SUR LES LACS

I
CLASSES DIRIGEANTES!

—Et j'ai commandé la lune pour vous, hein! Quel beau décor pour un cinquième acte?

—Et cela te coûte cinquante francs par jour? demandait Namève à Thomery.

—Non, soixante, rien que la chambre, mais ça les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namève les honneurs de leur appartement à l'hôtel Adria, à Gravenna, sur le lac de Côme. Les Thomery, gâtés par les succès de théâtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante à deux cent mille francs par an avec trois pièces, l'une au Français, l'autre à la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu semé à Paris Namève et sa femme; mais, enchantés de les avoir retrouvés sur les lacs, ils les avaient immédiatement invités à dîner à l'Adria et étaient montés ensuite prendre le café dans leur chambre. Ils étaient là, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une féerie givrée de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'énorme fenêtre; à leurs pieds le lac s'étalait, devenu de vif argent sous la clarté lunaire. Les Alpes ainsi apparues semblaient posées à plat sur un immense miroir.

—Et c'est là que tu travailles? demandait Namève à l'écrivain.

—Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me dissipent, je travaille à côté, dans le salon turc.

—Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste.

—Naturellement, pour ce prix-là! Il y a toujours un salon turc dans les hôtels allemands.

De Namève allait répondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la parole:

—Qu'est-ce que c'est que ça? s'exclamaient les Namève.

—Ça—et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspération—ça, c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna; car ils ont un orphéon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de cuisine maniée par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un prétexte, un prétexte à costumes. Si tu voyais ces chapeaux à panaches! Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes ici en Italie. Comme si ce n'était pas assez qu'ils jouent à la grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que le maître de l'hôtel les commande trois fois par semaine, pour y donner aubade aux imbéciles d'en bas, aux imbéciles à vingt-cinq et à trente francs par jour, qui s'embêtent à quarante francs l'heure, vautrés dans des rocking-chairs sur la terrasse, et ils écoutent ça sans broncher, les pleutres? Encore si c'était de la musique italienne, des chansons napolitaines ou des airs de la Cavalleria roucoulés par des musicanti, cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de ces montagnes; mais ces marches guerrières raclées par ces menuisiers de village!

—Mon ami, il serait si simple de fermer la fenêtre, hasardait Mme Thomery.

—Non, ma chère. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser chez vous. Nous allons passer dans votre chambre.

—Mais, comme vous voudrez, mon ami.

Et, arrêtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton électrique:

—Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du café nous-mêmes; j'ai dans le nez tout le personnel gourmé de cet hôtel.

*
* *

Et quand les deux ménages se furent réinstallés dans la chambre de Madame:

—Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en étreignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends, nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de dormir, et, à moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et les rhumatismes, il faut subir l'orphéon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namève, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait plus mot; il attendait, quêtant l'aubaine de la bonne copie parlée par l'écrivain; Mme Thomery, consciente de l'énervement de son mari et prévoyant qu'il ne pourrait écrire une ligne le lendemain, essayait de changer le cours de la conversation, mais le grand homme était parti.

—Ah! ces grands hôtels où l'on ne peut manger à sa faim et passer une soirée tranquille!

—Comme tu exagères! osait Mme Thomery.

—Mais non, mais non! enrageait l'écrivain. Tu as vu quel piètre dîner nous avons fait faire à nos amis, le menu ne varie pas, c'est le même tous les soirs, on y perd son appétit; mais enfin il faut en passer par là. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. Où trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la vie que leur nourriture fade, c'est la clientèle. Oh! la clientèle de Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankylosés du capital, qui viennent là, ostensiblement, dépenser cinquante francs par jour! Tu crois peut-être qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs? Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres et leurs coûteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau, soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme ils y sont venus, ils paressent toute la journée dans des rocking-chairs devant la bella vista, ou signent des cartes postales destinées à faire pâlir d'envie les amies restées à Londres ou à Paris; dans le fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. Où prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Américaine, laquelle est restée cinq jours. Elle est arrivée et repartie avec deux femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout, se traînait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal à voir. Lasse—on le serait à moins: cinquante-deux malles!—elle avait assisté au déballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle a eu vingt-quatre heures à elle. Et elle est partie recommencer ce trafic-là ailleurs. Nous la retrouverons sûrement en septembre à Venise. C'est la grande vie que les galériens ne soupçonnent pas, le hard-labour des damnés du luxe.

*
* *

«Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller assister à l'arrivée du bateau! C'est un but et un prétexte. Sur cent Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui arrivent du Tyrol, elles ne connaissent âme qui vive. Qu'importe! Elles ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont toisé autrui et elles se sont fait toiser par les autres; les mâles, pendant ce temps-là, fument des cigares à cinq francs pièce et boivent des cocktails… C'est cette race-là, qui subit trois fois par semaine ce tohu-bohu exaspéré de cuivres et ne réclame pas, avachie qu'elle est jusqu'à l'anesthésie finale.

«Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les bêtes noires de tout cet hôtel. Songez, nous faisons bande à part, nous ne descendons jamais sur la terrasse, nous n'adressons jamais la parole à personne, arrosons d'Asti la fadeur du menu, et l'Asti spumante, ici, c'est comme si vous dîniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dîner, je ne mets pas de smoking et nous n'écoutons pas le concert. Nous n'écoutons pas le concert!

«Nous avons déchaîné contre nous l'animosité générale. Songez: ne pas accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait bien voulu dire que nous n'étions pas mariés; mais je suis trop connu. Alors on a interprété nos promenades en voiture et nos dîners à l'asti-champagne; on a traité cela de parties fines d'amoureux; ma femme me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que nous faisons ensemble! On a été jusqu'à demander à notre femme de chambre si ma femme n'était pas une maîtresse épousée. Et voilà le tour d'esprit, la bienveillance et les hypothèses ordinaires des honnêtes gens, des braves oisifs et des bourgeois.

*
* *

«Mais une chose vient de mettre le comble à l'exaspération générale. Avant-hier, il y a eu ici une soirée de prestidigitation. Un de ces pauvres hères qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents. Escamotage de boules, éclosions de fleurs en papier et divination d'objets cachés dans la salle; le spectacle était lamentable, mais il était gratuit, c'est-à-dire que c'était plein. Nous y étions; d'ailleurs, tout l'hôtel y était.

«Le prestidigitateur opérait, aidé de sa femme et de deux de ses fils. Au milieu de la séance, la femme et un des enfants firent la quête, quête plutôt piètre. En Italie, les petites pièces de vingt et de vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces couvertures fabriquées dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils étaient d'un franc pièce. Des familles de six personnes se cotisèrent pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prîmes vingt-cinq à nous deux et nous gagnâmes la couverture, sous les regards foudroyants d'envie et de mépris de toute la salle. Mais un moment qui fut tragique, moment où cette envie et ce mépris se changèrent en haine religieuse et sociale, c'est quand, ému de pitié pour ce pauvre prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincés des messieurs en smokings et les regards courroucés des grosses dames!

«Prodigues, immoraux et anarchistes, nous étions tout cela; nous avions lésé les droits de la propriété, outragé à la fois la société et la morale. Nous avions rendu la couverture!»

II
LES DESSOUS DE MA FEMME

—La malveillance! mais elle est embusquée partout. C'est le sentiment naturel de l'homme vis-à-vis de son prochain, et des femmes vis-à-vis des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a résumé, ce bon sentiment, dans le célèbre aphorisme: Homo homini lupus. Ce serait folie de croire que la systématique hostilité, la calomnie et la médisance, dont nous avons tous à souffrir, soient l'unique apanage des classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en plaignons surtout chez nos égaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux les contacts sont immédiats. Ne croyez pas un instant que les classes inférieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre mansuétude à notre égard et ne nourrissent pas sur nous les plus injustes soupçons!

«Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours déchaîné sur moi, surtout depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux racontars. J'ai le malheur d'être encore très amoureux de ma femme; nous avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination… et inclination est un mot bien faible pour exprimer l'élan qui nous entraînait l'un vers l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'étais d'un âge où les hommes ordinairement se soucient peu d'aliéner leur liberté, je n'avais que mon talent de très jeune auteur; les parents de ma femme s'opposaient à ce mariage, mais Emma avait de la tête, elle déclara sa volonté et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre mariage, j'obtenais mon premier succès dramatique, avec cette Fornarina qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours ainsi: l'amour partagé entraîne la chance; il y a une telle force dans l'amour… et ce bonheur, il y a déjà dix ans que je le promène à travers le monde, et cela au grand dépit de nos amis et connaissances et à la stupeur encore plus grande des inconnus… Ah! le bonheur d'autrui ne va pas sans gêner les autres, et ce n'est pas une chose si simple qu'on paraît le supposer, que d'être amoureux de sa femme par ce temps courant d'adultères et de mariages d'intérêt. Il y a à peine deux ans qu'on nous fait l'honneur de nous croire mariés; avant, on nous supposait toujours amant et maîtresse. En Italie, en Allemagne, même en Espagne, partout on nous prenait pour des irréguliers. Songez, des gens mariés qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit toujours ensemble: voilà qui déconcerte et démolit toutes les opinions établies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes les méprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits à la fois les héros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva à Sartor, près de Domrémy, le Domrémy de Jeanne d'Arc; et celle-là vaut bien qu'on la conte.»

