SIR THOMAS WELCOME
«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient, dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne, certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais... et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés... Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux, entre sa vie et celle des importuns.
Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un baiser, les cœurs donnés dans une brusque étreinte, toute une existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des mers d'Orient, le cœur serré par l'oppression délicieuse de vivre!
Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une ville ou d'une race, mais se détacher des individus.
La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal.
Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante et mauvaise vision.
Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime, la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte, les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de Gennevilliers.
O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse! Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la Sicile!
Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on sait la vivre.
Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes, riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues, belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les mâtures de tant de navires en partance.
C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action.
Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver dans des faces rudes et tannées de forban.
Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit dans l'œil des passants, les visions d'attaques à main armée, de viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête, telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède.
O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre voie.
Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en réponse au triste «never more» de l'expérience, jamais plus, jamais plus.
Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium, mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier «Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute.
Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre.