ANNÉE 1607.
[Caractère moqueur du Dauphin].—[Le gâteau des Rois].—[Mme de Montglat et Mlle d'Agre].—[Première signature du Dauphin].—[Comment se tient le Roi].—[Lettre au Roi].—[La Saint-Jean des choux.]—[Lettre du Roi].—[Dessins et peintures du Dauphin].—[Présent de l'archiduchesse d'Autriche à Madame].—[Oraison du Dauphin].—[Présents que lui fait M. de Brèves].—[Le Roi joue à la paume avec le Dauphin].—[Le peintre Dehoey].—[Première leçon de latin].—[Lettre de l'Électeur palatin].—[Le Dauphin à la cérémonie de la Cène].—[M. de Guise].—[Naissance du duc d'Orléans]; [son thème de nativité].—[M. de Sully].—[Apparition d'un aigle]; [geste du duc d'Orléans et augures que l'on en tire].—[Les quatrains de Pibrac].—[Goût croissant du Dauphin pour la musique et le dessin].—[Decourt fait de nouveau son portrait].—[Vêtement d'été].—[Accouchement de la comtesse de Moret].—[La reine Marguerite].—[Relevailles de la Reine].—[Antipathie pour les Espagnols].—[Paillardise du Roi].—[Produits de la poterie de Fontainebleau].—[Portrait en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré].—[Danse d'Égyptiens ou bohémiens].—[Rancune du Dauphin contre son page].—[Réception d'un ambassadeur turc].—[Ordres du Roi pour donner le fouet au Dauphin].—[Mort de M. de Montglat].—[Le comte de Moret sauvé du tonnerre].—[Départ pour Saint-Germain, passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à Saint-Germain].—[Mme des Essars].—[Familiarités du Dauphin].—[La peste à Saint-Germain; départ pour Noisy].—[Caractère dissimulé du Dauphin].—[Le Roi à Villepreux].—[Lettre et présent du prince de Galles].—[Histoires tirées de la Bible].—[Portrait du père du Roi].—[Peu de goût du Dauphin pour la danse].—[Il entre dans sa septième année].—[Portrait de Louis XII].—[Lettres de la famille ducale de Toscane].—[Incendie à Noisy].—[Services d'Héroard sous Henri III].—[Premier seing valable du Dauphin].—[Portrait de Du Guesclin].—[Le duché de Milan].—[Peu de goût du Dauphin pour l'étude].—[Lettre au Roi].—[Le ballet des lanterniers].—[Retour à Saint-Germain].—[Baptême de M. et de Mlle de Verneuil].—[M. de Cési].—[Le livre de Vitruve].
Le lundi, 1er janvier, à Fontainebleau.—Mené à la chapelle de la salle du bal, il se moque d'une femme de village qui étoit fort bossue, en ricane; sur la fin de Janv
1607 la messe il va et revient, et retourne près de son aumônier qui la disoit, le contrefait en riant.
Le 2, mardi.—A deux heures mené au delà du grand jardin, du côté de main gauche, environ cent pas allant à la Mi-Voie, pour y planter le premier arbre de ceux que le Roi y vouloit faire planter; c'étoit un tilleau.
Le 3, mercredi, à Fontainebleau.—En dînant il entretient, comme une grande personne, maître Martin, preneur des renards du Roi, sait le nom de ses chiens.
Le 4, jeudi.—M. le baron de la Châtre le vient voir, allant à la Cour. Après souper il joue aux poules et au renard contre M. de Belmont. En jouant M. le Chevalier appelle M. de Belmont son lieutenant. Il le regarde en colère, songe, puis le veut frapper, lui veut jeter les poules qu'il ramasse, puis l'échiquier. M. de Belmont, qui étoit lieutenant de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur, pourquoi voulez-vous le frapper?»—C'est parce qu'il vous a appelé son lieutenant, et vous êtes à moi.—«Mais, Monsieur, il ne le faut pas battre pour cela.»—Ho! mais c'est qu'il veut tout!
Le 5, vendredi.—A six heures il se assied à table; on lui coupe un gâteau de massepain pour lui et pour Madame et Mme Christienne; il fut le roi pour la première fois. Il avoit envie de manger sa portion de gâteau et celle de Dieu; Mme de Montglat lui dit: «Si vous voulez manger celle de Dieu, il faut donner de l'argent.»—Bien, qu'on en donne, répond-il promptement; Tétai (M. de Ventelet), donnez de l'argent.—«Monsieur, combien?»—Il songe: Cinq écus. Il fut baillé cinq quarts d'écu à M. l'aumônier, qui furent après rendus. Bu à reposées, il prenoit plaisir à faire crier: Le Roi boit par Madame.
Le 6, samedi.—Il va aux petites fontaines, où il fait rompre la glace, se y joue à la casser à coups de poing. A six heures et un quart on lui coupe un gâteau, il est fait le Roi; soupé de sa part de gâteau, il ne veut point Janv
1607 que l'on crie: Le Roi boit, le fait défendre à M. de Verneuil.
Le 7, dimanche, à Fontainebleau.—Il prend un grand luth, fait que Indret met ses doigts sur les touches et lui il pince les cordes; il va aux cadences, joue et chante: Ils sont à Saint-Jean d'Anjou, les gen, les gen, les gendarmes, etc. Il touche la bergamasque, la sarabande, les cloches, puis se va jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la chambre, feignant que le tapis fut la mer; M. le Chevalier faisoit comme lui.
Le 8, lundi.—Il va à la salle du bal, où il avoit fait venir deux épousées du village, les regarde danser, se moquoit de leur danse. A dix heures et un quart, dévêtu; mis au lit, prié Dieu; il demande quand c'est qu'il aura un haut-de-chausses? Mme de Montglat lui dit que ce seroit quand il auroit huit ans.—Comme féfé Chevalier?—«Oui, Monsieur.»—Je suis vieux!—«Oui, Monsieur, vous avez six ans.»—Quand aurai-je huit ans?—«Dans deux ans et demi.»—Je suis plus vieux que ma sœur, je suis venu le premier, puis ma sœur, et ma petite sœur est venue à la queue.—«Et l'enfant qui viendra après, que vous sera-il?»—Ce sera mon frère.
Le 9, mardi.—Il se fâche contre sa nourrice, la frappe, va prendre sa pique, la poursuit pour l'en frapper de la pointe, en est après marri, est bien empêché à faire la paix; il la fait enfin, et promet de ne la battre plus. A huit heures trois quarts déjeûné; il ne veut point que l'on fouette en sa présence deux garçons, Pierrot et Champagne: Mamanga, jetez les verges au feu, elles sécheront. Mené à la chapelle de la salle du bal, puis au jardin du Tibre, le long des palissades hautes, il dit: Je n'ai jamais passé ici. Il se fait entretenir des chiens que j'avois à Vaugrigneuse, demande s'ils prennent bien le loup. A deux heures monté en la chambre de sa nourrice, il va voir M. de Verneuil, qui étoit enrhumé, puis descend en la petite chambre du demi-pavillon qui étoit sur la terrasse, Janv
1607 où étoit Mme de Montglat, où il a goûté. Puis il va en ma chambre, regarde jouer à la paume, où il se prenoit outrement à rire d'un qui jouoit, qui étoit fort laid et ne portoit que des caleçons qui étoient justes aux cuisses.
Le 10, mercredi, à Fontainebleau.—Il va à la poterie, fait prendre des pièces, est soigneux de les faire payer à mesure qu'il les prend.
Le 11, jeudi.—Peigné, coiffé dans le lit, à bâtons rompus par sa nourrice; Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient, et lui dit: «Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait; elle lui dit encore: «Je m'en vais pisser; si vous n'êtes peigné et coiffé quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Il dit tout bas: Ha! qu'elle est vilaine! elle dit devant tout le monde qu'elle va pisser; velà qui est bien honnête, fi! Ce monde c'étoit Montailler, tailleur de Mme de Montglat, et Champagne, l'un de ses laquais. Mlle d'Agre[373] parloit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat, le Dauphin lui dit: D'Agre, que ne parlez-vous tout haut? Vous parlez bas comme si vous étiez malade, et vous parlez si gaiement! Comme il étoit vrai, elle parloit fort gaiement. Il étoit curieux de vouloir tout savoir, écoutoit tout, et bien souvent n'en faisant pas le semblant. Mis au lit, il se fait entretenir des chiens comme feroit un grand chasseur, parle en termes de chasse: Moucheu Héoua, parlez-moi de Miraude et de Lion qui prend tout seul les loups; c'étoit d'une chienne que j'avois, bonne aboyeuse, et d'un dogue extrêmement furieux, qui prenoit les loups seul à seul, dans les bois; il étoit à mon cousin, et je lui en avois parlé sur le jour.
Le 12, vendredi.—Il se joue à remuer ménage et à transporter les meubles; il se plaisoit toujours à quelque exercice pénible; M. de Verneuil lui aide. A six heures Janv
1607 soupé; je lui dis: «Monsieur, faites souper Descluseaux avec vous.»—Je ne veux pas.—«Vous ne l'aimez donc pas comme vous dites?»—Si fait, non pas pour dîner.
Le 13, samedi, à Fontainebleau.—A onze heures trois quarts dîné; il danse dans sa chaise en mangeant au son du luth et du violon, boit de même, faisant branler son verre en buvant, s'amuse à tout ce qu'il voit faire, s'enquiert des choses et de leur usage. Il entretient M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, des oiseaux et sur un tiercelet qu'il avoit sur le poing; il fouille en sa gibecière, y trouve deux sonnettes, et les fait tinter.
Le 14, dimanche.—Mené au jardin du Tibre, où il voit danser des épousées du village. Après souper il voit danser aux chansons d'un nommé Laforest[374], où il prenoit un extrême plaisir et surtout en celle qui disoit:
Quand je partis de la ville,
Quand j'en partis, j'en partis.
Le 15, lundi.—A douze heures et demie Madame s'en va dîner; soudain il lui prend une humeur: Je m'en vas servir ma sœur. Il y va en sa chambre, fait toute la cérémonie: M. le Chevalier étoit gentilhomme servant, qui mettoit la viande et recevoit les plats que l'on desservoit; il (le Dauphin) étoit page, et se faisoit nommer Faveroles, nom d'un page de la chambre du Roi, et il nomme M. de Verneuil, Pettruce, aussi page de la chambre.—Il vient des violons du bourg, il se met à danser à toutes danses.
Le 16, mardi.—Mené en la chapelle, puis en la salle du bal, où il saute de la première marche du théâtre, de plein saut, jusques au second carré, franchit le premier, puis danse la sarabande fort gaiement, allant justement à toutes les cadences du violon; puis il danse aux branles, où dansoit Laforest, soldat qui lui donnoit beaucoup Janv
1607 de plaisir par ses actions et contenances. Il vient en ma chambre, et de l'escalier regarde jouer à la paume. A six heures et demie soupé, dansé; il tance Madame, elle en pleure. Mlle de Vendôme lui dit: «Monsieur, je m'en vas le dire à Mme de Montglat que vous faites pleurer Madame;» elle y vient, il s'excuse; Mme de Montglat s'en retourne, et lui, tout soudain et froidement, prend la main droite à Mlle de Vendôme et la lui mord bien serré.
Le 17, mercredi, à Fontainebleau.—Il joue à la balle à la raquette, fait de bons coups au bond, l'attend avec jugement, entend les termes du jeu: Trentain, le jeu, quarante-cinq, passons, velà une chasse, haussez la corde, en passant comme il avoit vu faire au jeu de paume.
Le 19, vendredi.—Indret, son joueur de luth, étoit en la ruelle du lit de sa nourrice où il fut longtemps à accorder son luth; l'impatience le prend: Indret, il y a trois jours que vous accordez votre luth! jouez! dit-il impérieusement, car il attendoit la musique, qu'il aimoit fort.—Madame étoit allée chez les tailleuses, qui étoient venues de Paris; on ne l'en pouvoit retirer jusques à ce que Mme de Montglat lui envoya dire qu'elle avoit à lui bailler une lettre de la part de M. le prince de Galles; elle part là-dessus tout aussitôt, descend en la chambre de M. le Dauphin, auquel Mme de Montglat avoit dit la fourbe. Elle tire de sa pochette une petite lettre; M. le Dauphin la demande, disant: Donnez-la-moi, Mamanga, je la lirai. Il la prend, l'ouvre et, feignant de lire, prononça haut ces paroles: Madame, je m'en vas en Espagne pour voir ma maîtresse, mais que je revienne je vous apporterai quelque chose de beau que je n'ai pas vu encore, et je le vous apporterai, car j'ai bien envie de vous voir.—Il apprend à faire ses lettres, écrit son nom: Loys; ce fut la première fois; il fut conduit par Dumont[375].
Janv
1607
Le 21, dimanche, à Fontainebleau.—Il est mené au préau, derrière le chenil, pour y voir lutter des Bretons, de ceux qui travailloient aux ouvrages du Roi.
Le 22, lundi.—Il étoit assis et tenoit un genou sur l'autre; Mme de Montglat l'en reprend, disant que cela le feroit devenir bossu. Il répond: Papa le fait bien. Je lui demande s'il vouloit faire tout ce que papa faisoit; il répond: Oui. Il écrit son exemple suivant l'impression faite sur le papier, la suit fort bien, y prend plaisir.
