ANNÉE 1608.

[Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du Dauphin].—[Mariage projeté du duc d'Orléans].—[Accouchement de Mme des Essars; mot du Dauphin].—[Portraits des grands-pères du Dauphin].—[Froid excessif].—[La volière du Dauphin].—[Catéchisme du P. Coton].—[Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites filles].—[M. d'Albigny].—[Jeux et langage singuliers].—[Pain fait avec du blé avarié].—[Présent de la reine Marguerite].—[Le ballet des Falots].—[Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne].—[Le porte-panier].—[Départ de Saint-Germain].—[Séjour au Louvre].—[Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice, à l'Arsenal].—[Départ pour Fontainebleau].—[Le tableau de la belle Agnès].—[Aversion pour M. de Moret].—[Figure de Henri IV en poterie].—[Amitié du Dauphin pour Héroard].—[Le chien et le singe du Roi].—[Cérémonies des Rameaux et de la Cène].—[Le P. Ange de Joyeuse].—[Le fou-poëte de M. de Roquelaure].—[MM. de Mortemart et de la Trémoille].—[Naissance du duc d'Anjou].—[Mot du Roi au Dauphin].—[Lettre du Dauphin au Roi].—[Collation de poterie].—[Un joujou de Nuremberg].—[Mmes de Montpezat et du Peschier].—[M. de Vic et sa jambe de bois].—[Les différentes races des enfants du Roi].—[Goût pour la chasse et les chiens].—[Le Dauphin quitte l'habillement d'enfant].—[Contes sur l'Infante].—[Le premier laquais du Dauphin].—[Ses exercices militaires]; [il aime l'odeur de la poudre].—[Le sauteur Colas].—[Un chien cocu].—[Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur].—[Mot du Roi sur M. de Guise].—[Premier bain].—[Jalousie du Dauphin].—[Le docteur de la Palestine].—[Éclipse de soleil].—[Le prince de Mantoue].—[Première leçon d'équitation].—[Devise latine signée Louis].—[Les peintures de Fréminet et de Franco].—[Lettre à la grande-duchesse de Toscane].—[Superstition d'Héroard].—[Le tireur d'épines].—[Départ de Fontainebleau].—[Passage à Melun et à Chaillot].—[La comtesse de Guiche et la reine Marguerite].—[Le partisan Montauban].—[Collation à Ruel].—[Arrivée à Saint-Germain].—[Le Dauphin entre dans sa huitième année].—[Le duc de Mantoue].—[Visite à l'abbaye de Poissy].—[Lettre au Roi].—[La comtesse de Mansfeld].—[Le Dauphin a la rougeole].—[Portrait de Jeanne de Naples].—[L'Hippostéologie d'Héroard].—[Chasse avec le Roi].—[Sensibilité de Henri IV].—[La vaisselle d'argent du Dauphin].—[Mot sur le maréchal de Biron].

Le 1er janvier, mardi, à Saint-Germain.—Éveillé à sept heures, il se fait lever pour recevoir ses étrennes. Il Janv
1608 écrit à la Reine une lettre où il ne voulut jamais écrire ce mot: bien; il vouloit écrire: bian, disant que c'étoit mieux dit, et se y opiniâtre de telle sorte qu'il lui fallut dresser une autre lettre où ce mot ne fût point.

Le 5, samedi.—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: Ne parlons point de cela!—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa».—Ne parlons point de cela!—«Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?»—Oui, c'est cela. En dînant il demanda si pour son souper il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; Ho! non, dit-il, c'est papa.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—Ce sera le fou.—«Et à M. de Ventelet?»—Ce sera le bon vieux homme.—«Et à moi, Monsieur?»—Vous serez l'imprimeur. M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—Vous serez maître Guillaume, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander: «Et Janv
1608 à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui).—Ce sera Pantalon; il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps, qui étoit gros)».—Ce sera le gros ventre.—«Et M. d'Origny? (son compagnon)».—Ce sera le cuisinier: il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier)».—Ce sera l'ivre.—«Et maître Gilles? (son pannetier)».—Il sera confiturier.—«Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers)».—Féfé Vaneuil a un petit chien, qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly les fera par le cul.—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—Ce sera Sibilot: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? Janv
1608 (garçon de garde-robe)».—Ce sera mon verseur de mede.—«Et M. Guérin? (son apothicaire).»—Ce sera Frely: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie, qui étoit fort grand)».—Ce sera le petit Marin: c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit souvent enveloppé au visage)».—Ce sera l'enrhumé. M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—Ce sera maître Guillaume.—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal faits, si mal faits, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—Ce sera le nouveau tondu: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit vêtu de noir, portant le deuil)».—Ce sera la corneille.—«Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—Ce sera le corbeau.—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!

Le 7, lundi.—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de la patience.

Le 8, mardi.—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un Janv
1608 peu devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M. d'Orléans; il demande: Mais est-il vrai?—«Oui, Monsieur, à Mlle de Montpensier[458]».—Quel âge a-t-elle?—«Dix-huit mois.»—Qui vous l'a dit?—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—Mais le sait-il bien?—Il dit que oui.—Papa le veut-il bien?—Il dit que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant vous?»—Comment, avant moi?—«C'est-à-dire premier que vous.»—Non, je veux point être marié.—«Que ferez-vous donc?»—Quand je serai grand, je veux aller toujours à la guerre.

Le 11, vendredi.—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars: «Monsieur, la connoissez-vous?»—Oui, je la connois bien, dit-il en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de Mamanga.—«Monsieur, qui la menoit?»—Je sais pas, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—Oui (il étoit vrai).—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre sœu-sœu.»—Non.—«Pourquoi?»—Elle n'a pas été dans le ventre à maman.—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que vous soyez le compère.»—Qui? papa?—«Oui, Monsieur.»—Comment la portera-t-on?—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—Ah! oui, car si c'étoit la litière à maman, dit-il en hochant la tête et souriant, je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par Janv
1608 terre
. M. Birat lui dit tout bas: «Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—C'est une putaine, si je l'aime point. Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre de l'eau rose et de la pastille.»—Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga le veut pas. Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.

Le 12, samedi.—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi. Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460] y étoit: Comment s'appelle-t'y?—«Monsieur, il s'appeloit Antoine.»—Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine.

Le 16, mercredi, à Saint-Germain.—Il fait copier le portrait du père de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné; amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec du charbon, imite fort bien, me dit: Voyez, mousseu Héroua, je l'ai fait sans voir (sans regarder l'original), je l'avois en mon esprit; c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais qu'il y falloit encore la crête.—La crête? et, regardant l'original: Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre, puis je la peindrai. Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur fille le lundi précédent.

Le 17, jeudi.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Janv
1608 Il joue son ballet des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin, d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle. Bompar ne revient point: Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le fouet. Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond: Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi. (C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le Dauphin, marmonnant: Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par, qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet; sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—Mais, Mamanga, je vous aime bien.—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose pour eux, vous ne le voulez pas.»—Bon pour la mère, non pas pour les enfants.

Le 18, vendredi.—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: Hé! ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon frère pour lui faire servir la mienne. Je lui dis pour le divertir qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—Fi! la vilaine tapisserie, je n'en veux plus. Mme de Montglat le menace du fouet, et tourne le dos pour aller querir des verges: Fi! la vilaine! qu'elle est laide! dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse à son Janv
1608 horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en invente de nouveaux: Soyons, dit-il, coupeurs de bourses.

Le 19, samedi, à Saint-Germain.—A une heure et un quart sorti gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé, prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui crayonnoit son grand-père maternel.

Le 22, mardi.—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables. En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid, comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long, nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat, qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: Je suis de l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi. Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la main gauche: Je fais des almanachs, je regarde le globe.

Le 23, mercredi.—Il y avoit plus d'un mois qu'il faisoit une excessive froidure; il n'avoit jamais dit qu'il eût froid (encore le dit-il froidement) que ce jour-ci; aussi étoit-elle extrême. On ne le pouvoit faire tenir auprès du feu; toujours près des fenêtres du côté du préau, où il se jouoit. En écrivant ceci l'encre geloit, tant le froid étoit grand. A six heures et un quart soupé; le couvercle tenoit au verre et le pied du verre dans l'essai, tant le Janv
1608 froid étoit grand, et il fut soudainement gelé.—L'on parloit que M. de Vendôme feroit dimanche prochain un ballet devant le Roi à Paris.—Ho! Mamanga, j'y veux aller, j'irai bien! Je lui dis: «Mais, Monsieur, il fait un extrême froid!»—C'est tout un; je prendrai mon masque de mascarade (qui étoit noir), je n'aurai point de roupie.

Le 24, jeudi, à Saint-Germain.—A dix heures trois quarts il entend la messe en sa chambre, pour le grand froid. A midi dîné; son verre et le couvercle, et le pied du verre et l'essai tenoient ensemble, glacés.

Le 25, vendredi.—Il s'amuse à faire recoller par Hindret, son joueur de luth, une jambe de l'un de ses chevaux; ne faisant pas comme il lui étoit commandé, le Dauphin lui dit: Ha! vous êtes fâcheux; je dirai à papa qu'il vous ôte d'auprès de moi.—«Monsieur, le Roi ne vous croira pas.»—J'ai bien empêché qu'on vous a pas ôté.—«Monsieur, le Roi ne m'a pas voulu ôter.»—Qui donc? est-ce mousseu de Souvré?—«Non, Monsieur.»—Qui donc? Il le presse pour le savoir en ceci, se ressouvenant qu'il avoit prié M. de Rosny de mettre Hindret sur son état, à Fontainebleau, il y a eu un an devant Noël dernier, sur ce que quelques-uns l'en vouloient faire ôter.

Le 26, samedi.—Il me conte de ses petits oiseaux pris pendant la neige, qu'il avoit fait mettre dans la terrasse de sa chambre, où étoit sa fontaine, close en volière: J'ai une compagnie de petits oiseaux dans ma volière, que je y ai mis durant la gelée. Il y a un pinçon d'Ardenne, qui est le capitaine; un autre pinçon, le lieutenant, et un autre, l'enseigne. Il y a une alouette, qui est le tambour, et un chardonneret, qui est le fifre. J'ai fait mettre tous les jours, tous les jours, une terrine toute pleine de braise, et ils venoient tout autour, deux à deux, qui se chauffoient, et ils chantoient; puis je fis mettre du vin à l'eau qu'ils buvoient, et le tambour s'enivra.

Janv
1608

Le 27 janvier, dimanche.—Il se prend, contre sa coutume et son naturel, à baiser les petites filles, sur toutes la jeune Vitry: J'en veux, disoit-il, à la petite Vitry, la tiroit à part. Le jour précédent M. de Verneuil lui avoit dit: «Mon maître, baisons toutes les filles, il les faut baiser;» et par ce moyen rompit sa honte accoutumée.

Le 28, lundi, à Saint-Germain.—Il entend la messe en sa chambre, prend le goupillon, donne de l'eau bénite à chacun, suit la petite Vitry, et dit en lui en donnant: C'est à la petite Vitry que j'en veux donner, puisque c'est à elle que j'en veux.

Le 29, mardi.—Il dit ses quatrains, en sait cinquante. Il apprend un petit catéchisme fait par le P. Coton à la prière de Mme de Montglat[462]. En la demande: «Qui sont nos ennemis?» il y a, en la réponse: «Le monde, Satan, et la chair.»—La chair! dit le Dauphin en reprenant ce mot. «Oui, Monsieur, la chair,» répond Mme de Montglat.—Est-ce ma chair, Mamanga? dit-il en se tâtant.—«Oui, Monsieur, votre chair.»—Ho! ho! je la tuerai donc, dit-il en se frappant, Ha! ha! je vous tuerai! Mlle d'Agre lui demande, sur ce que l'on parloit de l'Infante et de M. d'Orléans, qui étoit marié: «Monsieur, voilà M. d'Orléans qui est marié»; il répond: Non, il est accordé.—«Et vous, Monsieur, ne le voulez-vous pas être?»—Non, je le veux pas être.—«Monsieur, ne le serez-vous pas à l'Infante?»—Non.—«Elle vous aime bien et a un portrait de vous.»—Qui le lui a envoyé?—«M. de Barreau, ambassadeur pour le Roi, le lui a donné; mais dites-moi Janv
1608 sans rire, l'aimez-vous pas?» Il répond en faisant le petit bec: Non; puis, s'approchant, lui dit bas à l'oreille: Un petit[463]. Il prend plaisir d'en ouïr parler, demande: Quel âge a-t-elle? est-elle grande? Il se joue avec les petites filles[464], passe par-dessus le lit de Mme de Montglat, se coule en la ruelle pour y baiser la petite Vitry.

Le 30 janvier, mercredi.—En s'habillant il me demande: Mousseu Héroua, quand irai-je à Paris?—«Monsieur, lui dis-je, quand il plaira à papa; il viendra ici dans peu de jours, vous lui demanderez quand il l'aura agréable et que vous alliez à la foire, et de vous donner de l'argent. Combien lui en demanderez-vous, Monsieur?»—Deux cents écus.—«Qu'en ferez-vous, Monsieur?»—Je les mettrai dans mon coffre.—«Ha! Monsieur, il ne faut point qu'un prince demande de l'argent pour le serrer dans son coffre.»—Je l'emploierai, dit-il, et là-dessus il désigne tous les présents qu'il fera pour la foire Saint-Germain.

Le 1er février, vendredi, à Saint-Germain.—Il arrive un gentilhomme breton qui revenoit d'Espagne et racontoit les beautés de l'Infante et l'amour qu'elle avoit pour Monseigneur le Dauphin. Il écoutoit avec plaisir sans en faire semblant; et comme le roi d'Espagne avoit défendu à l'Infante de dire qu'elle aimât Monseigneur le Dauphin: Je battrai bien ce roi d'Espagne.—«Mais Monsieur, lui dis-je, on dit qu'elle se veut déguiser pour vous voir.»

Le 3, dimanche.—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége. Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la Fév
1608 petite Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet, se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth, joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.

Le 5, mardi, à Saint-Germain.—Il joue aux métiers, aux comédies avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes qu'il sait: Elles sont vilaines. Je lui demande qui les lui a apprises?—Parsonne, mais je les ai ouï chanter.

Le 6, mercredi.—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande Vitruve, entre en mon étude: Je veux, dit-il, moi-même deviner le livre; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan, arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte, se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: Mousseu Héroua, dites-moi encore de l'aigle; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de ses funérailles; je la lui avois faite le matin. Je voudrois bien, dit-il, avoir un aigle, mais est-il vrai? Il prenoit plaisir à quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui mentît.

Le 7, jeudi.—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune, d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière, qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M. Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, Fév
1608 j'ai connu le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En Savoie.»—Étoit-il Espagnol? demande le Dauphin.—«Non, Monsieur, répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de Savoie est Espagnol.»—Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il étoit Espagnol! dit le Dauphin avec exaltation, ha! que j'en suis bien aise qu'il est mort! L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait mourir.

Le 8, vendredi, à Saint-Germain.—Il descend en la chambre de M. de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande: «Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—Non, mousseu Héroua, c'est de la bonne.

Le 9, samedi.—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.

