, et fus entièrement étonné, aussi bien que tous ceux qui y étoient présents, qui l'entendirent de l'autre bout de la balustre.
Le 6, jeudi, à Saint-Germain.—M. de Gondrin, chevalier de l'Ordre, le vient voir. Les quatre archers des gardes du corps et un exempt, avec quatre Suisses des Cent de la garde du Roi, arrivent.
Le 7, vendredi.—M. le duc de Vendatour le vient voir. La Reine arrive, amenant avec elle le cavalier Juigny, maître général de la garde-robe et gentilhomme de la chambre du Grand-Duc, ambassadeur ordinaire vers le Roi, pour se réjouir de la naissance de Monseigneur le Dauphin. Le cavalier prend congé de lui, l'appelle Sire. La Reine part.
Le 8, samedi.—Éveillé, etc., Mme de Gondi, abbesse de Poissy, et Mme de Vieuxpont le viennent voir.
Le 10, lundi.—La marquise de Verneuil[26] le vient voir; il la regarde attentivement, et lui rit gracieusement. Elle demeura, ce disoit-elle, fort contente de l'honneur qu'il lui faisoit; la marquise soupa. Il a toujours ri avec joie incroyable à la marquise parlant à lui.
Le 12, mercredi.—Il commence à reconnoître et à nommer en son jargon, et lui étant demandé de moi par la remueuse: «Qui est cet homme-là?» répond en jargonnant et aisément: Eouad. On reconnoît manifestement que son corps ne se nourrit point; les muscles de la Déc
1601 poitrine étoient tout consumés, et le gros rempli qu'il avoit sur le col n'étoit que peau. Il aime et se plaît à ouïr la musique.
Le 14, vendredi, à Saint-Germain.—Ce jourd'hui je commençai à coucher au château pour les flegmes.
Le 16, dimanche.—Éveillé, etc.; M. le maréchal de Bois-Dauphin le vient voir.
Le 18, mardi.—MM. de Châteauvieux, de Roquelaure et d'Inteville le viennent voir.
Le 20, jeudi.—Mme de Lairs, du pays d'Agenois, demande de le tenir afin qu'elle puisse s'en vanter, et laisse son manchon pour le prendre. La nourrice se recule disant qu'il le falloit demander à Mme de Montglat, qui lui répondit que personne ne l'avoit encore pris; ce qu'elle ne fit point.
Le 21, vendredi.—Le Roi l'a éveillé; fort causé avec lui et fort paisiblement dans son berceau; fort raillé, rossignolé. Sa nourrice lui demande: «Êtes-vous pas le mignon de papa?» Il dit: Oui, MM. de Villeroy, d'Alincourt, du Laurens et plusieurs autres étant présents. Montré son corps à LL. MM. qui s'en sont retournés à Paris fort contents.
Le 23, dimanche.—Coiffé d'un bonnet de satin et pris des manches de même. L'illustrissime monsignor del Buffalo, évêque de Camerino, nonce ordinaire, et l'illustrissime et révérendissime monsignor Barberino, clerc de la chambre de S. S., nonce extraordinaire, le viennent saluer. Le nonce ordinaire a demandé à le baiser; ils l'ont fait, l'extraordinaire a commencé. Ils ont donné un chapelet et un Agnus Dei au bout à Mme de Montglat et un chapelet à Mlle la nourrice. Ils étoient conduits par M. de Luxembourg, ont dîné à midi aux dépens du Roi. La Parisière, maître d'hôtel servant, a dîné avec eux; M. Fleureteau, maître de la chambre aux deniers, a fait la charge.
Le 24, lundi.—M. le prince d'Orange est venu, qui l'a Déc
1601 vu dans son berceau; Mme la princesse d'Orange, M. d'Andelot, le comte de Warambon l'ont vu remuer.
Le 27 décembre, jeudi, à Saint-Germain.—Mme de Montglat montre une lettre du Roi du 22 décembre 1601[27], lui commandant de faire donner le lait par Mlle Galand, femme de maître Charles Butel, barbier chirurgien à Paris, et de l'ôter à Catherine Hotman; Mlle Galand donne à teter. Remué en présence du sieur Lussan, capitaine des gardes du corps, et du sieur de Saint-Angel, gouverneur de Mâcon. Mlle Hotman fait merveille de se plaindre, se ressouvient du non de monseigneur le Dauphin en lui disant adieu. Il n'a jamais teté Hotman qu'il ne se soit mis en colère.