Le 24, mercredi.—Il écrit au Roi gaiement, se veut dépêcher, de peur, dit-il, que Guérin ne s'en aille; Dumont, clerc de sa chapelle, lui traça les lettres; il les suivit fort dextrement, et racoustroit là où il y défailloit quelque chose:
Papa, j'ay grande envie de vou voir, cependan je vou dirai qu'il y a beaucoup d'arbres plantés. Je sui, Papa, vote tes humbe et tes obeissan filz et seuiteu.—Daulphin.
Le 26, vendredi.—Il va à la poterie, prend quelques pièces, commande à Mme de Montglat que l'on les paye; il crioit après ceux qui s'approchoient près des pièces: Touchez pas là! ne prenez rien!—Il s'amuse froidement à voir jouer une farce où Laforest faisoit le badin mari, le baron de Montglat faisoit la femme garce, et Indret l'amoureux qui la débaucha.
Le 27, samedi.—Il commande au baron de Montglat de masquer et faire une comédie, et lui dit: J'en veux être.—«Mais, Monsieur, nous ne savons que jouer!»—Vous direz que nous sommes vos petits enfants. Il se fait habiller d'une robe de fille et coiffer du chaperon de Mme de Montglat, et couvrir le visage d'un masque en velours. A huit heures commence le jeu; il fait son entrée ayant M. le Chevalier avec lui et deux autres; il danse fort gentiment, hardiment et de bonne grâce, puis se retire, et revient seulement quand il fallut comparoître. La farce achevée, il se fait ôter la robe, et danse: Ils sont à Saint-Jean Janv
1607 des choux, frappant du pied sur le cul de ses voisins. Cette danse lui plaisoit.
Le 28 janvier, dimanche, à Fontainebleau.—Mené à la chapelle de la salle du bal, puis en la salle, où il court par acquit et ne voulut jamais danser devant des femmes du bourg; il ne se plaisoit point à donner plaisir à autrui. Après soupé il se fait habiller en fille comme le jour précédent, et coiffer d'un chaperon de sa nourrice; ils font une comédie qui fut l'entrée d'une sarabande, puis un petit festin de confitures. Mis au lit, il est entretenu par le baron de Montglat, qui devoit partir le lendemain pour aller en Espagne.
Le 29, lundi.—M. l'aumônier lui faisoit dire les commandements de Dieu, et quand il fut à dire: «Tu ne tueras point,» il dit: Ne les Espagnols? Ho, ho! je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa; je les épuceterai[376] bien. L'aumônier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas tuer les Espagnols, ils sont chrétiens.»—Mais ils sont ennemis de papa.—«Mais ils sont chrétiens.»—J'irai donc tuer les Turcs. Il va en la salle du bal pour y voir une mariée du bourg, qu'il avoit envoyée querir pour complaire à Madame, car il ne l'avoit jamais voulu faire: Mais, Mamanga, je prens point plaisir à ces filles de village; velà un beau plaisir! Il y danse.
Le 31, mercredi.—Dîné en chantant, se jouant et mouvant; il nomme les valets de nous tous. Je lui dis qu'il ne savoit pas le nom du mien.—C'est Nicolas; il étoit vrai.—«Comment s'appeloit celui que j'avois auparavant?»—Grand nez; il le souloit ainsi nommer à cause de son grand nez.—«Mais, Monsieur, il s'appeloit Janv
1607 autrement?»—Légier; il étoit vrai, et y avoit trois ans qu'il ne me servoit plus.—«Monsieur, comment s'appelle le valet de Bompar?» (C'étoit le page du Dauphin).—Je sais pas; puis tout à coup: C'est madame sa personne, pource qu'il n'en avoit point. Je ne sais qui il ne connoissoit point. A souper il se fait entretenir des chiens de mon cousin, dont je lui avois parlé, qui étoient trois dogues: Lion, Come et Grainbon, et Miraude qui étoit à moi; il demande ce qu'ils savent faire et ce qu'ils ont fait, et quand Miraude aura ses petits.
Le 2 février, vendredi, à Fontainebleau.—M. Guérin, apothicaire du Dauphin, arrive de Paris qui lui apporte une lettre du Roi, écrite et contrefaite de la main du Roi par M. de Loménie, secrétaire d'État et du cabinet, qui lui fut lue par Mme de Montglat en ces termes, faisant réponse à celle qu'il lui avoit écrite aussi par M. Guérin:
Mon fyls, Guerin me rendant une lettre ma dyt de vos nouuelles et que atandant ma venue uous aués byen du soyn de mes jardins et de mes plans, de quoy iay esté fort ayse. Je luy ay commandé en vous randant cete-cy de vous dyre des myennes et de maman la Roine; que iespere vous voyr yncontynant après la foyre Saynt-Germayn, en laquelle je feray achepter des petytes besongnes[377] pour vous iouer, lesquelles ie vous porteray quant et moy pourueu que vous maymyés byen et soyés byen sage. Bonsoyr, mon fyls. Ce dernyer de janyuer a Parys. Vre byen bon pere.—Henry.
Et au-dessus de la lettre: A mon fyls le Daufyn[378].
Fév
1607
Le 3, samedi, à Fontainebleau.—Il fait coucher avec lui la lettre que le Roi lui avoit écrite.
Le 4, dimanche.—Il se fait marquer une lettre pour écrire à la Reine. M. de Saint-Géran, prenant congé de lui, lui demande s'il lui plaît qu'il dise à papa qu'il lui envoie quelque chose, il répond: Ho! non, il faut rien demander à papa.
Le 5, lundi.—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—Qui? ces moines? qu'on fasse venir ces moines?—dit-il; c'étoient des moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379]. Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon basse-contre, le Dauphin répond: C'est un basse-contre de village. Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: Je suis né au château! Mené au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.
Le 6, mardi.—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien Pataut par Indret[380], dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau Fév
1607 pour la présenter à papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.
Le 7, mercredi, à Fontainebleau.—Il s'assied et accommode une petite toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement, attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre: Faites l'acoustrer.—«Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—Oui, oui.—«Monsieur, je n'ai point d'argent.»—Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau. Elle lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre, et lui dit: Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en un pour en faire un autre. A quatre heures et demie arriva le sieur Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse, infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante, sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.
Fév
1607
Le 9, vendredi, à Fontainebleau.—Il dessine un jardin carré, fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—Non, Mamanga, qu'on aille queri le petit peintre; il aimoit la peinture.
Le 10, samedi.—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. Il faut l'aller ôter, dit-il, de peur que papa ne se fâche. Il fut volontiers parti tout à l'heure pour l'aller ôter.
Le 11, dimanche.—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture, valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.
Le 12, lundi.—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même gaiement: Dieu doint bonne vie à Fév
1607 papa, mon bon ami. A dix heures et demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré qu'il coure après vous.»—S'il vous plaît de lui commander, papa, répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier), capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il veut pas voir danser la mariée?—Je m'en soucie bien! belle mariée de village! Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre. A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: Dieu doint bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie. Mme de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—Oui.—«Comment l'aimez-vous?»—Je l'aime plus que Pataut (le chien de sa nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que vous-même.»—Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il faut aimer des hommes, mais pas soi-même.
Le 13, mardi.—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi. Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le Roi Fév
1607 y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (sic).
Le 14, mercredi, à Fontainebleau.—Mené par les étuves au Roi, en la conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris à huit heures trois quarts.
Le 15, lundi.—Il est chaussé de chausses de serge jaune qui montoient jusques à la cuisse; c'est la première fois. A dix heures et demie mené à la chapelle puis joué en la salle, dansé par contrainte, pour ce qu'il y avoit deux hommes étrangers, et il disoit qu'il ne vouloit pas danser pour donner du plaisir, en est en mauvaise humeur, veut faire danser Mme de Montglat, la frappe, lui donne un grand coup de poing sur la poitrine. A onze heures trois quarts ramené en sa chambre, dîné; il dit à son page: Bompar, allez faire parler le perroquet tout le long du dîner. A trois heures et demie goûté. Ma femme arrive de Vaugrigneuse; il lui fait l'honneur de se lever de sa chaise, et lui porte au-devant sa main à baiser, lui demandant: Où est la petite Oriane? C'étoit une petite chienne; on l'envoie querir; il lui fait mille caresses. Il advient à M. le Chevalier de s'asseoir dans sa chaise; il le voit, et lui dit: Otez-vous de ma chaise, féfé. Il le dit deux ou trois fois; il n'en faisoit rien; il s'en va promptement à Mme de Montglat, et lui dit: Mamanga, j'aime mieux ma petite sœur que féfé Chevalier, parce qu'il n'a pas été dans le ventre à maman avec moi, comme elle, et il est assis dedans ma chaise.
Le 16, vendredi.—M. de Cressy disoit à la nourrice du Dauphin que M. Boquet, son mari, reviendroit de Sens, où il étoit allé, sur la mi-nuit; elle disoit que non.—C'est qu'il songe à la coignée, dit le Dauphin; le sieur Boquet lui avoit promis de lui rapporter une petite cognée à son retour de Sens.
Le 17, samedi.—Il danse avec Madame la volte, la courante. A trois heures goûté; bu un bon coup dans la coupe d'argent doré que Mme de Loménie lui avoit Fév
1607 donnée. A cinq heures viennent les ambassadeurs des villes Anséatiques et Teutonique, venant de la Cour et s'en allant en Espagne.
Le 18, dimanche, à Fontainebleau.—Il se va promener en la galerie; Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que c'est; il répond: Je sais pas.—«Monsieur, c'est un léopard.»—Il ressemble à de Hoey[385]. C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Maleville lui montre une voile de navire, et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?»—C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse. Il y avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?»—C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès.
Le 20, mercredi.—Il se fait habiller en chambrière picarde, masquée, se fait nommer Louise, suit Mlle de Vendôme coiffée en bourgeoise, qui dit que c'est sa chambrière, et se garde de parler de peur d'être reconnu. M. le Chevalier les conduit, disant que c'est de la marchandise qu'il emmène du Levant.
Le 21, mercredi.—Il écrit au Roi par moi[386], lui envoyant la petite Oriane, chienne de ma femme; en écrivant au Roi, il a demandé Si maman lui écriroit pas? On lui a répondu qu'elle n'écrivoit qu'au Roi.—Papa m'a dit que maman fait force pâtés, mais si elle m'écrit, encore qu'il y ait des pâtés, je garderai bien la lettre.
Le 22, jeudi.—Il commence à apprendre des mots latins, qui lui sont appris par M. Hubert, médecin du Roi, venu pendant mon absence.
Le 23, vendredi.—Il écrit au Roi. A six heures et demie soupé; il voit jouer une farce à Laforest.
Le 27, mardi.—A onze heures dîné; il se fait habiller en bergère. A deux heures et demie goûté, dansé, joué; Fév
1607 il entend le tonnerre, va à Mme de Montglat, et lui dit: Mamanga, faites-moi prier Dieu.
Le 28 février, mercredi.—Mené à la chapelle de la salle du bal, il a pris des cendres.
Le 1er mars, jeudi, à Fontainebleau.—Il dit que quand il verra qu'il voudra être opiniâtre, il s'en ira mettre en un coin pour dire son Pater, afin de chasser incontinent le mauvais ange qui le fait être opiniâtre.
Le 2, vendredi.—Éveillé à six heures, amusé dans son lit jusqu'à sept heures et demie; fouetté comme je suis entré en la chambre. J'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte. A onze heures dîné; il est venu un ambassadeur de la part de l'Électeur Palatin[387] qui lui a présenté une lettre de la part du comte Frédéric, comte Palatin, dont voici la copie:
Monsieur, je me persuade que vous ne l'aurés point desagréable si je prens la hardiesse de me servir d'une si bonne occasion pour vous representer la joye extrême que j'ay de vostre prospérité et vous donner les asseurances de ma très-humble devotion à voir fleurir vostre grandeur. C'est, Monsieur, tout mon desir que d'ensuivre les traces de mes prédécesseurs au bien et service de la corone de France, et d'esprouver un jour ceste protestation de mon zèle pour meriter l'honneur de vostre bienveillance et bonne grâce et demeurer à jamais, Monsieur, vostre plus humble et très-affectionné à vous faire service.
Friderich comte Palatin.
De Heydelberg, ce 19 de janvier 1607.
Le 7, mercredi.—Les députés de Bretagne le viennent voir.
Le 8, jeudi.—Il écrit au Roi une lettre en latin, faite par M. Hubert, une autre en françois à la Reine.
Le 30, vendredi.—Il s'est botté pour aller environ une lieue au devant du Roi, qui le fait mettre dans son Mars
1607 carrosse, où il le ramène au château. Après souper il va voir le Roi et la Reine[388].
Le 31 mars, samedi.—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise, puis va avec lui se promener au grand canal, puis à la chapelle. Mené chez M. Zamet, où dînoit le Roi.
Le 5 avril, jeudi, à Fontainebleau.—Mené à la chapelle, puis allé chez la Reine; le Roi revient de la chasse; dîné avec le Roi[389]. J'arrive à cinq heures[390]; il vient au devant de moi, me demande l'arbalète à jalet que je lui avois promise. Je la lui donne, il frétilloit après. A huit heures et demie mené chez LL. MM., il leur donne le bonsoir.
Le 6, vendredi.—Déjeuné d'un bouillon aux herbes avec un jaune d'œuf, Mme de Montglat m'ayant dit que le Roi avoit commandé que l'on lui fît manger maigre les vendredis, et qu'il le vouloit.
Le 11, mercredi.—Il fait des demandes à un fauconnier du Roi, qui portoit un faucon volant pour rivière, s'entretient avec lui. Mené chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume; à six heures il sert le Roi à souper. Il ne veut point ouïr parler de laver le lendemain les pieds aux pauvres, et dit: Je ne veux point, ils sont puants. Enfin il se surmonte peu à peu, le Roi lui ayant dit qu'il vouloit qu'il le fît en sa place, ne pouvant y aller.