Le 11, lundi.—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M. de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard Fév
1608 vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho! mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et comme il fallut chanter la chanson où il y a: Mettons sous le pied ces garçons à marier, il se tire hors du branle et appelle Hindret, qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres du préau, et lui dit: Ha! je vous réponds que je ferai demain bien fouetter ce cul brûlé; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat, qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il étoit en colère, et soudain approche de la danse: Fi! les pisseuses! fi! les pisseuses!

Le 12, mardi, à Saint-Germain.—A onze heures et demie dîné; il dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.

Le 13, mercredi.—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez sur eux à corps perdu.»—Hé! maman, voulez-vous que je perde mon corps? Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse, les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf. Ils s'en vont et lui en sa Fév
1608 chambre. A six heures et demie soupé; il mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien, disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.

Le 14, jeudi.—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il me dit: Mousseu Héroua, devinez où je mets mes mains?—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—Je les mets toujours sur ma guillery.

Le 15, vendredi.—Il fallut envoyer acheter du pain au village, le sien sentoit le blé pourri, à l'accoutumée.

Le 16, samedi.—Le sieur de Ferrals arrive de la part de la reine Marguerite, et lui apporte un navire d'argent doré sur roues, allant au vent à la hollandoise; il l'en remercie par écrit.

Le 19, mardi, à Saint-Germain.—Habillé par-dessus sa robe d'un pourpoint de toile blanche et d'un haut-de-chausses de même, et masqué, il recorde son ballet des Lanterniers.

Le 20, mercredi.—Mené à la messe en la petite salle, il y prend des cendres, puis il est ramené en sa chambre, où entrant il dit gaiement: Ha! c'est à ce coup que j'en ai, en portant sa main aux cheveux. A quatre heures il va au bâtiment neuf, au devant du Roi; à six heures soupé avec le Roi.

Le 21, jeudi.—Il va chez le Roi, où le nonce du Pape Ubaldini, évêque de Montepulciano, le vient saluer et Fév
1608 lui baiser les mains. Mené dans le carrosse du Roi à La Muette, au devant du Roi, qui étoit allé courir le cerf, il est entré dans la maison, voit passer le cerf à la Croix-Dauphin. Ramené à quatre heures et demie, il va à cinq heures chez le Roi. A six heures soupé; il va en la chambre de Mme de Montglat pour s'habiller pour danser son ballet, ne veut que personne le sache ni le voie, de peur d'être reconnu, et d'autant qu'il étoit habillé en fille, comme étoient aussi tous ceux qui le dansoient avec lui et masqués. C'étoient Mgr le Dauphin et Mlle de Vendôme, Mme et Mlle de Vitry; M. le Chevalier et M. de Verneuil; Marguerite, nièce de Mme Valon, et Mlle de Verneuil; Nicole, fille de la nourrice de Madame, et Louise, fille de celle de Mgr le Dauphin. Le ballet, c'étoit celui des Falots, pource qu'ils avoient chacun un demi-cercle revêtu de laurier, et au-dessus un petit falot où il y avoit de la bougie allumée; ils faisoient trois figures: un H, un O, un L, puis passoient sous les cercles et dansoient à la fin une courante. Ils partent à huit heures en la grande chambre du Roi, où, en sa présence, ils l'ont dansé fort bien, ne l'ayant point auparavant recordé masqués ni habillés. Le Roi en pleura de joie parlant à deux jésuites, l'un espagnol, l'autre italien. Toute la cour l'admira; ils l'avoient appris en quatre jours. A neuf heures un quart dévêtu, mis au lit, il voit le Piémontois, soldat en la compagnie de M. de Mansan, qui avoit inventé le ballet et dit, le montrant du doigt: Velà celui qui a inventé le ballet; comme voulant rendre l'honneur à celui auquel il étoit dû. Il envoie de son écriture à l'Infante avec ses recommandations, après s'en être fait un peu presser, et par permission du Roi, qui commanda au sieur Birat de l'apporter à un jésuite espagnol qui s'en alloit en Espagne. Le Dauphin avoit écrit ces mots: Le sage écoute le conseil que l'on lui donne.

Le 22, vendredi.—Il écrit cinq lignes d'exemple, en présence du P. Labastide, jésuite espagnol, qui s'en alloit Fév
1608 en Espagne, auquel il le bailla avec son baise-main à l'Infante. Il entend la messe, puis est mené sur la terrasse du Mercure, pensant y trouver le Roi, qui ne faisoit que de partir pour aller à la chasse, delà l'eau. A deux heures mené sur la terrasse de Mercure, il s'y joue jusqu'à deux heures trois quarts, est ramené pour se trouver à l'arrivée du Roi, en la cour du vieux château, revenant de la chasse. Il monte en sa chambre, et lui détache les aiguillettes de ses chausses à botter, avec affection et désir de complaire, puis il va en la salle du bal voir courir un blaireau. A cinq heures et demie mené chez le Roi, et à six heures soupé avec le Roi. A huit heures et demie il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, est en colère de ce que M. de Vendôme vouloit faire fouetter M. le Chevalier; il dit: Je dirai demain à papa, je vous en assure, que féfé Chevalier a été tout le jour avec moi, et que féfé Vendôme y a point été, qu'il est allé jouer aux cartes chez sœu-sœu Vendôme tout le jour. Il montre sa guillery à la petite Ventelet; Mme de Montglat l'en reprend, et lui demande qui lui a appris cela: C'est féfé Vendôme. Il l'accusoit par colère qu'il gardoit contre lui.

Le 23, samedi.—A huit heures il va chez le Roi, écrit en sa présence, puis à neuf heures déjeûne avec le Roi, mange du pain bis, de celui de mes valets qu'il envoya querir, et le Roi en mangea de même. Il va avec le Roi jusques au bout du palemail, est ramené par le jardin au château, à la messe. A une heure il entre en carrosse pour aller rencontrer le Roi, qui étoit à courir le cerf, s'arrête auprès de La Muette, où, à deux heures, dans le carrosse, il a goûté. Mené sur le lieu où le cerf avoit été pris, il lui est montré; c'étoit un cerf de dix cors. Ramené et arrivé au château à quatre heures, il toucha les chevaux avec le fouet du cocher, s'étant mis sur le devant. A cinq heures mené chez le Roi et à six heures soupé; il mange du beurre salé de Bretagne, Fév
1608 envoyé au Roi de la part de M. de Montmartin. A sept heures il va en sa chambre, en la chambre de Madame, joue du tabourin de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et Boileau son violon; il avoit appris de lui-même. A huit heures mené pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut, et le trouve bon, et aussitôt qu'il eut su que le Roi avoit trouvé bon le refus qu'il en avoit fait, il entre incontinent et va donner le bonsoir au Roi.

Le 24, dimanche, à Saint-Germain.—Mené chez le Roi, il va avec lui à la messe, en la chapelle du bâtiment neuf; le Roi part à neuf heures et un quart pour s'en retourner à Paris. Joué aux jonchets avec sa nourrice; il se fâche quand elle gagne.

Le 25, lundi.—Il s'amuse à son canon d'argent, est mené sur la terrasse du bâtiment neuf, d'où il va en la cour voir courir un renard. A douze heures et un quart dîné; il est aux fenêtres du préau, voit dehors un petit porte-panier, l'appelle et lui demande d'où il étoit; lui ayant répondu qu'il étoit de Savoie, il lui commande de monter en sa chambre; il voit une écritoire dorée, il l'achète, une paire de couteaux, un ganif (sic), des plumes et de la cire d'Espagne; et à chaque pièce il demandoit: Combien cela? et à chacun il disoit: Ce n'est pas assez, il en faut tant. Il va au devant d'un valet de pied du Roi qui apportoit des lettres à Mme de Montglat, pour faire préparer le voyage de Fontainebleau, et lui demande: Papa m'envoye-t-il queri?—«Monsieur, je ne sais pas,» répond le valet.—Ho! nous velà bien camus! dit-il en souriant, puis quand il eut su le voyage: Ha! que le nez m'est revenu!

Le 28, jeudi.—Éveillé à six heures, il demande plusieurs fois s'il est jour, pour avoir à partir et aller à Paris Fév
1608 puis à Fontainebleau. A sept heures levé, à huit heures et demie déjeûné; il s'amuse à voir déménager pour partir. A dix heures il entend la messe en la petite salle, puis à onze heures dîné. Peu après il commence à presser le partement, va deçà delà, jette de l'argent aux pauvres, en envoie à un aveugle. A une heure et demie il entre dans le carrosse de la Reine, duquel la flèche, toute neuve, n'ayant fait que venir de Paris, se rompit au-dessous de la Verrerie, et il fallut le mettre avec Madame, M. et Mlle de Verneuil et Mlle de Vendôme dans le carrosse de M. de Béthune. Arrivé à Saint-Cloud, au logis de M. de Gondi, à quatre heures, il va aux jardins et surtout au petit ruisseau qui est sous le berceau, puis à la fontaine du rocher.

Le 29 février, vendredi.—Il aide à plier son lit, part de Saint-Cloud à neuf heures et demie, est porté à bras sur le pont de bois, puis remis en carrosse. Tous les princes et les seigneurs de la Cour viennent au-devant de lui; il y avoit plus de cinq cents chevaux. Arrivé au Louvre à onze heures et demie, le Roi le reçoit en son premier cabinet, puis le mène à la Reine, au grand cabinet; il lui saute au col (c'étoit au grand cabinet). Il va en sa chambre, au-dessus de celle du Roi, qui étoit celle où logeoit M. de Vendôme, que le Roi fit déloger et loger en sa chambre, et coucher en son lit. M. de Souvré mène le Dauphin, par la galerie, aux Tuileries; ramené à quatre heures et demie il va chez le Roi, puis au grand cabinet de la Reine, où le Roi le fait lutter contre M. le Chevalier.

Le 1er mars, samedi, au Louvre.—Il va chez le Roi, qui, par la galerie, le mène aux Tuileries, et entend la messe aux Capucins, et puis le ramène en son carrosse. Dîné avec le Roi.

Le 2, dimanche.—Il va à la fenêtre du côté des offices, voit passer deux carmes, demande à M. de Cressy, qui me l'a dit: Qui sont ces sortes de bêtes-là? Il va en carrosse visiter la reine Marguerite, au faubourg Saint-Germain, Mars
1608 au bout de la rue de Seine du côté de l'eau.

Le 3, lundi, au Louvre.—Mené à la galerie et à la messe, à la petite chapelle d'en haut.

Le 4, mardi.—Mené au Roi, en la galerie, où il sert le Roi, qui déjeunoit et s'en alloit à Chantilly.—L'ambassadeur de Venise, ancien, le vient voir et lui amenant le nouveau, il signor clarissimo Foscarini, prend congé de lui. Comme ils parloient à lui, il entend le tambour des gardes qui entroient, il s'ébranle pour les aller voir entrer en garde, y va suivi des ambassadeurs, qui trouvèrent fort bon ce mouvement. Mené chez la Reine, il lui demande permission d'aller au Palais; elle le lui permet; puis il la supplie de lui donner de l'argent; elle lui demande combien il veut: Dix écus; elle les lui donne. Je lui demande à son dîner pourquoi il n'avoit demandé davantage: Je voulois que cela. Sa nourrice lui dit pourquoi il n'en avoit demandé à M. Sully: Il ne m'en eût pas donné. La Reine lui donne un chameau et deux coffres; donne un bœuf[474] à M. de Verneuil; il lui dit: «Vous n'en faites pas cas, parce que maman le vous a donné; vous ne faites cas que de ce que vous donne votre maman.»

Le 5, mercredi.—A deux heures il est mené, par la rue Saint-Honoré, au Palais, en la galerie des Merciers, où il marchande; si on lui demande un écu d'une chose, il dit: Vous en aurez trois; il marchande un carrosse qui marchoit à ressort; on le fait quinze écus: Il en faut cinquante, et ne voulut jamais le prendre qu'il ne le vît payer. Il va en la galerie des Prisonniers, ne les voulut point voir (c'étoit par compassion et pitié), mais il leur fit jeter un doublon. Mené en la grande salle, il ne voulut entrer en la chambre dorée, où l'on lui dit que l'on rendoit la justice: J'y veux pas entrer, la justice y est, et je veux pas l'empêcher.

Mars
1608

Le 6, jeudi, au Louvre.—La Reine le mène à la messe à Saint-Jean en Grève. A trois heures mené à l'Arsenal; il voit tout et goûte dans le cabinet. M. de Sully lui baille cent écus, cinquante à Madame et ving-cinq à Mlle de Vendôme, rien à MM. de Verneuil.

Le 7, vendredi.—A dix heures arrive le cavalier Guidi, secrétaire du Grand-Duc, pour résider près de Leurs Majestés; il apporte au Dauphin des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane, Côme.

Le 8, samedi, voyage.—Mené chez la Reine, il prend congé, et à douze heures trois quarts part pour aller à Fontainebleau; goûté à demi-chemin de Longboyau; il arrive à Ris à cinq heures et demie, s'en va au jardin.

Le 9, dimanche, voyage.—A une heure il part de Ris; goûté au Plessis dans son carrosse; il arrive à Melun à cinq heures et trois quarts.

Le 10, lundi, voyage.—Mené à Saint-Père, à la messe; on lui montre le tableau de la belle Agnès et celui d'Étienne Chevalier, qui le donna en ce temps-là[475]; il semble tout frais, pour avoir été bien conservé. A douze heures et demie il entre en carrosse, et part de Melun pour aller à Fontainebleau, où il arrive à trois heures et un quart. Goûté; il prend du coffre de son petit carrosse une petite truelle et une auge d'argent, qu'il y avoit enfermés à son partement, va sur la petite terrasse de sa chambre, se met sur la maçonnerie.

Le 11, mardi, à Fontainebleau.—Il donne gaiement un écu à chacun des valets de pied et à ceux de la Reine qui l'avoient servi (ils étoient quatre); un écu Mars
1608 à chacun des cochers (ils étoient deux), et demi-écu à un garçon du cocher qui avoit été blessé à une main dans la forêt. MM. de Souvré, de Béthune et de Saint-Géran, qui l'avoient accompagné, s'en retournent. Amusé sur la terrasse à sa maçonnerie.

Le 12, mercredi, à Fontainebleau.—Éveillé à sept heures et demie, il s'amuse (dans son lit) à polir et travailler un visage en cire. Quatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les meubles[476] et bagages, viennent le supplier de leur donner quelque chose; il les regarde, puis demande: Où est Mamanga? Je lui dis qu'elle étoit en son cabinet; il y va, et, s'arrêtant sur le pas du degré de la terrasse, il se retourne demandant: Combien êtes-vous? ils lui répondent: «Quatre.»—Bon, bon, et il s'en va au cabinet: Mamanga, je vous prie, dounez-moi quatre écus pour douner à ces portefaix qui ont porté mes meubles; ils sont quatre.—«Monsieur, dit-elle, combien leur voulez-vous donner?»—Quatre écus, Mamanga.—«Monsieur, n'est ce pas assez de deux?»—Hé! non, Mamanga, ils sont pauvres! Elle lui donne les quatre écus; il leur en donne deux, puis se retournant à Mme de Montglat: Maman, je vous prie, ne soyez point fâchée si je leur doune encore ces deux écus; en serez-vous point fâchée?—«Non, Monsieur.»—J'en suis bien aise, tenez; et il leur donne les deux écus fort gaiement.

Le 13, jeudi.—Bigneux, page de Mme de Montglat, revient de Moret, où elle l'avoit envoyé pour visiter Mme la comtesse de Moret, et lui dit que M. de Moret, son frère, lui baisoit très-humblement les mains: Mon frère! il Mars
1608 est pas mon frère; vous êtes un sot, je vous fairai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet
.

Le 14, vendredi.—Il s'amuse à faire faire des couleurs par un jeune peintre, écrit son exemple. Mme la comtesse de Moret le vient voir; il est mené à la Coudre[477] par le grand jardin et le village, d'où il demande d'aller à la mi-voie; il ne veut point entrer dans le carrosse de Mme de Moret, veut aller à pied. Ramené, il danse aux chansons, chante en concert: Frère Ambroise, etc.

Le 15, samedi, à Fontainebleau.—Je lui dis que le Roi m'avoit commandé d'aller voir M. de Moret et s'il lui plaisoit me donner congé? Il me demande: Où est-il?—«Monsieur, il est à Moret.»—Je veux pas.—«Monsieur, le Roi me l'a commandé.»—Je veux pas; allez-vous-en, vous êtes un méchant homme, ne revenez plus. Je m'en allai en ma chambre; quand je lui dis que c'étoit pour aller à Moret, il devint rouge comme feu. A six heures et un quart soupé; il me reproche que je suis son médecin et que je suis allé voir le petit Moret.

Le 19, mercredi.—Mené promener au jardin des canaux et des fruitiers, où il mène Mme de Saint-Georges pour lui montrer les autruches, et va lui montrant tout, comme fait le Roi aux nouveaux venus.

Le 20, jeudi.—Il va en la galerie des Cerfs, reconnoît le Louvre[478]: Ha! velà le Louvre qui est à Paris, c'est Paris qui est mon mignon; puis il reconnoît Saint-Germain-en-Laye avec allégresse. Il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut: Attendez, j'y songe: Combien Mars
1608 vendez-vous cela?
dit-il en montrant la figure du Roi; on lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice, et revient à sa chambre[479]. M. Hubert, médecin du Roi, arriva pour M. de Verneuil, qui avoit la rougeole[480], le Dauphin me demanda ce qu'il venoit faire ici.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever, il vient en ma place.» Rougissant et souriant, il se lève, me saute au col: Ha! vous vous moquez, je veux pas.

Le 22, samedi, à Fontainebleau.—Mme de Saint-Georges lui dit adieu, puis la petite Vitry, qui alloit avec elle; il la regardoit de bon œil en se souriant et étoit rouge. Il se fait presser de la baiser, le fait lui tendant la joue à son accoutumée, puis s'étant retiré il s'avance en sursaut et lui porte la main au sein. A six heures et un quart soupé; à sept heures il va au devant de la Reine, qui arrivoit, la rencontre au haut de l'escalier du donjon, la conduit en sa chambre, y est en attendant le Roi, qui étoit encore à la chasse du cerf, et le Roi ne venant point, il donne le bonsoir à la Reine.

Le 23, dimanche.—Il va donner le bonjour au Roi et Mars
1608 à la Reine, puis se va promener avec le Roi; dîné avec le Roi.

Le 24, lundi, à Fontainebleau.—Il va au jardin du Tibre y attendre le Roi, qui étoit allé se promener et voir ses ouvriers, va donner le bonjour à la Reine. Voulant donner un coup de chapeau à Soldat, l'un des chiens du Roi[481], le chien se jette sur lui, le surprenant; il en pleure. Le Roi le tance d'avoir eu peur, et lui dit qu'il ne faut avoir peur d'aucune chose; il lui répondit: C'est que je n'y pensois pas.

Le 25, mardi.—A six heures soupé avec le Roi; à dix heures dévêtu, mis au lit, il appelle la jeune Ventelet pour lui apprendre une chanson qu'elle savoit; il en apprend quelque chose. Soudain, elle lui dit: «Mon Dieu, Monsieur, quel esprit vous avez! Vous apprenez incontinent tout!» Il lui répond en se souriant: J'ai mon esprit fait comme les joues de Robert, le singe de papa; il fourre, il fourre tout dedans.

Le 26, mercredi.—Il va trouver le Roi en la chapelle basse du donjon[482], où il entend la messe, puis le suit en la chambre de la Reine, où, sous espérance de dîner avec elle, il demeura jusques à une heure, n'en voulant en aucune façon partir. Soupé avec le Roi.

Le 28, vendredi.—Éveillé à sept heures avec quelque inquiétude; il disoit avoir fait des songes qu'il ne vouloit pas dire, de peur de s'en souvenir et que cela ne l'empêchât de dormir la nuit suivante. En déjeunant Mars
1608 je lui demande ce qu'il avoit vu en songeant.—Un homme habillé de blanc.—«Monsieur, que vous a-t-il dit?»—Rien.—«Monsieur, que lui avez-vous dit?»—Qu'il étoit un sot, et n'en voulut dire autre chose.

Le 29 mars, samedi.—Il va trouver le Roi au jardin du Tibre, fait courir M. Birat après lui, tout à travers les parterres. Dîné avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi, puis en sa chambre. Mené par le bout de la galerie au jardin des canaux, il va après au grand Navarre, où il voit piquer des petits chevaux de M. de Vendôme; ramené, il va au jardin de l'étang, s'amuse à jardiner et à planter des pois; on ne l'en peut tirer. A cinq heures je dis à Mme de Montglat qu'il commençoit à faire froid: Ho! dit-il, je vois bien, mousseu Héroua n'est pas de mon côté? Ramené en sa chambre, il va peu après chez le Roi, y a soupé; bu du vin clairet du Roi, fort trempé; il avoit soif, il le trouve bon, mange du massepain, de celui du Roi, boit encore du vin clairet du Roi, un bon coup: Ha! qu'il est bon! il seroit bien meilleur s'il n'avoit point d'eau, qu'il fût bien rouge, bien rouge, dit-il avec action. Il y faudra prendre garde pour ce regard[483].

Le 30, dimanche, à Fontainebleau.—A dix heures et demie, M. le prince de Condé, MM. de Guise, de Joinville, d'Aiguillon le viennent prendre en sa chambre pour l'accompagner à la cérémonie des Rameaux, que le Roi voulut qu'il fît en sa place. Le tambour le prit au sortir de la chambre, à l'entrée de la terrasse; il marche en cérémonie et tenoit bien son rang, nullement étonné. Mis au lit, il veut que Bompar, son page, soit botté tous les matins pour aller apprendre à monter à cheval, au manége de M. Pluvinel; cela vient de son mouvement; il le menace du fouet s'il y fault.

Mars
1608

Le 31 mars, lundi.—Mené par le jardin des canaux au grand Navarre, voir piquer des chevaux, il fait monter son page à cheval; il rioit à plein poumon, et sur la fin Bompar étant sur le barbe de M. de Vendôme, il tomba à terre, dont le Dauphin se prit fort à rire. Ramené, il entend la messe en sa chambre, où M. de Giais[484] lui montre et lui donne un petit morceau de la mine d'argent trouvée, depuis six semaines ou deux mois, auprès de l'Islebourg en Écosse. M. le cardinal de la Rochefoucauld[485], qui le jour précédent avoit reçu le bonnet, assiste à sa messe.

Le 3 avril, jeudi saint, à Fontainebleau.—Il va chez le Roi, et l'accompagne au sermon et à la cérémonie du lavement des pieds, y sert le Roi et porte le pain; ce fut en la salle du bal[486]; puis le Roi le mène à la chapelle basse, à la messe.

Le 4, vendredi.—Il va au jardin des canaux, et revient à la grande source aux truites, où il s'amuse à regarder des poissons que le Comte Palatin avoit envoyés au Roi. Il va à la messe avec le Roi, porte à l'offrande l'écu du Roi, que M. le prince de Condé lui avoit apporté, puis le sien.

Le 5, samedi.—Mené à la salle du Cheval blanc, où il se confesse et entend la messe. Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il court saute et tombe une fois, par la faute de sa robe, sans se blesser. A deux heures et demie il entre en carrosse, va à la chasse après le Roi, qui alloit au chevreuil, à la Vente au Diable. A souper il se prend à chanter: Qui veut ouïr une imparfaite, etc.

Avr
1608

Le 6, dimanche, jour de Pâques, à Fontainebleau.—Le Roi le mène à la messe; il le sert à la communion, qui lui fut administrée par M. le cardinal Du Perron; la messe achevée, le Roi allant toucher les malades[487] en la cour des Fontaines, le renvoie en sa chambre, d'où il regarde la cérémonie.

Le 7, lundi.—Il entre en carrosse pour suivre le Roi à la chasse au chevreuil, le voit prendre, est marri de le voir tuer aux chiens.

Le 11, vendredi.—Il va trouver le Roi, qui le mène au jardin des pins et des canaux, où il lui prend envie d'aller au grand Navarre voir piquer des chevaux, y voit courir la bague. Ramené aux jardins, il va ratteindre le Roi derrière le chenil; il montroit les jardins à M. de Joyeuse, dit Père Ange, capucin[488]; il ne veut retourner, suit le Roi au jardin du Tibre et à la salle du Cheval, ouïr la messe avec le Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. M. de Joyeuse vient voir remuer M. le duc d'Orléans, lui donne sa chemise et prend congé du Dauphin pour s'en retourner à Rome. Il étoit père de Mme de Montpensier, mère de Mlle de Montpensier accordée à M. d'Orléans.

Le 12, samedi.—Il va à la chasse après le Roi, voit le cerf par deux fois. Mme la comtesse de Moret, étant dans son carrosse, sembloit venir à lui[489]; il dit soudain: Tournez, tournez, cocher! dret (droit) à Fontainebleau.

Avr
1608

Le 13, dimanche.—Dîné avec le Roi; ramené en sa chambre; à six heures et demie soupé. M. le cardinal Du Perron vient à son souper; il le fait asseoir; aussitôt que le Dauphin eut soupé il s'en va à la galerie; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous n'avez pas dit adieu à M. le cardinal Du Perron.»—Vient-y pas?—«Non, Monsieur.»—C'est qu'il est comme une fille, il craint le serein. Un écuyer du Roi étoit demeuré avec ledit sieur cardinal, le Dauphin demande: Où est l'écuyer? il est une fille comme lui.—«Monsieur, lui répond Mme de Montglat, c'est son écuyer.»—Ho! ho! non, il est à papa, mais c'est que ses aumôniers sont ses écuyers.

Le 14, lundi, à Fontainebleau.—Il trouve sur la terrasse près de sa chambre un petit mercier, achète demi-douzaine d'agrafes de verre blanc lui ayant plu; il eût volontiers acheté toute la boîte. Il va chez le Roi, où il joue au hoc[490] contre Mme la princesse de Conty, qui se laisse perdre trois ou quatre écus.

Le 16, mercredi.—Il va en la galerie, se joue, vient où nous dînions, y prend un cornet d'oublie qu'il mange, puis s'en retourne en sa chambre pour y entretenir maître Guillaume Dubois, poëte de M. de Roquelaure (il n'étoit pas bien sage), et avant que partir prie Mme de Montglat de lui faire donner à dîner; il en avoit compassion, l'on ne y pensoit point.

Le 17, jeudi.—Mené chez le Roi; M. de Verneuil étoit près du Roi; il approche, et, le tirant par le bras, il lui dit: Otez-vous de là; c'étoit pour y faire approcher Madame. Le Roi l'en tança, y fait demeurer M. de Verneuil, et le chassa. Il se retire à l'écart, et se met à pleurer; M. le Grand fit la paix.

Le 20, dimanche.—Mené au jardin des pins, il y fait mener son petit carrosse rouge, et y fait mettre dedans Mistaudin, petit nain du jeune Liancourt, le fait tirer Avr
1608 par tout le jardin, par M. le Chevalier, et lui et M. de Verneuil sont les valets de pied. Mistaudin commande: Je veux aller à Paris ou autre part, et les nomme par leurs noms: valets de pied.

Le 22, mardi, à Fontainebleau.—On lui amena pour lui faire la révérence MM. de Mortemart[491], l'un âgé de sept ans et demi et l'autre de six ans et demi, et comme on lui dit que demain matin ils viendront à son lever, il dit: Non, il nous faut faire devant deux tours de galerie; c'étoit pour y courir et s'éprouver à la course. Il se mesure avec eux, se trouve plus grand, puis les mène à la galerie, où il les fait courir avec lui, et les gagna de beaucoup. Il va par la galerie au jardin des pins, revient par l'allée du chenil, regarde les compagnies entrer en garde, voit un goujat monté sur un bidet, lui demande: A qui est ce cheval? et lui ayant répondu que c'étoit à un soldat: Il ne faut pas que les soldats ayent de chevaux; c'est pour les capitaines. Dîné avec le Roi; il va chez la Reine, et se jouant à Soldat[492], un turquet du Roi, il en fut un peu mordu. Mené aux toiles, où il voit prendre un sanglier.

Le 24, jeudi.—M. de la Trimouille, âgé de quatre ans, lui fait la révérence, présenté par Madame sa mère[493]. Mme de Montpensier visite M. d'Orléans et lui mène sa fille, âgée d'environ trois ans. Il lui fait bonne chère[494], lui rit, Avr
1608 la baise, l'embrasse, et lui donne une petite nourrice de poterie[495] qu'il tenoit, le lui ayant dit.

Le 25, vendredi.—A sept heures trois quarts, la Reine commença à sentir les douleurs pour accoucher; j'en revenois, et lui demandai (au Dauphin): «Monsieur, voilà maman qui est en travail pour accoucher, qu'aimeriez-vous mieux, ou un frère, ou une sœur?»—Un frère.—«Monsieur, pourquoi?»—Parce que ce sera un autre serviteur pour papa, et puis on fera tant tirer le canon. A neuf heures et demie la Reine accouche de Mgr le duc d'Anjou[496], et fort heureusement, n'ayant eu qu'une seule tranchée de forte, et l'enfant grand, fort et bien nourri et ayant la voix fort grosse. Le Dauphin entend sur la fin de son déjeuner tirer des arquebusades, il se prend à sauter avec transport d'allégresse, disant: Ho! maman est accouchée! On lui demande: «Monsieur, que pensez-vous que c'est?»—Attendez! il y faut songer; ce est un frère, j'en suis bien aise, nous sommes à c'theure trois. Il va chez le Roi et au grand cabinet de la Reine, voit mondit Seigneur que l'on pansoit, met ses deux mains sur les flancs et le considère froidement; il ne le voulut baiser. Il va voir la Reine, puis va avec le Roi au Te Deum. Il regarde, des fenêtres de la galerie, courir la bague en la cour du Cheval. Mis au lit, il s'amuse à faire des empreintes de gravures[497], me demande la mienne, qui étoit d'un Hippocrate en cornaline antique; je lui en retire une en cire blanche, il me commande de lui en rogner les bords jusques au visage. Je Avr
1608 lui dis: «Monsieur, je gâterai tout.»—Ho! vous ne sauriez rien gâter, vous êtes bon sculpteur.