Thomery venait de débiter sa tirade tout d'une haleine, avec de légères interruptions nécessitées par son cigare; il en tirait de légères et courtes bouffées en volupteux qu'il était et venait enfin de l'achever. Les Namève, intéressés, mari et femme, l'écoutaient; le clair de lune et la fraîcheur du lac pénétraient par la grande baie ouverte, et dans la chambre obscure, dont Mme Thomery avait éteint l'électricité, une lueur bleuâtre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les cheveux des femmes, prêtant aux objets comme aux êtres une apparence de chose rêvée!

—C'était dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui éperdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout notre bonheur. Notre joie était si profonde, si grande et si folle d'être enfin l'un à l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol; d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont tenter de lointaines escales… Les fiords de Norvège pour les mariés du dernier bateau, et Venise pour les attardés du romanesque demeurent les buts classés des grands pèlerinages.

«Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!

«J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait acceptée avec enthousiasme) d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions carrément cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrière.

«Nous ferions la France à petites journées, la France que nous dédaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui contient tous les paysages… Nous voyagerions par étapes, nous arrêtant où bon nous semblerait, écourtant ou prolongeant nos séjours ici ou là, au gré de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au gré de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.

«Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le vent crispé du matin! Les cent représentations de la Fornarina, dont le succès suivait son cours, mille et un projets de pièces que j'avais en tête, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je tenais là dans ma main nous faisaient à tous deux l'âme alerte et joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurés de si obstinés voyageurs, c'est que nos déplacements actuels nous rappellent cet heureux temps-là!

«Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne à petites journées; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne satisferaient plus nos goûts de globe-trotters; mais, alors, elles furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de petits pays parcourus Sartor nous séduisit. Sartor, c'est une rivière ou plutôt un torrent d'écume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins et des hêtres dévalent le long des pentes de deux côtes assez raides; une unique rue de village serpente et tournoie, mal pavée et bordée de très vieilles maisons, maisons à pignons et à toits de tuiles étagés de lucarnes. Une assez belle église romane domine le pays, bâtie qu'elle est dans un bois de bouleaux, sur une espèce de promontoire en aval du pont… un vrai tableau d'horloge… mais qui nous enivra justement par le poncif et le déjà-vu de ses détails!

«Sartor était si bien le village de notre chaise de poste!

«Il y avait naturellement une auberge, très simple, mais une auberge à truites et à gibier comme on n'en sert pas dans les grands hôtels; une forge dont l'enclume retentissante nous éveillait à l'aube, un presbytère, et, juste devant notre hôtellerie, un lavoir, dont le bruit de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit! Nous décidâmes de demeurer huit jours à Sartor; Emma se sentait un peu lasse; on assurait les environs charmants.

«—Nous dépenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je déclaré fastueusement à l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du champagne à tous les repas.

«Et l'aubergiste avait salué jusqu'à terre, en nous fixant de deux yeux ronds.

«Notre installation révolutionnait le pays: les cheveux ondés, la nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion et de porter le trouble dans les âmes. Nous ne pouvions sortir de l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars s'assemblaient devant le Lion d'Or, pour nous voir dîner, et nous ne sortions qu'entre une double haie de badauds.

Cette curiosité amusait d'abord Emma et l'énervait bientôt. A la curiosité se mêlaient déjà (il nous sembla, du moins) de l'hostilité et de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions surpris le curé de Sartor en grande conversation avec les lavandières. A notre vue, il avait tourné les talons et regagné sa cure à pas lents. L'aubergiste était moins déférent; il y avait comme une impertinence dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays dévisagèrent Emma assez grossièrement… Il se passait quelque chose.

«Victorine, la femme de chambre emmenée par Emma, nous donnait le fin mot de la chose. Un après-midi, où je travaillais, elle entrait assez brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contractée, les yeux luisants.

«—Qu'y a-t-il, ma fille?

«—Il y a, Madame, que ça ne peut pas durer. Je ne puis pas comme ça laisser insulter Madame.