Le 12, jeudi.—On lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répond: Ho! que non! je les laverai Avr
1607 bien aux filles, non pas aux garçons. Il ne y avoit point de moyen pour le persuader à laver les pieds aux pauvres, le jour de la Cène: Non, je ne veux point; ils ont les pieds puants. A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi, qui lui demanda s'il feroit bien la cérémonie en sa place, il répond: Oui, papa. A dix heures mené à la salle du bal, où il entend le sermon de M. l'archevêque d'Embrun, pendant lequel il s'amuse à piquer du papier avec une épingle, figurant des oiseaux et autres animaux. Après la cérémonie de l'absolution, il est conduit sur le théâtre[391] pour laver les pieds aux pauvres, par force, accompagné de MM. le prince de Condé, prince de Conty et comte de Soissons, lesquels servirent à la cérémonie, comme si le Roi y eût été présent. Quand il approcha du premier pauvre, il reconnut son bassin, où l'on vouloit verser l'eau pour le lavement; cela le confirma en son humeur, et ne put jamais être forcé seulement pour se baisser, reculant et pleurant. Les aumôniers en firent l'office devant lui. Au servir de la viande, il ne voulut jamais prendre ne toucher à aucun service que l'on lui présentoit, mais bien aux bourses, et les donnoit fort gaiement. Tout fini, il en fut fort réjoui[392]. Avr
1607 Mené chez le Roi, puis en sa chambre, et, à midi, dîné. Il va jouer à la galerie, y fait courir un levrault par Pataut, l'un de ses chiens, va chez le Roi. M. de Guise lui montroit son épée, lui disant: «Monsieur, voilà une belle épée.»—D'où l'avez-vous eue!—«Monsieur je l'ai achetée en Turquie.»—Vous êtes un moqueur.—La Reine voulant aller faire la Cène lui dit: «Mon fils, voulez-vous pas venir laver les pieds aux pauvres?» Il va avec la Reine. Mme de Montglat lui demandoit pourquoi il n'avoit pas voulu le matin laver et baiser les pieds aux malades, et que le Roi le faisoit bien, lui qui étoit le Roi; il répond: Mais je suis pas le Roi!
Avr
1607
Le 13, vendredi, à Fontainebleau.—Mené au jardin des pins, il visite son jardin, où il avoit semé des pois et des fèves, puis travaille avec une bêche pour faire une coulée à jouer aux œufs de Pâques. Il va chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume.
Le 14, samedi.—Mené à la chapelle de la salle du bal, il va à confesse.
Le 15, dimanche, jour de Pâques.—Mené en la chambre du Roi, d'où il regarde le Roi touchant les malades et arrivant au droit des fenêtres[393], lui ôte le chapeau et dit: Bonjour, papa, en contraignant sa voix par respect, ne le voulant pas détourner de la cérémonie.
Le 16, lundi.—La Reine va en la grande galerie ayant quelques petites douleurs pour accoucher; y étant arrivée, les douleurs la pressent, elle retourne en sa chambre, où, ne faisant que d'entrer, les douleurs lui redoublent et les eaux se percent. En se couchant le Dauphin disoit que si la Reine faisoit un petit frère il feroit tirer son canon; mais si c'étoit une fille: Je m'en soucie bien! La Reine accoucha de Monsieur, duc d'Orléans[394], à dix heures et demie du soir, fort heureusement, le vingtième jour de la lune de mars. En le voulant remuer on lui vit la quille droite, ferme; je l'ai maniée.
Le 17, mardi.—Il va voir M. d'Orléans, lui fait de grandes caresses. M. de Rosny vient voir le Dauphin, et lui demande: «Monsieur, avez-vous besoin de quelque chose? demandez-le-moi.» Ayant songé et branlant la tête, il répond: Rien. Peu après sa nourrice lui dit: «Que n'avez-vous dit à M. de Rosny qu'il me fît bailler un lit?»—Hé! Dondon, je l'y ai demandé tant de Avr
1607 fois, et il n'en fait rien, dit-il, comme s'en plaignant.
Le 18, mercredi, à Fontainebleau.—A dix heures il monte en la chambre de Monsieur pour le voir ondoyer; il le fut par M. le cardinal de Sourdis. Mlle Bélier dit au Dauphin: «Monsieur, il faut bien maintenant prier Dieu pour Monsieur votre frère, qu'il lui fasse la grâce de le bien garder;» le Dauphin s'en prit à pleurer, mais doucement. Le sieur Pietro Alsense, commandeur de Malte, Sicilien, le vient voir; il avoit fait sa nativité[395]; puis je le menai pour voir Monsieur, pour faire la sienne.
Le 19, jeudi.—A neuf heures déjeuné; M. de Sully y vient; on le veut persuader à lui demander quelque chose, il n'y est porté que par force et par acquit. Il prie pour un lit à sa nourrice; puis, Mme de Montglat le priant pour Indret, joueur de luth, et pour M. Birat, M. de Sully dit: «Monsieur, ne s'en soucie pas.»—Si fait, dit-il soudain; puis M. de Sully lui demande: «Qui sont ceux de céans que vous aimez le mieux?»—Il répond soudain: Indret et Birat, pour les recommander sur cette occasion, ne lui ayant point voulu parler auparavant.—Cette nuit, sur les deux heures après minuit, deux sentinelles, l'un suisse et l'autre françois, ont aperçu en l'air un grand aigle blanc qui a fait le tour du château et, arrivé à l'horloge du braquemart, est disparu rendant comme un coup d'arquebuse. Ils l'ont ainsi rapporté au Roi[396].
Avr
1607
Le 20, vendredi, à Fontainebleau.—Le Dauphin aperçoit le Roi au jardin; on ne le peut plus retenir, il y court. Il voit remuer M. d'Orléans, et considérant sa main dit en souriant: Hé! voyez sa petite main! Je lui dis: «Monsieur, c'est de cette main dont un jour il vous fera service.» Il advint qu'à l'instant il haussa le bras droit, tenant le poing fermé, ce que chacun interpréta à bon augure, et lui (le Dauphin) l'alloit contant à chacun.
Le 21, samedi.—Il dit ses quatrains et quelques sentences[397]; entre autres Mme de Montglat lui faisoit dire: «L'humilité est le chemin de l'honneur;» il dit de lui-même: L'humilité est le chemin de la gloire qui conduit à l'honneur.
Le 22, dimanche.—Dîné avec le Roi; le Roi mangeoit Avr
1607 du revenu du cerf, le Dauphin dit à Mme de Montglat: Mamanga, je voudrois bien manger de cela.—«Monsieur, lui dit-elle, il n'en faut pas demander.» Comme le Roi eut achevé, le Dauphin lui dit: Papa, donnez-moi de cela, s'il vous plaît.—«Il n'y en a plus, lui dit le Roi: que ne m'en avez-vous demandé?» Le Dauphin lui répond en hoignant un peu: Papa, j'en voulois bien demander, mais Mamanga n'a pas voulu.
Le 23, lundi, à Fontainebleau.—Mené chez le Roi, qu'il trouve dînant et MM. de Vendôme et le Chevalier avec lui; il s'en pique en lui-même, n'en fait point semblant, se met auprès du Roi, qui le choque sans y penser ni s'en apercevoir; il se retire et se prend à pleurer, et pour prétexte de son déplaisir dit qu'il croit que Papa est fâché contre moi puisqu'il m'a battu. L'on le dit au Roi, qui l'apaise et le fait dîner avec lui.
Le 24, mardi.—Mené chez le Roi, qui venoit d'être saigné, puis à la chapelle et ramené en sa chambre. Mmes les princesses de Conty, de Martigues[398] et de Mercœur[399] le viennent voir. Mme la princesse de Conty lui dit, se voulant jouer à lui: «Monsieur, je veux que vous m'appeliez Madame.»—Je veux pas.—«Je vous appellerai donc griffon.»—Je vous appellerai chienne.—«Je vous appellerai petit renard.»—Je vous appellerai grosse bête, et, montant sur un placet[400], il lui porte sa main vers le front en faisant les cornes et lui disant: Je vous ferai porter ces armoiries.—«Ce ne sera pas vous qui me les ferez porter,» répliqua-t-elle, se trouvant un peu hors de train.
Le 26, jeudi.—Il va en la galerie, où il fait appeler la Avr
1607 musique de la chambre du Roi pour l'entendre; il aimoit la musique et l'avoit toujours aimée avec transport.
Le 28 avril, samedi.—Mené voir M. de Montglat, qui avoit la goutte, il le trouve levé, assis, et son pied sur un de ses carreaux de velours vert; il s'en aperçoit, s'en retourne tout court, en colère, disant entre ses dents: Ho! il a son pied sur mon carreau, et puis on le mettra sur mon visage! Mme de Montglat ne l'en peut apaiser par aucune promesse, il s'en va. M. Guérin lui dit: «Monsieur, il vous lui en faut donner un, puisque vous en avez deux.»—Ho! c'est un bel homme pour l'y en donner. Indret lui dit: «Monsieur, il faut que vous les lui donniez tous deux.»—Je m'en soucie bien; si c'étoit vous, qui êtes pauvre, je vous le donnerois; mais il est riche, qu'il en achète!
Le 29, dimanche.—On parloit du Pape, il demande: Le Pape est-il pus riche que papa? Quelqu'un répond: «Oui».—Je l'aime donc point.—Il étoit dans la balustre, voyant remuer M. d'Orléans; son aumônier lui demande s'il vouloit pas bien être cardinal?—Non, ce sera pour cet homme, dit-il en mettant la main sur la tête de M. de Verneuil[401].
Le 1er mai, mardi, à Fontainebleau.—Il avoit une robe neuve, verte, avec du passement d'or et de soie; il demande: Pourquoi y a-t-y pas du passement tout d'or? Le nonce du Pape le vient voir, l'embrasse. Mme de Montglat lui dit qu'il demande comment se porte le Pape, son parrain; le Dauphin, branlant doucement la tête, dit à demi-voix: Je ne saurois faire cela, il est trop mal aisé. Amusé à peindre en crayon à mesure que M. Decourt, peintre du Roi, le pourtrayoit en crayon; il demande: Faut-il mettre du bleu aux yeux? Il aimoit la peinture et y avoit de l'inclination.
Mai
1607
Le 3, jeudi, à Fontainebleau.—Mené chez le Roi, puis chez la Reine, il donne le bonsoir à Leurs Majestés[402].
Le 5, samedi.—Il joue assis pour être peint en crayon par M. Decourt, peintre du Roi; pour l'arrêter[403] Mathurine fait chanter trois petits garçons; rien ne l'arrêtoit tant que la musique, il l'écoutoit avec transport.
Le 6, dimanche.—On lui avoit fait faire un pourpoint de toile blanche doublé de taffetas, un haut-de-chausses de même. J'en veux point, dit-il, il est pas beau; ho! j'en veux point! Mme de Montglat lui dit qu'il est de même que celui du Roi; que ce n'est pas pour le porter toujours, mais quelques heures du jour, quand il fait chaud. Je ne le porterai ni aujourd'hui ni tantôt; j'en veux un de taffetas, comme celui de féfé Chevalier.—Je lui demande de quelle couleur il le vouloit?—Je le veux rouge.—«Monsieur, c'est la couleur des Espagnols; voici le mois de mai, le voulez-vous vert?»—Ho! on diroit que je serois fou!
Le 7, lundi.—Il joue avec une petite peinture de Diane, en papier, que le jour précédent il avoit faite, remplissant avec la plume ce qu'on lui avoit tracé. Je lui dis que les femmes portoient la lune en la tête, il répond soudain: Et les hommes le croissant!—Il reçoit une lettre de M. de la Trimouille[404], âgé de huit ans, qui s'éjouissoit de la naissance de Monsieur d'Orléans, mais qui lui offroit son service à lui tout le premier. Il serre la lettre en son petit cabinet, puis dit: Je voudrois bien lui écrire. Mme de Montglat lui demande quoi?—Je sais pas.—«Mais dites quoi.» Il songe en se promenant les mains sur le derrière: Si veut venir avec moi à la guerre Mai
1607 qu'il y vienne, sinon qu'il n'y vienne pas; s'il ne veut, quand je serai grand comme féfé Chevalier j'irai à la guerre avec papa, je serai toujours avec papa.
Le 8, mardi, à Fontainebleau.—Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il se joue jusques à six heures; le Roi le ramène, et il a soupé avec lui; il va en la chambre de la Reine, puis ramené en la sienne il se joue sur le tapis et chante en compagnie: Quand cette malheureuse bande et Jean de Nivelle.
Le 9, mercredi.—Mme la comtesse de Moret accouche d'un fils à dix heures[405]; sur le bruit qui en couroit, on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre féfé.»—Qui? qui est-il? demande-t-il, comme ébahi.—«Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.»—Ho, ho! il n'est pas à papa!—«Monsieur, à qui est-il donc?»—Il est à sa mère, et n'en voulut jamais dire autre chose, tout fâché et comme s'il eût voulu pleurer. A midi dîné; il rêve en mangeant, et demande tout à coup à Mlle de Vendôme: Sœu-sœu Vendôme, qui aimez-vous mieux, Mousseu de Longueville ou Mousseu de Momorency?—«Monsieur, je ferai ce qu'il plaira à papa.»—Ho, ho! vous êtes amoureuse de Mousseu de Longueville[406].—Mme de Montglat l'instruisoit sur ce qu'il auroit à faire et à dire à la reine Marguerite: Je serai bien sage, je serai bien sage, dit-il brusquement. Mené visiter la reine Marguerite, qui étoit arrivée à une heure après minuit, il fait ses compliments par force; ramené avec elle chez M. d'Orléans, d'où il s'échappe, il va en sa chambre, où il envoie querir deux renardeaux pour les faire courir en la galerie par son chien Pataut; il les fait courir en présence de la reine Marguerite.