Le 26 avril, samedi, à Fontainebleau.—Il s'amuse à faire des empreintes de mon lion et de mon Hippocrate[498]; MM. de Mortemart entrevenant à son lever, il en est fâché, entre en mauvaise humeur et en querelle avec Mme de Montglat. Elle lui dit que sa mauvaise tête lui feroit donner le fouet: Je voudrois que vous eussiez ma mauvaise tête, et je vous donnerois le fouet. Levé, vêtu, il va à l'entrée de la galerie où étoient ses petits chiens d'Artois, et, les caressant, dit: Ha! je voudrois que vous peussiez manger Mamanga; mais ne lui dites pas, dit-il à M. de Ventelet et à son aumônier, qui l'avoient entendu. Il fait apporter ses armes, va en la galerie, fait sa compagnie comme il avoit fait d'autres fois, et fait armer MM. de Mortemart; M. le Chevalier étoit le capitaine. Il y étoit si attentif que Mme de Montglat ne l'en sut jamais divertir pour aller assister au baptême, sans les cérémonies, de Mgr le duc d'Anjou. Ce fut en sa chambre, proche de la terrasse de la galerie lambrissée qu'il fut baptisé par M. le révérendissime [cardinal de Bonzi] évêque de Béziers, grand aumônier de la Reine, à deux heures après midi, y étant Madame, Mme de Montpensier, Mme de Guiercheville, dame d'honneur de la Reine.

Le 27, dimanche.—Vêtu d'une saye[499] que la Reine lui fit faire, il ne veut point que l'on mette des plumes à son chapeau, y fait mettre une laisse. Le Roi le mène aux toiles, où il voit prendre une laie et une douzaine de marcassins presque tous en vie.

Le 30, mercredi.—Comme il alloit trouver le Roi, il rencontre M. le Grand, retourne arrière, et le mène Avr
1608 chez lui pour lui montrer ses chiens; c'étoient deux petits chiens d'Artois. Il leur fait courir le marcassin dans la galerie, va après courant, et toute cette noblesse qui étoit avec lui. Dîné avec le Roi.

Le 1er mai, jeudi, à Fontainebleau.—M. le Chevalier se moquoit de quelqu'un, et lui montroit le personnage; il lui dit: Taisez-vous, féfé Chevalier, il faut point regarder les personnes quand on se moque. A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, il s'amuse fort gentiment à entretenir des gentilshommes qui étoient à son coucher, raille avec eux sérieusement, gracieusement; comme s'il n'avoit jamais fait autre chose et toujours vécu privément avec eux.

Le 2, vendredi.—Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant Mme la comtesse de Moret: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette belle dame, il sera votre frère;» il se retourne honteux, disant: C'est pas mon frère. Dévêtu, mis au lit, il s'amuse à entretenir la noblesse; entre autres il faisoit bonne chère au fils aîné de M. de Sourdéac[500], il l'appeloit: Petit jeune.

Le 3, samedi.—A huit heures et demie levé, il essaye un pourpoint et des grègues de satin, saute, gambade; il y a de la peine à lui faire quitter, tant qu'on lui dit qu'il y avoit quelque chose à raccoustrer. A onze heures et demie dîné; bu de la tisane de réglisse de M. de Vendôme, qu'il avoit fait tenir en sa chambre tout le long de son dîner, sans lui vouloir permettre d'aller avec Mlle de Vendôme[501]; aussitôt qu'il eut achevé, lui ôtant son chapeau: Allez, allez-vous-en dîner. Le Dauphin prend Mai
1608 son petit carrosse rouge, s'assied à la place du cocher, y attelle Bajordan, Villereau, Saint-Privat, pages du Roi en la grande écurie, et Décluseaux, et se fait traîner par la chambre.—Il y avoit quatre ou cinq jours qu'il lui fut donné deux petits chiens que l'on avoit trouvés; il les fit mettre, pour les nourrir, à sa fourrière et les aimoit fort. Celui qui les avoit perdus, l'ayant su, vint trouver le Dauphin, lui dit qu'il étoit fort aise que ces deux chiens lui avoient été donnés; qu'ils étoient à lui, qu'il les avoit perdus, qu'il les aimoit fort, mais que s'ils lui étoient agréables, il lui feroit beaucoup d'honneur de les recevoir en don. Le Dauphin l'écoute froidement, et ayant achevé, lui demande: Sont-ils à vous? Il répond que oui.—Qu'on les y rende, dit le Dauphin gravement, doucement, et n'en voulut plus. A six heures et demie il va chez la Reine[502].

Le 4, dimanche, à Fontainebleau.—Il va donner le bonsoir à la Reine, et prendre le mot pour le donner aux gardes. Avant que s'endormir il demanda à M. de Drouet, capitaine aux gardes, qui étoit venu prendre le mot: Où êtes-vous en garde?—«Monsieur, à la porte du donjon.»—Et l'autre compagnie?—«Monsieur, à la porte des cuisines.»—Qui est le capitaine?—«Monsieur, c'est Campagnols.»—Où est-il?—«Monsieur, il est à Boulogne, dont il est gouverneur.»—Et son lieutenant, est-il ici?—«Non, Monsieur, il est malade à la garnison.»—Et son enseigne?—«Monsieur, il est allé à sa maison.»—Et son sergent?—«Monsieur, il est ici.»—Pourquoi n'est-il venu prendre le mot? Il fit toutes ces demandes pour venir à cette dernière.—«Monsieur, les sergents ne le prennent point quand il y a des capitaines; je le leur donnerai à tous.» Il se contenta de cela.

Le 5, lundi.—Il fait son exemple; Beaugrand, écrivain du Roi, lui montre à écrire.

Mai
1608

Le 6, mardi, à Fontainebleau.—Il écrit une lettre au Roi, par commandement de la Reine, comme il s'ensuit, sans trace, mais entre deux lignes de règle et fort bien:

Papa, maman m'a commandé de vous escrire pour vous remercier en son nom de la peine que vous prenés de luy faire scauoir de vos nouuelles, maintenant qu'elle ne vous peut mander des siennes; elle se porte bien et se resiouit de ce qu'elle vous verra jeudy, et vous baise tres-humblement les mains et moy aussi, qui suis bien sage et tousiours, mon papa, vostre tres-humble et tres-obeissant fils et seruiteur.

Loys.

Et pour suscription: «à Papa».

Mené au jardin des pins, puis en celui des canaux, et voir le manége qui se faisoit au logis de Jamin, et après au jardin des fruitiers. Il va en son petit jardin, s'amuse à bêcher, baille des outils à d'autres, leur disant: Travaillez, ou je vous battrai. Ramené, il va chez la Reine; il fait lui demander de l'argent, car jamais il n'en vouloit demander; il craignoit le refus. La Reine l'appelle: «Mon fils, voulez-vous de l'argent?»—Oui, s'il vous plaît, maman. La Reine lui fait donner trois doublons, et lui demande: «Mon fils, qu'en ferez-vous?»—Je les dounerai à mon petit jardinier.—«Mais, mon fils, lui donnerez-vous tout?»—Oui, maman, car il faut une serrure à mon jardin, puis il y a un an qu'il travaille à mon jardin. Ramené à sept heures et un quart en sa chambre, soupé. Mme la princesse de Conty faisoit un ballet pour danser devant la Reine; il disoit en soupant: La femme du singe à papa est morte; je prendrai la peau, puis je m'en irai. Je monterai sur une fenêtre et puis je me jetterai dans le ballet, et puis ils seront bien étonnés. Il racontoit cela à Madame, sa sœur.

Le 7, mercredi.—Mme la princesse de Conty devoit danser un ballet en la chambre de la Reine, puis venir en la sienne; on lui propose de faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en la poterie. Mai
1608 Attendant le ballet il se jouoit avec les filles de la Reine, surtout avec Mlle de Fonlebon, se jetoit sur elle à corps perdu, la couchoit à terre. Le ballet arrive; c'étoient: Mme la princesse de Conty, Mlle de Vendôme, Mme la comtesse de Moret, Mme de Vitry, fille de Mme de Montglat, Mlle de Liancourt, M. de Vendôme, M. le Chevalier et le fils de M. de Liancourt. Le ballet fini, on danse les branles, il ne veut point danser, et regarde; M. de Vendôme conduisoit le branle. Il lui prend une humeur de danser, se jette dans la danse au-dessous de M. de Vendôme, et prend Mme la comtesse de Moret à la main gauche; M. de Vendôme la menoit à sa droite; M. de Vendôme lui dit: «Monsieur, prenez votre rang.»—Mon rang est partout! Il mène Mme de Guise, qui fut suivie des autres du ballet, à sa collation, et de rire et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de la musette, de la flûte, des vielleurs[503], des chiens couchés, des moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut bout, un capucin au bas.

Le 9, vendredi, à Fontainebleau.—Il fait courir ses chiens après le Robert du Roi[504].

Le 10, samedi.—A onze heures mené au Roi, qui revient de Paris.

Le 14, mercredi.—Levé à huit heures et un quart, il s'assied à terre, disant: Je ne sais que j'ai, mais je suis pas malade, tâche de se jouer à son petit chien, qu'il se fait bailler. A huit heures et demie remis au lit, il se prend à vomir à deux diverses fois, et dit: Je suis guéri. La bonne couleur lui revient, la gaieté; il demande ses petits jouets d'argent, les fait nommer par M. du Buisson, Mai
1608 exempt des gardes, qui les nomme en bourguignon qu'il étoit; le Dauphin en rit à bon escient[505]. A sept heures (du soir) le Roi arrive, et l'éveille; il lui saute au col, en est tout réjoui. Le Roi lui dit: «Mettez-vous sur le cul que je le voie;» il se plante sur les deux bras, et montre tout le derrière du corps.

Le 15, jeudi.—Éveillé à sept heures, il s'entretient du loup que, sur les cinq heures, le Roi avoit pris dans le parc. A neuf heures et un quart il demande à faire son lit; levé, gai, peu après qu'il étoit assis auprès du feu, vomi. Remis au lit, M. le baron de Portes[506] le vient voir; le Dauphin dit gaiement: Ha! veci la porte de ma chambre; mais cela est bien étrange de voir parler une porte. A quatre heures et demie on lui parle de prendre un clystère; cela ne lui plaît point. On l'en presse, il tempête: J'aime mieux mourir. On le menace du Roi, qui venoit; il s'arrête. Enfin, un quart d'heure après toute contestation, M. d'Épernon arrive, qui lui dit: «Monsieur, voilà le Roi.» Soudain il se retourne: Hé! donnez-le moi, et le prend tout: et là-dessus le Roi entra, et y fut jusques à cinq heures et demie[507].

Le 16, vendredi.—Il demande: Mamanga, je vous prie, envoyez-moi querir quelque petit mercier pour me jouer. M. Birat va au bourg, fait venir un Marseillois qui avoit un instrument fait à Nuremberg, en forme de cabinet, où il y avoit grand nombre de personnages faisant diverses actions, par le mouvement du sable au lieu de l'eau. L'instrument arrivé, il se y amuse, et incontinent comprend les moyens pour faire jouer le sable et le faire arrêter, en parle en mêmes termes qu'il avoit Mai
1608 ouï nommer au Marseillois, comme contrepès, pour contrepoids. M. de Ventadour et M. de Montespan[508] font tout ce qu'ils peuvent pour le persuader de l'envoyer montrer au Roi et le supplier de le lui donner. Il ne leur répond rien, d'autant qu'il avoit entendu que ce pauvre homme en gagnoit sa vie. Le désir de l'avoir, la crainte qu'il avoit d'en importuner le Roi et la charité envers ce pauvre homme combattoient en lui; enfin M. de Montespan, capitaine des gardes, le presse tant, et s'offre d'en aller supplier le Roi, qu'il dit oui, mais assez froidement et comme par contrainte. M. de Montespan en revient, et dit: «Monsieur, le Roi le vous donne.»—Est-il payé? Amusé fort gaiement à cet instrument, où étoient la prinse de Jérusalem et la Passion. Le Roi fait marchander et offrir six écus pour vingt-cinq; il envoie M. le Chevalier pour l'en dégoûter. La Reine l'envoie donner, et promet de les payer[509]. Le Dauphin eut pitié de ce pauvre homme: Mamanga, je vous prie, faites donner à ce pauvre homme la moitié d'une sole, la moitié d'une carpe, et un pain; il n'a point mangé d'aujourd'hui.

Le 17, lundi.—Il s'amuse à l'instrument du jour précédent, que la Reine lui avoit donné et payé vingt écus, dont le Roi fut fâché, disant qu'elle le gâtoit; il le montre à ceux qui le viennent voir et le conduit lui-même.—Mmes de Montpezat[510] et du Peschier[511] viennent à son souper. Mme du Peschier voyoit qu'il la regardoit fixement, et dit: «Je vois bien que Monsieur me fait l'honneur de m'aimer, puisqu'il me regarde ainsi.» Mai
1608 Le Dauphin dit tout bas à l'oreille de sa nourrice: C'est qu'elle ressemble à Robert, le singe à papa: elle avoit les épaules voûtées; puis quand elles furent parties, il le dit tout haut en la nommant. On lui demande: «Monsieur, à qui ressemble Mme de Montpezat?»—Au sapajou de maman, elle a une petite tête et un petit nez: il étoit vrai[512].

Le 18, dimanche, à Fontainebleau.—M. de Vic, gouverneur de Calais, le vient voir; il étoit botté et éperonné d'un côté, d'autant qu'il avoit une jambe de bois: Il vous faut mettre, lui dit-il, un petit éperon à cette petite jambe, tout au bout. Il va donner le bonjour à Leurs Majestés; ramené, il s'amuse à peindre, fait bien, judicieusement, se y arrête; il avoit fait venir un Allemand qui étoit au petit M. de Liancourt, pour lui montrer. A six heures et un quart il va en son cabinet; cependant qu'il est empêché, on heurte à la porte; il commande à Descluseaux de demander qui c'est: Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre.—«Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?»—Hé! oui, féfé Chevalier.—«Et M. de Vendôme?»—Non.—«Et pourquoi?»—Il n'est pas si cognu; il vouloit entendre si ordinaire auprès de lui. Descluseaux lui dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.»—Ho! c'est une autre race de chiens.—«Et M. de Verneuil?»—Ho! c'est encore une autre race de chiens.—«Monsieur, de quelle race?»—De madame la marquise de Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes sœurs.—«Laquelle est la meilleure?»—C'est la mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Vaneuil et puis le petit Moret, qu'il ne voulut jamais appeler comte. C'est le dernier, il est après ma mede que je viens de faire. Dévêtu, mis au Mai
1608 lit, il raille avec des gentilshommes qui étoient à son coucher, leur donne des noms, demande à M. le baron de Portes: D'où êtes-vous? Il répond: «De Languedoc.»—De langue de chien.

Le 24 mai, samedi, à Fontainebleau.—L'ambassadeur d'Angleterre, M. Georges Cheruth, le vient voir pour lui dire adieu, ayant avec lui sa femme et un petit-fils nommé François, âgé de sept ans et demi, fort joli esprit, qui supplie Mgr le Dauphin qu'il pût être son soldat. Il le mène en la galerie où il le fait mettre debout sur le cul du petit carrosse, et lui fait le cocher assis et fait tirer le carrosse; il lui demande s'il étoit huguenot, sur ce que lui en venoit de dire M. de Verneuil. Il répond que M. le prince de Galles, son maître, étoit de la religion de ceux que l'on nommoit ainsi, et qu'il en étoit aussi.—En soupant il entretient M. de Vic, gouverneur de Calais, qui avoit une jambe de bois, lui demande: Pouquoi n'avez-vous fait faire un éperon à vote jambe?—«Monsieur, pource qu'il ne me serviroit de rien.»—Pouquoi?—«Monsieur, pource que ma jambe qui est de bois ne plie point.»—Il y faut mettre une cheville sous le genoil, et puis elle fera chac, faisant plier son doigt sur la table.

