LE SPECTRE D'IZÉ

25 novembre.—La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.

On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie, à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères physiques et morales!

Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!

Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet homme au regard de vautour!

Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles, dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané, flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh! cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!

Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de tous et de moi.

2 décembre 1898.—Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du 20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée. Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante dans mon souvenir.

Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé, tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur (j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était là!

Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «—La dame d'à côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «—La dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la connaissez?—Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui parler.—Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules. Alors, la Morelles: «—Faut que je la consulte.» «—Voyons, laisse-le faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «—Mais c'est vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...» Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle de Jane.

Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses, dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en corset.

—«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la Morelles égouttant de ses lèvres peintes:—«Izé, deux messieurs de ta connaissance.»

«—Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre! Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi, des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que je mette mon costume du deux dans la Princesse Angora, et tous mes diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit en lui montrant mes gigots.

Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée et cette mimique de faubourg?

Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au ruisseau. «—Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me prenant la main.—Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et allumait les bougies.

Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage, large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la détaillais dans une angoisse. «—Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures, des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu mourir. «—Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a battue?—Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.—Et un marlou! s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «—Et ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.—Ça? ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est une brûlure de cigarette.—Comment! il y a des hommes qui s'amusent à brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi! Mais à quels cochons as-tu donc affaire?—Il faut vivre, résumait cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas, chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts caressants et fureteurs.

Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça fait mal?—On s'y fait.—Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette. «Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»

Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!

C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.

Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au Moulin-Rouge.

De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles; toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes, pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans la voix et le geste.

«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!

Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.

Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!

Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte, dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.

Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!