Mai
1607
Le 10, jeudi, à Fontainebleau.—A peine avoit-il les yeux ouverts qu'il est fouetté pour n'avoir pas fait, le jour précédent, les compliments à la reine Marguerite. Il s'en va avec le Roi chez la reine Marguerite.
Le 11, vendredi.—Il se joue de son petit canon, que la Reine lui avoit donné; je lui demande qui lui avoit donné ce canon?—Papa l'a acheté, et maman me l'a donné. Mené par la galerie au jardin des pins y trouver le Roi, qui promenoit la reine Marguerite.—Dîné avec le Roi.—A neuf heures du soir il est mené chez Leurs Majestés, et va prendre congé de la reine Marguerite, qui devoit partir le lendemain.
Le 12, samedi.—Il va conduire, jusques au carrosse, la reine Marguerite s'en retournant à Paris.
Le 13, dimanche.—A souper il a de l'impatience pour aller à la fenêtre voir en la cour un cul-de-jatte jouer du flageolet, et lui crie: Ne vous en allez pas, cul-de-jatte, je lave mes mains. Il va voir le Roi, qui devoit partir bon matin, lui dit adieu.
Le 14, lundi.—L'on vient demander à Mme de Montglat si on porteroit M. d'Orléans à la chambre de Madame; il en est jaloux, s'en fâche, et le fait porter en la sienne, et permet qu'on le couche sur son lit; c'étoit une extrême faveur.
Le 15, mardi.—Il va attendre la Reine en son petit anticabinet, pour être le premier rencontré à sa première sortie, relevant de sa couche, l'accompagne jusques à la chapelle de la salle du bal. A onze heures trois quarts, dîné; Mme la princesse d'Orange lui disoit: «Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince d'Espagne, ou le prince de Galles?»—Le prince de Galles.—«Et vous, épouserez-vous l'Infante?—J'en veux point.—Je lui dis: «Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne.»—Non, je veux point être Espagnol. Il va chez la Reine pour prendre le mot, et le donne aux capitaines.
Mai
1607
Le 16 mai, mercredi, à Fontainebleau.—Mené chez la Reine et au jardin des pins, où il s'amuse; l'on porta une cane pour y mettre des barbets après, dans la grande fontaine; il s'en va, et jamais ne le sut-on persuader de l'aller voir; c'est qu'il ne la vouloit point voir faire mourir. Il va sur la terrasse, où il voit la chaise percée de Mme de Montglat, l'appelle, et tenant son nez bouché: Mamanga, velà un lièvre en forme.
Le 18, vendredi.—Fouetté pour avoir fait le fâcheux le jour précédent à la messe. A huit heures trois quarts il va donner le bonsoir à la Reine et prendre le mot.
Le 19, samedi.—Il va chez le Roi, qui arrivoit de Paris; le Roi et la Reine viennent voir remuer M. d'Orléans; il y va, chasse M. le Chevalier d'auprès d'eux.
Le 21, lundi.—Il vient chez M. d'Orléans pour lui donner ses premières brassières. A huit heures et demie mené chez le Roi, il lui donne le bonsoir; ramené il trouve un suisse en la salle, assis dans sa chaise, entre en extrême colère, veut qu'on l'envoie en prison.
Le 22, mardi.—A six heures soupé; on lui vient dire que le Roi alloit voir faire la curée du cerf qu'il avoit pris; il achève de souper avec impatience, va par la galerie en mangeant son massepain, et va rencontrer le Roi et la Reine, qui lui font voir la curée. Ramené en sa chambre, il s'amuse sur le tapis de pied à faire de la musique, chante lui-même: Ambroise, d'où venez-vous?
Le 24, jeudi.—Il s'amuse à peindre, se fait tracer par un jeune peintre et remplit après avec un charbon, fort sûrement; ayant bien commencé, il dit au peintre: Achevez le demeurant[407].
Le 25, vendredi.—Mené au Roi et à la Reine, qui soupoient; le Roi jette sur la table à Cadet, son chien, de la menue dragée; le chien la lèche, M. le Dauphin la ramasse et la mange.
Mai
1607
Le 28 mai, lundi, à Fontainebleau.—Le Roi revient de la chasse; il le va voir[408].
Le 29, mardi.—Il reçoit une escopette et deux grands et beaux barbets que lui envoie le prince de Galles. Il va à la poterie, où il prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre, où, sur le tapis de pied, il les fait combattre. A huit heures trois quarts mené chez Leurs Majestés, il y écoute la musique de voix et de luths; on ne l'en peut tirer tant il y étoit attentif; il joue après aux cartes, au reversis, M. le grand écuyer joue avec lui; il y jouoit d'affection et comme entendu.
Le 30, mercredi.—A neuf heures du soir mené chez le Roi, il prend le mot, le donne à M. d'Épernon, colonel de l'infanterie, puis à M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes; il le refuse à M. de Bouillon, maréchal de France.
Le 5 juin, mardi, à Fontainebleau.—Le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin; je lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque chose?»—Oui.—«Monsieur, quoi?»—Un cheval marin, qui étoit de poterie.—«Monsieur, vous plaît-il que je l'aille querir?»—Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé; il y en avoit. Je lui porte l'entier, il le lui donne gracieusement.
Le 6, mercredi, à Fontainebleau.—Il va à l'entrée de la galerie, où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux pendant que le sieur Paulo le tire en cire; amusé jusques à trois heures et un quart; goûté; il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré lui en avoit faite.
Juin
1607
Le 7, jeudi, à Fontainebleau.—Il conteste contre Mme de Montglat, dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est fouetté.—Il dit qu'il me veut peindre[409] en cire pendant que M. Dupré l'achèvera, et qu'il me fera la barbe pointue comme une épingle[410].
Le 9, samedi.—A huit heures mené chez Leurs Majestés, il leur donne le bonsoir; ramené à neuf heures et un quart, il voit danser les Égyptiens[411] en sa salle, ne veut point que M. Birat ne pas un des siens danse avec leurs femmes. A neuf heures trois quarts mené en sa chambre, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes; je lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?»—Non, dit-il, je ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes; elles sont si sales! Je ferai allumer dans la salle un grand fagot de genièvre.
Le 10, dimanche.—Mené à la messe en la chambre de M. d'Orléans, puis chez le Roi, qui avoit la goutte. A onze heures et demie dîné; il ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient mauvais.
Le 14, jeudi.—A dix heures mené à la chapelle puis chez la Reine et avec elle à la procession[412]; le Roi avoit la goutte. A six heures et demie soupé; il va sur la terrasse, revient en sa chambre pour y recevoir don Diego d'Ivarra, Espagnol, qui étoit ambassadeur pour le roi d'Espagne dans Paris, quand le Roi le prit sur la Ligue; il s'en alloit en Flandres.
Juin
1607
Le 15, vendredi.—Pour n'avoir voulu ôter son chapeau à des gentilshommes qui l'étoient venus voir, après qu'ils sont sortis de sa chambre, il est pris par des femmes de chambre, mis et couché sur le lit et fouetté.
Le 16, samedi, à Fontainebleau.—Mis au lit de Mme de Montglat avec elle et son mari. A quatre heures et demie il va chez le Roi, qui le met dans son carrosse et le mène au grand canal.
Le 17, dimanche.—Mené chez le Roi, qu'il trouve en son antichambre, prêt à sortir, qui le mène au promenoir; il fait le tour entier du jardin du Tibre, entre en l'allée du chenil, où le Roi le renvoie. Ramené, il veut battre Bompar, son page, disant que c'étoit pour ne l'avoir point suivi, taisant la cause qui étoit pour avoir suivi le Roi, portant sur lui le parasol de M. le Dauphin; il retient longtemps cette vengeance. Bompar arrive, il va à lui à coups de verge, qu'il tenoit en sa main, et à coups de pied, ne lui veut point pardonner, quelque chose qu'on lui puisse remontrer, demeure froid et ferme sur cette opinion. A dîner, Bompar revient; Mme de Montglat dit au Dauphin qu'il lui commande de sa part d'aller savoir comme se portoit M. le grand écuyer, qui étoit malade; il répond: Je veux pas que ce soit Bompar, je veux que ce soit Charpentier, valet de garde-robe de Madame. Sur la menace du fouet par Mme de Montglat, il dit: Oui, oui, allez-y, Bompar; et quand il fut parti il reprit: Mais qu'il soit revenu, je le battrai bien, je lui donnerai cent coups de bâton, puis je l'envoyerai à la cuisine. Il dit tout cela froidement; il ne pouvoit oublier son maltalent. Bompar revient: Allez-vous en, dit-il, et il le chasse. «Monsieur, lui dit-on, il ira trouver papa, auquel il dira la cause pour laquelle vous l'avez chassé.» Il songe quelque peu de temps sans dire mot, puis tout à coup: Qu'on l'appelle. Il revient, et, pour rompre cette opiniâtre humeur de vengeance, je lui dis comme Bompar rentroit: «Monsieur, faites-lui boire le reste de votre Juin
1607 breuvage.» Il le fait, se prend à rire, l'ayant vu boire, et son humeur se passa.
Le 19, mardi, à Fontainebleau.—Il va par le jardin des canaux au Navarre[413], pour voir piquer les chevaux du Roi, y voit la Donzelle, cheval barbe, le Montgommery, cheval normand du haras de M. de Brueil, qui étoit le cheval de guerre du Roi.
Le 21, jeudi.—Il se réjouit de ce que Mme de Montglat dit que la Reine lui venoit de dire qu'il iroit à Saint-Germain: Ha! que j'en suis bien aise, moucheu Héoua, vos grands livres sont-ils encore à Saint-Germain?—«Oui, Monsieur.»—Les avez-vous fait serrer?—«Oui, Monsieur.»—Maître Gille (c'étoit son sommelier), je m'en vas à Saint-Germain, il faut que vous fassiez serrer ma coupe, mon verre et mon cadenas; mon bassin, faites le mettre dans un étui. Et vous, Devienne (son cuisinier), faudra faire serrer ma vaisselle.—Il va en la galerie, où l'on lui porte un tapis à l'entrée pour se jouer dessus; il faisoit grand chaud. Le cardinal Barberini, nonce, et le sieur Denis Caraffa, évêque, passant de Flandres pour aller nonce en Espagne, lui baisent la main.
Le 26, mardi.—Il bégaye fort en parlant. Il entend la messe en la chambre du Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. A cinq heures, mené au jardin et chez M. de Sully.
Le 27, mercredi.—Il voit sur les quatre heures entrer l'ambassadeur turc Mustapha-Aga, qui a la garde des habits des enfants du Grand-Seigneur, et autres grands de sa Cour; il étoit monté sur un cheval bai de la grande écurie du Roi, et descendit au pied de l'escalier de la cour des fontaines, conduit par M. de Brèves et accompagné d'un janissaire, de deux autres Turcs et de deux esclaves. Il venoit pour demander au Roi les esclaves turcs qui Juin
1607 avoient été délivrés des galères à la prise de l'Écluse et mis aux galères à Marseille, ce que le Roi leur accorda[414]. Cependant il prend une humeur à M. le Dauphin de vouloir aller chez le Roi pour le y voir; on ne le peut retenir. Il va en la galerie; on suppose un valet de chambre qui lui vient dire de la part du Roi qu'il eût à s'en retourner en sa chambre; il y va soudain sans marchander. M. de Souvré arrive pour lui dire que l'ambassadeur Turc le vient voir; le voilà aussitôt à même pour accommoder le tapis de pied, y travaille lui-même pour qu'il soit bien tendu, jusqu'à ôter un fétu que M. de Souvré commandoit à un autre d'ôter. L'on demande sa chaise: Qu'on m'apporte la grande, dit-il. On lui donnoit de fausses alarmes de la venue de l'ambassadeur: Asseyez-moi, asseyez-moi, disoit-il, se jouant avec M. le comte de Saulx, M. de Courtenvaux et autres jeunes gentilshommes. Assis, il goguenarde encore avec eux sur les postures des chapeaux sur la tête; l'ambassadeur arrivé, il prend sa contenance ferme, froid, grave, doux, élève et dresse son corps, le regarde assurément comme il s'arrêta au bout du tapis et le considérant, et se regardoient l'un l'autre. Peu après l'ambassadeur prend du damas vert figuré et mêlé d'autres couleurs, s'avance et le lui présente, puis développe une petite chemise à la turque, ouvrée de bouquets, qu'il lui présente aussi: il reçoit tout froidement. L'ambassadeur dit en son langage, rapporté par M. de Brèves, que ceux qui étoient pauvres ne pouvoient pas donner beaucoup, mais qu'ils donnoient l'affection, et qu'il donnoit la sienne; puis demanda à lui baiser la main; il lui baise la main gauche qu'il tend, puis dit qu'il prioit le grand Dieu qu'il lui donnât la volonté de continuer en l'amitié envers eux, comme avoient fait le Roi et ses prédécesseurs, Juin
1607 et qu'il lui donnât longue vie; puis il s'en va par la galerie aux jardins, et de là recoucher à Moret. Le soir, étant sur le lit de Mme de Montglat, se jouant, je commence à lui parler de ce Turc, et lui dis: «Monsieur, il faudra que vous alliez un jour à Constantinople avec cinq cent mille hommes.»—Oui, je tuerai tous les Turcs et cettui-ci, et tout.—«Monsieur, il ne faudra pas tuer cettui-ci, qui a pris la peine de venir de si loin pour vous voir et vous faire des présents.»—Mais les Turcs ne croient pas en Dieu.—«Monsieur, pardonnez-moi, ils croient en Dieu, mais non pas en Jésus-Christ, qui est fils de Dieu.»—En qui donc?—«En Mahomet.»—Qui est-ce Mahomet?—«Monsieur, ce a été un méchant homme qui les a tous trompés et fait croire qu'il étoit envoyé de Dieu pour leur faire croire autrement que ce que Jésus-Christ avoit fait.» Il songe un peu, puis soudain: Ho! ho! je les tuerai tous, mais je ferai dire une messe devant cettui-ci, puis je le ferai baptiser.—«Ce sera bien fait, mais il le faudroit premièrement faire baptiser, puis vous feriez dire la messe devant lui.»—Pourquoi?—«Pource qu'il ne peut être chrétien qu'il ne soit baptisé, ni ouïr la messe qu'il ne soit chrétien.»—Bien donc. L'on nous interrompit.