Le 25, dimanche.—Il va chez le Roi, qui le mène à la messe, puis, à onze heures et un quart, en la salle du bal; dîné avec lui; le Dauphin se jouant de la manche de sa robe avec Soldat, chien du Roi[513], le chien aboyant sur lui feint de le mordre; le Roi l'en tance pensant qu'il battoit le chien. Il pleure pour avoir déplu au Roi. Le Roi s'en fâche, et le mène par la main en sa chambre; il la quitte pour aller à Mme de Montglat; le Roi s'en fâche, le menace du fouet; tout soudain il se jette à genoux, demande pardon. Le Roi s'apaise.

Le 26, lundi.—Il dit à M. de Vic: Avez-vous fait faire une cheville à vote jambe pou la faire plier?—«Non, Mai
1608 Monsieur.»—Il y faut faire mettre une petite roue pour la faire plier, puis une cheville pour l'arrêter. Voulez-vous courir contre moi dans la galerie? Je vous donnerai cinquante pas. Il va dire adieu au Roi, qui alloit à la chasse, et puis en la chambre de la Reine.

Le 27 mai, mardi, à Fontainebleau.—En dînant il demanda à M. de Ventelet quand il mangeroit du poisson?—«Monsieur, ce sera après-demain.»—Et demain?—«Non, Monsieur, encore que ce soit les quatre-temps.»—Ho! ho! les quatre temps! est-ce pluie, est-ce l'éclair, est-ce tonnerre, est-ce la grêle? A six heures et demie soupé; il entend le tambour des gardes: Velà papa qui revient; il y va soudain, et le rencontre au bas de l'escalier de la cour des Fontaines, revenant de la chasse, et le mène en sa chambre.

Le 28, mercredi.—M. le maréchal de la Châtre le vient voir, lui donne sa chemise. A onze heures dîné; un fauconnier y vient portant un autour d'Inde, qui avoit une huppe noire sur la tête, envoyé d'Espagne par le sieur de Barrault, ambassadeur pour le Roi; il étoit gros et fort comme un aiglon. Le Dauphin dit: Il a la tête faite comme la jeune de Lisle, qui l'avoit grosse et carrée, et le nez long; il étoit ingénieux à ces rencontres. Il entretient en soupant maître Martin[514] de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent faire, comme il dresse les jeunes; ce fut presque tout le long de son souper comme une grande personne bien entendue, parlant en termes propres et avec grâce. Mené à sept heures trois quarts chez le Roi, revenant de dîner à Villeroy.

Le 6 juin, vendredi, à Fontainebleau.—Il est vêtu d'un pourpoint et de chausses, quitte l'habillement d'enfance, prend le manteau et l'épée, c'étoit celle que feu M. de Lorraine lui avoit donnée. Son habillement étoit de satin incarnat avec du passement d'argent. Juin
1608 M. de Verneuil fut habillé de même. Il va ainsi habillé voir le Roi et la Reine.

Le 11 juin, mercredi.—Il va voir la Reine (le Roi étoit parti pour aller à Paris), prend congé d'elle (elle alloit rejoindre le Roi). Il écrit une lettre à M. de Sully pour avoir un cheval pour Descluseaux; on le faisoit écrire selon leur passion. A six heures le Roi est revenu, ramené par la chasse; soupé avec le Roi chez M. Zamet.

Le 16, lundi.—J'arrive de Vaugrigneuse[515]; il me mène pour me montrer son manteau et sa croix dessus. J'avois feint de ne le connoître avec son habillement.

Le 23, lundi, à Fontainebleau.—A quatre heures il entre en carrosse pour aller au-devant du Roi, qu'il rencontre au haut du pavé, à l'entrée de la forêt, et revient avec lui à cinq heures, lui donne sa chemise. Après souper il va en la basse-cour, y fait tirer des fusées, puis à huit heures et demie il a mis le feu au bûcher de la Saint-Jean; après il va au-devant de la Reine, la salue au pied de l'escalier du donjon, salue Mmes de Martigues, de Mercœur et Mlle de Mercœur; il va en la chambre de la Reine, où il se joue devant Leurs Majestés. Mis au lit il se fait entretenir, dit: Quand j'aurai quatorze ans, on parlera de me marier, pource qu'il avoit entendu dire que l'on parloit de marier M. de Vendôme avec Mlle de Mercœur[516], pource qu'il avoit quatorze ans. Là dessus nous lui parlons de l'Infante, lui en faisons des contes; il y prend plaisir, et entr'autres il dit: Faites-moi le conte des ambassadeurs. C'étoit un conte que l'on lui faisoit de l'Infante, qui jouant aux ambassadeurs qui venoient de toutes parts à elle faisoit la Reine; elle fit asseoir et couvrir celui du Dauphin.

Le 24, mardi.—Il va à la messe en la salle du Cheval, après va donner le bonjour à la Reine, qui lui donna un Juin
1608 laquais qu'elle avoit fait habiller; c'étoit un petit garçon gueux, que les laquais faisoient danser et en faisoient leur bouffon, plein de poux, natif d'Orléans; ce fut son premier laquais. Il essaye à ses chiens, Pataut et Lion, des harnois que M. Conchino lui avoit donnés pour leur faire tirer son petit carrosse. A six heures, en la salle du bal, soupé avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi.

Le 26 juin, jeudi.—Il demande ses armes, mousquet, bandoulière et tout l'équipage, fait armer toute sa compagnie, y joignant plusieurs pages de la petite écurie, marche ainsi sur la terrasse, le tambour battant, et va à la salle du bal; c'étoit le tambour de la compagnie qui étoit en garde. Ils se rangent en haie, puis marchent, vont à la charge; le Roi et la Reine y viennent pour les voir, M. de Sully et M. de Villeroy[517] avec eux. Après plusieurs revues et salves d'arquebusades[518], il s'adresse à M. de Sully, surintendant des finances, et lui demande de l'argent pour faire la paye de ses soldats; il lui donne un sol; le Dauphin le prend, et voyant qu'au lieu d'un doublon ce n'étoit qu'un sol, il le regarde en colère et jette le sol au loin, disant: Je veux paye royale. Il fait encore en présence de LL. MM. une revue et une salve, par commandement du Roi, puis se retire en bataille en sa chambre.

Le 27, vendredi.—La Reine lui demanda s'il seroit marri quand il ne seroit plus avec Mamanga, il répond: Non.

Le 2 juillet, mercredi, à Fontainebleau.—Bagot, artillier du Roi, étoit sur la petite terrasse jetant des fusées; il les regardoit à travers la vitre de sa chambre, monté sur un placet[519] sur lequel je le tenois, et se retournant Juil
1608 vers moi dit gaiement: Ha! Mousseu Héroua, que j'aime cette senteur: il aime l'odeur de la poudre.

Le 3, jeudi.—Mené à la salle du bal, aux comédiens entre lesquels étoit Colas, cet admirable sauteur, qui montoit sur une échelle droite, à niveau, sans l'appuyer, et tomboit tout du long à culbutes sans se blesser.

Le 5, samedi.—Il joue une comédie, au passage de l'entrée de la galerie, hardiment, avec M. le Chevalier et MM. de Mortemart. A trois heures goûté; il va jouer encore au même lieu une comédie; il fait le soldat françois.

Le 8, mardi, à Fontainebleau.—A onze heures dîné avec le Roi; il tonnoit et éclairoit; il en avoit peur, baissoit son chapeau du côté des fenêtres, faisoit des signes de croix, et, assurant tant qu'il pouvoit sa contenance, disoit que ce n'étoient que des flambeaux. A trois heures goûté, il va à la comédie.

Le 9, mercredi.—Il s'entretient de ses chiens, dit qu'il a six chiennes pleines et qu'il les a mariées. Je lui dis qu'il auroit bien des accouchées. Il appelle M. de Candale, et lui dit à l'oreille: J'ai un chien qui a fait un autre chien cocu; il a couché avec sa femme la chienne, mais ne le dites à personne; dites-le à mousseu Héroua, il n'y a point de danger.

Le 10, jeudi.—Il va en la galerie, où il se joue en diverses façons, fait brûler de la poudre, se jette dans la fumée pour la humer, dit que cette odeur lui plaît. A trois heures goûté, mené à la comédie.

Le 11, vendredi.—Il ne veut point aller à la comédie, ne s'y plaît point, ne aux bouffons.

Le 14, lundi.—Déjeuné à la fenêtre de la galerie, regardant courir la bague. M. de Vic, gouverneur de Calais, étoit à son souper; il raille avec lui, lui demande pourquoi il est botté, lui dit qu'il courroit avec lui s'il vouloit courir à cloche-pied[520].

Juil
1608

Le 15, mardi, à Fontainebleau.—Il va donner le bonjour à la Reine, où je la remerciai de ce que, le jour précédent, elle m'avoit fait l'honneur de faire résoudre au Roi que je demeurerois premier médecin de Monseigneur le Dauphin. Il va en sa chambre; l'on parloit de le retirer des mains des femmes et de lui ôter tous ses serviteurs; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître, l'on dit que on veut faire prendre de la casse à tous vos serviteurs»; il répond: Paix! paix! sans le regarder ne faire semblant de l'entendre, avec un visage fâché.

Le 16, mercredi.—Soupé en la galerie; il va chez le Roi, où le contrat de mariage entre M. de Vendôme et Mlle de Mercœur fut signé et eux fiancés.

Le 17, jeudi.—Mené chez la Reine, là où le Roi lui baille son chapeau de castor, lui commandant de l'apporter à Armaignac, premier valet de chambre du Roi, et lui rapporter un chapeau de taffetas; le Dauphin y va courant avec ardeur, et ne veut point retourner[521] sans le chapeau de taffetas, qu'il apporta au Roi. Mené en la grande salle, à la comédie.

Le 18, samedi.—M. de Souvré lui dit que le fils du duc de Wittemberg le doit venir voir; il demande: Est-il plus que moi!—«Oui, Monsieur, car il est plus âgé que vous, c'est un prince d'Allemagne.» Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il est prince comme vous». Le Dauphin mangeant une cerise, et ayant songé dit: Je suis plus que lui en France, et il est plus que moi en Allemagne. A trois heures trois quarts le prince de Wittemberg le vient saluer, revenant de Poitiers et en dessein d'aller après en Angleterre, pour s'en retourner après séjourner à Alençon, dont le duché étoit engagé à son frère.

Le 19, samedi.—Les violons viennent en sa chambre; Madame, Mlle de Vendôme et MM. de Mortemart dansent, il ne veut point danser, n'aime point la danse. Don Pedro Juil
1608 de Toledo[522] arrive sur les sept heures par la chaussée, traverse la cour du Donjon, et, par le jardin de la Reine, va loger à la Conciergerie.

Le 20 juillet, dimanche, à Fontainebleau.—Don Pedro de Toledo le vient saluer, lui baise la main, et lui dit qu'il est bien aise de voir qu'il est si beau et gentil prince, et prie Dieu qu'il le fasse prospérer. M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, fit la réponse pour lui.

Le 21, lundi.—Soupé avec impatience pour aller aux toiles; à six heures et demie mené aux toiles: il étoit âpre à la chasse, où il vit tuer un sanglier.

Le 22, mardi.—Le sieur Jacob, ambassadeur du duc de Savoie, le vient saluer de la part de son maître, lui baise les mains et lui offrant, pour témoignage de l'affection que son maître avoit à le servir, sa personne et celle de ses enfants. Mené chez le Roi aux fiançailles de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur[523].

Le 25, vendredi.—A neuf heures et un quart, sur le parepied [sic] de la terrasse de la basse cour du Cheval blanc, déjeûné. Il va en sa chambre, fait dresser les toiles, dit à M. de Nangis, qui étoit capitaine des toiles: Vous serez aussi capitaine des toiles de ma chambre. Il y met des chiens de poterie, des blaireaux, des loups.

Le 30, mercredi.—Il se joue des marmousets de Mlle de Vendôme, et entre autres d'un marmouset fait en singe; le Roi le vient voir, lui dit que ce singe ressemble à M. de Guise; peu après M. de Guise arrive, et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?»—C'est votre ressemblance.—«Comment le savez-vous?»—Papa le dit. A six heures le Roi et la Reine sont partis pour aller souper à Loursine et coucher à Paris.

Le 31, jeudi.—Il va en la chambre du grand pavillon, Juil
1608 où souloit loger M. le Grand; l'on y porte son lit, à cause de l'extrême chaleur. Il s'amuse à considérer les peintures en la galerie des chasses, les différences et les personnes qui y étoient peintes au naturel, des chefs principalement[524].

Le 2 août, samedi, à Fontainebleau.—Baigné pour la première fois, mis dans le bain et Madame avec lui; il se frottoit avec des feuilles de vigne.

Le 3, dimanche.—Il vient au jardin avec son petit carrosse, le mène en la chambre des statues, où j'étois logé. Mené au jardin des canaux: Allons, dit-il, au jardin des gazelles, cueillir des groseilles. Est-ce pas bien rimé?—Étant sur la terrasse, il voit beaucoup de femmes qui suivoient Madame, qui se retiroit en sa chambre; n'ayant auprès de lui que M. de la Court, M. de Ventelet et moi, il dit: Hé! velà tout plein de monde qui suit ma sœur, et n'y a personne avec moi.

Le 4, lundi.—Il vient en ma chambre, où il s'amuse, ne se peut mettre à l'écriture; enfin il se y met. Beaugrand, son écrivain, dit: «Silence.»—Hé! oui, silence; allez-vous en à Paris querir six lances.

Le 6, mercredi.—Pendant son dîner, M. d'Orléans s'engoua du bout d'un os; Mme de Montglat lui met le doigt en la bouche, et le fait un peu vomir. Il le voit: Allez laver vos mains. Elle y va, et revient.—Ne me touchez pas; elle touche à la manche de sa chemise: Fi! changez-moi de chemise, vilaine laide, n'approchez pas de moi, reculez ma chaise.—«Mais, lui dit Mme de Montglat, ne savez-vous pas bien que je suis sa gouvernante et qu'il faut que j'en aie le soin comme de vous?»—Je voudrois que vous fussiez morte; il ne s'en pouvoit apaiser.

Août
1608

Le 8, vendredi, à Fontainebleau.—Il ne se veut point laisser peigner, s'en coigne de colère le front à coups de poing, en est fouetté.

Le 10, dimanche.—Il lit son catéchisme, où le docteur demande et le disciple répond; Mme de Montglat l'interrogeoit par cœur: elle fut trop longue à demander, le Dauphin lui dit: Parlez, docteur, parlez, docteur de la Palestine. C'étoit un bouffon italien qui étoit en crédit à la Cour. A trois heures goûté; c'étoit l'heure de l'éclipse du soleil; il avoit fait porter, sur la terrasse, où il goûta, une pleine chaudière d'eau pour la voir.

