DE MILAN A VENISE

I
CE QUE FEMME VEUT

—Oui, c'est ainsi, faisait le gros Désambrois en se carrant dans son rocking-chair immédiatement mis en mouvement par son poids, oui, c'est ainsi, je suis converti. Moi, l'ennemi juré de l'automobile, l'irréductible adversaire de la vitesse, qu'il n'y a pas deux mois je déclarais le plus stupide et le plus malfaisant des sports, me voilà devenu un fervent des Bouton-de-Dion et des Panhard. Je viens d'en commander trois, oui, trois autos, dont une de trente-cinq chevaux, et je viens de liquider les dix canards que j'avais dans mes écuries.

Et, tout gonflé de l'étalage des millions affirmés par ses achats, le gros usinier tirait de son porte-cigare en cristal de roche un énorme londrès, dont il faisait crier le tabac sec et long sous le tâtonnement de ses doigts.

—Mais c'est une conversion, saint Paul sur le chemin de Damas! s'écriait le petit de Mercœur. Quand présentons-nous Désambrois à l'Automobile-Club? Alors, nous t'inscrivons pour la prochaine course Paris-Madrid?

Et de Brochart renchérissait sur Mercœur, envoyait dans le dos de Désambrois une amicale bourrade qui, rompant brusquement l'équilibre du rocking-chair, manquait de faire étaler par terre le gros homme.

—Et comment en êtes-vous venu là? demandait négligemment, sans même ôter sa cigarette de ses lèvres, l'indolent et long Robert de Fly, à moitié couché parmi les coussins d'un divan. Comment?

—Ce sont les grèves d'Italie qui m'ont amené à résipiscence.

—Les grèves d'Italie?

—Parfaitement!

—Nous ne comprenons pas.

—Ah! c'est toute une histoire.

Et Désambrois, s'étant recueilli:

—Vous savez que nous passons, tous les ans, un mois d'automne à Venise, du 15 septembre au 15 octobre. Ce n'est pas que je raffole précisément des allées d'eaux moisies que sont les canaux, et de tous ces vieux plâtras, fatras et patatras que sont les palais de la cité des Doges. Certainement il y a là de belles architectures, mais, en somme, tous ces canaux sont des égouts, et si j'aime assez la gondole—car, à la vérité, on est très bien en gondole—ce ne sont pas que des souvenirs de gloire qu'on remue dans l'eau des canaletti; il y en a là des bouillons de culture pour microbes de typhoïde, et de la vieille vase, et des trognons de choux! Mais Hélène—Hélène c'est ma femme—s'est mis en tête de passer ses étés en Italie; il paraît que c'est le dernier cri. Hélène est une créature parfaite, mais d'un snobisme! Depuis qu'elle connaît la princesse Strya et qu'elle a pris le goût de l'esthétisme, elle m'en fait voir plutôt de grises; mais comme elle demeure, au milieu de tous ses engouements, une parfaite maîtresse de maison et qu'on mange chez nous à ravir, dame, je lui passe quelques fantaisies. Mais on ne m'y reprendra plus, j'en ai soupé de l'Italie après ce qui nous est arrivé cet été.

—Le fait est qu'il faut qu'il t'en soit arrivé de raides pour avoir fait de toi un chauffeur, ricanait de Mercœur.

—De raides! de sinistres, renchérissait le millionnaire. Donc, cet été comme les autres étés, nous avions ainsi arrangé notre temps: un mois en Suisse, à quinze cents mètres, pour nous refaire les poumons; quinze jours sur les lacs italiens, et de là nous descendons sur Venise. Hélène y possède quelques amies sur le Grand-Canal. Ah! la neurasthénie et les manies de ces dames, je vous jure qu'il y aurait là de quoi écrire des livres. Moi, j'ai horreur des musées, des églises et de toutes ces peintures qu'il faut aller voir d'un bout à l'autre de la ville, dans des faubourgs perdus, au fond de je ne sais quelles chapelles en ruine ou dans quelque vieux palais; mais Hélène a la folie de ces petits voyages de découverte. Tous les matins, avec une de ses amies, la princesse Strya ou quelqu'autre grande dame esthète, elle partait en gondole, et cela à la recherche de je ne sais quel Tintoret, quel Titien, quel Tiepolo ou Bellini non classé dans le Bædecker, car trouver un tableau inconnu, tout est là. C'est une mode et c'est un sport. A midi, au restaurant Vapore, ou le soir à Florian, ces dames se font part de leurs trouvailles; c'est assez innocent et je laisse ma femme complètement libre. Moi, pourvu qu'on me laisse fumer tranquillement mon londrès dans un rocking-chair, sur la terrasse de l'hôtel, ou regarder les Vénitiennes passer devant les tables de Quadri, je me déclare parfaitement heureux. Donc, cet été comme les autres, nous étions partis pour Venezia. Fichue idée! nous étions si bien à Bellagio, à la villa Serbelloni, sur le lac. Un caprice d'Hélène, qui voulait voir Lugano et Pallanza, nous remettait le 16 septembre à Milan. Aimez-vous Milan? moi pas; il y a de bons restaurants, ça c'est vrai, mais la ville est par trop française, ce n'est pas la peine d'être en Italie; mais il y a une certaine bibliothèque Ambrogienne et un certain San-Ambrogio de style roman dont Hélène est folle; il y a aussi un peintre que ma femme a découvert à Milan et dont personne ne parle, un certain Bramantino et, chaque fois que nous allons à Venise, il faut s'arrêter à Milan pour Saint Ambroise et ce Bramantino.