Le 28 juin, jeudi.—Éveillé à huit heures, il se jette hors du lit à bas, fait fermer les portes, de peur que Mme de Montglat ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher, j'obtiens grâce, il ouvre.
Le 1er juillet, dimanche, à Fontainebleau.—Le Roi commande à M. Birat, à M. Guérin, nomme son mignon ce soldat Descluseaux (sic), puis à M. de Cressy, à M. de Mansan de le tenir quand Mme de Montglat le voudra fouetter; me fait l'honneur de me commander devant lui de le reprendre quand il fera quelque faute. Le Roi et la Reine partent pour s'en aller souper et coucher à Melun et le lendemain à Saint-Maur-des-Fossés.
Juil
1607
Le 3, mardi, à Fontainebleau.—A trois heures étudié; il écrit à contre-cœur, hausse ses deux jambes, les met du long sur son papier; les cuisses étoient en l'air, nues. Mme de Montglat lui donne un grand coup de verges dessus, ne voulant pas les ôter.
Le 4, mercredi.—A deux heures il vient au pavillon de M. le Grand, où j'étois logé, y joue à la paume; à trois heures il y a goûté, puis il va en la galerie du jeu de paume, y joue à la paume avec jugement, frappe de grands coups. Mené au jardin des pins, en celui des canaux et des fruitiers, où il s'amuse à voir des cages où des poules avoient couvé des faisandeaux; il n'en pouvoit partir.
Le 6, vendredi.—A une heure il va chez sa nourrice, d'où il m'envoie querir pour étudier; mais ce ne fut pas pour longtemps. Il fallut marchander pour en dire deux lignes et demie du Psaultier latin. A deux heures et demie il consent de descendre en sa chambre pour y apprendre à écrire puis à danser. A neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit, fort gai; l'on parloit des chevau-légers du Roi et de Caulet, qui en étoit le chirurgien et qu'il vouloit qu'on envoyât querir pour lui panser une écorchure qu'il avoit; il demande: Papa n'a-t'y que des chevau-légers?—Je lui dis que non.—J'ai des gendarmes et des chevau-légers; je veux donner à papa ma compagnie de gendarmes.—«Monsieur, papa les vous a baillés pour y commander pour son service, et quand vous serez grand, un jour de bataille, vous serez à la tête de l'armée, au devant de papa, avec votre compagnie de gendarmes.»—Qu'est-ce que tête?—«Monsieur, c'est le devant de l'armée qui regarde les ennemis.» Il répond en s'animant: J'y serai devant papa avec ma compagnie de gendarmes, et mes chevau-légers seront devant moi, puis nous irons tuer tous les ennemis.
Le 7, samedi.—Comme Mme de Montglat lui donne sa chemise, elle lui demande: «Monsieur, quand vous serez Juil
1607 hors d'avec moi et entre les mains des hommes, et que j'aille quelquefois à votre lever, me permettrez-vous de vous donner votre chemise?» Il lui répond: Ne parlons pas de cela, Mamanga, je vous en prie; il me semble que j'y suis déjà!—A cinq heures, mené aux jardins, il voit une femme qui mangeoit du pain bis de la concierge du portail de la chaussée, en veut, en mange un gros morceau. Ramené, M. l'aumônier demande à Mme de Montglat pour le faire voir à quelques chanoines de Saint-Quentin: Mais, Mamanga, mon aumônier ne parle jamais que de chanoines et que de moines! dit-il, hoignant et hochant la tête.
Le 8, dimanche, à Fontainebleau.—Il écoute, en mangeant lentement, la musique des luths et des voix avec transport; aucune chose n'arrêtoit tant son esprit que la musique. Il va en sa chambre, se fait donner sa trompe, que M. de Montbazon lui avoit donnée, va en la galerie, s'amuse à sonner ce qui est de la chasse, parlant dans sa trompe sans souffler.
Le 10, mardi.—On lui dit que M. Birat étoit revenu de Montargis, il s'en réjouit, l'envoie querir, l'attend avec impatience; il étoit de ceux qui le faisoient jouer.—Étudié à contrecœur, après avoir bien marchandé.
Le 11, mercredi.—M. Caulet, chirurgien aux chevau-légers du Roi, lui a coupé les cheveux en homme.
Le 14, samedi.—Il pleure fort sur ce qu'il voit pleurer Mme de Montglat pour les mauvaises nouvelles de son mari, qui étoit mort[415]. M. de Souvré le fait étudier; ce fut la première fois.
Le 15, dimanche.—Mené sur la chaussée, où il voit M. du Brocq voltiger sur un cheval. Il demande d'aller voir Mamanga, mais je veux pas qu'elle pleure. Il y va: Bonsoir Mamanga, je veux pas que vous pleuriez, riez; il la veut emmener pour coucher en sa chambre.
Juil
1607
Le 17, mardi, à Fontainebleau.—Il ne veut point que M. Guérin le serve (à souper), pour ce qu'il avoit touché à Mlle de Vendôme pour l'asseoir à table; il se y opiniâtre. L'on vient à parler du tonnerre, qui le jour précédent, sur les trois heures, étoit tombé à Moret dans la chambre où M. le comte de Moret, âgé de deux mois et demi, étoit entre les bras de sa nourrice, près de la fenêtre, où il entra sans offenser personne. Je dis que la chambre étoit pleine d'opiniâtres; il ne dit mot, mais incontinent après dit: Guérin, prenez la serviette, servez-moi.
Le 18, mercredi.—J'allai à Moret voir M. le comte de Moret, qui se portoit bien et avoit été miraculeusement sauvé du tonnerre, qui entra par les fenêtres de sa chambre, du côté du midi, à deux pas près de lui, étant dans les bras de sa nourrice.
Le 21, samedi.—A onze heures dîné; il demande de la tisane de Mlle de Vendôme à boire, M. Guérin lui dit que c'étoit du vin: Bien, c'est tout un, donnez-m'en, et il me regarde, et me commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal».—Papa le veut.—«Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui». Il commence à s'échauffer de colère: Vous êtes un homme de neige, vous êtes laid!—«Oui Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous feroit mal». Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à fait.» Je pars, et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois vers moi, et après plusieurs refus je retourne. Il dit qu'il est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande à boire. On lui sert de son breuvage, dont il ne vouloit pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin; il en vouloit, je lui résiste encore: Je vous aime point, vous êtes un bel homme de neige.—«Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire».—Je m'en soucie bien.—«Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus de rien, Juil
1607 adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris! Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi: Je vous prie, ne vous en allez pas!—«Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé; je ne y sers plus de rien».—Je ferai plus; et la paix fut faite. Sur les trois heures Boileau, son violon, se présente pour le faire danser, il lui dit des injures, et le veut frapper; Mme de Montglat l'aperçoit, elle le fait prendre et tenir par Boileau, et il fut fouetté.—Mme la comtesse de Moret le vient voir.
Le 23, lundi, à Fontainebleau.—Il se réjouit d'aller à Saint-Germain, sur la nouvelle qui en étoit venue de la part de la Reine.
Le 24, mardi.—Il va en la galerie, s'y joue, s'y amuse, va chez sa nourrice, et à trois heures y a goûté, puis écrit; en écrivant M. Boquet (mari de sa nourrice) crioit après Pataut, son chien, pour ce qu'il faisoit du bruit pendant que Monseigneur écrivoit: Hé! Boquet, savez-vous pas que c'est une bête, quelle n'a point de raison?
Le 25, mercredi.—M. le cardinal de Joyeuse, revenant d'Italie pour l'accord du Pape et des Vénitiens, vient voir le Dauphin.—Mme de Moret lui avoit envoyé un navire; il disoit qu'étant à Saint-Germain il le mettroit sur la rivière, et le feroit tout charger de lapins.
Le 27, vendredi.—Ayant appris par le capitaine des mulets du Roi qu'il avoit amené les mulets pour aller à Saint-Germain; il presse que l'on serre ses habits, que l'on fasse les coffres.
Le 28, samedi, à Fontainebleau.—MM. de Souvré et Juil
1607 de Béthune arrivent pour le conduire à Saint-Germain; aussitôt il va en sa chambre, et disoit par celles où il passoit: Je m'en vas détendre ma chambre, Mousseu de Souvré est venu. A six heures et un quart soupé, il se ressouvient, en parlant de Crosne, d'un grand cabinet rond, découvert, où il avoit passé il y avoit deux ans dix mois[416] disant: C'est là où nous fîmes le corps de garde; il étoit vrai.
Le 29, dimanche, voyage.—A une heure et demie il est entré en carrosse à la cour du Cheval-Blanc, et est parti, accompagné de M. d'Orléans en litière, Madame et Mme Christienne en litière, Mlle de Vendôme en litière; et dans son carrosse de M. et de Mlle de Verneuil et Mme de Montglat, sa gouvernante; MM. de Souvré et de Béthune à cheval. A trois heures et un quart goûté dans la forêt, à la table du Roi. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, il se joue en sa chambre chez M. de la Grange. MM. de la ville et le lieutenant général le viennent saluer, lui font présent de pièces de pâtisserie et de leur vin. Il va voir chez un plombier, près du pont, des moulins où il y avoit une pompe qui donnoit de l'eau à une petite grotte; M. de Souvré le y mena; il fut ramené à pied par la ville.
Le 30, lundi, voyage.—Parti de Melun à midi, il arrive à deux heures et demie à Lourcine, où il a goûté, passe par le pont de Villeneuve-Saint-Georges, et arrive à Crosne à cinq heures et un quart. Mené au jardin, il se promène partout, passe sur le pont, qui tourne sur un pivot, fait abattre des prunes.
Le 31, mardi, voyage.—On le mène au logis de M. Gobelin; on lui fait voir la fontaine, le jardin; il part à huit heures trois quarts, il est mené à Charenton, chez M. Cenami, gentilhomme lucquois; parti à une heure et demie, il entre à Paris par la porte Saint-Antoine. MM. de Guise, de Nemours, d'Aiguillon et de Sommerive le Juil
1607 viennent saluer et le conduisent jusques à la porte Saint-Honoré, où ils rencontrent M. le prévôt des marchands (Sanguin, sieur de Livry) et les échevins, qui lui font la réception; hors la porte ces messieurs prennent congé de lui. Il est mené jusques au Roule, où, sous un ombrage, sans descendre de carrosse, il a goûté à trois heures et un quart. Il passe le pont de Saint-Cloud, porté sur les bras par M. de Courtenvaux (on racoustroit le pont); il arrive à Saint-Cloud en son logis, chez M. de Gondi, à cinq heures et demie.
Le 1er août, mercredi, voyage.—A deux heures et demie parti de Saint-Cloud, il passe par la levée; il se rencontre un grand bateau qui montoit et qui traînoit, attaché, un petit bateau que les bateliers dirent avoir fait faire pour lui; il commande de le descendre au Pecq, et arrive à Saint-Germain-en-Laye à quatre heures et un quart.
Le 2, jeudi, à Saint-Germain.—Il va en la chambre de sa nourrice, puis descend en son ancienne chambre, où il s'amuse. M. Nicolaï, premier président des Comptes à Paris et Mme des Essars[417] le viennent voir. Quelqu'un lui demande: «Monsieur, qui est cette belle dame?» Il répond en souriant: C'est la femme de Mousseu de la Varenne; il l'avoit vue quelquefois à Fontainebleau et conduite par M. de la Varenne.
Le 5, dimanche.—Il bégaye en parlant, se fait coiffer en paysanne pour jouer une comédie, ayant une épée à son côté.
Le 7, mardi.—Mené au palemail, il va jusques à la chapelle, fait mener ses petits tombereaux, remuer et transporter de la terre, ordonne, commande, se fait appeler maître Louis. Il vient en ma chambre, où il s'amuse à la fenêtre, et y prenoit plaisir à voir travailler les charpentiers et les autres ouvriers, puis entre en mon étude, Août
1607 demande à écrire, écrit son nom Lois, puis me demande: Comment faut-il écrire roi? Je le lui montre, il y ajoute un s, disant: Velà Rois[418].