Le 11, lundi.—Il avoit envie d'avoir un petit chariot à se jouer, qui étoit à Madame Christienne, Mme de Montglat lui dit qu'il le prenne: Mais, Mamanga, ma sœur y est pas; je veux qu'elle me le donne.—Mis au lit, il s'amuse à voir danser Madame, qui s'étoit vêtue de l'un de ses habits; il étoit incarnat, chamarré de passements d'argent, chausses et pourpoint. Elle danse les branles, la gaillarde, la sarabande; elle ressembloit fort à Mgr le Dauphin.

Le 12, mardi.—Il s'amuse à ranger en bataille sa compagnie de poterie. L'un des princes de Mantoue devoit ce jour-ci le venir voir; je lui demandai: «Monsieur, que lui montrerez-vous? sera-ce votre compagnie?»—Ho! non, dit-il, jugeant que c'étoit un jeu d'enfant. Il se va promener le long de la terrasse, par où l'on alloit à la salle du bal, trouve la salle des gardes fermée; c'étoient les soldats de la compagnie qui l'avoient fermée et jouoient. Il heurte, ils ouvrent; les trouvant jouant, il se tourne à M. de la Court, exempt des gardes servant près de lui: La Court, ils jouent ici! puis, s'adressant à eux, il leur dit doucement: Allez, allez jouer en votre corps de garde. Ils se voulurent excuser par trois ou quatre fois, et autant de fois il leur commanda doucement et souriant: Allez jouer au corps de garde. Il ne les vouloit pas mécontenter, et si leur vouloit faire connoître que ce n'étoit pas là où ils devoient être. A Août
1608 sept heures le sieur don Vincentio di Gonzaga, troisième fils du duc de Mantoue, son cousin germain, arrive venant pour le voir; il l'embrasse, le mène par la galerie au jardin des pins, à celui des canaux, lui montre la source, puis en celui des fruitiers, lui fait voir les autruches, et puis par l'allée de l'étang, le mène souper avec lui. Don Vincentio, à neuf heures et demie, prend congé de lui pour aller trouver le duc son père à Spa. Le Dauphin mis au lit demande, parlant de la duchesse de Mantoue, sœur de la Reine: A-t-elle été en un même ventre avec maman? Je lui dis que oui, mais en divers temps.—Maman est-elle pas l'aînée?—«Non, Monsieur.»—Elle n'est pas l'aînée! dit-il, comme le trouvant étrange, comme appelle-t-elle maman? l'appelle-t-elle pas ma sœur?—«Non, Monsieur, lui dis-je, elle l'appelle Madame.»—Pourquoi?—«Monsieur, pource qu'elle est Reine.»

Le 13, mercredi.—Il écrit au Roi sur la réception qu'il a faite au sieur Don Vincenzio, son cousin.

Le 15, vendredi, à Fontainebleau.—Il envoie querir ses bottes et ses éperons dorés, se fait botter, monte à cheval sur des placets[525], sur tout ce qu'il peut. A cinq heures mené par l'allée de l'étang et au bout monté à cheval sur la petite guilledine que M. de Vitry lui avoit donnée. Je n'ai jamais vu homme mieux planté à cheval, le corps droit, les jambes comme s'il eût été entièrement instruit. C'étoit la première fois. Ramené en sa chambre à huit heures trois quarts, il s'amuse et en conte: C'est, dit-il, un étrange homme que la Court, il m'accorde tout ce que je veux. Quand je demande est-il neuf heures, oui il est neuf heures. Quand je me mouille les pieds, oui Monsieur, velà qui est bon, cela vous rafraîchira: c'est un étrange homme. Il donne pour mot du guet: Colo, c'étoit le nom de l'un des comédiens[526].

Août
1608

Le 16, samedi, à Fontainebleau.—Il dit qu'il veut écrire, envoye querir Beaugrand; comme il est dans le cabinet et MM. de Mortemart avec lui, pendant qu'ils écrivent il ne fait rien, ne se peut mettre à l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort, et dit à M. de la Court, exempt des gardes: La Court, je ne sarai rien faire qui vaille, allons voir Fréminet, le peintre; c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre, y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en retourne à la chapelle y trouver Fréminet[527]; ce n'étoit que pour fuir l'école. Il monte à cheval en l'allée de l'étang, hardi et bien planté comme le jour précédent. Mis à terre il va en l'allée des ormes, où il s'amuse à dresser un fort de quatre bastions, élevé du sable de l'allée.

Le 17, dimanche.—Mené par l'allée de l'étang en celle des ormes, il fait un nouveau dessein de fortification. Mis au lit, il donne pour mot du guet: Doctor, personnage de la comédie.

Le 18, lundi.—Il voit entrer Beaugrand, son écrivain, et lui dit: Allez, allez vous-en, j'écris point ce matin.—«Monsieur, lui dis-je, voici un petit livre qui est à un gentilhomme allemand, qui vous prie de vouloir écrire quelque chose dedans. Cela se verra par toute l'Allemagne».—Je le veux bien; y a-t-il un empereur en Allemagne?—«Oui, Monsieur.» Le désir de gloire le fit écrire gaiement ces mots que je lui donnai, tirés du poëte Manile: Lancibus ut gentes tollatque prematque. Signé, Louis.—L'allemand s'appeloit Guillaume Friderich. Le prince de Galles y avoit écrit: Fax mentis honeste gloria. Signé, Henricus P. Le comte Maurice de Nassau y avoit écrit: Je maintiendrai. Le comte d'Essex, qui eut la tête Août
1608 tranchée en Angleterre: Virtutis comes invidiæ. Signé, Robertus comes Essexiæ; et, à la page d'après, son ennemi Cecil: Vana sine viribus ira. Signé, Guilielmus Cecilius.—Mis au lit il donne le mot Piombino, qui étoit un comédien.

Le 19, mardi, à Fontainebleau.—Il monte tout au haut de son pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de Franco, peintre du Roi[528]; y a goûté. Il voit la nourrice de M. d'Orléans, qui étoit une grosse et lourde paysanne, s'en moque et va dire à Mme de Montglat: Mamanga, c'est une méchante femme que la nourrice de mon frère d'Orléans; elle a un grand pied en France qui a deux toises de large et une de long. Il donne pour mot Stefanello, après s'être fait nommer tous ceux qu'il avoit donnés les jours précédents.

Le 20, mercredi.—Pour ne point écrire, il demande à jouer à la paume en ma chambre, y vient et joue en la petite galerie qui mène à la volière, revient à ma chambre pour y écrire, y trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les dessins et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette occasion, et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle, sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez longtemps; s'en retournant, il dit: Aussi vrai velà qui est bien fait; descendu, il s'en va voir les peintures qui étoient là où se mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une Annonciation, et dit encore: Aussi vrai velà qui est bien fait. Il se fait descendre par un trou entre deux planches.

Le 22, vendredi.—Il est fouetté pour les fautes du jour Août
1608 précédent[529], étudie, dit son catéchisme, fait son exemple. Mené au jeu de paume, il me fait l'honneur, comme le jour précédent, de me donner l'une de ses raquettes pour jouer avec lui, joue avec jugement, avance, recule, coupe de l'arrière-main. A trois heures il vient en ma chambre, lit dans mon livre des Exercitations de Scaliger.

Le 23 août, samedi, à Fontainebleau.—Voyant passer un grand garçon bossu et mal habillé, il demande à M. de Ventelet: Est-ce pas lui qui garde les moutons de mon pourvoyeur? Il se trouva ainsi; il reconnoissoit tout par noms ou par fonctions; il s'informoit aussi de tout et retenoit jusques aux moindres choses.

Le 24, dimanche.—Mené au jardin du Tibre, où il s'amuse à voir danser une mariée de village.

Le 25, lundi.—Il avoit le cœur pour faire dresser la collation pour la fête de Saint-Louis et sur ce sujet ne veut point étudier; il s'en va en la galerie où la collation fut dressée, envoie prier Mesdames, Mlle de Vendôme et M. de Verneuil; à trois heures et trois quarts goûté, tarte, etc.[530]. Il va au jardin du Tibre; M. de Vendôme y arrive pour prendre congé de lui avant d'aller en Bretagne[531]. Le Dauphin veut aller au grand canal, il est arrêté pour avoir rencontré en la rue un chien enragé, que l'on avoit tué.

Le 28, jeudi.—Il écrit une lettre à Mlle de Mercœur. Mené par l'allée de l'étang à l'entour de celle des ormes, où il fait un nouveau dessin de bâtiment, envoie querir ses outils; il est le premier à la besogne.

Août
1608

Le 29 août, vendredi, à Fontainebleau.—Il achève d'écrire sa lettre à Mlle de Mercœur.

Le 31, dimanche.—Il va jouer à la paume au jeu découvert, se moque de M. de Verneuil et de Bompar, son page. En quittant le jeu il n'oublie point, comme il ne faisoit jamais, à dire à M. de Ventelet: Tetay, payez les balles. Il avoit toujours un soin merveilleux à faire payer ce qu'il devoit.

Le 1er septembre, lundi, à Fontainebleau.—La petite Louise, sa sœur de lait, lui faisoit de petites images de la cire des flambeaux; sa nourrice lui dit: «Monsieur, voyez comme la petite Louise fait bien de petites filles de cire»; il répond: Quand elle sera grande elle en fera bien de chair.

Le 2, mardi.—Il va à la poterie pour y acheter deux chevaux. Il arrive un valet de pied de la Reine portant commandement à Mme Montglat d'avertir Leurs Majestés du charroi et autres choses qui seroient nécessaires pour emmener Messeigneurs à Saint-Germain. Il ne se vit jamais une pareille allégresse à la sienne; il alla par toutes les chambres pour le dire avec transport de joie.

Le 5, vendredi.—Il va écrire une lettre à Mme la Grande-Duchesse, par M. Nicolini, gentilhomme servant de la Reine:

Madame ma bonne tante, je vous supplie de me bien aimer, car je vous aime et honore de tout mon cœur, étant comme je suis votre très-affectionné neveu à vous faire service.

Louis.

On lui dit que deux charrois étoient arrivés, le voilà à tressaillir de joie, et le dit à tout chacun.—Il saigne du nez, peu; l'on sut le lendemain au soir que le Roi se trouva mal d'un grand flux de ventre; nous avons remarqué plusieurs fois qu'il n'est jamais arrivé au Roi absent quelque accident signalé, qu'il ne lui soit advenu Sept
1608 (au Dauphin) quelque accident sans cause manifeste[532].

Le 7, dimanche, à Fontainebleau.—Mené pour voir le réservoir des eaux qui viennent de la Couldre[533], il s'amuse ensuite sur la terrasse de la cour des Fontaines, se fait mettre dans les niches, fait dire que ce sont statues que le Roi a envoyées, y fait mettre aussi MM. de Mortemart et M. de Verneuil, fait comme celui qui se tire l'épine du pied[534].

Le 8, lundi, voyage.—Il s'amuse lui-même à démonter son lit, impatient pour partir, va voir charger les mulets. Parti de Fontainebleau à douze heures un quart pour retourner à Saint-Germain en Laye, goûté au-dessous de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt, Mesdames avec lui. Il arrive à Melun sur les trois heures, est logé en l'hôtel de Sens, maison de M. Renaud, procureur du Roi, près de la porte du Jars. Il demande d'aller se promener au jardin, puis sort hors de la ville, passe le pont et va en la prairie le long du ruisseau. MM. de la Ville lui viennent faire la révérence et lui font présent de tartes.

Le 9, mardi, voyage.—Mené à la messe à Saint-Aspés, il part de Melun à onze heures et un quart et arrive à Loursine à une heure et demie; goûté à deux heures. Il arrive pour coucher à Crosne sur les cinq heures, se promène aux jardins, passe dans le bateau et va en la prairie, fait donner un quart d'écu à un faucheur.

Le 10, mercredi, voyage.—A midi il part de Crosne; à deux heures il arrive à Charenton, chez M. Cenami; à quatre heures il entre par la porte Saint-Antoine à Paris; sortant par la porte Saint-Honoré, il arrive à Chaillot, maison de Mme la comtesse de Guichen[535], où la reine Marguerite le vient voir.

Sept
1608

Le 11, jeudi, à Chaillot.—Il se va promener au parc, puis par le dehors descend en bas et entre, par la grande porte, aux Bonshommes, voit le cloître et la librairie, puis à dix heures entend la messe. Au sortir, les Pères lui offrent deux plats de prunes et un de leurs pains. Ramené par le long de la rivière et par le jardin en sa chambre. Il vient grand nombre de dames et de damoiselles de la Cour et de Paris, M. le président de Thou, M. le président Nicolaï pour le voir. Les violons du Roi arrivent, jouent; il ne veut point danser. On lui dit que Montauban[536], autrefois tailleur et maintenant payeur des rentes de la Ville, lui donneroit une belle collation de confitures en sa maison de Ruel: Une collation, dit-il, ai-je pas la mienne! Amusé d'un petit sifflet d'ivoire que ma femme lui avoit apporté de Dieppe avec des coquilles.

Le 12, vendredi.—Parti de Chaillot à onze heures et demie, il passe par Saint-Cloud et, à une heure trois quarts, arrive à Ruel, où M. Montauban avoit fait apprêter une magnifique collation de fruits et de confitures; il y goûte, puis se va promener au jardin et partout. Parti à deux heures trois quarts, il est arrivé à quatre heures à Saint-Germain-en-Laye, logé en la chambre du Roi; il demande à s'aller promener au bâtiment neuf[537].

Le 13, samedi, à Saint-Germain.—M. de Souvré, qui l'avoit conduit, prend congé de lui. A huit heures déjeuné sur la terrasse de sa chambre d'hiver. Il se fâche contre le marquis de Mortemart de ce qu'il avoit baillé quelque chose à Bompar contre sa défense, va au précepteur Sept
1608 du marquis, et lui dit: La Martinière, c'est le marquis qui veut faire le compagnon. Mené par le pont de la chapelle au bâtiment neuf et aux grottes, il va en celle d'Andromède, non encore achevée, considère froidement tout, en demande la raison, se plaît à voir plusieurs sortes de moulins; celui qui scie le marbre lui plaît le plus. Mis au lit, il demande du papier et de l'encre, disant: Je veux faire quelque chose que j'ai en mon esprit.—«Monsieur, lui dis-je, où est votre esprit?»—Dans la tête.

Le 14, dimanche, à Saint-Germain.—Il me montre sa peinture du soir précédent, me dit ce qu'il lui reste à faire pour parachever son dessin. Mené sur la terrasse de Mercure, il s'amuse à maçonner une maison, porte lui-même les pierres, avec le marquis de Mortemart, sur une civière qu'il inventa tout à l'heure; c'étoit deux bâtons et de la grosse ficelle qui les joignoit lâchement au milieu.

