AUTRE PISTE
—16 novembre 1898.—Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle, les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais, une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.
Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme. Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes, amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables, c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des voix de tête, les petits coups d'œil de satisfaction des hommes l'air volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe, qu'est un restaurant de nuit.
Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes ces mines, ces œillades fardées et ces sourires de lupanar, je revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais, en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier l'enthousiasme de Welcôme:—«Oui, je connais le couplet, avait tout à coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas.
«Mais il ne vous a pas tout dit.
«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.
«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music halls» et les «American Stars».
«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto, nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui, désœuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.
«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé, partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il poursuit.
«J'ai voyagé des années avec lui.
«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre! avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl, implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse d'Astarté.
Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se prétende.
Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la dernière de ces femmes—ou la première à votre gré,—peut vous donner le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche pour les inspirer.
«—Et c'est?...
«—Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme, dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez, cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
19 novembre 1898.—«Le Lahore part lundi; vous avez le temps de faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de Noailles. Le Lahore est le premier marcheur de la Compagnie. Nous serons le 5 janvier à Singapoor.
«Welcome.»
Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant chez moi. Le montrerai-je à Ethal?
20 novembre 1898.—«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et, après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux! Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire, et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.—Comment? Et vous me laissiez?...—Pardon. J'aurais influencé votre détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui; vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette liberté entière.
«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts. Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous donner à réfléchir.—Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.—Un danger! Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur, courir au-devant!...—Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance envers moi?—Mais c'eût été une traîtrise!—Pas pire que la vôtre, puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de médecin.—Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir Welcôme, comme vous dites à Londres?—Ah! quelle impatience. Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la cause, testis unus, testis nullus. Je vous la ferai détailler tout au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.—Que voulez-vous dire?—Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous, en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...—Jane de Morrelles?—Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une petite de Bayonne.
Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent nerveux que la terreur!»