«Nous voilà donc à Milan à cinq heures du soir. Il y avait deux jours que nous avalions des lacs; c'est vous dire si nous nous sommes couchés de bonne heure. Le lendemain, je laissais ma femme aller à ses basiliques inconnues et à ses peintres ignorés, et le soir, pendant qu'elle colligeait ses impressions, car elle collige aussi, ma femme, je vais faire un tour dans la galerie Victor-Emmanuel. Là il y a des restaurants, des grands magasins, de la lumière, on peut fumer son cigare. Tout à coup des cris, une rumeur, un bruit de foule. Comme les autres promeneurs, je vais voir place du Dôme ce qu'il y a; des groupes effarés la traversaient en tous sens, des officiers de paix couraient après des individus; la foule, très prudente, ne quittait pas le bord des trottoirs. «Sciopero, sciopero», crient des monômes de gamins. «Sciopero, sciopero, qu'est-ce que c'est que ça?»—«C'est la grève, m'était-il répondu; la Chambre du travail vient de la décréter. C'est une protestation contre ce meurtre en Sicile de paysans dans une mine, des grenadiers qui ont tiré sur les mineurs! Vous avez lu dans les journaux, c'est une leçon qu'on veut donner au Roi. Demain, personne ne travaillera.» Là-dessus un coup de feu, un remous épouvanté dans les groupes. Un gréviste vient de faire acte de manifestant sur un consommateur à la devanture d'un café.

«Je rentre à l'hôtel. Ils n'ont pas l'air rassuré du tout à l'hôtel; nous habitons près de la Questure, préfecture de police, et il y a un mouvement énorme sur la petite place, ordinairement déserte.

«Le lendemain matin, Hélène entre, outrée, dans ma chambre: «C'est épouvantable, nous n'allons pas pouvoir partir, je ne puis avoir mon linge. Il y a grève générale, même grève de blanchisseuses. La femme de chambre vient de me dire qu'elle ne peut pas me le promettre pour ce soir, même pour demain, tant que cette grève durera. Comme c'est agréable!—C'est vous qui avez voulu venir à Milan, ma chère.—C'est stupide ce que vous dites là.»

«Et je vais à la poste restante, histoire de prendre un peu le vent et de voir la physionomie de la rue; la Camorra del lavor a été obéie. Il y a grève, toutes les boutiques sont fermées, les volets mis; les commerçants redoutent les pillages de 1898, les boutiques des coiffeurs ont seules une porte entrebâillée, les musées sont clos. On entre à la cathédrale par une petite porte de côté, celles du grand portail sont consignées. Dans les rues, des groupes lisent avidement les placards de la Chambre du Travail collés sur les murs, des bandes d'ouvriers endimanchés parcourent la ville, les journaux lus sont terrifiants, la grève est déclarée pour toute l'Italie, et demain la vie sera suspendue dans toute la Péninsule. D'ailleurs, déjà plus un fiacre sur la place; quant aux tramways, aucun ne circule depuis la veille au soir.

«Je rentre atterré à l'hôtel; les abords de la Questure sont fourmillants de foule; des bersaglieri en tenue de campagne, le fusil tenu au niveau de la cuisse, le canon ballant, vont et viennent sur la place. «Nous n'avons qu'une chose à faire, dis-je à Hélène. Allons à Pavie visiter la Chartreuse, ou partons immédiatement pour Venise.—Et mon linge? crie ma femme exaspérée.—Allons à Pavie, d'ici ce soir ce sera changé.» Nous gagnons la gare à pied. Un indescriptible affolement de départs assiège les guichets; c'est une panique. On dirait un train de plaisir, tant il descend de monde des omnibus d'hôtels, car les omnibus d'hôtels circulent encore.