Le 15, lundi.—Éveillé à sept heures et demie; à huit heures il a pris de la dragée de rhubarbe; il avoit voulu que Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, la lui vît prendre. Il l'envoie querir plusieurs fois avec impatience, et ne vouloit point la manger tant qu'elle y fût; enfin on lui dit qu'elle étoit allée p....., et qu'avant qu'elle fût venue il auroit bien mangé sa dragée. Il le fait, elle vient, et il lui dit à l'arrivée: Zezai, allez vous-en astheure ch... puisque vous avez été si longtemps à p.....—Amusé jusques à neuf heures après des couleurs et peintures, il demande à boire, reprend ses crayons, et entend la messe en sa chambre à dix heures trois quarts. Levé, vêtu, à onze heures et un quart dîné, il se fait porter ce qu'il avoit crayonné; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, tireriez-vous bien une personne»? (pour dire peindriez).—Oui-dà.—«Monsieur, me tireriez-vous bien»?—Oui-dà, avec une corde, dit-il froidement, et il reprend sa besogne. Goûté d'une grappe de maroquin; c'est du raisin noir, apporté de Montpellier par le sieur Anchès, contrôleur chez la Reine, qui le lui avoit donné Sept
1608 à Chaillot. Il s'amuse à des petits jouets de poterie, va en la salle des gardes, où il voit des épousées qui y vinrent l'une après l'autre danser devant lui.

Le 18, jeudi, à Saint-Germain.—Mené au cabinet[538], aux fiançailles de Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, il signe au contrat.

Le 20, samedi.—A trois heures, goûté, joué, écrit; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, voulez-vous mander quelque chose au Pape?»—Et quoi?—«Que vous lui baisez les pieds.»—Fi! fi! non ferai.—«Eh bien! la pantoufle.»—Non, non, il ne faut pas.

Le 23, mardi.—Mis au lit, il m'entretient de la fontaine que le sieur Francino lui avoit faite, où étoit toute la représentation du bâtiment neuf, m'en disoit tous les secrets et les mouvements, ne les ayant ouï dire qu'une fois, puis s'endort; il s'éveille en sursaut par frayeur, son tailleur, qui avoit servi feu M. de Montpensier, lui ayant fait des contes de son maître, comme il mourut, comme il fut habillé après sa mort[539]; il ne put être assuré tant qu'il fût couché avec sa nourrice.

Le 24, mercredi.—A cinq heures et demie le Roi arrive, il lui va au-devant, au pied de l'escalier; va chez le Roi à son souper.

Le 25, jeudi.—Le Roi est parti à cinq heures après minuit. Le Dauphin rencontre un porte-panier qu'il fait venir en sa chambre, achète un horloge de sable, une paire de couteaux et la gaine, et deux étuis à barbier, en disant: Ce sera pour mettre mes couleurs.

Le 27, samedi.—Mené en l'église entendre le Te Deum, pour le jour de sa nativité[540]. En soupant l'on parloit des abbesses, sur le sujet de l'une des filles de Mme de Sept
1608 Frontenac, abbesse d'Argensol; le Dauphin demande: Est-elle jeune? je lui dis que oui.—Et madame de Poissy est-elle jeune?—«Non, Monsieur. Monsieur, quel vaut le mieux que les abbesses soient jeunes ou vieilles?»—Il vaut mieux qu'elles soient jeunes, elles dureront plus longtemps, répond-il promptement.

Le 28 septembre, dimanche, à Saint-Germain.—Il va en la chambre du Roi, où il danse et fait danser, à cause de la mariée Betouzay. Ses femmes dansoient la danse des femmes, sa nourrice dit qu'il ne faut pas que les garçons y dansent: Non, çà tous les garçons; il les ramasse tous, danse et fait beau bruit. Comme Mme de Montglat dînoit et Mme de Frontenac avec elle, il y vient; Mme de Frontenac lui dit: «Monsieur, faites la guerre à la mariée, elle a couché avec les hommes;» il lui répond promptement: Vous y couchez bien. A son goûter il écoute la musique de deux voix et un luth, y est si attentif qu'il en demeure immobile. On lui demande lequel des deux chantoit le mieux?—C'est celui qui n'a point de luth. Il disoit vrai; il chantoit la basse.

Le 29, lundi.—Il s'amuse à peindre. Pendant son dîner il entend la musique du soir précédent avec ravissement, fait chanter plusieurs fois une chanson espagnole qui lui plaisoit fort, où il y avoit ces vers: Esta escondido onde voste meste esta. A douze heures et un quart, M. de Nevers[541] arrive qui venoit prendre congé de lui, s'en allant à Rome; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il dît au Pape de sa part qu'il lui baisoit les pieds; il répond: Ho! non, ils sont pas bien lavés.—«Et la pantoufle?»—Ho! non.—«Monsieur, le Roi m'a commandé de lui dire de sa part qu'il lui baisoit les pieds, vous plaît-il pas que je lui en die autant de la vôtre?»—Bien donc! je le Sept
1608 veux bien.
Le duc de Nevers part à une heure et demie, et emporte de son écriture et la peinture qu'il avoit faite le matin, pour la montrer au Pape.

Le 30 septembre, mardi.—L'on racontoit à M. de Frontenac ce qu'il avoit dit à M. de Nevers quand il le pressa de dire de sa part au Pape qu'il lui baisoit les pieds: C'étoit, dit le Dauphin, afin qu'il s'en allât. M. de Nevers y avoit été à son gré trop longtemps et empêchoit sa liberté. M. de Souvré arrive pour recevoir l'ambassadeur de Venise, qui devoit venir voir Mgr le Dauphin; l'on disoit que l'ambassadeur demeuroit longtemps à venir: Je voudrois qu'il fût déjà venu et qu'il s'en fût allé, c'est qu'il désiroit sa liberté. Mené à la salle du bal, où il voit danser une mariée du bourg, il y danse lui-même ainsi que Mesdames. A six heures et demie soupé; il va en la chambre du Roi, où il avoit fait venir les violons de la mariée, voit danser, danse lui-même plusieurs danses, entre autres: Ils sont à Saint-Jean des choux.

Le 1er octobre, mercredi, à Saint-Germain.—La Reine arrive à cinq heures trois quarts et le Roi à sept heures. M. le duc de Mantoue[542], qui accompagnoit le Roi, broncha un peu voulant saluer Mgr le Dauphin, et faillit tomber sur lui. A huit heures soupé avec le Roi et la Reine; après souper il va chez la Reine; M. le duc de Mantoue étoit en la ruelle, assis près de la Reine et couvert: Ho! ho! dit le Dauphin, ce monsieur est couvert auprès de maman, et je suis ici toujours découvert!

Le 2, jeudi.—Mené au bâtiment neuf, il descend sur les terrasses et va aux grottes avec le Roi, qui y menoit M. de Mantoue. Remonté à dix heures et demie à la messe, en la chapelle de la terrasse; le Dauphin se promenoit sur la terrasse; le magot du Roi couroit après lui; qui, se retirant, va rencontrer le pommeau de l'épée de M. de Mantoue, où il se blesse et meurtrit le dessus Oct
1608 de l'œil gauche. Il va chez la Reine puis, à douze heures et demie, dîné avec LL. MM.; ramené en sa chambre, il se met aux fenêtres du préau; il y avoit des châssis de verre; comme l'un vint à tomber, il retira promptement la main et eut le doigt indice de la main droite écorché; s'il n'eût retiré sa main il y a de l'apparence que, de la pesanteur, il en eût eu la main écrasée. A deux heures trois quarts goûté; il reçoit l'ambassadeur pour les Vénitiens s'en allant en Angleterre. A trois heures et demie il entre en carrosse, et s'en va à la forêt après la Reine, qui étoit allée pour voir passer la chasse, le Roi y ayant mené M. le duc de Mantoue; il voit la chasse par cinq fois, et arrive à la mort du cerf. Ramené, à six heures trois quarts soupé; il s'amuse à peindre en crayon.

Le 3, vendredi, à Saint-Germain.—Il s'amuse à ses peintures, ne veut point déjeuner, tant il y est attentif. Le Roi vient au château[543] pour le faire voir à M. le duc de Mantoue, qu'il promène par les chambres de Messieurs et de Mesdames jusques au-dessus de la voûte. Sorti avec le Roi par le petit pont, goûté en cheminant, ramené au vieux château, il commande à son page Bompar d'aller dire à M. de Ventelet qu'il fît porter son souper au bâtiment neuf, et qu'il souperoit avec papa. L'huissier de la salle vient où il étoit pour le savoir, auquel il en dit autant; l'huissier répond: «Monsieur, c'est M. de Ventelet qui m'a envoyé ici pour le savoir, pource qu'il ne le croit pas.» Le Dauphin, reprenant hautement ce mot: Il ne le croit pas? Allez lui dire qu'il vienne parler à moi, allez, dit-il, avec une action fort impérieuse. Papa s'en ira demain, et je le verrai plus. A huit heures soupé avec le Roi et la Reine.

Le 4, samedi.—Mené au lever du Roi, il lui donne sa chemise, et à neuf heures et trois quarts le Roi part pour Oct
1608 aller dîner à Ruel, y mène M. le duc de Mantoue, qui dit adieu à Mgr le Dauphin, lequel l'embrasse, puis est revenu au vieux château. Mené chez la Reine à l'issue de son dîner; la Reine s'en retourne et part à deux heures.

Le 6, lundi.—Il va en la chambre de M. d'Orléans puis en celle de Mlle de Vendôme, la trouve au lit, lui donne le fouet de la main avec un peu de honte.—Mis au lit, il se met en colère de ce que l'on avoit apporté en sa chambre une chaudronnée d'eau avec des herbes, pour laver les jambes de Mme de Montglat; il la fait emporter.

Le 7, mardi.—A une heure et demie il entre en carrosse et va à Poissy, où il arrive à deux heures et demie, est reçu par Mme de Gondi, abbesse. Mené en la galerie, de là au jardin, puis par le même chemin, ramené en la salle, où il a goûté à trois heures, puis va en l'église, au salut des religieuses, par le petit passage qui est près de l'entrée du logis de l'abbesse, il écouta et regarda tout fort patiemment. Parti à quatre heures, et arrivé au château à quatre heures trois quarts. Henri du Plessis[544], âgé de six ans, fils de M. de Liancourt, premier écuyer du Roi, arrive ce soir pour être nourri auprès de Mgr le Dauphin. Mis au lit il donne le mot genitrix, et se rit de ce que Dupré, exempt des gardes, ne l'entendoit pas.

Le 8, mercredi.—Il s'amuse avec ses chevaux et ses charrettes de cartes; M. de la Croix, gouverneur de MM. de Mortemart, se met à l'entretenir et lui dit: «Monsieur, il ne vous faut plus amuser à ces petits jouets, ne à plus faire le charretier; vous êtes grand, vous n'êtes plus enfant.»—Mais je ne sais à quoi.—«Monsieur, il vous en faut apprendre d'autres dignes de vous.»—Mais Oct
1608 je n'ai personne pour m'apprendre.
Mis au lit il est entretenu par Montalier, son tailleur, et Champagne.

Le 9, jeudi, à Saint-Germain.—Déjeuné aux fenêtres du côté du préau; en mangeant il considère le pays des environs, remarque le chemin à aller à Noisy, et dit: Ho! que velà bien une plus belle vue qu'à Fontainebleau; on ne y voit rien que des rochers. Son tailleur, nommé Archambault, étoit fort camus; il dit: Quand Archambault rit, il rit comme Robert; c'étoit le magot du Roi.—Mis au lit, il s'amuse à un livre de chasses, en taille-douce.

Le 10, vendredi.—Il écrit au Roi par M. de Frontenac:

Papa, je n'ai point voulu laisser partir M. de Frontenac sans vous donner le bonjour et vous prier me faire l'honneur de m'envoyer querir pour la foire Saint-Germain, et cependant j'emploierai si bien le temps que vous en recevrez du contentement et maman aussi. Je suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.

Louis.

Et pour suscription: A Papa.

Il vient un mercier qui portoit des besognes d'ambre jaune; il y avoit un cordon incarnat avec des grains d'ambre entre deux. Il l'essaye à son chapeau, et dit gaiement: Il est bon à mon chapeau, combien en voulez-vous?—«Monsieur, dix écus; je l'ai fait exprès pour vous.» Mme de Montglat survient: Mamanga, velà un cordon qu'il a fait exprès pour moi; il n'en demande que dix écus.—«Monsieur, c'est beaucoup.»—Hé! Mamanga, je demanderai à mousseu de Sully cent écus, et je vous les baillerai.—«Bien, Monsieur, prenez-le.»—Ho! non, Mamanga, je veux qu'on le paye devant, je le prendrai pas qui ne soit payé. Le marquis de Mortemart lui demande: «Monseigneur, qui aimez-vous mieux, de M. de Liancourt ou moi?» il répond promptement: Je vous aime bien tous deux; mettez-vous là, et vous là Liancourt.

Le 11, samedi.—Il fait son exemple, écrit sur du papier rouge avec de l'encre argentée. M. le comte de la Oct
1608 Voute arrive cette après-dînée pour demeurer auprès de lui.

Le 12, dimanche.—Jouant avec les petits marquis et comte de Mortemart, les comtes de Torigny et de la Voute, et le petit Liancourt, il dit à Mme de Montglat: Mamanga, je vous prie que j'aille en votre chambre, et j'équirai. Ils ne font que m'importuner: l'un me tire, l'autre me pousse, l'autre me parle à l'oreille; je ne sais où me mettre.

Le 13, lundi.—Il va jouer en la salle du bal; Mme de Fontaine-Martel y amène son fils, âgé d'environ dix ans. Mené au jardin, il s'amuse à paver lui-même un chemin, porte le pavé, le met en œuvre; Mlle de Vaux, veuve de M. de Montholon et belle damoiselle, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il que j'en porte?»—Ho! non, vous n'y êtes pas propre; comment le porteriez-vous?—«Monsieur, là dessus,» dit-elle en montrant son vertugadin.—Non, vous vous gâteriez toute.

Le 14, mardi, à Saint-Germain.—A huit heures et demie dragée de rhubarbe, deux onces; levé, vêtu, il entend la messe, puis s'amuse à tirer de l'arc que M. de Brèves lui avoit apporté de Turquie. Mme de Montglat envoyoit savoir des nouvelles de M. de Frontenac, qui avoit pris médecine, le Dauphin dit: Et moi aussi dites-lui que j'ai prins médecine; le page étant revenu, le Dauphin lui dit de son mouvement: Allez-vous-en savoir comme il s'en porte par le cu.

Le 15, mercredi.—Il s'amuse à faire faire des chevaux de carte par son tailleur; lui, avec la plume et l'encre, leur fait les yeux, le crin, la queue. Mené au jardin, il y fait porter son arc turquois, va le long des palissades tirer aux petits oiseaux.

Le 17, vendredi.—Mis en carrosse pour aller à la garenne, goûté dans le bac en passant, il va à main gauche de la garenne, où il voit prendre quatre lapins en deux divers endroits. Mme la comtesse de Chaligny, qui le venoit voir, le salue en la garenne. Ramené au Pecq, il Oct
1608 voit pêcher; il ne se prend que deux bien petits poissons, dont il fait donner un quart d'écu au pêcheur. Étant dans le bac, en revenant, le Dauphin entend dire que l'on avoit défendu l'entrée à un nommé Godin, de Blois, égaré de son entendement, étant devenu amoureux de Mlle de Vendôme et maintenant de Madame; il défend qu'on ne lui fasse point de mal, et dit: Hé! mon Dieu! les loups le mangeront! qu'on le laisse entrer, qu'on le laisse entrer.