Le 10, vendredi, à Saint-Germain.—Mené au palemail, il se fait mettre dans son petit carrosse découvert jusques à la chapelle, où il entend la messe faisant des gambades sur son carreau. Il va à son carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Indret, son joueur de luth, qui le menoit: Je veux être le valet de pied, mais le dites pas. Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler le petit Louis. Mené en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages et deux garçons de la chambre, auxquels il commande, leur fournit la besogne et se fait appeler maître Louis. Il vient en ma chambre, me demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met à faire Dondon, sa nourrice; comme il faisoit le nombril, il tire ce qui est plus bas, et l'ayant fait, dit: Et velà ce que je veux pas dire[419].
Le 11, samedi.—M. de la Luzerne, le jeune, le vient saluer; il lui montre ses armes. Mené à la chapelle du parc, il y entend la messe ayant son papier et sa plume à écrire; il falloit quelque chose pour contenir son esprit. Au sortir de là il s'amuse à faire paver l'allée d'une maison qu'il avoit faite les jours auparavant, y travaille et apporte lui-même [ce qu'il faut]; on ne l'en peut tirer jusques à ce que je lui dis qu'il falloit que les ouvriers allassent dîner. Le page de Mme de Montglat, Maisonrouge, demandoit de l'argent, menaçoit de ne revenir plus; le Dauphin lui dit: Venez ce soir; savez-vous pas qu'on paye les ouvriers le samedi au soir? Il s'amuse à ses outils de menuiserie, va en la chambre de Mme de Montglat, la prie Août
1607 de lui donner un grand cabinet d'Allemagne qu'elle avoit; elle le lui donne, il ne veut point ouïr parler de donner le sien, qui étoit petit, à Mme de Vitry, qui le lui demandoit. A neuf heures dévêtu, mis au lit, il s'amuse à crayonner avec du rouge fort proprement et dextrement.
Le 12, dimanche, à Saint-Germain.—Il monte en la chambre de sa nourrice, qui étoit accouchée le matin, puis entre en la mienne, s'amuse à la fenêtre qui regarde le préau à parler aux passants, et leur demande: Qui êtes-vous? où allez-vous? Il fait sauter, courir, danser sur le pont de la chapelle des pauvres garçons, puis à la fin leur jette quatre grands blancs attachés à une pierre.
Le 13, lundi.—Il va à la chambre de la Reine, où il fait faire du feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à la collation, y fait monter Mlle de Vendôme. Il s'amuse à peindre en crayon, n'en peut sortir.
Le 14, mardi.—On lui dit que M. de Verneuil arrive[420]; le voilà de courir jusques au pied de l'escalier avec grandes exclamations et glapissements de joie; il en étoit tout transporté, l'embrasse, lui demande: Avez-vous soupé?—«Non, mon maître.»—Allez-vous-en souper, lui dit-il, faisant le maître et l'honneur de la maison.
Le 16, jeudi.—En prenant son bouillon dans son écuelle de porcelaine, on lui louoit la porcelaine; je lui dis que le Grand-Turc buvoit dans des vases de porcelaine: Ho! dit-il, je veux plus prendre du bouillon là dedans, et il repousse son écuelle.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour ce que le Grand-Turc est un grand prince et qu'il n'y a que les rois et les grands princes qui en usent.» Août
1607 Il revient à soi, la reprend et me demande: Papa s'en sert-il?—«Oui, Monsieur.»
Le 17, vendredi.—Éveillé à six heures et demie; levé avec impatience de faire déménager pour aller à Noisy[421], à cause de la peste qui depuis avoit été découverte sur une femme, au-dessus du cimetière, ce dont on avoit averti le Roi, qui étoit à Monceaux; il dépêcha M. de Frontenac, qui arriva le jour précédent à quatre heures et demie après midi, portant commandement d'aller à Noisy. Il presse de charger, va lui-même en sa chambre, où il aide à emballer un matelas; jusques à trois heures c'est une perpétuelle inquiétude et soin, pour faire partir le reste des bagages qu'il voyoit en la cour, du dessus de la terrasse; il descend, remonte, est mené en la chapelle à cause du chaud. Enfin, parti de Saint-Germain à cinq heures, M. de Frontenac étant revenu de Poissy, et à son arrivée ayant reçu nouvelles du matin à dix heures, de Monceaux, de la maladie du Roi. Le Dauphin arrive, fort gai et ne faisant que chanter, à Noisy, à six heures et demie. Aussitôt qu'il est descendu il demande d'aller au jardin, y est mené, va partout. Amusé jusques à neuf heures, dévêtu, mis au lit, Mme de Montglat lui dit que l'on alloit à la chapelle prier Dieu pour papa: Et pour moi aussi, Mamanga, dit-il promptement et d'affection[422].
Août
1607
Le 18, samedi, à Noisy.—A huit heures et demie déjeûné; il me dit: Allons promener, mousseu Héroua; voulez-vous bien que je vous montre la grotte. Il me va montrant tout ce qu'il avoit vu le jour précédent, ayant remarqué jusques aux moindres choses. Ramené, et à neuf heures mené à la chapelle. A cinq heures mené au parc puis au jardin; à six heures trois quarts ramené, il veut hausser le pont levis. Mme la marquise de Ménelay[423] le vient voir. Dévêtu, mis au lit, il donne le mot à MM. de Mansan et de la Court: Saint Jacques.
Le 19, dimanche, à Noisy.—M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, lui apporte une pie-grièche qu'il avoit dressée à voler le moineau; il se fait donner son gant de fauconnier, la prend sur le poing, et, dans la salle haute, la lâche fort à propos après un moineau, lui en fait voler deux. Il veut aller aux Cordeliers ouïr vêpres; sur la fin la patience lui échappe, et il s'en va aux orgues, puis remonte au château, prend la pie-grièche, lui fait voler un moineau en la salle. L'on présentoit la collation à Mme la marquise de Ménelay; Mlle de Ventelet dit au Dauphin: «Monsieur, que n'allez-vous? on y fait collation.»—Ho! Mamanga, mousseu Héroua y sont; ils ne feroient que me gronder, j'aime mieux y aller pas; c'est qu'il craignoit d'être contrôlé devant Mme la marquise. Mené au parc, où il se fait porter du papier et de l'encre pour y écrire une lettre au Roi par M. de l'Isle-Rouët. A six heures et demi soupé; il va sur la première terrasse hors la cour, danse avec les filles, leur dit des chansons grasses, puis tout riant les quitte et danse avec M. de Verneuil, Août
1607 M. de Mansan, M. de la Court et moi; il chante: En revenant de cette ville, etc., on ne l'en peut tirer.
Le 24, vendredi, à Noisy.—Il lui prend humeur de vouloir aller à la chasse, commande à M. de Ventelet: Tetay, faites atteler le carrosse, je veux aller à la chasse. Taine, faites tenir prêts les oiseaux; il commande sérieusement et avec action et passion. A quatre heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse (c'est la première fois), est mené aux environs du moulin de pierre allant vers Versailles[424], voit prendre près de lui un levraut avec deux lévriers, cinq ou six cailles à la remise chassées par le haubereau, et deux perdreaux, dont un pris par son épervier; l'on vit un grand renard qui se sauvoit vers le moulin. Ramené à six heures trois quarts, il raconte en soupant ce qu'il a vu de la chasse. Mme de Vitry lui vient porter un bouquet, disant que demain est Saint-Louis, sa fête, et qu'il faudra qu'il paye sa tarte pour tous; il s'en met en colère, et la chasse de sa chambre.
Le 25, samedi.—On lui apporte morte sa pie-grièche, où il prenoit fort grand plaisir; il ne s'en émeut pas beaucoup, mais lui fait ôter la longe et les sonnettes, disant froidement: Ce sera pour une autre, encore qu'en son âme il en fût marri, mais ne vouloit pas faire paroître son déplaisir.
Le 26, dimanche.—Il presse M. de Ventelet pour lui faire porter la tarte qu'il avoit commandé de faire pour sa fête Saint-Louis, que Mme de Montglat avoit remise à ce jour d'hui, parce que le jour précédent, qui étoit la Saint-Louis, elle faisoit faire un service aux Cordeliers pour la quarantaine après le décès de M. de Montglat.
Le 28, mardi.—Il s'amuse à crayonner, fait cette Août
1607 copie[425] de Mme la marquise de Menelay, fille de feu M. le maréchal de Retz, sans aide aucune.—Il va à la ferme, trouve des petits enfants du fermier, s'amuse à les entretenir, puis leur donne de l'argent.
Le 29 août, mercredi.—Mené aux jardins du côté de Bailly[426], il visite tout, monte à la grotte. A neuf heures mis au lit, il entre en mauvaise humeur; Mme de Montglat lui montre des verges: Hé! Mamanga pardonnez-moi, et se prend à pleurer. Mme de Montglat lui dit: «Ne pleurez point.»—Vous me voulez fouetter, et vous voulez pas que je pleure! Il continue, et est fouetté.
Le 5 septembre, mercredi, à Noisy.—A dix heures le Roi arrive; il lui va au devant, le rencontre hors du pont-levis; à onze heures trois quarts dîné avec le Roi; il mène le Roi se reposer sur son lit. A quatre heures et demie le Roi part pour s'en aller coucher à Villepreux[427], le Dauphin pleure; on le met dans le carrosse de Mme de Montglat, et il suit ainsi le Roi jusques près de Villepreux, où il vouloit aller avec le Roi, vers lequel il envoya M. de la Court, exempt au corps et servant près de lui, pour savoir s'il lui plaisoit pas de lui permettre d'aller à Villepreux. Il rapporte que le Roi ne le veut pas: Hé! je le veux moi, dit-il impérieusement; touche, carrossier, touche! L'on fait insensiblement tourner le carrosse vers Noisy, lui faisant croire qu'il alloit à Villepreux, de façon que se voyant près de Noisy il entre en colère, accuse M. de Verneuil, qui étoit dans le carrosse, au cul des chevaux: Ha! c'est féfé Véneuil qui l'a dit au carrossier; fouettez-le, Mamanga, et je vous promets que Sept
1607 jamais je ne serai opiniâtre. Enfin il arrive à Noisy; l'humeur lui passe.
Le 6, jeudi, à Noisy.—Le Roi arrive de Villepreux, l'envoie querir et mener au Cordeliers; dîné avec le Roi; il va en la chambre de Madame, s'y joue devant le Roi, qui à onze heures trois quarts part pour aller courir le cerf et coucher à Villepreux; il pleure fort pour le départ du Roi.
Le 8, samedi.—Il dit ses quatrains de Pibrac. Mené dehors, il s'amuse à la petite grotte sèche, à l'entrée du parc. Mis au lit, il me commande de lui montrer ma montre, de monter la sonnerie, demande la raison des mouvements, veut savoir tout.
Le 10, lundi.—MM. de Souvré, de Béthune, baron de Lux, de Gondi, le viennent visiter, et, peu après, le cardinal Barbarini, nonce du Pape, qui s'en retournoit à Rome. Mené aux parterres du côté de la grotte, il se joue dans la salle qui est dessus, sort, entre, court, n'en peut partir.—L'on parloit d'un mulet sur lequel un des officiers étoit allé aux champs: Il a des cors aux pieds, dit le Dauphin; c'est qu'il avoit le boulet enflé: il savoit et remarquoit tout.
Le 11, mardi.—Le sieur du Glast, gentilhomme anglois, écuyer du prince de Galles, le vient visiter de la part de son maître, avec une couple de petits pistolets qu'il lui envoie, accompagnés d'une lettre dont la teneur ensuit:
Monsieur et frère, le Roy mon père envoyant un des miens vers Sa Majesté, je luy ay commandé vous saluer de ma part, vous présentant deux petits bidets lesquels j'ay pensé qu'auriez agréables pour l'amour de moy, qui vous supplie croire qu'il n'est aucun plus desireux d'estre favorisé de vos bonnes grâces et de rencontrer quelque digne sujet pour les pouvoir mériter que celuy qui s'est voué vostre très-affectionné frère à vous servir.
Henry.
Nonsuch, 22 juillet 1607.
Le voilà amoureux de ces pistolets, il les met dans son cabinet d'Allemagne.
Sept
1607
Le 12, mercredi, à Noisy.—Le Roi arrive à dix heures; à dix heures trois quarts dîné avec le Roi. Le Roi part pour aller à la chasse.
Le 13, jeudi.—Mené au devant du Roi revenant de la chasse[428], puis à midi dîné avec lui. Il va en sa chambre, et, cependant que le Roi se repose, il va chez Madame, où il se joue jusques à deux heures qu'il lui prend une secousse de mal aux dents; il se fait coucher sur le lit de Madame. A trois heures le Roi y vient, le baise, et s'en retourne à Paris. Amusé doucement jusques à six heures, ayant été au galetas des meubles et des peintures où il s'étoit le plus amusé.
Le 14, vendredi.—Il s'amuse à peindre et faire peindre par Boileau.
Le 15, samedi.—Mme de Montglat disoit qu'elle alloit envoyer vers la Reine, qui s'étoit trouvée mal, et qu'il falloit qu'il lui écrivît pour apprendre de ses nouvelles. Qui y envoyez-vous? demande le Dauphin.—«Monsieur, je y envoyerai un homme de pied.»—Un homme de pied; que n'y envoyez-vous le Bernet? C'étoit un honnête homme, qui avoit été à feu M. de Montglat.—Mme de Vitry avoit un petit mortier de marbre; il desire de l'avoir, le lui demande à donner; elle le fait un peu marchander: Si vous ne me le donnez, je dirai que vous êtes ciche.