«—Comment, on nous insulte, Victorine?

«—Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et Madame ne sont pas mariés, que Monsieur est ici avec une cocotte… A moi qui ai assisté au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille et qui suis avec elle depuis déjà deux ans, moi, ça me retourne et ça me révolte.

«Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux. Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait à sécher ses paupières, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait enfin son courage à deux mains.

«—Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?

«—Mais parfaitement, ma fille, je l'ai même dans ma malle.

«—Eh bien! si c'était un effet de la bonté de Madame, Madame serait bien aimable de me le prêter… Je serais heureuse de le montrer à l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi à la femme de l'épicier… C'est l'épicier qui a fait tout le mal, Madame, et tout ça par la faute du curé.

«—Comment! le curé!

«—Oui, Madame, le curé était au lavoir le jour où on lavait le linge de Madame, et quand il a vu les pantalons à dentelles et les chemises à entre-deux de Madame, il s'est penché pour les regarder de près, s'est informé, et puis il a déclaré que ce n'était pas là du linge de femme mariée… et que Madame était sûrement une actrice de la Comédie-Française qui voyageait avec Monsieur. Et voilà! La chose a fait le tour du pays. La parole du curé, cela fait foi au village, et un opprobre est sur Madame et sur Monsieur.

«Et Victorine s'essuyait les yeux.

«Ma femme avait ouvert sa malle:

«—Tenez, Victorine, le voilà, cet acte de mariage. Courez vite le leur montrer, puisque cela les intéresse, ces braves gens, et rapportez-le moi.

«—Ah! Madame.

«Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.

«Nous nous regardions sans rire: notre équipée tournait au tragique. Vingt minutes après, Victorine revenait, triomphante:

«—Je le leur ai montré, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas leurs yeux, l'épicier surtout… Il m'a demandé si Monsieur et Madame consentaient à lui prêter leur acte de mariage pour cette soirée. Il voudrait le montrer au curé et le faire lire, au cabaret, au ferblantier et au forgeron… Il a le cœur de réparer le mal qu'il a fait, cet homme.

«—Gardez donc cet acte, Victorine, et prêtez-le à l'épicier. Mais qu'il ne le perde pas… Nous en aurons besoin pour les autres villages.

«Sartor fut-il convaincu? Non. Une réprobation continua à planer sur nous; le curé, après la lecture, avait hoché la tête et ronchonné:

«—Mariée, peut-être! mais cette femme-là a du linge et des instincts de cocotte.

«Les dessous d'Emma l'avaient révolté. Nous quittâmes Sartor accablés du mépris public. On ne va pas contre l'opinion.»

III
RESPECTABILITY

—Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, basée sur le soi-disant respect des préjugés, l'hypocrisie des classes moyennes et la scélératesse, oui, je maintiens le mot, la scélératesse des honnêtes gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont faits de la connaissance profonde, acquise à mes dépens et chèrement acquise, de nos belles âmes contemporaines… et «contemporaines» est de trop, le monde n'a pas changé… Les fanatismes sévissent toujours, iniques et passionnés sans d'autres noms…

Et Thomery, tout à fait emballé, tailladait à coups de canif un excellent londrès qu'il n'entamait pas.

Mme Thomery intervenait:

—Voyons, André…

Et, passant derrière son mari, elle imposait aux tempes enfiévrées de l'écrivain la fraîcheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant au niveau de ses lèvres, les baisait goulûment; puis, la repoussant un peu:

—Mais quand je vous exposerais toutes mes théories, les longues raisons que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?… Je vous citerai, au hasard, celui-ci:

«C'était il y a une dizaine d'années, mettons-en onze; je venais d'être fiancé et faisais ma cour à ma femme. La famille d'Emma passait à Cannes des hivers qu'elle prolongeait jusqu'à la fin d'avril. Ses parents y possédaient une magnifique villa à la Californie; et, récemment admis à courtiser officiellement Mlle Sérigneux, j'étais descendu dans un hôtel de la ville, un des nombreux hôtels qui foisonnent dans la rue d'Antibes.

«Ce n'était pas un hôtel de premier ordre; la littérature ne me permettait pas alors de dépenser pour mon gîte vingt-cinq francs par jour, mais ce n'était pas non plus un hôtel inférieur. J'étais modestement logé au troisième, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dînais tous les soirs à la villa de mes beaux-parents, Mme Sérigneux, très collet-monté, n'autorisait les flirts des fiançailles qu'une fois en vingt-quatre heures.