Le 18, samedi.—Il écrit son exemple, puis va à la messe en la petite salle, après au jardin, où il se met dans son petit chariot que M. de Verneuil lui avoit donné, fait le conducteur, une grande houssine à la main et le fait tirer par quatre pages et suivre par les sieurs comtes de la Voute, de Torigny, les sieurs de Liancourt et de Fontaine-Martel, fait plusieurs fois les allées du jardin. Ramené à onze heures et demie; Mme la comtesse de Mansfeld le vient saluer. Dîné; Mme la comtesse de Mansfeld lui donne douze chiens, et lui dit qu'ils sont beaux: Je m'en soucie pas qu'ils soient laids, mais qu'ils soient bons. Amusé jusques à trois heures, il va par le pont de la chapelle aux grottes, y mène cette comtesse, descend au parterre, puis va bien avant aux vignes, par le sentier qui va à Carrières. M. le comte de Torigny en se jouant heurta à la tête M. de Fontaine-Martel; le Dauphin le voit, et commande à son précepteur: Donnez le fouet au comte de Torigny; vous aurez le fouet, comte de Torigny, dit-il avec action sérieuse, et, quelque prière qu'on lui sût faire, il ne voulut jamais révoquer ce commandement. Ramené à cinq heures, pendant qu'il étoit sur la chaise percée, je lui dis: «Monsieur, ne pardonnez-vous pas à M. le comte de Torigny? Ç'a été sans y penser ce qu'il a fait.»—Ho! non, mousseu Héroua; excusez-moi, il lui a jeté sur la tête.—«Mais, Monsieur, vous commanderez à son précepteur de ne le fouetter pas, à la charge qu'il ne le fera plus?»—Astheure, astheure, Oct
1608 mousseu Héroua, mais je le fais afin qu'il n'y retourne plus.
—«Monsieur, s'il avoit été fouetté, il n'aimeroit jamais monsieur de Fontaine-Martel, l'ayant été à son occasion, et puis quand ils seroient grands ils se battroient et tueroient. Vous êtes leur maître: quand ils feront faute, il faut que vous les repreniez, et, pour les bien châtier, dites-leur que vous ne les aimerez plus s'ils ne sont sages. Le Roi les a mis ici auprès de vous afin qu'ils apprennent à vous aimer et à vous servir; ils sont tous de grande et riche maison.»—Qui est le plus riche? On les mit à l'égalité.

Le 19, dimanche, à Saint-Germain.—Il est allé par le parc à Maisons, où M. de Longueil, seigneur de Maisons[545], lui donna la collation.

Le 20, lundi.—Levé, vêtu, il se met à sa peinture, n'en peut partir. Il se fâche de ce que M. le comte de Torigny avoit suivi au jardin M. de Longueville, qui tenoit compagnie à Mlle de Vendôme, croyant que ce fût elle qu'il eût suivie, et dit à M. le comte de la Voute: Dites à Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi. Peu après on lui en parla pour l'induire à lui pardonner, et à la fin il consent: Bien donc, je lui pardonne, à la charge qu'il s'habillera en fille. Il étoit jaloux des siens et l'avoit toujours été, pour si petit qu'il fût.

Le 21, mardi.—Sa nourrice lui demande s'il étoit pas amoureux, il répond: Non, je fuis l'amour; je lui demande: «Mais, Monsieur, fuyez-vous l'Infante?»—Non, et se reprenant soudain: Ha! si fait, si fait! Mis au lit, il se met à peindre et crayonner.

Le 27, lundi.—Il est vêtu de sa robe pour recevoir les députés de la Religion venant de Jargeau; il les a reçus fort à leur contentement.

Oct
1608

Le 29 octobre, mercredi.—La rougeole lui paroît[546].

Le 31, vendredi.—J'arrive de Vaugrigneuse; l'on ne me donna jamais avis qu'il eût aucune fièvre, mais un simple rhume; je le trouve avec la fièvre, le pouls plein, égal, hâté, chaud, tout couvert de rougeurs, avec inquiétude tant pour la fièvre que pour le grand feu qui se faisoit dans sa chambre, dont il se plaignoit et l'on ne le plaignoit pas, étouffant à demi dans son lit pour être entouré encore d'un tour de serge et lui fort couvert. Il s'en plaint à moi. Il fut levé, et son lit fut refait.

Le 1er novembre, samedi, à Saint-Germain.—Il s'amuse à ses crayons, entend la messe à neuf heures et demie, ne peut souffrir la clarté, se remet à la peinture, à broyer et travailler en peintre. Il se joue avec Madame, qui parloit à lui par le trou qui alloit d'une chambre à l'autre.

Le 5, mercredi.—M. de Liancourt, premier écuyer, le vient voir de la part du Roi, et s'en retourne incontinent; après dîner le précepteur du fils de M. de Liancourt[547], nommé le sieur du Vernay, vient voir le Dauphin, qui lui demande: Mousseu de Liancourt est-il parti?—«Oui, Monsieur, et s'en va fort content, ayant vu que vous devenez si sage tous les jours».—Ho! je crois bien, je vieillis aussi[548].

Le 6, jeudi.—Il est vêtu de ses chausses et de son pourpoint, ce dont il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa robe[549], et dit: Elle ressemble à Nov
1608 la robe de maître Guillaume
, le fol du Roi; il quitte son bonnet de nuit et prend son chapeau lui-même. Il se met à sa peinture, raille en besognant (c'étoit un visage de Jeanne, reine de Sicile, dont il faisoit la copie); il fait une grande bouche: Ho! dit-il, que velà une grande coquine de bouche! M. de Ris, premier président de Rouen, le vient voir. A trois heures et demie goûté; il se remet à la peinture. A six heures soupé, amusé et joué jusques à huit heures, il se met à la peinture, y porte tout son esprit, y est jusques à dix heures.

Le 7, vendredi, à Saint-Germain.—Il prend une lime, s'amuse à limer une clef attachée à un petit étau, puis se remet à la peinture[550].

Le 9, dimanche.—Il va à la messe à la petite salle, puis va se jouer à la salle du bal. Il me somme de la promesse que le matin je lui avois faite de le faire sortir; sorti au jardin.

Le 16, dimanche.—Il s'amuse avec plume et encre à faire des maisons sur le papier[551]. En dînant il parle de faire la monstre de sa compagnie, dit: Féfé Chevalier c'est le capitaine; le lieutenant c'est mousseu de Momorency (qui étoit là présent); je suis caporal, il y trois ans que j'étois cadet. A deux heures, il prend sa bandoulière, son épée, arme sa compagnie (c'étoient MM. de Mortemart, de la Voute, de Liancourt, de Pressy, de la Roche-d'Anjou, de Fontaine-Martel, de Torigny et lui qui marchoit au premier rang, ayant M. de Verneuil à son côté); il va prendre le tambour de M. de Mansan et marche en bataille.

Le 18, mardi.—Il s'amuse à la peinture. Mis au lit, il s'amuse à entretenir M. du Tost, qui avoit les oiseaux Nov
1608 de la chambre du Roi, sur ce qui étoit de la nourriture et traitement des oiseaux, en parle en termes propres et avec action de personne entendue et qui y prend plaisir.

Le 20 novembre, jeudi.—Il est vêtu d'un habit d'écarlate; M. de Frontenac arrive, et lui dit: «Monsieur, vous voilà maintenant habillé en chasseur»; il lui répond: C'est pour chasser le froid; il faisoit froid aussi.

Le 21, vendredi.—Il va au bâtiment neuf pour y attendre le Roi; à quatre heures le Roi arrive, et le reçoit au bout du parterre. A cinq heures, en la chambre, dansé en branle devant le Roi. Soupé avec le Roi, il mange du potage à l'oignon, de celui du Roi, huîtres crues, sole en pâté, et prend une cuillerée de la poudre digestive du Roi. Il va avec le Roi chez M. d'Anjou.

Le 22, samedi, à Saint-Germain.—Il va entendre la messe au bâtiment neuf, et fait mener un petit nouveau chariot par un petit mulet que M. de Courtenvaux lui avoit donnés. A onze heures et demie dîné; il se remet à la peinture. A deux heures mené en carrosse jusques auprès de Herbelay, au devant du Roi revenant de la chasse. Soupé avec le Roi; peu après le Roi vient en la chambre de M. d'Anjou, fait railler Messieurs ses enfants. Mlle de Verneuil dit qu'elle est fée et fille d'une fée, et ils se mettent à deviner. Mgr le Dauphin lui dit: Je gage que vous aurez demain le nez de même que vous l'avez astheure. Elle lui dit: «Je gage que vous l'aurez aussi de même que vous l'avez.»—Ho! j'en ai un autre plus long, je le change quand je veux. A huit heures et un quart il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, s'amuse à la peinture.

Le 23, dimanche.—Il entend la messe à la chapelle avec le Roi[552]; s'amuse auprès du Roi en la galerie jusques à une heure et demie que le Roi s'en retourne.

Nov
1608

Le 26 novembre, mercredi.—Il va à Poissy, à la profession de l'une des filles de M. de Frontenac, mène à la messe la petite fille qui devoit être religieuse, la mène à l'offrande, voit froidement la cérémonie. Ramené à Saint-Germain il s'amuse à peindre avec la plume, fait des chevaux tirant des charrettes. Mis au lit, comme je tenois mon Hippostologie[553], il en avise le titre, le lit; il lui en faut rendre raison et de toutes les figures.

Le 28, vendredi.—Il écrit son exemple et fait, ce dit-il, un livre pour le faire imprimer et le donner à papa, à ses étrennes.

Le 29, samedi.—Il envoie querir ma petite nièce du Val, la fait habiller en épousée, la marie avec M. le comte de la Voute, va à Mme de Montglat, lui demande à souper pour l'épousée, lui apporte le couvert et puis ce qu'on lui donnoit, et à la fin à boire, et tout lui-même.

Le 1er décembre, lundi, à Saint-Germain.—Il dit à Mme de Montglat: Mamanga, j'ai composé une sentence: «Celui qui sert bien Dieu, Dieu lui aidera.» Je la veux équire de peur de l'oublier.

Le 2, mardi.—Il va à la messe en la chapelle, se fait monter sur la chaise, dit qu'il veut prêcher et commence: In nomine patris et filii et spiritus sancti, Amen. Les hommes qui couchent avec les femmes....[554]. Il écrit une lettre à la Reine par M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt.

Le 3, mercredi.—A neuf heures et demie le Roi arrive de Paris; dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A deux heures le Dauphin va en la chapelle, où lui et Madame Christienne tinrent à baptême la fille de M. Talon, mari Déc
1608 de la nourrice de Madame Christienne; il la nomma Louise, et jamais ne la voulut nommer Christienne, disant: Elle aura plus d'honneur d'être appelée de mon nom que de celui de ma sœur. Il s'amuse à sa peinture, va en la chambre du Roi qui revenoit de la chasse.

Le 5, vendredi, à Saint-Germain.—Il entre en carrosse avec le Roi qui le mène aux toiles près de Poissy, où il voit prendre quatre sangliers. Ramené il monte en sa chambre où il s'amuse à ses peintures.

Le 6, samedi.—Il entretient M. de Liancourt, premier écuyer, des juments du carrosse du Roi, où il avoit été le jour précédent, lui dit qu'il y avoit une des juments qui étoit borgne, que le cocher disoit que c'étoit la meilleure. M. de Liancourt n'en savoit rien.

Le 7, dimanche.—Il s'amuse à peindre sur du papier avec la plume et l'encre, fait la chasse du sanglier dans la cour, fort bien. Il va chez le Roi, puis à la messe et au jardin, et à dix heures dîne avec le Roi. A onze heures trois quarts il conduit le Roi hors de l'escalier, il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Je dirai comme Dieu dit dans l'Écriture sainte: Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse pour s'en retourner à Paris, et Monseigneur le Dauphin gagne vîtement l'escalier pour s'en retourner aussi, de peur que l'on le vît pleurer. Comme il fut en sa chambre, peu de temps après, je lui demandai ce que le Roi lui avoit dit en partant; les larmes lui viennent aux yeux et, changeant de propos, il me dit: Il m'a dit que je tirasse de la harquebuse. Je le presse une fois ou deux, il tient ferme; je le quitte, il pleure abondamment et de cœur. Il va Déc
1608 en son cabinet où il s'amuse à peindre; on le vient appeler pour souper, il s'en fâche; M. le baron de Montglat[555] s'en veut aller, il ne le veut pas, et d'un petit bâton lui frappe sur les doigts; Mme de Montglat en est fâchée, il la frappe aussi; le voilà en colère, il lui dit des injures: Vilaine! la chienne! Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, il faut que vous ne soyez pas fâché contre elle, n'ayant pas à être longtemps céans avec elle.» Il lui répond: J'en voudrois être déjà dehors; et appelant Mlle de Vendôme, il lui dit, parlant bas à son oreille: Sœu-sœu Dôme, j'aurai un bâton qui sera creux, je le remplirai tout de poudre, et puis avec du charbon j'allumerai la poudre qui lui brûlera tout le cul. M. Guérin lui dit: «Monsieur, ne savez-vous pas que papa vous a dit que vous ne seriez pas longtemps avec elle; il ne la faut pas fâcher.»—Ho! dit-il, c'est qu'elle veut retenir toute ma vaisselle d'argent[556]. Il étoit vrai; il en entendoit parler et le couvoit sans le dire. La paix se fait; à six heures et demie soupé. En soupant il fait tout ce qu'il peut pour s'entretenir et déployer son déplaisir [sic]; il advint que le sieur de Dorelle, gouverneur du jeune Fontaine-Martel, vient en la chambre et dit que, passant par la salle des gardes, deux hommes lui avoient voulu ôter son manteau. L'on s'en émut; je dis: «Monsieur, ce sont quelques-uns qui se jouent.»—Ce n'est pas beau, c'est un jeu de voleur. Il commande qu'on aille au corps de garde dire qu'on ne laisse sortir personne, qu'on aye des lanternes pour regarder ceux qui voudront sortir.

Le 15, lundi, à Saint-Germain.—Il écrit au Roi et à la Reine, se va promener en carrosse vers la Muette, envoie à Carrière, chez M. de la Salle, pour avoir des confitures, et en revenant en a goûté.

Déc
1608

Le 21 décembre, dimanche, à Saint-Germain.—Mis au lit, il se fâche contre ses gentilshommes, veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le monde: A tout le monde! dit-il, il n'a pas pardonné au maréchal de Biron.

Le 30, mardi.—Il fait fendre de la glace avec une pelle à feu, en sa chambre, la vend par morceaux, pour avoir, dit-il, de l'argent à donner aux pauvres.—J'arrive de Paris[557]; il étoit sur le point de se mettre à table, court au-devant de moi: Ha! velà mousseu Héroua! et me fait l'honneur de me sauter au collet, me serrant bien fort.

Le 31, vendredi.—Il se plaint et pleure de ce qu'on lui avoit pris, dans la pochette de ses chausses, sept sols provenus de la vente de la glace, et de ce qu'il ne les y avoit point trouvés, ayant voulu donner l'aumône à des pauvres qu'il avoit rencontrés. Il veut voir ce que ma femme lui veut donner pour ses étrennes; ce fut une boîte de très-beaux abricots. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, ce sera pour vous, je m'en vais les serrer.»—Ho! velà! je ne les verrai jamais, elle sarre tout ce qu'on me donne, puis elle en entame un, y tâte pour lui donner le demeurant. Ho! voyez, elle l'a rompu pour en manger un et elle sarre tout; elle dit: C'est tout pour moi; et je vois jamais rien.