IV.

La liberté de mœurs et de langage qui régnait sous Henri IV commence à disparaître avec Louis le Juste, que l'on a aussi surnommé Louis le Chaste. Dès la première année de son avénement au trône, un jour que le Roi «fait faire la musique de voix et d'instruments» et qu'il parle des chansons qu'il vient d'entendre, M. de Souvré lui demande: «N'avez-vous point fait chanter de celles du feu Roi, qui étoient pour les amours de Mme la princesse de Condé et autres?—Non, répond le Roi.—Pourquoi?—Je les aime point,» dit-il brusquement. L'année suivante, Concini s'étant permis au coucher du jeune Louis une indécente plaisanterie sur la nourrice du Roi et sur les femmes qui veillaient encore près de son lit, le Roi, «le regardant en colère, lui tourne le dos» en lui reprochant ces «vilainies»; et encore, le 25 décembre 1619, comme il dînait à sa petite chambre où le prince de Condé et plusieurs seigneurs «se parloient de mots qui dépassoient la gaillardise», le Roi dit: «Je ne veux point que l'on dise des saletés et des vilainies.»

Louis XIII n'avait non plus aucun goût pour les fous de Cour, les faiseurs d'horoscopes, les soi-disant poëtes à cervelle dérangée qui étaient admis familièrement auprès de son père. Étant Dauphin, on le voit chasser à coups de pied Engoulevent, prince des sots, qui était entré en sa chambre; «il haïssoit naturellement, dit Héroard, les plaisants et bouffons.» Une autre fois il renvoie de sa chambre «un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités; il s'adresse à lui parmi la troupe, lui dit: «Allez-vous-en,» et le presse si fort qu'il fallut sortir.»

L'accès des résidences royales était alors d'une facilité inouïe. Les épousées de village y venaient danser le jour de leurs noces; les merciers, les porte-paniers y entraient pour débiter leurs marchandises, les mendiants pour demander l'aumône; les musiciens ambulants pénétraient jusque dans l'intérieur des appartements. Le [10 juin 1604], on voit le Dauphin faire sortir de la salle du Roi, à Saint-Germain, «un cul-de-jatte qui jouoit du flageolet, disant: «Mettez dehors! qu'il joue, mais je ne le veux pas voir.» Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar (sa tante), ne veut point voir maître Guillaume (fou de Henri IV), n'aime point les fols de cette sorte.» Son goût pour la musique lui fait pourtant un autre jour, pendant son dîner, écouter ce même cul-de-jatte avec plaisir jusqu'à ce que, «après avoir joué longtemps et deux violons avec lui,» l'estropié lui dit d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge, disant soudain: «Je veux qu'il s'en aille.» Son médecin lui dit: «Monsieur, il est pauvre; il ne les faut pas chasser.—Il ne faut pas que les pauvres viennent ici.—Monsieur, non pas tous, oui, bien ceux qui vous font jouer comme lui.—Qu'il aille donc jouer là-bas.» Mme de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: «Mamanga, il m'étourdit;» et puis après il dit: «Je ne bois qu'à papa et à maman.»

Héroard note dans son journal non-seulement les grands personnages qui viennent visiter le Dauphin, mais encore les plus infimes. Pendant la première année c'est une véritable procession de gens de toute sorte qui font le voyage de Paris à Saint-Germain en «grande troupe» ou en «compagnie», et qui sont admis à voir l'enfant au berceau ou dans les bras de sa nourrice. Tantôt ce sont des courtisans qui rendent au Dauphin le plus singulier hommage; tantôt c'est une vieille revendeuse de Paris, à moitié folle, qui «se prend à danser devant lui», avec les mots et les gestes les plus indécents. A côté de ces scènes burlesques le médecin nous en montre de touchantes, telles que celle du [28 avril 1602], où le lieutenant-général de Fontenay-le-Comte «âgé de quatre-vingts ans, arrive en jupe, se met à genoux et à pleurer, le voit remuer, et s'en retournant dit à Mme de Montglat qu'il plût à Dieu de donner à Monseigneur le Dauphin le bonheur de son père, la valeur de Charlemagne et la piété de saint Louis; et s'étant retourné pour s'en aller, étant au coin du grand pavillon, il lève les mains au ciel et dit: «Dieu, m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du monde.»

Une autre visite d'un caractère bien particulier est celle que Sully fait au Dauphin le [20 juillet 1606]: «A midi, M. de Sully, revenant de Rosny, le vient voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de la salle; M. le Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il est au milieu de la cour, elle le fait courir au-devant de lui, pour l'embrasser comme il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est piquier, fait armer la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait les exercices. M. de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses soldats les lui arrachent des mains; il n'eut presque pas le temps de les manier; il ne lui en demeura qu'une pièce qu'il tient ferme contre Montailler, tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie: «Hé! maman, Montailler me l'arrache;» elle y vient, la prend et fait rendre les autres, qu'elle retient. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point, mais peu après il dit: «Mais moi je suis soldat et je n'ai point eu d'argent;» M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.» Après avoir constaté cette «grande indiscrétion» envers le Dauphin, Héroard ajoute en marge de son manuscrit que Mme de Montglat eut quatre de ces doublons, le chevalier de Vendôme un, le musicien «Hindret, un, etc.»

On a d'autres exemples de cette incroyable avidité de la gouvernante; le [30 septembre] de la même année, après avoir soupé avec le Roi, le Dauphin suit son père «en la chambre de la Reine, laquelle lui donne deux pièces de monnoie d'or. Ramené en sa chambre, querelle pour ces deux pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché pour les contenter toutes deux.» Moins de deux mois plus tard, le [20 novembre], le Dauphin est mené dans la chambre du Roi où se trouve Sully. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux, demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne soudain, comme dépité, disant: «C'est pas du sien, c'est de celui à papa,» et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully: «Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je lui demanderai.—Qu'est-ce?—Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit et se retournant: «Faites cela pour Mamanga, et s'en va tout dépité.»

Le Dauphin n'aimait pas à s'adresser à Sully, et disait de lui: «C'est un glorieux.» Quelques jours avant l'assassinat de Henri IV il est «mené en carrosse à l'Arsenal où M. de Sully lui demande: «Monsieur, voulez-vous de l'argent?—Non, dit-il par dédain.—Mais, Monsieur, dites si vous en voulez,» et il le lui demande par plusieurs fois.—«Si vous en voulez bailler, répond le Dauphin, faites l'apporter à Monsieur de Souvré.» Il avoit cueilli des brins fleuris d'un arbre qui lui avoit plu; M. de Sully lui dit: «Monsieur, quand vous reviendrez ici, vous trouverez cent bourses pleines d'écus sur cet arbre-là que vous avez trouvé beau.—Ce sera un bel arbre,» dit-il, négligemment et sans le regarder. Cependant lorsqu'au commencement de 1611, Sully est «démis de la garde de la Bastille et de la surintendance des finances, le Roi dit à M. de Souvré: «L'on a ôté mousseu de Sully des finances?—Oui, Sire.—Pourquoi?» demande-t-il, avec contenance d'étonnement.—«Je n'en sais pas les raisons, répond le gouverneur, mais la Reine ne l'a pas fait sans beaucoup de sujets, comme elle fait toutes choses avec grande considération. En êtes-vous marri?—Oui.»

La figure du brave Crillon, lorsqu'il visite le Dauphin, est un peu celle d'un capitan de comédie. Le [19 avril 1605], «arrive M. de Crillon, mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: «Bonjour, moucheu de Crillon.» M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?» en montrant les personnes qui sont autour de lui.—«Non,» répond l'enfant étonné.—«Qui donc? demande Crillon.—Les ennemis de papa.» Ces manières semblent si étranges au Dauphin, qu'un peu plus tard, lorsque Crillon accompagnant le Roi revient à Saint-Germain et que Henri IV demande à son fils: «Qui est celui-là?» il répond: «Le fou.» M. de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de Souvré.—Non.—Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?—Oui.» Le [6 avril 1606], Crillon vient encore voir, pendant son goûter, le Dauphin qui ne veut pas lui dire adieu; Mme de Montglat «l'en tance dans sa petite chambre: «Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave, je suis furieux!» dit-il, en faisant les contenances de M. de Crillon.»

Le Dauphin est en perpétuelle opposition contre tout ce qu'il voit et ce qu'il entend, au grand étonnement de son médecin lui-même. Un jour, à Fontainebleau, une troupe d'Égyptiens vient danser au château et les gens de service se divertissent avec les bohémiennes. Le Dauphin regarde danser ces Égyptiens, mais il défend que «pas un des siens danse avec leurs femmes»; le soir on parlait devant lui «de ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes». Héroard lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?—Non, dit-il, je ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes; elles sont si sales!» Le lendemain on fait entrer ces bohémiens pendant son dîner, alors «il ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient mauvais».

Cette répugnance du Dauphin fait comprendre la résistance que Henri IV rencontre chez son fils la première fois qu'il veut lui faire laver les pieds aux pauvres à sa place, le jour du jeudi saint: «Je ne veux point, dit-il, la veille, ils sont puants,» et le lendemain lorsqu'on lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répète encore: «Non, je ne veux point, ils ont les pieds puants.» On juge de ce que, Roi et à peine âgé de neuf ans, il dut souffrir lorsque, quelques jours après son sacre, il eut à toucher plus de neuf cents malades des écrouelles. «Il se reposa quatre fois, dit Héroard, mais peu, ne s'assit qu'une seule fois. Il blêmissoit un peu du travail, et ne le voulut jamais faire paroître, ne voulut pas prendre de l'écorce de citron.» Le jour de l'Assomption 1611, le Roi touche quatre cent cinquante malades, «se trouve foible; il faisoit une extrême chaleur»; ayant «lavé les mains avec du vin pur et respiré du vin, il revient à lui». En 1613, il touche jusqu'à onze cent soixante-dix malades; mais lorsqu'en 1619, Héroard lui demande «s'il toucheroit les malades (il y avoit de la peste à Paris), le Roi lui répond avec colère: «Non! mais ces gens-ci me pressent si fort, si fort! Parlez à eux, ils me persécutent si fort! Ils disent que les rois ne meurent point de la peste; ils pensent que je sois un roi de carte!»