Le 16, dimanche.—Il me dit: J'ai envoyé querir mon gros canon.—«Monsieur, lequel?»—C'est Dondon, sa nourrice[429]. Il monte en la chambre de sa nourrice, où il se joue doucement, le petit Grandmont, parent de M. de Saint-Georges, avec lui et Louise, sa sœur de lait.
Le 17, lundi.—Il s'amuse à regarder Boileau, qui fait des crayons[430], et il dit ses quatrains de Pibrac en musique.
Sept
1607
Le 18, mardi, à Noisy.—Il s'amuse à voir peindre par Boileau, sait les noms de la matière des couleurs. A trois heures trois quarts dévêtu, mis au lit. On lui faisoit des contes de Mélusine; je lui dis que c'étoient des fables, et qu'elles n'étoient pas véritables. Mme de Montglat lui fait le conte de Daniel jeté aux lions; il y prend grand plaisir. Je lui fais celui de la tour de Babel et de la confusion des langues, il demande: Y avoit-il des François?—«Oui, Monsieur.»—Les François faisoient le mortier, et ils bailloient de la pierre. Puis je lui fis celui de David quand il tua Goliath; il me le fait redire plusieurs fois, me demande si David étoit bien aussi grand que M. le Chevalier, si sa fronde étoit de corde, si la pierre étoit pierre de liais; c'est qu'il avoit retenu ce mot ayant vu à son promenoir une grande table de pierre de liais, au jardin, et entendu dire quelle étoit bien dure. Il demande si Goliath étoit bien grand, s'il étoit plus haut que sa chambre, si son cheval étoit bien grand, de quel poil il étoit, s'il eût bien porté six hommes, si Goliath étoit bien pesant, s'il montoit tout seul dessus sans aide, et, de tous ces contes, demande: Cela est-il vrai?—«Oui, Monsieur, lui dis-je, ils sont dans la Bible[431].»—Je les veux apprendre, puis je les conterai à papa, car ils sont vrais, ils sont dans la Bible de Mamanga. Ma sœur fera des contes de la mouche guêpe qui a piqué la chèvre au cul, qui ne sont pas vrais, mais je ferai ceux-ci qui sont vrais. Mamanga, avez-vous ici votre Bible?—«Non, Monsieur.»—Il faut l'avoir, et quand nous serons en carrosse vous me la lirez.
Le 19, mercredi.—Il s'amuse à regarder Boileau, qui Sept
1607 peignoit le père du Roi[432]. Je lui demande: «Monsieur, lequel aimez-vous mieux, ou étudier ou danser?»—J'aime mieux étudier; il n'aimoit point la danse de son naturel.
Le 23, dimanche, à Noisy.—Amusé avec de la craie, il écrit contre la porte Loys, assez bien, m'appelle pour me le montrer. Mené à la chapelle, puis à onze heures trois-quarts dîné. Il entre en mauvaise humeur, et ne veut point que M. de Verneuil dîne avec lui; Mme de Montglat le y fait dîner. Madame, assise au bout de table, fait des remontrances au Dauphin: Ha! Jésus! Monsieur, il faut pas faire cela; on vous reconnoîtroit pas pour le fils du Roi seulement. Il faut pas avoir des fantasies; on les balie par le cu, Monsieur, mais on les balie pas comme la terre; on fait ainsi: Chac, chac. Il faut pas avoir des humeurs, Monsieur, Mamanga vous fouetteroit[433]. Il n'osoit dire mot, l'écoutoit sans faire semblant de l'entendre; elle lui dit encore: Ha! Monsieur, il faut pas dire cela, il faut pas parler ainsi aux gouvernantes, cela n'est pas beau, Monsieur; c'est qu'il disoit à Mme de Montglat qu'il ne feroit pas ce qu'elle vouloit.—Mené par la cour au jardin des orangers, ramené à six heures.
Le 25, mardi.—Il s'amuse à écrire et peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre dans le registre[434].
Le 26, mercredi.—Il écrit au Roi, lui ayant imprimé[435] les lettres. Comme j'écrivois ceci, Monseigneur le Sept
1607 Dauphin est monté ici en ma chambre, m'a fait quitter l'écriture pour l'aller promener[436].
Le 27 septembre, jeudi.—A goûter on lui sert une tarte aux pommes, à cause du jour de sa nativité[437]. Mené à vêpres, aux Cordeliers, pour ouïr chanter le Te Deum à cause du jour de sa naissance, et ayant vu un cordelier tenant un grand fouet à chasser les chiens, il en a peur, s'en va dehors sous l'ormoie; on ne le peut ramener.
Le 1er octobre, lundi, à Noisy.—Mené à la noce de la fille du concierge, il y a dansé.
Le 3, mercredi.—Il est vêtu de sa robe à haut collet, robe de satin gris; c'est la première qu'il a portée de cette sorte, et on lui a ôté sa bavette.
Le 9, mardi.—A neuf heures et demie parti pour aller à Saint-Cloud trouver LL. MM., il y a dîné; ramené à Noisy à huit heures[438].
Le 14, dimanche.—A neuf heures et demie il part pour aller aux Cordeliers pour ouïr une première messe; il en sort, dit que la messe est trop longue. M. de Béthune arrive, cela ne l'émeut point; il est fouetté devant le logis du jardinier, Descluseaux le tenant; il y va forcé.
Le 15, lundi.—Il s'amuse à voir peindre Boileau, auquel il faisoit copier en crayon le roi Louis douzième. Mené en carrosse à Villepreux, en la maison de M. le cardinal de Gondi, il s'amuse à des régales[439] qu'il y avoit en la chambre. Mme de Montglat lui demande en revenant quel, de Noisy ou de Villepreux, il aimeroit le mieux; Oct
1607 il répond: Villepreux.—«Monsieur, pourquoi?»—Pour ce qu'il y a des orgues.—«Monsieur, il y en a aussi aux Cordeliers de Noisy.»—Ho! j'aime point ceux-là; il y avoit été fouetté.
Le 19, vendredi, à Noisy.—Le comte de Gatinara, dépêché vers le Roi de la part de M. de Savoie pour la naissance de M. d'Orléans, le vient saluer, lui disant en avoir commandement de son maître. Il va en sa chambre, et de son mouvement fait ôter de la tapisserie tous ces crayons en papier qu'il y avoit fait attacher, faits par Boileau; il commence lui-même à les ôter, reconnoissant qu'ils n'étoient pas bien faits, et par ainsi ne vouloir être vus par l'ambassadeur: Je les veux, dit-il, montrer seulement à papa. A deux heures et demie l'ambassadeur prend congé de lui.—Mené au parc, il va jusques à la ferme des Essars, maison autrefois appartenante au sieur des Essars[440], traducteur de l'Amadis de Gaule, et qu'il a traduit en ce lieu.
Le 20, samedi.—Il s'amusoit avec la clef de ses tablettes à ouvrir celles de Mme de Montglat; il les ouvre, et soudain s'écrie: Hé! Mamanga, je m'en vas vous montrer un miracle. La clef de mes tablettes ouvre les vôtres.—A onze heures arriva, conduit par M. de Béthune, le marquis de Bevilaqua, venu de la part du Grand-Duc vers le Roi, pour la naissance de M. d'Orléans, et vers le Dauphin pour lui remettre des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane[441] que Oct
1607 l'ambassadeur appelle grand prince en parlant au Dauphin, lui disant que tous trois se recommandoient à ses bonnes grâces.
Le 21, dimanche, à Noisy.—Il voit danser en la salle l'épousée du fauconnier de M. de Paris[442].
Le 23, mardi.—Mené par le haut du parc à Bailly, il voit la maison de M. Veillard et de M. de Laistre.
Le 25, jeudi.—Éveillé à une heure après minuit par le bruit qui fut fait pour le feu qui s'étoit mis au lit des femmes de chambre qui couchoient dans la garde-robe, où lors couchoit Mme de Montglat pour avoir pris médecine le jour précédent. Il ne y avoit que la muraille entre deux de la garde-robe et de la chambre du Dauphin. Sa nourrice, tout en chemise, le prend et le porte en la chambre de M. d'Orléans, située sous la sienne; il fut couché avec sa nourrice, au lit de Mlle de Ventelet, tout tremblant. Mlle de Vendôme y fut portée et couchée. Il renvoyoit au feu tous ceux qui le venoient voir, disant: Allez vous-en aider à éteindre le feu.—A deux heures mis en carrosse, mené à l'abbaye de Saint-Sixte; goûté à trois heures, confitures, pain et biscuit de l'abbesse. Il va en l'église comme par force, s'en veut retourner, est ramené à quatre heures à Noisy. M. le marquis de Renel et moi parlions, dans le carrosse, des voyages où nous nous étions vus aux armées du temps du feu Roi[443], conduites Oct
1607 par feu M. de Joyeuse; il écoute à l'accoutumée, attentivement, sans dire mot; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, vous ne dites mot; oyez-vous bien tout ce qu'ils disent?» Il répond froidement: J'y songe.
Le 26 octobre, vendredi, à Noisy.—A neuf heures déjeuné; il fait parfumer par où avoit passé Le Borgne, son portefaix, l'ayant fait mettre hors de la chambre, et disant qu'il puoit, en bouchant son nez. C'étoit d'autant que Le Borgne l'appeloit boutefeu, disant qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris. A neuf heures trois-quarts mené à la chapelle où le sieur de La Vigne, archer harquebusier aux gardes du Roi, répondit à la messe, tenant sa harquebuse, ayant sur le poing le haubereau chaperonné de velours vert qui étoit à Monseigneur le Dauphin. Mené promener au bout de l'ormoie, sur la haie du grand chemin, il regarde passer les poulaillers qui vont à Paris, venant de Normandie, leur demande d'où ils sont, ce qu'ils portent.
Le 28, dimanche.—Il fait parfumer de fumée de genièvre par où Le Borgne, portefaix, avoit passé portant le bois dans sa chambre, pource qu'il disoit qu'il puoit; mais c'étoit de haine pource que Le Borgne lui faisoit la guerre, l'appelant brûleur de maisons et qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris.—Louise Joron, l'une de ses femmes de chambre, a été accordée dans sa chambre; il a signé les articles après la trace qui lui en a été faite; ç'a été son premier seing valable. Il va en la chapelle, aux fiançailles.
Le 29, lundi.—Il s'amuse à regarder attentivement Boileau, auquel il faisoit tirer en crayon une copie de Bertrand du Guesclin. A dix heures viennent M. de Lussan, gouverneur de Blaye, conduisant MM. du Bernay et de Guilleraigues, conseillers en la cour de parlement de Bordeaux, députés vers le Roi, qui l'assurèrent de leur très-humble service. Les ayant écoutés attentivement, et les ayant remerciés, il dit: Allons voir Oct
1607 ma sœur, se met devant et les y mène. S'en étant partis, Mme de Montglat lui dit: «Allons voir la mariée, si elle est habillée.»—Non, j'y veux pas aller parce qu'on se moqueroit de moi. Il n'aimait point à être raillé ni moqué. Il regarde danser, ne veut point danser; rien ne le y peut persuader jusques à ce que Mme de Montglat lui dit: «Bien donc, Monsieur, allons étudier.» Il part tout soudain de la main, et se jette à corps perdu au branle, entre Madame et Mlle de Vendôme, et en fit plus que l'on ne vouloit. Il goûte à la collation de la mariée. Après souper il danse encore, surtout la Saint-Jean des choux.
Le 30, mardi.—Il s'amuse à peindre gaiement en la présence de M. de Souvré[444]. A cinq heures il descend chez Mlle de Vendôme, dit qu'il veut coucher avec elle, envoie querir ses flambeaux, sa cassette, son cabinet, sa chaise percée.
Le 2 novembre, vendredi, à Noisy.—M. de Saint-Remi, conseiller au Parlement, étoit à son coucher et disoit à Mme de Montglat qu'il avoit démarié Mme la comtesse de Moret[445]. Monseigneur le Dauphin l'entend, et demande pourquoi? Guérin[446] lui répond: «Pource qu'on lui avoit noué l'aiguillette.»—Non, c'est pas cela; c'est parce qu'il est châtré.
Le 6, mardi.—Il va en la chambre de Joron[447], sœur de sa nourrice, pour la fouetter ainsi que son mari, puis M. Boquet, mari de sa nourrice.
Le 7, samedi.—Il me commande[448] de lui tracer des Nov
1607 mots en latin pour les remplir avec la plume. Dansé, recordé un ballet.—Madame parloit de l'enfant dont la Reine étoit grosse; Mlle Piolant lui demanda si ce seroit un fils ou une fille, le Dauphin répond promptement: Non, ma sœur; il y a assez de garçons.
Le 18, dimanche, à Noisy.—A onze heures et demie M. de Fresnes-Canaye, revenant de Venise, ambassadeur pour le Roi, arrive; il l'écoute attentivement; il lui faisoit entendre les bonnes volontés des Vénitiens et autres grands d'Italie, l'intérêt qu'il avoit au duché de Milan, qui appartenoit au Roi, qu'il le lui falloit demander quand il seroit grand pour en aller chasser les Espagnols.—M. du Tost lui avoit apporté un leurre[449]; il leurre son haubereau, puis se met à courir, dit qu'il vient de Paris, qu'en chemin il avoit pris un coq d'Inde; c'étoit le leurre de maroquin incarnat, avec des rubans bleus.—A neuf heures dévêtu, mis au lit, M. Dupré, exempt aux gardes, lui demande le mot; il le lui refuse: Je veux attendre que tous les lits soient faits, car vous fermeriez la porte. Il avoit soin des garçons de la chambre qui dressoient les lits des veilleuses, afin qu'ils ne fussent point enfermés dans le château, eux qui couchoient dehors. Les lits étant dressés, il le donne.