«Pavie! Pavie ne nous a pas ravis. Nous rentrons à Milan à cinq heures. Même panique aux abords de la gare, mais dans les rues plus personne, la ville est vide, absolument déserte. Place de la Questure, des groupes de scioperanti grondent et montrent le poing aux officiers de paix massés devant la porte; à chaque instant un fiacre s'arrête, d'où descend un civil entre deux agents; le civil est toujours bien mis, c'est un anarchiste qu'on vient d'arrêter, et, à chaque arrestation, les menaces, la fureur et les imprécations augmentent dans la foule. Des femmes en cheveux étreignent des hommes du peuple et essaient de les ramener au logis; les hommes résistent, secouent l'étreinte et les femmes pleurent. Ces scènes populaires intéressent vivement Hélène, qui ne regrette pas d'être venue. A l'hôtel, ils sont consternés. Propriétaire et personnel, qui ont assisté aux massacres de 1898 et se souviennent des pillages, des canonnades et de la foule mitraillée dans les rues, augurent les pires choses de la grève, et moi qui, en cherchant des journaux français, ai été forcé de me réfugier dans une pasticceria devant la charge au pas gymnastique d'un bataillon de bersaglieri, je ne suis pas plus rassuré. Hélène, très surexcitée, voudrait aller dîner au restaurant pour voir, mais tous les restaurants sont fermés. L'hôtel lui-même a barricadé ses fenêtres et sa porte, et l'hôtelier nous empêche de sortir; nous dînerons là, prisonniers de notre aubergiste; toute la nuit, des rumeurs et des allées et venues de troupes nous tiendront éveillés. Je sais les anarchistes coutumiers de la dynamite, et comme notre hôtel touche à la Questure…

—Comme vous êtes long, Désambrois. Et cette automobile! nous ne voyons pas d'automobile jusqu'ici.

—Mais l'automobile, c'était à Vérone.

—A Vérone! mais alors quittons Milan, mon cher, marchons.

—Quittons Milan! Si vous croyez que c'était facile! Il a fallu que je me fâche, on ne voulait pas nous conduire à la gare; nous avons quitté Milan le lendemain matin, à neuf heures. Il était temps; le même jour, à midi, les grévistes dételaient les fiacres et renversaient les omnibus d'hôtels.

—Oui, oui, nous avons lu cela dans les feuilles; vous étiez donc à Vérone?

—Oh! nous avons d'abord été à Bergame et au lac de Garde.

—Passons, passons, vous étiez donc à Vérone; qu'y faisiez-vous, je vous croyais parti pour Venise?

—Ah! vous ne connaissez pas Hélène. Il faut toujours s'arrêter à Vérone à l'aller ou au retour. C'est une de ses marottes; il y a la place des Signori, il y a les tombeaux des Scaliger, et puis un certain Saint-Zénon et un jardin Justi, que personne ne va voir, mais dont elle a la manie.

—C'est bon, c'est bon, style télégraphique, Désambrois. Vous étiez donc à Vérone.

—Nous y arrivons le 19 pour déjeuner et, pendant que nous étions à table, la grève y éclate.

—Bruit de foule, galopades, bersaglieri en tenue de campagne, boutiques immédiatement closes, passez, passez, passez la description.

—Si vous me coupez mes effets…

—L'auto, l'automobile!

—M'y voilà! Si vous croyez que les grèves peuvent empêcher de sortir une femme qui a envie de sortir! Au lieu de gagner la gare où nous avions nos bagages, Hélène avait tenu à revoir quand même les tombeaux des Scaliger et sa place des Signori; nous pouvions nous vanter d'être les seuls étrangers dans les rues ce jour-là. Néanmoins, devant la curiosité hostile de la foule, nous prenions les quais de l'Adige, qui sont toujours déserts. Par là, il y a quelques églises curieuses, que la panique avait aussi fermées. Il était trois heures et le train partait à cinq heures et demie. Un fiacre rencontré, roulant désemparé le long des quais, inspirait à ma femme l'idée d'aller voir Saint-Zénon, qui est à l'autre bout de Vérone. Saint-Zénon était fermé. Si vous croyez que cela décourageait Hélène. «Allons au jardin Justi.» Pour aller au jardin Justi, il fallait retraverser toute la ville, mais de cela le cocher ne se souciait pas. Des groupes de figures équivoques rencontrés et des bataillons d'infanterie croisés au pas gymnastique le décidaient à nous conduire tout simplement à la gare. «Ce n'est pas très prudent, madame, il vaut mieux gagner la ferrovia tout de suite.» Et le voilà prenant par des vicoli déserts, longeant des grands murs de couvents et, à un moment donné, sortant même des remparts de la ville, désireux d'éviter toute collision.