«Préoccupé comme j'étais alors d'Emma, tout à la griserie à la fois d'un amour de cœur et de tête, je me souciais peu des hôtes et du personnel de l'hôtel. Tout distrait que j'étais, il m'aurait fallu pourtant être aveugle pour ne pas avoir remarqué les allures singulières de la locataire du premier étage sur le jardin. C'était une grande femme, désinvolte et découplée et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des habitudes de sport. Elle possédait un yacht en rade, qui disparaissait souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, évanoui vers d'autres escales. Elle n'en avait pas moins loué au mois tout le premier de l'hôtel; elle avait même une petite clef de la grille du jardin, strictement fermée tous les soirs à partir de neuf heures, et ne rentrait jamais par la rue d'Antibes où s'ouvrait la porte principale. On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en «ski» ou en «off» couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia n'avait aucune prétention à l'élégance. Toujours vêtue de drap bleu marine, marron ou beige, coiffée de petits feutres mous ou plus souvent d'une casquette de yachtman, deux énormes perles aux oreilles et un très beau saphir au doigt, décelaient seuls qu'elle était un peu femme. Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint cuit et hâlé comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais dû être jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds, décolorés par le soleil et les embruns, en faisaient une créature d'exception: elle ne pouvait passer inaperçue. Sa conduite aussi était des plus étranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de la princesse demeurait fermé; puis il s'emplissait tout à coup de bruits de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la princesse Nadia était à terre et donnait à dîner aux invités de son yacht; elle leur donnait à loger aussi. L'appartement contenait quatre ou cinq chambres à coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les fêtes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement le champagne, mais le personnel de l'hôtel ne pénétrait jamais dans les pièces pendant les repas qu'on y donnait. C'étaient les marins du yacht qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des maîtres d'hôtel à la porte… On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul révélé sa présence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde était à ses genoux.

«Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la banalité des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille hollandaise, des Van der Gœlen quelconques descendus là avec trois jeunes filles, m'aurait laissé absolument froid sans la profonde impression que, toute fatuité mise à part, je devais m'avouer avoir produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Gœlen. Blanches, grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumières, et d'une carnation si fraîche qu'elle en semblait humide, les trois demoiselles Van der Gœlen étaient toutes les trois terriblement insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence de traits. Ces trois jeunes Bataves répondaient aux noms de Dorothée, de Wilhelmine et de Thécla. C'est Thécla que j'intéressais, je ne pouvais plus en douter. C'étaient, chaque fois que j'entrais dans la salle à manger, des rougeurs et des pâleurs subites, qui m'auraient peut-être flatté à un autre moment de ma vie; c'étaient aussi des frôlements de coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des gants et des mouchoirs laissés tomber à terre, que j'avais d'abord ramassés et rendus, et puis, comme je ne me prêtais plus à ce manège, des billets doux carrément insinués dans ma serviette et que je trouvais en la dépliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait «poète glorieux» et «romancier de la femme»; je soupçonnais Mlle Thécla Van der Gœlen d'être affreusement romanesque; elle avait toujours à la main un volume de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle était encombrante et obstinée, et, obsédé des gros soupirs qu'elle poussait désespérément vers moi, j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.

«Il y avait aussi à cet hôtel une autre personne que j'avais dû remarquer malgré moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus discrètes, volontairement effacée, l'on eût dit, dans le cosmopolitisme de cet hôtel, Mme Déris était une grande et mince jeune femme brune, dont le profil de camée, le teint mat et les admirables yeux de perles noires m'avaient imposé le souvenir d'une telle ressemblance, que je m'étais enquis immédiatement de son nom. Mme Déris était à Cannes pour la santé de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secouée d'une mauvaise toux et qu'on ne voyait à table qu'au déjeuner de midi. A une heure, Mme Déris et sa fille montaient en voiture et rentraient à l'hôtel avant le coucher du soleil. La petite malade dînait dans sa chambre et, à sept heures, Mme Déris descendait prendre son repas toute seule à une petite table; puis, la dernière bouchée avalée, remontait vite auprès de l'enfant. La jeune femme ne parlait à personne; elle était toute aux soins et à la santé de sa fille, et je n'ai jamais connu dans ma carrière une créature de mise et d'allure aussi distinguées et aussi simples… Et pourtant, quand je la regardais à la dérobée, ce profil, cette jolie attitude pensive et fière, cette démarche onduleuse et ces longues paupières ombrées de cils noirs, j'avais déjà vu tout cela quelque part. Mme Déris ressemblait à crier à Marthe Fancy, une adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer au théâtre, et cette ressemblance m'obsédait; on n'est pas impunément homme de lettres.