Le 19, lundi.—Il monte aux chambres de la mariée, de sa nourrice et de celle de Madame pour les fouetter étant couchées avec leurs maris.
Le 20, mardi.—Mme de Montglat lui dit qu'il faut étudier, il cache son livre dans son chapeau; elle l'aperçoit, et lui demande: «Monsieur, où est votre livre?»—La petite du Lux l'a emporté.—«Voyons votre chapeau;» il est fouetté sur le sujet du mensonge[450], et dit à Descluseaux: Nov
1607 Ne dites pas au corps de garde que j'ai eu le fouet.
Le 22, jeudi, à Noisy.—Il dit ses quatrains et sentences, demande à étudier, en dit plus qu'on ne veut; il appelle les mots entiers sans faillir. M. l'évêque de Paris et M. de Dampierre, son frère[451], le viennent voir.—Il écrit sans trace ni aide: «Papa et maman je vous aime bien, j'ai grande envie de vous voir.—Loys.»
Le 23, vendredi.—L'on parloit du dégât que les soldats avoient fait sur les noisettes au jardin de son logis à Meudon, lorsqu'il alloit à Fontainebleau pour son baptême[452]; le Dauphin dit: C'étoit là où ces méchants cadets me dérobarent des noisettes que j'avois fait serrer; il étoit vrai. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire un potage, et se met à faire son potage, de peur d'étudier.
Le 24, samedi.—Madame contoit qu'elle iroit demeurer en Angleterre; il lui dit: Ma sœur, je vous irai voir; papa me y envoyera. Mlle Piolant lui va dire: «Vous y viendrez quelquefois, puis après à la dérobée, Monsieur.»—Ho! non, quand je serois revenu, papa me donneroit le fouet; je ne veux aller en aucune part que papa ne me le commande.
Le 25, dimanche.—Il danse un ballet, fort bien habillé en homme, d'un pourpoint et d'une chausse grègue de toile de Hollande par-dessus sa cotte; il mène danser une courante à Madame Christienne. Mlle Piolant arrive comme il eut tout fait. Ma mie Piolant, lui dit-il, m'avez-vous vu danser mon ballet?—«Non, Monsieur.»—Qu'on me rapporte Nov
1607 mon masque, je veux danser mon ballet devant ma mie Piolant; il se fait masquer et danse.
Le 26 novembre, lundi.—Il écrit une lettre au Roi sans que l'on lui ait marqué, on ne lui a fait que nommer[453]:
Papa, ce mot est pour vous montrer que j'écris sans marquer et que je ne suis plus opiniâtre. Je suis, papa, votre très-humble et tres-obéissant fils.
Loys.
Le 29, jeudi, à Noisy.—Il va en la grande salle, où il voit danser le ballet des Lanterniers, fait par des soldats de la compagnie, puis danse aux branles.
Le 3 décembre, lundi.—A une heure et un quart il part de Noisy pour Saint-Germain[454], dans le carrosse de M. Gobelin, président des Comptes, que l'on avoit envoyé querir de Paris avec d'autres et trois litières. Dès qu'il aperçoit Saint-Germain: Hé! velà Saint-Germain! hé! Saint-Germain mon mignon! hé! je t'appellerai tant que tu viendras! A trois heures il arrive à Saint-Germain.
Le 4, mardi, à Saint-Germain.—Il a envie d'avoir un petit pot de chambre d'argent de Mlle de Vendôme; lui dit: Sœu-sœu Dôme, si vous me voulez donner votre petit pot de chambre d'agent, je vous donnerai ma salière. Elle lui répond: «Bien, Monsieur, je vous baillerai ce qu'il vous plaira.»—Je vous donnerai encore cela; c'étoient des balances.—«Monsieur, vous les aimez bien, vous vous en jouez quelquefois.»—Oui, je les aime bien.—«Monsieur, je n'en veux donc point, s'il vous plaît.»—Prenez donc la salière.—«Bien donc, puisqu'il vous plaît, je la prendrai.» Le Dauphin se retournant vers Mlle d'Agre, qui étoit gouvernante de Mlle de Vendôme, lui demande: D'Agre, est-ce assez?—«Oui, Monsieur, c'est assez».—Ho! non, non; sœu-sœu, prenez ce que vous voudrez. Déc
1607 L'on lui dit que M. de Verneuil se nommeroit Henri[455]; il répond: Je veux pas, moi; je le nommerai pas Henri, c'est le nom de papa, il seroit pus que moi, et je m'appelle Loys. Il est longtemps sur cette opinion, on l'en divertit, et surtout lui ayant dit que le Roi le vouloit ainsi. Mis au lit, Mme de Montglat me dit que Monseigneur le Dauphin vouloit bien nommer Henri M. de Verneuil; je prends occasion de lui dire que son nom étoit bien plus beau et lui parler du roi saint Louis, de sa piété, de son équité, et comme il avoit fait la guerre aux Turcs, comme il faisoit percer la langue aux blasphémateurs avec un fer chaud, et mort en Égypte, faisant la guerre aux Turcs, et puis monté au ciel, où il étoit saint; il écoutoit avec attention.
Le 7, vendredi, à Saint-Germain.—Mené à la chapelle, puis par le pont au bâtiment neuf, pour y attendre le Roi, qui arriva à onze heures et demie; au bout de l'escalier, en haut de la dernière marche, il lui saute au col. A midi dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A trois heures il entre au carrosse du Roi, et va jusques auprès de la Muette au devant du Roi; le Roi, entre en carrosse, et le ramène. A neuf heures il va chez le Roi, où il danse son ballet à la chambre de la Reine, fort bien; le Roi en demeure fort content. La remueuse portoit M. d'Orléans, et Madame Christienne étoit portée par sa nourrice; elles s'étoient mises au branle. Après avoir fait deux tours le Dauphin dit à Mme de Montglat: Mamanga, velà un grand plaisir! faire danser des enfants avec nous! qu'on les ôte! Le Roi les fit ôter.
Le 8, samedi.—Mené au bâtiment neuf, il y entend la messe avec le Roi; dîné avec le Roi; il accompagne le Roi, qui s'en va à Paris à une heure; ramené en sa chambre au vieux château.
Le 9, dimanche.—A trois heures et demie mené à la Déc
1607 chapelle pour tenir à baptême, avec Madame, M. et Mlle de Verneuil; le Dauphin est accompagné de M. de Vendôme, de M. le Chevalier, son frère, de M. le duc de Montbazon, de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel du Roi, de MM. de Lansac et de Courtenvaux, portant les honneurs. Ils furent baptisés par messire Henri de Gondi, évêque de Paris; M. de Verneuil fut nommé Henri, et Mlle sa sœur fut nommée Gabrielle. Il va souper en la salle du Roi, au festin que le Roi avoit commandé qui se fît; il voit le bal, où il n'y avoit qu'un violon; c'étoit Boileau.
Le 10, lundi, à Saint-Germain.—M. le cardinal Duperron, revenant de Rome, lui sert de grand aumônier; ce fut la première fois.—Amusé en sa chambre à divers jeux, à sainte Catherine où l'on traîne; c'étoient MM. de Lansac, de Courtenvaux, de Cressy, de Montglat. A neuf heures et un quart dévêtu, mis au lit, il s'amuse à railler, à faire des rencontres sur les noms des uns et des autres, fait celle-ci: Lansac, c'est un sac; Courtenvaux, c'est un veau, qu'on mettra dans ce sac.
Le 11, mardi.—Il va en l'antichambre de la Reine y recorder son ballet des Lanterniers, le danse fort bien; il ne y avoit que trois jours qu'il l'apprenoit.
Le 13, jeudi.—A quatre heures et demie l'on lui dit que le Roi arrivoit; le voilà tout transporté de joie; le Roi arrive, il le va saluer en son cabinet; à sept heures et demie soupé avec le Roi.
Le 14, vendredi.—Le Roi arrive en sa chambre, le mène chez M. d'Orléans, puis en sa chambre, où il a dîné de la viande du Roi. A trois heures le Roi le mène à la chasse en Vésinet. A sept heures et demie soupé avec le Roi. Ramené en sa chambre, M. de Cési, qui avoit épousé Mme la comtesse de Moret, puis été démarié, lui donnoit le bonsoir; il ne le connoissoit pas. Mme de Montglat lui dit que c'étoit M. de Cési, et qu'il lui donnât le bonsoir; il le fait: Bonsoir, Cési. Mamanga, qui est stilà?—«Monsieur, Déc
1607 c'est M. de Cési.»—A qui est-il?—«Monsieur, il est au Roi.»—De quoi lui sert-il!—«Monsieur, il le suit quand il va quelque part.»—Chemine-t-il, va-t-il à pied?—«Monsieur, il va à cheval et à pied.» Et adressant la parole à moi, elle me dit qu'il en avoit eu de bon argent et touché trente mille écus. Le Dauphin reprend: Pourquoi?—«Monsieur, c'est qu'il étoit prisonnier.»—Où?—«A Paris.»—Avec des cordes?—«Non, Monsieur, mais il y avoit été mis pour avoir été opiniâtre, et le Roi l'a fait délivrer.» Le Dauphin ayant un peu songé dit: Voudroit-il bien être encore prisonnier pour avoir de l'argent?
Le 15, samedi, à Saint-Germain.—A neuf heures déjeûné; le Roi arrive en sa chambre, le mène à la messe, puis, à dix heures et un quart, dîné avec le Roi. Ramené en sa chambre, il va recorder son ballet. J'envoie querir de l'oignon pilé; c'étoit pour M. d'Orléans, qu'un éclat de feu avoit brûlé un peu au dedans de la cuisse. Il demande ce que c'est; je lui dis que c'étoit Mercier qui s'étoit brûlé le doigt, il répond: Il ne faut que y mettre un emplâtre de diapalma. Voyez, dit-il à M. de la Massoire, lui montrant le doigt, je m'étois l'autre jour brûlé le doigt, je fis qu'y mette du diapalma, je fus guéri tout incontinent. Demandez à mousseu Héroua. Je me coupis l'autre jour dans le jardin; j'y mis de la terre, je fus incontinent guéri. A quatre heures trois-quarts il va chez le Roi, qui se mettoit au lit, revenant de la chasse.
Le 16, dimanche.—A huit heures il va chez le Roi, lui donne sa chemise; mené par le Roi au bâtiment neuf; il va à pied, encore qu'il plût un peu, entend la messe avec le Roi, puis à dix heures et un quart dîné. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris, et lui au vieux château, à pied; il ne voulut jamais être porté, nonobstant les crottes, la pluie et le vent. Il monte en ma chambre, demande à voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis Vitruve, qu'il n'avoit point vu, il y avoit deux ans.
Déc
1607
Le 17, lundi, à Saint-Germain.—M. le cardinal de Joyeuse, revenant de Gaillon à Paris, le vient voir. Il recorde son ballet des Lanterniers, y va fort bien, guidé seulement par l'oreille, car il ne savoit point faire des pas.
Le 24, lundi.—Il se fait mettre un bonnet de nuit à façon d'homme, pour en aller voir Madame; c'est le premier qu'il a porté de cette façon. A onze heures et demie dîné; il va en sa chambre. Il songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi songez-vous?»—Je songe à quoi je me jouerai. Amusé à divers jeux.
Le 26, mercredi.—Il demande à écrire: Je veux, dit-il, écrire un petit livre que je veux faire imprimer, pour envoyer à papa pour ses étrennes; il se met à écrire, et se fait entretenir de l'Infante.
Le 30, dimanche.—A deux heures et demie il monte en ma chambre, me demande ce que j'écrivois; je lui dis que c'étoit à M. de Béthune: Équivez, équivez, dit-il, et ne me vouloit point détourner. Il s'amuse auprès du feu, puis, à trois heures, me dit: Adieu mousseu Hérouard, je m'en vas faire collation.—«Monsieur, vous plaît-il me faire l'honneur de me permettre que j'achève d'écrire à M. de Béthune?»—Oui.—«Monsieur, me voulez-vous commander de lui écrire quelque chose de votre part?» Il s'en vient à moi, et me dit tout bas à l'oreille: Mandez-li que je me recommande à li, et qu'il vous mande ce qu'il m'apportera pour mes étrennes; mais ne dites mot. Il va en la chambre de M. de Verneuil pour y recorder son ballet. A six heures et un quart soupé; comme il eut achevé de manger ses ris de veau, il dit à M. de Ventelet, lui baillant la vaisselle: Tenez, donnez le reste à ma sœur; laquelle répond gaiement: Aussi vrai, j'en avois bien envie; j'en eusse bien mangé, mais je n'ai osé en demander à Mousseu.
Le 31, lundi.—Le matin il se fâchoit de ce qu'on lui avoit à son gré fait les cheveux trop courts: Hé! Déc
1607 Mamanga, je semble un moine. Il écrit une lettre au Roi:
Papa, j'ai apprins que l'enfant sage réjouit le père, c'est pourquoi je ferai tout ce que je pourrai pour vous donner ce contentement, d'autant que je suis, papa, Votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
Loys.
Il monte en ma chambre, me demande le livre des bâtiments, c'étoit Vitruve; il se y plaisoit fort. Il le feuillette tout, demandant la raison de chacune des figures. Il a de l'impatience que le jour soit venu pour avoir des étrennes, veut que Mme de Vitry couche avec Mme de Montglat, afin qu'elle lui donne ses étrennes à minuit.