«Nous voilà donc en rase campagne sur une route isolée, sinistre même par le voisinage d'un cimetière dont les hauts cyprès dépassaient le mur. Un crépuscule d'automne aggravait la tristesse du lieu; au loin, des rumeurs sourdes, et, tout à coup, des groupes surgissent sur la route, des groupes d'ouvriers endimanchés. «Des scioperanti», murmure notre cocher qui n'a pas l'air fier. Les scioperanti nous dévisagent, se consultent à voix basse, et, tout à coup, notre voiture est entourée par une bande de grévistes. Deux sont à la portière de gauche, deux sont à la portière de droite et trois à la tête du cheval! ils l'ont pris par la bride. «Descendez, descendez, vous n'irez pas plus loin.—Mais nous sommes des voyageurs, nous allons à la gare.—A la gare! c'est sciopero generale, vous ne partirez pas.—Mais nous sommes Français, de la France, du pays de la liberté.—Francia, paese della liberta, alors amis, descendez, venez faire la collation avec nous.» La voiture étant secouée d'importance, il nous avait fallu descendre. Nous étions là, ma femme et moi, sur la route, entourés d'une dizaine de grévistes, devenus tout à coup affectueux. Ils sont très démonstratifs, ces scioperanti. C'étaient des poignées de mains, des étreintes et des accolades, des yeux ardents dévoraient ma femme; il m'avait semblé que des mains palpaient, à travers le drap de mon pardessus, le cuir de mon portefeuille, et j'avais six mille francs sur moi, et Hélène avait ses perles à ses oreilles. La minute était angoissante; quatre scioperanti étaient installés sur les coussins de la victoria, et deux auprès du cocher qu'ils malmenaient, et alors le bruit d'un teuf-teuf, une trépidation sur toute la route, et à toute vitesse une automobile de trente-cinq chevaux au moins. Les scioperanti se garent, laissent la route libre; nous appelons à l'aide, l'auto s'arrête. Ce sont des Français, et mieux que des Français: Astié du Cercle, et son chauffeur. Astié s'arrête, crie en italien je ne sais quelle proclamation anarchiste aux scioperanti, Io anche anarchista. Les grévistes ahuris l'acclament et, pendant ce temps, le chauffeur d'Astié nous cueille, ma femme et moi, plus morts que vifs. Trois minutes après, nous étions à la gare.

«Voilà comment je suis devenu un fervent de l'automobile.»

II
LA NUIT UNIQUE

—Mais vous avez un véritable talent de conteur, mon cher Désambrois. Gros cachotier, va.

Robert de Fly s'était levé de son divan et venait s'appuyer au dossier du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'équilibre.

—Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.

—Vous devriez envoyer de la copie à l'Auto, soulignait le petit de Mercœur.

—Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrivée à Venise. Si vous avez quitté Vérone le 19 septembre à cinq heures et demie du soir, vous avez dû arriver à Venise vers les huit heures, et vous y avez trouvé aussi la grève à Venise, et quel sciopero! J'y étais.

—Ah! vous y étiez—et Désambrois levait au ciel deux bras éperdus—ah! vous y étiez. Ç'a été gai, je m'en souviendrai.

—Oui, ces quarante-huit heures-là ne furent pas précisément drôles, philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et, encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de sciopero. Moi je l'ai eu pendant quarante-huit heures. Il a commencé le dimanche matin pour finir le lundi à minuit.

Alors, Désambrois:

—Je vous conseille, vous n'avez pas été comme moi forcé de porter vos bagages à la gare à Danielli.

Les trois hommes s'esclaffaient.

—Comment, mon pauvre Désambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un homme archi-millionnaire!

—Moi, et ma femme aussi.

—Comment, la baronne Désambrois a porté sa valise?

—Parfaitement. Hélène portait l'étui aux cannes et parapluies, moi j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son nécessaire, et il pèse.

—Mais vos domestiques?

—Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienter à Venise, la nuit, et y trouver la ferrovia sans gondole… car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant le sciopero.

—Naturellement, approuvait de Brochart.

—Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Le sciopero visait tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.

—Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu, ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.

—Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie pour les forestieri cet automne.

—Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous êtes-vous tirés de là?

—Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

—Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

—Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie aux scioperanti; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; les scioperi s'étaient déclarés à Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des forestieri; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa jugeotte de femme.

«Venise! le cœur me battait de la revoir; nous étions justement sur la digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir! J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de m'inquiéter. Enfin nous arrivions.

«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? Sciopero, Sciopero generale. Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupes d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires. Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à pied au delà du Rialto.

—Mon pauvre ami! riait de Brochart.

—Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là une de ces minutes!

«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une strada.

—Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de Vérone!

—Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage.

—Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercœur.

—Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.

—Nous ne sommes pas loin de compte.

—Enfin, après vingt minutes d'escorte, les trois hommes s'évanouissaient dans l'ombre et nous respirions.

—Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de Mercœur.

—Vous êtes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile, mais le silence et le complet abandon. Ah! le délabrement et la misère de ces faubourgs de Venise, quelle détresse! Parfois des chuchotements dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait à travers des persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqués sous une voûte, derrière un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah! les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans lumière, abandonnée au bon plaisir des grévistes. Enfin, nous traversons des places toutes blanches de lune; çà et là surgissent des façades sculptées de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrières de Venise, minces et longues dans leur châle, s'offrent pour soutenir Hélène; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies, qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son châle, à cause des scioperanti. Ces scioperanti!

«Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons Saint-Marc par des viccoli déserts. Rencontrées par des grévistes, les deux petites Vénitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement des ennuis… La place Saint-Marc!… Des groupes silencieux l'emplissent, la lune seule l'éclaire; des échafaudages dressés pour les réparations des Procuraties et les charpentes montées autour de la Bibliothèque changent complètement son aspect. A la place Saint-Marc, d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermées, les restaurants clos. Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et descendons le pont parallèle au pont des Soupirs, et tombons presque morts à Danielli. Tout y était fermé; à peine si on voulait nous ouvrir. Le maître d'hôtel avait eu aussi le matin affaire aux scioperanti; une salutaire terreur figeait toute la ville. «Ah! madame, ah! monsieur, nous vous avons cru morts!» C'est Georgette, la femme de chambre d'Hélène, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur rendons presque leur étreinte. Dans ces moments-là…

«—On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.—Monsieur a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont l'instinct et le sentiment de la propriété comme leurs maîtres. Nous les rassurons et nous montons enfin à nos chambres; là, on nous sert à souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagné, et nous y dormons, oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurés par l'hôtelier, qui nous a donné sa parole que le sciopero prendrait fin le soir même à minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain… Et voilà notre entrée à Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!»

De Brochart s'était levé depuis quelques minutes. Il était venu se camper devant Désambrois, avait croisé ses bras et l'écoutait parler avec un visible dédain; le dédain se changeait même en mépris.

—Et vous vous êtes couchés sans plus? articulait-il d'une voix lente. Vous n'avez même pas eu la tentation d'ouvrir la fenêtre et de regarder les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni déserts, sans un passant, sans une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore à l'horizon et, à l'entrée du Grand-Canal, devenu une allée de palais fantômes, la veillée de marbre de la Salute et de ses dômes en soie blanche dans le bleu de la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette idée-là? Mais vous êtes un barbare, Désambrois, vous aviez là une occasion unique! Vous doutez-vous qu'on ne reverra peut-être jamais Venise comme elle a été cette nuit-là? Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise reculée de huit siècles, la Venise du Carpaccio, presque!

Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de malédiction. Alors le gros usinier, interloqué:

—Mais je tombais de fatigue; tant d'émotions! Je n'en pouvais plus… Et puis ouvrir les fenêtres, la nuit! Et les moustiques!

—Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel… Un concours imprévu de circonstances fait ressurgir du fond des siècles la Venise des Doges et des Musées; une lune invraisemblable s'en mêle pour achever le décor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit cents ans, et vous parlez de moustiques… Mais moi, qui avais passé par bien d'autres émotions que vous, puisque j'étais depuis deux jours dans cette grève, cette nuit-là, j'ai erré depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin dans le silence de la ville déserte, m'attardant à des angles de rues, à des coins de canaux, parcourant passionnément les vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscitée, redevenue de jadis.

—Non, vous, le vainqueur de la dernière course de bateaux automobiles.

—Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enragé yachtman de Cowes et même de Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-là dans la lagune morte, croyez que j'aurais souhaité le voir sombrer, s'enfoncer, périr.

—Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercœur et de Fly.

Alors Désambrois, reprenant son aplomb:

—Mais vous, de Brochart, vous êtes un artiste!

L'injure, lancée d'une intonation sûre, mettait fin à l'entretien.