«Cette obsession alarmait-elle Mme Déris? Toujours est-il qu'un matin, sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.

«—Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupée, vous m'avez bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour vous, que je demeure Mme Déris. Je suis ici pour la santé de ma Jacqueline, de mon enfant que je sais condamnée, que je ne sauverai pas et que j'espère sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus ici qu'une mère désespérée et acharnée à disputer son enfant à la maladie, à la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, à Nice, à Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait été cité, j'aurais été en butte à mille importunités, à toutes les poursuites… nous n'avons pas le droit de disparaître, nous appartenons au public. Alors je suis venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom, mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous êtes un artiste, c'est-à-dire généreux, et puis vous êtes fiancé, vous allez vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que vous aurez, de la fiancée que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne trahissez pas Mme Déris.

«Et je promis tout ce qu'elle voulut.

«Malheureusement, il est des misérables partout, et surtout dans les pensions de famille de la Riviera.

«A quelque temps de là, comme je sortais pour aller dîner chez mes beaux-parents, je croisais Mme Déris dans l'escalier, la jeune femme était tout en larmes.

«—Qu'y a-t-il, faisais-je tout ému, Jacqueline serait-elle plus mal?

«—Non, mais je pars, on me met à la porte.

«—Vous!

«—Oui, le patron de l'hôtel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne pouvoir garder dans son hôtel respectable une cocotte.

«—Il a dit?

«—Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.

«—Et vous soupçonnez qui?

«—Je ne soupçonne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est venue dîner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces hommes m'a reconnue et, pris d'un désir de brute, à moitié ivre, m'a demandé de passer la nuit chez moi; je l'ai repoussé, il a insisté, il m'a offert jusqu'à cinquante louis, puis, devant ma résistance, a ricané bêtement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant, de ses nouvelles: il a révélé qui je suis. On m'expulse.

«—Et vous savez le nom de ce misérable?

«—Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez être vu causant avec Mme Déris, mais pas avec Marthe Fancy.

«Je partais outré et dînais en maugréant en moi-même contre la goujaterie des viveurs et des hôteliers; ma fiancée dut me trouver ce soir-là bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et demie. J'allais me mettre au lit quand un léger grattement à ma porte me faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait dehors, je ne doutais pas que ce fût Marthe Fancy. La pauvre créature venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thécla Van der Gœlen entrait délibérément dans ma chambre. Elle était en peignoir. Sa gorge très blanche, déjà très forte, bombait dans les dentelles, elle refermait la porte, et toute souriante:

«—C'est moi! disait-elle.

«—Comment, c'est vous!

«—Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime!

«Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'étais abasourdi.

«—Mais votre père, votre mère, votre famille, mais malheureuse enfant, vous ne réfléchissez pas!

«—Si, j'ai réfléchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra bien qu'ils me donnent à vous. Je vous aime!

«Son calme m'exaspérait. Je l'aurais battue. Elle demeurait là avec ses grands yeux clairs et le sourire de sa bouche appétissante, trop rouge.

«—Je vous aime, je vous aime!

«—Mais moi je ne vous aime pas, je suis fiancé avec une jeune fille dont je suis amoureux. C'est de la démence, de la folie, vous êtes une enfant, cela vous passera.

«Bref, j'eus toutes les peines du monde à mettre à la porte Mlle Thécla Van der Gœlen, qui s'était mis en tête de se compromettre et d'épouser bon gré mal gré M. André Thomery, votre serviteur, génial poète, qu'elle admirait tant.

«Comme je préparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle Thécla fût aperçue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme éclatait dans l'hôtel. Tout le personnel était requis pour mettre dehors un des invités de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre qui, prié à ces agapes aristocratiques…—mystère… mystère… mystère—et abominablement gris de Moët, s'était oublié jusqu'à pocher un œil à un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Déris partait; j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'hôtel. Sa situation y était maintenant connue et personne ne répondait plus à son salut. Je l'aidais à monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline, toute pâlotte et emmitouflée de lainages blancs. Mme Déris allait s'installer au Lavandou. Le maître de l'hôtel avait, au départ de l'omnibus, un imperceptible hochement de tête, mais la joie d'une honnête conscience enfin satisfaite éclatait sur sa face de pleutre. Il avait une fois de plus assuré la «respectability» de sa maison.»